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  • : Le blog de pierre verhas
  • : Blog consacré à l'actualité dans les domaines de la politique et de l'astronomie, vus au sens large. Ce blog n'est pas neutre : il se positionne à gauche, de philosophie laïque et donnant la primauté à l'expérience sur la spéculation. Ce blog est ouvert au débat, à l'exception des invectives, des attaques personnelles et des insultes qui seront systématiquement rejetées afin de permettre à chacun(e) de débattre en toute liberté et dans la sérénité qui n'exclut en rien la passion.
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18 juillet 2012 3 18 /07 /juillet /2012 17:01

Cet article de Bernard Gensane m'a beaucoup ému. En évoquant la plus belle chanson de Pierre Bachelet et l'épopée du charbon, il nous fait réfléchir sur la vraie valeur travail qui n'est pas celle des marchands, mais celle d'hommes et de femmes qui ont parcouru, souvent dans les pires conditions, le chemin de la dignité.

 

 

 

 

http://www.stars-portraits.com/img/portraits/stars/p/pierre-bachelet/pierre-bachelet-1-by-rikou.jpgLorsque cette chanson est apparue sur les ondes au début des années 80, je résidais en Côte d’Ivoire. Parce que je me trouvais loin de mes sources, je ressentis une émotion très profonde à l’écoute de cet hymne si bien réussi. Mais je sus dès la première écoute que Bachelet, dont je n’avais jamais entendu parler, n’était pas ch’ti. Il dit en effet :

 

 

J’avais les terrils

À défaut de montagnes

 

 

en prononçant terril comme barril, alors que les ch’tis prononcent terri, comme outi (et non outil) ou nombri (et non nombril). Je crois que cette prononciation vient de l’ancien picard.

 

 

 

Je n’en eus d’ailleurs que plus d’admiration pour le chanteur et son parolier, pas du tout ch’ti, lui non plus.

 

 

George Orwell a écrit quelque part qu'il aurait donné l'écriture de ses meilleurs livres contre celle d'une chanson toute simple que le peuple reprend dans les pubs ou les fêtes de famille. Ce qu'ont réussi, par exemple, Freddy Mercury avec “ We Are the Champions ”, Paul McCartney avec "Mull of Kintyre", Jean Dréjac avec "Ah, le petit vin blanc", et donc Bachelet (et son parolier Lang) avec ces “ Corons ”, chantés à pleins poumons dans le stade de football de Lens.

 

 

Dans cette chanson j’aime particulièrement ces quatre vers :

 

 

Mon père était "gueule noire" comme l'étaient ses parents

Ma mère avait les cheveux blancs

Ils étaient de la fosse, comme on est d'un pays

Grâce à eux je sais qui je suis

 

 

Cette phrase nous parle de l’identité par le travail, et non de l’identité « nationale » des nationalistes rances créateurs de chômage du style Sarkozy, Guaino, Besson. Sans parler du ch’ti Guéant.

 

 

Depuis, on a vu TF1 fabriquer (comme cette chaîne fabrique du remplissage pour cerveaux vides) un quatuor composé de chanteurs lyriques de talent qui font de la variété. Ils chantent l’hymne de Bachelet. La boucle est bouclée.

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15 juillet 2012 7 15 /07 /juillet /2012 23:31

Les banques font encore parler d’elles ! Vous direz que ce n’est pas neuf : cela dure depuis 2008 avec des hauts et des bas. Mais, comme dans les vieux films sur la guerre froide, on a atteint ici le « fail safe point », le point limite au-delà duquel il n’est plus possible de faire marche arrière.

 

Depuis le début de cette année 2012, les spécialistes encore honnêtes des finances (mais oui, cela existe !) ont averti que le LIBOR allait déclencher un cataclysme sans précédent. Ainsi, le banquier belgo-new-yorkais Georges Ugeux commentait le 28 mars sur son blog (http://finance.blog.lemonde.fr/2012/03/28/la-fraude-du-libor-ou-la-perversion-des-marches-monetaires/) : « Comme dans le cas de notations frauduleuses des obligations représentatives des crédits subprime, certains traders avaient obtenu accès au système où les dirigeants de banques entraient leurs taux de référence et pouvaient les manipuler.

 g.ugeux.jpg

 Georges Ugeux : excellent analyste des finances mondiales

Il y a une certaine hypocrisie dans la manière dont les banques (qui ont toutes fait savoir qu’elles coopèreraient avec les autorités) tentent de faire peser le poids d’une fraude systémique aux seuls traders. Une fraude d’une telle ampleur implique non seulement la connaissance, mais l’approbation des hauts dirigeants des institutions concernées. » Rien que ça !

Le LIBOR ? De quoi s’agit-il ? LIBOR  est l'acronyme de London Interbank Offered Rate, en clair, le taux d’intérêt fixé pour les prêts interbancaires. La fraude porterait sur la manipulation de ce LIBOR par plusieurs banques internationales dans le but de camoufler leurs difficultés de financement lors de la crise financière. Il y a seize banques qui sont concernées dont : la Bank of America, Barclays, Citibank, Crédit Suisse, Deutsche Bank, HSBC, JP Morgan, Royal Bank of Scotland, UBS... L'enjeu est colossal. Le marché interbancaire est un des plus grands marchés monétaires au monde. Il est estimé à 90.000 milliards de dollars !

On ne parlerait du LIBOR qu’entre spécialistes de la finance si celui-ci reflétait la réalité économique. Cette fraude, à la limite, ne concernerait que les banques, l’affaire resterait confidentielle : on règlerait ses comptes entre « amis » sans faire de vagues à l’extérieur. Ugeux ajoute : « Le rôle du LIBOR a cependant largement dépassé le cadre des banques : après tout si les banques trichent entre elles, je ne suis pas convaincu que cela surprendrait, moins encore attristerait le grand public.

Depuis des décennies les crédits bases sur les taux à court terme ont pris ce taux pour référence : la plupart des grands crédits syndiques ont en effet un taux d’intérêt fluctuant, basé sur le LIBOR à trois ou six mois. La masse d’instruments dont les taux sont liés au LIBOR est estimée par le Financial Times à 350.000 milliards de dollars. Ainsi, si France Telecom a emprunté sur cette base, le jour de l’échéance de renouvellement du taux pour une nouvelle période de trois mois pourrait être le LIBOR + 50 points de base, soit, en ce moment 0,5% (LIBOR) + 0,5% (la marge de credit), soit 1%. Cela vaut aussi pour les crédits hypothécaires et autres financements en dollars. »

La City, une zone de non-droit

 

city_Londres.jpg

La City de Londres : une zone de non droit au sein d'un Etat de droit...

Mais, ici, c’est bien plus sérieux. Comme l’écrit le conseiller financier belge Sébastien Buron : « Il faut dire aussi que l'influence du money market de Londres dépasse largement la sphère des grandes banques internationales. Le Libor n'est pas seulement un indicateur de l'offre et de la demande de fonds à court terme. Il sert aussi de base de calcul à une quantité incroyable de produits financiers dérivés comme les swaps. On le retrouve aussi derrière les cartes de crédit ou les prêts hypothécaires à taux variables. Il sert enfin d'étalon pour les grands crédits internationaux comme celui négocié par InBev auprès d'un consortium de 10 banques pour financer le rachat de l'américain Anheuser-Busch : une quarantaine de milliards de dollars assortis d'un taux flottant (Libor + x %), comprenant une marge allant généralement d'un demi pour cent à 5 % en fonction du risque-crédit. Au total, il y en aurait pour 350.000 milliards de dollars de produits financiers indexés sur le Libor à travers le monde ! »

L'arnaque la plus importante

 

Ce n’est rien moins que toute l’économie mondiale qui est touchée par cette fraude. C’est sans doute l’arnaque la plus importante de l’histoire du capitalisme ! Buron ajoute : « Dans ce contexte, «trafiquer» le niveau réel du Libor peut avoir des conséquences considérables sur les coûts de financement des entreprises et des particuliers. Crise ou pas, «la manœuvre est double, poursuit notre vieux briscard de la finance internationale. Il s'agit de tirer vers le bas les taux à court terme sur les dépôts tout en gonflant les taux à plus long terme pour les grands crédits syndiqués aux entreprises.» Sans oublier que tirer les taux à court terme vers le bas permet de se refinancer à bon compte tout en rassurant les marchés sur sa solidité financière. Intéressant quand on a de gros besoins de liquidités. »

Soit dit en passant : depuis plusieurs mois, on a dénoncé la pratique de la BCE qui prête aux banques à moins de 1 %, les mêmes banques fournissant des capitaux allant de taux d’intérêt négatifs ( !) à des taux à plus de deux chiffres, aux Etats selon leur cotation par les agences de notation. Y aurait-il un lien avec la fraude « LIBOR » ? On verra.

Cette affaire montre que depuis des années, les autorités jettent de la poudre aux yeux. Elles ne cessent de parler de régulateur. L’affaire du LIBOR démontre qu’il n’existe pas de régulateur. Le scandale a été dénoncé par l’UBS (l’Union des Banques Suisses) qui traîne déjà pas mal de casseroles. Sans doute, a-t-elle cherché à se « couvrir » comme n’importe quel petit truand qui espère une remise de peine s’il dénonce ses complices ? Ugeux ajoute avec un brin de candeur : « La réponse naturelle est de confier à un régulateur, par exemple la Bank of England, un rôle de règlementation et de supervision. C’est plus facile dit que fait. Tout d’abord, dans cette fraude, la Bank of England n’a pas été un acteur passif et dans certains circonstances a directement interpellé les banques mais a-t-elle agi assez Promptement? Mais surtout, cette mécanique est incroyablement complexe. Comment s’assurer que le taux que chaque banque présente est effectivement le fruit de l’ensemble de sa situation et de sa volonté de prêter aux autres banques ?

La tache n’est pas aisée. Pourtant, sans une supervision efficace, les risques que courraient les préteurs et les emprunteurs à travers le monde sont gigantesques. Il faut rétablir la confiance à tout prix. Les sanctions, si brutales soient elles, seront-elles suffisantes ? L’avenir le dira : les banques réclament une supervision accrue qui leur redonne une intégrité. Mais pour les autorités, une supervision ne peut en aucun cas signifier qu’elles assument la véracité des taux. Comme le dit Marcus Agius([1]), la responsabilité est celle de la direction des banques. Il ne saurait être question de la transférer à des autorités de contrôle. »

 

 

 Un système sans régulateur

 

 

Une première conclusion à tirer ici : le système est tel qu’il ne peut y avoir de régulateur. Le système financier est depuis longtemps basé sur un complexe réseau de zones de non-droit : les paradis fiscaux, la City londonienne et les grandes banques internationales où aucune autorité constituée nationale ou internationale, publique ou non, n’a une possibilité de contrôle ou de sanction. De plus, n’oublions pas que la classe politique anglaise, dans son ensemble, est décriée après le scandale des fraudes aux notes de frais de parlementaires des deux grands partis. Il lui serait dès lors difficile d’imposer un système de contrôle des banques après cela.

 

 

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 QG de Barclays à la City : tout s'écroule !

 

 

La première banque visée par cette affaire, suite au « caftage » de l’UBS est la Barclays. Il s’agit d’une des cinq plus grandes banques du Royaume Uni. Elle fut fondée en 1896. Elle était un symbole du capitalisme traditionnel britannique. Elle pratiquait les métiers de banquiers, à savoir la gestion des dépôts et des crédits d’investissements tout en s’étant étendue dans l’ensemble du Commonwealth, aux Etats-Unis et en Europe. C’est en 2008 que Barclays bascule : En 2008, Barclays est devenu une banque d’investissements transatlantique géante en se saisissant des actifs de Lehman Brothers en faillite. Dès lors, la banque était entrée inexorablement et agressivement dans le monde du marché de la dette. C’est alors que la dérive a commencé. Barclays a connu des sérieuses difficultés. Pour échapper à un plan de sauvetage sous l’égide de l’état et à la nationalisation, Barclays a décidé de convaincre le Qatar et Abu Dhabi d’investir dans la banque. En même temps, elle baissait ses propres taux pour faire croire à sa solidité. Et puis, récemment, éclate le scandale LIBOR et c’est Barclays qui est prise la main dans le sac. Mais tout le monde sait qu’elle n’est pas la seule.

   

 

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Le Commissaire européen Michel Barnier n'est pas le "mou" qu'on croyait !

 

 

L’affaire est d’une telle ampleur que le Commissaire européen au marché intérieur, le Français Michel Barnier n’hésite pas à déclarer qu’il s’agit d’une « trahison aux conséquences potentiellement systémiques ». Cela signifie que le système bancaire porte désormais en lui ce mécanisme de fraude, ou encore : le système est basé sur la fraude, le système est la fraude ! On s’aperçoit que des millions d’emprunteurs ont payé des intérêts à un taux faussé entre 2005 et aujourd’hui. Alors, tout le reste déboule en cascade.

 

 

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 Bob Daimond, le directeur général de Barclays est parti avec un peu moins de  biscuits qu'il n'aurait voulu. Un "aléa moral" ?

 

Bob Diamond, le directeur général de Barclays, démissionne mardi 3 juillet sous la pression de la Banque d’Angleterre et du régulateur financier, non sans avoir emporté avec lui un pactole un peu moindre qu'il aurait souhaité. Il a reconnu du bout des lèvres que le LIBOR avait été fréquemment manipulé par la banque. Ce comportement a valu à Barclay des amendes de la part des régulateurs de deux côtés de l’Atlantique qui avoisinent les 441 millions de dollars. Truquer le taux était, semble-t-il, la devise de la banque.

 

 

Une cascade de démissions s’en est suivie : le président Marcus Agius, qui venait de la banque Lazard est parti le  lundi 2, et le lendemain, le départ de Diamond a été accompagné de celui du directeur des opérations Jerry del Missier. Diamond, quant à lui, a tenté sans grand succès de convaincre le Comité du Trésor qu’il ne savait pas que le taux avait été truqué en octobre 2008.

 

 

 

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 Paul Tucker le sulfureux gouverneur de la Banque d'Angleterre

 

 

Il est apparu par après que Paul Tucker de la Banque d’Angleterre avait relevé que les taux de prêt aux autres banques étaient anormalement bas et qu’il en avait, semble-t-il, parlé à Diamond en octobre 2008. Tucker, l’adjoint du directeur général de la Banque, a expliqué que des "experts de Whitehall" trouvaient que le taux Libor de Barclay était tout simplement trop haut...

 

 

 

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 Timothy Geithner, le Secrétaire d'Etat au Trésor de Barack Obama

 

 

Le 12 juillet, une nouvelle bombe éclate : le Washington Post révèle que le secrétaire d’Etat américain au Trésor, Timothy Geithner, avait alerté les autorités britanniques dès 2008 sur les risques de manipulation du LIBOR. Cependant, le Congrès américain ne l’entend pas de cette oreille : il a convoqué Timothy Geithner et Ben Bernanke le célèbre président de la Fed (la banque centrale américaine) pour leur demander ce qu’ils savaient exactement à cette époque. En effet, si Barclays a joué avec ses soumissions, combien d’autres institutions financières s’y sont également mises ?

 

 

Quelles peuvent être les conséquences ? Si le LIBOR est faussé, cela signifie que le bilan des banques, leurs comptes de résultats sont biaisés. Et cela dépasse la City, car le LIBOR porte sur dix devises différentes avec plusieurs régimes de taux. Il existe en effet 150 taux LIBOR ! De plus, on soupçonne que la fraude porterait sur l’EURIBOR qui est un taux similaire calculé pour la zone Euro sur la base d’un panel de 57 banques…

 

 

Le tsunami n’est qu’une légère tremblote à côté  du cataclysme qui s’annonce !

 

 

L’aléa moral

 

Ce système bancaire fait fi de toutes les règles ; il est basé sur la tricherie organisée par les plus forts, qui s’épanouit dans des zones de non-droit comme la City et les paradis fiscaux. Il représente un danger majeur pour l’avenir de l’humanité. Cet accaparement des ressources entre quelques banques ne peut conduire qu’à des déséquilibres catastrophiques : guerres – il n’y a jamais eu autant de guerres depuis deux décennies –, famines, désertifications, catastrophes écologiques, déplacements de populations, destruction du tissu social. On dirait que quelques hommes guidés par une cupidité sans fin ont un sordide plaisir d'entraîner des milliards d’êtres humains à leur perte.

 

 

 

 

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 Adam Smith l'inventeur du concept d'aléa moral

 

 

 

Ils justifient leur action par l’aléa moral (ou le « moral hazard » en anglais). C’est un concept peu connu qui date d’Adam Smith, le penseur du libéralisme du XVIIIe siècle. Sans utiliser cette expression d’aléa moral, il écrit : c'est « la maximisation de l’intérêt individuel sans prise en compte des conséquences défavorables de la décision sur l’utilité collective ». Autrement dit, il s’agit de permettre à l’individu de travailler pour ses intérêts au détriment éventuel de l’intérêt général. Au fur et à mesure que la pensée libérale a dominé dans les sociétés occidentales, ce concept s’est élargi. Ainsi, les assureurs parlent d’aléa moral lorsqu’un de leurs clients se sentant protégé par un contrat d’assurance agit avec moins de prudence, ou prend délibérément des risques qu’il ne prendrait pas s’il n’était pas couvert. On l’étend aux assurés sociaux – la culpabilisation des chômeurs, par exemple – et à tous ceux qui bénéficient peu ou prou d’une protection publique. Or, il y a une différence fondamentale entre un client imprudent et un chômeur : ce dernier est victime du risque, puisqu’il a perdu son emploi. Les indemnités qu’il perçoit reflètent les cotisations qu’il a versées. Elles ne constituent en rien un abus ou un « aléa moral ».

 

En ce qui concerne les banques, l’aléa moral porte d’abord sur le sauvetage de celles-ci par les Etats. Cela a mené à leur endettement au détriment de la collectivité qui doit subir des mesures d’austérité drastiques. L'Etat sert de bouée de sauvetage des banques en mutualisant leurs dettes.

