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  • : Le blog de pierre verhas
  • : Blog consacré à l'actualité dans les domaines de la politique et de l'astronomie, vus au sens large. Ce blog n'est pas neutre : il se positionne à gauche, de philosophie laïque et donnant la primauté à l'expérience sur la spéculation. Ce blog est ouvert au débat, à l'exception des invectives, des attaques personnelles et des insultes qui seront systématiquement rejetées afin de permettre à chacun(e) de débattre en toute liberté et dans la sérénité qui n'exclut en rien la passion.
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27 mai 2016 5 27 /05 /mai /2016 16:58

 

Les incidents qui ont suivi la manifestation du Front commun syndical à Bruxelles mardi 24 mai et la grève à la SNCB ont déchaîné la presse « d’opinion », ou presse « aux ordres », on peut se poser la question... C’est un haro général sur les syndicats qui seraient à l’origine de tous les malheurs qui frappent la Belgique.

 

Et cela va même plus loin.

 

Les échauffourées qui ont eu lieu lors de la dislocation de la manifestation se sont soldées par un officier de police blessé d’un coup donné avec un objet contondant par un syndicaliste ivre. Et cet officier n’est pas n’importe qui ! Il s’agit du Commissaire Vandersmissen connu pour sa conception musclée du maintien de l’ordre.

 

 

 

L'agression du Commissaire Vandrsmissen : un militant ivre lui assène un coup dans la nuque... Comportement aussi stupide qu'inadmissible.

L'agression du Commissaire Vandrsmissen : un militant ivre lui assène un coup dans la nuque... Comportement aussi stupide qu'inadmissible.

 

 

Il est évident que les médias ont focalisé sur cet incident. Pratiquement rien sur les revendications des travailleurs et les mots d’ordre des dirigeants syndicaux. Il est clair que l’on cherche à diaboliser les organisations syndicales et par ce biais, l’ensemble du monde du travail.

 

En plus, on pratique la censure !

 

Ainsi, le jour même une vidéo montrait la réalité des incidents qui – est-ce un hasard ? – ne collait pas avec les relations des différents organes de presse. En effet, on a montré le Commissaire Vandersmissen en train d’asperger au moyen d’un spray de gaz lacrymogène des syndicalistes dispersés. Et puis, on voit l’un d’eux attaquer le policier par derrière, qui s’effondre. Cela apparaît bien évidemment comme une agression gratuite sinon voulue.

 

Si on regarde bien la vidéo complète, ce n’est pas comme cela que cela s’est passé. Elle fut postée sur Facebook et puis retirée sans motif. Par qui ? Et pour quelle raison ? Voudrait-on cacher une réalité ?

 

 

La vidéo censurée sur Facebook

 

 

Un correspondant nous a transmis cette fameuse vidéo que nous reproduisons volontiers sur le blog « Uranopole ». Elle dure à peu près 1h 29 minutes.

 

Regardons.

 

En premier lieu, on observe des manifestants, boulevard du Midi, se dirigeant vers l’esplanade de la gare du Midi qui est le lieu prévu pour la dispersion. Ensuite, une escouade de policiers accompagnés de deux autopompes s’avance vers eux, avec à leur tête le Commissaire Vandersmissen accompagné de deux policiers en civil dont l’un porte la veste rouge de la FGTB.

 

Remarquons que les forces de l’ordre interviennent avant que la manifestation ne soit terminée. C’est évidemment cela qui est à l’origine des incidents qui se sont produits.

 

Ensuite, on aperçoit des policiers en civil s’emparer de manifestants désarmés, les jeter à terre pour procéder à des arrestations. Une jeune femme parvient à leur échapper. Et Vandersmissen sort sa matraque pour « aider » ses hommes. Puis, la caméra filme encore l’une ou l’autre échauffourée et soudain elle se rapproche d’un homme à terre entouré de plusieurs policiers. Il s’agit du Commissaire qui est blessé à la tête. Cela se passe au tout début de la vidéo (de 0 à la minute 1,21).

 

Le reste de la vidéo montre que la police charge bien avant que les syndicalistes aient eu le temps de se disperser. À la minute 3, 31, on voit un militant CSC saignant de la tête, une cannette de bière à la main, ne comprenant pas ce qui lui arrive. La presse a raconté que cet homme était en état d’ébriété et qu’il était bien l’image du « syndicaliste imbibé et pleurnichard » ! Voilà comment on rapporte les événements !

 

Puis, l’escouade s’arrête et s’aligne de manière à occuper toute la largeur de la voirie. Policiers et syndicalistes se toisent. À la minute 6,16, les policiers s’avancent. Les manifestants reculent. Et tout le reste est à l’avenant.

 

Si la présence des forces de l’ordre était nécessaire pour éviter tout débordement, on se demande quelle est la raison de ce petit jeu du chat et de la souris qui a duré une heure et demi avec charges et affrontements avec quelques excités, intervention des autopompes, etc.

 

 

 

La vidéo retirée de Facebook. Des éléments de preuves un peu gênants pour le pouvoir ?

 

 

Une fois de plus, la stratégie de la tension ! Il est évident au regard de ce document que l’intervention musclée et massive de la Police de Bruxelles était disproportionnée. Elle ne peut plus invoquer des actes de casseurs comme cela s’est passé l’année dernière. Et c’est sans doute cela qui pèsera dans le procès en comparution accélérée de l’agresseur du Commissaire Vandersmissen.

 

 

Réflexions sur la violence

 

 

Faisons cependant une réflexion sur la violence. Est-elle nécessaire ? Certes, les violences policières deviennent de plus en plus fortes et dangereuses. Mais, au-delà des jugements moraux, la contre-violence est contreproductive. À quoi sert-elle, sinon à renforcer un adversaire – le pouvoir – qui a pour le moment le rapport de force ?

 

Le mouvement syndical est le seul qui puisse à la fois canaliser et organiser la révolte populaire et particulièrement celle du monde du travail. Si elle sombre dans la violence, le pouvoir aura beau jeu de déclencher le cycle provocation – répression. Et à tous les coups, dans ce cas de figure, les classes populaires sont perdantes.

 

Il est indispensable dès lors de décider d’une stratégie dans la riposte aux offensives ultralibérales aussi bien à l’échelle européenne qu’à celle du pays.

 

Et en matière de provocation du pouvoir, l’exemple de la SNCB (les chemins de fer belges) est probant.

 

Le lendemain, la direction de la SNCB décide unilatéralement de ne plus payer ou de ne plus permettre la récupération des heures supplémentaires. Tollé chez les cheminots qui décident d’un mouvement de grève spontané qui a commencé jeudi 26, se prolonge aujourd’hui. Et on ignore combien de temps il durera d’autant plus que sur le plan interprofessionnel, une grève générale de 24 heures est décidée pour le mardi 31 mai.

 

L’enjeu est clair. La direction de la SNCB devance le projet du ministre Peeters qui est le copié collé de la fameuse « loi travail » en France qui fait pour le moment l’objet d’un mouvement de contestation d’une ampleur jamais atteinte.

 

 

Les médias serviles se déchaînent.

 

 

En outre, les médias se déchaînent. Et en particulier le « Soir » dont on connaît la fibre antisyndicale. Mais ici, c’est le pompon…

 

Son rédacteur en chef adjoint, François Mathieu, écrit le 26 mai : « On pourrait légitimement s’insurger contre la décision des syndicats du rail de faire fi de l’accord social prévoyant notamment le dépôt d’un préavis de grève au moins 10 jours au préalable. On pourrait gloser sur cette énième grève (…) qui prend les utilisateurs en otage. » Et il ajoute : « On pourrait regretter – et c’est un euphémisme – le manque d’emprise des syndicats sur leurs bases. » Et – ici, il n’a pas tort  :  Mathieu regrette l’absence de dialogue social.

 

Le lendemain, un autre éditorialiste, Bernard Demonty, en rajoute : « Bien malin qui pourrait résumer l’objet du chaos annoncé [par les syndicats]. Préserver quelques jours de congé pour les cheminots ? Faire sauter la loi Peeters ? Et tout cela au « finish ». Mais pour aller au finish, il faudrait savoir pour quoi on court au juste. Et avec qui : parfois c’est la CGSP, parfois la FGTB, parfois les trois syndicats en même temps. »

 

Remarquons au passage la confusion en ce qui concerne les organisations syndicales : la CGSP (Centrale Générale des Services Publics) appartient à la FGTB (Fédération Générale du Travail de Belgique) socialiste et n’est donc pas un syndicat autonome. D’autre part, à quel troisième syndicat M. Demonty fait allusion ? La CSC ?

 

Belle performance pour un journaliste !

 

La réponse à ces propos destinés à discréditer le mouvement syndical vient de Marie-Hélène Ska, présidente de la CSC, le syndicat chrétien :

 

« C’est un contentieux qui doit être réglé au sein de la SNCB et qui porte sur les heures prestées, qui ne peuvent pas leur être reprises comme ça en deux coups de cuillers à pot. Lorsque hier, en cours de journée, à l’issue d’une réunion avec les représentants de la SNCB, il est décidé unilatéralement par la SNCB et avec effet immédiat, de reprendre des jours accordés aux travailleurs, il y a rupture de contrat ! »

 

 

Marie-Hélène Ska, présidente de la CSC (les syndicats chrétiens belges), n'a pas froid aux yeux et son analyse est rigoureuse.

Marie-Hélène Ska, présidente de la CSC (les syndicats chrétiens belges), n'a pas froid aux yeux et son analyse est rigoureuse.

 

 

Précisons que Madame Ska a la réputation d’une dirigeante syndicale très réfléchie.

 

Quant au « manque d’emprise des syndicats sur leurs bases », réjouissons-nous : c’est une preuve que les organisations syndicales se démocratisent et que la direction doit tenir compte de la base. Dès lors, où est le problème ?

 

Quant à préserver « quelques jours de congé », voici la réponse d’un syndicaliste de la base, René Renard, qui a fait le « buzz » sur Facebook :

 

« Pour un peu expliquer la réalité, à la SNCB nous sommes payés 36h/semaine. Au roulant, nous effectuons des journées jusqu’à 9h de travail (souvent) et nous pouvons faire 7 jours de travail d’affilée ce qui fait que nous prestons souvent des semaines de 45h voir jusqu’à 63h (ce qui est rare, j’en conviens)

 

Dans n’importe quelle entreprise, tout le monde trouverait normal que ce surplus d’heure soit soit payé soit récupéré (ce qui est notre cas) mais en écoutant ou lisant les gens sur Facebook, il est anormal que le personnel de la SNCB souhaite continuer à récupérer ces heures et devrait plutôt les prester gratuitement. (Ces gens-là le font-ils dans leur société ?)

 

Donc au final, nous n’avons pas plus de congé que les autres personnes en régime 36h/semaine en Belgique. Mais comme nous ne faisons pas du 8-16 en semaine on nous croise à des heures inhabituelles pour le commun des mortels. Si on nous voit à 14h on nous dit « il est bien lui ! » Ben oui levé à 1h30 du matin pour bosser à 3h et finir à midi et le lendemain je commencerai à 4h30 pour finir à 13h30 et si tu me croise à ce moment-là « Il est encore en congé ! »

 

Répression, violences, discrédit, voilà donc les trois volets de l’antisyndicalisme primaire : réprimer toute action syndicale, acculer à une riposte aussi violente qu’inefficace, dénigrer, voire criminaliser le mouvement syndical : on a lu « prise d’otage », « terrorisme syndical », « grèves criminelles », etc. Ce n’est pas le fait du hasard. Cela fait partie d’une stratégie bien élaborée du gouvernement, du patronat qui utilise les médias complaisants.

