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  • : Le blog de pierre verhas
  • : Blog consacré à l'actualité dans les domaines de la politique et de l'astronomie, vus au sens large. Ce blog n'est pas neutre : il se positionne à gauche, de philosophie laïque et donnant la primauté à l'expérience sur la spéculation. Ce blog est ouvert au débat, à l'exception des invectives, des attaques personnelles et des insultes qui seront systématiquement rejetées afin de permettre à chacun(e) de débattre en toute liberté et dans la sérénité qui n'exclut en rien la passion.
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27 août 2011 6 27 /08 /août /2011 00:44

« L'unanimité fut écrasante, l'intervention militaire non discutée et toute pensée dissonante, tout questionnement sur les raisons et les buts d'une guerre qui taisait son nom ont semblé inconvenants ». Qui ose écrire pareille sentence sur la guerre en Libye ? Le « nauséabond » Thierry Messan ? Un pro-Kadhafi attardé ? Marine Le Pen ? Non : le cinéaste réalisateur de la « Shoah », l’historien et directeur des « Temps modernes », Claude Lanzmann, ami, jusqu’à ce jour, de BHL. Colère de ce dernier ! Ils ne se parlent plus depuis le 17 avril où, dans le « Monde », Claude Lanzmann s’était permis d’émettre des doutes sur l’opportunité de cette guerre. Il remit cela en juillet dans les « Temps modernes ». C’est de ce numéro que cette phrase est extraite.

 

 

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Claude Lanzmann n'aime pas l'unanimisme.

 

A chaque fois, on impose l’unanimité dès qu’il y a intervention militaire occidentale. Ce fut le cas pour l’ex-Yougoslavie, l’Irak, l’Afghanistan et maintenant pour la Libye. Les motifs officiels de ces opérations s’inscrivent soit dans « la guerre contre le terrorisme » (Irak, Afghanistan), soit dans la « défense des droits de l’homme » (ex-Yougoslavie, Libye). Il n’est bien entendu pas question de se poser une quelconque question puisqu’on vous apporte la réponse sur un plateau de télé et encore moins d’émettre la moindre critique, sous peine d’être soumis à l’opprobre des médias.  

 

Un assassin tantôt ami, tantôt ennemi

 

Il y a longtemps que l’on aurait dû mettre hors d’état de nuire Mouammar Kadhafi, ce tyran mégalomane et assassin. Qu’on soit ou non pro-américain, Lockerbie est un crime dont le premier responsable est Kadhafi. Qu’on aime ou non la France, l’attentat contre le DC 10 d’UTA est un crime dont le premier responsable est Kadhafi. Il est inacceptable que des militants de gauche puissent trouver à défendre ce meurtrier au nom d’un soi disant anti-impérialisme. Tout aussi inadmissible fut aussi l’attitude des dirigeants occidentaux – Sarkozy en tête – qui « pardonnèrent » Kadhafi parce qu’il avait indemnisé les familles des victimes de ses abominables forfaits. L’odeur du pétrole est bien plus forte que la défense des principes fondamentaux des droits de l’homme.

 

 

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Mouammar Kadhafi : un assassin destructeur

 

Et n’oublions pas l’épisode tragique des infirmières bulgares. En 1999, dans le cadre des missions de l’OMS, cinq infirmières bulgares sont envoyées dans un hôpital pour enfants de Benghazi où elles sont dirigées par un pédiatre stagiaire palestinien. 400 enfants hospitalisés sont contaminés par les virus VIH (le Sida) et de l’hépatite C. Les bambins sont transférés dans différents hôpitaux européens, mais cinquante décédent. C’est une hécatombe ! Les familles demandent réparation à l’hôpital. Les autorités libyennes accusent les infirmières bulgares et le médecin palestinien d’avoir volontairement contaminé ces enfants. Ils sont emprisonnés et torturés dans des conditions épouvantables. Au terme d’une saga judiciaire qui dura jusqu’en 2007, le pédiatre et les infirmières sont condamnés à mort, puis graciés, les familles des victimes ayant renoncé à demander la peine de mort, contre une indemnisation. A peine élu, Sarkozy saisit la chance d’avoir une stature internationale. Il envoie son épouse d’alors, Cécilia, en Libye où elle visitera les infirmières et les informa qu’un arrangement a été trouvé avec les familles des enfants. Le 24 juillet 2007, Cecilia Sarkozy, en compagnie de la commissaire européenne aux relations extérieures, Benita Ferrero et de Claude Guéant, alors secrétaire général de l’Elysée, ramènent les infirmières bulgares et le médecin palestinien en France, à grand renfort de tapage médiatique.

 

 

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Cécilia Sarkozy et la Commissaire européenne Benita Ferrero ramenant les infirmières bulgares en Europe.

 

Le lendemain, Sarkozy effectue une visite hautement symbolique à Tripoli. Voici le texte du communiqué officiel : « Manifestation de la normalisation des relations entre la Libye et les Européens, le chef d’État français a été accueilli par le dirigeant libyen, Mouammar Kadhafi, dans une rencontre visant à resserrer les liens entre les deux pays. À l’issue de leur rencontre, a été annoncée la signature d’un mémorandum d’entente dans le domaine de l’énergie nucléaire civile. Selon un haut responsable français, l’accord prévoit la fourniture d’un réacteur nucléaire pour permettre à la Libye de désaliniser de l’eau de mer. »

 

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Sarkozy et Kadhafi à Tripoli : le degré zéro des relations internationales.

 

On est arrivé au degré zéro des relations internationales : le sang et l’intégrité physique et morale des hommes et des femmes ne pèsent rien face au fric et au commerce international.

 

Par après, Kadhafi plantera sa tente près du Palais de l’Elysée à Paris et dans les jardins du Palais d’Egmont à Bruxelles, sous l’œil ému de ce grand champion de  la démocratie dans le monde et particulièrement au Congo, le ministre belge Louis Michel.

 

Dès lors, quelle crédibilité accorder à ces mêmes dirigeants occidentaux, avec à leur tête, Sarkozy, qui voit là, à nouveau une opportunité de se mettre en évidence à quelques mois d’un scrutin vital pour sa survie politique ? Une nouvelle guerre « juste » est initiée.

 

Le sujet a déjà été évoqué ici (voir sur « Uranopole » : http://uranopole.over-blog.com/article-libye-le-jeu-de-cache-cahe-70263297.html). Dans la foulée des révoltes arabes, un Conseil national de transition (CNT) né, on ne sait trop comment, dans la capitale de la Cyrénaïque, Benghazi, à l’Est de la Libye, se constitue et déclenche un large mouvement visant à renverser Kadhafi. La riposte du dictateur est immédiate et violente, au point que les populations civiles sont menacées d’être massacrées. C’est le prétexte pour l’intervention ardemment souhaitée par la France et la Grande Bretagne. C’est ainsi que la fameuse résolution 1973 est adoptée par le Conseil de Sécurité des Nations Unies. L’objet est d’empêcher les massacres de populations civiles et de fixer une zone d’exclusion aérienne. Il n’est écrit nulle part qu’il faut renverser Kadhafi. La France et l’Angleterre se lancent tout de suite dans une opération militaire suivies par les USA et d’autres pays de l’OTAN, dont la Belgique. Notons que l’Allemagne, à raison, ne s’est pas inscrite dans cette aventure. En réalité, ce sont les Américains qui contrôlent militairement les opérations, par l’intermédiaire de l’OTAN. Il n’est pas question d’une intervention terrestre, du moins officiellement. On apporte un appui aérien et logistique aux « forces » du CNT.

 

Qu’est donc ce CNT ?

 

Ce Conseil national de transition est basé à Benghazi et se présente comme le gouvernement légitime de la Libye. Il est en tout cas, de facto, le gouvernement de l’Est, c’est-à-dire de la Cyrénaïque. Son programme politique consiste en des généralités sur l’adoption d’une Constitution, d’élections libres, du respect de « tous les droits » (lesquels et pour qui ?), etc. Il y a aussi – et c’est important – le respect des contrats pétroliers. Donc, la principale ressource de la Libye restera sous le contrôle des grandes compagnies pétrolières. « L'entrée des rebelles à Tripoli a permis à certains producteurs étrangers d'annoncer leur retour en Libye. C'était le cas lundi de l'italien Eni, principal acteur étranger du secteur en Libye avec une production de près de 110.000 barils de pétrole par jour avant le conflit. Selon le ministre italien des Affaires étrangères Franco Frattini, des employés d'Eni sont arrivés sur place pour superviser le redémarrage des installations pétrolières dans l'est du pays. » Voilà ce qu’écrit « Le Figaro » du 26 août. Les affaires reprennent ! Cela n’a pas duré ! Et le quotidien conservateur parisien ajoute : « Malgré un retour progressif des compagnies pétrolières étrangères en Libye, de nouveaux acteurs, comme la compagnie nationale du Qatar [ce n’est pas pour rien que les Qataris ont envoyé des chars aux rebelles] ou la société de négoce Vitol, seront en concurrence avec les géants occidentaux déjà présents. Selon les analystes, Total et Eni pourraient sortir grands gagnants de la redistribution des cartes dans le secteur grâce au soutien précoce apportés par Rome et Paris à la rébellion. »

 

Eh bien voilà ! Christophe de Margerie qui a tant envie de payer des impôts – enfin, pas trop – trouvera bien à remercier son ami Sarkozy pour sa guerre humanitaire. Ah ! Le Fouquet’s ! Au passage, on n’oubliera pas d’arroser les membres du CNT dont le numéro 2, Mahmud Jibril, a été reçu à l’Elysée, le lendemain de l’arrivée des rebelles à Tripoli.

 

 

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Christophe de Margerie : la guerre en Libye est tout bénéfice pour Total.

 

Et puis, les membres connus du CNT sont, comme il se doit, de parfaits démocrates. En effet, ce Conseil est composé de deux catégories de personnages : les opposants de la première heure et les kadhafistes « convertis » à partir de février 2011. D’autre part, la rébellion est constituée de plusieurs groupuscules d’origines diverses parmi lesquels il ya des intégristes musulmans. D’autre part, l’épisode tragi-comique de la fausse arrestation du fils et successeur désigné, Seif Al-Islam el Kadhafi a sérieusement décrédibilisé le CNT. Cependant on peut se poser la question sur sa prétendue « évasion ». N’aurait-il pas bénéficié de soutiens au sein même du CNT ?

 

 

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Saïf-al-Islam Kadhafi a joué (et joue encore ?) un rôle important.

 

Le rapport du CF2R (http://www.cf2r.org/images/stories/news/201106/rapport-libye.pdf), le Conseil français du renseignement, est très intéressant à ce sujet. Sur ce conseil de 33 membres, le numéro 1 est un personnage sulfureux. Il s’agit de Mustapha Abdul Jalil : c’est un proche de Saif al-Islam, et il fut le juge qui a confirmé, à deux reprises, la condamnation à la peine de mort des infirmières bulgares. Nommé ministre de la justice en 2007, il a fait défection le 21 février. Assurément, un grand défenseur des droits de l’homme !

 

 

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Mustapha Jalil, numéro 1 du CNT : un personnage sulfureux

 

Le numéro 2, Mahmoud Jibril, aujourd'hui en charge de l'équivalent du gouvernement provisoire du Conseil, était lui aussi un proche du fils Kadhafi promu en 2007.

 

 

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Mahmud Jibril entretient de bonnes relations avec Sarkozy.

 

Il y avait aussi Abdul Fatah Younis al-Obeidi, vieux compagnon de Kadhafi, fondateur de ses forces spéciales et ancien ministre de l'intérieur. Il a pris le commandement des forces rebelles. Il fut aussi le grand copain de BHL. Puis, dans des circonstances mystérieuses, il fut assassiné. Et, quelques jours après, la guerre qui s’enlisait – les troupes rebelles ne parvenaient pas à aller au-delà de Misrata – prend une autre tournure et les rebelles parviennent en quelques jours jusqu’à Tripoli. Est-ce un hasard ? En tout cas, il est établi que des forces spéciales de l’OTAN les ont aidés sur le terrain – donc, il y a eu intervention terrestre, malgré tous les engagements – et une importante tribu, la Zintane, s’est ralliée aux rebelles et aurait joué un rôle fondamental dans ce revirement.

 

 

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     Qui a tué Abdul Younis et pourquoi ?

 

Jusqu’à aujourd’hui, Kadhafi reste introuvable. Il a sans doute pu rejoindre la ville de Syrte, son fief, qui est loin d’être contrôlée par les rebelles. Que va-t-il se passer ? On peut affirmer une chose : le risque d’enlisement est toujours là, car cette guerre est loin d’être terminée. Ensuite, la prise de Tripoli n’a été possible qu’avec l’appui de tribus de la Tripolitaine, comme la Zintane. Or, elles ne sont pas représentées au sein du CNT qui n’arrive pas à se reconstituer après l’assassinat de Younis. Et puis, même si Kadhafi est capturé ou tué, cela ne mettra sans doute pas un terme à ce conflit qui pourrait se transformer en guerre civile.

 

 

Pour quel résultat ?

 

Comme l’a dit un professeur de mathématiques libyen, Ahmed Kiriani revenu d’exil pour participer à la révolution, au journaliste  de « Mediapart », Thomas Candaloube : « La Libye, c’était une dictature par l’anarchie ». On ne savait pas qui faisait quoi et les seuls « chefs » identifiables étaient Kadhafi et sa famille.