 

Chacun sait que pour sortir de ce cercle vicieux, il faut séparer les activités bancaires vitales pour l’économie, à savoir les dépôts, les crédits et les investissements, des activités purement spéculatives. Une banque, comme n’importe quelle entreprise, doit pouvoir faire faillite sans que l’Etat doive intervenir et dépouiller ainsi la collectivité. On sait que les crédits accordés à l'économie ne représentent généralement moins d'un tiers du bilan des très grandes banques, les activités de marché représentant les deux tiers restants. Cette proportion est à peu près inversée pour les banques de taille moyenne et les activités de marché deviennent quasiment nulles pour la plupart des petites banques. Cependant, ces dernières sont absorbées par les grandes institutions financières. Le lien entre la situation d’aléa moral dans laquelle évoluent les banques, la distorsion de concurrence entre banques de différentes tailles qu’elle induit et l’orientation des activités bancaires ne fait que renforcer la position des spéculateurs.    Là aussi, l’intérêt général exige que l’on réduise la taille des banques, comme cela a été proclamé à plusieurs reprises lors de la crise financière de 2008. Oublié depuis !

 

Certes, des efforts sont élaborés pour changer ce système, tels que la mise en place de la commission Barnier au niveau de l’Union européenne pour la réforme des banques. Mais, aboutira-t-il à un résultat ?

  

Une grande pétition est en cours pour apporter un vaste soutien citoyen international au Commissaire Barnier. C'est un moyen pour que les peuples se réveillent. Vous pouvez signer ici :

 

 

http://www.avaaz.org/fr/la_fin_de_limpunite_des_banquiers_fr/?brKVtab&v=15970

 

 

Ainsi, ce fameux aléa moral s’est étendu aux activités illicites des banques spéculatives, comme la manipulation du LIBOR. Et l’on en revient à cette situation aberrante où c’est l'aléa moral qui se substitue à l’éthique sociale. Ainsi, on en revient à la définition d’Adam Smith : « la maximisation de l’intérêt individuel sans prise en compte des conséquences défavorables de la décision sur l’utilité collective ».

 

 

En définitive, la société évolue vers un système où la loi du plus fort l’emporte. Et elle se justifie par ce fameux aléa moral qui n'est rien d'autre que la négation de toute morale.

 

 

Pierre Verhas 

 

 


[1] Marcus Agius est le président de la Barclays Bank.

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12 juillet 2012 4 12 /07 /juillet /2012 06:45

 

Nous reproduisons ici un article de « l’Humanité » rapporté par le site « Le Grand Soir » qui relate le combat des mineurs d’Asturies pour leur emploi et contre les mesures d’austérité du gouvernement ultralibéral espagnol de Rajoy. Ils ont organisé une marche de masse partie des Asturies à destination de Madrid où ils viennent d'arriver.

 

Il s’agit d’un combat exemplaire dans cette entreprise de destruction du tissu industriel, d’affaiblissement des Etats, de démolition de l’Etat social à l’échelle européenne.

 

Nous sommes entrés dans une phase cruciale.

 

Le mouvement ouvrier se réveille-t-il enfin ? Les mineurs espagnols ont, à plusieurs reprises dans l’histoire, donné l’exemple et ont été le fer de lance d’une mobilisation s’étendant au-delà des frontières.

 

Sera-ce le cas cette fois-ci ? Sont-ils l'avant-agrde d'un mouvement qui peut s'étendre à toute l'Europe ?

 

Après le scandale LIBOR (les traficotages des taux d’intérêt interbancaires) qui sera évoqué dans un prochain article, on peut penser que la caste ultralibérale technocratico-financière a franchi cette fois un pont trop loin et que les peuples ne toléreront plus ces mesures d'austérité suicidaires.

 

Wait and see.

 

Pierre Verhas

 

 

 

mardi 10 juillet 2012

 

Marche des mineurs espagnols contre les suppressions d’emploi décidées par le gouvernement - Les mineurs sont entrés dans Madrid


José FORT

 

Après 23 jours de grève, des membres des syndicats Federación de Industria CCOO et FITAG-UGT, affiliés à IndustriALL, qui organisent une marche des mineurs, ont quitté la région minière du nord de l’Espagne le 22 juin et comptent arriver à Madrid le 11 juillet.

 

La marche massive se terminera par des manifestations devant des services gouvernementaux, pour exiger un changement de politique permettant la survie de l’industrie en Espagne.

 

Beaucoup de communautés minières en Espagne, notamment dans la région montagneuse entre les Asturies, la Castille et León, seront amenées à disparaître si les suppressions d’emploi ont lieu. Huit mille mineurs perdront leurs moyens de subsistance et trente mille autres emplois seront touchés indirectement.

Les mineurs espagnols constituent le premier groupe important de travailleurs et travailleuses en Europe à se mettre en grève pour une durée illimitée contre les mesures néolibérales d’austérité, responsables de tant de dégâts. Le gouvernement de droite de Mariano Rajoy cherche à obtenir une réduction de 64 pour cent des subventions à l’industrie minière, qui passeront de 703 millions à 253 millions d’euros. Il s’agit d’une rupture de l’accord sur le plan quinquennal du charbon signé l’année dernière entre le gouvernement et les syndicats. Les mineurs participant à la marche demandent au gouvernement Rajoy de revenir à cet accord.

 

Cinq mille personnes ont soutenu la campagne en ligne de LabourStart/IndustriALL et écrit au gouvernement Rajoy pour lui demander d’annuler sa décision de réduire les subventions du gouvernement. Voir ici le soutien à cette campagne :

 

http://www.labourstartcampaigns.net/show_campaign.cgi?c=1444.

 

Parallèlement à la grève et à la marche, des membres de FITAG-UGT et de la Federación de Industria CCOO organisent des occupations de locaux, des sit-in dans des mines et dans des services gouvernementaux, des rassemblements de grande envergure sur de grands axes routiers pour bloquer la circulation.

 

Dans une lettre adressée aux syndicats qui participent à la grève, FITAG-UGT et Federación de Industria CCOO, le secrétaire général de IndustriALL Jyrki Raina a déclaré : “Nous sommes revigorés par votre lutte vigoureuse contre les suppressions d’emploi décidées par le gouvernement qui constituent une menace pour l’industrie minière en Espagne. Nous restons au coude à coude avec vous dans votre juste combat, et nous allons continuer à mobiliser les affiliés de IndustriALL partout dans le monde pour qu’ils vous soutiennent”.

 

FITAG-UGT et FI-CC.OO. ont lancé une campagne de soutien financier pour aider les mineurs du charbon dans leur résistance historique. L’aide financière est vitale en raison des besoins de santé des grévistes, de la longueur et de l’étendue de l’action, des pressions de la police pour les amendes encourues par les actions revendicatives. Les contributions au fonds de solidarité peuvent être versées au compte suivant.

 

 

Mineurs_Espagne_masse.jpg

 Un réel mouvement de masse

 

Les mineurs sont entrés dans Madrid

Plusieurs centaines de mineurs des Asturies, de Castille-Leon et d’Aragon sont arrivés dans la capitale espagnole après une longue marche et alors que leurs camarades poursuivent la grève et les manifestations dans la plupart des cités minières.

Au programme, un défilé nocturne dans les rues de la capitale, les mineurs étant entourés de milliers de Madrilènes avant la grande manifestation de mercredi. Objectif : dénoncer les plans de destruction des mines de charbon préparés par l’ancien gouvernement socialiste de Zapatero et mis en oeuvre par le gouvernement de droite de Mariano Rajoy.

 

 

Mineurs Espagne Rajoy

 Mariano Rajoy a du souci à se faire avec les mineurs.

 

 

Les directives de l’Union européenne sur la libéralisation de tous les marchés ne font pas de quartier en exigeant des Etats l’arrêt de leurs aides à différents secteurs industriels, pour maintenir la « concurrence libre et non faussée ».

 

Traduction pour l’industrie minière espagnole : diminution de 60% du montant des aides à l’industrie du charbon. Après des coupes de 300 millions d’euros l’an passé, ce sont 111 millions qui sont encore retranchés aux aides publiques en 2012. La fermeture des mines de charbon, programmée pour 2018, pourrait donc intervenir plus tôt, condamnant les 8000 mineurs encore en activité et les quelque 30.000 salariés dont l’activité dépend des charbonnages.

 

La brutalité de la mesure a entraîné une vive réaction des mineurs asturiens rejoints dans la lutte par leurs camarades de Castille-Léon et d’Aragon, autant de hauts lieux des luttes ouvrières hispaniques. Les mineurs rendent coup pour coup à la répression.

 

 

 

Mineurs Espagne soutien

 Malgré la répression, les mineurs ont le soutien des Espagnol(e)s.

 

 

Au quadrillage policier des villes et des villages, aux rafles la nuit, aux interpellations dans les maisons, répondent des actions dures des mineurs. Le président du gouvernement espagnol Mariano Rajoy semble vouloir, à la manière de Thatcher en 1984, casser le mouvement des mineurs en employant la force et le chantage.

 

 

 

mineurs_Espagne_repression.jpg

 

 Comme Thatcher en 1984, Rajoy tente de casser le mouvement par la répression. Mais on n'est plus au temps de la "dame de fer".

 

 

La population asturienne, de Castille-Léon et de l’Aragon s’implique dans la lutte. Pas seulement. Madrid a su réserver aux mineurs en lutte un accueil digne, chaleureux et solidaire.

En 1934 et en 1962, déjà

En 1934, le mineurs des Asturies en grève ont dû affronter la légion envoyée par Franco. Des milliers de morts, de blessés, d’emprisonnés. Au lendemain de l’arrivé au pouvoir de la jeune République espagnole, Dolores Ibarruri, Pasionaria, effectua son premier voyage d’élue dans les Asturies et obtint la libération de tous les mineurs emprisonnés. Il aura fallu de longues tractations avant que les autorités pénitentiaires et militaires acceptent l’ordre de la dame en noir qui deviendra présidente des Cortes.

En avril 1962, 60.000 mineurs des Asturies cessent le travail revendiquant une revalorisation de leurs salaires bloqués depuis 1959. Le mouvement va prendre une ampleur inédite. La grève gagne les provinces basques, puis celles du Léon et de Jaén, les villes de Barcelone et Cordoue… Les ouvriers de la métallurgie et de la construction navale rejoignent les mineurs, puis les « péones » des grands domaines agricoles et les travailleurs des vignobles réclament à leur tour des hausses de salaire.

 

Va alors commencer une épreuve de force d’autant plus remarquable que la Constitution espagnole interdit la grève et la définit, depuis octobre 1960, comme un crime d’insurrection contre l’Etat, relevant de la justice militaire. Forts du soutien de l’opinion publique, les mineurs et les ouvriers vont gagner la bataille au bout d’un mois de lutte. Le 24 mai, un décret stipule que le salaire de base dans les mines comme dans les chemins de fer passe de 35 à 70 pesetas et le salaire réel, avec les primes et les heures supplémentaires, de 95 à 160 pesetas.

 

Pour la première fois, le régime franquiste est obligé de négocier.

 

“Ils veulent liquider l’industrie du charbon”

 

Juan Carlos Álvarez Liébana, responsable des mines de la Fédération de l’Industrie des Commissions ouvrières (CCOO) répond aux questions de “l’Humanité”.

 

 

JC_Alvarez_Liebana.png

Juan Carlos Alavarez Liébana, le dirigeant syndical du mouvement des mineurs

 

José Fort. Des images impressionnantes sont diffusées actuellement depuis plusieurs villes minières des Asturies. Comment expliquer ces violences ?

 

Juan Carlos Alvarez Liébana. La raison principale tient au non respect du pacte établi entre le gouvernement, les organisations syndicales CCOO et UGT et le patronat Carbunion. Malheureusement, les exactions des forces de police ont entraîné une escalade de la tension provoquant de violents affrontements.

 

Je remarque que la plupart des médias semblent plus intéressés par les images des barricades que par le fond du problème. Sur le fond, le silence est assourdissant. (souligné par nous ! Le rôle des médias, une fois de plus, n'est plus d'informer, mais de susciter des réactions irrationnelles profitables au pouvoir ) 

 

JF. Restez-vous en contact aves les autorités et le gouvernement de M. Rajoy ?

 

JCAL. Au moment où je vous parle (dimanche 8 juillet, NDRL) les négociations sont au point mort. Depuis le 19 avril et après 7 réunions, la dernière le 2 juillet avec Don José Manuel Soria, ministre de l’Industrie, de l’Energíe et du Tourisme, le gouvernement n’a pas modifié son intention de liquider totalement le secteur du charbon en Espagne.

 

Dans la situation que vit actuellement l’Espagne, l’opération en cours détruirait plusieurs dizaines de milliers d’emplois directs et indirects et rendrait la vie des gens intenable dans ces régions déjà fortement impactées par la crise

 

JF. La fermeture des mines est présentée par le gouvernement comme obligatoire pour raison de “rentabilité”. Avez-vous des propositions alternatives ?

 

JCAL. La rentabilité ne peut se mesurer exclusivement en termes économiques. Il faut aussi prendre en compte les aspects sociaux et territoriaux. J’ajoute la forte dépendance énergétique de l’Espagne. Du point de vue stratégique et social, le charbon espagnol répond à d’autres canons que ceux de l’ultra libéralisme.

 

JF. La marche des mineurs sur Madrid constitue un événement national. Que va-t-il se passer ?

 

JCAL. Nous entrerons dans Madrid mardi à 22H équipées des nos lampes de mineurs. Le lendemain, mercredi à 11h, une manifestation aura lieu dans le centre de Madrid avec la participation des familles et des amis des mineurs qui auront fait le voyage en autocar depuis les villes minières. Ils seront 30.000 à faire le déplacement.

 

JF. Comment allez-vous prolonger votre lutte ? Sous quelle forme ?

 

JCAL. Nous attendons un signe du gouvernement pour rouvrir les négociations avec la volonté de déboucher sur de véritables accords. Jusqu’à présent, le dialogue est resté artificiel, sans contenu, sans proposition permettant d’avancer vers la solution du conflit.

 

Le gouvernement s’empêtre dans une attitude de marketing tentant de faire croire à l’opinion qu’il négocie. C’est faux. Si le gouvernement ne modifie pas sa position, nous continuerons la lutte. Le contraire serait renoncer à notre futur. Et il ne faut pas oublier que notre revendication consiste à faire appliquer ce qui a été signé.

 

Il ne s’agit absolument pas d’une nouvelle revendication mais du respect des accords signés. En ce moment, nous organisons les marches sur Madrid et la manifestation du 11 juillet. Plusieurs de nos camarades occupent des mines depuis 50 jours, d’autres font de même dans plusieurs institutions régionales et locales.

 

Nous prévoyons d’autres manifestations, d’autres actions dès le lendemain de la grande démonstration de Madrid.

 

Entretien réalisé par José Fort

 

http://www.filpac.cgt.fr/spip.php?article4312

 

http://www.legrandsoir.info/marche-des-mineurs-espagnols-contre-les-suppressions-d-emploi-decidees-par-le-gouvernement-les-mineurs-sont-entres-dans-madrid.html

 

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9 juillet 2012 1 09 /07 /juillet /2012 21:07

 

Ce qu’on appelle le « printemps Erable » est un mouvement étudiant qui a débuté le 22 mars 2012, qui se poursuit et qui ne faiblit pas. Il se déroule essentiellement à Montréal, suite à un décret du gouvernement québécois de tendance libérale de Jean Charest qui augmente unilatéralement de 75 % le minerval universitaire.

 

En réalité, le projet gouvernemental cherche à transformer l’université selon les critères ultralibéraux : université accessible uniquement aux étudiants qui en ont les moyens, pratique de « l’excellence », c’est-à-dire d’un enseignement élitiste orienté uniquement vers les entreprises, éradication de l’enseignement général, de l’esprit critique. La connaissance est au service de l’entreprise et rien d’autre.

 

Cette revendication purement matérielle s’est vite muée en un mouvement de rejet du néolibéralisme. Les étudiants, avec l’appui de la population, organisèrent des manifestations de grande ampleur, jour et nuit. Le gouvernement Charest prit un décret répressif afin de casser le mouvement, la fameuse loi 78. Cette disposition est un véritable déni de démocratie. Cependant, rien n’y fit : le mouvement continue et s’amplifie.

 

Il est évident qu’aujourd’hui, il s’est transformé en une véritable « insurrection civique » pour reprendre l’expression de Jean-Luc Mélenchon, contre le néolibéralisme. Les syndicats sont interpellés. On verra d’ici peu si le mouvement s’étend à la classe ouvrière et aux classes moyennes québécoises. Si c’est le cas, nous serons sans doute à la veille d’une véritable révolution qui pourra s’étendre au-delà des frontières de la « Belle province ».

 

Pour bien comprendre le mouvement, nous publions ici deux articles. Le premier intitulé «  Un mouvement historique » a été mis en ligne le 8 juillet. Son auteur est Mario Beauchemin, président de la Fédération des enseignants du Québec et le second intitulé «  Pour une grève générale » a été écrit par Olivier Kameid, un auteur de théâtre et metteur en scène canadien d’origine égyptienne. Ces deux analyses aident à mieux comprendre ce mouvement qui fera date dans l’histoire.

 

Pierre Verhas

 

 

 Printemps_Erable_manif_F1.jpg

Manifestation étudiante le 8 juin contre le Grand Prix de F1 de Montrésl. "Notre nudité exprime notre volonté de transparence".

