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  • : Le blog de pierre verhas
  • : Blog consacré à l'actualité dans les domaines de la politique et de l'astronomie, vus au sens large. Ce blog n'est pas neutre : il se positionne à gauche, de philosophie laïque et donnant la primauté à l'expérience sur la spéculation. Ce blog est ouvert au débat, à l'exception des invectives, des attaques personnelles et des insultes qui seront systématiquement rejetées afin de permettre à chacun(e) de débattre en toute liberté et dans la sérénité qui n'exclut en rien la passion.
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16 juin 2010 3 16 /06 /juin /2010 20:44

 

Le vote massif exprimé en Belgique en faveur du parti nationaliste N-VA, et aussi en faveur du Parti Socialiste Wallonie-Bruxelles, reflète un réflexe « identitaire et conservateur », a analysé mardi le chef du groupe écologiste au Parlement européen, Daniel Cohn-Bendit. Le « patron » des Verts européens a remis une couche : « C'est ce que j'appelle la culture Ligue Lombarde ou 'comment se protéger face aux problèmes de la mondialisation ».

 

cohn bendit01

 

Daniel Cohn Bendit : en réalité un ultralibéral

 

Certes, notre « ancien des barricades de mai 68 », comme dit la Presse (en réalité Cohn Bendit a participé et même dirigé l’occupation de la Sorbonne mais n’est jamais monté sur une barricade), a ses contradictions. Comme le fit remarquer à juste titre l’eurodéputé socialiste belge Marc Tarabella, il accueille « la » parlementaire européenne NV-A Frieda Brepoels dans son groupe (les Verts forment une association avec l’alliance libre européenne qui comprend les parlementaires régionalistes, afin d’avoir le poids d’un groupe parlementaire à part entière). Et le député PS vraiment mécontent estime qu’il est « regrettable de voir certains vautours se faire de la publicité médiatique sur la faiblesse passagère de certains Etats membres ». Cela n’a pas empêché Cohn Bendit de lancer l’estocade finale : Les scrutins récents risquent de reléguer au second plan la présidence belge, mais aussi la présidence hongroise qui la suivra. « Peut-être qu'on va découvrir tout d'un coup qu'on n'a plus besoin de la présidence tournante. On va s'apercevoir que l'Europe peut fonctionner sans présidence tournante », autrement dit avec le moins possible d’intervention des Etats membres, en clair, la dictature de la Commission.

 

Marc Tarabella 440

 

Marc Tarabella ne s'en laisse pas raconter.

 

Cela vole bas ! Cependant, Dany dit le « Rouge» suit sa logique ! Il est clair que le vote en Belgique a été motivé surtout au Nord du pays par une volonté d’autonomie de la Flandre et au Sud du pays par le rejet des programmes d’austérité que l’Europe veut imposer à tous les Etats membres. Deux formations aux antipodes de l’échiquier politique se retrouvent côte à côte.

 

Dany Cohn Bendit qui a depuis longtemps remisé son vernis « rouge » au placard pour un « vert » de plus en plus bleuté de néo-libéralisme, ne supporte pas les mouvements sociaux issus de ce qu’on a appelé la crise grecque et considère comme ringard toute défense des conquêtes sociales. En bon mondialiste, il rejette aussi toute velléité d’autonomie régionale ou nationale. Aussi, son analyse du scrutin belge du 13 juin est conforme à son schéma : une mondialisation libérale ne peut accepter des Socialistes « conservateurs » associés à des nationalistes « identitaires ».

 

De-Wever.jpg

 

Le nationaliste Bart De Wever et le social

démocrate Elio Di Rupo ensemble. Ce n'est pas

si étonnant !

 

Soit dit en passant, il est temps que le mouvement écologiste se réclamant des valeurs de la gauche surmonte ses contradictions. Sa division, comme c’est le cas en France, à cause du même Cohn Bendit, est nuisible à l’ensemble de la gauche.

 

Dans une Europe à la croisée des chemins (pour la première fois, son existence est menacée), on peut comprendre que Cohn Bendit soit inquiet. La montée nationaliste, voire de la droite dure – il a évoqué le cas des récentes élections en Hongrie – et celle de la gauche démocratique dans certains pays comme en Belgique et en France, entravent le projet ultralibéral européen. C’est sans doute la réponse à l’offensive du système bancaire sur l’Europe !

 

Cohn Bendit n’arrive pas à affiner ses analyses, on le sait. Mettre dans le même sac les sociaux démocrates et les nationalistes renverrait un étudiant en 1er Bac de Science po en septembre ! Il ne perçoit pas le danger que constitue la montée des sous-nationalismes qui, non seulement, représentent une menace pour l’Europe, un danger pour la démocratie et surtout, mais là le beau Dany s’en fout, un facteur de division du monde du travail qui a besoin d’unité comme de pain.

 

Di-Rupo01.jpg

 

Elio Di Rupo : un mandat impératif

des travailleurs

 

Ainsi, le rôle historique de la gauche politique est bien redéfini. Ce séisme électoral qui amène les nationalistes aux portes du pouvoir, tout en redonnant force et vigueur à la gauche sociale démocrate traduit à la fois une crainte majeure des peuples qui se réfugient dans le repli sur soi et un sursaut de rejet de l’ultralibéralisme par le monde du travail.

 

La gauche politique et le PS Wallonie- Bruxelles devront travailler avec cette contradiction. C’est le mandat impératif que leur ont donné les travailleurs d’Europe.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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14 juin 2010 1 14 /06 /juin /2010 21:24

 

Si cela est vérifié, il s'agirait d'une découverte majeure : elle résoudrait le mystère des origines des comètes qui a intrigué la communauté astronomique depuis des siècles.

 

 

 

De nombreuses comètes parmi les plus célèbres, comme les comètes Halley, Hale-Bopp, et, plus récemment, la comète McNaught, auraient pu naître sur des trajectoires tournant autour d'autres étoiles et non autour de notre Soleil, selon une nouvelle théorie développée par une équipe internationale d'astronomes comprenant un post-doctorant de l'Observatoire de la Côte d'Azur (INSU, Université de Sophia Antipolis). Ce résultat est publié en ligne dans Science Express du 10/06/2010.

 

Cette équipe de chercheurs a développé des simulations numériques indiquant que le Soleil pourrait avoir capturé des petits corps glacés évoluant initialement autour d'autres étoiles tandis qu'il résidait encore dans l'amas d'étoile où il est né, créant ainsi un réservoir pour les comètes observées.

 

systeme-solaire-zoom.jpg 

 

Un zoom sur notre Système solaire depuis sa situation dans le nuage d'Oort (à droite) en passant par le Système solaire externe (au milieu) avec sa ceinture d'objets de Kuiper et les trajectoires des planètes géantes jusqu'au Système solaire interne (à gauche) avec les planètes telluriques représentées par leurs trajectoire en couleur et la ceinture d'astéroïdes.

 

Bien que le Soleil n'ait pas actuellement de compagnon stellaire, il s'est probablement formé dans un amas contenant des centaines d'étoiles rapprochées et enfouies dans une nuage de gaz. Pendant cette période, chaque étoile a formé un grand nombre de petits corps glacés (des comètes) dans un disque dans lesquelles des planètes se sont formées. La plupart de ces comètes ont été éjectées de ces systèmes planétaires pré-natals par les perturbations gravitationnelles de planètes géantes en cours de formation, devenant ainsi de petits membres flottant librement au sein de l'amas d'étoiles.

 

L'amas auquel appartenait le Soleil a subit une fin violente lors de l'évaporation du gaz provoquée par les jeunes étoiles les plus chaudes. Les nouvelles simulations numériques montrent que le Soleil a alors capturé par effet gravitationnel un grand nuage de comètes, tandis que l'amas se dispersait.

 

Le processus de capture est très efficace et conduit à la possibilité que le nuage de comètes contienne un "pot-pourri" qui échantillonne la matière d'un grand nombre d'étoiles similaires au Soleil.

 

Les indices en faveur du scénario suggéré par cette équipe viennent de la forme relativement sphérique du nuage de comètes (appelé nuage d'Oort) qui entoure le Soleil, à plusieurs dizaines de milliers d'Unités Astronomiques de celui-ci, s'étendant ainsi à mi-chemin de l'étoile la plus proche. Il a souvent été supposé que ce nuage s'était formé dans le disque proto-planétaire autour du Soleil. Cependant, les modèles détaillés montrent que plus de 90% des comètes observées du nuage d'Oort doivent avoir une origine extra-solaire.

 

"La formation du nuage d'Oort a été un mystère pendant plus de soixante ans et ce travail pourrait résoudre ce problème", explique Ramon Brasser de l'Observatoire de la Côte d'Azur à Nice.

 

Source: CNRS / INSU
 
Cordialement
Jean
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13 juin 2010 7 13 /06 /juin /2010 11:06

Que dit le Politique ? Jean-Luc Mélenchon, le leader du Front de gauche, avec son franc-parler bien connu a fait le constat suivant dans « Le Monde » du 11 mai 2010 : « Le constat est pourtant établi avant même le déclenchement de la crise. Dans un entretien au Financial Times (septembre 2007), Alan Greenspan, l'ex-président de la Réserve fédérale américaine, observait lui aussi cette "caractéristique très étrange" du capitalisme contemporain : "La part des salaires dans le revenu national aux Etats-Unis et dans d'autres pays développés atteint un niveau exceptionnellement bas selon les normes historiques."

De son côté, la Banque des règlements internationaux qui regroupe les banquiers centraux de la planète notait en juillet 2007 : "La part des profits est inhabituellement élevée et la part des salaires inhabituellement basse. L'amplitude de cette évolution et l'éventail des pays concernés n'ont pas de précédent dans les 45 dernières années." La Commission européenne, elle, a calculé, dans un rapport de 2007, que la part des salaires dans l'ensemble de l'économie française est passée de 66,5 % en 1982 à 57,2 % en 2006, soit une baisse de 9,3 points de la richesse totale du pays. Alors ? Tous menteurs et démagogues ?

 

melenchon1

 

Jean-Luc Mélenchon remet les montres

à l'heure

 

Ce partage injuste de la richesse est stable depuis vingt ans. C'est précisément parce que la révolution néolibérale a permis pendant tout ce temps au capital d'accroître sa ponction sur les salariés à mesure qu'ils produisaient davantage et moins cher ! Car le décrochage est bien plus fort : en 1982, salariés et chômeurs représentaient 84 % de la population active et se partageaient 66,5 % de la richesse, selon les chiffres de la Commission européenne ; ils constituent aujourd'hui 92 % des actifs, mais ne perçoivent plus que 57 % des richesses. Non seulement la part des travailleurs s'est réduite, mais elle est divisée entre davantage de salariés !

 

Cet appauvrissement du travail est odieux, car, depuis 1982, la richesse créée par actif a augmenté de 30 %. Ces fabuleux gains de productivité réalisés par les travailleurs ont été largement accaparés par le capital : dans les années 1980, 2 points de PIB par an étaient redistribués aux salariés ; depuis les années 1990, le ratio est tombé à 0,7 point de PIB par an ! »

 

 Que dit l’économiste ? Maurice Allais, seul prix Nobel français d’économie, né le 31 mai 1911, fut d’abord le prototype même de l’économiste libéral dit « classique », comme fondateur de la Société du Mont-Pèlerin en 1947, avec Friedrich von Hayek et Milton Friedman, les pères de l’ultralibéralisme, société dont l’objet était d’affaiblir l’Etat. En 1988, Allais reçut son Prix Nobel. En 1994, grand revirement, il rejeta les pratiques reaganiennes et devint un adversaire acharné du « libre échangisme », tel que l’applique la trop fameuse OMC fondée en 1995.

 

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Maurice Allais : le doyen des économistes

devenu "libéral-socialiste"...

 

Pour fêter ses 99 ans, Maurice Allais s’est livré à une critique féroce de ce « libre-échangisme ».dans la très confidentielle revue de l’Ecole des Mines. Il  s’inquiète de la destruction de l’agriculture et de l’industrie, sources profondes du chômage français, et en appelle à des solidarités régionales. Cette critique concernant la France s’applique à tous les pays industrialisés. Dans cet article intitulé « Les causes du chômage », le doyen des économistes règle ses comptes.

 

Allais affirme : « nous avons été conduits à l’abîme par des affirmations économiques constamment répétées, mais non prouvées. Par un matraquage incessant, nous étions mis face à "des vérités établies, des tabous indiscutés, des préjugés admis sans discussion. Cette doctrine affirmait comme une vérité scientifique un lien entre l’absence de régulation et une allocation optimale des ressources. Au lieu de vérité il y a eu, au contraire, dans tout ceci, une profonde ignorance et une idéologie simplificatrice. »

 

Il perçoit dans la crise financière actuelle, un poison majeur : « L’enjeu capital actuel est le risque d’une destruction de l’agriculture et de l’industrie françaises. Ce danger est réel et j’emploie le mot destruction car il est représentatif de la réalité. Un tel risque provient du mouvement incessant des délocalisations, elles-mêmes dues aux différences de salaires entre, d’une part, des pays développés tels que ceux de l’Amérique du Nord ou d’Europe de l’Ouest, et, d’autre part, ceux d’Asie ou d’Europe orientale, par exemple la Roumanie ou la Pologne », accuse t-il. Démonstration : « Un écart de salaire élevé, aussi extrême qu’un rapport de un à six par exemple, n’est pas supportable sur le long terme par les entreprises des pays où le revenu est plus élevé. »

 

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Les veinardes ! Elles ont obtenu 70 % !

 

Allais ne pose pas la question : est-ce supportable par les travailleurs des pays à salaires les plus bas ? En Chine, à Shenzhen, le drame de Foxconn est symptomatique. Ce géant taïwanais de l’électronique qui fabrique entre autres les composants des Ipad tant à la mode, dont plusieurs usines sont installées en Chine continentale – tiens, le conflit larvé entre la République populaire et la Chine nationaliste, est-il enfin résolu ? – connaît une vague de suicides sans précédent, tant les conditions de travail, particulièrement celles des femmes, sont proches de l’esclavage. Cela faisait tache pour l’image de la multinationale. Et puis, les travailleurs commençaient à résister. Aussi, pour tenter de calmer le jeu, le géant taïwanais vient d’annoncer une augmentation de 70% du salaire de ses employés. C’est fameux, 70 % ! Inimaginable en Europe, une telle revalorisation ! Mais, c’est comme un soir d’élections, les politiques parlent en pourcentage, jamais en nombre de sièges. C’est la même chose pour les salaires à Schenzhen : 70 %, c’est faire passer le salaire de 1200 à 2000 yuans, soit 243 Euros… ou de la misère à un peu moins de misère !  Et puis, cela donne une idée des marges réalisées par le sous-traitant des plus grands noms de l’électronique (Dell, HP, Nokia, Apple…), sur le dos des salariés chinois. En cela, l’économiste se tait : les marges exorbitantes des multinationales ayant délocalisé dans les pays sur le dos de centaines de milliers de travailleurs détruisent aussi notre tissu économique.