 

Mais, admettons que l’on ne voit guère de stratégie du côté du mouvement ouvrier. Il riposte au coup par coup. Il est pour le moment dans l’incapacité à avoir une vision à moyen et à long terme. Il est plus que temps qu’il se réveille !

 

 

 

Pierre Verhas

 

 

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Published by pierre verhas
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24 mai 2016 2 24 /05 /mai /2016 13:39

 

Les images de la voiture de la police parisienne agressée et incendiée par quelques voyous bien décidés à se payer du flic ont impressionné. On a vu la violence de quelques jeunes loubards. On a vu qu’un policier, cela peut avoir du courage et du sang froid. Mais, on a surtout vu d’autres images de policiers déchaînés contre des manifestants protestataires matraquant et gazant à tout va.

 

 

Image vidéo de la voiture de police attaquée par des casseurs sous couvert de groupuscules antifa. Provocation, répression...

Image vidéo de la voiture de police attaquée par des casseurs sous couvert de groupuscules antifa. Provocation, répression...

 

 

 

À quoi tout cela est-il dû ? Nous le disons depuis des lustres : à une stratégie de la tension instaurée par les gouvernements néolibéraux qui sévissent en Europe depuis une trentaine d’années. Cela a évidemment commencé par Thatcher dès 1979. Il s’en est suivi le revirement des sociaux-démocrates en France et en Belgique. Par après, ce fut la réunification allemande et le traité de Maastricht qui instaura l’Euro. Plus rien depuis n’a inversé cette tendance. Peu à peu, la structure économique et sociale des pays européens se modifiait. Cela s’est accéléré depuis l’adoption du fameux traité budgétaire (ou TSCG) européen : désormais, les « réformes » passent en force. Cela ne peut évidemment que générer de sérieux affrontements et ainsi, on renforce l’arsenal législatif et répressif.

 

En France, la fameuse « loi travail » passe mal. Bien des adversaires de cette législation dictée par le MEDEF (le patronat français connu pour être particulièrement dur) se trouvent au sein de la majorité « socialiste » du gouvernement Valls, mais n’arrivent pas à s’imposer. La classe ouvrière fait sentir dans la rue son rejet de ce recul social sans précédent. Pour Hollande et Valls, il fallait absolument passer ! Et on a usé du fameux article 49-3 de la Constitution française, l’article qui musèle le peu qu’il reste de démocratie, c’est-à-dire le Parlement.

 

En Belgique, depuis le gouvernement Michel – De Wever, on n’en est pas encore aux « grandes » réformes, mais on y procède au « goutte à goutte ».

 

 

 

Kris Peeters, l'auteur de la "loi travail" belge et le Premier ministre Charles Michel.

Kris Peeters, l'auteur de la "loi travail" belge et le Premier ministre Charles Michel.

 

 

La première mesure fut le saut d’index ensuite, le gouvernement porta l’âge de la pension de 65 à 67 ans et aggrava la traque aux chômeurs engagée par le gouvernement précédent du « socialiste » Di Rupo. Il y a un projet de l’actuel ministre Peeters qui ressemble comme deux gouttes d’eau à la « loi travail » qui imposerait la sacro-sainte « flexibilité » en allongeant la durée hebdomadaire du travail jusqu’à 45 heures dans certains cas. Cependant, la politique d’austérité montre déjà les grandes lignes du projet de délitement de l’Etat enclenché par l’actuel gouvernement de droite.

 

La première réelle victime est la Justice. Des protestations dont « Uranopole » s’est déjà fait l’écho sont venues de tous les secteurs de la magistrature. Récemment, le plus haut magistrat, le Premier président de la Cour de cassation, le Chevalier Jean de Codt, qui n’est pas particulièrement un gauchiste incendiaire de voitures de police, on dit même qu’il est membre de l’Opus Dei, proclame que la Belgique « se rapproche d’un « Etat voyou » !

 

 

 

Le Premier président de la Cour de cassation, le plus haut magistrat, considère que son pays devient un "Etat voyou".

Le Premier président de la Cour de cassation, le plus haut magistrat, considère que son pays devient un "Etat voyou".

 

 

Et voici que les gardiens de prison mènent un mouvement de grève qui dure depuis plus de trois semaines, ce qui est exceptionnel en Belgique ! Ils réclament pour le moins le maintien du nombre d’agents pénitentiaires tel que décrété en 2014. Jusqu’à présent, c’est un dialogue de sourds et le gouvernement ne veut rien entendre. Pourtant, la situation dans les prisons frise la catastrophe humanitaire.

 

 

Pour l’argent roi

 

 

Oui, la Justice est la première victime de cet Etat que l’on veut démanteler pour une première raison qui est purement financière.

 

Lisons le dernier ouvrage de Paul Jorion « Le dernier qui s’en va éteint la Lumière » où il prévoit tout simplement l’extinction à court terme de l’humanité !

 

Il écrit au sujet de la Justice se référant au « grand penseur » de l’ultralibéralisme, Gary Becker « prix Nobel » d’économie, pur produit de l’école de Chicago :

 

« La Justice n’est pour Becker qu’une simple question de nombres : il s’agit de savoir comment minimiser le coût global des prisonniers à enfermer, des policiers, des magistrats et des gardiens de prison à rémunérer, et des indemnités à verser aux familles des victimes pour leur peine infinie. En fonction de cela, on décidera de laisser les criminels en prison, ou bien de les relâcher tous, ou bien encore de découvrir une solution intermédiaire, optimale en terme de pertes et profits. »

 

Et Paul Jorion ajoute :

 

« Grâce à Gary Becker et ses acolytes cobénéficiaires du « prix Nobel » d’économie, il n’est plus question avec la Justice d’exercer au mieux le principe souverain du « juste » et d’évaluer le dommage subi par la société en termes précisément de vertus outragées, mais simplement de calculer ce que cela coûte à proprement parler de laisser courir les assassins, en dollars ou euros sonnants et trébuchants, coupables et victimes confondus en terme de coûts. »

 

En clair, donc, désormais la Justice est un domaine qui, comme les autres, doit être financièrement « optimisé ». Toute autre considération n’entre pas en ligne de compte.

 

Si vous n’appelez pas cela la négation de l’Etat de droit…

 

 

Le terrorisme sert à ceux qui veulent la fin de l’Etat de droit.

 

 

 

Mais il y a une deuxième raison qui préside à cette entreprise de démolition. Et elle est particulièrement vicieuse, parce qu’elle est camouflée. De plus, elle dépasse le cadre national. Voici ce qu’écrit Eric Fassin, sociologue français, sur son blog hébergé par « Mediapart » :

 

« En 2015, la Grèce a été victime d’un coup d’État silencieux : des banques et non des tanks, répétait Yannis Varoufakis. Mais où sont les colonels d’antan, dira-t-on ? Si l’histoire ne se répète pas en farce, la tragédie se fait soft. De même, avec l’impeachment, le Brésil connaît un coup d’État légal. Dilma Rousseff a subi la torture sous la dictature ; mais ses adversaires actuels ne détruisent pas les institutions de la démocratie brésilienne ; ils les détournent pour réussir là où les Républicains avaient fini par échouer contre Bill Clinton. Des votes et non des bottes : dans nos régimes d’« hommes creux », c’est ainsi que finissent les démocraties (pour paraphraser T.S. Eliot), « non par une explosion, mais dans un murmure ».

 

Telle est l’autre face de la « révolution furtive » du néolibéralisme, dont la philosophe politique Wendy Brown a montré avec force comment elle défait le « demos » : de la Turquie à la Hongrie, en miroir de la Grèce, l’Union européenne sacrifie volontiers la démocratie au respect des principes néolibéraux – mais elle le fait dans les formes. Ce n’est donc pas un hasard si, en France, c’est d’abord à propos de la loi Macron, puis de la loi Travail, que le gouvernement socialiste recourt à l’article 49-3 : il s’agit d’imposer à son propre camp, en dépit de ses engagements électoraux, l’hégémonie d’une politique néolibérale. »

 

N’est-ce pas exactement ce qu’il se passe ? On impose une politique en prétextant l’urgence suite aux attaques terroristes, état d’urgence qui n’aurait pu être accepté par les procédures démocratiques ordinaires. Et s’installe ainsi, un Etat d’exception en France ; les mesures sécuritaires, comme la présence en Belgique de l’armée dans la rue visent à créer un climat propice à des dispositions sécuritaires d’exception. On parle, par exemple, d’autoriser des perquisitions nocturnes.

 

Ainsi, on bafoue les droits les plus élémentaires. Par exemple, le droit de manifester est systématiquement assimilé au trouble de l’ordre public. Dans les différentes manifestations contre la « loi travail », plusieurs observateurs ont noté que les « casseurs » infiltrés n’étaient guère traqués par les forces de l’ordre qui s’en prenaient systématiquement aux manifestants en plus de la répression excessive et particulièrement des forces de l’ordre. De son côté, le sociologue Salvadore Palidda écrit :

 

« Or, il est très inquiétant de voir que les forces de police (maintenant aussi locales et dans tous les pays dits démocratiques) ont souvent tendance à adopter des pratiques de gestion violente de toutes sortes de soi-disant désordres, classifiés ainsi selon le point de vue des élus et des dominants locaux ou nationaux. Les pratiques policières dans les banlieues ou vis-à-vis des immigrés tout comme des manifestants pour les plus diverses causes s’inscrivent dans une conception de la gouvernance de la sécurité qui est manifestement incohérente par rapport à ce qu’on pensait être l’Etat de droit démocratique. Cette gouvernance vise non seulement l’imposition violente de choix de politique économique, sociale, internationale et militaire qui vont à l’encontre des souhaits d’une grande partie de la population; elle poursuit aussi une véritable dispersion de tâches et de ressources qui devraient être destinées à combattre les véritables insécurités dont souffre la population. »

 

Donc, en plus d’une Justice rabaissée à un simple rapport de productivité, les pratiques policières, les atteintes à la vie privée sont renforcées dans un cadre sécuritaire sous prétexte de terrorisme bafouant ainsi les droits politiques et réduisant l’Etat de droit à une peau de chagrin.

 

 

 

 

Bagarres et répression particulièrement dures à Nantes

Bagarres et répression particulièrement dures à Nantes

 

 

 

 

La loi n’est plus souveraine.

 

 

 

En plus, il y a un élément fondamental que met en avant le sociologue Jean-Claude Paye dans « La Libre Belgique » du 23 mai : ces restrictions des libertés publiques traduisent un renoncement à la souveraineté.

 

« Le projet de loi [français sur l’état d’urgence] nous indique que l’objet spécifique de l’état d’urgence est bien la restriction des libertés publiques et du droit de disposer de son propre corps. Quant à la réduction des libertés privées, elle résulte d’une inflation de lois "antiterroristes" installant une surveillance généralisée des populations.

 

Les prolongations de l’état d’urgence sont cohérentes avec la volonté présidentielle d’introduire cette notion dans la Constitution, un projet en rupture par rapport à l’ordre juridique belge. En Belgique, il est actuellement impossible de décréter l’état d’urgence, car l’article 187 de la Constitution stipule qu’elle ne peut être suspendue "en tout ni en partie". Si le projet français est non applicable ici, cela ne signifie pas qu’il soit sans importance pour nous. Il pose la question de l’indépendance de l’Etat national par rapport à la structure politique impériale organisée par les USA. La politique d’indépendance, développée par le général de Gaulle, a été abandonnée et la France a réintégré le commandement général de l’Otan. L’organisation globale de la "guerre contre le terrorisme" est aussi un élément important réduisant l’autonomie des Etats nationaux. L’inscription de l’état d’urgence dans la Constitution serait la traduction juridique de cette perte de souveraineté. »

 

Comment ?