  

Les luttes étudiantes au Québec : 1958-2012

Un mouvement historique

 

Par Mario Beauchemin • Mis en ligne le 08 juillet 2012

 

 

Certes, le Code du travail du Québec ne s’applique pas aux étudiantes et aux étudiants en grève et, en ce sens, ils ne peuvent pas être considérés comme des salariés. Pourtant, comme les 20 000 professeures et professeurs de cégeps, les 45 000 employées et employés de la fonction publique ou les 90 000 enseignantes et enseignants des commissions scolaires, pour ne nommer que ceux-là, les étudiantes et les étudiants constituent une ca­té­gorie so­ciale dont les condi­tions de vie sont lar­ge­ment tri­bu­taires des re­la­tions, sou­vent conflic­tuelles, qu’elle en­tre­tient avec l’État qué­bé­cois. Un rappel his­to­rique n’est pas dénué d’intérêt en plein cœur de la crise que nous tra­ver­sons actuellement.

 

De­puis la prise en charge de l’éducation par l’État au début des an­nées 60, celui-ci en est venu à jouer un rôle dé­ter­mi­nant dans le mode de vie des étu­diantes et étu­diants de l’enseignement su­pé­rieur. Les transferts en na­ture (le fi­nan­ce­ment des frais de sco­la­rité) et en es­pèces (le pro­gramme d’aide fi­nan­cière aux études) sont, en effet, au cœur de la struc­tu­ra­tion de la réalité financière quotidienne d’un nombre im­por­tant d’étudiantes et d’étudiants, comme en té­moignent les sta­tis­tiques et les re­ven­di­ca­tions du mouvement étudiant au cours des cinquante der­nières années.

 

À l’automne 2010, il y avait 180 436 étudiantes et étudiants inscrits dans les collèges et 275 472 dans les universités au Québec. Les dépenses globales de l’État par étudiant s’élevaient à 12 756 $ au collégial et à 29 242 $ à l’université [1]. En 2009 – 2010, l’aide totale accordée aux étudiantes et aux étudiants en vertu du programme d’aide financière aux études s’élevait à 876,7 millions $. 21,3 % des étudiantes et des étudiants du réseau collégial et 38,9 % de celles et ceux du réseau uni­ver­si­taire bé­né­fi­ciaient d’une aide. Au total, près de 142 000 étudiantes et étudiants ont bénéficié du programme de prêts et bourses [2].

 

 

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Le mouvement a débuté par une revendication matérielle. (Ici le 22 mars 2012)

 

 

Mais, et c’est ici que ça compte, ces transferts en nature et en espèces occupent, depuis le début des années 1960, une place centrale dans la structure du revenu des étudiantes et des étudiants. En effet, en moyenne, entre le début des an­nées 1960 et le début des années 2000, le quart du revenu disponible des étudiantes et des étudiants provient de l’aide financière aux études. Ce qui en fait, après les revenus tirés d’un travail rémunéré, la deuxième source de revenus en importance [3]

 

Il n’est donc pas surprenant de constater que les luttes étudiantes, surtout depuis la réforme du programme de prêts et bourses en 1966 sous le gou­ver­ne­ment de l’Union nationale, tournent presque es­sen­tiel­le­ment autour du gel des frais de scolarité et de la bo­ni­fi­ca­tion du pro­gramme d’aide fi­nan­cière aux études.

 

 

Printemps_Erable_manif_22mai2012.jpg

Grande manifestation étudiante et populaire à Montréal, le 22 mai 2012

 

 

Le mou­ve­ment étu­diant qué­bé­cois dé­clenche dix grèves gé­né­rales entre 1956 et 2012. Et si les or­ga­ni­sa­tions étu­diantes à l’origine de ces mo­bi­li­sa­tions se sont suc­cédé au cours de cette pé­riode, leurs re­ven­di­ca­tions sont de­meu­rées les mêmes. Ainsi, le mou­ve­ment étu­diant re­ven­dique l’abolition ou le gel des frais de sco­la­rité (1958, 1968, 1974, 1978, 1986, 1990, 1996 et 2012). La bo­ni­fi­ca­tion du pro­gramme des prêts et bourses est aussi au cœur des luttes étu­diantes au cours de cette pé­riode. Le mouvement étudiant réclame entre autres l’instauration d’un présalaire (1956, 1978), la di­mi­nu­tion du montant des prêts au profit d’une aug­men­ta­tion de celui des bourses (1968, 1974, 1978, 1988 et 2005), l’abolition de la contribution parentale et de celle de la conjointe ou du conjoint (1974 et 1978) et, de façon générale, la fin de l’endettement étudiant.

 

À travers leurs moyens d’action, leurs modes d’organisation et leurs re­ven­di­cations, les étudiantes et les étudiants ne visent pas seule­ment un élar­gis­se­ment des droits so­ciaux qui sont rat­ta­chés à leur statut, mais surtout une contestation des normes ré­gis­sant leur existence au cours de cet instant précis de leur vie, car, et on l’a vu, les transferts de l’État en en­sei­gne­ment supérieur jouent un rôle dé­ter­mi­nant sur le mode de vie d’un nombre si­gni­fi­catif d’étudiantes et d’étudiants. Par conséquent, lorsque l’État décide de modifier uni­la­té­ra­le­ment le fi­nan­ce­ment de l’éducation supérieure, par un dégel des frais de sco­la­rité ou par une mo­di­fi­ca­tion du programme d’aide financière aux études, il affecte pro­fon­dé­ment les façons de vivre, comme se loger, se vêtir et se nourrir, des étudiantes et des étudiants.

 

En somme, tout comme les autres groupes sociaux qui négocient leurs conditions de vie avec l’État, les étudiantes et les étudiants forment une catégorie sociale qui défend ses intérêts face à un État qui, trop souvent, définit seul les contours de leurs conditions de vie. Le gou­ver­ne­ment actuel a d’ailleurs tendance à nier certaines de ses res­pon­sa­bi­lités envers l’ensemble de la société québécoise.

Lettre signée par Mario Beauchemin, président de la Fé­dé­ra­tion des enseignantes et enseignants de cégep (FEC-CSQ)

 


[1] MELS, In­di­ca­teurs de l’éducation – édi­tion 2011, MELS, sec­teur des po­li­tiques, de la re­cherche et des sta­tis­tiques, p. 23.

[2] Ibid., p. 46.

[3] Voir : J. Bra­zeau, Les résultats d’une enquête au­près des étu­diants dans les uni­ver­sités de langue française du Québec, Montréal, Dé­par­te­ment de sociologie de l’Université de Mont­réal, 1962 ; Ro­bert Ayotte, Budget de l’étudiant des niveaux collégial et uni­ver­si­taire, Québec, Mi­nis­tère de l’Éducation, di­rec­tion gé­né­rale de la pla­ni­fi­ca­tion, 1970 ; Bu­reau de la sta­tis­tique du Québec,En­quête sur le mode de vie des étu­diants du post-secondaire, Québec, BSQ, 1986; Fé­dé­ra­tion uni­ver­si­taire du Québec, Étude sur les sources et les modes de fi­nan­ce­ment des étu­diants de pre­mier cycle, Québec, FEUQ, 2010.

 

 

Pour une grève générale

 

un vaste bonheur demande à prendre souche
entre une étoile et la minuit des oppresseurs
faudra-t-il écrire au feu pour obtenir enfin
la libération de nos espérances?

 

Gilbert Langevin, Noctuaire, 1967

 

L’une des seules positions philosophiques cohérentes, c’est la révolte.

 

Albert Camus

 

 

Mes frères étudiants, je vous vois de loin, moi qui ne peux être là avec vous, et je suis si fier de vous que je voulais vous écrire cette lettre, pour vous dire que vous n’êtes pas seuls, que là-bas, de l’autre côté du monde, on parle de vous, on vous regarde, on vous admire, que de la vaste plaine des Flandres à la botte italienne en passant par la France et l’Espagne, il y en a qui vous suivent, et qui ne désirent qu’une seule chose: que vous n’abandonniez jamais.

 

Ce que vous faites aujourd’hui, vous et toutes les forces progressistes qui se sont jointes à vous dans un mouvement social sans précédent, c’est rappeler qu’il y a eu au pays du Québec des hommes et des femmes qui ont eu l’espoir d’un bien commun, l’envie d’un partage équitable des ressources et le désir d’une culture à préserver. Des hommes et des femmes qui se sont battus pour cela. Ce que vous faites aujourd’hui, c’est ce qu’ont fait les jeunesses des pays arabes, pris dans des situations mille fois plus tragiques il est vrai, mais nourries par le même sentiment de frustration: celui de s’être fait usurper la révolution de leurs grands-parents.

 

Je me suis méfié longtemps des rapprochements hasardeux entre les printemps arabes et ce qu’il faut bien appeler désormais notre printemps québécois. J’ai cru, à tort, que les sentiments de la jeunesse égyptienne et québécoise, dont les deux sangs coulent dans mes veines, n’étaient en aucun cas comparables. Je n’aimais pas qu’on use du mot « printemps » pour qualifier les manifestations québécoises des derniers mois: chez nous nul ne marche pour ne pas crever de faim; dans nos prisons ne croupissent pas (encore) des agitateurs emprisonnés à cause d’un usage soi-disant immodéré de leur liberté d’expression. Nous ne sommes pas dans une dictature, mais dans une démocratie dévoyée, usée. Trouée. Mais une démocratie tout de même. Certes perfectible, mais existante – c’est notre plus grand atout, et c’est de cette démocratie qu’il va falloir user dans les mois et les années qui viennent. La situation égyptienne n’a donc rien de semblable à celle du Québec; la misère et la désespérance au pays des Pharaons ne sont pas les nôtres, même au creux des longs hivers blancs. Mais je sais et sens et reconnais maintenant que dans les rues de Montréal comme dans celles du Caire, dans celles de Québec comme dans celles d’Alexandrie, un même sentiment de fureur embrase la jeunesse. Qu’on ne mésestime pas ce sentiment: c’est un feu dont les braises prennent beaucoup de temps à s’éteindre.

 

Une Révolution volée

 

 

Oui, comme les Égyptiens se sont fait usurper leur révolution de 1952, comme les Tunisiens se sont fait déposséder des acquis de leur lutte pour l’indépendance, je crois qu’on nous a volé notre Révolution tranquille. Je crois que les droits si chèrement acquis lors de cette période féconde sont reniés jusque dans leur fondement, que si le gouvernement québécois n’avait pas senti un vaste mouvement populaire favorable au rappel des 50 ans de cette Révolution, il ne l’aurait pas même commémoré. Ayant participé parfois de près à plusieurs événements soulignant l’anniversaire de cette Révolution, je peux affirmer sans avoir peur de me tromper que le Parti libéral du Québec, mené par un ancien conservateur qui n’a jamais renié ses appartenances politiques premières, rejette l’héritage de Lesage au grand complet, pourfend les réalisations de l’équipe du tonnerre et tend à se distancer le plus possible de l’idéologie de George-Émile Lapalme, lequel reste le grand artisan de l’État moderne québécois. Rappelons-nous que dans un premier temps, le Parti libéral de Jean Charest s’est fait un honneur de couper court à toute glorification de ce qui fut, n’en déplaise aux détracteurs et autres esprits chagrins, une formidable entreprise de libération. Pire, soutenant à grand renfort de publicités les cycles de discussions sur les remises en cause de la Révolution tranquille dont l’aboutissement fut l’élection du Parti québécois en 1976, le Parti libéral actuel délégua ses hérauts de par la province pour répandre la bonne nouvelle des partenariats public-privé et autres chimères du néolibéralisme.

 

Parmi ces porte-étendards, l’ancienne ministre des Finances Monique Jérôme-Forget fut sans nul doute la plus ardente pasionaria du démembrement des acquis. Le titre de l’une ses conférences prononcée en décembre 2010: « La Révolution tranquille: un héritage épuisé et paralysant ». Difficile d’être plus clair. Puis, dans sa plus fidèle tradition de récupération politique, ce gouvernement sans scrupule, à l’affût de la montée en popularité du cycle des commémorations de ladite Révolution, changea son discours officiel, emboîtant le pas dans le souvenir plus mortifère que festif, offrant médailles et bons mots, si ce ne sont stèles et urnes funéraires, aux grands artisans des années 1960. Une hypocrisie qui ne fut pourtant pas décriée publiquement; seuls quelques-uns manifestant leur profond malaise. Parmi eux, Gilles Vigneault, dans un geste d’un courage et d’une probité exemplaires, qui refusa de se rendre à la cérémonie. Recevoir une médaille pour travail accompli, pourquoi pas, mais comment la recevoir des mains de ceux qui mettent le feu à tout ce que vous avez tenté de bâtir?

Non, ce n’est certes pas chez Jean Lesage qu’il faut aller chercher les sources de ce Parti qui n’a plus rien de libéral sinon la pensée économique, mais bien chez Louis-Alexandre Taschereau. Jean Charest passera à l’Histoire comme l’équivalent de ce que fut cet ancien premier ministre honni, tache honteuse dans notre histoire pourtant chargée de dirigeants médiocres: un long règne libéral – 16 ans dans le cas de Taschereau – dominé par la corruption, l’agenouillement devant les cartels financiers (Taschereau est l’un des premiers à avoir bradé nos richesses forestières, minières et hydrauliques à des investisseurs américains) et surtout par son refus de doter la province de mesures de sécurité sociales dignes de ce nom. Taschereau eut une fin de règne misérable, à l’image de son bilan: à la suite de révélations scandaleuses sur la corruption de son parti, il fut démis de ses fonctions. La voie était pavée pour Maurice

Duplessis, qui se fit le chantre de l’assainissement des finances publiques.

 

 

Nous ne sommes pas dans une nouvelle Grande Noirceur, nous sommes au crépuscule, juste avant la grande nuit, ou si vous préférez à l’orée de la forêt. Le chemin est tout pavé pour que nous plongions tête la première dans de nouvelles sombres années: celles-ci ont débuté depuis maintenant six ans à Ottawa, et l’on ne peut pas dire que notre gouvernement, à Québec, fait preuve d’une grande résistance. Si le Parti libéral de notre province a exprimé parfois un inconfort d’apparence vis-à-vis le gouvernement de Stephen Harper, prônant notre caractère distinct, pansant quelques blessures, quelques coupures, le fond reste le même, implacable, violent, désespérant: de Sussex Drive à la rue des Braves, deux conservateurs règlent les destinées de notre peuple. Y voir autre chose relève de l’aveuglement.

 

 

Et lorsque Jean Charest, sur le mode de l’humour, l’humour non pas du fou du roi mais du roi devenu fou d’arrogance, de mépris et de cynisme, lorsque Jean Charest, en plein Salon du Nord, comme l’on dit Salon de l’auto, comme l’on dit Salon des produits spoliés et vendus à rabais, propose d’exiler les manifestants « dans le Nord autant que possible », il reprend les thèmes cette fois-ci non pas de Taschereau, mais de Duplessis, celui qui poussa Borduas à s’exiler, « dans les Europes autant que possible », celui qui dit aussi un jour afin de contrer l’idée d’un enseignement pour tous: « L’éducation c’est comme l’alcool, certains ne la supportent pas. »

 

 

 

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Les Mexicains expriment leur solidarité avec les étudiants de Montréal. Qu'attendent les Européens ?

 

 

Jean Charest sait-il à quel point, ce jour-là, le monde s’offusqua de cette saillie? Les journaux belges, français, italiens, britanniques, pour ne nommer qu’eux, en furent soufflés: un tel mépris et surtout une telle inconscience leur étaient stupéfiants. Après plus de 70 jours de grève, une telle phrase relevait-t-elle du suicide politique? Au pays du bipartisme à la britannique, où l’on peut décréter des élections quand bon nous semble, tout paraît être possible, surtout quand l’opposition, à peine relevée d’une guerre fratricide, se reconstruit péniblement.

 

 

Les 3 grands temps de ce printemps

 

 

Ce printemps a connu trois dates majeures – elles n’ont pas toutes eu le même impact public, et encore moins le même impact médiatique – mais qu’importe: elles ont existé et demeurent dans les esprits. Au petit jeu des chiffres d’estimation de foule, les sociétés sont éternellement perdantes: un esprit neuf peut souffler sur les têtes de huit personnes, et on oublie trop souvent que la première édition de Refus global fut vendue à une cinquantaine d’exemplaires… Ces trois dates: 22 mars, 7 avril, 22 avril; les trois événements: la plus grande manifestation étudiante dans l’histoire du Québec; une nuit blanche de discours d’intellectuels du pays se mobilisant autour de la question de ce que nous sommes et des élans de liberté qui, malgré tout, malgré notre mal-être récurrent, malgré notre survie fragile car perpétuellement menacée, malgré notre fatigue culturelle jamais guérie, surgissent épisodiquement; le grand rassemblement des forces progressistes de la province, ralliées autour de la défense du bien commun, en particulier de nos ressources naturelles, mais aussi culturelles.

 

 

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Il y a à la fois un côté festif et de défi dans ces manifestations (ici le 22 mai 2012)

 

 

 

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 La confrontation reste encore pacifique, malgré la loi 78.

 

  

Je ne veux pas faire l’impasse sur l’espoir ressenti, sur le sentiment festif qui jaillit ça et là, sur l’humour formidable des pancartes des manifestants, rappelant les très riches et belles heures de mai 68, mais au-delà de la bonne conduite de mes compatriotes – honte au gouvernement de parler de violence, à la suite d’exactions commises par des éléments incontrôlés, comme d’habitude, honte au gouvernement de traiter la CLASSE ([1]) comme on traita le FLQ ([2]) – je décèle un sentiment de fureur comme je n’en ai jamais perçu chez nous. Bien canalisée, la fureur, c’est celle de vivre: elle est le moteur des plus belles réalisations humaines. Réprimée, méprisée, ignorée, elle trace les chemins tortueux vers les versants noirs de notre âme – la fureur peut aussi mener aux glissements politiques les plus honteux de l’Histoire.