 

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Georges Ugeux : le banquier cachottier

 

Que dit le banquier ? Georges Ugeux, banquier belge, ancien président de New York Stock Exchange, la bourse de New York, candidat malheureux à la reprise de Fortis, actuel président d’une petite banque d’affaires, consultant et « blogueur », écrit dans son blog (hébergé par « Le Monde ») au sujet de la reprise éventuelle de la croissance : « C’est l’utilisation de la croissance : elle ne peut être enfouie dans des bénéfices sociaux accrus. Les demandes d’augmentation  des salaires, des pensions, des avantages accrus de soins de sante et des indemnités de chômage ne peuvent plus être rencontrées. Quant à la question de l’âge de la retraite, elle fait honte a ses défenseurs: elle ne tient pas compte des évolutions démographiques. C’est sur ces avantages que les premières mesures d’austérité ont été prises en Grèce. Le reste de l’Europe devra suivre. Plus encore,  nous n’avons pas un droit divin à un pouvoir d’achat plusieurs fois supérieur aux pays émergents. Nous allons vers un nivellement inévitable au niveau mondial. Cela implique une augmentation rapide du niveau de vie des pays émergents et une modération des pays industrialisés. »

 

On est en plein TINA (There Is No Alternative). En clair, alignons les salaires européens et les allocations sociales sur ceux de Foxconn et tout ira pour le mieux. Soyons solidaires : partageons la misère. C’est obligé et on ajoute la petite leçon de morale néo-capitaliste  : nous n’avons pas un droit divin à un pouvoir d’achat décent. Nous sommes tous des Grecs « austérisés ». Quant aux richesses, elles restent entre les mains du système bancaire qui saura quoi en faire, mais cela, le banquier le tait.

 

Tout cela apparaît comme du déjà vu : socialisons les charges et réduisons-les en les alignant sur le niveau le plus bas et privatisons les gigantesques profits.

 

Eh bien ! Prenons le banquier à la lettre : Oui, nous sommes tous des Grecs et des travailleurs de Foxconn, car, comme eux, nous apprendrons à résister.

 

 

 

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11 juin 2010 5 11 /06 /juin /2010 18:00

Noam Chomsky, linguiste américain, Juif, vivant à New York, est considéré par beaucoup comme le plus grand intellectuel de notre temps. Ses analyses critiques sont toujours considérées, même si beaucoup ne partagent pas ses idées. Cependant, Noam Chomsky a une qualité essentielle : il exerce son esprit critique sur les événements le plus "sensibles" sans céder à l'émotion, mais animé par une pensée libre et imprégnée de Justice. On en a tellement peur qu'il a été très mal reçu en France où, à l'exception notable de celui de Mattéi "Ce soir ou jamais" sur France 3, les plateaux de télévision lui ont été fermés et les interviews dans la grande presse française lui furent évités. Ah! Le courage des grands intellectuels parisiens...

 

Voici son analyse sur l'affaire de la flottille où la propagande israélienne et occidentale a réussi à semer le doute dans les esprits souvent par des procédés dignes de la pire époque stalinienne, avec en plus la technologie de com' tant utilisée aujourd'hui pour nous ahurir.

 

L'esprit critique sans haine, voilà le caractère fondamental de la pensée de Chomsky. Son analyse sur le drame de la flottille humanitaire et la situation actuelle à Gaza et en Israël clôt pour le moment le débat. A moins que...

 

La véritable menace à bord de la Flottille de la Liberté (In These Times)

Noam CHOMSKY
La Flottille de la Liberté défiait la politique israélienne qui consiste à saboter toute solution au conflt Arabo-israélien basée sur des décisions et accords internationaux et devait donc être écrasée.

L’attaque violente d’Israël contre la Flotille qui transportait de l’aide humanitaire à Gaza a choqué le monde entier.

 

Le détournement de navires dans les eaux internationales et l’assassinat de passagers constituent, bien sûr, un crime.

 

Mais le crime n’a rien de nouveau. Depuis des décennies, Israël détourne des bateaux entre Chypre et le Liban et tue ou enlève des passagers, et parfois les retient en otage dans des prisons israéliennes.

 

Israël présume qu’il peut commettre impunément de tels crimes parce que les Etats-Unis les tolèrent et que l’Europe en général leur emboite le pas.

Comme l’a fait remarquer le quotidien (britannique) The Guardian du 1er juin (2010), « Si un groupe armé de pirates somaliens avait accosté hier six navires en pleine mer, tuant au moins 10 passagers et en blessant beaucoup plus, une force d’intervention de l’OTAN se dirigerait dés aujoud’hui vers les côtes de la Somalie. » Dans ce cas, le traité de l’OTAN oblige ses membres à porter secours à un pays membre – la Turquie – attaqué en pleine mer.

Le prétexte avancé par Israël était que la Flotille transportait du matériel que le Hamas pouvait employer pour construire des bunkers pour tirer des roquettes sur Israël.

 

Ce prétexte n’est pas crédible. Israël peut facilement faire cesser la menace des roquettes par des moyens pacifiques.

Le contexte est important. Hamas a été désigné comme une menace terroriste importante lorsqu’il a remporté les élections libres en janvier 2006. Les Etats-Unis et Israël ont sévèrement renforcé leurs mesures punitives contre les Palestiniens, cette fois-ci pour avoir commis le crime de mal voter.

 

Le résultat fut le siège de Gaza, qui comprend un blocus naval. Le siège fut nettement durci en juin 2007 après une guerre civile qui a vu le Hamas prendre le contrôle du territoire.

 

Ce qui est communément décrit comme un coup d’état militaire du Hamas fut en réalité provoqué par les Etats-Unis et Israël qui ont ouvertement tenté d’inverser le résultat des élections remportées par le Hamas.

Ceci est connu depuis au moins le mois d’avril 2008, lorsque David Rose a révélé dans (le magazine) Vanity Fair que George W. Bush, le Conseiller en Sécurité Nationale Condoleeza Rice et son adjoint, Elliot Abrams (*), « ont soutenu une force armée sous les ordres de l’homme fort du Fatah Muhammad Dahlan, déclenchant ainsi une guerre civile sanglante à Gaza d’où le Hamas est sorti renforcé. »

 

Le terrorisme du Hamas comprenait des tirs de roquettes sur les villages israéliens avoisinants – un acte criminel sans aucun doute, mais un acte qui ne représente qu’une infime fraction des crimes couramment commis par les Etats-Unis et Israël à Gaza.

 

Au mois de juin 2008, Israël et le Hamas ont conclu un cessez-le-feu. Le gouvernement israélien a formellement reconnu que le Hamas n’a plus tiré une seule roquette avant qu’Israël ne viole le cessez-le-feu le 4 novembre de la même année pour envahir Gaza et tuer une demi-douzaine de militants du Hamas.

Le Hamas a offert un nouveau cessez-le-feu. Le gouvernement israélien a examiné l’offre et l’a rejeté, préférant lancer une invasion meurtrière sur Gaza, le 27 décembre.

 

Comme pour tous les autres états, Israël a le droit de se défendre. Mais Israël avait-il le droit d’employer la force dans Gaza au nom de son autodéfense ? Le Droit International, dont la Charte des Nations Unies, ne laisse aucun doute : un état a ce droit uniquement lorsqu’il a épuisé tous les moyens pacifiques. Dans ce cas précis, les moyens pacifiques n’ont même pas été tentés, malgré – ou peut-être à cause de – les bonnes chances d’aboutir.

Ainsi, l’invasion fut littéralement un acte d’agression criminel, et il en est de même pour l’attaque de la Flotille.

Le siège contre Gaza est cruel et son but est de maintenir les animaux en cage en état de survie, juste de quoi éviter les protestations internationales, mais guère plus. C’est le dernier volet d’un plan israélien à long terme, appuyé par les Etats-Unis, pour séparer Gaza de la Cisjordanie.

 

La journaliste israélienne Amira Hass, éminente spécialiste de Gaza, décrit les grandes lignes du processus de séparation. « Les restrictions imposées au mouvement palestinien qui ont été mises en place par Israël en janvier 1991 ont renversé un processus initié en juin 1967.

 

« A cette époque, et pour la première fois depuis 1948, une large portion du peuple palestinien vivait à nouveau sur le territoire en un seul morceau d’un seul pays – un pays occupé, certes, mais entier... » Hass conclut : « La séparation totale de la bande de Gaza de la Cisjordanie est une des plus grandes réussites de la politique israélienne, dont l’objectif ultime est d’empêcher toute solution basée sur des décisions et accords internationaux et d’imposer un accord basé sur la supériorité militaire d’Israël. »

 

La Flottille défiait cette politique et devait donc être écrasée.

 

Un cadre pour résoudre le conflit Arabo-israélien existe depuis 1976, lorsque les états arabes de la région ont présenté une résolution au Conseil de Sécurité qui appelait à la création de deux états le long des frontières internationales, en incluant toutes les garanties de sécurité exigées par la Résolution 242 de l’ONU qui fut adoptée après la guerre de juin 1967.

 

Ses principes les importants sont soutenus par pratiquement le monde entier, y compris par la Ligue Arabe, l’Organisation des Etats Islamiques (dont l’Iran) et les organisations non étatiques concernées, dont le Hamas.

Mais depuis trente ans les Etats-Unis et Israël ont toujours rejeté cet accord, à une exception prés qui est révélatrice et mérite d’être notée. En janvier 2001, au cours de son dernier mois du mandat, Bill Clinton a initié des négociations israélo-palestiniennes à Taba, Egypte, qui étaient sur le point d’aboutir, selon les participants, lorsqu’Israël a décidé de rompre les négociations.

 

Aujourd’hui encore, les conséquences de cet échec se font cruellement sentir.

 

Le Droit International ne peut pas être imposé aux états puissants, sauf par leurs propres citoyens. C’est toujours une tâche difficile, surtout lorsque l’opinion qui se fait entendre déclare que le crime est légitime, soit explicitement soit en instaurant tacitement un cadre criminel – ce qui est plus insidieux et rend les crimes invisibles.

 

Article original
http://inthesetimes.com/article/606...

Traduction VD pour le Grand Soir

(*) EN COMPLEMENT : Elliot Abrams : Membre du Conseil National de Sécurité, en charge de la "promotion de la démocratie et des droits de l’homme" (sic). Spécialité : Mensonges éhontés et couverture des escadrons de la mort au Guatémala. Autre personnage au service de la Miami Connection, conspirateur du scandale Iran-Contra, doit au pardon présidentiel de George Bush père de ne pas avoir connu la prison. Il est désormais membre du Conseil national de Sécurité où il est responsable de la « promotion de la démocratie et les droits de l’homme ». Comme si personne ne se souvenait qu’il a été le cerveau maudit de la guerre sale en Amérique centrale, qu’il a encouragé l’agression contre le Nicaragua et le Panama, que face aux commissions d’enquête du Sénat, il a défendu les pires excès des escadrons de la mort, niant les massacres et mentant sur les activités clandestines d’appui à la Contra nicaraguayenne. Chargé des affaires du Proche et Moyen Orient sous l’administration Bush.

 

URL de cet article
http://www.legrandsoir.info/La-veritable-menace-a-bord-de-la-Flottille-de-la-Liberte-In-These-Times.html
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3 juin 2010 4 03 /06 /juin /2010 11:38

Nous avons plusieurs fois évoqué dans ce blog les écrits et les idées exprimées par Naomi Klein, militante, journaliste, écrivaine canadienne qui a publié entre autres un ouvrage remarquable "La stratégie du choc" (Actes Sud, 2008). Voici son discours lors d'une manifestation de protestation contre l'attaque de Tsahal à l'égard de la flottille humanitaire visant à forcer le blocus illégal de Gaza.

 

Un petit exercice d'anglais !

 

Israel's Carnage At Sea: Shouts Are Not Enough

Around the world, there are protests and vigils against Israel's shocking attack on humanitarian boats headed for Gaza. I attended one in Toronto and delivered this speech:

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31 mai 2010 1 31 /05 /mai /2010 18:45

 

 

Dans sa critique du dernier ouvrage de Régis Debray, « Lettre ouverte à un ami israélien », la journaliste de Marianne, Elisabeth Lévy qui défend bec et ongle le point de vue israélien écrit quelque-chose de juste : « La victime n’a pas toujours raison ». Juste, mais susceptible d’interprétation : est-ce parce qu’elle n’a pas raison que la victime est devenue victime ? Mais elle reconnaît que les Palestiniens sont victimes.

 

Objectifs ambigus

 

 

La flottille humanitaire était destinée à approvisionner Gaza en équipements divers afin de soulager une population ruinée, ayant subi un des pires bombardements depuis la guerre du Vietnam, au bord de la famine, soumise à un blocus cruel et cynique. Cependant, il y avait une ambiguïté dans cette campagne humanitaire. Il est clair qu’elle cachait un objectif politique qui aurait pu être mieux affirmé : la levée du blocus contre Gaza et non une opération de propagande vouée à l’échec. D’ailleurs, la députée européenne socialiste belge, Véronique De Keyser, connue pour son soutien objectif au pepuple palestinien, n’a pas participé à cette opération. Elle se trouve tout simplement à Gaza pour aider les Gazaouis. C'est un signe qui ne trompe pas.

 

flottille_palestine06.jpg

 

Une flottille aux objectifs humanitaires évidents, mais

aussi de propagande

 

Si cette initiative n’avait pas été de pure propagande, cela aurait renforcé la cause défendue et cela n’aurait pas ouvert la porte à l’intervention inadmissible de l’armée israélienne. Cette affaire ne valait pas des morts et des blessés. Le commando israélien s’est livré à un crime. C’est incontestable. Et il serait normal que les responsables israéliens de ce crime soient poursuivis et traduits devant un Tribunal Pénal international.

Mais le gouvernement israélien sachant qu’il va se trouver au banc des accusés sur le plan international, peaufine déjà sa défense. Ainsi, l’ambassadeur d’Israël au Danemark, Arthur Avnon, a déclaré : « Avant que la flottille ne pénètre dans les eaux israéliennes, des rumeurs couraient que les organisateurs (de cette action) avaient des relations avec le réseau terroriste Al-Qaida". "Les personnes à bord n'étaient pas si innocentes (...) et je ne peux m'imaginer qu'un autre pays aurait réagi différemment", a déclaré le diplomate israélien, dont les propos sont cités sur le site du groupe public de radio-télévision dr.dk. "Il y avait des armes à bord, nous ne pouvions donc pas naturellement laisser ces bateaux briser le blocus", a-t-il ajouté. "Nous avions estimé qu'il y avait des ennemis à bord. Nous n'avions pas d'autre choix (que d'engager cet assaut)". » Ainsi, Al Qaida a bon dos ! C’est un coup de Ben Laden. Ben voyons !