 

Jean-Claude Paye remonte l’histoire et compare l’état d’urgence décrété en 1955 en France lors de la guerre d’Algérie et la loi d’état d’urgence consécutive aux attentats du 13 novembre 2015.

 

 

« Lors de la guerre d’Algérie, l’état d’urgence inscrit dans la loi de 1955 a permis au gouvernement français de ne pas déclarer l’état de siège, de ne pas considérer les résistants comme des combattants et de les traiter comme des criminels.

 

La volonté actuelle repose sur le souci inverse, celui de considérer des actions criminelles, les attentats terroristes, comme des actes de guerre ou plutôt d’effectuer une indifférenciation entre les deux. La fusion opérée entre droit pénal et droit de la guerre s’inscrit dans une tendance qui débute avec les attentats du 11/9 et la "guerre contre le terrorisme" du président Bush.

 

Le renversement, opéré entre la loi de 1955 et la conception actuelle de l’état d’urgence, est le passage de la dénégation d’un acte de guerre et de son caractère politique, afin de le criminaliser, à une opération de déni, à la considération de l’attentat terroriste comme un acte de guerre, bien que les institutions et le territoire national ne soient pas menacés.

 

En 1960, la dénégation a dû laisser la place à la reconnaissance politique des résistants algériens. Le refoulement du politique ne pouvait être que temporaire. La procédure demeurait dans le sens originaire de l’état d’urgence, une situation exceptionnelle, limitée dans le temps.

 

Aujourd’hui, il en va tout autrement. La fusion opérée entre crime et acte de guerre n’est pas une opération de circonstance, devant ensuite faire place à un retour du politique. Au processus de dénégation s’est substituée une procédure constante d’indifférenciation entre procédure pénale et gestion de l’hostilité, entre criminel et ennemi, entre intérieur et extérieur de la Nation, dissolvant celle-ci dans une forme internationale d’organisation du pouvoir. »

 

Après le démantèlement des conquêtes sociales et la démolition de l’Etat de droit, il y a un troisième volet moins connu : après l’Etat de droit, pourrait s’installer une justice universelle basée sur la seule légitimité du plus fort.

 

 

 

Deux universalités qui s’opposent.

 

 

 

En effet, sur le plan international, dans le cadre de la fameuse négociation Union européenne – USA sur le Traité transatlantique dit TTIP ou TAFTA, se construit un nouvel ordre de droit amené s’il se concrétise à régner partout. C’est l’arbitrage. Ce serait, s’il s’impose, une révolution normative aussi fondamentale que celle de la Révolution française.

 

Le principal point de friction dans le projet de TTIP est la question de l’arbitrage. Ce projet s’appuie sur ce qu’on appelle l’ISDS (Investors States Dispute Settlement) ou Règlement des Différends entre Etats et Investisseurs. Il s’agit de tribunaux privés prévus dans pratiquement tous les traités commerciaux bilatéraux destinés à régler les litiges entre les Etats signataires de ces traités et les investisseurs. Ces tribunaux sont composés d’un juge arbitre (en général un avocat issu d’un grand cabinet d’affaires internationales) désigné de commun accord par les avocats des deux parties.

 

Le TTIP tend à généraliser cette pratique de l’arbitrage. Et ce sur la base non pas des lois des Etats concernés, mais sur celle d’une sorte de jurisprudence universelle qui se construirait par ces arbitrages.

 

Cette universalité n’a évidemment rien à voir avec l’universalité des droits de l’homme. Benedikt Arden écrit dans « Le Grand Soir » du 20 mai 2016 :

 

Notre droit résulte d’« …une volonté réellement universelle de mener le genre humain là où il doit aller passe inévitablement par la mise en place de principes de vie « impératifs », « catégoriques » et « objectif », qui auront pour base pratique de servir le genre humain comme fin en soi. Ceci en évitant tout asservissement de l’autre à ses propres fins.

 

Quoique l’application concrète de ces « impératifs catégoriques » soit d’abord de nature déontologique (moral), ces principes doivent aussi fatalement s’incarner dans le droit, car la déontologie est avant tout quelque chose que l’on s’impose à soi-même, alors que la chose commune nous impose de tracer des lignes directrices dans les devoirs que l’on a envers ses semblables. Car il n’existe de droit, que si l’ensemble des gens en accepte les devoirs préalables qu’ils imposent. »

 

Nous sommes donc devant deux universalités qui s’opposent. D’un côté, les règles établies par les principes de base générés par les Droits de l’Homme, nécessitaient leur acceptation par l’ensemble des gens habitant dans les pays adhérant à ces principes.

 

La jurisprudence universelle de l’arbitrage est au contraire imposée à tous dans un rapport de forces sans qu’il soit possible de s’y opposer par une procédure démocratique.

 

Dans un remarquable reportage effectué sur l’intellectuel français proche des entreprises transnationales, Emmanuel Gaillard par Razmig Keucheyan dans « Mediapart », le cadre de l’arbitrage est clairement défini :

 

« C’est tout le problème de l’arbitrage international : quelle est la source de la légitimité d’un tribunal arbitral en cas de litige entre parties issues de pays différents ? Lorsque celles-ci appartiennent au même pays, le système juridique concerné s’applique. Mais dans le cas contraire ? « Une norme juridique se définit par son caractère d’efficacité », me dit Gaillard, c’est-à-dire par le fait que les décisions qui en découlent sont appliquées car tenues pour légitimes. Dans le cas des droits nationaux, la légitimité procède de l’existence d’un souverain, le peuple ou ses représentants. Mais en droit international ? Point de peuple ou d’État mondial dont découlerait un ordre juridique global… Or, malgré cela, l’arbitrage est devenu un mode de règlement des différends courant : « Les sentences sont appliquées sans qu’il y ait besoin la plupart du temps d’une action devant les juridictions étatiques. » Comment expliquer cette efficacité en l’absence de souverain ?

 

L’arbitrage n’est pas le seul secteur du droit international à être concerné par ce problème. Cependant, avec l’accroissement vertigineux des échanges commerciaux et des flux d’investissement dans le contexte de la mondialisation du capital, depuis les années 1970, le problème se pose avec une acuité particulière en droit économique. Et il se pose avec davantage d’acuité encore en matière d’arbitrage. Car l’arbitrage désigne un système juridique privé, parallèle aux juridictions étatiques, même s’il est régulé par les États et des conventions internationales. Échapper à ces juridictions est la raison d’être de l’arbitrage. »

 

En clair, c’est le droit sans l’Etat. Vieille revendication libertarienne…

 

 

 

Emmanuel Gaillard, un intellectuel de droite redoutable au service de la mondialisation

Emmanuel Gaillard, un intellectuel de droite redoutable au service de la mondialisation

 

 

Ce système d’arbitrage pourrait s’étendre au droit interne de chaque pays. On l’a déjà vu en France avec le fameux arbitrage dans l’affaire Tapie mis en place par Christine Lagarde, alors ministre des Finances de Sarkozy. On a vu les conséquences de cette procédure. La justice ordinaire s’en est trouvée affaiblie, même si elle a réussi à invalider les résultats de la procédure Lagarde.

 

Avec la construction européenne, avec les traités bilatéraux de plus en plus nombreux, des pans entiers du droit interne à chaque pays sont refaçonnés par les dispositions figurant dans ces accords internationaux. En généralisant la procédure de l’arbitrage, c’est elle qui alimentera les sources du droit international comme interne.

 

On assiste à une véritable mondialisation du droit, non pas par l’instauration d’une sorte d’Etat mondial, mais au contraire par la privatisation de toutes les normes.

 

 

 

Un univers émancipé de la sphère étatique

 

 

 

Lisons ce qu’en écrit Razmig Keucheyan dans son analyse.

 

« À la question de savoir quelle est la source de la légitimité de l’arbitrage international, trois réponses sont possibles. La première est que la sentence arbitrale tire son autorité du système juridique de l’État dans lequel siège le tribunal. Si un litige entre des investisseurs français et l’État vénézuélien fait l’objet d’un arbitrage en Suisse, la sentence s’impose aux parties en vertu du cadre juridique helvétique régissant les tribunaux d’arbitrage qu’elles ont choisi d’un commun accord. Cette première conception est dite « monolocalisatrice » : la légitimité d’un tribunal arbitral provient de sa localisation dans un seul État. Une conception « complètement archaïque » de l’arbitrage, selon Emmanuel Gaillard, qui ne correspond en rien au monde dans lequel nous vivons.

 

La deuxième solution possible est « multilocalisatrice ». Dans ce cas, ce n’est pas l’État où siège le tribunal qui confère par extension aux normes arbitrales leurs fondements. C’est l’ensemble des juridictions nationales qui reconnaissent la validité de la sentence, et sont prêtes le cas échéant à l’appliquer.

 

Cette deuxième approche est celle de la convention de New York de 1958 portant sur la réglementation de l’arbitrage international, à laquelle 156 pays sont parties contractantes. Cette convention oblige chaque État signataire à prendre part à l’exécution d’une sentence rendue dans un autre État signataire. C’est en vertu de cette convention que les justices britannique, belge et française ont saisi les biens russes dans l’affaire Ioukos, jugée depuis le tribunal arbitral de La Haye.

 

Si elle est moins « nationale » que la première, cette approche maintient que la source de la légitimité d’une sentence arbitrale est étatique. Simplement, il n’y a pas une mais plusieurs sources de légitimité, autant que d’États parties à la convention de New York. Or ce qu’il s’agit d’expliquer, me dit Gaillard, c’est l’autonomie de l’arbitrage par rapport aux États, le fait qu’il s’agit désormais d’un secteur du droit à part entière : « Il s’agit de vraies situations internationales, il n’y a pas un droit national plus légitime que d’autres. L’essentiel du droit applicable à ces situations internationales est généré par des États agissant collectivement, ce qu’on appelle l’ordre juridique arbitral. » Cette autonomie se remarque notamment au fait que les sentences arbitrales ont une force contraignante sur les États. Même lorsqu’elles leur sont financièrement ou politiquement défavorables, ceux-ci les appliquent souvent sans rechigner. Tout l’enjeu est donc de penser un univers de l’arbitrage émancipé de la sphère étatique. »

 

Requiem pour l’Etat de droit.

 

Laissons la conclusion au cinéaste britannique Ken Loach, lauréat du dernier Festival de Cannes.

 

 

 

Ken Loach le grand cinéaste britannique a toujours fustigé l'exploitation de l'homme par l'homme !

Ken Loach le grand cinéaste britannique a toujours fustigé l'exploitation de l'homme par l'homme !

 

 

 

« Ce monde dans lequel nous vivons se trouve dans une situation dangereuse car les idées que nous appelons néo-libérales (...) risquent de nous amener à la catastrophe. Il faut dire qu’un autre monde est possible et même nécessaire. »

 

 

Pierre Verhas

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12 mai 2016 4 12 /05 /mai /2016 23:17

 

 

Hier, nous avons publié sur le blog « Uranopole » l’échange de lettres entre Paul et Ahmed qui traitaient de la tolérance suite aux attentats de Paris et de Bruxelles. Il a beaucoup été question de la commune bruxelloise de Molenbeek d’où sont partis un certain nombre de terroristes coupables de ces actes sanglants.

 

 

Aujourd’hui, c’est l’échevine (maire adjointe) Ecolo de la Jeunesse et des Sports et de la Cohésion sociale de Molenbeek, Sarah Turine qui a reçu de France une lettre de menaces de mort anonyme, bien entendu, mais dont l’origine « politique » ne fait aucun doute.