 

Il est assez symptomatique de notre époque de simplifications excessives que l’on n’analyse pas la nature des pouvoirs dictatoriaux. Non – et cela fait partie du système de propagande « unanimiste » – on schématise en parlant de « dictature » pour tous les régimes non démocratiques dans le monde : la Corée du Nord, la Syrie, la Chine,  l’Iran, c’est-à-dire l’axe du mal de George W Bush, sont des « dictatures », point à la ligne. Ou encore, des « pouvoirs totalitaires ». On mélange tout : islamisme, régimes « communistes » chinois et nord-coréens, monarchies du Golfe, Jamahiriya libyenne, etc. On confond « dictature » et « totalitarisme ». Alors, on ramène tout au seul concept : « dictature ». C’est simple, c’est moral, cela évite de penser…

 

La Jamahiriya était un système de comités locaux relativement autonomes dans ce pays de tribus jusqu’il y a peu contrôlé par le clan Kadhafi. C’était à la fois son point fort et son point faible. Tant que ces comités lui restaient fidèles, le pouvoir était solidement installé, mais dès qu’il y eut des défections, le système devenait incontrôlable. C’est ce qu’il s’est passé, puisque les conseils locaux à Tripoli ont négocié en secret avec le CNT, dès le début du déclenchement du conflit.

 

 

 Libye intervention04

L'intervention militaire occidentale ne fut pas qu'aérienne.

 

Les Occidentaux, et particulièrement les Français, n’ont pas joué un rôle positif en cette guerre. Il est clair que Sarkozy a fait pression et est arrivé à imposer la solution militaire afin d’éviter tout accord négocié. Nicolas Sarkozy a voulu cette guerre, contre l'avis de nombreux Européens dont l’Allemagne et jusqu'à prendre de court Alain Juppé qu'il venait pourtant de nommer aux affaires étrangères. Cette guerre, en trois mois, a complètement changé de nature. Selon un officier supérieur français cité par « Mediapart » :

 

1.     Les buts de guerre ont changé : il ne s'agit plus d'une opération humanitaire visant à protéger les civils ; il s'agit de précipiter l'après-Kadhafi.

2.     Les moyens de la guerre ont changé : il ne s'agit plus de faire respecter une zone aérienne d'exclusion mais d'exercer « une pression militaire », comme dit Alain Juppé, devant provoquer le changement de régime; et c'est l'Otan, contre l'avis de la France, qui a pris le commandement des opérations.

3.     La coalition entrée en guerre a elle aussi changé : les Etats-Unis se sont désengagés ; la Ligue arabe est partie sur la pointe des pieds ; l'Union africaine critique ; et la France et la Grande-Bretagne se retrouvent seules pour assumer près des trois quarts des opérations aériennes.

 

Il fallait être naïf pour penser qu’il en était autrement. Il suffit de voir la précipitation que mettent les compagnies pétrolières à se mettre du côté du CNT.

 

Les Occidentaux ont tout fait pour empêcher des négociations. La Turquie avait proposé ses bons offices, mais elle fut écartée. Cela aura de fâcheuses conséquences plus tard, notamment dans les tractations pour l’adhésion de la Turquie à l’Union européenne.

 

Claude Lanzmann écrit, par ailleurs : « On ne sait rien ou très peu du “gouvernement” de Benghazi, sinon qu'il est constitué de gens proches de Kadhafi pendant des décennies. Ce qui se passe en Libye n'est-il pas au fond une guerre civile, qui autorise toutes les simplifications et les amplifications rhétoriques ? Kadhafi devait être écrasé en quelques jours sous la fessée des frappes. Il tient bon pour l'instant, malgré de très durs bombardements, une partie de la population le soutient, lui garde sa confiance. C'est, dira-t-on, le propre des dictatures. Mais il y a sûrement autre chose : la population libyenne ne souffrait pas de la même misère que ses voisins égyptiens et tunisiens, le fantasque dictateur n'était pas toujours aussi fantoche qu'on le prétendait. Même corrompu, il laissait à son peuple quelque profit de la rente pétrolière, l'essence et l'électricité étaient quasiment gratuites. »

 

On aurait cependant préférer que la manne pétrolière serve à autre chose qu’à donner des miettes au peuple, qu’elle investisse dans son avenir par des écoles, des infrastructures, des hôpitaux. Le CNT le fera-t-il ? On peut en douter.

 

Contrairement aux révoltes tunisienne et égyptienne, où l'armée n'a pas ouvert le feu sur la population, la Libye s'est embrasée dans ce qui est devenu une guerre. D'un côté, il y a les troupes loyalistes, composées de l'armée régulière, de bataillons spéciaux dépendant des fils Kadhafi et de mercenaires. De l'autre, il y a pour l'essentiel des « shebabs », de jeunes civils, dont beaucoup de chômeurs, qui se sont emparés d'une Kalachnikov ou sont montés à l'arrière d'un pick-up pour opérer avec une mitrailleuse de gros calibre. Que veulent-ils ? Devenir des caïds, la démocratie, c’est pour les autres.

 

 

 

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Des armes livrées aux insurgés libyens qui pourraient un jour se retourner contre leurs fournisseurs...

 

 

Aujourd’hui, c’est plus sérieux. Par l’appui pas toujours opportun de l’OTAN, les rebelles se sont transformés en factions lourdement armées dont certaines sont très dangereuses. Si Cameron a insisté pour qu’on ne livre pas d’armes aux rebelles, les Qataris les ont aidés avec leurs chars et leur ont fourni des missiles « Milan » fabriqués par EADS.  Un journaliste arabe dit : « Le Qatar est, en quelque sorte, la banque et le bras droit de l'Occident dans le monde arabe ! » Il faut avoir la naïveté des Occidentaux pour penser que cet émirat est à leur service.

 

 

On pourrait assister à un scénario semblable à celui de l’Afghanistan où les moudjahidines se sont retournés contre les Américains qui les avaient aidés à chasser les Soviétiques, en leur fournissant un armement efficace et moderne. On a appelé ces moudjahidines Talibans ou Al Qaeda… L’histoire ne peut que bégayer avec ces mensonges à répétitions d’un Occident ayant toujours l’illusion d’engendrer la « fin de l’histoire ».

 

Pierre Verhas

 

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25 août 2011 4 25 /08 /août /2011 13:46

« Si le chef dit de tel ou tel événement qu’il ne s’est jamais produit – eh bien, il ne s’est jamais produit. S’il dit que deux et deux font cinq – eh bien, deux et deux font cinq. » écrivait George Orwell. DSK, la Libye, les 11 septembre ([1]) nous sont servis de cette manière. Qui est le « chef » ? Les médias qui nous inondent de nouvelles et nous imposent d’adopter un point de vue à ne surtout pas contester. Qui est derrière les médias ? Le pouvoir. Il n’existe plus un seul journal indépendant. Il n’y a pas un(e) seul(e) journaliste de télé qui soit libre de ses propos. Pire, une police de l’information veille et tape sur tout ce qui sort du chemin aussi virtuel qu’obligatoire. Qu’est ce pouvoir ? Il a deux faces interchangeables : la politique et la finance. Ou plutôt, la face financière se sert de la face politique dans son seul intérêt. Et son intérêt, c’est la manipulation de l’opinion pour qu’elle ne se retourne pas contre elle.

 

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DSK : la chute d'un homme et d'un symbole

 

Dominique Strauss-Kahn, symbole de cette puissance politique et financière, tombe soudain sur son point faible, le sexe, au pire endroit, les Etats-Unis. Alerte générale sonnée par le pouvoir : il faut sauver le soldat DSK. Souvenons-nous : arrêté de justesse dans l’avion qui devait le ramener en Europe, accusé de viol – sept chefs d’inculpation – sur une femme de chambre dans la suite de l’hôtel Sofitel de New York, emprisonné, exposé menotté aux médias. Notons au passage que certains hurlaient au viol de la vie privée (tout en niant le viol dont il est accusé. Ont-ils tenu la chandelle ?…) en le voyant ainsi entravé aux mains de la Justice et les mêmes applaudissent aujourd’hui au triomphe de leur « protégé », pour la même affaire.

 

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DSK menotté et emmené en prison : intolérable pour certains

 

 

Ensuite, DSK est libéré après avoir fait payer par son épouse une caution représentant des centaines de fois le SMIC, loue un appartement dans un quartier chic de New York à un loyer dont le prix est parmi les plus élevés au monde. Il se trouve ainsi mené à un imbroglio juridique dont l’Amérique a le secret. Il est une première fois réhabilité tout en restant inculpé. Le couple Strauss-Kahn Sinclair récupère la caution, mais pas le passeport. Quant à la victime « présumée », elle se (on la ?) cache. Cachez ce visage que je ne saurais voir ! Quelle aubaine pour les médias. L’audimat mondialisé crève tous les plafonds. Et tout à coup, elle apparaît, le monde entier voit son faciès. Elle parle, elle a un nom : Nafissatou Diallo. Elle parle certes, donc, elle ment. Elle a menti à l’immigration sur son passé ? Quel réfugié n’a jamais menti ? Elle a menti sur ses fréquentations. Personne n’est à l’abri d’une fréquentation sulfureuse. Elle a menti pour avoir de l’argent. Qu’elle cherche à en profiter ? Dans un monde où le fric est le monarque absolu, pourquoi n’en saisirait-elle pas l’aubaine ?

 

 

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Nafissatu Diallo : quoi qu'elle dise, elle ment !

 

On a compris. Quoiqu’il arrive, la morale est du côté de DSK. Il a eu une relation sexuelle « consentante ». Interdit d’en douter ! Sa victime est une perverse. Interdit de penser autrement !

 

On passe donc à la phase suivante. Le Procureur Cyrus Vance jr demande l’arrêt des poursuites. Le juge l’accorde. « DSK est blanchi ! » titre la presse française. « DSK reste un pervers ! » titre la presse américaine. Deux morales se heurtent : celle imposée par un pouvoir qui ne tolère aucune critique et celle d’une société imprégnée de puritanisme voyeur.

 

 

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Cyrus Vance jr : un Procureur entravé

 

Qu’ils sont ridicules ces lieutenants godillots d’un socialisme converti au libéralisme dominant à hurler à la « présomption d’innocence », à tenir les propos les plus invraisemblables sur « une nouvelle affaire Dreyfus », « un complot » ourdi par on ne sait qui pour on ne sait quoi. Et ce sont les mêmes pantins qui usent du néologisme « complotiste » pour désigner les gens qui émettent le moindre doute quant à la version officielle de l’enquête sur les attentats du 11 septembre 2001.

 

 

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Badinter n'a pas supporté la timide objection de Joffrin sur le droit des victimes.

 

Qu’elle est perverse cette morale teintée de puritanisme qui jette  l’opprobre sur le comportement sexuel de DSK, avec une violence inouïe, mais qui se délecte des descriptions les plus scabreuses. Lisons le commentaire de Pascal Bruckner dans le « Monde » du 24 août : « L'Amérique du Nord, à l'évidence, a un problème avec le sexe qui vient de son héritage protestant mais elle veut en plus donner des leçons au monde entier. La qualifier de puritaine ne suffit pas car c'est un puritanisme retors, d'après la révolution des mœurs, qui parle le langage de la liberté amoureuse et coexiste avec une industrie pornographique florissante. C'est très exactement un puritanisme lubrique : à quoi ont servi les affaires Clinton ou DSK ? A condamner l'érotisme pour mieux en parler, à se pourlécher des semaines, des mois durant de détails croquignolets, à évoquer la fellation, la semence, les organes génitaux avec une gourmandise faussement indignée. La jubilation obscène avec laquelle Kenneth Thompson a évoqué le vagin "agressé" de sa cliente Nafissatou Diallo est révélatrice à cet égard. Dira-t-on que dans le cas de Bill Clinton, c'est le mensonge qu'on a sanctionné plus que la passade avec la stagiaire de la Maison Blanche ? C'est évidemment faux puisque Georges Bush a menti sur les armes de destruction massive en Irak, supercherie infiniment plus grave, et n'a pas été inquiété pour cela. Eut-il couché avec son assistante, on l'eut immédiatement condamné aux galères, à la roue, au fouet. Mais les crimes de sang sont moins graves, apparemment, que les outrages conjugaux. »

 

 

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Pascal Bruckner n'aime pas les puritains !

 

En outre, l’acte du Procureur de Manhattan pose bien le problème.

« Les preuves physiques, scientifiques et d'autres natures, indiquent que l'accusé a engagé un acte sexuel précipité avec la plaignante, mais elles ne permettent pas de dire si l'acte a eu lieu sous contrainte et sans consentement. Mis à part la plaignante et l'accusé, il n'y a pas d'autre témoin de l'incident.

Pour que le jury déclare l'accusé coupable, il est donc nécessaire qu'il soit convaincu, au-delà de tout doute raisonnable, que la plaignante est digne de foi. L'affaire dépend en effet entièrement de son témoignage.

Au moment de l'inculpation, toutes les preuves disponibles nous ont laissé penser que la plaignante était fiable. Mais d'autres éléments recueillis durant l'investigation ont gravement remis en cause sa fiabilité dans cette affaire. Que des individus aient menti dans le passé ou commis des actes criminels ne fait pas nécessairement d'eux des gens indignes de notre confiance et cela ne nous empêche pas de les appeler à la barre des témoins durant le procès.

Mais, quelle que soit la réalité des faits dans cette affaire, le nombre et la nature des mensonges de la plaignante nous empêchent de faire confiance sa version des faits au-delà de tout doute raisonnable. Si nous ne pouvons la croire sans douter, nous ne pouvons pas demander à un jury de le faire. »

Un acte sexuel « précipité ». Que signifie ce qualificatif ? Rapide ou violent ? Ou bien, rapide et violent ? C’est le lot des textes juridiques : le champ libre à toutes les interprétations. Le procureur ajoute qu’il ne peut déterminer s’il s’agit d’un acte sous contrainte et sans consentement. Mais personne ne s’est posé la question, à part tout récemment, l’intellectuel bruxellois Henri Goldman sur son blog, (http://blogs.politique.eu.org/DSK-et-la-domination-masculine) : « Un rapport égalitaire entre un homme riche et tout-puissant et une femme de chambre, cela n’existe pas, sauf dans les contes de fée. Pas plus qu’un rapport égalitaire entre un adulte et un enfant. La domination masculine qui reste la règle dans la plupart des rouages de la société n’a pas besoin d’une violence explicite pour s’imposer. » En dehors de la       sexualité, chacun sait qu’une relation normale entre des personnes de classes sociales différentes est exceptionnelle et en tout cas difficile. C’est aussi une leçon à tirer : la conscience de classe n’existe plus dans l’opinion publique. Là aussi, sans doute est-ce dû à l’influence des médias qui bâtit la société virtuelle de « Tout le monde il est beau, tout le monde il est gentil » à laquelle beaucoup veulent croire.  Et, à propos de classes : DSK et ses avocats ont réussi l’exploit de rendre la Justice inopérante. Si ce n’est pas une Justice de classe ! Cela débute par l’excessive émotion médiatique pour suivre en salissant la réputation de la victime « présumée », pour aboutir à l’abandon des poursuites par le Procureur.