 

La lutte doit devenir générale

 

 

Il faut continuer à manifester. Pacifiquement cela va sans dire. Mais ne perdons pas notre fureur. Ne restons pas poli. Nous n’avons pas envie d’être calme et de discuter sereinement. Nous n’avons plus la patience de nous asseoir auprès de Line Beauchamp pour nous faire semoncer: c’est à elle que nous avons envie de donner une leçon. Vous n’êtes pas nos maîtres, les nôtres sont dans la rue, ils manifestent à nos côtés. Vous n’êtes plus nos représentants: qui ose se reconnaître en vous? Qui ose se draper de fierté à la simple évocation de vos noms? Qui ose ne pas reconnaître l’abus de pouvoir, le patronage, la corruption, la mise à sac de nos acquis, la grande braderie nationale? Un ou deux éditorialistes inféodés, quelques magnats de l’entreprise privée? Et encore, sitôt le dos tourné, ceux-ci vous méprisent encore plus que nous vous rejetons, car ils ne vous font même pas l’honneur de leur sincérité. Valets obséquieux du pouvoir, ils courtiseront les nouveaux conquérants dans les ruines de votre défaite, ils les courtisent déjà, ils les ont toujours courtisés, que ceux-ci portent la soutane ou le veston-cravate.

 

 

Quebec_manif_syndicale.jpg

Le mouvement va-t-il s'étendre vers le monde du travail ?

 

  

Et les pires dans tout ce carnaval éhonté d’une élite décadente, celle qui n’en finit plus de s’enferrer aux rênes du pouvoir, préférant couler avec le navire plutôt que de passer le gouvernail, sont ceux des combats de jadis qui prônent à présent des calculs de pertes et profits entre le gouvernement et les associations étudiantes. Louis Bernard et sa proposition de couper la poire en deux en étalant la hausse, François Legault et sa gestion de commis-épicier, et tous les courbe-l’échine du carré vert ou jaune ou allez savoir, quelle infamie! Où en est-on lorsqu’on se retourne contre toute la jeunesse de son pays? Sont-ils rendus si cupides pour les mépriser autant, sont-ils si agonisants qu’ils prennent peur devant tout geste vital ?

 

Voit-on réellement ce qui se joue ici? Frères étudiants qui après moi étudiez, vous ne faites pas que vous battre contre la hausse des frais de scolarité! Vous vous battez pour notre dignité, pour nous dire que cette fois ça suffit, pour dire « Charest dégage », pour défendre cette idée qu’il y a encore des batailles à mener en notre beau pays et que celles-ci demandent courage et détermination. Le poids qui vous incombe est imposant: un abandon, une défaite, signifierait bien plus qu’une hausse des frais de scolarité. Les conséquences d’un éventuel échec de notre printemps serait incalculables: cela voudrait dire qu’au Québec, on peut descendre dans la rue par centaines de milliers, rejeter majoritairement le parti au pouvoir, rallier les étudiants, les professeurs, les syndicats, les artistes, les intellectuels, les aînés, les laissés-pour-compte, sans que rien ne bouge. La morosité qui s’ensuivrait serait comparable à celle qui découla des deux référendums, laissant un pays exsangue, déchiré en deux. Alors une seule solution: non pas la démission de Line Beauchamp, simple porte-voix d’un parti et d’un système grugé par des années de déliquescence. Non pas uniquement le gel des frais de scolarité, ce qui de toute manière a peu de chances d’arriver avec le gouvernement en place. Non pas les négociations interminables qui font le jeu des dirigeants, permettant l’essoufflement de la révolte. Mais la démission de Jean Charest et la tenue d’élections dans les délais les plus brefs. Nous ne pouvons pas attendre que le Parti libéral choisisse une date selon le calendrier de l’opportunisme politique pour déclencher de telles élections; il est des moments dans la vie d’un peuple où le temps presse et où l’appel de la population doit faire office de loi.

 

Il n’y a pas d’autres alternatives, notre salut à tous est là; étudiants comme personnes âgées, syndicats comme patrons, artisans comme intellectuels. Le règne de notre Taschereau moderne doit prendre fin; la sortie doit lui être indiquée; si la justice ne peut s’en charger la rue doit s’en emparer. C’est le fil conducteur des trois grands temps du printemps; la conclusion incontournable; la lame de fond. Ne décevons pas ceux qui nous regardent avec admiration. Ne décevons pas nos enfants à venir; ce sont eux qui récolteront les fruits de la bataille. Ne nous décevons pas nous-mêmes: nous valons plus que « cela », cet assujettissement aux intérêts privés, cette aliénation au profit des profiteurs, cette mise à genoux devant un pouvoir devenu aveugle. Nous valons plus que 1625 dollars par année. Nous valons tout l’or du monde et cet or, nous ne le vendrons jamais.

 

Cette si belle phrase que vous avez tous vue sur des pancartes: « Ce n’est pas parce que vous n’avez pas réussi à changer le monde que vous devez empêcher les jeunes de réussir à leur tour. » Ne laissons pas le fardeau de la révolte peser sur les épaules des seuls étudiants: que ceux-ci soient nos guides, mais que nous soyons à leurs côtés.

J’appelle donc tous mes compatriotes, ceux qui ont à cœur leur jeunesse, je veux dire la leur passée, celle à venir et celle qui manifeste, ceux qui ont à cœur le futur de leur nation, quelle que soit leur allégeance, à descendre dans la rue afin non seulement d’appuyer les revendications des étudiants québécois, mais de demander la reddition du premier ministre. Le temps du changement est venu; « enough is enough ». Être patient, c’est aussi être malade; il nous faut sortir de ce corridor sans fin d’urgence d’hôpital qu’est devenu le gouvernement de Jean Charest.

 

La grève générale jusqu’à la démission de notre premier ministre et le déclenchement des élections: la seule issue au printemps québécois, afin que refleurissent les arbres, dans les vergers de notre pays, et que nos enfants puissent, à nouveau, cueillir leurs fruits.

Publication originale: http://trahir.wordpress.com/2012/05/29/kameid-grev/

i

 

 

Olivier Kemeid est auteur, metteur en scène, directeur artistique de la compagnie Trois Tristes Tigres et ancien directeur artistique d’Espace Libre (2006-2010). Ses pièces ont été jouées dans de nombreux théâtres à Montréal, dont Moi, dans les ruines rouges du siècle au Théâtre d’Aujourd’hui la saison dernière, dans le cadre de sa résidence d’écriture. Sa pièce L’Énéide, d’après Virgile (2007) a été traduite en anglais, en allemand et en hongrois. Elle a été lue ou jouée en France (Festival d’Avignon 2008), en Allemagne, en Hongrie, en Belgique et aux Etats-Unis. La saison 2012-2013 sera fructueuse pour l’auteur car cinq de ses pièces seront jouées ici et à l’étranger : The Aeneid à New York dans le off-Broadway (m. en sc. Kay Matchullat) ; Œdipe, une version toute personnelle d’Œdipe Roi de Sophocle, au Théâtre du Parc à Bruxelles (m. en sc. José Besprosvany) ; Celles d’en haut, au Théâtre du Rêve à Atlanta (m. en sc. Olivier Coyette) ; Survivre, dans un théâtre montréalais et enfin Furieux et désespérés au Théâtre d’Aujourd’hui, dans une mise en scène de l’auteur. Olivier Kemeid est également membre du comité de rédaction de la revue Liberté.



[1] La CLASSE (Coalition large de l’Action de Solidarité Syndicale Étudainte) est une coalition temporaire créée autour de l’ASSÉ afin de lutter contre la hausse des frais de scolarité et de coordonner la grève générale illimitée qui aura lieu durant l’hiver 2012. Le but de cette coalition est donc d’ouvrir les structures de l’ASSÉ à des associations étudiantes non-membres afin de construire un mouvement large et combattif afin de bloquer la hausse.

[2] FLQ – Front de Libération du Québec. Organisation indépendantiste québecoise.

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30 juin 2012 6 30 /06 /juin /2012 20:29

Le militant, ancien résistant, poète compositeur et chanteur grec Mikis Theodorakis qui s’est dernièrement engagé contre la troïka européenne, fait l’objet d’une campagne odieuse menée par la droite française et particulièrement Jean-François Copé.

 

En effet, durant la campagne présidentielle française, Jean-Luc Mélenchon n’a pas caché être proche de Mikis Theodorakis. Réplique de Jean-François Copé : il accuse Theodorakis d’antisémitisme se référant à l’extrait tronqué d’une déclaration qui fait accroire qu’il est antisémite. Or, Theodorakis critiquait, avec la virulence qu’on lui connaît, l’actuelle politique du gouvernement Netanyahou en Israël et dans les territoires occupés. 

 

L’objectif de Copé était de discréditer Mélenchon auprès de la communauté juive de France en affirmant qu’il fréquentait ouvertement des antisémites. Quoi que l’on pense de Theodorakis et de Mélenchon, ce procédé est odieux et indigne d’un responsable politique qui envisage de se présenter plus tard à la magistrature suprême. Honte à vous, Jean-François Copé !

 

Nous reproduisons ici la réplique de Theodorakis parue dans "l’Humanité" et reproduite par le site "Le Grand Soir" où le chanteur explique son extraordinaire parcours et le sens de ses engagements.

 

Mikis Theodorakis antisémite ? : "Une calomnie et l’expression de la pire bassesse morale"

 

 Je suis grec et fier de l’être, car nous sommes le seul peuple en Europe qui, pendant l’occupation allemande (1941-1944), non seulement n’a pas exercé de poursuites contre les juifs mais, au contraire, les a aidés à vivre et à survivre avec tous les moyens dont nous disposions.

 

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Mikis Theodorakis a opposé à ses calomniateurs son parcours exceptionnel.

 

 

À l’époque, j’étais moi-même partisan de l’Armée populaire de libération et je me souviens que nous avions pris sous notre protection de nombreuses familles de juifs grecs, que nous nous sommes souvent battus contre les SS pour les sauver et beaucoup d’entre nous l’ont payé de leur vie.

 

Plus tard, j’ai composé le cycle Mauthausen que, notamment en Israël, l’on considère quasiment comme un hymne national. J’ai ressenti une des plus grandes émotions de ma vie quand, dans les années 1980, il m’a été accordé de diriger cette œuvre sur le site du camp de concentration de Mauthausen, tout d’abord chantée en grec par sa première interprète, Maria Farantouri, puis en allemand par Gisela May, et en hébreu par la chanteuse israélienne, Elinoar Moav. Je l’ai dirigée une fois encore sur ces lieux et, depuis lors, l’œuvre enregistrée est diffusée sans interruption sur le site du camp.

 

En 1972, j’ai bravé le boycottage européen et j’ai donné des dizaines de concerts en Israël, des moments que je qualifierais d’historiques en raison des liens d’amour mutuel qui nous unissaient.

 

 

 

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Itshak Sade et Ygal Allon en 1948. Ygal Allon a combattu pendant la guerre d'indépendance d'Israël en 1948 dans les rangs du Palmach. Il a fait une carrière militaire et politique et il se situait à la gauche du parti travailliste. Il fut quelques temps premier ministre et ensuite vice-premier ministre du gouvernement israélien. Il est l'auteur en 1971 d'un plan de paix qui porte son nom qui prévoyait qu'Israël se retire de Cisjordanie. Il a quitté le gouvernement après la victoire électorale de la droite en 1977 et décéda en 1980.

 

 

À cette même époque, Yigal Allon, alors vice-premier ministre du gouvernement israélien et ministre de l’Éducation et de la Culture, m’a confié une première mission, celle de transmettre un message de paix à Arafat au nom de son gouvernement. C’est dans cette intention que je l’ai rencontré à Beyrouth et, à cette occasion, j’ai donné une conférence de presse dans une salle. Un groupe de fanatiques palestiniens avait décidé de m’abattre, car il me considérait comme un complice des juifs. C’est Arafat lui-même qui me l’a dit le lendemain avec, à ses côtés… le groupe de mes assassins en puissance. Qu’est-ce qui m’a sauvé  ? Mon amour authentique pour les deux peuples martyrs  : les juifs et les Palestiniens.

 

“Quand on t’a entendu pendant la conférence de presse, m’ont-ils dit, on a compris que nous nous trompions.” Qu’est-ce que j’avais dit au cours de la conférence de presse  ? “Le conflit qui vous oppose ne sera pas résolu par les armes, mais par la compréhension mutuelle. De l’autre côté, il y a des hommes ordinaires qui vous ressemblent, simples et travailleurs, capables d’aimer et qui, comme vous, aiment leur famille et leur pays. C’est eux que vous devez trouver, parce que c’est avec eux que vous pourrez vivre dans la paix.”

 

 

 

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Theodorakis a composé l'hymne national palestinien à la demande de Yasser Arafat.

 

 

Arafat m’a dit : «  Tu as chanté les juifs et tu as eu raison, car ils sont, eux aussi, un peuple tourmenté. Comme nous. Alors, s’il te plaît, écris une chanson pour nous aussi…” C’est ainsi que j’ai écrit aussi un chant pour le peuple palestinien qui est devenu par après un hymne officiel.

 

 

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 A la remise du Prix Nobel de la Paix à Yasser Arafat, Shimon Peres et Ithzak Rabin en 1994, l'hymne palestinien composé par Theodorakis fut joué par l'orchestre philharmonique d'Oslo.

 

 

Bien plus tard, à l’occasion de la remise du prix Nobel de la paix à Rabin (Israël) et à Arafat (Palestine), l’Orchestre symphonique d’Oslo avec, en soliste, l’interprète finlandaise Arja Saijonmaa, a joué Mauthausen en hommage à Israël et le chant que j’avais composé, reconnu comme hymne national, en l’honneur du peuple palestinien. Ce moment symbolique suffit à démontrer la place que j’occupe dans l’esprit et dans les cœurs des deux peuples.

 

Je suis souvent allé en Israël, en Palestine et au Liban, et c’était chaque fois la paix, l’amitié, la coexistence et la coopération entre ces deux peuples martyrs qui occupaient mes pensées. En tant que Grec, je me sens proche d’eux, comme si nous appartenions à la même famille. Et pourtant, pour certains fanatiques, d’un côté comme de l’autre, je suis la cape rouge agitée devant le taureau. Pourquoi ? Parce que j’ai la franchise et le courage de dire la vérité et de la dire même dans la gueule du loup. Ainsi, quand je suis en Palestine, je m’exprime ouvertement et publiquement contre les fanatiques qui me haïssent et, quand je suis en Israël, je fais de même en critiquant tout aussi ouvertement et publiquement les fanatiques qui, en raison de la diaspora juive présente dans tous les pays du monde, ont la possibilité de transformer leur haine en venin et en mensonges monstrueux.

 

Dans mon opéra les Métamorphoses de Dionysos (dont j’ai écrit aussi le livret), il y a une scène où des juifs sont déportés par des SS dans des camps d’extermination. Il s’agit d’un moment crucial de l’œuvre, d’une condamnation du nazisme qui dévoile d’une façon très humaine l’affliction psychique et intellectuelle que je ressens devant les souffrances des juifs.

 

 

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Jean-François Copé, le futur ex-patron de l'UMP, a montré sa duplicité en traitant Théodorakis d'antisémite. L'insulte ne rapporte jamais à son auteur !

 

 

D’ailleurs, la dénonciation du racisme et la défense de ses victimes ont guidé mes décisions et mes actes tout au long de ma vie. Une vie jalonnée de poursuites qui m’ont souvent poussé jusqu’au seuil de la mort.

 

Donc, me qualifier de raciste et d’antisémite n’est pas une simple calomnie, mais l’expression de la pire bassesse morale, issue le plus souvent de cercles proches d’organisations et d’individus opérant dans la mouvance du néonazisme et auxquels la crise a permis de relever la tête pour nous menacer et – incroyable, mais vrai – nous accuser, eux, d’antisémitisme en utilisant un arsenal de mensonges et de déclarations insidieuses !

 

Il suffit de dire, par erreur manifeste, dans une interview de trois heures, “antisémite” au lieu d’“antiraciste”, et on s’empare d’une seule et unique phrase dont on isole un mot, brandi comme un étendard, tout simplement pour servir l’intention de m’incriminer. Depuis combien d’années était-on aux aguets pour une simple erreur ? Le mot “antisémite” correspond-il vraiment à ce qui suit ? “J’aime le peuple juif avec lequel nous avons vécu et souffert en Grèce pendant des années et je hais l’antisémitisme.” Je suppose que mes différents ennemis se sont bien gardés de citer ces paroles. Et pourtant, c’est exactement la phrase que j’ai prononcée. Ce n’est pas quelque chose que je viens d’inventer, après-coup, en guise d’alibi. Il en est ainsi, et il est facile de le prouver de façon incontestable en écoutant toute la phrase, exactement comme je l’ai prononcée et non pas en la tronquant comme l’ont voulu mes adversaires.

 

Peut-être va-t-on se demander pourquoi et comment certains persistent à vouloir discréditer un ami si fidèle d’Israël et des juifs et tentent de me faire passer à tout prix pour un antisémite ? (De qui parle-t-on  ? De quelqu’un qui a connu les sous-sols de la Gestapo pour les sauver !).

 

Toutefois, la réponse est finalement simple : beaucoup de mes amis juifs sont d’accord avec moi. Certains sont d’accord avec moi, même s’ils vivent en Israël, donc dans la tourmente quotidienne des événements. Alors, si les simples citoyens du peuple d’Israël entendent mes idées, telles qu’elles sont réellement exprimées, ils “risqueraient” (selon mes ennemis, bien sûr) d’être d’accord avec moi, en pensant que la solution du problème ne se trouve pas dans la violence et les armes, mais dans la coexistence et la paix. Ce qui ne plaît pas du tout à mes adversaires car, bien sûr, j’ai – à plusieurs reprises – totalement désapprouvé la politique de l’État d’Israël et j’ai exprimé ce désaccord avec force et de la façon la plus claire et la plus catégorique (comme je le fais toujours). Pour ne pas courir le risque que ces citoyens se rangent à mes opinions, ils ne doivent pas les entendre. Et quelle est la meilleure et la plus sûre façon de procéder pour arriver à ses fins ? Eh bien, leur tactique habituelle : me coller “l’étiquette” d’antisémite, de sorte qu’aucun juif, où qu’il se trouve, ne veuille plus entendre non seulement mes idées, mais même mon nom.