 

 

 

Sarah Turine, échevine Ecolo de Molenbeek, résiste aux menaces de mort dont elle fait l'objet.

Sarah Turine, échevine Ecolo de Molenbeek, résiste aux menaces de mort dont elle fait l'objet.

 

 

 

« Tu es la honte de l'Occident, un virus, une pourriture... » Voici les termes du courrier adressé à Sarah Turine. Cette missive est affublée d’une croix celtique et du dessin d’un doigt d'honneur blanc écrasant le mot « Islam ». Ce pli a été expédié de France comme l'indique le cachet. Surtout, il évoque la vie privée de l'échevine, son compagnon et adresse une menace de mort très claire: « Nous allons t'éliminer comme on le fait avec la vermine, toi et toute ta tribu de métèques enturbannés ». Et de conclure: « Sois en sûr (sic), ne reste pas en paix, nous serons là, tout prêt, prêt à agir... »

 

 

L’échevine a déposé plainte à la police. Elle a déclaré : « Mais ce sont des actes et des écrits qu'il ne faut pas banaliser (...)  La plainte sera peut-être symbolique, j'en suis consciente, mais il faut le faire. D'autant que ces menaces pourraient se répéter. »

 

 

Il semblerait que ce soit l’interdiction d’une manifestation « identitaire » prononcée par la bourgmestre de Molenbeek, Françoise Schepmans, qui soit la cause de cette lettre.

 

 

Sarah Turine le pense, en tout cas : « Le lendemain, sur France 2, j'avais dit que nous étions envahis par les fascistes. Du coup, je reçois ces menaces en provenance de France. Mais attention, j'ai également reçu pas mal de messages positifs de citoyens français. Je relativise donc ce qui m'arrive... Ce qui me surprend aujourd'hui, c'est comment en est-on arrivé à autant de haine. Même si je n'ignore pas que la société est devenue de plus en plus clivée. »

 

 

Quelles que soient les intentions des auteurs anonymes de cette bafouille, cela témoigne d’un climat de haine qui s’est installé suite aux attentats et entretenus par ceux qui pratiquent la stratégie de la tension. En tout cas, on est loin des propos de Paul et d’Ahmed que nous avons publiés hier :

 

 

« Dès l’annonce des attentats de Bruxelles, dès les premières heures de cette dramatique matinée du 22 mars, je me suis senti, comme tant de mes compatriotes, submergé par un sentiment de tristesse… Etonnamment, aucune colère... Juste une immense tristesse… Et un besoin de communion, de « reliance » avec tous ces Bruxellois qui, comme moi, souffrent de l’atteinte ainsi portée à la convivialité d’une ville cosmopolite dont nous sommes si fiers… De l’atteinte portée à cette liberté à laquelle nous sommes tant attachés. (…)

 

« Que pouvais-je, pour ma part, apporter au débat ? Si ce n’est mon humble témoignage… Un témoignage que je voulais confronter avec le tien, Ahmed… Nous avons déjà eu, toi et moi, tant de discussions sur ces problématiques… Toi, Ahmed, mon compatriote belge et bruxellois… Toi, qui m’enrichis de ton point de vue nécessairement différent du mien, du fait de tes origines marocaines, de ta culture musulmane et de ton histoire personnelle d’immigré. »

 

 

« La tolérance se porte mal et les intolérables se portent bien » disait il y a plus d’une décennie Fernand Erauw, un ancien rescapé des camps de concentration.

 

 

La bête immonde est toujours bien vivante et nous devons la combattre sans relâche.

 

Sans haine mais avec une fermeté inébranlable.

 

 

Solidarité avec Sarah Turine !

 

 

 

Pierre Verhas

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11 mai 2016 3 11 /05 /mai /2016 20:56

 

Les attentats du 22 mars à Bruxelles et à Zaventem qui ont suivi ceux du 13 novembre à Paris ont profondément marqué les esprits. Les 130 morts et quelque 500 blessés dans la Ville Lumière et les 32 personnes massacrées et environ 200 blessés dans la capitale de l’Europe et son aéroport, sont cependant peu de choses à comparer au nombre de victimes de la route en France et en Belgique.

 

Pourtant, il y a quelque-chose de profondément spécifique. Ces tueries furent volontaires et s’inscrivent dans un rapport géopolitique de forces à l’échelle mondiale. Et elles posent la question fondamentale de la relation entre groupes de cultures et de convictions philosophiques et religieuses différentes au sein d’un même pays. Et n’oublions pas les médias qui ont amplifié à l’envi ces événements.

 

Ces actes ont surtout mis en lumière nos faiblesses individuelles et les carences de notre société qui peine à s’adapter à un monde qui change à une vitesse inégalée, à un monde où d’un point à l’autre de la planète Terre s’échangent en un instant un nombre incommensurable d’informations. Et surtout à un monde qui s’avère inapte à répondre aux défis posés par ces bouleversements parmi lesquels il faut compter le terrorisme.

 

J’ai l’honneur et le plaisir de connaître personnellement Paul et Ahmed (les prénoms ont été volontairement changés). Paul, un « Blanc Bon Belge », comme il se définit, est cadre supérieur dans le secteur financier et Ahmed, belgo-marocain, fils de parents immigrés en Belgique, est réviseur d’entreprises. Tous deux occupent donc des fonctions importantes dans l’économie belge.

 

Suite aux attaques du 13 novembre, Ahmed et Paul ont décidé de procéder à un échange épistolaire afin de coucher sur papier leurs conceptions respectives de la « tolérance ». Cet échange a débuté quelques jours après la seconde vague d’attentats, ceux du 22 mars.

 

Ils m’ont fait le plaisir de me communiquer ces lettres et m’ont autorisé à les publier sur le blog « Uranopole ». Qu’ils en soient remerciés.

 

Ces missives sont émouvantes et intéressantes. Elles expriment deux sensibilités différentes qui se rejoignent dans la fraternité. Elles reflètent aussi le traumatisme causé par ces attaques et elles sont surtout l’expression de deux regards lucides sur notre monde en proie non pas au « choc des civilisations » qu’Ahmed et Paul dénoncent, mais à la confrontation entre ceux qui défendent les valeurs issues des Lumières et ceux qui nient toute autonomie à l’individu soumis à une dogmatique qui l’aveugle. Les uns et les autres peuvent-ils cohabiter ? C’est la question à laquelle les deux correspondants apportent chacun leur réponse.

 

Voici.

 

Pierre Verhas

 

Les intertitres sont d’Uranopole.

 

 

Lettre 1 : Paul à Ahmed

 

 

Bruxelles, le 30 mars 2016

 

Mon cher Ahmed,

 

Voici quelques mois, nous avions tous deux décidé de débattre sur le thème de la tolérance en une réflexion spécifique autour du terrorisme, en lien avec les attentats du 13 novembre 2015 à Paris.

 

Depuis lors, de nouvelles attaques terroristes ont été perpétrées… À Bruxelles, cette fois… De nouveaux attentats à l’aéroport de Zaventem et dans le métro bruxellois… Bilan : plus de 30 morts, 200 blessés et tout un peuple en deuil. Tout un peuple, dont je fais partie.

 

 

Attentat au métro Maelbeek : tout un peuple est en deuil.

Attentat au métro Maelbeek : tout un peuple est en deuil.

 

 

Dès l’annonce des attentats de Bruxelles, dès les premières heures de cette dramatique matinée du 22 mars, je me suis senti, comme tant de mes compatriotes, submergé par un sentiment de tristesse… Etonnamment, aucune colère... Juste une immense tristesse… Et un besoin de communion, de « reliance » avec tous ces Bruxellois qui, comme moi, souffrent de l’atteinte ainsi portée à la convivialité d’une ville cosmopolite dont nous sommes si fiers… De l’atteinte portée à cette liberté à laquelle nous sommes tant attachés.

 

Les experts en tous genres se succédaient au micro des stations de radio et sur les plateaux des chaînes de télévision. Leurs analyses étaient brillantes. Que pouvais-je, pour ma part, apporter au débat ?

 

Si ce n’est mon humble témoignage… Un témoignage que je voulais confronter avec le tien, Ahmed… Nous avons déjà eu, toi et moi, tant de discussions sur ces problématiques… Toi, Ahmed, mon compatriote belge et bruxellois… Toi, qui m’enrichis de ton point de vue nécessairement différent du mien, du fait de tes origines marocaines, de ta culture musulmane et de ton histoire personnelle d’immigré. D’où, cet échange de lettres.

 

 

Et voilà Molenbeek

 

 

Bien sûr, d’emblée, dès avant les attentats de Bruxelles, j’avais pensé évoquer la situation de Molenbeek, la plus illustre de nos communes bruxelloises, célèbre désormais dans le monde entier.

 

 

Hommage des habitants de Molenbeek aux victimes des attentats de Paris du 13 novembre 2015

Hommage des habitants de Molenbeek aux victimes des attentats de Paris du 13 novembre 2015

 

 

Souviens-toi, Ahmed, des paroles du Président François Hollande au lendemain du 13 novembre : « Les actes de guerre de vendredi ont été décidés, planifiés en Syrie, ils ont été organisés en Belgique, perpétrés sur notre sol avec des complicités françaises. » Immédiatement, la Belgique, en général, et Molenbeek, en particulier, sont montrées du doigt comme le sanctuaire du radicalisme islamique, essentiellement salafiste, et comme base arrière logistique du djihadisme européen.

 

Le politologue Gilles Kepel le proclame : « Molenbeek est devenue la capitale du jihad européen (…), une véritable enclave où toute une population peut protéger quelqu'un, s'opposer à son arrestation en lui portant assistance. Face à cela, le travail de la police est très compliqué. (…) C'est devenu la première communauté islamiste d'Europe. Molenbeek a détrôné Trappes et Lunel en la matière. Il faut savoir que ce quartier est aussi devenu capitale du trafic de shit. Les djihadistes se nourrissent de l'argent de ce trafic et achètent des armes avec. »

 

Le philosophe Alain Finkielkraut se montre quant à lui totalement défaitiste, lorsqu’il dit : « L’islamisme est majoritaire à Molenbeek, il n’y a plus rien à faire. »

 

 

Le philosophe et académicien Alain Finkielkraut se montre particulièrement pessimiste.

Le philosophe et académicien Alain Finkielkraut se montre particulièrement pessimiste.

 

 

Enfin, encore un cran au-dessus, tout le monde se rappelle des propos « chocs » d’Eric Zemmour le lundi 16 novembre 2015 sur RTL : « Au lieu de bombarder Raqa (le fief de Daech en Syrie), la France devrait bombarder Molenbeek d’où sont venus les commandos du vendredi 13. »

 

Certes, le caractère outrancier de ces accusations ne résiste guère à l’analyse objective et minutieuse. Pourtant… Pourtant, si les terroristes qui ont frappé dans nos deux pays sont autant français que belges, nombre d’entre eux – il faut l’admettre – ont, à tout le moins, séjourné à Molenbeek. Et cette situation ne date pas d’hier… Déjà en 2001, on apprenait que le Tunisien Abdessatar Dahmane, un des deux assassins du commandant Massoud en Afghanistan, avait longtemps vécu à Molenbeek. Idem, en 2004, pour le Marocain Hassan El Haski, l’un des concepteurs des attentats de Madrid qui ont tué près de 200 personnes. Même chose pour Ayoub El Khazzani, le terroriste du Thalys neutralisé à temps par des voyageurs américains. Ce Marocain vivait en France mais avait séjourné chez sa sœur, domiciliée à… Molenbeek. Quant au Franco-Algérien Mehdi Nemouche, auteur de la fusillade qui a tué 4 personnes au Musée Juif de Bruxelles, il avait, lui aussi, habité à Molenbeek avant de passer à l’acte. Enfin, Salah Abdeslam, l’ennemi public numéro 1, alors qu’il est traqué par toutes les polices d’Europe, essaye de trouver une dernière planque à quelques mètres de sa maison familiale à… Molenbeek ! C’est là qu’il est appréhendé par les enquêteurs belges le 18 mars dernier. Et je pourrais encore allonger la liste des islamo-terroristes ayant un lien avec ce quartier de Bruxelles…

 

Si ces réalités sont incontestables, les accusations proférées à l’encontre de Molenbeek ont provoqué des blessures en Belgique.