 

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DSK et Anne Sinclair sortent triomphants du tribunal de Manhattan. Où est la victoire ?

 

Mort, où est ta victoire ? demandait le poète. Que signifie le triomphe de DSK, sinon un immense gâchis, car, au-delà de l'acte sexuel «précipité» ou du viol (biffez la mention, inutile) de Naffisatou Diallo, il y a le viol des principes fondamentaux au nom desquels ces gens voulaient guider le monde ?

L’hypocrisie et l’indécence ont à nouveau triomphé et cette affaire en est emblématique. Cependant, elle pourrait sonner le glas d’un pouvoir illégitime que d’aucuns espèrent renverser.

Pierre Verhas

Bientôt : II La Libye ou le triomphe du mensonge



[1] Il s’agit du 11 septembre 1973 : renversement de Salvador Allende, président du Chili, par la soldatesque de Pinochet et du 11 septembre 2001.

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13 août 2011 6 13 /08 /août /2011 20:26

La crise financière qui a commencé non pas en 2008, mais en 1971 quand Nixon, au vu du colossal déficit américain, mit fin à la convertibilité du dollar, rompant ainsi unilatéralement les accords de Bretton Woods pris à la fin de la Deuxième guerre mondiale.

 

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Harry White et John Maynard Keynes : les artisans de Bretton - Woods

 

À partir de ce moment, la société occidentale vécut sur le crédit. Les Etats s’endettèrent. On força les pays du Tiers-monde à recourir à l’emprunt. D’abord, l’économie s’emballa, puis elle connut petit à petit une récession à cause de l’augmentation des prix du pétrole et des matières premières  qu’on compensa par un recours de plus en plus massif au crédit. Les déficits publics commencèrent à prendre des proportions inquiétantes. C’est alors que l’on recourut à la politique de l’offre, ou au néolibéralisme. Ce furent les années Reagan – Thatcher. Ce fut le début du dégraissage de la sécurité sociale, le blocage des salaires, la réduction des dépenses publiques, les privatisations, les compressions des coûts, notamment par les délocalisations. Une véritable entreprise de désindustrialisation de l’Europe, de démantèlement de la puissance publique, d’exploitation du Tiers-monde fut lancée. La chute des démocraties populaires et de l’Union soviétique accélérèrent ce mouvement. Ce fut aussi le « choc des civilisations » qui servit de prétexte à une offensive américaine au Moyen-Orient et en Asie occidentale pour le contrôle des réseaux amenant le pétrole et le gaz naturel en « Occident ».

 

 

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Reagan et Thatcher : les champions du néolibéralisme

 

 

Tout cela s’est accompagné d’une offensive idéologique. Les médias atterrirent entre les mains des grands groupes financiers qui orientèrent le contenu rédactionnel vers les « valeurs » du néolibéralisme et la critique de l’Etat. Les intellectuels devinrent les prêcheurs de l’idéologie nouvelle. Les universités formèrent des jeunes élites tout à fait acquises aux nouvelles normes de pensée. On prenait prétexte du terrorisme pour restreindre les libertés. On aboutissait ainsi à la « fin de l’histoire » : une société libérale qui règne sur le monde entier.

 

Mais, cela ne s’est finalement pas déroulé comme prévu. Le système s’est grippé.

 

Le crédit est mort.

 

Le crédit ne pouvait durer une éternité. Comme toujours, la facture finit par arriver.

 

En 2008, le point de déséquilibre était atteint. Ce furent d’abord les fameuses bulles : la bulle Internet – on a investi dans du vent, c’est-à-dire les prévisions d’un éclatement des ventes de produits courants via la toile – suivie des bulles immobilières, des bulles des actifs. En clair, un formidable mouvement de ventes et d’achats d’entreprises, d’immeubles de toutes sortes s’est déclenché au début des années 2000 sans qu’il y ait compensation réelle, puisqu’on payait via du crédit, autrement dit du papier-monnaie créé par les organismes financiers privés. Désormais, battre monnaie n’était plus un droit régalien.

 

L’erreur fut d’inclure les ménages dans ce  système. Aux Etats-Unis, on provoqua l’endettement massif de ménages insolvables en croyant que l’augmentation des biens immobiliers allait largement compenser les défauts de remboursements des dettes contractées. Ce fut la fameuse crise des subprimes. Le tout fonctionnant sur une corde raide, ce fut d’abord la faillite de la banque Lehman Brothers, première concurrente de l’incontournable Goldman Sachs dont était issu, comme par un pur hasard, le secrétaire d’Etat au Trésor de George W Bush, Paulson.  Il fit tout pour que son ancien employeur soit aidé pour éviter la chute. En même temps, on découvrit la plus immense escroquerie de tous les temps qui grugea toute l’élite mondiale : Bernard Madoff.

 

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Henry Paulson et Bernard Madoff : les deux symboles de la crise financière de 2008

 

 

Et on a rien vu venir – volontairement ? –, la  formidable performance des entreprises, des fameuses croissances annuelles à 15% dans une économie réelle mondiale qui ne progresse que de 3% par an, vient de là: un dopage généralisé par un excès monétaire et un excès de crédit. Les gouvernements ont fermé les yeux. Le crédit, soit directement aux agents privés comme aux Etats-Unis, avec comme illustration ultime le scandale des subprimes, soit par transfert par les Etats et les systèmes sociaux comme en Europe, a permis de masquer le gigantesque transfert de production vers la Chine et les autres pays émergents, organisé au nom d'un profit immédiat, dans le cadre de la «mondialisation heureuse».

 

 

« Ils ne mouraient pas tous, mais tous étaient frappés ». Les banques du monde entier ayant souscrit via les fameux « actifs toxiques » à ce système des subprimes étaient menacées de faillite. Les Etats durent s’endetter auprès des mêmes banques pour les renflouer ! Résultat : la dette souveraine augmenta considérablement. 2008 à peine résolu annonçait déjà 2011. Aucune mesure pour limiter l’autonomie des banques ne fut prise. C’était un encouragement à poursuivre leurs errements. Cependant, la dette était là et ne pouvait que s’accroître. Nouveau dossier providentiel pour les banques !

 

Certes, il y eut un G20 qui tenta d’instaurer un système de régulation afin de réduire la puissance des marchés financiers. Peine perdue : la croissance ne pouvait repartir comme avant puisqu’elle avait été alimentée par la bulle financière. Et puis, dans le cadre idéologique actuel, les vieux dogmes de « l’efficacité des marchés » ont la vie dure.

 

Au tour des Etats

 

On s’attaqua ensuite au maillon faible : la Grèce. La Grèce est un petit Etat, n’ayant aucune production industrielle, vivant de services et de tourisme. C’est un pays à la lisière du Tiers-monde qu’on a plus ou moins intégré dans l’Europe. D’un côté, il fut isolé politiquement lors de la guerre des Balkans, tiraillé dans le dossier d’adhésion de la Turquie et de l’autre, mis sous la tutelle de l’Union européenne qui lui a imposé d’entrer dans l’Euro, alors que l’économie des Hellènes ne répond pas aux fameux critères de Maastricht. Cette petite nation est dominée par deux familles depuis qu’elle est sortie de la dictature des colonels : les Caramanlis – droite – et les Papandréou – gauche. Sa gestion interne est catastrophique : la corruption règne en maîtresse absolue, la fraude fiscale y est un sport obligatoire. Jusqu’à la crise de l’Euro, l’Union européenne a fermé les yeux. Pire, la banque Goldman Sachs a aidé le gouvernement grec de Caramanlis à trafiquer ses comptes pour cacher son colossal déficit public. Voilà encore une preuve de l’efficacité du contrôle mis en place par la très orthodoxe Commission européenne. Cela ne pouvait évidemment pas durer. La crise de la dette souveraine a été déclenchée suite au constat du déficit grec.

 

Une Union européenne schizophrène

 

On sait ce qu’il s’est passé. D’une part, un Sarkozy traqué par les banques françaises qui possèdent un nombre considérable de titres de la dette grecque, exige que l’Europe paie la dette et que l’on prenne des mesures d’austérité sans précédent. De l’autre, une Merkel ne veut en aucun cas faire payer l’économie allemande en plein boom. On crée d’abord un Fonds européen de solidarité financière pour l’aider à se renflouer, ou plutôt à alimenter les banques. Ensuite, on impose à la Grèce un plan drastique d’austérité qui constitue en une véritable révolution : tout le système social est mis à terre, sans que le peuple n’ait son mot à dire. En dépit de la formidable contestation et des mouvements sociaux sans précédent, le Parlement vote le plan imposé par l’Union européenne. D’autre part, la Commission étend ses pouvoirs en voulant contrôler les budgets de chaque Etat membre. Ce système ne marche pas et ne résout rien. Un dernier sommet a lieu le 21 juillet et repasse les mêmes plats encore plus pimentés d’austérité. On ne s’occupe cependant que de la Grèce alors que l’Espagne, le Portugal et l’Italie donnent des signes inquiétants.

 

 

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Merkel et Sarkozy : l'harmonie ne règne pas toujours entre eux.

 

 

L’Europe est dans un système schizophrène. Au lieu d’être dirigée par un système européen, elle est gérée par un Conseil qui n’est autre qu’une association de gouvernements nationaux. La Commission européenne « gardienne des traités » est une sorte de police de la pensée ultralibérale qui applique les compromis nés des réunions du Conseil dans le schéma ultralibéral le plus strict.

 

 

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Sommet européen du 21 juillet 2011 : Lagarde veille.

 

 

Après ce sommet, les marchés s’affolent. Reconnaissons qu’il y a certaines raisons à cela. Les banques détentrices des titres des dettes souveraines risquent le plongeon, comme en 2008. Des rumeurs – peut-être pas si folles – courent sur l’une d’entre elles – la Société générale, celle du trader Kerviel – et sont aussitôt démenties. Mais cela laissera des traces.

 

 

Et puis, il y a la fameuse Banque centrale européenne (BCE). Ce fut le summum de l’absurdité d’en faire un organisme privé chargé de contrôler une monnaie et des dépenses publiques. Résultat : les banques ont placé les titres de dettes publiques à la BCE. Et c’est le cas aujourd’hui, le sommet du 21 juillet ayant tenu à l’écart les problèmes des dettes souveraines autres que celle de la Grèce.

 

Toujours le même schéma idéologique

 

Les banques espagnoles et italiennes vont déposer les titres de dette publique auprès de la Banque centrale européenne (BCE). La BCE a reconnu les tensions qui sont en train de s'accumuler à nouveau dans le système: elle a décidé ce jeudi 4 août de remettre en vigueur un dispositif exceptionnel pendant six mois afin de permettre aux banques de se financer en dehors des procédures classiques. De même, la banque centrale, qui pourtant voulait à tout prix sortir de cette mesure exceptionnelle, a dû reprendre ses achats de dettes publiques sur les marchés, afin de soutenir les cours. Comme lors de sa première mise en vigueur en 2010, les membres de la BCE se sont divisés à nouveau sur le fait de réutiliser cette mesure «non conventionnelle». Compte tenu de la situation, la majorité de la BCE a jugé qu'il était urgent d'intervenir et de se substituer au fonds européen de stabilité financière, pas encore en place. Mais ses interventions sont marginales: la BCE aurait engagé seulement 300 millions d'euros pour racheter de la dette... portugaise. Cet exemple montre que la Banque centrale est tout à fait inefficace. Elle est juste bonne à exercer du chantage.

 

 

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Jean-Claude Trichet de la BCE : le gardien de l'ultralibéralisme

 

 

C’est ainsi que par une lettre adressée à Berlusconi, la BCE conditionnait son soutien à l’Italie à la condition qu’elle fasse des réformes de structures ultralibérales, comme la privatisation des services publics. On se retrouve systématiquement dans le même schéma ultralibéral : réduction des dépenses publiques, privatisations et démantèlement de l’Etat providence.

 

L’avertissement des économistes

 

Comme le dit dans « Libération » l’économiste Henri Sterdyniak qui est un des auteurs du fameux manifeste des « économistes atterrés » : « Chaque fois que les marchés élèveront la voix, les Etats réduiront leurs dépenses publiques et sociales. C’est une démission de la démocratie. Elle est déjà à l’œuvre puisque la BCE conditionne son aide à l’Italie à une feuille de route de politique antisociale. »

 

 
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 Henri Sterdyniak : un économiste atterré

 

L’économiste américain keynésien James K Galbraith écrit : « A présent, la Grèce, sous l'impulsion d'un gouvernement décidé, et malgré une contestation importante en interne, a rempli les conditions onéreuses qui lui avaient été imposées. Mais pour quoi faire ?

Pour obtenir des prêts qui seront immédiatement recyclées par les banques européennes. Ce qui n'améliore en rien les perspectives de la Grèce, et ne fait que gonfler un peu plus sa dette. Les taux d'intérêt sur les marchés ne baisseront pas, la croissance ne reprendra pas, et les réformes nécessaires qu'il lui faut adopter, ne seront pas facilitées. La situation est intolérable, et il n'est plus possible de la prolonger bien longtemps.