 

 

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 En traitant Theodorakis d'antisémite, Copé visait évidemment Mélenchon.

 

Et maintenant, particulièrement en France – où brusquement on “s’est souvenu” d’une interview donnée il y a environ un an et demi –, il existe, de toute évidence, une autre raison : porter atteinte à la gauche. Leur prétendu “argument” est que son leader, Jean-Luc Mélenchon, me connaît et que, par conséquent… il a des amis antisémites  ! Toutefois, la vérité – malheureusement pour eux – est évidente et je pense que tout homme animé de bonnes intentions peut s’en rendre compte.

 

Donc, même si après la lecture de ce qui précède, certains persistent encore à me faire passer pour quelqu’un que je n’ai jamais été et que, bien sûr, je ne suis pas, le doute n’est plus permis. Tout est fait sciemment pour servir d’autres finalités, car ma foi inébranlable dans la paix et la coexistence des deux peuples martyrs, juif et palestinien, en dérange plus d’un.

 

Mikis Theodorakis

 

Athènes, le 15 juin 2012

(Traduit du grec par Arlette Manoli)

 

http://www.legrandsoir.info/la-replique-de-mikis-theodorakis-a-jean-francois-cope.html

 

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29 juin 2012 5 29 /06 /juin /2012 16:18

Depuis que je milite, j’ai été fédéraliste. D’une part, je considère que les peuples ont le droit à l’autodétermination, et d’autre part, dans le monde où nous vivons après la Deuxième guerre mondiale, l’Etat-nation doit laisser la place à une entité plus vaste, supranationale qui sera censée mieux à même de préserver la paix en alliant les intérêts de chacun à l’intérêt général.

 

Être fédéraliste n’a pas toujours été évident. Je me rappelle une réunion de syndicalistes à Charleroi – j’avais alors trente ans, la nature m’en a accordé à ce jour quelque trente-six de plus – où j’ai affirmé ma conviction fédéraliste. Je me suis fait littéralement descendre par un facteur délégué syndical appartenant au Parti communiste, prétendant qu’un fédéraliste ne pouvait être socialiste… Après l’appel au fédéralisme du syndicaliste liégeois, André Renard, lors des grandes grèves de 1960-61, j’avoue avoir été assez désorienté.  Cette interpellation m’a néanmoins fait réfléchir. Fédéralisme et socialisme pouvaient-ils s’accorder ? La question est pertinente : après tout, le fédéralisme est un modèle d’organisation entre régions ou Etats, alors que le socialisme définit une forme d’organisation de la société sur la base de principes comme la liberté et l’égalité. Dès lors, fédéralisme et socialisme peuvent être antinomiques.

 

Ils sont antinomiques si l’un et l’autre sont imposés « d’en haut ». Rien ne se construit sans les peuples. C’est la terrible erreur que commettent les actuels « dirigeants » européens. Ils prétendent que l’idéal serait d’aller vers plus de « fédéralisme », c’est-à-dire, pour eux, que les Etats-membres transfèrent à l’Union européenne une plus grande part de souveraineté. Ainsi, la Commission européenne deviendrait un véritable gouvernement européen qui pourrait décider sans se référer en permanence aux chefs d’Etat et de gouvernement qui se réunissent régulièrement en « sommet ». Cette voie est sans issue et ne constitue en rien la construction d’un ensemble nouveau et cohérent.

 

 

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La Commission Barroso II  voudrait bien devenir un gouvernement doté de tous les pouvoirs.

 

Dans « Libération » de ce 28 juin, la Commissaire européenne Viviane Reding compare le processus de fédéralisation qui constituerait – pense-t-elle – la solution à la crise de l’Euro,  au processus qui a mené à la naissance des Etats-Unis. Elle joue l’historienne et écrit : « Les fondations de cette union fédérale ont été posée en 1790. Après la guerre d’indépendance, beaucoup d’Etats américains se trouvaient fortement endettés. C’est cette situation qui a amené trois hommes politiques, Alexander Hamilton, Thomas Jefferson et James Madison, à se mettre d’accord lors d’un dîner sur la nécessité absolue d’assumer pour une seule fois les dettes de l’Etat et d’émettre de nouveaux emprunts fédéraux qui seraient garantis par le Trésor public américain. » Madame Reding souhaite que l’Union européenne procède de la même manière. Elle ajoute sa profession de foi : « Si nous voulons préserver et développer la place de l’Europe sur la scène internationale, nous devons transformer notre union monétaire et économique en une fédération européenne politique forte, dotée d’une union monétaire, fiscale et bancaire couvrant au minimum la zone Euro. »

 

 

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Viviane Reding, Commissaire européenne aux Droits fondamentaux : l'histoire des Etats-Unis n'est pas celle de l'Union européenne !

 

Le discours de la Commission européenne est toujours emprunt d’un grand optimisme et ne souffre dès lors aucune objection. Madame Reding n’y échappe pas. On peut émettre plusieurs remarques.

 

Les Etats-Unis naissants de la fin du XVIIIe siècle ne sont pas l’Union européenne d’aujourd’hui. Il s’agissait de constituer un pays en unifiant treize anciennes colonies britanniques qui se trouvaient exsangues suite à la guerre d’Indépendance. Une fédération était dès lors indispensable pour consolider la nouvelle indépendance.

 

 

 

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James Madison, un des "pères fondateurs" des USA. S'il avait su qu'il allait inspirer certains Européens...

 

 

En Union européenne, y a-t-il une réelle volonté de fonder une fédération qui devrait contenir au moins 17 Etats – ceux de la zone Euro – qui accepteraient un important transfert de souveraineté ? On peut en douter !

 

 

À l’époque de Madison, de Jefferson et d’Hamilton, les marchés financiers n’existaient pas et dès lors ne pouvaient avoir accès à la dette publique, comme c’est le cas aujourd’hui. En outre, les peuples européens souhaitent-ils se retrouver dans une fédération dont ils ignorent les enjeux et les contours ? Rien n’est moins sûr.

 

 

D’autre part, Madame Reding décrit un processus de solidarité, ce qui n’est guère le cas aujourd’hui avec cette interminable crise de l’Euro. Les conservateurs encore dominants en Europe,  refuseront que l’on « mutualise » la dette, ce qui serait une solution efficace pour sortir de ce cercle vicieux dans lequel les marchés financiers ont entravé les Etats de l’Union européenne.

 

 

Et puis, réfléchissons bien. Le fédéralisme tel qu’il est conçu par les dirigeants européens, fait-il progresser la démocratie, donne-t-il aux peuples plus de pouvoirs ? Madame Reding a beau écrire : « Le Conseil européen de cette semaine (28 – 29 juin) pourrait bien devenir la version européenne du dîner d’Alexander Hamilton de 1790. Le président de la Commission européenne (…) a mis sur la table des propositions ambitieuses et je suis certaine qu’elles recevront un accueil favorable, y compris au sein du Parlement européen, instance démocratiquement élue par tous les citoyens. »

 

 

« Instance démocratiquement élue » par à peine 25 % des électeurs européens, rappelons-le. De plus, les pouvoirs de ce Parlement sont limités et Madame Reding ajoute dans sa tribune qu’il n’est pas nécessaire de modifier les Traités pour construire ce projet fédéral qui n’est en rien démocratique.

 

 

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Pierre Mendès-France craignait en 1957 une Europe libérale

 et une supranationalité totalitaire.

 

Nous avons souvent évoqué Pierre Mendès-France. Voici ce qu’il disait en 1957 à l’Assemblée nationale française : « Nos partenaires (européens) veulent conserver l’avantage commercial qu’ils ont sur nous du fait de leur retard en matière sociale. Notre politique doit continuer à résister coûte que coûte, à ne pas construire l’Europe dans la régression au détriment de la classe ouvrière (…)

 

Il est prévu que le Marché commun comporte la libre circulation des capitaux. Or si l’harmonisation des conditions concurrentielles n’est pas réalisée et si, comme actuellement, il est plus avantageux d’installer une usine ou de monter une fabrication donnée dans d’autres pays, cette liberté de circulation des capitaux conduira à un exode des capitaux français (…)

 

Les capitaux ont tendance à quitter les pays socialisants et leur départ exerce une pression dans le sens de l’abandon d’une politique sociale avancée. On a vu des cas récents où des gouvernements étrangers ont combattu des projets de lois sociales en insistant sur le fait que leur adoption provoquerait des évasions de capitaux (…)

 

L’abdication d’une démocratie peut prendre deux formes, soit le recours à une dictature interne par la remise de tous les pouvoirs à un homme providentiel, soit la délégation de ces pouvoirs à une autorité extérieure, laquelle, au nom de la technique, exercera en réalité la puissance politique, car au nom d’une saine économie on en vient aisément à dicter une politique monétaire, budgétaire, sociale, finalement “une politique”, au sens le plus large du mot, nationale et internationale. »

 

 

C’est évidemment cette « autorité extérieure » qui cherche à être le pouvoir supranational pour mener une seule politique qui ne tolère aucune critique, une politique néolibérale agressive dont l’ensemble de la classe dirigeante « européenne » est imprégnée. Elle n’a d’ailleurs aucune légitimité. Ce n’est pas être nationaliste ou être « eurosceptique » de dire que ce projet va à l’encontre de l’aspiration des peuples à un réel progrès social, politique, économique, écologique et aussi culturel. Le fédéralisme tel qu’il était conçu dans les années 1950 – 1970, n’était pas celui qui nous est « offert » aujourd’hui, car les peuples en sont exclus.

 

 

Dans le même numéro de « Libération », l’économiste Benjamin Coriat, professeur à Paris XIII et coprésident des « économistes atterrés » pense que le fédéralisme proposé ne nous protégera pas des crises. Il reproche à ce fédéralisme de laisser aux marchés financiers le contrôle des dettes publiques.

 

 

Il estime que ce projet consolide et garantit l’ordolibéralisme. Il explique : « A la différence du libéralisme au sens usuel du terme, l’ordolibéralisme ne fait pas confiance à la ²main invisible². Dans la vision ordolibérale des choses  qui nous vient de l’école de pensée néolibérale allemande, le jeu du marché ne parvient pas à converger spontanément vers l’équilibre. (…) Résultat, pour que le marché puisse fonctionner et que les équilibres soient atteints, les Etats doivent mettre en place un cadre institutionnel et juridique contraignant, censés permettre aux mécanismes du marché de fonctionner. »

 

 

 

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Angela Merkel adepte de l'ordolibéralisme de l'école allemande

 

 

N’est-ce pas exactement ce qu’Angela Merkel a imposé à l’Union européenne, par le Mécanisme européen de Solidarité, le Pacte budgétaire et la fameuse « règle d’or » ? Ludovic Lamant de « Mediapart » écrit : « Cette école de pensée [ordolibérale] fait de la maîtrise des dépenses publiques, de la stabilité des prix, et donc de l'indépendance de la banque centrale, autant de piliers qu'il est impossible de fragiliser. Le traité de Maastricht, en 1992, reflétait déjà en grande partie l'influence de ce courant, toujours très prégnant outre-Rhin. »

 

Coriat ajoute : « Nous sommes dans ce moment-là qui consiste à garantir la zone euro en reportant la charge sur chacun des pays. » Ainsi donc, pas de solidarité entre les Etats de la zone euro. Curieuse conception du fédéralisme !

 

L’économiste « atterré » estime « qu’il s’agit d’un nouveau moment de l’offensive néolibérale. Après que la déréglementation financière des années 80-90 a totalement modifié les rapports de force entre capital et travail, nous vivons actuellement une seconde phase où la finance a pris le contrôle des dettes souveraines. » Il dénonce : « le hold-up intellectuel qui consiste à présenter la crise actuelle comme une crise des dettes publiques provoquée par un laxisme des Etats. »

 

 

Or, si on prend l’ensemble de la dette souveraine des Etats de la zone euro, la situation est beaucoup moins alarmante qu’on le prétend.

 

 

L’économiste Pierre Lordon remet les montres à l’heure dans son blog du « Monde diplomatique » : « La zone euro connaît des tourments hors de proportion avec ses données macroéconomiques consolidées : considérée dans son ensemble, elle affiche un déficit de 4,1 points de PIB et une dette publique de 87,2 points de PIB à la fin 2011, soit une meilleure performance à tous égards que les États-Unis (9,6 % et 102,9 %) ou le Royaume-Uni (8,3 % et 85,7 %) » Donc, tout se passe comme si volontairement on aggravait la crise. Une situation préoccupante devient catastrophique par un coup de baguette magique ! Certes, il y a des distorsions entre les pays de la zone Euro, distorsions provoquées par les « majors » des marchés financiers, à savoir les grandes banques comme Goldman Sachs. Ces marchés se sont d’abord attaqués au maillon faible qu’est la Grèce en trafiquant ses comptes et en sachant bien qu’au vu de son archaïque structure politique, économique et sociale, le pays des Hellènes ne fait pas le poids face à des géants comme l’Allemagne ou la France. Ils s’en prennent ensuite à l’Irlande, petite économie axée quasi uniquement sur les services, à l’Espagne qui a été poussée à la bulle immobilière et ensuite à l’Italie qui a été dirigée pendant plus d’une décennie par une clique populiste quasi mafieuse, avant de poursuivre leur offensive vers la Belgique, les Pays Bas et peut-être la France. 

 

 

Sans sombrer dans la théorie du complot, il faut bien admettre qu’à l’analyse de cette crise, tout se passe comme si on imposait un projet élaboré d’avance, en présentant la situation comme bien plus grave qu’elle ne l’est, en interdisant toute solidarité, en dépouillant les Etats de leurs moyens par l’interdiction de toute relance. On a affaire à un projet dogmatique dangereux qui cherche à détruire le pacte social.

 

 

Il y a d’ailleurs une réelle offensive en ce sens de la part des Banques centrales nationales dont on peut se demander la raison d’être depuis l’instauration de l’Euro. Luc Coene, ancien chef de cabinet de Guy Verhofstadt, connu pour être un partisan de l’ultralibéralisme le plus dur, aujourd’hui gouverneur de la Banque nationale de Belgique, s’attaque avec virulence à l’indexation automatique des salaires qui est un acquis social majeur auquel les syndicats refusent de toucher. Les provocations se multiplient d’ailleurs entre les libéraux flamands (VLD) et les socialistes francophones du PS au sein de la majorité. Le ministre PS Paul Magnette avait déclaré dans le « Soir » du 28 juin que le projet de fédéralisme de Van Rompuy était « aux trois quart de droite ». Il s’est fait tancer à la Chambre par Patrick De Waele, chef du groupe VLD.  Avant le sommet des 28 et 29 juin, Van Rompuy a publié une note de sept pages qu’il compte présenter au sommet. Elle est intitulée : « Vers une véritable Union économique et monétaire ». Cela signifie, en passant que cette Union n’existait pas, alors que le traité de Maastricht a vingt ans et l’Euro est la monnaie de tous depuis dix ans !

 

 

 

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 Luc Coene, le très libéral gouverneur de la BNB, s'attaque à nouveau à l'index. A la veille du Sommet européen, est-ce un hasard ?

 

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Le ministre PS Paul Magnette s'attaque souvent aux dérives ultralibérales de l'Union européenne.

 

Cette note (http://www.consilium.europa.eu/uedocs/cms_data/docs/pressdata/fr/ec/131278.pdf) prône un cadre financier, un cadre budgétaire, un cadre de politique économique, le tout intégrés et placés sous une nouvelle légitimité démocratique. Vaste et beau programme ! Un exemple : le cadre financier intégré  « Fondé sur un règlement uniforme, le cadre financier intégré devrait comprendre deux éléments principaux: un cadre unique de surveillance bancaire européenne et un cadre commun sur la garantie des dépôts et la résolution des défaillances. » Autrement dit, pas question de solidarité financière, de mutualisation de la dette. Quant à la surveillance bancaire européenne, non seulement elle n’aura guère de pouvoir, mais elle est confiée à la BCE, c’est-à-dire à des banquiers ! Le braconnier garde chasse en quelque sorte…

 

 

 

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Herman Van Rompuy tente de construire une Europe à droite

et la plus ultralibérale possible.

 

 

Quant au budget, pas question de sortir du fameux pacte budgétaire, mais renforcer la centralisation au niveau européen : « Une union budgétaire à part entière supposerait le développement d'une capacité plus importante au niveau européen, à même de gérer des interdépendances économiques, et en définitive la mise en place, au niveau de la zone euro, d'une instance budgétaire de type ministère des finances. En outre, le rôle et les fonctions devant revenir à un budget central, et notamment son articulation avec les budgets nationaux, devront être définis. » Donc, il s’agit de la constitution d’un super ministère des finances qui chapeauterait toutes les politiques budgétaires nationales. Quant à la « légitimité démocratique », Van Rompuy se contente de vagues considérations : « Il sera déterminant que le Parlement européen et les parlements nationaux y soient étroitement associés, conformément à la méthode communautaire. Le protocole n° 1 annexé au TFUE([1]), sur le rôle des parlements nationaux dans l'Union européenne, définit un cadre approprié pour la coopération interparlementaire. » Pas question de faire appel aux peuples, de débattre de ces propositions. Le Parlement européen entérinera… Curieuse conception de la démocratie !