 

flottille_palestine04.jpg

 

Une attaque tout simplement criminelle

 

La propagande ou la novlangue d’Orwell

 

 Donc, tout de suite, la propagande des deux côtés s’y est mise. Le Hamas a repris du poil de la bête alors qu’il était démonétisé sur le plan international et spécialement dans le monde arabe. Cette opération est tout bénéfice pour lui.

 

« La machine de propagande israélienne a atteint de nouveaux sommets dans son hystérie désespérée. Elle a distribué des menus des restaurants de Gaza, accompagnés de fausses informations [afin de montrer que les Gazaouis ne manquent de rien]. Elle s’est couverte de ridicule en se lançant dans une bataille futile dans le secteur des relations publiques, une bataille qu’il aurait mieux valu ne pas déclencher. Ils veulent maintenir le siège inefficace, illégal et immoral de Gaza et ne pas laisser la “flottille de la paix” aborder sur la côte ? Il n’y a rien à expliquer, certainement pas à une communauté internationale qui n’est pas prête à avaler ce brouet fait de justifications, de mensonges et de tactiques dilatoires. Il n’y a plus qu’en Israël que les gens acceptent ces marchandises avariées. Rappelant ces rituels antiques qui précédaient les batailles, le chœur a clamé son enthousiasme sans se poser de question. Des soldats en uniformes blancs se sont préparés en notre nom. »

 

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Les passagers de la flottille revêtus de leurs gilets

de sauvetage : d'évidence, de redoutables terroristes !

 

Cela, c’est bien un Palestinien qui l’a écrit ! Direz-vous. Non, ces propos émanent de la plume d’un des plus prestigieux journalistes d’Israël, Gidéon Levy, dans le grand quotidien israélien Haaretz, journal équivalent au « Monde » à Tel Aviv. (cité par l’édition électronique du « Courrier international »)

 

Il poursuit son analyse : « Des porte-parole ont fourni des explications fallacieuses en notre nom. Toute cette scène grotesque se déroule à nos dépens. Et presque aucun d’entre nous n’est venu perturber le spectacle. Le chœur a entonné des chants de tromperie et de mensonges. Nous en sommes tous, nous qui affirmons qu’il n’y a pas de crise humanitaire à Gaza. Nous faisons tous partie de ce chœur qui prétend que l’occupation de Gaza est terminée, et que la flottille représente une agression violente contre la souveraineté israélienne — le béton va servir à bâtir des bunkers et le convoi est financé par les Frères Musulmans turcs. Mais, le siège israélien de Gaza va faire tomber le Hamas et libérer Gilad Shalit. Yossi Levy, porte-parole du ministère des Affaires Etrangères, un des plus risibles parmi les propagandistes, s’est surpassé en déclarant sans sourciller que le convoi d’aide à destination de Gaza constituait une violation du droit international. Mais bien sûr. C’est exactement ça. Ce n’est pas le siège qui est illégal, c’est la flottille.

 

 

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Qui viole le droit international ?

 

 L’opération de propagande a cherché à nous vendre, à nous et au reste du monde, l’idée que l’occupation de Gaza est finie, mais que de toute façon, Israël dispose de l’autorité juridique pour interdire toute aide humanitaire. Tout cela n’est qu’un tas de mensonges. Une voix, et une seule, est venue un peu gâcher la fête : un rapport d’Amnesty International sur la situation à Gaza. Quatre habitants sur cinq y ont besoin d’une assistance humanitaire. Des centaines attendent de bénéficier de traitement médicaux, et 28 sont déjà morts. Et ce en dépit de briefings de l’armée israélienne sur l’absence de siège et la présence d’une aide, mais qui s’en soucie ? Quant aux préparatifs de l’opération, ils ne sont pas sans rappeler une farce particulièrement désopilante : le débat ministériel enflammé; le déploiement de l’unité Masada, commando du service carcéral spécialisé dans la pénétration des cellules de prison ; des commandos de marine appuyés par l’équipe de lutte antiterroriste de la police et l’unité cynégétique Oketz de l’armée ; la mise en place d’un site de détention spécial dans le port d’Ashdod ; et le bouclier électronique censé interdire la diffusion de toute information sur la saisie du navire et sur l’arrestation de tous ceux qui se trouvent à bord. »

 

Où mène la stratégie de la tension.

 

Comme toute opération de propagande, elle use de la « novlangue » d’Orwell. Elle donne un sens contraire aux mots et donc déforme la réalité. Malheureusement pour ses promoteurs, c’est loupé. L’opinion publique est quais unanimement indignée devant cette lâche attaque. Certes, ce ne sont que vociférations et tout rentrera bientôt dans « l’ordre », mais il y aura quand-même une conséquence : le seul partenaire musulman d’Israël au Proche Orient, la Turquie, dont des ressortissants sont parmi les principaux organisateurs de la flottille, va sans doute changer sa politique de neutralité positive à l’égard d’Israël. Cela aura des conséquences pour l’Etat hébreu, sur le fragile équilibre au Proche Orient et sans doute en Europe, l’Europe qui devra une fois pour toutes renoncer à son attentisme dans l’horrible conflit israélo-palestinien. Voilà où mène la stratégie de la tension.



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Published by pierre verhas
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22 mai 2010 6 22 /05 /mai /2010 21:49

 

Le lecteur s’attend à ce que je décrive des manifestations racistes qui auraient eu lieu pendant la Libération de Bruxelles. Eh bien ! Il sera déçu.

 

Un de nos amis a trouvé à Redu un exemplaire de l’hebdomadaire bruxellois « Pourquoi pas ? » daté du vendredi 8 septembre 1944, soit quatre jours après la Libération de Bruxelles par les troupes anglaises. La couverture est significative de l’état d’esprit de l’époque.

 

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Couverture du "Pourquoi pas ?" du

8 septembre 1944. La joie, le soulagement,

la rancoeur à l'égard de la presse "censurée"

 

Le « Pourquoi pas ? » était un hebdomadaire de droite laïque, entre les mains de l’assureur Josi, qui avait un énorme succès à Bruxelles grâce notamment à ses chroniques en patois bruxellois d’un auteur dont le pseudonyme était Virgile. Après l’indépendance congolaise en 1960, le « Pourquoi pas ? » sous l’influence de Jacques Schepmans (le père de Françoise Schepmans, députée libérale bruxelloise et première échevine à Molenbeek) prit une ligne de droite dure qui lui fit perdre une bonne partie de son lectorat. En 1989, le « Pourquoi pas ? » fut absorbé par l’hebdomadaire « Le Vif/l’Express » qui, aujourd’hui, prend une tournure nettement populiste.

 

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Dessin de la Libération de Bruxelles de l'hebdomadaire

"Spirou". On voit le groom Spirou pleurer son amie juive

déportée. Il n'y a pas de joie sans mélange.

 

Mais, en  septembre1944, tout était différent. La liberté de la presse était réinstaurée. C’était la fête ! C’était la fête, mais très vite commença la réflexion sur ce qui a provoqué cette tragédie. Certes, on ne connaissait pas encore l’ampleur des atrocités vécues par des millions de déportés dans les camps de concentration, les plus lucides les devinaient sans doute, mais un journal comme le « Pourquoi pas ? » se livrant à une réflexion avec l’aide d’un des savants les plus en vue de l’époque démontre la volonté de comprendre les raisons de cette guerre, de ces atrocités, de ces persécutions. Ce savant, c’est Jean Rostand.

 

La leçon du savant

 

Jean Rostand, fils d’Edmond Rostand, l’auteur de la célèbre pièce de théâtre « Cyrano de Bergerac », est né à Paris en 1894 et décédé à Ville-d’Avray en 1977. Sa dernière initiative fut de créer un fonds contre les centrales nucléaires avec Haroun Tazieff. Il fut biologiste toute sa vie et se consacra à des recherches de haut niveau, notamment sur l’évolution. Mais Jean Rostand ne se contentait pas d’être un biologiste. Il n’hésitait pas à prendre des positions philosophiques en pointe. Il fut élu membre de l’Académie française en 1959 au fauteuil 8 où il succéda à Edouard Herriot et fut le prédécesseur de Michel Déon, récemment décédé. Ainsi, écrivit-il en 1973 sur la place de l’homme :

 

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Jean Rostand guidé par la méthode scientifique et

le bon sens

 

« Certains esprits, et même qui admettent la réalité de l'évolution organique, voient dans l'espèce humaine un chef-d’œuvre prémédité et de longue haleine. En dépit de son insignifiance pondérable, l'homme représente à leurs yeux bien autre chose qu'un simple accident ou épisode du devenir ; le « roseau pensant » n'est pas seulement plus noble que « ce qui le tue », il en est la raison d'être et le but. Comme le poète Mallarmé disait que l'univers est fait pour aboutir à un beau livre, de même ils tiennent que l'univers a existé dans sa totalité pour qu'à telle heure et en tel lieu apparût le fragile être humain... Mais il est d'autres esprits qui voient les choses tout différemment. Ceux-là, malgré tout leur bon vouloir, ne parviennent à discerner dans la nature aucun souci de l'homme ; ils pensent que la vie a poussé comme elle a pu, sans soins, sans protection, sans mystérieuse connivence avec le reste des choses ; ils pensent que, ni préparé ni attendu, l'homme pour se maintenir a dû lutter durement contre un milieu hostile ; ils pensent que rien n'avait prévu, que rien n'avait voulu le lourd et anfractueux cerveau de l'Homo sapiens et que, si les petits mammifères du tertiaire n'avaient pas eu de goût pour les œufs des grands Sauriens, le règne animal n'aurait pas connu le même roi ; ils pensent que la pensée humaine, cette façon d'intruse, n'a pas plus d'importance dans l'inerte cosmos que le chant des rainettes ou le bruit du vent dans les arbres ; ils pensent que l’intelligence n'a conquis la Terre que de haute lutte, parce qu'elle donne aussi la force, et que si demain surgissait une espèce plus puissante ou mieux adaptée que la nôtre, c'est à elle que reviendrait de droit l'empire de la planète ; ils pensent que l'homme n'est que celui qu'il est, qu'il n'incarne d'autre pensée que la sienne, qu'il ne vaut que pour lui, à proportion de ce qu'il se croit et se fait, qu'il n'a d'autres droits que ceux qu'il s'arroge, d'autres devoirs que ceux qu'il s'impose, d'autre mission que celle qu'il s'assigne... »

 

Cette prise de position va à l’encontre de la mode déiste et de retour à la religion que nous vivons en ce début de XXIe siècle. Dans le même ordre d’idée, cette autre longue citation qui vaut la peine d’être lue.

 

Les hasards de l’évolution ont conduit à l’homme

 

   « D'où vient l'homme?

     D'une lignée hétéroclite de bêtes aujourd'hui disparues, et qui comptaient des gelées marines, des vers rampants, des poissons visqueux, des mammifères velus... Par cette chaîne d'ancêtres, dont l'humilité augmente à mesure qu'on s'enfonce dans la durée, il se rattache sans solution de continuité aux microscopiques éléments qui naquirent, voici plus d'un milliard d'années, aux dépens de la croûte terrestre.

     Accident entre les accidents, il est le résultat d'une suite de hasards, dont le premier et le plus improbable fut la formation spontanée de ces étranges composés du carbone qui s'associèrent en protoplasme.

     L'homme n'est rien moins que l'œuvre d'une volonté lucide, il n'est même pas l'aboutissement d'un effort sourd et confus.   Les processus aveugles et désordonnés qui l'ont conçu ne recherchaient rien, n'aspiraient à rien, ne tendaient vers rien, même le plus vaguement du monde. Il naquit sans raison et sans but, comme naquirent tous les êtres, n'importe comment, n'importe quand, n'importe où. La nature est sans préférences, et l'homme, malgré tout son génie, ne vaut pas plus pour elle que n'importe laquelle des millions d'autres espèces que produisit la vie terrestre. Si la tige des primates avait été sectionnée à sa base par quelque accident géologique, la conscience réfléchie ne serait jamais apparue sur la terre. Il est possible d'ailleurs que, dans le cours des siècles, certaines lignées organiques aient été éliminées qui eussent donné naissance à des formes plus accomplies que la nôtre.

     Quoi qu'il en soit, l'homme est apparu... D'une certaine lignée animale, qui ne semblait en rien promise à un tel destin, sortit un jour la bête saugrenue qui devait inventer le calcul intégral et rêver de justice. Le pessimiste aurait beau jeu à déplorer la venue de cette créature paradoxale, accablée par sa supériorité, qui ne doit qu'un surcroît de tourments à l'hypertrophie de son intelligence et de son affectivité, qui traverse la vie dans l'épouvante de la mort, qui s'attache sans mesure à d'autres créatures éphémères, qui, trop bestiale ou trop peu, souffre quand elle réprime ses instincts et ne souffre pas moins quand elle y cède, qui ne sait pas défendre son coeur contre les rêves que lui interdit sa raison...

     Il est vrai que, malgré ses conflits et ses tourments, l'humanité persiste depuis des centaines de siècles. C'est donc que, statistiquement tout au moins, les hommes préfèrent l'être au non-être. Et c'en est assez pour que triomphe l'optimisme, qui se contente de peu.

     Mais laissant au moraliste le soin de peser les douleurs et les satisfactions individuelles, demandons-nous ce que l'homme, en tant que membre de l'espèce, peut penser de lui-même et de son labeur.

     Certes, à se souvenir de ses origines, il a bien sujet de se considérer avec complaisance. Ce petit-fils de poisson, cet arrière-neveu de limace, a droit à quelque orgueil de parvenu. Jusqu'où n'ira-t-il pas dans sa maîtrise des forces matérielles ? Quel secret ne dérobera-t-il pas à la nature ? Demain, i1 libérera l'énergie intra-atomique, il voyagera dans les espaces interplanétaires, il prolongera la durée de sa propre vie, il combattra la plupart des maux qui l'assaillent, et même ceux que créent ses propres passions, en instaurant un ordre meilleur dans ses collectivités.

     Sa réussite a de quoi lui tourner un peu la tête. Mais, pour se dégriser aussitôt, qu'il situe son royaume dérisoire parmi les astres sans nombre que lui révèlent ses télescopes : comment se prendrait-il encore au sérieux, sous quelque aspect qu'il s'envisage, une fois qu'il a jeté le regard dans les gouffres glacés où se hâtent les nébuleuses spirales !