 

 

Quid, en définitive, de Philippe Moureaux ?

 

 

D’abord chez Philippe Moureaux, l’ancien bourgmestre de Molenbeek… Depuis déjà de longues années, en Belgique même, les opposants politiques de Moureaux lui reprochent d’avoir non seulement fermé les yeux sur les dérives communautaristes islamistes à Molenbeek mais même peut-être d’avoir favorisé l’implantation de poches de radicalisation dans sa commune. Pourquoi un laïque, comme Philippe Moureaux, professeur honoraire d’histoire à la très laïque Université Libre de Bruxelles, aurait-il agi de la sorte ? Par idéologie, sans doute… Certains n’hésitent pas à taxer d’islamo-gauchiste, ce politicien, positionné à la gauche du PS, qui se revendique lui-même du marxisme (ce qui est plutôt rare de nos jours au PS) et qui fut un fervent soutien du FLN lors de la guerre d’Algérie. Par opportunisme électoraliste, prétendent certains… Philippe Moureaux aurait, en effet, trouvé chez les Molenbeekois d’origine maghrébine un véritable réservoir de voix, ce qui l’aurait empêché de prendre quelque mesure que ce soit, qui aurait pu être interprétée comme hostile aux musulmans.

 

 

Philippe Moureaux , alors bourgmestre, contemple le marché de Molenbeek de son bureau à la maison communale.

Philippe Moureaux , alors bourgmestre, contemple le marché de Molenbeek de son bureau à la maison communale.

 

 

Sa mise en cause par les médias belges et étrangers, ainsi que par bon nombre de politiciens (y compris au sein de son propre parti) a incité Philippe Moureaux à se justifier dans un livre publié voici quelques semaines : « La Vérité sur Molenbeek ». J’aurais d’ailleurs personnellement préféré que Philippe Moureaux l’ait intitulé : « Ma Vérité sur Molenbeek » !

 

Je voudrais en citer ici deux extraits. Dans ce premier passage, l’auteur défend une approche inclusive et non répressive des musulmans radicalisés :

 

« Ramener ces jeunes, hommes et femmes, à une vision plus humaniste de leur religion demandera des efforts dans les domaines les plus divers et ne réussira pas si notre société accentue son discours islamophobe et pratique une répression aveugle.

 

Pour conclure cette brève analyse de l’importance du religieux, je dirai qu’il joue un rôle non négligeable dans la radicalisation, mais qu’il s’est nourri de notre aveuglement et d’un terreau social qui alimente rancœur, désillusion et haine à l’égard d’une société qui traite les personnes issues de l’immigration comme on traitait les ‘classes dangereuses’ au dix-neuvième siècle et les juifs avant la Deuxième Guerre mondiale. »

 

Plus loin, Philippe Moureaux revient sur les accommodements raisonnables qu’on lui a reprochés et sur ses relations avec les mosquées molenbeekoises :

 

« Mes relations avec ces mosquées vont me conduire à mettre en place une initiative qui, depuis lors, a été suivie par nombre de mes collègues. Je réunis autour de moi au moins une fois par an, les représentants des mosquées avec lesquels j’ai ouvert un dialogue. Mon premier souci est d’obtenir leur collaboration pour éviter des heurts entre populations au moment du ramadan. En effet, les rues des quartiers populaires de la commune étaient en fin de journée le lieu de rassemblements incontrôlés dans une forme d’anarchie négative pour ceux qui ne participaient pas aux achats compulsifs qui se déroulent dans les heures qui précèdent la rupture du jeûne. J’obtiens la collaboration des mosquées à ce sujet. Elles acceptent de faire distribuer des avis à la population, rédigés en français et en néerlandais, avec traduction en arabe et en langue turque. Dans cette circulaire, j’appelle mes concitoyens musulmans à éviter des concentrations qui nuisent à une cohabitation harmonieuse. Avec l’appui de la police, un minimum de discipline s’installe et anticipe les heurts qui avaient pris une tournure inquiétante dans la période précédente.

 

En d’autres circonstances, les mosquées avec lesquelles j’avais créé une relation de confiance m’ont aidé à éviter des soubresauts violents qui auraient pu se développer dans la jeunesse. »

 

Voilà pour Philippe Moureaux…

 

Les accusations des médias étrangers ont également blessé toute la population molenbeekoise et au-delà tous les Bruxellois de confession islamique, qui se sont sentis injustement stigmatisés, fustigés… Les Molenbeekois sont majoritairement musulmans ; une partie de ces musulmans adhèrent à une conception intégriste de leur religion ; mais les terroristes et leurs complices constituent une infime minorité, quelques dizaines d’individus en tout et pour tout…

 

Enfin, les critiques de laxisme et d’angélisme, adressées à la Belgique depuis l’étranger et singulièrement depuis la France, ont affecté une majorité de Belges. Il n’est pas agréable, quand on est un « petit Belge », de recevoir des leçons du grand voisin français… Surtout lorsque ces leçons sont – et nous le savons – en partie justifiées… Nos services de police et de renseignement, ainsi que notre appareil judiciaire sont à la taille du pays et, de surcroît, morcelés par un système fédéral d’une incroyable complexité ! Le fameux mille-feuilles belge…

 

Notre manière de vivre est en cause.

 

Mais ce qui nous fait le plus mal, à nous les Belges, c’est de voir remise en cause notre manière de vivre, libre, insouciante, conviviale… Gaie, comme on dit si souvent chez nous ! Cet art de vivre à la belge qui nous caractérise si profondément et dont nous ne sommes pas prêts à nous départir.

 

C’est précisément ce modus vivendi que visait le Ministre israélien des Transports et du Renseignement, Israël Katz, dans une interview donnée le lendemain des attentats de Bruxelles. Je le cite : « Si en Belgique ils continuent à manger leur chocolat, à profiter de la vie, à se présenter comme de grands libéraux et démocrates et à ne pas prendre en compte qu'une partie des Musulmans qui sont là-bas organisent des actes terroristes, ils ne seront pas capables de se battre contre eux. »

 

Eh oui… Les réactions respectives du gouvernement français (de gauche) après les attentats du 13 novembre et du gouvernement belge (de droite) après les attentats du 22 mars ont été bien différentes.

 

« Nous sommes en guerre. Décrétons l’état d’urgence. Révisons la Constitution en vue d’y prévoir la déchéance de la nationalité pour les terroristes. », du côté français. « Pas de guerre. Pas de pouvoirs spéciaux (ce n’est pas dans notre culture politique). », du côté belge.

 

Alors… La Belgique, royaume des Bisounours ? Bruxelles, patrie du « peace and love » ? Tout le monde, il est beau; tout le monde, il est gentil ?

 

Et si tout cela n’était qu’une façade qui masquait une réalité beaucoup plus dure… Celle d’une ville à deux vitesses… Les beaux quartiers riches d’un côté, avec les exilés fiscaux français, les fonctionnaires européens surpayés, la bourgeoisie belge de souche… Les communes défavorisées de l’autre côté, avec les écoles poubelles, le chômage des jeunes qui dépasse le seuil de 50% et une population d’origine musulmane en butte à d’inacceptables préjugés, frappée par une ségrégation larvée…

 

Bruno Debaix est professeur dans une école secondaire de Bruxelles. Najim Laachraoui, un des kamikazes de Zaventem, fut un de ses élèves. Voici ce que Bruno Debaix en disait, il y a quelques jours, dans le quotidien bruxellois « Le Soir » : « Najim était sympathique, très intelligent. Il réussissait bien à l'école. Il n'avait pas de problème de comportement, et il était sociable avec les autres. Il était intéressé par bien d'autres choses que l'islam. Il apparaissait comme un garçon en colère, parce qu'une partie de son identité, l'identité musulmane, n'était pas bien acceptée. Il vivait notre société comme rejetant une partie de lui-même. Et ça n'a rien d'exceptionnel, beaucoup d'élèves sont comme ça ! C'est normal, lorsqu'on regarde les médias, lorsqu'on écoute les gens, l'islam n'a pas bonne presse. Alors quand on est musulman, on se sent sali par tous ces regards, par tout ce qui se dit sur son identité. Najim, peut-être un peu plus qu'un autre, mais comme beaucoup, était en colère, et donc il était en recherche. »

 

Alors, qu’en est-il ? Les attentats de Paris et ceux de Bruxelles, sont-ils la conséquence d’un excès de tolérance ou d’un manque de tolérance ? C’est la question que je me pose… C’est la question que je te pose, Ahmed.

 

Je t’embrasse.

 

Paul

 

 

Lettre 2 : Ahmed à Paul

 

Fès, le 6 avril 2016

 

Mon cher Paul,

 

Je réponds à ta lettre de la ville de Fès, véritable joyau de la civilisation islamique abritant la plus vieille université du monde et une destination, jadis, particulièrement appréciée par des touristes du monde entier mais aujourd’hui touristiquement meurtrie suite à cette ambiance de terreur voulue par les ennemis de la liberté. Ici les « Panama Papers » ne font pas l’actualité. En revanche, la sortie de la Ministre Laurence Rossignol sur les vêtements islamiques n’est pas passée inaperçue. Plusieurs commentateurs estiment qu’il s’agit d’une intrusion dans la liberté de choix d’une manière de se vêtir. Ici, les islamistes sont sortis gagnants de ce débat s’il y en a eu un et le voile constitue aujourd’hui une pratique largement répandue chez les femmes dans une ambiance d’hypocrisie généralisée. Pire, j’ai même eu droit aux théories de complot contre un Maroc et un islam progressiste et pacifique. J’aurai l’occasion de revenir sur le fossé culturel dans ma prochaine lettre.

 

 

Islam et identité

 

 

Tu as raison de me rappeler toutes ces discussions que nous avons eues sur l’islam et sa place dans notre société. Je t’avais souvent fait l’aveu de ma méfiance, qui pouvait, je l’admets, muter en mépris à l’égard des décisions et surtout des non décisions politiques et sociétales favorables au renforcement de la religiosité des identités. La tolérance et l’humanisme étaient ton maître mot, mon très cher Paul. Tu y es très attaché. Je me rappelle de cet échange que tu as eu avec mon épouse, une vraie Molenbeekoise comme tu le sais, lors duquel tu lui décrivais, avec conviction, l’attitude humaniste que tu réserves aux barbus islamistes que tu croises à Bruxelles, Nadia te secouait sans modération, tentant de t’avertir de toute la haine que ces êtres témoignent à l’égard de nos valeurs. Sans la contrarier, tu restais fidèle à toi-même. Mais aujourd’hui, comme tu le rappelles dans ta lettre, nous sommes face à une nouvelle donne, nous ne sommes pas seuls à discuter et à nous poser des questions sur l’état du « vivre ensemble » dans certains de nos quartiers.

 

Les récentes informations confirment les propos du Président français quant aux activités terroristes dans nos quartiers.