 

Transférer des pans entiers de la souveraineté des Etats vers la Commission européenne n’est pas du fédéralisme. C’est au contraire renforcer un pouvoir central quasi sans contrôle, le Parlement européen étant loin d’être doté des pouvoirs équivalents à ceux des Parlements nationaux. Le Ministre des Finances allemands, Wolfgang Schäuble a présenté son projet « fédéral » : « La Commission doit devenir un vrai gouvernement et pour cela doit être élue soit par le Parlement soit par l’élection directe de son président. » Il plaide également pour le droit d’initiative législative du Parlement européen. Mais, on est dans le domaine du wishfull thinking : la chancelière allemande a rappelé à son Ministre que ces débats sont pour demain ou après-demain… D’ailleurs, le « Monde » estime – en se référant à un fonctionnaire européen anonyme – que « le big bang fédéral n’est pas réaliste… les dirigeants n’y sont pas prêts pas plus que les opinions. » ([2])

 

Il existe d’autres solutions faciles à mettre en œuvre, mais manifestement la doxa ultralibérale ne permet pas que l’on s’y réfère. Une réelle solidarité entre les Etats de la zone euro ([3]), il faut désarmer les marchés financiers en faisant en sorte que la BCE garantisse les dettes publiques afin de faire baisser les taux d’intérêt, élaborer une véritable harmonie fiscale, réformer le système bancaire en séparant la fonction de crédit de celle de spéculation, financer la transition écologique. Mais, bien des responsables politiques, syndicaux  et économiques ont beau demander cela, la nomenklatura européenne et particulièrement l’Allemagne  s’y opposeront avec fermeté.

 

Le vrai fédéralisme qui est une association entre les peuples, n’est pas pour demain.

 

 

Pierre Verhas

 

 

 

 

 

 



[1] Le TFUE – Traité sur le fonctionnement de l’Union européenne. Il s’agit du Traité de Rome mis à jour. Il définit les différentes institutions européennes et est bien entendu lié aujourd’hui au Traité de Lisbonne.

[2] Il est aisé de se cacher derrière un « fonctionnaire bruxellois » pour exprimer une opinion qu’on n’ose défendre soi-même… Encore une preuve du terrorisme intellectuel qui règne autour du Berlaymont.

[3] Ce que Merkel refuse à ses partenaires européens, la mutualisation de la dette, elle l’accepte pour les Lânders allemands. Il est vrai qu’elle a besoin d’eux pour faire voter le Pacte budgétaire en Allemagne.

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25 juin 2012 1 25 /06 /juin /2012 08:31

Mais oui ! Le vent ça rapporte !

 

Cet épisode méconnu qui nous a été transmis par notre ami Bernard Gensane qui l’a publié sur son blog (voir liens), est révélateur de la situation particulière du Royaume Uni : l’alliance de privilège féodaux et de l’ultralibéralisme.

 

Cette alliance a quelque-chose de génial : elle permet de faire des fortunes sur du vent !

 

 

http://money.unblog.fr/files/2009/04/fucklacrise.jpg


 

  

  

  

  

  

  

 

 

 

La reine d’Angleterre et les grands aristocrates britanniques profitent très largement du boom éolien que connaît le Royaume-Uni.


 

Contrairement à la France, le fond marin britannique appartient à la Couronne d’Angleterre et donc, pour le moment, à Elisabeth II. Chaque énergéticien qui entend y installer un parc éolien marin doit donc non seulement y être dûment autorisé par le gouvernement, mais aussi verser des royautés à la reine, ou plus exactement à l’institution chargée de veiller sur ses biens, le Crown Estate.


Mécaniquement, plus nombreuses sont les éoliennes offshore (et le Royaume-Uni prévoit d’en mettre en service 12.000 mégawatts supplémentaires d’ici 2020), plus le pécule de la locataire de Buckingham Palace grossit.


Ce qui se produit effectivement. Aujourd’hui, ledit Crown Estate a annoncé avoir accru la valeur des biens royaux (désormais évalués à plus de 8 milliards de livres (10 milliards d’euros), en hausse de 11% en un an), mais surtout avoir dégagé 240,2 M£ (298,4 M€) de profits: un chiffre en progression de 4% par rapport à 2011. Cette bonne performance est en partie imputable aux royalties croissantes dégagées par l’activité éolienne marine. «Dans le domaine marin, écrit le gestionnaire des actifs de sa majesté, les revenus générés par le secteur renouvelable ont plus que doublé, atteignant 7,8 M£, contre 3,5 M£ (9,7 M€ contre 4,3 M€) l’année passée.»


Pas mal, mais ça n’est qu’un début. «La capacité d’éolien marin, installée ou en construction, atteint 4,2 gigawatts; 900 MW supplémentaires ont été autorisés et les dossiers portant sur 4 GW sont en cours d’instruction. La capacité éolienne marine installée est sur le point de doubler chaque année», s’enthousiasme le rédacteur du Crown Estate.


Le contribuable britannique ne devrait pas partager très longtemps cette joie à peine contenue. Depuis une judicieuse réforme fiscale mise en œuvre par l’actuel Chancelier de l’échiquier, le montant de la dotation annuelle attribuée à l’Etat à la souveraine pour assurer les dépenses de sa maison est directement indexé sur les bénéfices dégagés par le… Crown Estate.


A l’heure où ses sujets sont financièrement pressurés de tous côtés, Elisabeth II va voir ses revenus directs passer de 31 à 36,1 M£ (de 38,5 à 44,8 M€): +16%! Oubliée l’annus horribilis!


Mais sa majesté la reine n’est pas la seule à profiter du développement accéléré de l’énergie éolienne. En Ecosse, le comte de Moray est réputé toucher 2 M£ (2,5 M€) par an pour accueillir sur ses (vastes) domaines 49 turbines. Son voisin, le duc de Roxburghe n’engrangerait «que» 1,5 M£ (1,8 M€) de loyer annuel pour les 48 machines installées à Lammermuir Hills. Le cousin de la reine, le duc de Gloucester, tente désespérément de faire accepter à ses voisins du Northamptonshire l’érection de seulement 8 aérogénérateurs, censés lui rapporter un bonus annuel de 20.000 £ (24.850 €) par machine. Le comte de Seafield, le 7e plus gros propriétaire foncier du royaume selon The Guardian, perçoit la bagatelle de 120.000 £ (149.000 €) par an pour laisser tourner les éoliennes de son Banffshire estate.


Last but not least, le baronet Reginald Sheffield, le propre beau-père du premier ministre David Cameron, a du mal à admettre qu’il reçoit chaque année 120.000 £ de primes éolienne.

 

Valéry Laramée de Tannenberg, rédacteur en chef du Journal de l'Environnement

 

http://bernard-gensane.over-blog.com/

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22 juin 2012 5 22 /06 /juin /2012 20:22

La montagne a accouché d’une souris. C’était prévisible et tout le monde l’a prévu. La grand-messe onusienne intitulée « Rio + 20 » sonne sans doute la fin d’un combat écologique qui n’est pas allé à l’essentiel, car il s’est interdit par « pluralisme », c’est-à-dire par refus d’engagement politique, de se doter d’une pensée cohérente et globale qui ne se limitait pas à la seule problématique de l’environnement.

 

On ne change pas fondamentalement un système de production sans changer le système politique. L’alarmisme, les bonnes intentions, les manifestations spectaculaires, l’inscription dans la politique classique ont précipité l’agonie d’un mouvement écologiste dont l’incohérence sautait aux yeux dès le départ. Depuis vingt ans, de nombreuses messes mondiales ont été organisées sur le sujet des changements climatiques, de l’environnement, de l’économie dite « verte », etc. Cela a commencé par le « Sommet de la Terre » à Stockholm en 1992, en passant par Kyoto, Copenhague et ces 20 – 22 juin 2012, Rio+20 (vingt ans après Stockholm). Ces sommets réunissent 130 délégations ministérielles nationales, avec en parallèle toute une série d’ONG dont les plus célèbres sont Greenpeace, le World Wildlife Fund (WWF), Oxfam, parmi une kyrielle d’autres associations.

 

Comme l’a dit Dennis Meadows, l’auteur du fameux rapport de 1972 sur les « limites de la croissance » : « Comme environnementaliste, je trouve stupide l’idée même que quelques dizaines de milliers de personnes sautent dans un avion pour rejoindre la capitale brésilienne, histoire de discuter de soutenabilité. C’est complètement fou. Dépenser l’argent que ça coûte à financer des politiques publiques en faveur de la biodiversité, de l’environnement, du climat serait plus efficace. » (Libération 16-17 juin 2012)

 

 

 meadows.jpg

Dennis Meadows a vu juste depuis 1972 !

 

 

La politique « pareillement »

 

 

D’ailleurs qui sont ces personnes ? Des dirigeants bien payés de ces organisations qui, comme l’écrit « Mediapart » : « : les responsables internationaux de ces multinationales de la contestation sont bien souvent devenus étonnamment semblables aux hauts fonctionnaires et aux diplomates qu’ils côtoient depuis des années. Ils adoptent de plus en plus le ton, les manières, les prudences et souvent les costumes de ceux qu’ils affirment combattre. Il ne s'agit ni de malhonnêteté, ni de corruption, seulement de mimétisme au terme de longues années de cohabitation. Des experts contre d’autres experts : jamais la ressemblance entre le pouvoir et le contre-pouvoir n’est apparue avec une telle évidence que pendant cette conférence de Rio. »

 

 

D’ailleurs, les délégations gouvernementales l’ont bien compris puisque, comme l’écrit Claude Marie Vadrot dans le même article d e « Mediapart » : « … la société civile, c’est-à-dire les grandes associations, sera plus étroitement intégrée dans les processus de décision. Les ONG sont quasiment considérées comme des agences des Nations unies à statut particulier. Il leur est donc difficile de remettre en cause cette « intégration » dans la grande tuyauterie internationale officielle. Définitivement « embedded » dans la machine onusienne, ces grands mouvements veulent sauvegarder leurs petits pouvoirs naissants, sans se rendre compte qu’ils se font eux aussi l’instrument du consensus mou qui gouverne les Nations unies et leurs réunions. Donc, elles tapent sur la table, tonnent puis rentrent vite dans les rangs pour continuer à faire partie du club. »

 

 

Cette démarche est d’ailleurs typique du mouvement écologiste dans son ensemble. Côté jardin, on joue la contestation et les « empêcheurs » de polluer en rond ; côté cour, on participe au pouvoir et on en récolte les avantages, sans s’apercevoir que l’on en est devenu le jouet. Cela se passe en Belgique, en Allemagne, en France. Dès lors, que dire de ce courant politique ayant promis « de faire la politique autrement », sinon, comme l’a dit un jour feu le professeur Marcel Liebman, qu’ils « ont vite appris » la politique « pareillement » ?

 

 

daniel cohn bendit

Daniel Cohn-Bendit est le type même du notable écologiste : contestataire devant les caméras, participant au pouvoir dans les salons feutrés

 

 

Le pain de sucre accouche d’une souris

 

Pour en revenir à Rio+20, comme prévu, le pain de sucre a donc accouché d’une souris. La déclaration finale était déjà ficelée avant la conférence – sans doute pour éviter un Copenhague bis – et on a muselé les ONG pour faire passer la pilule. La (grand) messe est dite !

 

 

pain_de_sucre.jpg

Le pain de sucre n'a guère inspiré la conférence Rio+20.

 

 

Voici l’analyse désabusée d’ATTAC sur les « résultats de ce sommet » : « Rien sur la globalisation économique et financière, rien sur les limites écologiques et sur l’épuisement des ressources, rien sur les plusieurs milliards de personnes condamnées à la survie, et qui devraient trouver leur salut dans l’accès aux marchés. Aucune pensée ne traverse le texte, aucun souffle, une récitation des psaumes de la croissance et du marché.

 

Ce texte signe une crise profonde et l’agonie du multilatéralisme. Il n’a de cesse de répéter que les solutions relèvent de politiques nationales, actant ainsi le refus conjoint de nombreux États de tout engagement multilatéral. Jusqu’à la caricature. L’eau cesse ainsi de relever d’accords internationaux, elle est renvoyée à la souveraineté nationale, et donc à la loi du plus fort, à ceux qui peuvent construire les plus grands barrages, capter les sources sur leurs territoires. Nous ne serons pas surpris de trouver là l’alliance des Etats-Unis, du Canada, du Brésil, de la Chine, de la Turquie, pour ne citer que les plus importants. Quant au droit universel à l’accès à l’eau, acté par l’assemblée générale des Nations unies, il fait déjà l’effet d’une relique barbare dont le texte final s’est débarrassé. C’est la même chose pour l’énergie, qui devait pourtant être un temps fort de ce sommet. »

 

Le piège de l’économie « verte »

 

Comme l’a dit Dennis Meadows : « Il ne faut pas se leurrer : quand quelqu’un se préoccupe d’économie verte, il est plutôt intéressé par l’économie et moins par le vert. » L’économie verte, kesako ?  Popularisé par l’OCDE, les Nations unies, la Banque mondiale et l’Union européenne, ce concept voulait désigner un nouveau modèle économique respectueux de l’environnement. Autrement dit, provenant de ces organisations, il ne faut guère s’étonner qu’il s’agisse d’un piège néolibéral de plus. L’économie « verte » s’inscrit dans la marchandisation.

 

L’économie verte veut exploiter le « capital naturel ». Cela va des énergies dites alternatives, en passant par l’agriculture biologique, l’eau, etc. L’économie verte s’occupe aussi de la question du carbone. En effet, elle mesure la valeur monétaire de certaines « activités » naturelles, considérées du coup comme des services (captation du carbone par une forêt, irrigation d’une terre arable, richesse en biodiversité d’une mangrove…). Et elle rémunére les usagers de ressources naturelles en échange d’un service rendu à la nature (ralentir la déforestation, moins pêcher, économiser l’eau…). Pour les auteurs de La nature n’a pas de prix, ce désir de conquérir le « capital naturel » est l’œuvre d’un dangereux réductionnisme économique. La nature n’est plus seulement un stock à maîtriser, elle devient flux d’investissements et de profits. Cela ouvre la voie à la privatisation des terres, de l’air, des mers, et à la marchandisation du vivant. Un bel exemple connu dans nos régions est le quota CO2 : une usine qui n’atteint pas le quota fixé reçoit une prime. C’est ainsi que les usines sidérurgiques des bassins wallons et lorrains reçoivent des primes CO2 alors qu’elles ne tournent plus et restent « officiellement » en fonction. Certains disent : c’est une prime à polluer ailleurs. En effet, la production d’acier n’a pas globalement diminué, elle a été délocalisée dans des pays à main d’œuvre bon marché. Ainsi, les grandes multinationales de l’acier – Arcelor Mittal en particulier – reçoivent non seulement l’argent du « carbone » en Europe et font de colossaux bénéfices dans les pays d’Asie où elles produisent à bas prix et polluent impunément.

 energie-solaire-photovoltaique.jpg

On peut être sceptique sur la rentabilité et la perennité des énergies éoliennes et photovoltaïques solaires.

 

 

Les énergies alternatives dites vertes, essentiellement l’éolien et le solaire, procèdent aussi d’une économie faussée. Elles ne peuvent fonctionner que si elles sont subventionnées. Ce qui, soit dit en passant, est contraire à la pensée antiétatique des ultralibéraux. Il s’agit donc d’un secteur où on aura beaucoup investi et qui s’avérera non rentable à moyen terme. L’éolien nécessite un entretien et des remplacements coûteux et le solaire s’use rapidement.

 

 

 Le problème des ressources

 

 

Pourtant le problème des ressources et les questions environnementales sont vitales. Or, qu’a-t-on fait jusqu’à présent, sinon les marchandiser ? Meadows, encore lui, dès 1972, attirait l’attention de l’opinion sur l’inéquation entre la limitation des ressources naturelles et la recherche perpétuelle de la croissance économique. C’est la question essentielle : les matières premières coûtent de plus en plus cher parce qu’elles se raréfient. Les débats sur le pic pétrolier, les forages pour le gaz de schiste, les recherches pétrolières en zonez extrêmes et en mer, témoignent de cette raréfaction des ressources.

 

Il y a en outre le gaspillage : ainsi, chaque année, un tiers des récoltes mondiales est détruit. C’est donc la répartition des richesses qui est ici en cause. Elle est essentielle dans le débat et – est-ce un hasard ? – on ne l’aborde que très peu.

 

A cela, il faut évidemment ajouter la pollution qui devient catastrophique dans les fameux BRICS, notamment la Chine et l’Inde. Des millions de gens respirent et ingurgitent du poison. On remarquera en Europe les procès qui se multiplient concernant d’anciennes pratiques industrielles particulièrement nocives, comme l’amiante, par exemple.

 

Des solutions existent. Elles impliquent un changement profond de nos procédés industriels, mais surtout une meilleure adéquation entre les besoins réels et les capacités productives. Elles impliquent un autre mode de vie moins individualiste, plus solidaire et le rétablissement de la notion de l’intérêt général. Elles impliquent un autre rapport à l’économie. Elles impliquent d’autres relations entre les pays industrialisés et les pays non développés, et surtout entre les peuples.

 

L’ultralibéralisme a montré son dramatique échec, mais on est loin de l’avoir éliminé. Il s’agit d’un combat de longue haleine qui doit être le fruit d’une stratégie globale.

 

Les écologistes ont montré la faiblesse de leur pensée et de leur action par trop réductrice et partant souvent de faux a priori. C’est un combat global qui permettra aux hommes de retrouver le chemin du progrès.

 

 

Pierre Verhas

 

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21 juin 2012 4 21 /06 /juin /2012 15:20
 
Le socialiste François Hollande a remporté les élections présidentielles françaises, ainsi que les élections législatives qui les ont suivies avec un succès inégalé. Le nouveau chef d’Etat est assuré de contrôler tous les niveaux de la puissance publique.
 
On peut s’en réjouir, car rien n’aurait été pire que le succès de ses adversaires. Mais, François Hollande sera-t-il le président du « changement » comme il le proclama durant sa campagne électorale ? Ses soixante propositions sont séduisantes. Il est probable qu’il réussira à en mettre un bon nombre en œuvre. Par exemple, une réforme fiscale qui donnera une meilleure répartition des contributions de chaque Français, une orientation vers la laïcité qui est – nous aurons l’occasion de l’évoquer – une véritable question de civilisation. Il y aura certainement une réforme progressiste de la Justice réparant les dégâts provoqués par son prédécesseur. On peut raisonnablement supposer qu’il contribuera à orienter les relations internationales vers le multilatéralisme.
 