     Quel sort, au demeurant, peut-il prédire à son oeuvre, à son effort ? De tout cela, que restera-t-il, un jour, sur le minable grain de boue où il réside ? L'espèce humaine passera, comme ont passé les Dinosaures et les Stégocéphales. Peu à peu, la petite étoile qui nous sert de soleil abandonnera sa force éclairante et chauffante... Toute  vie alors aura cessé sur la Terre, qui, astre périmé, continuera de tourner sans fin dans les espaces sans bornes... Alors, de toute la civilisation humaine ou surhumaine - découvertes, philosophies, idéaux, religions -, rien ne subsistera. Il ne restera même pas de nous ce qui reste aujourd'hui de l'Homme de Néanderthal, dont quelques débris au moins ont trouvé un asile dans les musées de son successeur. En ce minuscule coin d'univers sera annulée pour jamais l'aventure falote du protoplasme... Aventure qui déjà, peut-être, s'est achevée sur d'autres mondes... Aventure qui, en d'autres mondes peut-être, se renouvellera... Et partout soutenue par les mêmes illusions, créatrice des mêmes tourments, partout aussi absurde, aussi vaine, aussi nécessairement promise dès le principe à l'échec final et à la ténèbre infinie...

     Sera-t-il du moins permis à l'homme éphémère, englouti dans le cosmos démesuré, de se regarder comme le dépositaire d'une valeur privilégiée, qui défierait les normes de la durée ou de l'étendue ? On ne voit guère où il puiserait la notion d'une telle valeur. Impossible, pour lui, de se leurrer de l'espoir qu'il participe à quoi que ce soit qui le dépasse. Son labeur ne s'insère dans aucune forme d'absolu. Il doit se contenter de son domaine à lui, qui est irrémédiablement clos, et ne communique point avec des terres plus vastes. Le seul devoir qui lui incombe est d'améliorer le règne de l'humain, et de l'imposer toujours davantage à l'insensible nature. C'est en vain qu'il se prendrait pour l'instrument d'on ne sait quel dessein et qu'il se flatterait de servir des fins qui le transcendent. Il ne prépare rien, il ne prolonge rien, il ne se relie à rien. Il ne connive pas, comme croyait Renan, à une " politique éternelle ". Tout ce à quoi il tient, tout ce à quoi il croit, tout ce qui compte à ses yeux a commencé en lui et finira avec lui. Il est seul, étranger à tout le reste. Nulle part, il ne trouve un écho, si discret soit-il, à ses exigences spirituelles. Et le monde qui l'entoure ne lui propose que le spectacle d'un morne et stérile charnier où éclate le triomphe de la force brute, le dédain de la souffrance, l'indifférence aux individus, aux groupes, aux espèces, à la vie elle-même...

     Tel est, semble-t-il, le message de la science. Il est aride. La science n'a guère fait jusqu'ici, on doit le reconnaître, que donner à l'homme une conscience plus nette de la tragique étrangeté de sa condition, en l'éveillant pour ainsi dire au cauchemar où il se débat. »

 

 

L’haïssable fanatisme

 

Cependant, Rostand, darwinien convaincu, ne s’est pas occupé que de l’évolution et des mutations chez les grenouilles. Il dénonça avec vigueur les fanatismes qu’il haïssait par-dessus tout. Ainsi, il écrivit : « Le fanatisme, toujours serviteur du faux. Même au service du vrai, il serait haïssable. »

 

C’est d’un de ses textes que le « Pourquoi pas ? » s’est servi pour éclairer ses lecteurs sur le racisme qui, en définitive, était la base du national-socialisme. Le texte est extrait d’un ouvrage que Jean Rostand a publié en 1938 à la Nouvelle Revue Française et diffusé sous forme de livre par Gallimard en 1939. Il s’intitule : « Hérédité et Racisme ». On peut se trouver ce livre en vente en occasion sur Internet. Le lecteur sera surpris de l’usage de certains mots qui ont aujourd’hui un sens méprisant comme le mot « nègre » pour désigner les Noirs africains, mais il verra qu’il n’y avait aucun mépris dans l’esprit de Rostand, bien au contraire.

 

En voici des extraits significatifs.

 

« Les thèses racistes sont des constructions gratuites fondées sur une anthropologie tendancieuse et puérile. » Cela commence fort ! L’hypothèse est posée.

 

Suit la démonstration : « Que si l’on examine la question des races humaines, il ne peut être douteux pour personne qu’il y ait entre elles de réelles différences génétiques, chromosomiques. La différence entre un nègre et un blanc est une différence héréditaire qui ne doit presque rien au milieu. Des nègres vivant en Europe pendant une longue suite de générations resteront des nègres, ils garderont leurs cheveux crépus, leurs grosses lèvres ; de même, les Européens transportés sous les tropiques garderont leur faciès particulier. » Ainsi, Rostand démontre que les caractéristiques des Noirs et des Blancs ne sont en rien influencées par le milieu dans lequel ils vivent. C’est ce qu’on appelle le génotype opposé au phénotype. Les racistes basaient leur théorie sur le phénotype, c’est-à-dire le milieu, pour expliquer les différences raciales.

 

La pureté est une fiction.

 

Ensuite, Jean Rostand rejette l’idée de races « homogènes ». « … Il faut d’ailleurs tout de suite noter qu’il n’existe nulle part, en Europe, de groupe humain homogène et pur du point de vue racial : chaque peuple, chaque nation, chaque morceau de nation, constitue non seulement un mélange, mais une combinaison de races. » L’auteur dresse un inventaire des trois groupes principaux qui existent en France, le nordique, l’alpin et le méditerranéen. Il précise : « Les Juifs, dont on parle beaucoup en ce moment, peuvent être rattachés, soit au type alpin, soit au type méditerranéen. » Rostand faisait sans doute allusion à l’antisémitisme qui triomphait en 1939, dans certains milieux intellectuels parisiens. Il ajoute, pour appuyer sa thèse : « Répétons-le, ce classement racial ne répond nullement au découpage géographique ou national : les trois races coexistent en France (…). En Allemagne voisinent les Nordiques et les Alpins, etc.

 

Etant ainsi entendu, de prime abord, que le point de vue racial n’est nullement superposable au point de vue national et qu’il n’existe point à proprement parler de Races française, allemande, anglaise, italienne, on se demandera s’il existe des différences de valeur, de qualité entre les différents types humains. » Jean Rostand aborde ici la question épineuse de la « supériorité » raciale. C’est évidemment la problématique de base, c’est cette notion de « supériorité » qui a justifié les tentatives d’élimination des « races inférieures ».

 

« S’il y a vraiment, parmi les races blanches, une race humaine supérieure aux autres, s’il y a vraiment une « grande race », il importe au plus haut point de le savoir ; et je crois qu’un biologiste digne de ce nom se rendrait sans hésiter à une vérité de ce genre, alors même qu’il aurait la disgrâce d’appartenir à l’une de ces races dont on lui eût démontré la petitesse. Mais encore faudrait-il qu’on la lui démontrât autrement que par des affirmations tonitruantes et sommaires. » Jean Rostand manie l’ironie avec brio. C’est comme ces intellectuels contemporains  prônant une société élitiste et anti-égalitaire, qui estiment leur appartenance à l’élite comme allant de soi.

 

Il n’y a pas de race supérieure

 

Le grand biologiste stigmatise l’aspect totalitaire de ces propositions racistes et fustige les intellectuels – on dirait aujourd’hui « compagnons de route » - qui proclament la supériorité de la race blanche. « Pour nous convaincre de la supériorité de la race ariano-nordique, il ne suffit pas que des dictateurs la décrètent en de péremptoires « décalogues ». Il ne suffit pas que des intellectuels enrôlés ou obnubilés sophistiquent la science et adultèrent l’histoire ; il ne suffit pas que des professeurs germaniques ressuscitent au profit de leur jeune mystique barbare, les vieilles imaginations d’un Gobineau et de Vacher de Lapouge. Il ne suffit pas qu’un monsieur Cogni – Italien pur sang qui se prend pour un nordique – interdise le sentiment de la grandeur aux brachycéphales à front bas. Il ne suffit pas qu’en des pamphlets délirants Louis-Ferdinand Céline mette son lyrisme fécal au service de la plus enfantine des « ethnogogies ». Nous voulons un peu mieux que cela. Nous réclamons des preuves, des arguments, des faits. » Ces auteurs encore lus de nos jours, qui sont à l’origine en ce qui concerne Gobineau (l’explorateur, auteur du fameux « de l’inégalité des races humaines ») et Vacher de Lapouge (universitaire français violemment antisémite publie en 1899 un ouvrage intitulé « l’Arien, son œuvre sociale » qui est un cours libre de science politique enseigné de 1800 à 1890 à l’Université de Montpellier. Ce livre a fourni les éléments fondateurs au racisme et à l’antisémitisme nazi). Giulio Cogni était un poète italien qui prôna le racisme. Il participa à l’élaboration des lois racistes du régime fasciste italien en 1938. Il est inutile de présenter Céline. Il y a pour cet auteur, sans doute le plus ordurier de la littérature française, une étrange fascination des intellectuels contemporains et particulièrement de gauche. Est-ce que son « lyrisme fécal » comme le qualifie Rostand, efface les idées abominables et les appels aux meurtres commis par le Dr Destouches ? C’est un mystère.

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Louis Ferdinand Céline : le "lyrisme fécal" de la haine

De toute façon, pour Rostand, la cause est entendue : « Or, en faveur de la précellence des races nordiques, il n’existe pas le plus léger semblant de présomption. » Et il ajoute :

 « S’il s’agissait d’établir positivement la supériorité intégrale des blancs sur les nègres, on aurait déjà quelque motif d’embarras, car on ne peut mettre en évidence quant aux aptitudes scolaires une différence bien considérable entre les enfants noirs et les enfants blancs lorsqu’ils sont tous placés, dès l’âge tendre, dans des conditions strictement comparables d’éducation. Il y a peut-être une supériorité statistique des blancs, mais un bon nègre vaut mieux qu’un médiocre blanc. » Les coloniaux belges au Congo ont dû apprécier ! Bien sûr, il s’agit ici de critiquer le racisme nazi. Il n’y a pas encore de globalisation de la question du racisme. Rostand pose la question : « Que sera-ce, si l’on prétend dresser une hiérarchie génétique des races blanches ? »

 

Des études comparatives relatives aux qualités innées des groupes d’enfants de races différentes ont été effectuées. Rostand en tire la conclusion : « … jamais il n’a été possible de déceler une différences appréciable et constante en faveur d’une race quelconque (on n’a pas pu davantage établir la moindre corrélation entre l’intelligence et la pigmentation ou la forme de la tête). » Voilà que s’effondre une série de préjugés toujours en vigueur aujourd’hui dans certains milieux.

 

Guère égalitaire

 

Quant à l’égalité, Jean Rostand, s’il vivait de nos jours, ne serait guère au diapason de nos certitudes. « L’homme est inégal à l’homme, nous l’avons assez dit mais une race n’est pas inégale à une autre race, encore moins un peuple à un autre peuple. (…) Il n’y a pas de grandes et de petites races. La seule grande race humaine, c’est celle que composent lentement au long des siècles, les puissantes individualités de l’espèce ; et cette race là, elle émerge sporadiquement de partout, elle tient et appartient à l’univers civilisé. » Cette sentence essentielle du grand biologiste français est un argument massue à la fois contre ceux qui, aujourd’hui, pensent que tous les hommes sont égaux en capacité, en développement, confondant ainsi l’égalité des droits avec une prétendue égalité des capacités. Elle est aussi une réponse bien avant terme à l’idéologie du « choc des civilisations ». Pour Rostand, il y a UN univers civilisé et non des civilisations qui s’affrontent. Cet univers civilisé est bien sûr varié. Rostand le précise ensuite, tout en dénonçant le mythe de la « race pure » : Cette grande race dont je parle, quintessence de l’homme sage, elle n’est rien moins que pure et homogène. Elle manque furieusement d’unité structurale. Aucun type n’y prédomine. (…) Et j’ajoute, puisque aussi bien, on paraît l’oublier quelquefois, même chez nous, qu’à la formation de cette grande race impure et hétéroclite, a contribué autant que n’importe quel autre, le groupe humain qui produisit trois des plus grands esprits, peut-être les plus grands de notre époque : Freud, Bergson, Einstein. » N’en déplaise à Michel Onfray !

 

Argument pour un dictateur

 

Jean Rostand lance un autre débat. Celui du metissage. « Le racisme pose encore une autre question. Sans qu’il y ait de race supérieure, il se pourrait que chaque race eût un intérêt à se maintenir aussi pure et homogène que possible. »

 

Rostand poursuit son raisonnement : « Mais du point de vue biologique, il n’y a aucun sujet de le penser. (…) … ces sortes de périls [de malformation, par exemple] ne menacent à aucun degré les unions pratiquées entre races voisines, comme les races européennes. Et on pourrait plutôt croire que de telles unions doivent avoir d’heureuses conséquences dans la mesure où joignant des modalités génétiques complémentaires, elles créent des personnalités plus riches et plus complexes. C’est d’ailleurs la conclusion où atteignent la plupart des historiens impartiaux : les plus hautes manifestations du génie humain furent l’œuvre de races composites. »

 

Sur le plan politique, Rostand pense avoir trouvé la clé du racisme prôné et appliqué par les nazis. « Le seul argument qu’on pourrait à la rigueur donner en faveur de la pureté raciale, c’est qu’un groupe d’hommes très semblables du point de vue génétique serait peut-être plus facile à gouverner. Mais c’est un argument pour un dictateur, non pour des hommes… »

 

Racisme et eugénisme

 

Ce qui suit, si cela était prononcé de nos jours, est contraire au « politiquement correct ». Ces propos conduiraient leur auteur devant le tribunal médiatique, voire dans le prétoire pour incitation à la haine raciale !  Jean Rostand établit une distinction entre les thèses racistes et l’eugénisme. « Et il nous paraît essentiel de dissocier le mensonge racique (sic) de la vérité eugénique. Trop de gens les confondent, soit dans leur approbation, soit dans leur réprobation, et il ne faut pas que le mensonge puisse tirer une force de la vérité où il se mêle. » Il évoque les lois raciales du régime hitlérien du 14 juillet 1933, les fameuses lois de Nuremberg. « Lorsque Hitler (…) promulgue la fameuse loi sur la stérilisation des grands tarés – loi qui a soulevé chez nous bien des sarcasmes – nous pouvons critiquer certaines dispositions de cette loi, nous pouvons n’en pas aimer l’esprit, y voir un symptôme inquiétant, nous pouvons penser qu’un seul homme n’a pas le droit de toucher aussi légèrement à la liberté de tous ; mais nous ne pouvons nier que par cette légèreté même, il ne serve les intérêts génétiques de sa nation. Au contraire, lorsque Hitler soulève la conscience universelle en se livrant aux persécutions antisémites, il ne trouve pas dans la science la plus légère justification à l’ignominieux de cet acte. »

 

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Les lois de Nuremberg de 1933, 1935 et de 1938

ont généré les persécutions antisémites, les lois raciales

et l'eugénisme. 