 

Le philosophe Finkielkraut a certainement raison en ce qui concerne une proportion non négligeable des populations de certains quartiers qui vont d’ailleurs au-delà de la commune de Molenbeek, plusieurs arrestations et planques ayant été localisées à Anderlecht, Forest, Etterbeek, Laeken, Bruxelles-ville, et nos deux communes Schaerbeek et Neder-over-Hembeek. Toutefois, je me veux optimiste quant à notre capacité à en réduire la portée mais à condition d’oser enfin admettre les véritables enjeux et de trancher dans le bon sens, j’aurai l’occasion de revenir dessus.

 

Quant à Eric Zemmour, sa grande culture et sa connaissance de l’histoire de France sont gâchées par un racisme primaire contre tout ce qui n’est pas suffisamment français à ses yeux, ses propos sur Molenbeek relèvent au mieux de la mauvaise plaisanterie, au pire d’un complexe de supériorité napoléonien, dommage !

 

Le commentaire du ministre israélien est insultant et j’estime que la meilleure réponse à une insulte est l’indifférence.

 

L’analyse la plus intéressante est, à mon humble avis, celle de Gilles Kepel qui pointe le danger d’une identité où la composante religieuse prime sur tout et efface tout autre référentiel participant à cette œuvre complexe qu’est l’identité. Amin Maalouf écrit dans son excellent livre « Les identités meurtrières » : « Mon identité, c’est ce qui fait que je ne suis identique à aucune autre personne ». Les penseurs et leaders de l’islam politique ne sont pas du tout du même avis et estiment que la religion fait l’identité, le reste relève du détail. Je ne peux m’empêcher de rappeler ici l’analyse de Tariq Ramadan au sujet de la compatibilité entre le fait d’être musulman et le fait d’être français, l’idéologue de l’islam politique livre une analyse qui ne laisse aucune place à l’ambigüité : « musulman, c’est une conception de la vie, c’est le sens de ma vie et le sens de ma mort, c’est au-delà de tout, français, c’est ma situation géographique, et ma situation géographique, elle ne peut pas avoir raison de ma vie et du sens que je donne à ma vie ».

 

 

 

Tariq Ramadan : une analyse qui ne laisse aucune place à l'ambigüité...

Tariq Ramadan : une analyse qui ne laisse aucune place à l'ambigüité...

 

 

Ce que Gilles Kepel constate est le résultat de cette islamisation à outrance de l’identité exacerbée par un discours victimaire, un ressenti de rejet, une géopolitique qui n’est pas à la portée de tous. Le tout constitue un cocktail favorable aux pires complexes d’infériorité conduisant certains aux incompréhensibles comportements antisociaux comme ceux de protéger un terroriste ou de tolérer voire d’encourager une activité criminelle (le trafic de drogue, le blanchiment d’argent, les fraudes sociales, voire la prostitution) puisque les auteurs sont avant tout et après tout des musulmans et que c’est la seule chose qui compte dans un contexte de guerre contre les anti-islam. Inutile d’expliquer le lien avec les propos de Tariq Ramadan.

 

 

Revoilà Philippe Moureaux !

 

 

Pour autant, il n’est pas question de laisser penser que chaque musulman est automatiquement sujet à cette chaîne qui mène vers l’intolérance, voire la haine de l’autre. Mais force est de constater qu’il est temps de s’inquiéter du succès de l’idéologie opposant l’islam au reste du monde auprès de certains concitoyens dans nos quartiers. Ta lettre met suffisamment en évidence les parcours et séjours de plusieurs terroristes dans la commune de Molenbeek ; tous ces séjours ont nécessité des complicités, c’est une évidence qu’il convient de s’avouer.

 

Philippe Moureaux a, à mes yeux, fauté, et il est loin d’être le seul, par un mélange composé d’une part, d’un idéalisme de gauche digne des révolutionnaires cubains et d’autre part, d’une confusion entre laxisme et tolérance. L’électoralisme auquel sont soumis tous les politiques a, sans doute, renforcé la dangerosité de ce mélange. Ce que je reproche le plus à Philippe Moureaux est sa participation à la division et ses propos et actions défavorables au vivre ensemble.

 

D’un côté, il justifie la haine qui fait de lui, et malgré lui, je l’espère, un allié incontestable des idéologues de l’islam politique. Les extraits de son livre « Ma vérité sur Molenbeek » cités dans ta lettre incluent de bons exemples :

 

- Lorsque Philippe Moureaux accorde une telle gravité aux discours islamophobes et prétend que la société belge pratique une répression aveugle à l’égard des citoyens de confession musulmane, il émet un message particulièrement semblable à ceux véhiculées par les ennemis de la liberté visant, dans un premier temps, à favoriser le repli sur soi et dans un second temps, à amener certains vers la haine de l’autre, forcément Belge, Français, Néerlandais non musulman.

 

- Lorsque Philippe Moureaux décide de traduire en arabe des textes émanant d’une autorité, il participe à l’alimentation de cette illusion, très chère aux idéologues de l’islam politique, que le citoyen musulman a le droit que l’on s’adresse à lui dans la langue de sa religion. Pire, il donne aux revendications visant à une adaptation de la société aux identités religieuses une certaine légitimité et un incontestable succès. Par la même occasion, l’effort d’intégration s’en trouve inversé. Une erreur impardonnable, à mes yeux.

 

- Lorsque Philippe Moureaux estime que la société traite les personnes issues de l’immigration comme on traitait les « classes dangereuses » au dix-neuvième siècle et les juifs avant la Deuxième Guerre mondiale, il verse dans la démagogie et alimente les pires complexes.

 

D’un autre côté Philippe Moureaux, en prétendant, je le cite :« les mamans seraient venus m’avertir de ce qui se préparaient », véhicule l’idée selon laquelle les familles et proches des terroristes seraient impliquées et discrédite le message de ne pas mettre tout le monde dans le même sac que de nombreux citoyens tentent de faire passer.

 

 

La frontière vers le radicalisme n’est pas très étanche.

 

 

Ces attitudes, actions, décisions, déclarations et non décisions ont ouvert une voie aux idéologues de l’islam politique répandant un conservatisme religieux contraire aux principes du vivre ensemble. La frontière vers le radicalisme n’est pas très étanche. Le cheminement est particulièrement facilité par un appel à la logique : quand on se dit musulman(e), il n’est pas logique de sortir dévoilée, il n’est pas logique de manger dans des lieux où on sert de l’alcool et du porc, il n’est pas logique de serrer la main des femmes ou des hommes en fonction de son propre sexe, il n’est pas logique de ne pas s’émouvoir du sort des centaines de milliers d’enfants palestiniens, irakiens et syriens en conséquence des agressions des croisés. Cette même émotion mutera en haine avec une facilité déconcertante, du moins chez certains. La logique, cet outil que les sciences mathématiques nous offrent, est instrumentalisée par les ennemis de la science, voilà ce qui devrait faire réfléchir sur la capacité de nos ennemis à utiliser nos propres outils et principes, y compris celui de la tolérance, contre nos valeurs. Il est temps de se réveiller !

 

Les messages provenant de la France quant à l’inefficacité de nos services ne sont pas nouveaux, la Belgique a toujours été considérée comme étant une plaque tournante du radicalisme et l’Allemagne comme un pays offrant des conditions favorables aux activités mafieuses participant au financement des mouvements radicaux et extrémistes. Il semblerait qu’il s’agisse de choix stratégiques. Mais, je dois t’avouer que je ne me sens pas suffisamment apte à analyser ou commenter davantage ce sujet.

 

Mon très cher Paul, tu préfères parler d’inclusion au lieu d’intégration. Cela témoigne à mes yeux de ton altruisme.

 

Mais je me dois de t’avertir qu’essayer d’inclure les ennemis de la liberté, c’est commettre une imprudence, une naïveté voire une erreur impardonnable. Il est important de saisir les enjeux et les volontés de l’autre avant de lui réserver une quelconque attitude. A mes yeux, la plus grande erreur commise depuis des décennies est celle d’avoir cru sans modération à l’universalisme de nos valeurs, la chute du mur de Berlin a accentué cette croyance ! Je réserve mon analyse de ce point à notre prochaine correspondance.

 

Je t’embrasse.

 

 

Ahmed

 

 

Lettre 3 : Paul à Ahmed

 

 

Bruxelles, le 17 avril 2016

 

 

Mon cher Ahmed,

 

 

J’ai pris plusieurs jours à te répondre… Plusieurs jours pendant lesquels j’ai eu l’occasion de lire et de relire ta lettre de Fès… Plusieurs jours pendant lesquels j’ai pu réfléchir aux reproches que tu m’adresses : idéalisme, imprudence, naïveté,…

 

Pourtant, je ne crois pas confondre laxisme et tolérance.

 

Le laxisme, notre pays en a sans doute fait preuve en matière de sécurité. Nos services de renseignement sont à la taille de notre petite Belgique. La réforme de notre police – réforme entreprise suite à l’affaire Dutroux – révèle déjà certaines failles. Et notre justice manque cruellement de moyens… Les causes de ces phénomènes sont nombreuses, et toi et moi ne les connaissons que trop bien :

 

- L’Etat fédéral se vide petit à petit de sa substance au profit des entités fédérées sans que celles-ci ne prennent véritablement toute la mesure de leurs responsabilités nouvelles…

 

- Dès lors, le sens de l’Etat se délite et avec lui, le sens de l’intérêt général. C’est vrai dans beaucoup d’autres pays européens mais le cas de la Belgique est sans doute particulier à cet égard, avec un impact perceptible sur l’exercice des fonctions régaliennes de l’Etat.

 

- Les structures étatiques sont lourdes et les processus décisionnels sont complexes dans ce que nombre d’analystes appellent le « mille-feuilles belge ». À Bruxelles, la lutte contre le terrorisme est du ressort de la police fédérale et de la police locale ; cette dernière est constituée de 6 zones de police pour la seule agglomération bruxelloise (env. 1 million d’habitants)… 6 zones autonomes et bien mal coordonnées…

 

- Enfin, pour des raisons électoralistes que tu as justement rappelées dans ta lettre, certains bourgmestres bruxellois (par ailleurs, également chefs de zones de police) se sont abstenus de prendre les mesures requises pour combattre certains trafics (drogues, armes,…) et autres réseaux de criminalité.

 

Je partage ton point de vue à ce sujet, ces formes de laxisme sont inacceptables. La sécurité est un droit de nos concitoyens et l’assurer est le premier devoir de nos gouvernants. Sans sécurité, la liberté ne peut pas s’exercer ; la loi du plus fort se substitue à l’égalité ; la violence, l’angoisse et la haine empêchent toute fraternité.

 

Mais cette question n’est pas notre sujet, me semble-t-il… Quoique…

 

Ce rejet du laxisme quand il s’agit de faire appliquer les lois de l’Etat de droit, les principes de la démocratie… Ce rejet du laxisme me permet de fixer une limite, la limite fondamentale de cette tolérance qui constitue un des piliers de ma pensée humaniste éclairée par les Lumières (Locke et Voltaire, en particulier)… Cette tolérance que je défends au nom de mes valeurs… Cette tolérance que j’appelle de mes vœux au nom de l’efficience, de l’efficacité… La tolérance comme mode efficient et efficace de résolution pacifique des conflits.

 

 

Les inévitables conflits

 

 

Dans toute société, les conflits sont inévitables. En tyrannie, les conflits sont niés par le pouvoir. En anarchie, les conflits sont réglés par les lois de la jungle et conduisent à cette violence, cette insécurité que je viens de dénoncer. Seule la civilisation a pour vocation de résoudre les conflits par des voies pacifiques. Il y a dès lors pour moi une évidente congruence, une indispensable consubstantialité entre tolérance et civilisation.