Si l'on suit cette route, il n'y aura à l'horizon que des défauts, des mouvements de panique, l'implosion de la zone euro, de l'hyperinflation dans les pays qui sortiront de l'euro, et l'effondrement des exportations dans les pays qui choisiront d'y rester.

En bout de course, nous assisterons à d'importants mouvements de population. (…) Si l'Europe continue de vouloir appauvrir sa périphérie, il ne faudra pas s'attendre à ce que ceux qui subissent de plein fouet cette décision, restent assis et contemplent leur destin.

Mais il existe une autre route. Celle qui revient à assumer des responsabilités communes, qui permettent de renforcer la convergence des économies européennes, via des politiques de soutien. Les dettes souveraines en excès par rapport au plafond fixé par le traité de Maastricht, pourraient être ainsi transformées en eurobonds (dettes souveraines européennes). Un programme d'investissement public-privé permettrait en même temps de relancer la croissance et l'emploi, conformément à ce que certains des plus sages dirigeants européens ont proposé, il y a quelques jours, dans un manifeste. Dans la foulée, il faudrait en passer par des réformes constitutionnelles, qui permettraient d'adapter l'Europe, et ses politiques, aux réalités de l'après-crise.

L'Europe se trouve donc confrontée à un choix, qu'elle doit trancher rapidement, entre, comme le disait Charles de Gaulle en 1969, "le progrès et le bouleversement".
 »

 

Le journal britannique « The Observer » ajoute le 7 août 2011 : «Les gouvernements auraient dû imposer une supervision adulte sur ce qui n'est, pour de nombreux acteurs financiers, rien de plus qu'un jeu sophistiqué de poker. Mais les gouvernements ont perdu la croyance dans le pouvoir public et dans leur capacité à agir. Ils n'ont pas le moindre repère sur ce qu'ils devraient faire. A défaut, ils s'agenouillent devant la prétendue sagesse supérieure des marchés et se retirent dans le confort moral, en affirmant que la meilleure et la seule chose à faire est d'équilibrer les finances – précisément la plus mauvaise chose à faire dans la tourmente de la crise financière.»

 

 

L’économiste américain Kenneth Rogoff, ancien économiste en chef du FMI et professeur à l’Université d’Harvard a mis les pieds dans le plat : « Le vrai problème n’est autre que l’endettement catastrophique qui touche l’économie à l’échelle mondiale et auquel il sera impossible de remédier rapidement sans la mise en place d’un système de transfert de la richesse des créanciers aux débiteurs, en recourant soit au choix du non-paiement, soit de la répression financière, soit de l'inflation. »

 

 

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 Kenneth Rogoff : au-delà de l'orthodoxie

 

Comme le dit Sterdyniak, cité plus haut : « La bonne réaction serait de se mettre d’accord sur une nouvelle gouvernance européenne acceptable par les peuples axée sur la croissance et le plein-emploi plutôt que sur la réduction de la dette et des déficits à tout prix. »

 

 

Vous avez dit « gouvernance » ?

 

 

Cependant, il faut se méfier de cet appel à la « gouvernance ». Comme l’écrit Isabelle Stengers : « La gouvernance dit bien son nom, elle traduit bien la destruction de ce qui impliquerait une responsabilité quant à l’avenir, c’est-à-dire la politique. Avec la gouvernance, il ne s’agit plus de politique, mais de gestion et d’abord de gestion d’une population qui ne doit pas se mêler de ce qui la regarde. ». Une fois de plus, l’offensive idéologique contre le politique, autrement dit en écartant le peuple de tout processus de décision, en interdisant tout débat sur les mesures proposées.

 

 

Or, l’Europe a besoin d’un gouvernement économique. Tout le monde a l’air d’accord là-dessus, mais personne ne se pose la question  de son fonctionnement, de sa composition, de son contrôle. C’est sans doute cela la démocratie libérale… Aussi, la solution se trouve dans une puissance publique européenne, mais placée sous contrôle démocratique.

 

 

Un exemple que tout le monde a en tête, ce sont les fameuses agences de notation. Elles font la pluie et le beau temps sur les marchés. On ne connaît pas très bien leurs méthodes d’investigations. On ne connaît pas non plus leurs commanditaires. Comme l’écrit « Libération », leur diagnostic de la situation financière des Etats et des entreprises ressemble plus à un pifomètre qu’à un thermomètre. Elles sont manifestement orientées. Ainsi, la dégradation de la notation américaine par Standard & Poors avait des objectifs nettement politiques. Il a d’ailleurs été démontré que la méthode de calcul utilisée aboutissait à de faux résultats. On ne peut pas tolérer que des organismes privés puissent nuire ainsi à l’intérêt général. Des mesures drastiques doivent être prises. On le dit, mais on attend toujours.

 

 

 

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 On n'est pas encore prêt à donner un feu rouge à S & P !

 

 

 

Depuis 2008, de nombreux économistes plaident pour le retour à la séparation des activités bancaires : le crédit et les dépôts doivent être garantis par l’Etat et de l’autre les activités de marché spéculatives, le casino doit être placé sous la responsabilité des seules banques qui s’y livrent. La taille des banques : « Too big to fail » : un constat fait en 2008. Aujourd’hui, la taille des banques s’est encore accrue. Qu’attend-on ?

 

 

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 Goldman-Sachs tower à Jersey City : Too big to fail ?

 

 

Les chiffres sont là, ils sont complètement fous. Les actifs financiers dans le monde représentent environ 220.000 milliards de dollars, soit plus de quatre fois le PNB mondial. Près de 150.000 milliards de dollars sont de la dette sous toutes les formes.

 

 

Quarante ans après le dérèglement monétaire de 1971, voilà les effets d'un système, ayant largué tout repère avec l'économie réelle, où la création monétaire a été abandonnée aux mains de la finance privée, déchargée de tout contrôle des Etats. C’est ce qu’on ose appeler l’orthodoxie ! L'Europe, en la matière, a poussé l'orthodoxie au rang de beaux-arts, en désignant une banque centrale privée de la capacité d'être prêteur en dernier ressort, c'est-à-dire de pouvoir acheter directement la dette émise par les Etats.

 

 

La véritable révolution

 

 

La véritable révolution est de changer tout cela. Les peuples commencent à se soulever. Cela peut être plus ou moins efficace. On le voit en Israël, le gouvernement belliciste et ultralibéral  - les deux vont souvent ensemble – de Netanyahu doit reculer devant les indignés. Les émeutes de Londres sont un exemple. Si objectivement elles ne sont pas la conséquence de la seule contestation, si elles relèvent aussi du heurt avec un monde parallèle vivant dans le « non droit », ou plutôt dans des règles différentes dictées le plus souvent par l’économie parallèle – prostitution et deal de drogue – elles sont le fruit d’une société en pleine déliquescence, du colossal échec du néolibéralisme. Mais, elles ne mènent à rien, sinon au cycle provocation – répression qui ne fait que renforcer le totalitarisme. Les « indignés » ? C’est bien, mais cela reste marginal – sauf, sans doute, en Israël – et sans assise populaire réelle.

 

 

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 Les indignés en Israël : vers une révolution ?

 

 

Une révolution implique de changer de classe dirigeante, mais aussi de système. On le voit avec le printemps arabe. Il est inachevé car dans deux cas, il a réussi à « dégager » les tyrans, mais le système, lui, est toujours en place.

 

 

D’autres dirigeants, certes, mais c’est surtout le système qu’il faudra renverser et remplacer pour plus de liberté, plus d’égalité. Sans ces deux objectifs, cela reste une révolution incertaine.

 

 

Pierre Verhas

 

 

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11 août 2011 4 11 /08 /août /2011 16:25

Le mois d’août 2011 restera sans doute dans les mémoires. Il connaît une crise boursière d’une ampleur inégalée, un crime sans précédent en Norvège et des émeutes d’une gravité extrême en Grande Bretagne.

 

 

Ces événements sont liés et ils traduisent un malaise profond et les débuts d’un bouleversement radical. Rappelons-nous la Tunisie. C’est la misère qui a soulevé le peuple. Tout a commencé par un sacrifice : le jeune marchand ambulant Mohamed Bouazizi s’immole par le feu pour dénoncer l’injustice. Un peuple entier se révolte et renverse son dictateur.

 

 

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 Mark Duggan n'est pas Mohamed Bouazizi, mais ils ont des points communs...

 

 

En Grande Bretagne, c’est un jeune homme de 29 ans, Mark Duggan, qui a été tué jeudi 4 août lors d’un échange de tirs, dans des circonstances pas très claires avec la police dans le quartier nord de Tottenham. C’est le déclencheur ! Une manifestation le samedi 9 août réclame « justice » et tourne à l’émeute. Par après, plusieurs quartiers de Londres s’embrasent. La situation devient insurrectionnelle et incontrôlable. Le Premier ministre, le conservateur David Cameron, écourte ses vacances et tient un discours ultra sécuritaire en augmentant considérablement les forces de police sur le terrain. Le feu se répand dans les principales villes anglaises : magasins, voitures, et même immeubles d’habitations brûlent. Du jamais vu, puis les choses se calment quelque peu. L’épuisement et le quadrillage policier finissent par produire leurs effets.

 

 

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 David Cameron : rien que le sécuritaire

 

Cependant, rien n’est résolu, tout peut reprendre demain et chacun le sait. L’Angleterre vit sur un volcan qui peut se réveiller à tout moment. Or, dans cette actualité agitée, la mémoire s’étiole. Il y eut des signes avant-coureurs et pas seulement en Grande Bretagne. Comme le rappelle le site « Mediapart », « Il y a eu, depuis janvier et un peu partout dans le monde, un petit millier d'événements de gravité diverse, qui ont des caractères communs d'affrontements entre les gens, les forces de police et les États. De ce point de vue là, les émeutes de Londres s'inscrivent dans l'air du temps. »

 

 

On peut épiloguer pour savoir si ces émeutes sont de la voyoucratie ou l’expression d’un malaise social, ou encore le dépit de communautés étrangères rejetées. La réalité est que depuis quelques années, dans un grand nombre de pays, ce phénomène est récurrent et que l’on refuse d’en analyser sérieusement les causes.

 

 

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Les émeutes urbaines en Angleterre traduisent un malaise social majeur.

 

 

La réalité est que la périphérie londonienne devient un cloaque invivable. Lors d’un colloque consacré à la pauvreté organisé par l’association européenne de la pensée libre au siège de la Commission européenne à Bruxelles, en janvier 2011, un professeur de la London School of Economics, David Piachaud, a donné cette image : Si vous prenez le métro du centre de Londres dans la direction du site olympique, chaque fois que vous passez une station, vous perdez un an d’espérance de vie !

 

 

Comme dans la banlieue parisienne, comme dans les « quartiers » à Bruxelles, comme dans toutes les villes d’Europe, rien n’est fait pour améliorer les choses.

 

 

Il y a d’abord les politiques d’austérité imposées par la dictature des marchés financiers et des banques qui grèvent les budgets sociaux, pire, qui détruisent l’Etat social, fruit de longues luttes sociales qui est la marque même d’une civilisation où la justice prend pour la première fois dans l’histoire une dimension sans pareil. Va-t-on laisser détruire cela, au nom des sordides intérêts d’une minorité ? Ensuite, les banques contrôlant pratiquement toute l’économie depuis l’énorme pouvoir qu’elles ont prises grâce à la crise financière, rendent très difficile la mise en œuvre de politiques de lutte contre la pauvreté.

 

 

La débâcle financière a déclenché une offensive idéologique dont l’objet est la suppression de l’Etat providence et l’affaiblissement jusqu’à leur disparition des organismes publics. On s’aperçoit d’ailleurs que la capacité des Etats à influencer le cours des choses s’amoindrit. On vient de le voir pour l’Euro où les sommets européens successifs n’ont servi à rien et les fameuses agences de notation mènent la danse. Les responsables politiques n’ont plus que leurs yeux pour pleurer. Un autre symbole de la déliquescence de l’Etat est la constitution de groupes d’autodéfenses privés qui se substituent aux forces de police avec l’approbation tacite du pouvoir conservateur. Il s’en réjouit même : les gens se prennent en charge, ce n’est plus l’Etat qui doit les protéger. C’est là toute l’idéologie !

 

 

 

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Des groupes d'autodéfense se substituant à la police : c'est ce que veulent les conservateurs.

 

 

Ensuite, il y a la généralisation des politiques sécuritaires et autoritaires. Le drame du 11 septembre 2001 a servi de prétexte à l’adoption du « Patriot Act » aux Etats-Unis qui, sous prétexte de « guerre contre le terrorisme », a considérablement retreint le champ des libertés publiques et la sécurité des individus. La plupart des autres Etats ont suivi dans le même sens. D’ailleurs, chaque fois que les forces de l’ordre ne parviennent pas à rétablir la paix civile, elles se proposent à restreindre les droits. Ainsi, quid du secret des communications téléphoniques quand la police anglaise veut pouvoir décrypter tous les SMS transmis via des Blackberry ?

 

 

 

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Le Blackberry : le Big Brother des émeutiers...

 

 

Le 30 juin, il y eut à Londres une manifestation monstre contre l’austérité imposée par le pouvoir conservateur. Elle s’est terminée par des affrontements, ce qui est rare en Angleterre. Auparavant, il y eut des mouvements d’étudiants protestant contre l’énorme augmentation des minervaux et qui s’achevèrent par la mise à sac du siège du parti conservateur. Du jamais vu, là aussi.

 

 

 

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 La manifestation de Londres du 30 juin 2011 contre l'austérité : du jamais vu !