 

Un terrain dangereux

 

Ici Rostand se positionne, comme beaucoup de biologistes de son temps, pour une forme de sélection des meilleurs et non d’élimination des « tarés ». Il se place, sans le savoir, dans ce qu’on appelle le « darwinisme social ». De quoi s’agit-il ?

 

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Herbert Spencer, le père du

"darwinisme social"

 

L’inventeur de cette doctrine plus idéologique que scientifique se nomme Herbert Spencer (1820 – 1903), sociologue contemporain de Darwin. Il interprète cette théorie par la « sélection des plus aptes » (Survival of the fittest). Le darwinisme social suggère donc que l'hérédité (les caractères innés) aurait un rôle prépondérant par rapport à l'éducation (les caractères acquis). Il s'agit ainsi d'« un système idéologique qui voit dans les luttes civiles, les inégalités sociales et les guerres de conquête rien moins que l'application à l'espèce humaine de la sélection naturelle ». Or, Spencer n’est pas darwinien mais lamarckien. En effet, dans De l'Origine des espèces (sous-titré : La Préservation des races favorisées dans la lutte pour la vie), Darwin n'analyse pas la société humaine et n'a pas prôné ce qui est en réalité, la transformation de la section naturelle en une sélection artificielle. Cela est d’ailleurs profondément contraire à la pensée de Darwin puisque c’est la nature et non l’homme qui procède à la sélection. Spencer voit, par contre, dans l'évolution une marche vers un progrès inéluctable, contrairement à Darwin, pour qui l’évolution s’effectue par le hasard des mutations et qu’elle ne consiste pas en une marche linéaire vers le progrès. Donc, l’appellation « darwinisme social » est fausse car elle trahit l’apport de Darwin à la science.

 

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Charles Darwin n'a rien à voir avec le

"darwinisme social".

 

Sur le plan politique, le darwinisme social a servi à justifier scientifiquement plusieurs concepts politiques liés à la domination par une élite, d'une masse jugée moins apte. Parmi ceux-ci notons le colonialisme, l'eugénisme, le fascisme et surtout le nazisme. En effet, cette idéologie considère légitime que les êtres les plus faibles disparaissent et laissent la place aux  individus les mieux armés pour survivre.

 

De nos jours, le darwinisme social inspire des méthodes de gestion des « ressources humaines » dans de grandes entreprises et dans certaines facultés universitaires vouées aux hautes études commerciales et financières.

 

Quant à lui, Jean Rostand se réfère à Nietzsche pour étayer ses arguments en faveur de l’eugénisme. « Un Allemand de l’Allemagne éternelle – le philosophe Nietzsche – savait bien, lui faire le départ entre l’eugénisme et le préjugé racial. Lui qui appelait de tous ses vœux la venue du surhomme, lui qui s’y connaissait en culture, et qui rêvait d’ennoblir l’espèce par la sélection des individualités supérieures, lui qui écrivait que l’autorisation de créer des enfants devait être accordée comme une distinction, il écrivait aussi les lignes suivantes : « Contre la distinction entre Aryens et Sémites. Où les races se mélangent jaillit la source de la culture. » Et encore : « Ne fréquente personne qui soit impliqué dans cette fumisterie effrontée des races… » Et enfin ceci : « La lutte contre les Juifs a toujours été une marque de natures basses, lâches et mauvaises, et celui qui y participe fait preuve d’une mentalité vulgaire. »

 

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Friedrich Nietzsche contre le racisme

et l'antisémitisme

 

Cette question est loin d’être résolue. Elle se pose tout le temps. Le philosophe allemand Peter Sloterdijck avait provoqué un tollé lorsqu’il envisagea que le clonage humain pouvait constituer en une forme d’eugénisme. Les progrès de la technologie génétique permettront sans doute de guérir des maladies dégénérescentes mais sont aussi la porte ouverte aux projets les plus sombres et les plus fous. Après tout, faut-il s’en inquiéter ? N’est-ce pas la rançon du progrès de la science, autrement dit de la perception de l’homme de la nature évolue bien plus vite que la  connaissance de lui-même.

 

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Peter Sloterdijck : position ambiguë sur

l'eugénisme

 

Un fanatisme chasse un autre.

 

Le plus célèbre biologiste de France conclut : « Si je pouvais penser que le comportement des peuples exprimât leur nature profonde, si je pouvais penser que leurs actes collectifs répondissent de quelque manière à leur niveau génétique, ai-je besoin de dire que je ne situerais pas la supériorité du côté où elle se proclame avec tant de grossière et tyrannique impudence ? » Une bonne leçon pour les antiracistes radicaux qui s’abaissent sur le terrain de leurs adversaires. Souvenez-vous, par exemple, de la vulgarité et de la grossièreté du « débat » télévisé entre Tapie et Le Pen, il y a quelques années, à Marseille.

 

Et Rostand fixe les limites du débat : « Mais l’on se doit, je crois, de pousser le refus du racisme jusqu’à ne point incriminer les chromosomes de tout un peuple pour ce qu’il subit passagèrement l’empire d’une pernicieuse combinaison individuelle. » Déjà, Jean Rostand exprimait la crainte de voir un fanatisme se substituer à un autre.   

 

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13 mai 2010 4 13 /05 /mai /2010 18:07

 

 

 

Nous avons commencé cette série d’articles par le « krach 2 », la crise de Dubaï  dont on ne parle plus, nous avons poursuivi par le « krach 3 », la crise grecque et aujourd’hui, le « krach 4 », la crise de l’Euro, cette vraie-fausse monnaie qui subit une crise tout à fait prévisible. Entre temps, vous avez eu l’occasion, cher lecteur, chère lectrice, de lire quelques autres articles sur le sujet.

 

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De Dubaï à                                                               acropole_1262821463-copie-1.jpg

 

L’accord de garantie de 750 milliards d’Euros de dimanche 9 mai est de la poudre aux yeux. Une caricature montre Fillon annoncer à Sarkozy : « Les contribuables et les marchés sont inquiets », et Sarkozy de répondre : « Rassurons les marchés ! ».

 

« Rassurer les marchés » est le seul but de cet accord. D’ailleurs, dans la soirée de dimanche, un haut fonctionnaire européen a déclaré à une TV : « Nous devons arriver vite à un accord, car les marchés ouvrent dans quelques heures ». C’est révélateur de l’état d’esprit de nos « dirigeants » européens.

 Le « coup d’Etat silencieux »                                      à la Grèce, le même processus

 

Le bloggeur français Malakine ( http://horizons.typepad.fr/accueil/2010/04/le-coup-detat-silencieux. html ) a trouvé cette formule pour décrire ce qui se passe. En effet, on assiste à un bras de fer entre deux pouvoirs : le pouvoir politique en plein déclin et le pouvoir financier en grande expansion. Dans cette affaire grecque, le pouvoir financier a gagné et le politique s’apprête à passer sous les fourches caudines. Comme l’écrit le bouillant député européen français Jean-Luc Mélenchon dans « Le Monde » du 11 mai : « Déficit des retraites ou crise de l'euro : tout revient à la question de la prédation croissante que la finance opère au détriment du travail sur la richesse produite. L'appauvrissement des Etats, comme des particuliers, et les dettes qui en résultent n'ont pas d'autre origine ! C'est cette réalité que Jean Peyrelevade couvre d'opprobre : "Démagogie", "mensonge", "réalité travestie" »

 

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Jean-Luc Mélenchon : une gauche lucide

et sans compromission, jusqu'à présent

 

Tout se trouve dans ces quelques mots. D’un côté, un homme politique, comme plusieurs économistes, dénonce la mainmise de la haute finance sur les Etats et le travail et d’un autre, un hobereau du néo-libéralisme fustige le manant en le traitant de menteur.  Notons au passage que Jean Peyrelevade est membre du MoDem de François Bayrou, ancien patron à Suez, condamné en 2006 à 500.000 dollars d’amende pour avoir fait de fausses déclarations à la FED américaine dans le cadre de l’affaire « Executive Life ». Il s’agit d’un affairiste chrétien libéral bon teint. Un homme d’avenir, quoi !

 

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Jean Peyrelevade : le prototype du

politicien arrogant, affairiste et godillot

 

Cependant, la haute finance a été beaucoup plus loin cette fois-ci. Elle a franchi une étape décisive : imposer à l’Union européenne ses desideratas politiques.  

 

Comment en est-on arrivé là ?

 

Si on part de la crise financière de septembre 2008, on sait que pour « sauver » les banques, les Etats de l’Eurozone ont accru considérablement leur dette. A priori, ce n’était pas grave car les taux d’intérêts étaient fort bas et les banques s’étaient engagées à rembourser les aides le plus rapidement possibles. Or, il était évident que cette explosion de l’endettement public aurait de graves conséquences. Même si personne ne s’attendait au Krach de la bulle obligataire si rapidement, cette nouvelle crise n’a rien d’une surprise. Cela fait longtemps que les penseurs du système nous annoncent qu’il faudra tôt ou tard régler la facture de la crise. On y est.

 

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Image de la crise en Grèce : angoisse devant

un bureau de change

 

Le cas Grec n’a rien d’un cas isolé. Le système financier a pris le plus faible pour commencer son attaque. Les explications folkloriques du style « comptes trafiqués » (avec l’aide de Goldman Sachs, on l’oublie assez vite) ne sont que poudre aux yeux par rapport à l’ampleur du problème. Aujourd’hui, tous les Etats se retrouvent dans une situation d’insolvabilité potentielle. Compte tenu des maigres perspectives de croissance dans les anciens pays industrialisés, et des besoins sociaux qui ne cessent d’augmenter (chômage de masse, soutien aux secteurs en difficultés, dépenses de santé, retraites, vieillissement …) suite à la politique menée sous la pression de la haute finance de limitation des salaires au profit d’augmentations importantes du capital. Mélenchon écrit : « Ce partage injuste de la richesse est stable depuis vingt ans (…). C'est précisément parce que la révolution néolibérale a permis pendant tout ce temps au capital d'accroître sa ponction sur les salariés à mesure qu'ils produisaient davantage et moins cher ! Car le décrochage est bien plus fort : en 1982, salariés et chômeurs représentaient 84 % de la population active et se partageaient 66,5 % de la richesse, selon les chiffres de la Commission européenne ; ils constituent aujourd'hui 92 % des actifs, mais ne perçoivent plus que 57 % des richesses. Non seulement la part des travailleurs s'est réduite, mais elle est divisée entre davantage de salariés !

 

Cet appauvrissement du travail est odieux, car, depuis 1982, la richesse créée par actif a augmenté de 30 %. Ces fabuleux gains de productivité réalisés par les travailleurs ont été largement accaparés par le capital : dans les années 1980, 2 points de PIB par an étaient redistribués aux salariés ; depuis les années 1990, le ratio est tombé à 0,7 point de PIB par an ! »

 

Les Etats sont tous devenus structurellement déficitaires. Pour prendre l’exemple de la France, on estimait à environs 3% le taux de croissance nécessaire pour assurer l’équilibre des finances publiques. Désormais la croissance potentielle est estimée entre 0.8 et 1.5 %. Cela veut dire qu’il sera impossible de revenir à l’équilibre sans de drastiques mesures de restrictions imposées par le monde de la finance. Or, ces politiques de restrictions créent la déflation en baissant la consommation des ménages et en empêchant les Etats d’accroître leurs recettes. L’effet réel sera : un accroissement des déficits publics et de l’endettement… au plus grand profit des banques !

 

En soi, il s’agit déjà d’un défi historique pour tous les Etats qui devront trouver les moyens soit de renouer avec une croissance soutenue en modifiant substantiellement leur modèle économique, soit de réduire drastiquement le périmètre de leur Etat providence, soit probablement les deux. Mais si on ajoute la pression des marchés financiers, l’équation devient franchement impossible. De plus, il ne faut pas oublier que l’Europe connaît une désindustrialisation de plus en plus importante par les nombreuses fermetures d’usines et les délocalisations qui l’empêchent de retrouver un taux de croissance suffisant pour retrouver l’équilibre financier nécessaire. Les Etats européens sont donc pieds et poings liés, sont devenus incapables de toute politique, l’Etat-Providence se délitera par un accroissement dramatique du chômage et de la pauvreté.

 

L’insolvabilité des Etats conduira les marchés à revoir à la hausse les taux d’intérêts des fonds qu'ils prêtent, ce qui va accroître les dépenses des Etats via la majoration du paiement des intérêts  et réduire leurs ressources fiscales via la contraction de l’économie induite par la rigueur. L’intervention des marchés financiers en tant que « régulateur » du bon niveau de la dette publique est donc le plus sûr moyen de transformer rapidement une situation d’insolvabilité virtuelle en banqueroute réelle !

 

« Apocalypse now » n’est plus une fiction !

 

Le politique étant désormais dans l’impossibilité d’agir, il y a vide du pouvoir et celui-ci sera repris par la haute finance par l’intermédiaire de ses représentants. Ainsi, la proposition de Barroso de mettre sous tutelle de la Commission européenne et d’ECOFIN les budgets nationaux au nom du respect absolu du Pacte de stabilité, ce traité kafkaïen inapplicable, en fait partie. Quelles conséquences cela aura-t-il ? En premier lieu, les Etats membres ne seront plus maîtres de leur propre politique – ce sont les budgets qui donnent à l’Etat les moyens d’exécuter sa politique –, deuxièmement, le déficit démocratique est énorme puisque les Parlements seront obligés d’accepter les diktats d’ECOFIN et de la Commission. Les Etats seront placés sous tutelle. Cela s’appelle tout simplement la fin du politique !

 

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Le bonheur de Barroso : il a

atteint son objectif de démantèlement

des Etats membres.

 

L’économiste français Frédéric Lordon tire les conclusions avec lucidité : « C’est donc peut-être, dans ce chaos, une époque qui s’apprête à se refermer. Une époque dont le symptôme aura été le surendettement généralisé. Le paradoxe veut que ce soit un symptôme parfaitement libéral, là où le libéralisme se targue d’être le discours même de la vertu. Car tous les surendettements dérivent de la déréglementation générale. Le surendettement privé est le produit de la compression des revenus entraînée par la flexibilisation du marché du travail, la concurrence et la contrainte actionnariale. Le surendettement bancaire vient des joies de l’effet levier, quand il s’agit de pousser toujours plus haut la rentabilité financière des paris spéculatifs. Le surendettement public est l’expression de l’idéologie de la défiscalisation – et accessoirement des déséquilibres conjoncturels que l’instabilité d’un système de marché libéralisé ne cesse de recréer. »

 

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Frédéric Lordon : un des rares économistes à

avoir le courage de ne pas être dans la "ligne".