Cependant, le socialisme auquel il prétend adhérer, qui est un projet de fonder une société sur plus de justice, d’équité et d’égalité et d’éradiquer à terme l’exploitation de l’homme par l’homme, ne se réalisera certainement pas sous son quinquennat.
 
On peut d’ailleurs se poser la question : le socialisme a-t-il un avenir ? Ou bien est-ce une utopie ringarde qu’il convient de jeter aux oubliettes ? C’est vrai, le socialisme se porte mal. Il ne séduit plus les masses et encore moins les jeunes.
 
Pourtant, au risque de nous faire passer pour des obstinés, nous pensons que le socialisme est un projet d’avenir pour l’ensemble des être humains, qu’il est sans doute le seul à même de faire progresser l’humanité, mais à condition que les socialistes analysent sans complaisance les colossales erreurs passées pour non point le « moderniser », mais le reconstruire sur ses fondations initiales : la liberté, l’égalité et la fraternité.
 
 
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Le programme de François Hollande est progressiste mais non socialiste.
 
 
Les Lumières ont engendré deux systèmes de pensée politique proclamant la fin du despotisme : le libéralisme et le socialisme. Sur le plan de l’organisation politique, les deux systèmes divergeaient peu. Par contre, leur opposition se marque sur le rôle donné à la propriété, car dès la prise de pouvoir de la bourgeoisie lors de la Révolution française, l’égalité proclamée fut balayée par l’exploitation de l’homme par l’homme renforcée, au moyen de la propriété, par le capitalisme naissant.
 
 
 
À l’origine, le fameux triptyque « Liberté, égalité, fraternité » devait être « Liberté, égalité, propriété », le droit à la propriété privée qu’elle soit patrimoniale, de production ou de consommation était érigé en un droit absolu, en un dogme. La bourgeoisie prenait le pouvoir et ce droit de propriété était sa principale arme face aux privilèges du clergé et de l’aristocratie. Ce fut donc le débat fondamental aux débuts de la Révolution. Il fut tranché par Maximilien Robespierre dans son Discours sur l'organisation des gardes nationales imprimé mi-décembre 1790 et diffusé largement dans toute la France : il remplaça « propriété » par « fraternité ». Cela ne dura pas. La devise « liberté, égalité, fraternité » fut abrogée par le Directoire. Elle ne sera reprise qu’à la fin du XIXe siècle sous la IIIe République.
 
   
 
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 Robsepierre imposa le tryptique "Liberté, Egalité, Fraternité".
 
 
Socialisme et propriété
 
 
 
Cette question de propriété est la clé de voûte du débat. Le socialisme se définit par ses rapports à la propriété. Dans le Journal socialiste d’Emile Vandervelde (1866 -1938) ([1]), le président fondateur du Parti Ouvrier Belge (POB) – l’ancêtre de l’actuel PS belge – tente de définir le socialisme en se référant aux travaux de Durkheim à l’Université de Bordeaux en 1895 – 96. « Avant de prononcer cette définition, Durkheim soumet à une critique pénétrante les différentes définitions qui ont été tentées avant lui. »
 
 
 
 vandervelde.gif
 
Emile Vandervelde : le fondateur et premier président
du Parti Ouvrier Belge (ancêtre du PS actuel)
fut aussi un grand théoricien.
 
 
La première inscrit le socialisme dans une négation pure et simple de la propriété. Vandervelde écrit : « Mais qui ne voit que, si l’on fait abstraction d’utopies communistes sans contact avec la réalité – celles de Platon ou de Campanella, par exemple –, toutes les doctrines socialistes font à la propriété privée sa part. Ce qui la restreint le plus, le collectivisme de Marx, ne touche pas à la propriété privée des moyens de consommation. Elle n’envisage que la socialisation des moyens de production et d’échange, un des principaux d’entre eux ; elle conserve aux individus un droit absolu sur les produits du travail. » Durkheim ajoute que le socialisme n’est pas la seule doctrine qui restreint le droit à la propriété. Dans toute organisation sociale, la propriété privée et la propriété collective coexistent, mais dans des proportions variables.
 
 
 
La deuxième définition n’est pas non plus acceptée par Durkheim car « le socialisme consisterait dans une étroite subordination de l’individu à la collectivité. » C’est évidemment la définition de la dictature. Vandervelde écrit : « … à ce compte rien ne serait plus socialiste que la Cité antique, la Société de Jésus ou l’Etat mussolinien. » La droite utilise régulièrement cette définition pour accuser les socialistes de tenter d’installer un système totalitaire.
 
 
 
 emile_durkheim.jpg
   
 Le sociologue Emile Durkheim fut un analyste
 rigoureux du socialisme.
 
 
La troisième définition fut donnée par Emile de Laveleye (1822 – 1892), économiste et historien socialiste belge : « Toute doctrine socialiste vise à introduire plus d’égalité dans les conditions sociales et, secondement, à réaliser ces réformes par l’action de la loi ou de l’Etat. » Durkheim fait observer que si cet objectif figure parmi ceux des socialistes, il n’est pas le seul. « La socialisation des principaux moyens de production et d’échange a bien d’autres fins que d’introduire plus d’égalité dans les conditions sociales. » Le socialisme dépasse la question ouvrière. Il est confronté au machinisme et à la concentration des capitaux qui mettent en conflit les travailleurs non propriétaires et les propriétaires qui ne sont pas contraints au travail pour vivre. Cette définition s’inscrit plus dans la lutte des classes mise en évidence par Karl Marx. Emile Vandervelde ajoute : « Dès l’instant et dans la mesure où la propriété se socialise. Il [le socialisme] réclame la socialisation de la propriété. »
 
 
 
Dès lors, Durkheim élargit sa définition de telle sorte que Guesde et Jaurès marquèrent leur accord. Les représentants des deux grands courants de ce qu’on appelle aujourd’hui le socialisme démocratique – le « socialiste » Guesde et le « social-démocrate » Jaurès – se rallièrent à cette définition, ce qui en fit sa force. Durkheim écrivit : « On appelle socialiste toute doctrine qui réclame le rattachement de toutes les fonctions économiques, ou de certaines d’entre elles, qui sont actuellement diffuses, aux centres directeurs et conscients de la société. » Notons que Durkheim écrit rattachement et non subordination. Cela signifie qu’à son sens, l’Etat n’a pas le monopole de l’initiative. Les compétences de l’Etat – qui, à l’époque de Vandervelde, se limitaient aux fonctions régaliennes et d’éducation – seront étendues au domaine économique en concertation – voire en conflit –  avec les forces vives de la société, en l’occurrence, le monde du travail dans son ensemble. Vandervelde ajoute : « Dès l’instant où, par les cartels, les trusts, les fusions, la production et l’échange tendent à prendre un caractère social, le laissez faire devient impossible. »
 
 
 
C’est le contraire qui se passe aujourd’hui. Le laissez faire est dominant avec l’aide de la puissance publique nationale ou supranationale – comme la Commission européenne ou l’Organisation Mondiale du Commerce – ou, par la destruction progressive de l’Etat voulue et mise en œuvre par les forces du capital qui s’appellent aujourd’hui multinationales et marchés financiers. Est-ce dès lors l’échec du socialisme ?
 
 
 
Ce serait aller vite en besogne, mais le rapport de force capital – travail a été bouleversé dès la crise pétrolière des années 1970 – 1980. La chute du Mur de Berlin qui a entraîné la fin de l’Union Soviétique a renforcé considérablement le courant capitaliste libéral qui s’est étendu dans les pays dits autrefois socialistes. Ainsi, la définition de Durkheim semble obsolète à l’époque du néolibéralisme triomphant transformé en « pensée unique ».
 
 
 
Il n’y a pas que la classe ouvrière
 
 
 
Ce système de pensée, comme tout système totalitaire, a une vision manichéenne des rapports de force capital – travail. Le capital et le travail sont considérés comme deux blocs monolithiques. Or, il y a plusieurs sortes de capitalisme et le monde du travail n’est pas homogène. Ainsi, il n’est quasi pas tenu compte du capitalisme familial autre que l’industriel, comme les petites exploitations agricoles familiales, l’artisanat et le commerce de détail.
 
 
 george orwell
   
 George Orwell fit une analyse critique et profonde du socialisme.
 
 
George Orwell avait relevé cette lacune dans son récit « Le quai de Wigan » ([2]), paru pour la première fois en 1937, qui décrit la condition des travailleurs des charbonnages du Nord de l’Angleterre. Il constate que les socialistes idéalisent la classe ouvrière au détriment de la petite classe moyenne et des employés de bureau. « Il est très facile d’imaginer une classe moyenne financièrement poussée dans ses derniers retranchements et n’en demeurant pas moins forcément hostile à la classe ouvrière : et vous avez là un parti fasciste tout trouvé. » Aujourd’hui, la classe ouvrière n’est plus celle des années 1930. En dehors des ouvriers embauchés dans la grande industrie et qui sont de moins en moins nombreux, les ouvriers travaillant pour des PME peuvent être considérés comme faisant partie de la « basse » classe moyenne et l’analyse d’Orwell prend tout son sens lorsque l’on voit la sociologie des sympathisants de ce qu’on appelle pudiquement le « populisme ». En plus, Orwell déplore le mépris affiché par les socialistes à l’égard des employés de bureau – on dit aujourd’hui « travailleurs intellectuels » - : « Si l’on tient à entonner le couplet de la ²dictature du prolétariat², ce serait la moindre des choses de commencer par dire ce que sont les prolétaires. » En effet, cela n’est pas très clair. Pour résumer, le prolétaire ne possède rien en opposition au propriétaire de biens et des moyens de production. Le futur auteur de « 1984 » poursuit : « Mais l’obstination des socialistes à idéaliser le travailleur manuel en tant que tel fait que cela n’a jamais été dit de manière nette. Combien sont-ils, dans l’armée misérable et tremblante des garçons de bureau et sous-chefs de rayon – qui (…) vivent plus mal qu’un mineur ou un docker – à se regarder comme des prolétaires ? Pour eux (…) un prolétaire est un homme sans faux-col.  Si bien que, quand vous essayez de secouer leur torpeur en invoquant la ²lutte des classes², vous ne faites que leur ficher la frousse. Ils (…) se portent aux côtés de la classe qui les exploite. » ([3])
 
 
 
Orwell a mis le doigt sur le point faible : par leur manque de clarté, les socialistes divisent le monde du travail. Certains ont presque déifié l’ouvrier au détriment des autres catégories de travailleurs qui vivent dans des conditions similaires. Ils se sont trouvés en dehors de la réalité sociale. C’est là une des causes de la faiblesse endémique de la social-démocratie européenne. Et cela continue : la polémique autour de l’étude du groupe de réflexion Terra nova qui veut détourner le Parti socialiste du peuple, pour devenir celui des minorités marginalisées, est symptomatique de ces contradictions de la pensée sociale démocrate contemporaine. En définitive, les socialistes n’arrivent plus à distinguer les exploiteurs des exploités, car ils ne forment plus un parti de classe. Ils sont passés du social au sociétal en donnant la priorité à des revendications de groupes et de communautés, donc particularistes, comme les gays, par exemple. Ainsi, même s’il se réfère à des proclamations universelles comme la Déclaration des Droits de l’Homme, il n’y a plus rien d’universel dans la tendance « sociétale » d’une partie de la social-démocratie contemporaine.
 
 
 
Une nouvelle féodalité
 
 
 
La nature de la classe des travailleurs a profondément changé. L’ouvrier que se représentaient les  socialistes, jusque dans les années 1970, n’est plus le même aujourd’hui. La masse des travailleurs qui constituaient une force face au capital n’existe pratiquement plus. La différence entre « manuels » et « intellectuels » n’a plus de sens suite à l’évolution technologique. Sur le plan économique, les grands conglomérats industriels à fort taux de main d’œuvre ont été démantelés aux Etats-Unis et en Europe occidentale pour être reconstruits dans certains pays du Tiers-monde. Par conséquent, la force de la classe ouvrière dans les pays « anciennement » industrialisés s’est considérablement étiolée tout en naissant dans les pays « nouvellement » industrialisés. Ainsi, en Europe centrale et même en Chine, la classe ouvrière en est aux balbutiements d’organisations de défense des travailleurs. On pourrait comparer ce phénomène à celui de la naissance des premières organisations ouvrières à l’époque de la révolution industrielle.
 
 
 
La classe des exploités n’est plus composée des seuls producteurs. Elle comporte aussi les chômeurs, les travailleurs à sous-statut, les « Sans » - les « sans » domiciles fixes, les « sans » papiers, les « sans » emplois -, et bien sûr les travailleurs « classiques » comme les ouvriers, les fonctionnaires et même les cadres d’entreprise soumis à une « flexibilité » qui les précarise. Le paramètre ressources ne suffit plus à définir l’exploité, c’est aussi et surtout son incapacité à influencer la société. L’Etat nation s’effritant au profit de la mondialisation, la démocratie est en déclin. Tous les mécanismes de protection assurés par l’Etat se dissolvent dans un corpus réglementaire supranational où tout mécanisme de contrôle est devenu inefficient.
 
 
 
La classe bourgeoise, elle aussi, s’est transformée. Ce ne sont plus les grandes familles – les fameuses « 200 familles » – bien identifiées qui sont le fer de lance de la bourgeoisie, ce sont aujourd’hui des multinationales dont la structure n’a plus rien à voir avec celle des grands conglomérats industriels d’antan et dont on ne connaît pas avec précision les réels possédants. La bourgeoisie financière a pris le pas sur la bourgeoisie industrielle. L’actionnaire a pris la place du propriétaire.
 
 
 
La nature de la propriété, elle aussi, a été bouleversée par l’omniprésence du marché. Son droit inaliénable est devenu une coquille vide. Qu’il s’agisse de la propriété de production qui est à la merci des forces du marché, notamment par les Offres publiques d’achat, qu’il s’agisse de la propriété immobilière désormais désacralisée qui est devenue également l’objet du marché avec la puissance financière et politique des promoteurs privés, la propriété de consommation est soumise aux diktats de la grande distribution, donnant la priorité absolue au profit.
 
 
 
L’Etat lui-même s’est considérablement affaibli. La réduction, voire l’élimination de ses capacités d’intervention sur l’économie entamée depuis Margaret Thatcher, poursuivie aussi bien dans les pays industrialisés que dans le Tiers-monde ont ramené le rôle de la puissance publique à sa simple expression. Les privatisations l’ont désarmée. Le démantèlement progressif des mécanismes de sécurité sociale détricote le tissu social. La crise de la dette souveraine qui frappe en premier lieu la zone Euro montre que la loi du marché se substitue aux mécanismes protecteurs démocratiques. L’exemple de la Grèce est frappant : cette nation se voit contrainte de renoncer à sa souveraineté sous la pression d’une troïka supranationale n’ayant que la loi du marché comme unique légitimité. Le politique se voit réduit au rôle peu honorable de marionnette de la finance mondiale. Le peuple grec est jeté dans la misère et il lui est même confisqué toute perspective d’avenir. Ce processus qui nous était jusqu’à présent étranger, existe cependant et depuis longtemps dans les pays du Tiers-monde. Notre isolement culturel européo-centré nous a empêché de détecter ce danger mortel. Une « oligarchie du capital globalisé », pour reprendre l’expression de Jean Ziegler, tient les rênes du pouvoir mondial. Face à cela, le mouvement socialiste qui se prétendait internationaliste est tout à fait désarmé dans ses structures demeurées malgré tout à l’échelon national. 
 
 
 
L’idée supranationale née de l’horreur du Second conflit mondial qui était officiellement d’unir les peuples d’Europe par delà les frontières nationales afin de leur assurer la paix, la liberté et la prospérité, est en réalité l’extension du champ d’action du marché, suite à la mise en place d’union européenne hybride écartant dès le départ le politique, c’est-à-dire la légitimité démocratique. Malgré l’enthousiasme affiché, quelques- uns avaient décelé le piège de cette construction. Dès 1957, année d’entrée en vigueur du Traité de Rome, le député radical Pierre Mendès France, ancien Premier ministre, soulignait que la seule solution « correcte et logique » à la constitution du Marché commun aurait été d'exiger « l'égalisation des charges et la généralisation rapide des avantages sociaux à l'intérieur de tous les pays du Marché commun ». Il ne fut guère écouté par les forces de gauche de l’époque : les communistes étant hostiles par définition à l’Europe « capitaliste » et les socialistes affichant, à quelques exceptions près, une totale indifférence à l’égard de cette nouvelle structure sans s’être aperçus qu’une féodalité mondiale installait son pouvoir petit à petit.
 
   
 
 Pierre Mendès France 
      
  Pierre Mendès-France inventa l'Europe sociale.  
     
 
L’échec du socialisme politique
 
 
 
Les partis socialistes et les organisations syndicales d’Europe occidentale avaient réussi après la guerre à construire les systèmes de sécurité sociale qui ont permis d’assurer un réel bien-être à l’ensemble du monde du travail. Ils avaient également pu introduire un embryon de contrôle du capital par le travail, avec les comités d’entreprise,  mais ils  n’ont pas vu la gestation de la mondialisation financière et la transformation du tissu industriel qui débuta dès les années soixante par la fin de l’exploitation charbonnière, suivi la décennie suivante par la crise pétrolière avec pour conséquence l'aggravation du chômage et la précarisation des classes moyennes, menaçant cet édifice désormais appelé avec condescendance « Etat providence », en référence au « Welfare state » anglo-saxon, et menant ainsi à la dualisation de la société.
 
 
 
Les partis socialistes d’Europe occidentale – et on en parle pas assez – ont aussi échoué à intégrer la problématique du Tiers-monde, sans doute suite à leur attitude ambiguë lors de la décolonisation. C’est ainsi qu’ils ont été incapables d’apporter une réponse au défi de l’immigration. Ce terrain a été occupé par la droite et l’extrême-droite qui a ainsi réveillé l’idéologie de l’exclusion, alors que l’afflux d’hommes et de femmes provenant d’outremer volontairement marginalisés  amplifiait la plaie de l’exploitation et aurait exigé une réaction efficace de solidarité qui n’a pas eu lieu.
 