 

 

Du jamais vu, c’est aussi le plan d’austérité de Cameron à côté duquel la période Thatcher fut un paradis…  Et « Mediapart » d’ajouter : « On a là, sur différents fronts sociaux, une incapacité à tenir un dialogue politique de la part du pouvoir – ou une volonté, peut-être, de ne pas le faire – qui conduit les gens à se faire entendre autrement. Ce qui est pour l'instant un phénomène assez européen et qu'on ne retrouve pas ailleurs, c'est la séparation des choses. Il y a, d'un côté, des étudiants qui se sont affrontés avec la police pour s'opposer aux réformes universitaires britanniques et, d'un autre, les émeutes de ces trois derniers jours. Ces deux événements apparaissent encore, subjectivement et politiquement, au Royaume-Uni, comme des phénomènes séparés. Ce qui n'était pas le cas en Tunisie, en Égypte ou au Sénégal. Dans ces pays-là, une jonction s'est faite entre la jeunesse populaire la plus pauvre et la jeunesse plus aisée. »

 

 

En effet – et c’est la faiblesse du mouvement des « indignés » – il n’y a rien de commun entre les jeunes étudiants et même les jeunes chômeurs qualifiés et les jeunes des « banlieues » et « quartiers » totalement marginalisés, quasi illettrés,  à la merci des dealers, sans aucun espoir, si ce n’est une société parallèle en conflit constant avec la société « légale », elle-même en déliquescence.   

 

 

 

 

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 Les émeutes de Londres et les indignés (ici à Paris) : jusqu'à présent, pas les mêmes méthodes.

 

 

L’arrogance des conservateurs au pouvoir un peu partout cache mal ce cuisant échec. Ils ont voulu détruire l’Etat, ou plus exactement marginaliser le peuple, au profit d’une classe à la richesse et aux pouvoirs exorbitants. Mais tout cela est assis sur du sable. Les pouvoirs sont limités lorsqu’ils ne parviennent pas à contrôler une partie importante de la société. La richesse repose sur les artifices de la spéculation et est donc fragile.

 

 

Le pouvoir conservateur vacille. Il en est d’autant plus dangereux.

 

 

Pierre Verhas

 

 

Prochain article : La révolution incertaine : II. La débâcle financière annonce une révolution, mais laquelle ?

 

 

 

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28 juillet 2011 4 28 /07 /juillet /2011 16:19

J’ai attendu avant d’évoquer la tragédie norvégienne. Il y a tant de questions sans réponses qu’un commentaire basé sur la seule émotion eût été malvenu. D’ailleurs, combien de doctes analyses, avis, opinions péremptoires ont été émis depuis les attentats du 22 juillet ? Comme d’habitude, en pareilles circonstances, ils ne font qu’ajouter à la confusion et satisfaire le narcissisme de leurs auteurs.

 

Partons avec ce que l’on sait : Andreï Behring Breivik est un jeune homme issu de la bourgeoisie d’Oslo. Son père était diplomate, sa mère infirmière. Ses parents se séparèrent quand il avait un an. Il fut éduqué par sa mère. Il ne connut guère de soucis matériels, bien que n’étant pas particulièrement riche. C’était un garçon solitaire, timide et secret.

 

 

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Andreï Behring Breivik : ce jeune "BCBG" est un monstre !

 

 

Son premier engagement politique fut en 1999 au  Parti dit du Progrès, le parti d’extrême droite anti-immigration - cessons « l’euphémisation » : cela s’appelle l’extrême-droite et non le « populisme », terme qui tend à confondre l’extrémisme avec le peuple – qui  a obtenu 20 % aux dernières élections norvégiennes. C’est une formation similaire à celle de Geert Wilders aux Pays Bas. En France, Marine Le Pen tente de transformer le Front national en un parti « respectable » débarrassé de ses oripeaux néonazis et antisémites, en s’inspirant des Nordiques. Cependant, si on relit l’histoire, c’est ainsi que les fascistes ont réussi à s’imposer dans le paysage politique…

 

 

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Andreï Breivik franc-maçon. Oui et alors ?

 

C’est donc baigné dans cette culture du rejet de l’autre, et particulièrement du musulman, que Breivik commence son parcours politique jusqu’en 2006 où il quitte le Parti dit du Progrès qu’il estime trop « mou ». Il se dit « conservateur » et « chrétien ». Il est initié dans une Loge maçonnique à Oslo. Cela n’a rien de surprenant puisque la Franc-maçonnerie norvégienne pratique le rite dit suédois qui est déiste et chrétien. Mais, elle ne prône certainement pas le rejet de l’autre. Aussi, ceux qui cherchent à lui faire porter le chapeau, commettent une grave erreur. Breivik achète en 2009 une exploitation agricole où il prétend vouloir faire de la culture « bio ». C’est sous cette couverture que Breivik a pu acquérir 6 tonnes d’engrais qui contiennent les ingrédients nécessaires à fabriquer des explosifs. Il est également inscrit dans un club de tir, ce qui lui permit d’acquérir en toute légalité des armes à feu.

 

Sans doute, prépara-t-il son coup dès son départ du  Parti dit Progressiste, en 2006. Il entretint, via Internet, des relations avec différents groupuscules et personnages d’extrême-droite un peu partout en Europe et même en Belgique. Cependant, il ne semble pas qu’il ait fondé ou fait partie d’un réseau. Certes, Breivik s’inspira des propos de ses « cyber-relations » mais il se conditionna lui-même et mit rationnellement au point son projet meurtrier.

 

Andreï Behring Breivik, s’il a conçu et élaboré lui-même son funeste projet, n’était pas un homme libre. Il s’est enfermé dans le carcan de ses idées de croisade contre une supposée invasion islamique et le multiculturalisme destructeur de « notre » civilisation. Quand on lit des extraits de son fameux manifeste de 1.500 pages (excusez du peu !), il lance des affirmations souvent étayées de fausses informations ou de statistiques exagérées ou fantaisistes. Il n’a en rien vérifié ses sources. Il n’a soumis à la critique aucune des données sur lesquelles il se base. Il les exploitait – et peut-être même les trafiquait – dans le seul but d’étayer ses affirmations. En cela, son esprit n’était pas libre, puisqu’il se soumettait lui-même à une dogmatique, en l’espèce l’islamophobie, le rejet du multiculturalisme et, en outre, avait une fixation sur ce qu’il appelait le « marxisme culturel ».

 

Cela constitue les faits. Quel est le contexte ? On parle d’un climat calme et d’une démocratie exemplaire en Norvège. Cela n’est pas si évident. Certes, la Norvège a été moins atteinte par la crise que les autres pays scandinaves grêce à son pétrole off shore. Il convient cependant de noter que tous les spécialistes craignent que ces réserves soient en train de s’épuiser. On pense en effet que le fameux « peak oil » (le pic pétrolier) est déjà atteint.

 

La sociale démocratie scandinave, comme les sociales démocraties de l’Europe occidentale,  a affaibli l’Etat providence, dès le début des années 1990. Dès lors, les sentiments anti-migrants et anti-gauche se sont accrus dans des larges portions de la classe laborieuse appauvrie et de la classe moyenne dont les skinheads constituaient les éléments les plus durs. Ils étaient ce qui restait du renouveau du néonazisme des années 1990. C’est pour répondre à ce renouveau que la gauche suédoise a créé en 1995, Expo, un magazine contre le racisme.

 

 

En Norvège les skinheads se muèrent en groupes comme les Boot Boys qui passaient leur temps à arpenter les rues en vue de faire des « ratonnades ». En 2002, trois Boots Boys ont tué Benjamin Hermansen, un garçon de 15 ans. Quand cela est arrivé, le journal Dagsavisen a écrit : « Ceci devrait ouvrir les yeux des autorités et de tous ceux qui ne veulent pas reconnaître l’existence du nazisme et du racisme en Norvège ». Le Centre contre le Racisme d’Oslo note qu’à la fin des années 1990, il y a eu dans le pays presque deux mille incidents racistes en partie dus à la rhétorique du Parti dit Progressiste et bien sûr des sectes nazies. Ce climat n’a cessé de se dégrader en Norvège. Le score de 20 % du Parti dit Progressiste aux dernières élections en est la démonstration. Et comme toujours, lorsque l’extrême-droite connaît des succès électoraux, les groupes néo-nazis marginaux qui en ont été exclus pour préserver sa « respectabilité », deviennent de plus en plus violents.

 

 

Cependant, il y a un hypocrite déni de la bourgeoisie de l’existence du Nazisme et de la manière dont la droite « modérée » tolère et encourage même l’extrême droite. Cela se voit un peu partout en Europe : les nationalistes « respectables » de plusieurs régions, comme les Flamands de la NV-A en Belgique et la Ligue du Nord en Italie s’affichent volontiers avec l’extrême droite. En France, il y a manifestement un rapprochement entre la branche dite de « Droite populaire » de l’UMP et Marine Le Pen. Il y a donc un mélange des genres où l’on ne parvient guère à distinguer les plus extrémistes de celles et ceux qui veulent se donner un vernis de respectabilité.

 

 

Même si Andreï Behring Breivik rejette les skinheads, il n’en prône pas moins une lutte violente dite de « loup solitaire » contre le régime démocratique coupable à ses yeux de trahison. Et c’est manifestement ce climat qui a encouragé la folie meurtrière du personnage.

 

 

Ajoutons aussi que les Jeunes socialistes qui étaient réunis en camp d’été à l’île d’Utøya sont cataloguées très à gauche. Ils prônent, entre autres, le boycott économique d’Israël, une solidarité active avec les Palestiniens, une lutte sans merci contre le fascisme renaissant et aussi une société réellement conviviale en Norvège, sans exclusion. Toutes choses devant profondément déplaire à un individu comme Breivik.

 

 

Que conclure à ce stade ?

 

Toute pensée d’exclusion engendre la violence. En prônant,  comme étant la solution à nos problèmes, le rejet de l’autre, on en fait un coupable et ce coupable doit expier. Un exemple : voici un an, Nicolas Sarkozy prononça son désormais fameux discours de Grenoble où il fustigea les Roms et prôna même des peines particulières pour des naturalisés Français. Il ébranla ainsi les bases de l’édifice républicain et provoqua une vague de violences. Le président français a généré la violence et il a stigmatisé la communauté des Roms. Le résultat est qu’il y a aujourd’hui beaucoup plus de Roms en France que l’année dernière.

 

Si les « officiels » prônent donc l’exclusion, cela aura forcément des conséquences néfastes et, surtout, cela provoquera un climat délétère, propice à l’épanouissement de ces idées délirantes.

 

 

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Nicolas Sarkozy, Angela Merkel, David Cameron :

des conservateurs aux idées dangereuses

 

 

Un autre aspect est le « multiculturalisme ». Autant, je ne pense pas qu’il soit une bonne solution à la vie commune entre populations d’origines diverses, autant, son rejet virulent par les principaux leaders conservateurs européens comme Angela Merkel – le « multikulti », c’est fini ! – Nicolas Sarkozy et David Cameron est non seulement odieux mais encourage aussi les extrémistes.

 

Evitons toutefois de tomber dans le piège de considérer toute critique du multiculturalisme comme étant d’inspiration fasciste. Le droit à la critique est essentiel en ce domaine comme en d’autres, surtout dans les circonstances actuelles.

 

 

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Le peuple norvégien rend hommage aux vicitimes des attentats : au-delà du chagrin, une prise de conscience.

 

 

Enfin, espérons que l’affaire Breivik ait les mêmes effets que l’affaire Dutroux –  qui a ouvert les yeux sur le crime de pédophilie - : éveiller une prise de conscience du danger mortel des idées de rejet de l’autre.

 

 

Pierre Verhas

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22 juillet 2011 5 22 /07 /juillet /2011 14:05

Du grand art, il faut le reconnaître ! Le parti chrétien flamand, le CD&V, le parti du Premier ministre Leterme, mais aussi du Ministre – Président du gouvernement flamand, Kris Peeters,  et surtout le grand perdant des élections du 13 juin 2010, a joué sa dernière carte de main de maître.

 

 

 Leterme_Albert.jpg

Albert II et Leterme s'entendent très bien !

 

 

Première étape : Le CD&V laisse faire et encourage même les nationalistes flamands de la NV-A qui finissent par bloquer les négociations pour la formation d’un gouvernement. Le formateur finalement désigné par le Roi, le socialiste francophone Elio Di Rupo, présente sa démission. Albert II laisse sa décision en suspens.

 

Deuxième étape : les négociations reprennent entre sept partis – les quatre partis francophones et trois des cinq partis flamands – la NV-A étant exclue, mais le CD&V refuse de venir à table, car il déclare haut et fort qu’il ne gouvernera pas sans la NV-A. Nouveau blocage.

 

La fête nationale approche à grand pas – le 21 juillet – et il serait de bon ton de voir apparaître une petite lueur d’espoir entre deux nuages de saison. Les médias dramatisent la situation. On attend le discours du Roi, comme celui du Sauveur ! Suspense.

 

 albertII_discours.jpg

Un discours et une dramatisation bien montés

 

 

Troisième étape : le discours d’Albert II – en réalité rédigé sous la direction du Premier ministre Leterme – est diffusé en boucle dès le 20 juillet à 13 heures. Dramatisation : le Roi craint la catastrophe, il se réfère à un constitutionnaliste anglais qui prétend qu’il a le droit « de mettre en garde ». Ce qu’il fit, levant un doigt sévère.

 

L’opinion publique est remontée. En réalité, il n’y a personne au sérail qui est réellement impressionné. Mais, devant une opinion publique désemparée, la classe politique se doit de faire croire qu’elle réagit. Coup de théâtre bien monté : le CD&V fait semblant d’accepter de négocier sans la NV-A.