 

Mais revenons à nos moutons… Non pas ceux qu’on égorge le jour de l’aïd-al-kabir… Mais reparlons de ces terroristes qui sont, en réalité, tout sauf des moutons…

 

Et là, il me semble que ta lettre pourrait être mal interprétée par certains lecteurs malveillants.

 

Le thème de notre échange épistolaire est « tolérance et terrorisme »… Et non, « tolérance et islam »…

 

Permets-moi à ce sujet de t’énoncer quelques-unes de mes convictions :

 

- Toute personne de culture musulmane n’est pas nécessairement religieuse. - Tout croyant et pratiquant musulman n’est pas nécessairement un intégriste ou un salafiste.

 

- Tout salafiste n’est pas nécessairement un djihadiste. Il existe des salafistes piétistes, si je ne m’abuse…

 

- Tout djihadiste n’est pas nécessairement un combattant en Syrie.

 

- Et même… Il faut oser le dire… Tout combattant en Syrie n’est pas nécessairement un terroriste.

 

L’arrestation des individus présumés responsables des attentats de Bruxelles et de Paris (Salah Abdeslam, Mohamed Abrini et les autres) est très éclairante à cet égard. Nous avons ainsi pu apprendre que la plupart de ces terroristes étaient d’abord et avant tout des petites frappes, des caïds impliqués dans divers trafics, vols avec violence, etc. Au départ, peu d’entre eux fréquentaient la mosquée. Leur éducation et leur conscience religieuses étaient particulièrement limitées. Certains d’entre eux buvaient de l’alcool et prenaient du bon temps avec des petites amies bien peu voilées.

 

 

 

Salah Abdeslam : pas aussi religieux qu'il le prétend...

Salah Abdeslam : pas aussi religieux qu'il le prétend...

 

 

Bref, ils faisaient partie d’une jeunesse désœuvrée, abandonnée en marge d’une société qui a échoué à les inclure. Ici encore, les causes sont multiples :

 

- L’école ne réussit plus à émanciper. Au contraire, elle accentue les inégalités sociales plutôt que les gommer dans un creuset méritocratique.

 

- L’ascenseur social est en panne et l’escalier de service est dans un état pitoyable. Résultat : à Molenbeek, près de deux jeunes sur trois sont au chômage.

 

- Les institutions, la politique, les politiques – on en a parlé – n’offrent plus de valeurs dans lesquels nos jeunes se reconnaissent et laissent toute une génération déboussolée.

 

- Enfin… N’ayons pas peur des mots… Le racisme et la xénophobie ordinaires sont encore trop présents dans notre petit royaume. Ose me dire, Ahmed, que tu n’en as jamais été toi-même victime. Toi qui, pourtant, as effectué de brillantes études universitaires, toi qui es réviseur d’entreprises, toi qui es enseignant dans une école de commerce bruxelloise… Ose me dire que tu n’as jamais fait l’objet de méfiance ou – pire encore – de condescendance parce que tu ne t’appelles ni Pierre, Paul ou Jacques, ni Kurt, Koen ou Bart.

 

 

« Le choc des civilisations »

 

 

Je n’accepte pas la critique d’imprudence ou de naïveté lorsque je défends l’inclusion de tous dans une société plurielle, diverse et tolérante, mais aussi reliante et solidaire. Il s’agit pour moi – je le répète – d’une question de valeurs mais aussi d’une question d’efficacité sociale.

 

Oui, tu le sais… Je récuse la théorie énoncée par Samuel Huntington dans « Le Choc des civilisations » ; cette théorie qui a servi de base idéologique à la guerre contre le terrorisme menée par l’administration Bush. Ce n’est pas au travers de cette grille d’analyse que j’envisage le vivre-ensemble laïque dans une société démocratique.

 

J’ai déjà eu l’occasion de l’exprimer dans un autre contexte : à mes yeux, la laïcité est à la fois le respect des différences et la neutralité de la chose publique à l’égard de ces différences (ethniques, culturelles, convictionnelles, sexuelles, etc.), et en même temps la création d’un espace d’échanges, d’entraide, d’interactions et de collaborations… Parce que vivre ensemble, c’est bien… Mais travailler ensemble, c’est mieux… C’est par le travail en commun que nous pouvons construire une véritable société fraternelle…

 

Ma vision de l’inclusion est-elle utopique ? Pour ma part, je suis convaincu qu’il s’agit là d’une vision particulièrement pragmatique et la base d’un plan d’action indispensable. Une étude de l’Observatoire des Religions et de la Laïcité de l’Université Libre de Bruxelles nous montre que dans notre capitale, les catholiques représentent 40% de la population et les musulmans, 26%. Cependant, seuls 12% des Bruxellois sont des catholiques pratiquants, contre 19% de musulmans qui fréquentent régulièrement la mosquée. En d’autres termes, sur base de la pratique religieuse, l’islam est d’ores et déjà le culte le plus important à Bruxelles.

 

Alors, Ahmed… Allons-nous encore longtemps nous interroger sur la compatibilité de l’islam avec notre système démocratique ? Allons-nous encore longtemps tergiverser sur la question du port du voile : où l’interdire, où l’autoriser, à partir de quel âge, quel type de voile ? Allons-nous encore longtemps demeurer dans le discours ségrégant le « nous » (les blancs blonds Belges de souche, les Paul V…) des « autres » (les allochtones, arabo-musulmans, turcs ou maghrébins, les Ahmed I…) ? N’est-ce pas la meilleure manière de radicaliser nos concitoyens bruxellois de confession musulmane ?

 

Dois-je te rappeler, mon très cher Ahmed, les conclusions de ce rapport de la Brookings Institution, un prestigieux centre d'études américain, publié en mars de cette année ? Ses deux auteurs, William McCants et Christopher Meserole, y écrivent notamment que « aussi bizarre que cela puisse paraître, quatre des cinq pays enregistrant les plus forts taux de radicalisation dans le monde sont francophones, dont les deux premiers en Europe. » Il s’agit de la Belgique et de la France.

 

Les deux auteurs disent avoir étudié le contexte d'origine des étrangers ayant basculé dans le djihadisme, pour aboutir à cette conclusion « surprenante » : le premier facteur n'est pas qu'ils viennent d'un pays riche ou non ou d'un pays éduqué ou non ; le premier facteur n'est pas non plus qu'ils soient eux-mêmes riches ou non, qu'ils aient un bon accès à l'internet ou pas. Le premier facteur est, selon eux, qu'ils proviennent d'un pays francophone ou qui a eu le français comme langue nationale. L'explication qu'ils avancent se résume en trois mots : la « culture politique française ».

 

« L'approche française de la laïcité est plus incisive que l'approche britannique. La France et la Belgique, par exemple, sont les deux seuls pays européens à bannir le voile dans les écoles publiques », notent McCants et Meserole.

 

Les deux chercheurs affirment se fonder sur les nombres de djihadistes rapportés à la population musulmane des pays observés. Ainsi, disent-ils, « par habitant musulman, la Belgique produit nettement plus de combattants étrangers que le Royaume-Uni ou l'Arabie Saoudite. »

 

Ils insistent également sur un important sous-facteur : la corrélation entre les taux d'urbanisation et de chômage chez les jeunes. Quand le taux d'urbanisation est de 60 à 80%, avec une proportion de jeunes désœuvrés de 10 à 30%, alors apparaît une poussée de l'extrémisme sunnite. Or ces cas de figure s'observent surtout dans des pays francophones, assurent-ils.

 

Résultat, certaines banlieues françaises, Molenbeek ou Ben Guerdane (en Tunisie) génèrent proportionnellement un nombre « extrêmement important » de candidats au jihad, constatent-ils : « Lorsqu'il existe de fortes proportions de jeunes sans emploi, certains d'entre eux sont voués à la délinquance. S'ils vivent dans des grandes villes, ils ont davantage d'occasions de rencontrer des gens ayant embrassé une doctrine radicale. Et quand ces villes sont dans des pays francophones ayant une conception virulente de la laïcité, alors l'extrémisme sunnite apparaît plus séduisant. »

 

 

La voie de l’inclusion

 

 

Ahmed, n’est-il pas temps de tenter sérieusement la voie de l’inclusion ?

 

Bien sûr, une coalition militaire doit éliminer cette monstruosité qu’est l’Etat Islamique, véritable berceau du terrorisme djihadiste. Bien sûr, nous devons renforcer nos capacités de police, de renseignement et notre appareil judiciaire pour neutraliser les individus et organisations terroristes.

 

Mais l’action est aussi sociale : à l’école, dans les médias, sur la scène culturelle. L’action est aussi socio-économique : notre système de sécurité sociale est certes généreux mais ne parvient pas suffisamment à intégrer économiquement les jeunes issus de milieux défavorisés. L’action est enfin politique car il est urgent de redonner force et vigueur à un grand dessein collectif mobilisateur de toutes les forces vives de notre nation.

 

Je t’embrasse.

 

Paul

 

 

 

Lettre 4 : Ahmed à Paul

 

 

 

Bruxelles, le 21 avril 2016

 

 

Mon très cher Paul,

 

De retour à Bruxelles, j’ai lu avec grand intérêt ta réponse et je souhaiterais en premier lieu te prier d’accepter mes excuses si je t’ai heurté ou blessé. Il va sans dire que là ne se situe aucunement mon intention. Mais j’aime cette qualité d’affronter les idées des amis sans forcément avoir peur de bousculer ou de contrarier. Et mon cher Paul, la lecture de ta seconde lettre m’encourage à rester déterminé à user de toutes mes capacités afin de t’éclairer encore davantage sur les conséquences dangereuses que revêt l’imprudence de ne pas oser voir clair dans l’instrumentalisation de cette valeur de tolérance qui nous est si chère ! Cette fois je fais le choix de creuser dans mes expériences et celles de personnes qui me sont proches afin de te rapprocher de la réalité des choses.

 

Sur la question sécuritaire et celle de l’organisation du pouvoir en Belgique, je l’admets, ce n’est pas le souci de l’efficacité qui semble primer. Ceci relève, à mon humble avis, d’un autre débat en lien avec l’évolution de la Belgique en tant que telle. Pour le sujet qui nous touche aujourd’hui, celui des actes terroristes, je me garde de toute critique hâtive du fait que l’expérience a montré que même dans les pays que l’on prend souvent pour des modèles, chaque acte terroriste a été suivi systématiquement de critiques à l’égard de l’appareil sécuritaire, rappelle-toi :

 

- les analyses critiques qui ont suivi les attentats du 11/9 et qui pointaient les incohérences liées à des présumées rivalités entre le FBI et la CIA ;

 

- les incompréhensions et jugements sévères à l’égard des services français suites aux actes terroristes des Merah, Koulibaly et autres Kouachi du fait que tous été identifiés en tant que tels et connus des services français.

 

J’ai eu l’occasion de m’entretenir plusieurs fois avec un proche qui dirige depuis sa création la police scientifique d’un pays ami. Aujourd’hui, proche de l’âge de la retraite, il maintient son discours : le meilleur instrument reste le renseignement mais il a aussi ses limites ! Riche de son expérience, il m’expliquait récemment de façon caricaturale que si on mettait tout le monde sur écoute et qu’à chaque fois que l’on identifie un message de type « mort à l’Amérique », il faudra un corps de police équivalent à la population de la Chine pour creuser à fond tous les messages interceptés ! Le problème est que les reproches virulents, les blâmes, les diatribes voire la haine contre les Occidentaux sont devenus trop courants dans beaucoup trop de milieux ! Et la tolérance aveugle n’est pas étrangère à cette évolution.