 
 
Durant les vingt dernières années, les sociaux-démocrates n’ont pu relever ces défis et ont même accompagné les processus libéraux comme les privatisations, un traité imprégné de l’idéologie ultralibérale comme celui de Maastricht, la dualisation de la société. Aussi, quelle est l’utilité de la social-démocratie ?
 
 
 
Ne nous leurrons pas, comme l’a démontré Jacques Généreux ([4]) : « Les élites intellectuelles et les gouvernements ont restauré et promu une antique doctrine économique [la pensée dite orthodoxe des années 1920 dont les fondements furent posés entre le XVIe et la fin du XIXe siècle qu’on appelle aujourd’hui néolibéralisme – NDLA], au moment même où celle-ci achevait d’être intégralement invalidée par les faits et les connaissances. (…) Le culte du marché avait (…) pour fonction de délier tout à fait les individus, comme on s’y emploie dans une secte pour mieux accomplir l’assujettissement exclusif des adeptes à leurs gourous. (…) Mais ne nous méprenons-pas ici sur l’objectif poursuivi par les grands prêtres de la nouvelle politique : la diffusion de leurs dogmes n’est jamais qu’un instrument au service d’une autre fin. (…) Pour les détenteurs du capital, il s’agissait alors de profiter d’un moment favorable pour abolir des concessions anciennes aux travailleurs et relancer la rentabilité financière. Pour les politiciens conservateurs, il s’agissait de reprendre ou de conforter leur pouvoir, en exploitant la crise du modèle d’économie mixte et la montée de l’individualisme. »
 
 
 
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 Jacques Généreux lors de la campagne de Jean-luc Mélenchon :
 un constat sans appel.
 
 
Les partis socialistes actuels sont, par contre, démunis des outils d’analyse et des bases idéologiques indispensables à la présentation d’un nouveau projet de société. Ils n’ont pas réussi, ou n’en ont pas eu la volonté, à apporter une réponse claire au défi néoconservateur. Leur seule préoccupation est de partager quelques parcelles de pouvoir sans avoir ni la capacité, ni la volonté d’apporter une réponse. Autrement dit, ils ne combattent pas cette nouvelle féodalité qu’est le capitalisme mondial, ils tentent de s’y intégrer avec l’illusion – sincère ou non – de l’adoucir.
 
 
 
Or, le socialisme a-t-il un avenir ? Malgré tout, l’idée fondamentale reste ancrée dans l’esprit des masses exploitées. Autant, celles-ci se défient des programmes politiques, autant elles s’accrochent aux principes fondamentaux de justice, de liberté et d’égalité qui forment la substance du socialisme. Revenons à ce qu’écrivait Emile Vandervelde en 1930 : « … le socialisme s’est défini lui-même, d’une manière plus concrète, par la formule d’adhésion à l’Internationale : ²Conquête du pouvoir politique par les travailleurs et socialisation des moyens de production et d’échange². Mais cette définition indique les objectifs d’un parti. Ce n’est pas la définition d’une doctrine. » Si, incontestablement, la socialisation des moyens de production et aujourd’hui le contrôle des flux financiers sont une condition indispensable à un changement fondamental d’orientation, cela ne suffit pas. Le socialisme doit aller au-delà de la problématique de la propriété.
 
 
 
Un nouveau pacte social
 
 
 
Le mouvement socialiste, s’il veut survivre, doit cesser d’être l’amortisseur – de plus en plus usé – des assauts du capitalisme et de la politique conservatrice et de cacher ses carences derrière des gadgets sociétaux soi-disant « innovateurs ». Il a laissé se démolir le pacte social d’après-guerre issu en  France du  programme du Conseil national de la Résistance et de l’instauration de systèmes de sécurité sociale dans la plupart des pays d’Europe occidentale. Or, les principes fondateurs doivent retrouver force et vigueur, car ils constituent la raison d’être du socialisme.
 
 
 
Les acquis sociaux que sont le salaire minimum garanti, la durée limitée du temps de travail hebdomadaire, les semaines de vacances annuelles, l’âge de départ à la retraite sont menacés. Lutter uniquement pour leur maintien tel quel est illusoire. Bien entendu, il faut empêcher leur démantèlement, mais la nouvelle donne industrielle, la mondialisation, les bouleversements sociaux et l’aggravation de l’exploitation des masses entraînent un nouveau rapport de force. C’est donc un nouveau pacte social qu’il convient de mettre en œuvre.
 
 
 
Ce ne sera pas simple. Un pacte de ce genre est irréalisable à l’échelle d’une nation. Il implique un rapport de force politique supranational, au minimum à l’échelle de l’Union européenne. Les termes de ce pacte doivent consolider les fondamentaux que sont les conquêtes essentielles du mouvement ouvrier et, en plus, ils  doivent prendre en compte les nouvelles réalités sociales et les disparités entre pays et même entre régions. Il ne peut être uniquement européo-centré. Pour être éthiquement acceptable et efficace, il doit, par exemple, intégrer les réalités outremer, comme la question des spéculations sur les matières premières et les produits alimentaires, facteurs d’accroissement de la misère dans le Tiers-monde ([5]). Ce pacte n’est réalisable que s’il s’élabore à une échelle internationale. Cela implique aussi une réforme démocratique des structures des partis et syndicats de gauche ([6]).  
 
 
 
Un tel pacte social doit englober tous les exploités dans le rapport de force. Sa crédibilité dépendra de son efficacité à réduire, voire éliminer l’exploitation. C’est cela le but du socialisme des « pères fondateurs ». C’est l’œuvre de toute une génération et peu importe qu’on l’appelle « socialisme » ou d’un autre nom.
 
 
 
 
 
Pierre Verhas
 


[1] Emile Vandervelde, Journalisme socialiste, Bruxelles, 1930, Les Cahiers de l’Eglantine, n° III.
[2] George Orwell, Le Quai de Wigan, traduit de l’anglais par Michel Pétris, Paris, éditions Ivrea, 1995.
[3] On se souvient de cette posture saugrenue de Jean-Paul Sartre, debout sur un tonneau, haranguant au moyen d’un « parlophone », les ouvriers de Renault Billancourt – à l’époque symbole de la lutte ouvrière – pour leur transmettre la «bonne parole » des intellectuels germanopratins.
[4] Jacques Généreux, La grande Régression, Seuil, Paris, 2010.
[5] Un bel exemple est la fameuse taxe dite Tobin sur les transactions financières. Cette idée lancée par ATTAC, il y a bientôt vingt années, considérée à l’époque comme farfelue, est reprise aujourd’hui dans les programmes politiques de la droite comme de la gauche. Mais, cette taxe, si elle veut être efficace et atteindre son double but de lutte contre la spéculation financière et d’apport de moyens substantiels au Tiers-monde, ne peut être réalisée qu’à une échelle supranationale et même mondiale avec un contrôle démocratique supranational.
[6] Il est évident que l’on ne peut se baser sur des structures du type de l’Internationale socialiste qui comptait, jusqu’il y a peu, Ben Ali et Moubarak parmi ses membres !
 
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24 mai 2012 4 24 /05 /mai /2012 09:53

Le prix Nobel de l’économie, Paul Krugman, a publié le 20 mai un article intitulé « Apocalypse Fearly soon » ([1]) où il affirme d’emblée : « Soudain, il est devenu facile de voir comment l’euro - cette grande expérience défectueuse d’une union monétaire sans union politique - peut rompre au niveau des coutures. Nous ne parlons pas d’une perspective si lointaine. Les choses pourraient s’effondrer à une vitesse étonnante, dans un terme de mois, pas d’années. Et les coûts - à la fois économiques et, sans doute encore plus importants, politiques - pourraient être énormes. »

 

 

 

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 Paul Krugman : le prix Nobel d'économie se rebiffe !

 

 

C’est donc l’apocalypse annoncée ! La précédente était une surprise, celle-ci, par contre, est le fruit d’une politique absurde qui ne suivait qu’une loi, celle des marchés spéculatifs. Une clique allemande qui s’est alignée sur l’extrémisme de l’économie de l’offre, autrement dit monétariste, par le fait qu’elle contrôle l’économie la plus importante d’Europe a réussi à imposer son point de vue aux autres partenaires. Par ce biais, elle a sonné le glas de ce qu’on appelait l’Europe communautaire. Elle a imposé à Maastricht, en 1992, la création d’une monnaie contrôlée par une banque centrale privée, n’ayant de comptes à rendre à quiconque, monnaie qui n’est opérationnelle qu’à la condition que les Etats membres résorbent leurs déficits dans un délai très bref. Elle a réussi à interdire la solidarité entre les Etats de l’Union européenne au cas où l’un  d’entre eux aurait des difficultés.

 

En réalité, elle a retiré aux Etats les moyens de réduire leurs déficits tout en instaurant la loi du plus fort. Donc, exit le politique : l’Europe communautaire s’est transformée en une Union d’Etats où seule règne la loi du plus fort, c’est-à-dire aujourd’hui de l’Allemagne à la fois tournée vers l’Est et dominatrice à l’Ouest, tout en tentant d’écarter le Sud soi-disant fainéant et laxiste. Le tout dans l’unique intérêt des « marchés ». Est-ce cela le « rêve » européen ?

 

 

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Sommet européen "informel" du 23 mai : tout sourire à l'égard de François Hollande. Pour combien de temps ?

 

 

S’est-on posé les questions : pourquoi la Grèce qui ne représente que 2 % du PIB européen, a pu déclencher une crise générale de la monnaie européenne ? En corollaire, pour quelle raison une des plus importantes banques mondiales a trafiqué les comptes de la Grèce ? Pourquoi a-t-on nommé à la tête de la BCE un des principaux dirigeants de cette banque ? Pourquoi a-t-on nommé à la tête du gouvernement italien un important collaborateur de cette importante institution financière étatsunienne, à savoir Goldman Sachs ?

 

 

 monti draghi

Ils auront bien mérité de Goldman Sachs (Mario Monti et Mario Draghi)

 

 

 

Il n’y a de réponses à ces questions que l’évidente volonté d’une partie de l’élite de détruire un modèle qui n’est pas conforme à ses intérêts immédiats.

 

« La réponse de l’Europe a été l’austérité : des réductions sauvages des dépenses dans une tentative de rassurer les marchés obligataires. Pourtant, comme n’importe quel économiste sensé aurait pu vous le dire (et nous l’avons fait, oui, nous l’avons fait), ces réductions ont aggravé la dépression dans les économies en difficulté de l’Europe, en minant à la fois la confiance des investisseurs et en conduisant à une instabilité politique croissante. »

 

Ces économistes ne sont pas des révolutionnaires. Ils sont attachés au modèle libéral. Cependant leur outil n’est pas la calculette du « trader », il est celui de l’analyste qui permet aussi de sortir de ce réductionnisme de l’intérêt immédiat pour mesurer les dégâts causés par cette politique folle menée en définitive par un pouvoir occulte, invisible et pourtant réel, comme l’a dénoncé François Hollande lors de sa campagne électorale, qui n’a pour objectif que l’accroissement sans fin de ses profits sans tenir aucun compte des ravages  qui en résultent.

 

Et Krugman avertit : « Alors quoi maintenant ? À l’heure actuelle, la Grèce connaît ce qui est appelé une “banqueroute à petites foulées" – quelque chose comme une banqueroute au ralenti, car les déposants sortent de plus en plus leur argent en prévision d’une éventuelle sortie grecque de l’euro. La Banque centrale européenne assure, en effet le financement de cette banque gérée par les prêts des euros nécessaires à la Grèce ; si (et probablement) lorsque la banque centrale décidera qu’elle ne peut plus prêter, la Grèce sera contrainte d’abandonner l’euro et d’émettre à nouveau sa propre monnaie.

 

Cette démonstration que l’euro est, en fait, réversible conduirait, à son tour, à mettre sous pression les banques espagnoles et italiennes. Une fois de plus la Banque centrale européenne devrait choisir de fournir ou pas un financement sans limite, si elle devait dire non, l’euro dans son ensemble exploserait.

 

Cependant, un financement n’est pas suffisant. L’Italie et, en particulier l’Espagne, doivent se voir offrir un espoir - un environnement économique dans lequel ils aient des chances raisonnables de sortir de l’austérité et de la dépression. En réalité, la seule façon de fournir un tel environnement serait pour la Banque centrale d’abandonner son obsession de la stabilité des prix, d’accepter et même de favoriser plusieurs années d’une inflation de 3% ou 4% en Europe (Et plus que cela en Allemagne). »

 

En effet, le système « inventé » en 1992 provoque, en cas de crise, un effet boule de neige qui commence par atteindre les pays les plus « faibles » pour ensuite « contaminer » les plus « forts ». C’est pour cela que l’on envisage sérieusement une rupture au sein de l’Eurozone en mettant de côté (pour ne pas dire « exclure ») les pays les plus atteints comme la Grèce et puis l’Espagne et le Portugal, avec le timide espoir que l’Italie, la France, la Belgique et les Pays-Bas ne suivront pas ! En tout cas, la Grèce ne pourra pas continuer dans cette voie tracée par l’orthodoxie monétariste de l’establishment européen, ni par après, les autres pays confrontés dans une moindre mesure, mais tout aussi vulnérables, à la catastrophique austérité imposée à la zone Euro. L’idée d’une monnaie unique comme ciment d’une nouvelle solidarité a été dès le départ flétrie par la cupidité de quelques-uns.

 

Et pourtant, le dernier sommet européen vient de le confirmer, malgré la volonté exprimée entre autres par François Hollande, de mutualiser la dette souveraine, d’introduire les Eurobonds, de mettre en œuvre la taxe sur les transactions financières, de permettre à la BCE de prêter directement aux Etats, le veto obstiné de la coalition conservatrice menée par Merkel empêche tout changement.

 

Comment dès lors, avec ce blocage systématique, espérer, comme le souhaite Paul Krugman, donner un espoir aux pays de la zone Euro en pratiquant une politique inflationniste ? Comment peut-on avec cet abandon de la politique au profit de la finance, réaliser la relance, c’est-à-dire consentir les investissements indispensables à créer de l’emploi, à faire une politique industrielle nouvelle et innovatrice, tout simplement à relancer le moteur de l’économie ?

 

Cette fois-ci, nous sommes à la croisée des chemins. Ou bien on change résolument de cap, ou bien on poursuit dans cette voie mortifère vers l’apocalypse !

 

Il y a donc un rapport de force qui se crée au sommet. C’est un élément nouveau, mais les peuples sont une fois de plus au balcon. Et pourtant, il y a des moyens d’agir.

 

Regardons vers l’autre rive de l’Atlantique. Un mouvement nouveau est né dans cette « belle province » nommée Québec qui revendique une seule chose : être libre ! Non pas dans une autonomie ethnoculturelle, mais dans  le choix de son mode de vie. C’est ce que certains appellent le « printemps Erable ».

 

 

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 Une "manif" à Montréal : un mouvement bien ancré !

 

 

Depuis trois mois, les 150.000 étudiantes et étudiants de Montréal descendent quotidiennement dans la rue pour protester contre la décision du gouvernement libéral du Québec de faire passer le minerval universitaire de 2.200 à 4.000 dollars canadiens (de 1.700 à 3.000 Euros) au cours des cinq prochaines années. Il y a eu plus de 230 manifestations de jour comme de nuit.

 

En réalité, l’actuel gouvernement veut imposer le modèle étatsunien à l’Université. Non seulement, il « marchandise » l’éducation, alors que les jeunes Québécois et leurs aînés considèrent qu’elle est un droit universel et une richesse collective. Le corps académique est en grande partie aux côtés des étudiants : « On nous impose la comparaison avec les grandes facultés du monde, mais nous sommes farouchement opposés à cette standardisation. » dit à la correspondante de « Libération » (19 mai) M. Max Roy, président de la fédération québécoise des professeurs d’université. C’est donc, non seulement contre une augmentation drastique des droits d’inscription à l’Université qui exclura de facto des milliers de jeunes, mais aussi – et surtout, sans doute – contre un modèle ultralibéral que l’on tente d’imposer par la force, quitte à bafouer les libertés fondamentales. Ce que n’hésite pas à faire le gouvernement québécois de Jean Charest. Il a déposé un projet de loi spéciale, dite « loi 78 », qui suspend les cours à l’Université, reporte les examens à l’année prochaine et restreint sévèrement le droit de manifester pour une période d’un an et prévoit de lourdes amendes pour les organisateurs de piquets de grève.

 

Cela a eu, jusqu’à présent, l’effet inverse : les manifestations n’ont fait qu’amplifier et risquent de devenir violentes. Des marches « illégales » rassemblent des milliers de personne de jour comme de nuit. Les centrales syndicales ouvrières soutiennent le mouvement. Dans la nuit du 23 au 24 mai, la police de Montréal a procédé à plus de 400 arrestations. L’affrontement est donc inévitable.

 

 

Montreal_repression.jpg

 La police de Montréal tente de reprendre la rue aux étudiants : le mécanisme répression - provocation. L'affrontement semble désormais inévitable.

 

 

Interrogée par une télévision, une Canadienne, la cinquantaine bien sonnée, apparemment bien dans ses papiers, a commenté les événements : « L’Etat est endetté jusqu’au cou et n’est plus capable de prendre en charge l’éducation et les autres services. Il n’y a aucune alternative ». C’est une fois de plus le fatalisme du TINA, l’échine courbée sous le joug de ce pouvoir invisible, mais bien réel.

 

L’enjeu est simple : ou bien on souhaite une société libre, égalitaire et fraternelle dotée d’un Etat appartenant au peuple et contrôlé par lui, ou bien on veut une société où règne l’individu absolu dans une compétition sans fin. Ce n’est que de la base que le vrai « changement » viendra. Le choix est donc simple : l’apocalypse ou la révolution.

 

Pierre Verhas

 

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