 

Quatrième étape : le jour de la fête nationale, après le Te deum qui montre combien la Belgique est un Etat laïque, après les flons flons du défilé, les négociateurs reprennent leur boulot avec le CD&V qui s’était d’abord fait quelque peu prier pour faire monter la sauce, et puis, à la sortie, après six heures de palabres, c’est la confusion. Di Rupo se rend chez le Roi. Sa mission est confirmée : on négocie à huit, donc sans la NV-A, le premier parti de Flandre. En prime, le Sire accorde trois semaines de congé à nos excellences épuisées. Il pourra enfin se rendre dans son « çà m’suffit » provençal.

 

 

 

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Elio Di Rupo au Te Deum : la Belgique laïque...

 

 

La boucle est bouclée. Ah oui ! On oubliait. Bien sûr, le tout sera accompagné des réformes socio-économiques « indispensables » - en clair un plan d’austérité – qu’on tentera de faire avaler avant la rentrée.

 

 wouter_beke01.jpg

Wouter Beke (le président du CD&V) aime bien se faire prier : 

il sait qu'il est le maître du jeu.

 

 

Résultat : out la NV-A. Pour faire avaler cela aux partis flamands et en particulier au CD&V qui joue sa survie, il faudra que les francophones fassent toutes les concessions aux Flamands : scission de BHV sans ou avec le minimum de compensations – on se tait dans toutes les langues nationales à ce sujet – une communautarisation partielle et le renforcement des lois linguistiques à Bruxelles, le transfert de compétences fédérales aux régions et la révision de la loi de financement au seul bénéfice de la Flandre.

 

Les francophones ne doivent se faire aucune illusion : les quatre partis flamands qui sont restés à la table ne reculeront pas d’un pouce, sinon la NV-A  ferait un raz de marée en cas d’échec.

 

Donc, après les vacances, énième session : et là, cela passe ou cela casse. Il y a en plus, un hic : au plus les élections communales d’octobre 2012 approchent, au plus rigides se feront les négociateurs.

 

Gageons que cela va encore se casser la figure à moins qu’une des parties – c’est-à-dire la francophone – baisse le pantalon.

 

Comme l’écrit la « Libre Belgique » : « Au 404eme jour après les élections, chacun est donc d'accord pour souligner l'importance de l'accord intervenu ... sur une méthode de travail. »

 

Leterme et l’establishment ont tenté un coup.

 

Bien essayé, mal réussi !

 

Pierre Verhas

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20 juillet 2011 3 20 /07 /juillet /2011 10:40

Le professeur Jacques Brotchi, éminent neurochirurgien, sénateur et conseiller communal à Uccle lez Bruxelles, importante personnalité de la communauté juive de Belgique, a démissionné de ses fonctions à l’Université Libre de Bruxelles (ULB).

 

 

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Le professeur Jacques Brotchi a tort de démissionner.

 

 

Il y dénonce les dérives antisémites qui se manifestent par trop souvent en cette Alma mater.  En effet, les dérapages au cercle des étudiants de l’école Solvay ([1]), sanctionnés depuis, l’invitation à un débat de l’humoriste Dieudonné, un baptême d’étudiants  dont le thème était un check point de Tsahal dans les territoires, sont autant de manifestations qui, dans l’esprit du professeur Brotchi, cachent mal un antisémitisme latent.

 

Que dire ?

 

Depuis plusieurs années, l’ULB s’est ouverte, à raison, aux étudiants issus de l’immigration musulmane. Il est dès lors évident que les conflits qui secouent le Moyen Orient suscitent débats en son sein. Il serait d’ailleurs contraire au principe du Libre Examen, pilier sacré de l’ULB, de mettre des entraves aux controverses surtout liées au conflit israélo-palestinien, qui se muent trop souvent en affrontements – parfois violents – entre Juifs et Musulmans.

 

Les Juifs sont très critiques à l’égard de ces débats. En partie à juste titre : en effet, tirant prétexte des interventions violentes et inqualifiables des forces armées israéliennes, certains intervenants en profitent pour y exprimer leur profond antisémitisme. C’est sans conteste le cas de l’humoriste Dieudonné, qui fut invité à un débat à l’ULB et qui s’affiche ouvertement avec le négationniste Faurisson et avec l’écrivain antisémite Paul Eric Blanrue ([2]), proche du président iranien Ahmadinejad. Feu Sam Braun (1927 – 2011), médecin, victime de la rafle du Vel d’Hiv, rescapé d’Auschwitz, fondateur du Cercle « Mémoire & Vigilance », décédé récemment, écrivait à l’attention de Dieudonné : « La haine du Juif que vous avez viscéralement accrochée au plus profond de vous-même, à défaut de l’être sur un cœur qui ne semble plus battre dans votre poitrine, cette haine que vous déversez sous le prétexte que vous respectez la liberté d’opinion, cette haine vous obscurcit la vue et la raison. » Ces propos ne sont pas excessifs !

 

 

 Sam-Braun2.jpg

Sam Braun a dénoncé inlassablement le négationnisme.

 

 

Cependant, il est inacceptable de prendre prétexte de l’antisémitisme de quelques-uns pour éluder le débat indispensable sur le conflit israélo-palestinien. Il n’est pas tolérable de traiter d’antisémite toute personne qui critique la politique israélienne en la matière, ou, même, qui épouse la cause palestinienne. Une Naomi Klein qui milite pour le boycott des produits en provenance des colonies israéliennes en Palestine, un Josy Dubié qui affiche ouvertement sa solidarité avec le peuple palestinien, une Véronique De Keyser, députée européenne socialiste qui a présidé la commission européenne de contrôle des élections à Gaza et qui s’y trouvait lors de l’opération « plomb endurci », ne sont pas antisémites !

 

 

 

 

naomi-klein1.jpg   josy_dubie01.jpg

  Naomi Klein et Josy Dubié ne sont pas antisémites !

 

 

Rappelons ici cette belle mise au point de la députée européenne, touchée au plus profond d’elle-même par la Shoah, puisqu’une partie de sa famille a disparu dans les camps de concentration nazis :

 

« Je dis et redis avec la plus grande fermeté que toux ceux – quels qu’ils soient – qui motivent leurs discours ou leurs actions par la haine des Juifs ou la haine des Arabes sont à renvoyer également dans l’ignominie. La violence, l’exclusion, l’arbitraire n’ont jamais été et sont encore moins que jamais l’apanage d’une culture, d’une civilisation, d’une nationalité, d’une religion. Ils appartiennent à la face sombre de l’humain et, malheureusement, c’est cette face sombre qui risque aujourd’hui de prendre le pas sur la raison et de la soumettre. Au bénéfice de quoi ? De qui ? Il est intolérable de faire des manifestations contre la violence à Gaza des tribunes pour la haine, pour le rejet de l’autre et pour le racisme. Récupérer ces événements et l’actualité qui les motive, instrumentaliser le refus de la guerre, de la mort des enfants, des innocents et à travers eux de la justice et du droit, au profit d’intérêts partisans est également intolérable. Le respect dû à la mémoire des victimes de toutes les barbaries, de tous les pogroms, de tous les génocides, de toutes les déportations, de toutes les exterminations au nom de la supériorité de l’un sur l’autre, ne peut souffrir de tels amalgames. L’histoire ne sert-elle donc à rien, sinon qu’à être niée et revisitée par ceux qui ne s’en sentiraient pas les maîtres ? Pas plus que nous ne pouvons accepter que des factions extrémistes manipulent des populations civiles, leur détresse et leur foi religieuse pour les prendre en otage de leurs ambitions, nous ne pouvons accepter que pour justifier la disproportion d’une guerre, certains abritent leur indignité derrière le bouclier de la Shoah. »

 

Traiter, sans raison, quelqu’un d’antisémite est une insulte. L’insulte est trop fréquente dans ce débat. Un des insultés est Stéphane Hessel, rescapé des camps de concentration, d’origine juive, qui fait l’objet d’une campagne aussi méchante qu’odieuse parce qu’il a écrit dans sa plaquette « Indignez-vous ! » : « Que des Juifs puissent perpétrer eux-mêmes des crimes de guerre, c’est insupportable. Hélas, l’histoire donne peu d’exemples de peuples qui tirent les leçons de leur propre histoire ». Où est l’antisémitisme dans ces propos ? N’est-ce pas plutôt la question posée par l’ancien rédacteur de la Déclaration Universelle des Droits de l’homme qui est gênante pour les tenants d’une répression aveugle ? Rappelons-nous aussi le sociologue Edgar Morin qui fut condamné – et plus tard réhabilité – pour de soi-disant propos antisémites, parce qu’il avait marqué sa solidarité avec la cause palestinienne. Et il y a tant d’autres cas. C'est l'expression du fanatisme.

 

 

 stephane-hessel_veronique_de_keyser.jpg

Stéphane Hessel avec Véronique De Keyser : plus qu'une communauté de pensée, une solidarité.

 

 

Dans le même ordre d'idées, tenir des propos antisémites sous le couvert d’une fausse solidarité avec le peuple palestinien est insupportable. Ces gens salissent ce qu’ils prétendent défendre. C'est du fanatisme. 

 

Le fanatisme d'où qu'il vienne, doit être combattu avec la plus grande vigueur.

 

Revenons à un débat libre, sans a priori, de part et d’autre. La haine ne mène qu’à l’échec.

 

Mais pour débattre, il faut être présent. En claquant la porte, comme l’a fait le Docteur Brotchi, on laisse le terrain à l’adversaire.

 

En cela, vous avez commis une erreur, M. Brotchi.

 

Pierre Verhas



[1]Dérapages dénoncés dans ce blog le 25 mai 2011 : http://uranopole.over-blog.com/article-la-banalisation-74703464.html

[2] Auteur, entre autres, de l’ouvrage « Sarkozy, Israël et les Juifs » (éd. Oser dire, Embourg, Belgique, 2009) qui est une compilation de « copiés-collés » de textes sur les relations étroites qu’entretient Sarkozy avec les milieux sionistes. L’auteur a peine à camoufler son antisémitisme qui apparaît sur son site « Le Clan des Vénitiens ».

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18 juillet 2011 1 18 /07 /juillet /2011 16:13

Le Commissaire européen chargé des affaires sociales et d'emploi, le Hongrois László Andor,  a tenu à se démarquer de ses collègues en estimant «insoutenable» les mesures d'austérité « qui ne sont manifestement pas efficaces», et en appelant à partager plus équitablement  la charge de la dette à travers l'UE.

 

 

Réunissant les journalistes à Bruxelles le jeudi 14 Juillet, László Andor a exposé ses objectifs politiques durant la présidence polonaise de l'UE, et en a profité pour prononcer une  sévère critique de la politique de mise en place de mesures d'austérité au fur et à mesure de l’aggravation de la crise financière.

 

 

 

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 László Andor : un "village gaulois" dans la Commission ?

 

Il a déclaré que la crise  provoquait un dilemme pour les décideurs, les forçant à choisir entre le financement par emprunt et les règlements financiers d'une part, et les politiques sociales et de l'emploi, de l'autre.

 

 

L'austérité : cela ne fonctionne pas !

 

 

Le Commissaire qui est socialiste et économiste a déclaré qu'il était clair que les pays débiteurs ne peuvent pas assumer le coût de la restructuration seul, ajoutant: « Cette approche n'est pas viable car elle implique que les États membres individuellement peuvent sortir de cette crise, rien qu’en imposant l'austérité Cela, tout simplement, ne marche pas ! »

 

 

Andor a ensuite déclaré que la stratégie aurait pu fonctionner si l'Europe avait renoué avec la croissance, apportant rapidement la confiance des investisseurs dans son sillage. Mais son message était clair : les programmes d'austérité – que son collègue, le Commissaire aux Affaires économiques, le finlandais Olli Rehn, a défendu avec force – ne peuvent pas fonctionner. Il a ajouté: «Croire que l’’austérité est  le seul moyen de redressement pour un Etat n’est pas réaliste. »

 

 

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 Le Finlandais Olli Rehn, Commissaire aux affaires économiques : l'orthodoxie

 

 

L'UE et le FMI ont exigé que  la Grèce adopte un plan d'austérité sur cinq ans - avec € 28,6 milliards d'épargne, et l’adoption des principales lois d'application des réformes structurelles et la fourniture de l'état des ventes d'actifs - afin de garantir une tranche € 12 milliards d'aide ce mois-ci.

 

 

Andor, seul contre tous : un "village gaulois " ou le début d'un changement au sein de la Commission ?  

 

 

«Nous devons trouver un moyen commun  de financer la dette, ce qui sera significatif pour les marchés et nous devons aussi regarder les deux faces de la médaille». La nécessité de développer des solutions communes de financement de la dette, en échange d’une meilleure coordination des réformes internes. Mais  nous sommes loin de l’équilibre en ce point et nous sommes loin d'une solution définitive. » a conclu le commissaire.

 

 

Les propos du  Commissaire Andor et son programme de Commissaire aux Affaires sociales et de l’emploi sont en phase avec sa pensée socialiste, mais il se trouve être minoritaire au sein de la Commission. Son intervention arrive cependant à un bon moment : juste avant le sommet sur la dette grecque du 21 juillet, le sommet de la dernière chance.

 

 

PV

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17 juillet 2011 7 17 /07 /juillet /2011 21:07

Qu'on pourrait aussi intituler « suite de « La faute à l’Euro ? »…

 

Les économistes à la trappe

 

Baudouin Dubuisson, économiste entrepreneur de tendance chrétienne, ancien patron des patrons wallons, ancien conseiller de Philippe Maystadt, ex-ministre belge des finances, actuel directeur de la Banque européenne d’investissement, pas un de ces vilains gauchistes invétérés, donc, a pondu un bouquin : « Le naufrage des économistes » (éditions avant-propos, 2011) qui ne va pas dans le sens de l’orthodoxie néolibérale ambiante. Il a donné ce week-end une interview au quotidien économique belge « L’Echo » où il n’est pas tendre envers ses consœurs et confrères. C’est une véritable leçon !