 

C’est donc une véritable révolution que nous vivons. La fin du politique signifie à terme l’effondrement de tout l’édifice issu des Lumières et de la Révolution française et aussi la disparition du Pacte social issu de la guerre qui a fondé la sécurité sociale en Belgique et le programme du Conseil national de la Résistance en France qui a instauré les principes de base de la solidarité sociale non seulement par ce qu’on appelle l’Etat-providence, mais aussi par l’épanouissement des services publics considérés à l’époque comme facteurs de progrès social et économique. Ce modèle s’est étendu aux autres pays d’Europe occidentale comme l’Allemagne et l’Italie. On l’a d’ailleurs appelé à tort ou à raison « Le modèle rhénan ».

 

La fin de l’idée européenne

 

L’idée d’une union européenne née des atrocités de la dernière guerre mondiale s’est aussi écroulée. Des politiques chrétiens comme Schuman, Monnet, Gasperi et sociaux démocrates comme le Belge Spaak ont cru sans doute naïvement dans les années 1950, laissons-leur ce crédit, que l’union des économies des Etats membres entraînerait l’union politique. Funeste illusion ou innommable supercherie, qui sait ? L’union politique n’a jamais connu un semblant de réalisation, les Etats membres restant jaloux de leurs prérogatives. L’union économique a changé de nature avec le Traité de Maastricht. Non seulement, il fonde l’union monétaire avec, à terme, l’Euro, mais il soustrait aussi des pans entiers de la décision économique du contrôle politique. L’Union européenne n’est toujours pas une union politique et ne le sera sans doute jamais, mais elle a détruit le pouvoir politique, c’est-à-dire la petite parcelle de pouvoir qui restait aux peuples d’Europe, qu’on ose encore appeler « démocratie ». Elle est devenue le bras séculier de la dictature des marchés. C’est elle qui impose les privatisations des services publics, c’est elle qui interdit aux Etats d’aider les entreprises en difficulté (sauf les banques…), c’est elle qui empêche toute politique économique, qui a la mainmise sur la recherche, c’est elle qui a libéralisé l’agriculture en supprimant une large part des subventions et en instaurant le libre échange des produits alimentaires, c’est elle qui recommande de réduire les dépenses sociales et qui bientôt l’imposera. C’est elle aussi qui a élargi sa zone d’influence aux pays d’Europe de l’Est en les maintenant dans la pauvreté, l’objectif final étant de construire une vaste zone de libre échange euro-américaine qui s’étendra jusqu’à la Turquie.

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Robert Schuman et Jean Monnet, les "pères" de

l'Europe : naïveté ou duplicité ?

 

Tout va dans le même sens : l’Union agit pour le seul intérêt du Capital en mettant les Etats membres sous tutelle, la dernière trouvaille étant, comme on l’a vu, le contrôle préalable des budgets nationaux.

En cela, l’idée européenne est morte car même l’union économique préconisée par les « pères fondateurs » a disparu. Il faut dire qu’ils n’avaient pas prévu la mondialisation (que Marx avait vue déjà en 1848…). Nous payons très cher ce manque de lucidité.

 

Que faire ?

 

Il est dramatique de constater que les politiques, les intellectuels, les syndicalistes les plus critiques n’apportent aucune réponse crédible et à long terme. Ils posent un bon diagnostic mais ne prescrivent aucun remède. Les altermondialistes disent qu’un « autre monde est possible ». Certainement, mais lequel ? Ils sont bien incapables de le définir. Ce n’est pas la fameuse taxe Tobin qui est utopique, qui va changer quoi que ce soit.

 

Le problème est que le politique ne peut agir qu’au niveau des Etats, alors que le champ d’action du financier est mondial. Laissons encore une fois la parole à Lordon : « Entre temps les opinions publiques européennes, grecque mise à part, sont étonnamment calmes – peut-être parce que « ça » n’a pas encore mordu assez profond. Mais « ça » ne va pas tarder à faire mal. Le passage de la douleur à la révolte n’a rien d’automatique, mais rien non plus d’impossible. On saura sous peu de l’insurrection ou du coup de sang des États eux-mêmes (c’est-à-dire de l’explosion d’une crise de dette souveraine généralisée dans la zone euro) lequel des deux scénarios coupe le fil avant l’autre. Le « peu » de « sous peu » ne se comptant pas forcément en jours, mais éventuellement en trimestres. C’est bien pourquoi les benêts de « la crise est finie » s’y laissent prendre à tous les coups : ils ont oublié qu’entre le krach de 1929 et le pire de la Grande Dépression, il a fallu quatre ans de décomposition… Comme on l’a laissé entendre, si le coup de chaud grec d’aujourd’hui vient à se détendre, ce sera une détente toute temporaire, en attente des douloureux constats d’insolvabilité (produite par des plans absurdes de restauration de la solvabilité). On se donnerait rendez-vous d’ici douze ou dix-huit mois. Mais le problème des dettes souveraines est maintenant bien installé dans le paysage mental des opérateurs de la finance et il n’est pas près d’en sortir. On peut donc aussi leur faire confiance pour hâter les échéances… »

 

Frédéric Lordon oublie qu’une révolte efficace ne peut qu’être organisée. C’est loin d’être le cas aujourd’hui. La gauche politique est en plein déclin, les organisations syndicales sont divisées. Certains rétorqueront que les pays sud-américains les plus avancés montent une alternative. Certes et elle semble efficace, mais ce sont des Etats qui ne sont pas sous le carcan d’une organisation supranationale. En Europe, il ne faut plus compter sur aucun Etat.

 

Il n’y a qu’une possibilité, mais elle est à long terme : la Résistance. Au préalable, elle sera désorganisée, chevrotante, mais avec le temps, elle peut s’étendre et s’organiser pour représenter une réelle alternative pour construire un nouvel ordre politique et social, car rien ne sera plus jamais comme avant.

 

 

 

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7 mai 2010 5 07 /05 /mai /2010 18:17

Voici une tribune d’un homme de droite, Philippe Villin, ancien directeur du Figaro et banquier d’affaires. Il analyse la situation de l’Euro.

Il est surprenant de lire et d’entendre les discours des uns et des autres aujourd’hui. Ce sont exactement les mêmes arguments avancés en 2001 et en 2005 au sujet des Traités de Maastricht et constitutionnel. À l’époque, ils se voyaient affublés de tous les noms d’oiseaux. Aujourd’hui, tout le monde leur donne raison. Eh bien, ils avaient raison à temps et les autres ont raison trop tard !

Lisez :

 

« La situation actuelle n’est pas une surprise parce que l’euro souffre d’un vice fondamental : on a créé une monnaie unique avant une unité politique qui me paraît définitivement compromise par l’élargissement décidé postérieurement.

 

 

Comme je l’ai écrit à de nombreuses reprises (dans le Figaro que je dirigeais à l’époque,) j’y étais personnellement opposé. On a mis la charrue avant les bœufs. Je pensais aussi que la diversité des situations dans les pays de la zone rendrait impossible la définition d’une politique monétaire et économique appropriée à chacun des pays. C’est malheureusement ce qui s’est passé. En outre, depuis sa création, l’euro a été structurellement surévalué. Cela a entraîné une perte de compétitivité de l’économie européenne considérable, qui succédant à la politique du franc fort, a créé des dommages irréparables pour notre pays. Des entreprises ont fermé. Des délocalisations ont eu lieu sur lesquels on ne peut revenir : l’aéronautique française, l’un de nos plus grands talents industriels, est désormais largement implantée au Etats-Unis et au Mexique au lieu d’être restée totalement en France et au Maghreb pour les tâches les moins techniques ; nos exportations de vins et de spiritueux sont en déclin ; on pourrait multiplier les exemples. En fait seule la zone germanique au sens large a profité de l’euro qui lui a permis de vendre mieux en grande exportation avec une monnaie moins forte que ne l’auraient été ses propres devises et de connaître une formidable expansion de ses ventes au sein de la zone euro. En effet, les autres pays ont dévasté leur commerce extérieur en achetant aux Allemands plus que ce que leurs possibilités ne le leur permettaient et cela explique pour une large part les déficits de balance commerciale et une partie des déficits de la dette que connaissent les pays en difficulté de l’Europe du sud.

 

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L'Euro rend fous ceux qu'il veut perdre !

 

 Que faire ? Eviter que les tenants du dogme, à commencer par son grand prêtre Jean-Claude Trichet, et les hommes politiques qui se sont laissés abuser, ne ruinent l’économie en refusant de reconnaître leur erreurs. Aujourd’hui, force est de constater que la zone euro a connu une croissance inférieure à celles de autres pays européens. Le risque immense est qu’en voulant sauver le Pacte de Maastricht - un empêcheur structurel de croissance vu les contraintes qu’il impose - les dogmatiques de l’euro entraînent l’économie européenne dans une déflation destructrice. Il est évident que la plupart des pays de l’euro, y compris la France, ont un immense besoin de réformes structurelles, lesquelles passent par une diminution de la dépense publique et non par une augmentation punitive de l’impôt. Mais ne confondons pas vitesse et précipitation. Aucun médecin ne fait jamais maigrir en quelques semaines un patient de 100 kilos dont le poids objectif est de 60 kilos, surtout après l’avoir laissé grossir pendant des années sous sa surveillance comme Monsieur Trichet et sa B.C.E. ont laissé les déséquilibres et les déficits prospérer. Un tel médecin tuerait son malade à moins que le médecin ne le tue avant... Les pauvres Grecs sont pour moi comme des cobayes dans un laboratoire qui subissent la médecine Trichet-Merkel à forte dose. J’espère que les politiques comprendront en voyant ces malheureux cobayes exploser ce qui se passerait s’ils imposaient cette médecine au Portugal, à l’Espagne, à l’Italie…. et pourquoi pas à la France.

 

 

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Quel gâchis, Monsieur Trichet !

 

 Si les politiques voulaient sauver l’Euro - je doute pour ma part que ce soit une bonne solution car son échec est patent et seule la remise à niveau de la compétitivité par un niveau de dévaluation adéquat dans chaque pays me paraît fonctionner- il faudrait à tout le moins annoncer d’urgence l’abandon du pacte de stabilité. Madame Merkel veut le durcir ! Il faut, évidemment, faire l’inverse ! A l’instar de ce qui est demandé à la Réserve fédérale américaine, il faut fixer à la B.C.E. de nouveaux objectifs privilégiant la croissance sur la lutte contre l’inflation. Il faut accélérer les réformes structurelles, mais en se donnant 10 à 15 ans pour ramener les déficits des finances publiques à un niveau probablement un peu supérieurs à ceux de Maastricht. Il faudrait aussi que les Allemands s’interdisent de briguer la présidence de la B.C.E... Si l’Allemagne est européenne, il faut enfin qu’elle baisse très fortement ses impôts pour mettre son déficit au niveau moyen de la zone européenne. Alors seulement, on pourrait espérer un répit permettant peut-être de reconsidérer l’ensemble du projet européen, débouchant sur une zone intégrée politiquement et économiquement et qui aurait sa monnaie unique. Mais elle serait assurément fort différente de la zone euro actuelle tant dans son périmètre que dans son fonctionnement.

 

 Personnellement, je ne suis pas convaincu que cette zone intégrée et plus réduite puisse être efficace, si jamais elle venait à voir le jour politiquement. Je pense que l’euro explosera en tout état de cause avant. Je crains avant tout qu’un Jean-Claude Trichet borné et gardien du dogme et ses acolytes n’aient avant plongé l’Europe dans une dépression sans précédent.

 

 Ma crainte est en effet que la tentative des tenants du dogme soit de le préserver à tout prix pour ne pas être exposés à la situation de dire aux citoyens de l’Europe que ce projet d’union monétaire sans union politique était une folie !

   

Avec l’euro, Jean-Claude Trichet a construit un tunnel dont il a bouché l’entrée et qui débouche sur le précipice de la déflation. Il faut qu’un homme politique ait le courage de renoncer au dogme, mais sa tâche ressemblera alors à celle d’un pape qui aurait à expliquer aux croyants qu’il n’y a eu à Lourdes, ni apparition de la vierge, ni miracles. Il aura aussi à inventer un nouveau projet. Quel gâchis Monsieur Trichet ! »

 

  Philippe Villin

 

Il y a un élément consolant dans tout cela. Un homme de droite rejoint les analyses progressistes au sujet de l'Euro : tout cela fait partie d'une politique volontariste de détruire le tissu social et d'éliminer toute forme de solidarité. D'autre part, c'était folie de vouloir faire une monnaie commune sans union politique.

 

Un scandale à la clé

 

En prime, on apprend que le député européen écologiste Daniel Cohn Bendit accuse Nicolas Sarkozy et François Fillon d'avoir conditionné leur aide à la Grèce à l'achèvement des contrats d'achat d'armes françaises signés par le gouvernement Caramanlis. Voici ce qu'en rapporte le Nouvel Obs.com :

 

«L'eurodéputé a expliqué, lors d'une conférence de presse à Paris sur l'avenir du mouvement écologique, avoir rencontré Georges Papandréou "la semaine dernière" alors qu'il était à Athènes. "Je le connais depuis longtemps" a-t-il précisé en relatant sa conversation avec le chef du gouvernement grec.

 

"C'est quand même incroyable la manière dont les Merkel et Sarkozy de ce monde traitent un Premier ministre grec", s'est-il exclamé. "Dernièrement, M. Papandréou, qui était au sommet de l'Otan, est passé par Paris. A Paris, il y a un certain M. Fillon et un certain M. Sarkozy", a poursuivi  Daniel Cohn-Bendit.

 

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Dany le Rouge-Vert s'insurge à juste titre !

 

"M. Fillon et M. Sarkozy ont dit à M. Papandréou : Nous allons lever des sommes pour vous aider, mais vous devez continuer à payer les contrats d'armement qu'on a avec vous, signés par le gouvernement Caramanlis", a assuré le leader Verts au Parlement européen.

 

"Depuis ces trois mois, il y a eu plusieurs milliards de contrats d'armement qu'on a obligé la Grèce à confirmer, Des frégates françaises - 2,5 milliards - que doivent acheter les Grecs; il y a des hélicoptères, il y a des avions, il y a des sous-marins allemands".

 

A ce propos, Daniel Cohn-Bendit avait lancé, lors d'un débat mercredi au Parlement européen sur l'aide à la Grèce : "Vous êtes complètement fous", à l'adresse de la Commission européenne et des représentants des Etats de l'UE. "Ce que doit faire le gouvernement Papandréou est pratiquement impossible", faisant référence aux sacrifices salariaux et sociaux demandés et fustigeant en outre les dépenses militaires en Grèce, qui plombent les déficits, et "l'hypocrisie" de certains partenaires qui en profitent pour garnir leurs carnets de commande.

 

"On leur donne de l'argent pour acheter nos armes. On est complètement hypocrites", s'était-il insurgé, en citant les contrats de la France et de l'Allemagne. Il a conclut en demandant à la Commission européenne "un rapport sur les ventes d'armes à la Grèce et à la Turquie ces dernières années, afin qu'il y ait transparence".»

 

Les contrats d'armement plombent les déficits grecs ! Et la pensée unique veut nous imposer de construire l'Europe avec ces gens-là !