 

« Depuis août 2007 [le début de ce qu’on a appelé la « crise financière »], l’économie occidentale semble bloquée. Les problèmes sont si complexes que le moindre changement fait peur (…). Pour illustrer cette impasse, les économistes ont trouvé un nouveau mot : « systémique ». Ils ont découvert le mot mais pas encore sa signification profonde. Loin d’être unanimes et trop souvent accrochés à des hypothèses qui ne se vérifient pas, beaucoup d’experts sont perdus. Ils envisagent des solutions qui sont tout sauf systémiques. »

 

En clair, l’imagination et le courage ne sont pas au pouvoir chez les économistes !

 

Quelle en est la raison ? Pour Dubuisson : « Les années Friedman ont occulté le dérapage progressif et global de l’économie mondiale. Le nez sur les indicateurs partiels et des modèles réducteurs, les économistes n’ont pas vu le monde changer. Emportés par leur volonté de donner à leur domaine de prédilection ses lettres de noblesse scientifique, ils ont cherché à faire une science « dure » au moment précisément où les sciences découvraient le hasard et l’incertitude. Surtout, ils n’ont pas validé leurs concepts théoriques en les confrontant à la réalité et leurs modèles ont favorisé l’émergence d’une finance mondiale toute puissante. »

 

Autrement dit, si leurs querelles se limitaient au terrain clos des universités, cela n’aurait guère d’importance, mais ces économistes imprégnés du dogmatisme ultralibéral ont présenté des modèles que l’on a appliqués.

 

Ce qui fait dire  à Baudouin Dubuisson : « L’erreur principale consiste à confondre économie et finance. De Smith à Keynes, les économistes ont toujours considéré que la monnaie devait être neutre et que la masse monétaire devait correspondre aux besoins de l’économie. Le tournant s’est produit en 1971, avec l’inconvertibilité du dollar. À partir de là, on a commencé à faire tourner la planche à billets. En 1990, la masse monétaire représentait 6 % du PIB mondial. Aujourd’hui, elle atteint 23 % du PIB mondial. Autrement dit, il y a une masse excédentaire de 9.000 milliards de dollars sur la planète. Or, quand il y a trop d’argent en circulation, on ouvre la porte à la spéculation et on renforce le rôle des intermédiaires financiers. (…) Dégager, comme y parviennent les métiers de la finance, une rentabilité supérieure à celle de l’économie réelle, qu’ils sont supposés servir, est contraire à l’intérêt général. Au lieu d’un moyen, la finance est devenue une fin. »

 

Au passage, notre économiste contestataire n’est guère un chaud partisan de la mondialisation que l’on connaît aujourd’hui. « L’avènement de la mondialisation, il y a 20 ans, a en effet radicalement changé la donne. On évolue aujourd’hui dans un système fermé, ce que l’un gagne, l’autre le perd. Dans un système fermé, une entreprise de taille mondiale comme Microsoft, Rio Tinto ou Mittal, peut maîtriser le marché. Or, une économie concentrée aux mains de quelques acteurs est moins résiliente, car sa capacité de rebondir est limitée. »

 

Quelles solutions préconise-t-il ?

 

« Il conviendra tôt ou tard de limiter la taille des banques pour restaurer une concurrence efficace, de réorienter les capitaux vers l’économie réelle, en disciplinant leur système de rémunération et, pourquoi pas, en instaurant un impôt progressif sur leur bénéfice ou sur leur budget de publicité… Il faudra resynchroniser les systèmes économique et financier, ce qui suppose qu’on sacrifie le dogme de la liquidité absolue, par le biais d’une taxe Tobin par exemple ».

 

Dubuisson ne dit pas quelle autorité est à même de concrétiser ces mesures qui font partie de tous les programmes de la (vraie) gauche !

 

Cette intervention est intéressante et montre que les choses sont en train de bouger. La citadelle dogmatique de l’économie de l’offre et du « tout au marché » commence à se lézarder. Il est temps ! ([1])

 

Décidément, les Allemands ne veulent toujours rien entendre !

 

L’édition électronique de « La Libre Belgique » signale que le patron de la Bundesbank – la banque centrale allemande – a rejeté l'idée d'émettre des euro-obligations garanties par les Etats de la zone euro afin d'aider la Grèce, et douté de l'efficacité d'un allègement de la dette grecque dans le contexte actuel.

M. Weidmann estime qu'avec cette option « les contribuables européens, en particulier allemands, auront à assumer la totalité de la dette grecque » En outre, « Il s'agirait d'un pas important vers une union des transferts, que l'Allemagne a jusqu'à présent écartée à juste titre ».

 

 

Bundesbank_Jes_Weidmann.jpg

 Jes Weidmann, le patron de la Bundesbank : l'égoïsme des "riches"

 

 

Donc, il est clair que les conservateurs allemands ne veulent en aucun cas une solidarité européenne à laquelle ils participeraient. Ils croient, au vu de leur économie relativement florissante, qu’ils pourraient se permettre de voir celles de leurs voisins s’effondrer.

 

 

Dangereuse illusion !

 

 

En attendant, le sommet du 21 juillet est déjà bien compromis.

 



[1] Notons que Baudouin Dubuisson associe l’écologie à l’économie. L’écologie est une dimension indispensable que nous aborderons bientôt.

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15 juillet 2011 5 15 /07 /juillet /2011 10:41

Et c’est reparti ! Voici une nouvelle étape du tour de l’Eurozone, et les chutes y sont aussi nombreuses qu’au Tour de France : la crise italienne et espagnole de la dette souveraine, après celles de la Grèce et du Portugal. Et prochaines étapes : la Belgique, la France, l’Irlande ?

 

La faute à l’Euro ? Un peu trop facile !

 

L’Europe a une fichue habitude : elle met la charrue avant les bœufs On a construit l’Europe du marché unique, sans bâtir l’Europe politique. On a instauré une monnaie unique, sans politique économique commune. Cette erreur est indubitablement une des causes majeures de la crise actuelle, ou plutôt de notre faiblesse à l’égard de la dictature des « marchés ». Cependant, rejeter l’Euro, comme certains le veulent à gauche, comme à l’extrême droite, serait une folie.

 

Un traité de Maastricht vicié au départ

 

Certes, l’affaire était viciée au départ. Le traité de Maastricht et les traités qui ont suivi jusqu’à celui de Lisbonne, contiennent les ingrédients de la crise d’aujourd’hui.

 

 

 traite-de-maastricht.jpg

Le Traité de Maastricht était vicié au départ : sans Europe politique,

il créait la faiblesse de l'Euro. A l'époque, ceux qui le critiquaient étaient

traités "d'anti-européens" !

 

 

-         L’absence d’Europe politique est la première faiblesse de la monnaie unique et la plus importante : la monnaie unique entraîne une seule politique monétaire pour des pays à situations économiques très différentes.

-         L’interdiction à la Banque centrale européenne de prêter aux Etats plonge ses origines dans l’histoire économique de l’Allemagne qui interdisait à la Bundesbank de prêter à l’Etat allemand. C’est une des raisons pour lesquelles les opposants à l’Euro lors des débats sur le traité de Maastricht en 1992, ont affirmé que l’Euro était « un Deutsche mark européanisé ».

-         La Banque centrale européenne est indépendante et ne peut être gérée par les Etats ou une autorité politique européenne. Ni la Commission, ni le Parlement européen n’ont un droit de regard sur la BCE.

-         En plus – et c’est un vice originel datant du Traité de Rome instituant la Communauté économique européenne – la concurrence doit obligatoirement être libre et non faussée, ce qui interdit toute politique économique, qui, par définition, implique de changer les conditions de la concurrence.

-         Enfin, il faut l’accord unanime des 27 Etats membres pour changer le traité de Rome, ce qui est inconcevable dans l’état actuel des choses.

 

Depuis le début de la crise de la dette souveraine en Europe qui a commencé par le point faible – la Grèce – certaines de ces dispositions ont été violées, comme l’interdiction à la BCE de prêter aux Etats membres. Cela augure, qu’en dépit du Traité de Lisbonne, nécessité peut faire loi. Néanmoins, il reste ce qu’il faut bien appeler les « Euro-dogmatiques » qui veulent le respect absolu du Traité, quoiqu’il arrive, notamment la Cour de Justice européenne qui menace de condamner la BCE.

 

On paie très cher la non-Europe

 

Pourtant, c’est la non-Europe que l’on paye, comme déjà écrit sur ce blog. Les négociations au sein du Conseil européen, qu’il s’agisse du Conseil des ministres des Finances ou de celui des chefs d’Etats et de gouvernement se soldent toujours par des compromis boiteux élaborés non pas dans un esprit européen, mais comme accords entre les intérêts divergents de chaque gouvernement national. C’est ainsi que  les plus puissants mènent le jeu dans l’Eurogroupe : l’Allemagne et la France. Il est dès lors impossible, sans une autorité supranationale, de fixer une politique européenne en la matière. Et ce n’est pas le pâlot président du Conseil, Herman Van Rompuy qui va pouvoir imposer quoi que ce soit.

 

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Le palot Herman Van Rompuy ferait bien d'apprendre

à écouter et à décider.

 

 

L’Europe peut et doit se redresser par une politique audacieuse. Les gouvernants, les élites ont montré leur incapacité et ont fait preuve de totale irresponsabilité. C’est la politique de l’immédiat qui domine, alors qu’il faut provoquer les conditions d’un changement radical.

 

La gauche sociale démocrate porte une très lourde responsabilité. À l’époque du traité de Maastricht – au début des années 1990 – elle était au pouvoir dans plusieurs Etats européens. Elle aurait pu rectifier le tir en imposant une autre conception de la monnaie unique, une harmonie fiscale pour limiter la concurrence entre Etats – cela aussi, c’est la « non Europe » - et pour jeter les bases de l’Europe sociale en fixant par exemple, les minimas sociaux, pour éviter – ce qui est tout autant de la « non Europe » – le dumping social qui a mené à des idées aussi saugrenues que la fameuse directive Bolkestein. Il n’est dès lors pas étonnant que la classe de travailleurs se soit détournée de la sociale démocratie.

 

Cependant, la structure européenne est la seule à même de répondre à ces défis majeurs. Mais elles doivent subir une refonte de fond en comble.

 

Pour un changement idéologique

 

Alors, que et comment faire ?

 

Un changement idéologique est indispensable. Depuis les années 1980, les économies capitalistes sont dominées par l’idéologie néolibérale inspirée par la fameuse école de Chicago de Milton Friedman, l’idéologie du « tout au marché » avec l’affaiblissement systématique des Etats par la privatisation des services publics, les dérégulations, voire les attaques violentes contre les pays démocratiques, comme ce furent le cas au Chili de Pinochet et dans l’Argentine de Videla. La complicité évidente de nombreux responsables politiques accroît le pouvoir tentaculaire des multinationales et des organismes financiers internationaux qui finissent par détenir les rênes du pouvoir politique via des institutions supranationales comme le FMI, l’OCDE, la Commission européenne, l’OMC, etc.

 

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Milton Friedman, gourou de l'ultralibéralisme, inspira Reagan.

 

 

La dictature économique prend progressivement la place des démocraties politiques. On s’en aperçoit en Grèce où toute contestation est durement réprimée.

 

Ce nouveau pouvoir économique, s’il est brutal et montre une puissance inégalée, a aussi ses faiblesses. Déjà au XIXe siècle, Karl Marx avait mis en évidence les contradictions du capitalisme et démontra qu’il s’en renforçait. Cependant, tout cela a des limites. La liste des « contradictions » de la politique néolibérale, depuis les années 1980, est impressionnante.

 

 

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Karl Marx mit en évidence

les contradictions du capitalisme.

 

 

Cela a commencé par les crises thaïlandaise et russe à la fin des années 1990, suite à un afflux de capitaux qui furent aussi retirés, une fois les plus-values engrangées. Ce fut ensuite le scandale Enron, cette société qui courtait le gaz et l’électricité, notamment de Californie, était la 8e capitalisation mondiale. Elle pratiquait par des manipulations comptables avec plus de 3000 sociétés « off shore » ! La faillite Enron fut une des causes principales de l’endettement de l’Etat de Californie. C’est une des conséquences de la dérégulation à outrance : commissaires aux comptes corrompus, administrateurs « indépendants » payés par Enron en sous-main, etc.

 

En 2001, c’est la crise en Argentine. Elle est exemplaire (voir encadré en fin d’article). Et enfin, en 2008, la catastrophe des subprimes aux Etats-Unis qui entraîne la crise financière mondiale. Les banques ont investi des « actifs toxiques » dans la plus grande opacité. Et elles se retrouvent au bord de la faillite.

 

Bien sûr, on a appelé les Etats à la rescousse. Pour cela, ils sont bons ! Les banques centrales ont injecté des liquidités pour réassurer le financement bancaire qui était bloqué et, par conséquent, qui entravait les investissements nécessaires à la poursuite de l’activité économique des entreprises.

 

Cette crise a montré la faiblesse des gouvernements occidentaux. Aux Etats-Unis et en Grande Bretagne, on a été – dans les patries du néolibéralisme ! – jusqu’à nationaliser des banques les plus menacées par un dépôt de bilan. En Europe, la Commission européenne s’est mise aux abonnés absents, et chaque gouvernement a dû agir de son côté. Aucune coordination, aucune solidarité. C’est l’incohérence la plus totale, un véritable « Sauve qui peut » sur le Titanic de l’économie libérale mondiale.

 

Un système grippé

 

À tous les niveaux, le système est grippé. Au niveau des banques et des entreprises, il y a des aberrations comme les rémunérations des traders, les « parachutes dorés » de PDG inaptes, les salaires astronomiques de patrons aux pâles résultats. Pire, on a supprimé tout contrôle des risques et les investissements insensés se multiplient. À un échelon supérieur, les banques, les agences de notation, les fameux hedge funds ont un comportement suicidaire. Enfin, sur le plan politique, les gouvernements et les grands organismes internationaux n’arrivent pas à – ou ne veulent pas – coordonner leurs politiques monétaires. Il n’y a aucune lutte contre les paradis fiscaux qui sont une des principales causes des dérives financières du système, dérives à la limite du système mafieux.

 

Aujourd’hui, on continue le n’importe quoi. Les marchés financiers qui, dans la belle orthodoxie néolibérale, devraient être les régulateurs, sont en fait les instruments des banques. Elles sont arrivées à faire plier les Etats les plus puissants – y compris les Etats-Unis – par un contrôle absolu sur les intérêts des prêts aux Etats, qu’elles fixent sur les marchés. Ainsi, les taux diffèrent selon les Etats : aujourd’hui, ils sont de 5,5 % pour l’Italie, 6 % pour l’Espagne et dépassent 15 % pour les Grecs. Pour l’Allemagne, le taux de base est de 2,5%. Autrement dit, on pousse la tête des Etats en difficulté dans l’eau et on alimente les Etats à économie « saine ». Cela ne fait qu’accroître les inégalités.  Et, le meilleur pour la fin, les Etats sont complices. Ainsi, la France a sorti un plan de restructuration de la dette grecque, par lequel les Grecs devront payer quoi qu’il advienne. Ce plan vise-t-il à protéger les Etats « prêteurs », via le Fonds européen de financement ? Non, évidemment, il a pour unique objet de protéger les banques étrangères qui détiennent la dette souveraine des Etats. En effet, les banques françaises détiennent quelque 60 milliards d’obligations grecques. Par exemple, en Belgique, comme en France et même en Italie, Dexia exerce un véritable chantage puisqu’elle détient les avoirs des pouvoirs locaux. Aussi, contribuables à vos poches, aidez les banques !

 

Des pouvoirs politiques faibles et une Europe divisée

 

Il est dramatique que l’on ne tire pas les leçons de tout cela. Après la crise financière de 2008, on était décidé à revoir à la baisse la taille des institutions financières, en vue de les empêcher de déclencher des séismes monétaires. Aujourd’hui, ces mêmes organismes n’ont jamais été aussi volumineux. Ils sont désormais capables d’exercer un chantage sur les Etats qui n’arrêtent pas de plier.

 

Les Etats-Unis sont confrontés à la faiblesse d’un exécutif qui doit en permanence affronter une opposition républicaine qui préfère un crash à un accord avec Obama. L’Europe est confrontée au chantage permanent de Merkel et de Sarkozy qui, pour des raisons différentes, empêchent tout accord au niveau de l’Eurogroupe. Sarkozy est victime de l’effet « Fouquet’s » : il est à la merci des grandes banques françaises qui détiennent un important volume d’obligations provenant des PIGS. Quant à Merkel, c’est plus complexe.

 

 

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Sarkozy sortant du Fouquet's en 2007, où il a été 

remercier ses "vrais" patrons.

  

  

Il y a tout d’abord un facteur psychologique. L’Allemagne a été surprise de voir à quel point l’avenir de la zone Euro dépendait d’elle. Elle a le poids économique le plus lourd dans l’Eurozone. Seule le Royaume uni a une économie plus forte, mais il ne fait pas partie de la zone Euro. Ensuite, Angela Merkel, originaire de la RDA, se méfie de l’intégration européenne et veille à ce qu’il y ait le moins d’Europe possible. Il ne faut pas compter sur Berlin pour faire progresser l’Europe. Paradoxalement, l’Allemagne tient à l’Euro qu’elle a conçu à l’image de l’ancien Deutsche Mark, sinon il n’aurait jamais été accepté par le peuple allemand. Le traité de Maastricht (voir plus haut), c’est l’Allemagne qui l’a voulu. Or, c’est un échec parce qu’en créant l’union monétaire sans union économique, cela ne pouvait conduire qu’à  la catastrophe en cas de crise. Bien des économistes l’avaient d’ailleurs prévu. Or, le gouvernement allemand ne veut en rien modifier les règles établies et qui ont été confirmées dans le traité de Lisbonne. Il veut même imposer le pacte de compétitivité sur la base des critères économiques allemands, ce qui reviendrait à laminer les budgets sociaux de tous les gouvernements de l’Union et provoquer une régression jamais égalée. Il ne faut pas oublier, comme le rappelle Ulrike Gérot, économiste allemande (Libération, 13 juillet) : « L’unification allemande a changé la donne. On est passé de la République de Bonn à celle de Berlin : c’est un autre pays qui a intégré 16 millions d’habitants de l’ex-RDA pas nourris au lait fédéraliste [européen], un pays avec une autre relation à la Chine et à la Russie, un pays qui vit bien la mondialisation, un pays qui a totalement renouvelé ses élites. » Bref, l’Allemagne est le géant économique et politique de l’Europe. La droite chrétienne d’Angela Merkel est allemande avant d’être européenne. Sans doute, le SPD et les Verts ont une autre vision. Mais, en attendant…

 

 

 

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Angela Merkel croit très bien se porter

en dehors de l'Europe.

 

 

Face à cette Europe divisée, les banques sont les maîtres absolus du jeu.

 

Que ce soit l’Allemagne ou la France, ou les plus petits Etats membres de l’Eurozone, le chantage des banques consiste à faire accorder par les Etats une garantie gratuite qui laisse toute latitude aux institutions financières, quitte à mener à la catastrophe. Il est plus que temps de mettre fin à ce fléau.

 

Un énorme jeu de pouvoirs

 

L’Europe n’est pas un bloc monolithique. Les économies méditerranéennes ne sont pas le « fruit de fainéants », mais sont d’une toute autre nature que celles des pays nordiques qui ne sont pas les « seuls travailleurs ». L’industrialisation, l’agriculture, la situation géographique sont différentes. Et s’il convient d’aligner les conditions de vie des populations européennes à un niveau décent, il est bon de conserver cette diversité des économies et de ne pas contraindre la Grèce ou le Portugal, par exemple,  à adopter un système économique similaire à l’Allemagne ou au Danemark. En effet, l’Allemagne, les Pays Bas, l’Autriche ont un modèle industriel exportateur. La France, l’Italie, l’Espagne et les autres sont des pays consommateurs, tirés par les dépenses publiques. C’est la raison pour laquelle l’Euro ne fonctionne pas : les pays nordiques restent compétitifs avec un Euro à 1,5 dollars, tandis que les autres ne le sont plus au-delà de 1,3 dollars. C’est la raison pour laquelle la « non Europe » est une catastrophe et pour laquelle, on n’arrive pas à trouver une solution satisfaisante. On aura beau organiser ou non des sommets et multiplier les réunions de l’Ecofin, la situation ne fera qu’empirer tant qu’il n’y a pas de changements fondamentaux.

 

En outre, il n’y a pas que l’aspect financier, car dans cette crise, on ne retient qu’une dimension en oubliant l’essentiel : relancer la croissance. Ce n’est certes pas avec les politiques d’austérité imposées par les banques que l’on y arrivera.

 

Toute cette affaire est un énorme jeu de pouvoirs à l’échelle mondiale. D’un côté, des gouvernements nationaux, jusqu’au gouvernement US, désemparés, impuissants, incapables de prendre la moindre décision adéquate, de l’autre un système bancaire mondialisé, totalement maître du jeu, jouant d’une stratégie audacieuse mais risquée et dont on peut douter qu’il contrôle sa puissance, avec comme conséquences : des Etats ruinés, des peuples promis à la misère, entraînant un regain de tensions pouvant aboutir à des conflits majeurs.

 

La politique doit prendre le pas sur le capital.

 

Le politique doit reprendre les rênes. Les mouvements populaires qui naissent partout en Europe qui s’appellent « indignés », sont encore dans les limbes, désorganisés, sans structures, donc à la merci des moindres provocations, mais constituent un espoir de renouveau. Ceux-ci doivent s’épanouir.

 

 

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Les indignados espagnols qui ont lancé le mouvement :

encore mal structurés.

 

 

Pour nos pays et pour nos peuples, le besoin vital d’Europe est là. Le seul moyen de stopper l’offensive financière est de transformer en profondeur la BCE en un institut d’émission. Si la Commission a désormais un droit de regard sur les budgets des Etats membres, il est normal d’européaniser les dettes, ce qui rendrait la situation bien plus supportable et couperait l’herbe sous le pied de l’armée des spéculateurs, véritable avant-garde de la haute finance mondiale.

 

Dans certains cas, il faudra accepter le défaut, en attendant. Cela s’est déjà fait (voir l’encadré au sujet de l’Argentine) et ce ne fut pas dramatique, mais cela doit s’accompagner d’une aide à des pays sans ressources propres comme la Grèce, sans pour autant imposer d’insupportables plans d’austérité.

 

Dans l’immédiat, comme le demande ATTAC, il faut faire un audit des dettes souveraines, car il y a une large part de dette illégitime à ne pas rembourser. Cette question de la légitimité est fondamentale. Voici ce que déclare l'économiste Cédric Durand des « économistes attérrés » :  « Comment savoir si elle est légitime, ou pas ? Une part de la dette a certes été contractée par de petits épargnants, par exemple via les fonds de pension. Mais l'autre partie correspond à de la pure création monétaire, par le système bancaire. Des banques et des fonds d'investissement ont dégagé, par l'effet de levier, des moyens financiers colossaux pour acheter cette dette, à partir de rien. L'argent qu'ils ont prêté aux États, au départ, n'est donc pas réel. En revanche, l'argent qu'ils exigent de recevoir en remboursement, lui, existe bien.

Il faut donc déconstruire ce mythe de l'argent qui est dû. La situation est d'une violence ahurissante en Grèce, il faut le rappeler. Quelques chiffres: des revenus ont diminué de 25% en deux ans, un plan de privatisations qui est de 50 millliards de dollars en cinq ans, soit 20% du PIB, c'est un état de guerre économique, le terme n'est pas exagéré, et qui pose la question: jusqu'à quel point continuer ce jeu? Je suis favorable à un moratoire sur le paiement des intérêts de la dette, et à un audit, qui permette de dire quelle dette est légitime, et quelle dette peut être annulée.»

 

En même temps, il est indispensable de neutraliser les agences de notation, ces chiens de garde de la haute finance en fondant un organisme public de contrôle permanent des dettes souveraines et des grands flux financiers, indépendant, nommé et responsable devant le Parlement européen.

 

À ce même Parlement européen, un pouvoir réglementaire doit être instauré en vue de permettre à la BCE d’émettre des Euro-obligations pour réduire l’influence des « marchés ».

 

Il s’agit d’une première étape avant des réformes de structure fondamentales qui seules, pourront donner à l’Union européenne un régime réellement démocratique.

 

Le politique doit prendre le pas sur le capital, c’est une question de survie.

 

Pierre Verhas


 

L'exemple argentin

 

 

La junte de Videla avait laissé le pays exsangue, miné par la corruption. Le gouvernement de Carlos Menem qui lui succéda appliqua une politique ultralibérale drastique : privatisations à outrance, notamment du secteur pétrolier, hausse des taux d’intérêt, libéralisation de l’économie, notamment du secteur agricole. Comme toujours, au début, les « thérapies » néolibérales donnent des résultats spectaculaires. Le pays de la Pampa connut une croissance jusqu’à  25 % de son PIB, en même temps qu’une maîtrise de l’inflation ! Les capitaux affluent, mais tout cela a un coût : la dette augmente et finit par prendre des proportions catastrophiques avec son cortège de fléaux : chômage, inflation à deux chiffres, misère dans les villes et dans les campagnes. Menem, puis son successeur La Rua, maintiennent la parité entre le peso et le dollar. Cela devient intenable, ses voisins, dont le principal, le Brésil, ayant dévalués.

 

 

Fin 2000, le gouvernement maintient la parité et fait appel au FMI qui accorde une aide de 39,7 milliards de dollars. Mais les conditions sont drastiques : libéralisation du système de soins de santé, dérégulation de secteurs clés comme l'énergie et les télécommunications, contraction des importations, flexibilisation du marché du travail, renforcement des privatisations, etc. Durant l'été 2001, le gouvernement annonce en outre une coupe de 13% dans les salaires de la fonction publique.

La spirale est inexorable : la libéralisation financière et la fiscalité inique imposées par le FMI permettent une évasion fiscale de plusieurs dizaines de milliards de dollars par an, tandis que l'Etat argentin surendetté est contraint, pour boucler ses fins de mois, d'emprunter à des taux insoutenables sur les marchés internationaux - la prime de risque atteint 40% fin 2001 !

 

 

Finalement, sous le gouvernement Kirchner, l’Argentine a décidé de faire défaut d’une partie de la dette. On est donc sorti entièrement d'un régime de renégociation des dettes souveraines encadré par les règles multilatérales imposées par le FMI. Les règles soft de la finance privée, qui sont celles du FMI, fondées sur les précédents et la bonne foi, n'ont pas fait leurs preuves : on n'est pas passé à une négociation bilatérale mais à une logique unilatérale de proposition non négociable. Aujourd’hui, l’inflation est jugulée et est passée en dessous de 3 % et l’activité économique a repris, avec une importante diminution du chômage, même si tous les dégâts de cette politique folle ont laissé d’importantes traces.

 

Cette crise argentine qui a trouvé un début de solution qui ne va pas du tout dans le sens des politiques ultralibérales imposées par le FMI et les institutions financières, permet de tirer d’importantes leçons. Tout d’abord, le capitalisme n’est plus un bloc monolithique comme Marx le concevait à son époque. Sa mondialisation a entraîné une certaine anarchie qui est son point faible. Un gouvernement soutenu par le peuple, capable de prendre des mesures efficaces, peut enrayer avec efficacité les crises provoquées par la cupidité des détenteurs de capitaux. Cette politique argentine est exemplaire pour l’Europe et le reste du monde.

 

 

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Published by pierre verhas
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