 

Et puis, si cela se termine en scandales, la coupe sera pleine. On ne triche pas impunément avec les peuples.

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5 mai 2010 3 05 /05 /mai /2010 22:45

 

 

Il est symbolique que la crise politique belge et la crise financière européenne ont lieu en même temps. Comme l’écrit  José Ignacio Torreblanca dans « El Pais » cité par l’édition électronique du « Courrier international » :

 

« Malgré les mises en garde répétées, l'Union économique et monétaire a heurté un iceberg en pleine nuit. Comme on ne l'a pas dotée des mécanismes permettant de faire face à des crises comme celle que nous traversons, le navire va faire eau de toutes parts. Toutefois, comme le président du Conseil européen, Herman Van Rompuy, qui vient de présenter son recueil de haïkus, ces charmants petits poèmes japonais qui parlent de la fugacité de la vie et de la beauté de la nature, nous, les Européens, préférons la contemplation à l'action. Et ces haïkus de Van Rompuy sont un peu comme l'orchestre du Titanic, qui joua sur le pont jusqu'à la dernière minute. Que ce soit la Belgique ou l'Union monétaire qui sombre, qu'au moins elle le fasse en beauté. »

 

Quel est donc le point commun entre ces deux crises ? Il est simple : pour l’Europe comme pour la Belgique, c’est une crise d’identité. L’Europe n’a pas réussi depuis les cinquante trois années qu’elle existe, à générer un idéal. Il est vrai que le ver était dans le fruit dès le départ. Lorsqu’on présenta à Mendès France le texte du Traité de Rome, document fondateur de la Communauté économique européenne qui deviendra après le Traité d’Amsterdam, l’Union européenne, après lecture, l’ancien président du Conseil français le rejeta avec mépris en disant : « Trop libéral ! ». En effet, le Traité était basé sur la libre circulation des personnes et des biens et sur le principe de libre concurrence. Belles idées à première vue, mais génératrices de la société ultralibérale qui s’est développée petit à petit après la guerre.

 

Toute tentative de fonder une Europe politique se heurta à l’opposition farouche des souverainistes nationaux comme de Gaulle ou les Anglais et au veto des partisans du « tout économique ». Et puis, dès les années 1990, l’Europe prit une tournure quasiment ultralibérale, comme si elle s’était préparée à la chute du mur de Berlin, en fait surtout sur la pression britannique, qui se glorifiait des « années Thatcher ». Le traité de Maastricht fondant l’Euro vient de montrer ses limites. Il s’en est suivi une série de traités, tous dictés par l’idéologie néo-libérale, qui tentèrent d’organiser les institutions européennes après le trop rapide élargissement à l’Est.

 

Massimo Giannini dans le quotidien italien « La Repubblica » cité par l’édition électronique du « Courrier international » résume bien la situation.

 

« Les marchés nous montrent du doigt quelque chose, là-haut dans le ciel. Comme toujours, les idiots regardent le doigt et ne voient pas la lune. Le doigt, c’est la Grèce. Un pays désormais défaillant. Sa dette est rabaissée au rang d'obligations pourries. Selon les banques d’investissement américaines, c’est le marché le plus risqué au monde sur les titres à court terme. Dans ces conditions, plus la Grèce cherche des ressources sur le marché, plus elle serre la corde autour du cou de ses finances publiques. Plus elle tente de se sauver, puis elle s’étouffe. Tout cela était prévu. Et ceux qui aujourd’hui font semblant de pleurer versent des larmes de crocodile. »

 

« Les marchés sont en train de l’emporter parce que les Etats tirent à hue et à dia, et l'Allemagne plus que les autres.  L'axe franco-allemand qui a mené l’Europe dans les moments cruciaux s’est effondré et la chancelière Angela Merkel est aujourd’hui seule face au reste du continent. La débâcle grecque, avec les eurodélires déclenchés par le plan de sauvetage que les Allemands ont du mal à digérer et ne digéreront peut-être jamais, montre aujourd’hui l’autre visage de l’Allemagne. »

 

Nouvelle offensive bancaire ou la capitulation du politique

 

Ce sont les agences de notation, ces organismes privés au service des grandes banques américaines, qui publient régulièrement les cotes des finances publiques des différents Etats. Ces agences sont en fait des organismes nuisibles car leur fonctionnement est pervers.

 

Elles sont trois :Standard & Poor’s, Moody’s, et Fitch. Ce sont des organismes privés, totalement indépendants des régulateurs et autres gendarmes boursiers : deux groupes américains, Standard & Poor’s et Moody’s, et un acteur à capitaux français, Fitch, filiale du groupe Fimalac. A elles trois, ces agences contrôlent 90% du marché mondial : 80% pour le duo Standard-Moody’s et 14% pour Fitch.
 
Le principe est simple : quand un pays ou une entreprise emprunte sur les marchés, il demande à une des agences de noter sa dette, c’est-à-dire de donner une estimation des risques de non remboursement en fonction de sa solvabilité, ses perspectives etc. En fonction des systèmes de notation des agences, ces dettes se retrouvent notées entre AAA (risque le plus faible) et CCC, voire D (faillite ou quasi-faillite). Pas moyen d’y échapper: les créanciers, banques, hedge funds, fonds souverains, exigent une notation des dettes émises, forcément par une des trois grosses agences, avant d’ouvrir le « carnet de chèques ». Selon l’AMF, Moody's France note ainsi plus de 77 entreprises, 124 établissements financiers, 14 collectivités locales, 15 OPCVM. C’est un quasi monopole !

 
Mais le plus gros problème est ailleurs. Qui rémunère les agences ? Les émetteurs de dette eux-mêmes, entre 25 000 et 125 000 dollars. Il y a donc un risque de conflit d’intérêt évident, d’autant que la raison d’être de ces agences est l’émission par leurs clients du maximum de produits financiers, puisqu’elles sont sûres de devoir les noter par la suite, et de facturer leurs honoraires à chaque fois. Les agences de notation ont d’ailleurs largement participé à la montée en puissance des produits financiers ultra-complexes, issus de la titrisation de créances douteuses, en les notant allégrement AAA ou apparenté, et en poussant leurs clients à en créer toujours plus. Parmi les champions de cette roulette russe financière, Goldman Sachs.

Le bilan des agences est édifiant. Standard & Poor’s notait encore AAA la banque Lehman Brothers quelques jours avant sa faillite. Quelques années auparavant, les trois agences notaient AAA le courtier en énergie Enron, quatre jours avant sa chute.

 

Le grave problème que posent ces agences est l’entreprise de destruction des entités déjà affaiblies, elles les empêchent de se refinancer à bon marché, et aggravent encore un problème qu’elles n’ont pas vu venir. Elles ont commencé par la Grèce, elles poursuivent aujourd’hui par le Portugal et puis l’Espagne. Qui sera le prochain ?

 

En tout cas, il est intolérable que ces agences qui sont au service des seuls spéculateurs, puissent avoir une influence sur la politique financière des Etats qu’elles « cotent ». Cela signifie la fin du politique. En plus, leurs seuls critères sont relatifs aux capacités de remboursement dans l’immédiat des Etats soumis à leurs examens. Elles se moquent des politiques, des décisions prises par l’Eurozone ou les gouvernements. Leur seule raison d’être est le service aux spéculateurs, c’est-à-dire les grandes banques. Une fois de plus, nous assistons à la capitulation du politique. Celui-ci n’est même pas capable de dénoncer et de combattre les effets pervers provoqués par ces agences. Lorsqu’on sait que l’Etat dispose des instruments de mesure efficaces et contrôlés pour leurs finances publiques et que la Commission européenne, au lieu d’enfoncer le clou, peut mettre fin à cette entreprise, on peut se poser des questions sur le rôle des hommes et des femmes politiques actuels. Un exemple : le président de la Commission, le Portugais Jose Manuel Barroso, qui fut Premier ministre avant d’entrer à la tête de l’Union européenne, mena une politique ultralibérale qui endetta gravement le Portugal. L’actuel gouvernement socialiste a redressé la barre financièrement, économiquement et socialement. Par la spéculation et l’action perverse des agences de notation, la dette des Lusitaniens s’est envolée. Barroso ne trouve rien de mieux que de faire pression sur le gouvernement de son pays pour qu’il mène une drastique politique d’austérité. Et c’est sans doute là l’objectif : supprimer le système social européen appelé « modèle rhénan ».

 

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Barroso au service de la haute finance

 

Le puissant Barroso, puissant par les appuis de ses maîtres réels, la finance internationale, ferait mieux de gérer convenablement son organisme de contrôle, Eurostat, qui est étrangement silencieux, ces temps-ci. Le Ministre des Finances belge démissionnaire, Reynders, le fait remarquer dans « le Soir » du 5 mai. Au passage, il a « oublié » de citer Goldman Sachs les agences de notation qui ont joué un rôle non négligeable dans la crise grecque.

 

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François Hollande : un des seuls hommes politiques

qui a vu juste.

 

De même, la dette publique, si on en laisse la gestion aux seules banques qui déterminent entre autres des taux d’intérêt usuraires qui l’accroissent, fait en sorte que les Etats abdiquent de leur souveraineté et cela pourrait aboutir au renoncement à la liberté des peuples et des individus. Le socialiste français, François Hollande, a dit : « Là où, il y a un an, on sauvait la Grèce en déboursant 15 milliards d’euros, aujourd’hui il faut en débourser au moins 50 milliards simplement à cause de la spéculation et des pressions du marché. »

 

L’Euro cirque

 

La Banque centrale européenne (BCE) s’est elle-même désarmée en ne réagissant pas assez vite et en cédant aux pressions de l’Allemagne. En effet, les statuts de la BCE lui interdisent d’accepter des titres dont la note est inférieure à A, note que précisément vient de perdre la Grèce. Un banquier a déclaré à « Marianne2.fr » : « C’est dingue mais c’est comme ca. La BCE, une institution souveraine, qui possède toutes les ressources pour apprécier la qualité des titres qui lui sont présentés, se place dans les mains du jugement d’une agence de notation dont on a pu percevoir les multiples défaillances ». On aurait voulu être dans l’impasse que l’on n’agirait pas autrement.

 

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Jean-Claude Trichet ou la faiblesse

comme politique

 

Et puis, la Grèce n’est-elle pas la cible idéale pour les spéculateurs contre l’Euro. On use d’un discours abominable pour accuser l’économie grecque. En gros, les « Grecs sont des fainéants ». Vraiment ? Lisons l’économiste Jacques Sapir :

 

« Avec une moyenne de 2,4%, la Grèce a un taux de croissance de la productivité du travail sensiblement égal au double de l’Allemagne (1,2%). Elle est aussi nettement au-dessus de la moyenne de la zone Euro et de l’UE-25. En fait, et compte tenu de la structure de l’économie grecque, les travailleurs ont consenti des sacrifices importants.

 

La Grèce a incontestablement des problèmes, mais ils n’ont rien à voir avec le travail des Grecs. On peut rapidement, sans prétendre à l’exhaustivité, évoquer :

 

Une évasion fiscale des hauts revenus, largement rendue possible par la libéralisation financière dans la zone Euro. On constate d’ailleurs aujourd’hui une baisse des comptes bancaires en Grèce au profit des banques de Chypre…

 

La surévaluation de l’Euro a des effets dramatiques sur la Grèce se voit concurrencée dans les activités touristiques par des pays comme la Turquie, la Tunisie ou encore la Jordanie, et qui perd une partie des revenus qu’elle tirait de l’affrètement de la flotte de commerce (revenus en dollars…). 

La politique allemande au sein de la zone Euro a d’ailleurs aggravé cette situation dans le domaine commercial. La balance courante de la Grèce (le déficit commercial) s’est brutalement aggravée depuis 2005 et a atteint en 2007 14% du PIB.

 

Qu’il y ait eu des scandaleux abus de la part du précédent gouvernement est indéniable. Que ces abus trouvent aussi leurs échos dans les pratiques des autorités locales avec une corruption et un népotisme endémiques, est aussi indéniable. Mais, ces abus n’expliquent pas tout et de plus, ils ne concernent pas l’immense majorité des Grecs à qui l’on va demander des sacrifices.

 

La solution la meilleure pour la Grèce serait de pouvoir dévaluer (ce qu’elle ne peut faire bien entendu tant qu’elle reste dans la zone Euro) et de faire défaut sur une partie de sa dette dont les intérêts représenteront 93 milliards d’Euros d’ici fin 2012. Si l’on additionne les intérêts à payer, la dette à faire rouler (ou dette de court terme arrivant à échéance et qu’il faut renouveler faute de pouvoir la rembourser) et la nouvelle dette qu’il faudra de toute manière placer, on arrive à un total de près de 150 milliards d’Euros qui seront nécessaires (au minimum) d’ici fin 2012. »

 

La solution proposée par l’Eurozone est sans doute pire que le mal – ce qui expliquerait la chute des marchés – car, toujours d’après Sapir :

 

« En fait, cette estimation ne tient pas compte de la contraction du PIB que le plan d’ajustement qui est actuellement proposé à la Grèce va provoquer. Or, toute contraction du PIB provoque une contraction des recettes fiscales…

 

Le déficit est ainsi amené à se perpétuer, engendrant un nouveau plan d’ajustement, qui lui-même provoquera une nouvelle baisse du PIB, et des recettes fiscales. C’est une situation absolument intenable pour un pays de la taille de la Grèce, et ce d’autant plus que l’estimation de 150 milliards correspond à des hypothèses de recettes publiques qui ne sont pas réalistes. Un chiffre compris entre 180 et 200 milliards apparaît comme beaucoup plus probable.

 

Dans ces conditions, l’aide promise le dimanche 2 mai (et qui est de l’ordre de 110 milliards d’Euros sur 3 ans) serait certainement bien plus efficace si elle venait après une sortie de la zone Euro et une dévaluation, sous la forme d’une annulation de certaines créances ou de leur rachat. Ainsi, la Grèce pourrait retrouver rapidement le chemin de la croissance.

 

Il faut ici se souvenir du défaut russe de 1998. C’est bien de ce défaut que date le redémarrage de l’économie russe. Les prix du pétrole n’ont joué aucun rôle jusqu’en 2001/2002.

Une dévaluation et un défaut ne sont donc pas la fin du monde et peuvent, au contraire, être l’occasion d’un nouveau départ»  (Source : Marianne2.fr)

 

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Une résistance sommes toutes assez faible

 

Ce type de raisonnement ne se retrouve  pas dans la « grande » presse. Un oubli, sans doute…

En dehors de quelques économistes, quelques journalistes, quelques syndicalistes et de rares hommes politiques, il n’y a aucune réaction massive à cette abomination. Les manifestations des fonctionnaires et des travailleurs grecs sont bien modérées, il n’y a pas de réels mouvements sociaux au point que cela surprend certains dirigeants qui s’attendaient à des situations insurrectionnelles. Certes, il y a des manifestations violentes à Athènes, mais cela n’a rien à voir avec une guerre civile. Tout se passe comme si les masses se laissent mener à l’abattoir avec fatalisme. Il est vrai qu’il n’y a pas de mouvement d’opposition structuré. Ce ne sont pas les quelques « autonomes » et une poignée d’anarchistes qui vont déclencher un séisme révolutionnaire.

 

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Comme ils sont solidaires ! 

 

Quant à l’Allemagne, elle n’est pas si « vertueuse » qu’on le dit. D’ailleurs où est la « vertu » dans une politique économique ? Toujours d’après Sapir : « Les données pour des comparaisons internationales sont relativement fragmentaires. D’après un travail réalisé à l’OCDE en 2008, on peut cependant constater que, en longue période, la part des 1% les plus riches dans le revenu national est en Allemagne sensiblement supérieure de ce qu’elle est en France. Ainsi, le mythe d’une Allemagne « vertueuse » ne ferait que masquer une réalité plus triviale : les rapports de forces bien plus favorables au capital qu’au travail. Les Allemands ne sont pas vertueux, ils sont plus exploités. » L’économiste ajoute : « On retrouve ici l’inanité qu’il y a à parler de « vertu » en économie. La vérité est que les politiques ne sont ni « vertueuses » ni « non vertueuses ». Au mieux peut-on s’interroger sur leur durabilité, que ce soit dans le cadre national ou international. Il est ici clair que l’Allemagne a une politique de répartition, qui engendre le reste de sa politique, qui n’est pas durable ou « soutenable » dans le cadre de la zone Euro.
 
Certes, la situation n’y atteint pas les extrêmes des Etats-Unis et de la Grande-Bretagne. Mais l’écart de répartition est très significatif. Rappelons enfin que, depuis l’après-guerre, la croissance allemande a été plutôt inférieure à la croissance en France et en Italie. En fait, ce sont bien des pays qui ont été systématiquement présentés comme « non-vertueux » (la France et l’Italie) qui ont obtenu les meilleurs résultats sur longue période. Le niveau de la productivité en France le montre. »

 

Ainsi, et c’est vrai à chaque fois, on ne tient compte que d’un paramètre : la solvabilité dans l’immédiat, autrement dit du diktat des marchés, ou encore du seul intérêt des banques.

 

Et l’Euro dans tout cela ? Malgré les discours « rassurants » de l’establishment européen, on voit difficilement comment la Grèce se maintiendra dans l’Eurozone. L’économiste français Jean-Jacques Rosa expose, dans une interview au « Monde » du 5 mai 2010 : « La zone Euro n’était pas une zone monétaire optimale. Pour que des pays puissent partager avantageusement une même monnaie, il faut – entre autres – une similitude des structures économiques, des taux d’inflation, un parallélisme des conjonctures, etc. Mais dès le début, ces conditions n’étaient pas réunies. » Rosa rejoint l’analyse de Sapir sur la situation grecque. Il pense que la sortie de la Grèce de l’Eurozone est inéluctable. Elle devra dévaluer et l’argent qui lui est prêté par l’accord du 2 mai en échange d’une sévère politique de restriction « est de l’argent perdu ». Les Grecs devront procéder à une restructuration de leur dette par un défaut partiel.

 

Sapir ajoute : «  Si, à la Grèce, nous ajoutons le coût probable d’un sauvetage du Portugal, de l’Espagne et peut-être de l’Italie, ce sont des montants compris entre 500 et 600 milliards d’Euros qu’il faudra débourser, et ce sans garantie de succès. Une chose en tout cas est claire : les 110 milliards d’Euros de l’accord de dimanche 2 mai ne sont qu’une petite fraction des sommes qu’il faudra débourser.

On peut ajouter à cela que l’Euro compromet la sortie de crise pour les pays membres de la zone Euro, à la fois en raison de sa surévaluation (on est toujours à 1, 29 Dollars pour 1 Euro) et des politiques d’ajustement budgétaire auquel nous allons être contraints tant que nous resteront dans la zone Euro (du moins dans sa forme actuelle). Ce n’est pas un hasard si les perspectives de croissance de la zone Euro sont particulièrement mauvaises.
 »

 

Jean-Jacques Rosa conclut de son côté : «  Le pacte de stabilité avait été présenté comme une solution [aux divergences des économies], une garantie de stabilité. Or, il est mort, plus personne ne le respecte. Et l’Euro allait apporter de la croissance. Ce n’est pas vrai. Il est temps de reconnaître un échec patent. » Ce n’est plus l’Eurozone, c’est l’Euro cirque !

 

Notre système de solidarité sociale en danger !

 

Et si tout cela était intentionnel ? Ce n’est pas de la parano. Bon nombre le pensent. Ainsi, Georges Sidéris, maître de conférence à la Sorbonne écrit dans « Le Monde » du 1er février 2010 : « Pourtant ce n'est qu'aujourd'hui que la Grèce est victime d'une campagne de certains milieux financiers et de médias liés à ces milieux comme le Financial Times. On argue que la cause de la violence des attaques serait que la Grèce avait dissimulé la réalité de ses comptes publics. Il aurait donc fallu une année entière pour que les milieux financiers, si bien informés au jour le jour, se rendent compte de la gravité de la situation socio-économique, de la dégradation des finances publiques, de l'incapacité du gouvernement de droite à s'attaquer aux causes structurelles, alors que c'était le sujet de conversation de tout le pays l' année dernière. Et, comme par hasard, à peine le nouveau gouvernement de gauche installé ces mêmes milieux financiers se seraient réveillés.

 

Il y a clairement une autre logique à l'œuvre, visant à déstabiliser le pouvoir de gauche et à briser le mouvement syndical en Grèce, car c'est ce mouvement syndical qui est visé lorsqu'est invoquée la peur des milieux financiers que le gouvernement ne cède aux pressions sociales. Au-delà de la Grèce, c'est l'Espagne avec son gouvernement socialiste, le fameux "socialisme méditerranéen" accusé par les libéraux d'être trop sensible aux revendications des syndicats, et toutes les politiques sociales en Europe qui sont visées. Ces mêmes libéraux peuvent compter sur la bienveillance de certains gouvernements européens acquis à leurs idées et pas mécontents de voir le gouvernement socialiste grec en difficulté. Ceci leur permet de maintenir les revendications sociales dans leur propre pays sous pression. Ne serait la question d'une déstabilisation de l'euro, on voit bien que la Grèce serait complètement abandonnée à ces attaques spéculatives.

 

Le résultat ne s'est hélas pas fait attendre car comme le titre Le Monde (daté du 31/1/2010) : "L'Espagne songe à repousser l'âge de la retraite à 67 ans. Le gouvernement espagnol veut rassurer ses partenaires européens sur l'état des finances du pays" On peut dire que cette campagne de déstabilisation a déjà marqué ses premiers points. Mais la "crise" ne s'arrêtera pas à la Grèce aujourd'hui et à l'Espagne ou le Portugal demain si on laisse les milieux financiers poursuivre librement leurs attaques. En regardant vers la Grèce et l'Espagne on voit bien que les "réformes" que l'on veut imposer en France sont un volet d'une politique globale d'attaque des droits de tous les salariés. La Grèce est la victime d'une véritable machine de guerre des milieux financiers contre les politiques sociales en Europe. Il est temps que les partis de gauche et les syndicats en France et en Europe saisissent le véritable sens de ce qui se passe en ce moment.

 

Il faut soutenir la Grèce car elle est le banc d'essai de ceux qui veulent briser les politiques sociales en Europe. » Oui, mais pas comme le fait l’Eurozone qui enfonce encore plus la Grèce !

 

Nous laisserons la conclusion de l’Euro cirque à Jean-Paul Fitoussi : « La zone euro est déjà en retard de croissance sur les autres grandes régions du monde, par manque de cohésion, par excès de croyance doctrinale. Plutôt que de tirer parti de finances publiques plus saines qu'ailleurs, elle met toute son énergie au service de l'apurement du passé plutôt qu'à celui de la construction du futur. Cela ressemble à s'y méprendre à une "conjuration des imbéciles" pour reprendre le titre du beau roman de John Kennedy Toole. »

Après la chute du communisme, la déliquescence de la social-démocratie, nous assistons à la fin de la démocratie libérale au profit d’une jungle financière détruisant le tissu social et écrasant les libertés.

 

Il n’y a pas de réponse globale aux défis de notre temps. Le communisme qui fut un système trahissant la pensée de Marx a échoué lamentablement après avoir régné dans le sang et par les chaînes. Le libéralisme en renonçant très vite à sa raison d’être, la défense des libertés individuelles et sociales, s’est enlisé dans la seule dogmatique de la liberté des acteurs économiques. Aujourd’hui, le capitalisme a remplacé le communisme en plus efficace dans son règne tout aussi sanguinaire et totalitaire. On a mal lu Orwell : Big Brother n’était pas seulement Staline. Il grandissait aussi dans le fumeux « Occident démocratique ».

 

La Belgique ou la fin de l’Etat-nation

 

Et la petite Belgique dans tout cela ? Dans « Le Soir » du 5 mai, Jacques Attali nous fait la leçon. Au regard des défis actuels, détruire un pays pour un conflit anecdotique sur quelques villages est aberrant. Oui, Monsieur l’ancien Conseiller du Président de la République, dans l’apparence, vous avez raison. Cependant, vous ne tenez pas compte d’un phénomène que l’on constate un peu partout en Europe : le démantèlement du modèle de l’Etat-nation. Celui-ci s’effrite par la conjonction de forces centripètes comme la volonté autonomiste des régions « riches » comme la Flandre, le Nord de l’Italie, l’Ecosse et de forces centrifuges comme la mondialisation et la perte de souveraineté comme on vient de le voir avec la crise grecque.

 

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Jacques Attali a été mieux inspiré en

d'autres circonstances. 

 

Michel Konen dans La Libre Belgique du 26 avril 2010 rappelait les écrits d’Hendrik Conscience, écrivain flamand du XIXe siècle : « La Belgique se trouve dans une situation artificielle qui, sans aucun doute, constitue une menace pour l'existence même de la patrie »

 

Jamais ce texte n'a autant été d'actualité. On le croirait écrit par un éditorialiste d'aujourd'hui à propos du débat animé autour de Bruxelles-Hal-Vilvorde. Il n'en est rien !

Cette phrase est celle qui ouvre le "Manifeste du mouvement flamand". Elle date du 6 novembre 1847.

 

Elle est prémonitoire.

 

Plus loin, après avoir décrit les menaces qui pèsent sur la culture flamande le "Manifeste" poursuit : "... avec l'espoir qu'un jour, la haute administration sera suffisamment équitable et courageuse pour détruire toutes les raisons justifiées de haine et de discorde qui séparent nos deux peuples".

Inspiré par Henri Conscience, l'homme qui révéla la Flandre à elle-même, ce texte n'a cessé d'être la pierre angulaire du Mouvement flamand tout au long de son histoire. Un texte fort qui dénonce avec véhémence - et avec raison à l'époque - les humiliations que devaient subir les habitants d'une Flandre dominée et méprisée par les francophones.

 

161 ans ont passé. Et le temps ne semble toujours pas venu "pour que nous (les flamands) puissions vivre dans la concorde et avec des sentiments d'amitié et de fraternité affectueuse envers nos compatriotes wallons; car ce n'est qu'à partir de ce moment-là que le pays des Belges sera établi sur des bases solides". »

 

 

Jules Destrée, l’intellectuel carolorégien,  avertissait dans une lettre ouverte au Roi, juste avant la Première guerre mondiale : « Sire, il n’y a plus de Belges ». A cette époque, on aurait pu raisonnablement trouver une solution juste pour les Wallons comme pour les Flamands. Non, on a maintenu l’illusion d’un Etat unitaire qui a commencé à se démanteler avec l’affaire royale en 1950 et qui, aujourd’hui, est au bord de l’éclatement au sujet de « quelques villages ».

 

Ici aussi, avec cette crise surréaliste, on est passé de la politique belge au Belgique circus. Un exemple : Les députés Vlaams Belang entonnant le « Vlaams Leeuw » dans l’hémicycle de la Chambre, par pur souci de provocation et de propagande, tout odieux que ce fut, cela avait de la gueule. Les SS avaient aussi de la gueule. On sait ce qu’il s’est passé.

 

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Dees néo-nazis à même de déstabiliser un Etat

 

Bon nombre pense que le nationalisme est une libération alors qu’il engendre l’oppression. Le nationalisme ne résout pas la question de la souveraineté. La Flandre s’en apercevra à son détriment et l’Allemagne se retrouvera isolée. On dit que l’histoire ne repasse jamais les plats…

 

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Edgar Morin : un regard lucide

 

Laissons la conclusion à Edgar Morin qui a déclaré récemment : « Nous sommes dans le paradoxe de la gestation d'une société monde où l'économie et les territoires sont reliés entre eux, mais pour qu'il y ait au-dessus de cela une autorité légitime, il faudrait qu'il y ait le sentiment d'une communauté de destin partagé. Pour des problèmes vitaux comme la biosphère, la prolifération des armes nucléaires ou l'économie, il n'y a pas de véritable régulation mondiale. Ce qui se passe dans l'économie est à l'image des autres débordements, des autres crises du monde. La crise économique n'est pas un phénomène isolé. Elle éclate au moment où nous vivons une crise écologique.

 

C'est une crise des civilisation traditionnelles, mais aussi de la civilisation occidentale. Les civilisations traditionnelles sont attaquées par le développement, la mondialisation et l'occidentalisation, qui sont les trois faces d'une même réalité : le développement détruit leurs solidarités, leurs structures politiques, produit une nouvelle classe moyenne qui s'occidentalise, mais aussi en même temps un gigantesque accroissement de la misère. Le développement à l'occidentale est un standard qui ne tient pas compte des singularités culturelles. Le paradoxe c'est que nous donnons comme modèle aux autres ce qui est en crise chez nous. Partout où règne le bien être matériel, la civilisation apporte un mal être psychologique et moral dont témoignent l'usage des tranquillisants.

 

L'individualisme n'a pas apporté seulement des autonomies individuelles et un sens de la responsabilité, mais aussi des égoïsmes. La famille traditionnelle, les solidarités de travail, de quartier se désintègrent et la compartimentation de chacun dans son petit cercle lui fait perdre de vue l'ensemble dont il fait partie. Il y a les stress de la vie urbaine, la désertification des campagnes, toutes les dégradation écologiques, la crise de l'agriculture industrialisée. C'est pour cela que j'ai écrit un livre qui s'appelle "politique de civilisation", pour exprimer l'urgence et l'importance des problèmes que les politiques ne traitent pas.»

 

« België barst ! » (Que le Belgique crève !) éructent les néo-nazis flamingants. Craignons aussi que « Europa barst ».

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Published by pierre verhas
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