 

Nous avons ignoré les multiples pseudo ASBL qui sous couvert de promouvoir l’enseignement de la langue arabe, de la langue turque et/ou des cours de religion extra scolaires, ont surtout véhiculé et alimenté des idées haineuses à l’égard de l’Occident et de ses valeurs de démocratie, de fraternité, d’égalité et de liberté. Ces initiatives ont bénéficié de cette tolérance que je n’ai pas peur de qualifier de coupable. Cette tolérance coupable a même pénétré nos écoles où il est arrivé que l’on tolère que des jeunes filles soient dispensées des cours de natation, que l’on valide des excuses- bidons visant à priver des jeunes filles de voyages scolaires, que des absences, y compris d’enseignants, à l’occasion de fêtes religieuses, ne soient pas sanctionnées et que la viande servie lors des fêtes d’école soit halal pour tout le monde.

 

 

Le lien évident entre terrorisme et islam

 

 

Si le sujet est « tolérance et terrorisme », il faudra admettre que la scène du terrorisme est quasi-monopolisée depuis une vingtaine d’années par des terroristes se déclarant agissant au nom de l’Islam ; et comme si cela ne suffisait pas, un état islamique est né adoptant une seule règle : terroriser toutes celles et ceux qui ne partagent pas sa vision vide de toute considération de l’humain !

 

Tout en respectant tes convictions et estimant ta prudence, je me dois de t’avertir du lien évident et avéré entre le terrorisme aujourd’hui et l’islam, au moins celui dont se déclarent les terroristes. Si certains des terroristes récemment arrêtés ont un passé de délinquants, je me garde d’une généralisation hâtive. Le complexe et la haine peuvent pénétrer bien des esprits insoupçonnés et contaminer des cerveaux bien intelligents. Plusieurs des kamikazes du 11 septembre avaient achevé brillamment des parcours universitaires. Comme tu le rappelles dans ta première lettre, Najim Laachraoui, un des terroristes de l’aéroport de Bruxelles, était étudiant à la prestigieuse école polytechnique de l’Université Libre de Bruxelles. Salah Abdeslam disposait d’un casier judiciaire vierge qui lui a permis d’intégrer la STIB, la société de transport urbain à Bruxelles, en qualité de technicien de maintenance des trams. Mais tu as raison de pointer la jeunesse désœuvrée de certains quartiers de Bruxelles. Je ne me sens pas du tout légitime de commenter ce phénomène mais les multiples échanges que j’ai eu avec ma femme riche d’un parcours d’élève d’une dizaine d’années et d’une expérience de professeur pendant une quinzaine d’années dans une école de Molenbeek à discrimination positive équivalente aux écoles en ZEP en France m’ont convaincu que le principal problème se situe au niveau des parents ou des principes véhiculés à l’intérieur des familles. Les exemples et cas dramatiques sont multiples. Attendre de l’école de corriger ou contrecarrer les messages, les attitudes, les principes, les règles contraires à nos valeurs véhiculées à l’intérieur des familles relèvent d’une confusion des rôles et d’une aberration. Par rapport à ce phénomène et dans ce contexte de méfiance défavorables aux réfugiés, je souhaiterais souligner que ce sont habituellement et fréquemment les parents des élèves primo-arrivants, souvent en situation irrégulière et disposant de moyens financiers extrêmement limités qui ont l’attitude la plus exemplaire.

 

Tu as aussi raison de pointer le racisme et puisque tu m’interroges, je t’avoue que j’en ai déjà été victime et que cela m’a même été avoué. Mais mon expérience de vie m’a aidé à ne pas personnaliser ce phénomène et de le considérer comme étant un mal inhérent à l’humanité dans toute son entièreté. J’ai en effet vu l’attitude que l’on réserve aux minorités au Vietnam, constaté la hiérarchisation de la société civile sénégalaise en fonction de castes, entendu des propos suffisants sur les indigènes sud-américains, lu à propos des droits ou plutôt des non- droits des réfugiés palestiniens au Liban, vu le racisme des Marocains à l’égard des Subsahariens, discuté avec des Allemands qui ne supportent pas les Polonais ou les Russes et je t’épargne les racismes ravageurs de tout sens de l’humanité que j’ai rencontrés dans l’Afrique des grands-lacs ! Le plus important est de mettre les racistes en illégalité et ceci me semble atteint dans nos pays. Mais malgré cela, je suis d’accord avec toi et j’ajouterai que le côté ravageur du racisme réside dans son efficacité redoutable à amplifier les pires complexes et alimenter à une vitesse d’éclairs une haine semée par une idéologie destructrice !

 

J’estime que tu es cohérent lorsque tu récuses la théorie du « Choc des civilisations ». De même, il me semble totalement évident que la guerre de Bush en Irak a été une erreur fondamentale et que cette erreur continue à avoir des effets sur nos sociétés. Mais n’ayant pas lu les écrits de Samuel Huntington, je ne me sens pas en mesure d’en dire plus. Toutefois je ne clôture pas entièrement le sujet. Comme je l’ai écrit dans ma première lettre, je tiens à t’éclairer sur le fossé culturel grandissant qui frappe nos sociétés, divise les citoyens, empêche le vivre ensemble et constitue un ingrédient important du terrorisme qui nous frappe. Je fais le choix de citer une expérience récente dans une école à Bruxelles : une maman décide de rencontrer le directeur de l’école où sa jeune fille de 12 ans est scolarisée, elle est scandalisée par la découverte d’une lettre d’amour adressée par un jeune garçon de l’école à sa fille. Le directeur prend le temps d’écouter la maman, lit la lettre est se réjouit de découvrir un texte plein d’amour, de respect et d’admiration pour la jeune fille et ce sans la moindre erreur d’orthographe ou de grammaire. Le directeur qualifie le texte de mignon et s’emploie à raisonner la maman en mettant en relief le respect et les bons sentiments que la lettre incarne. Il s’efforce d’expliquer à la maman que sa fille doit se sentir heureuse et flattée même si elle ne partage pas les sentiments de son camarade et qu’in fine, c’est une très belle histoire entre deux jeunes gens qui grandissent. Mal lui en a pris. La maman est encore plus scandalisée, exige des sanctions et incendie le directeur en rappelant que ce type d’écart est totalement contraire à son éducation et à sa culture. La culture, nous y voilà mon très Cher Paul. Tu as cité Locke et Voltaire, je fais le choix de citer Pascal « La culture est une seconde nature ».

 

 

Dépasser sa culture n’est ni la volonté ni à la portée de tous.

 

 

De ma propre expérience, j’ai tiré cette conclusion : dépasser sa culture nécessite un travail fastidieux, exige une mise à nu et ne peut se réaliser que si on est prêt à accepter sans transiger des ruptures et de vraies douleurs émotionnelles. Crois-moi mon Cher Paul, ce n’est ni la volonté de tous ni à la portée de chacun. Toi qui as une expérience de vie dans le Moyen-Orient, penses-tu vraiment que l’inclusion qui t’est tellement chère peut s’appliquer à tous ? Penses-tu que l’on peut inclure de gens qui estiment que la loi de dieu prime, que la femme est inférieure à l’homme comme la parole de dieu le précise à multiples reprises, que les homosexuels doivent être tués, que la maçonnerie est l’œuvre de Satan, ennemi de dieu, que la religion n’est pas une voie pour la spiritualité mais des textes de base pour réglementer les rapports au sein de nos sociétés, ce qui est autorisé, ce qui est interdit et codifier nos lois ? Permets-moi de te dire le mot utopique trouve ici toute sa légitimité !

 

Je reviens sur mon exemple et te précise que l’école dont il est question se situe au nord de Bruxelles, la maman en question est voilée, le directeur n’a pas cédé à ses menaces et a pris le temps de se renseigner sur le romantisme dans la culture arabe. Dans une autre école, il aurait pu céder par fatigue ou par tolérance à l’égard d’une culture issue d’une civilisation et que nous devons de respecter au nom de nos propres principes du respect de la liberté des autres !

 

Oui, mon cher Paul, cette tolérance qui a fini par renforcer le fossé culturel et a contribué à la construction d’un mur invisible mais tellement puissant au sein de nos sociétés ! De ce mur, tombent, parfois, des pierres pour s’exploser et tuer au milieu des foules, dans nos métros, aéroports, terrasses et rédactions. Le terrorisme n’est rien d’autre qu’une expression ultime et violente d’une intolérance, intolérance à l’égard d’une culture, d’un système politique, d’un système juridique ou de valeurs sociétales. Le passé nous offre suffisamment d’exemples : les extrémistes de droite, de gauche, les anarchistes et autres intolérants. En pratiquant une tolérance sans limites, nous avons fini par mettre en péril le premier principe inhérent à la tolérance : on ne peut tolérer ce qui met en cause la tolérance elle-même.

 

Oui, mon Cher Paul, je pense qu’il y a un lien entre la pratique d’une tolérance aveugle, parfois par intéressement politique, et le terrorisme.

 

Je reviens à nouveau à mon exemple pour achever ma pensée, la jeune fille porte déjà en elle les germes du complexe que le fossé culturel va davantage nourrir, on lui interdit le droit d’être aimée, elle assimilera le message de sa différence, dans quelques années elle portera le voile et son cœur sera plein de mauvais sentiments à l’égard de l’occident et tout ce qui le représente parce que d’ici là les conflits au Proche-Orient continueront à amplifier les complexes, la perception attisée d’un racisme généralisé contre les musulmans n’aura pas diminuée et le mur invisible continuera à monter.

 

 

L’Occident est visé dans son entièreté.

 

 

L’étude de McCants et Meserole mérite certainement d’être lue. Si le lien entre d’une part, nos valeurs culturelles et politiques et d’autre part, le radicalisme djihadiste est intéressant à examiner, il me semble que cantonner l’analyse du phénomène du terrorisme islamiste à cela relève d’un manque de rigueur intellectuelle. L’Occident est visé dans son entièreté, il y a 15 ans, l’Amérique a été frappée et avec elle des symboles forts de la liberté et de la démocratie. Il y a 12 ans, des explosifs déposés dans des trains à Madrid par des islamistes marocains ont tué près de deux cents personnes et blessé près de deux mille autres. Il y a 11 ans, c’est le métro londonien qui a été visé : 56 morts et 700 blessés. En 2002, ce sont les touristes australiens qui sont visés à Bali : 202 morts et 209 blessés. Tout récemment, les Etats-Unis ont été à nouveau frappés suite à la tuerie à San Bernardino. Et je nous épargne les nombreux projets terroristes déjoués et les suspects arrêtés dans plusieurs pays. Mais je peux parfaitement imaginer une hiérarchisation dans le temps des cibles en fonction d’une conjoncture propre aux terroristes ! La guerre au Mali a probablement placé la France en haut de la liste ces dernières années. Mais mon Cher Paul, je ne peux m’empêcher de souligner qu’au moment où le débat sur la question est nourri en France, on préfère une attitude de « surtout pas de vagues » dans beaucoup de pays ! Je me rappelle qu’au moment où la France vivait un débat sur le port des signes religieux à l’école, en Belgique, on a préféré ne pas se mêler et souffler à l’oreille des directeurs d’école « réglez cela en interne mais ne faites pas parler de vous ». Tu sais autant que moi que le voile n’est pas plus toléré dans les autres pays occidentaux qu’en France !

 

Enfin, mon très cher Paul, Je suis d’accord avec toi, nous devons proposer des pistes de solution et ne pas se limiter à pointer des difficultés et des échecs. Je nous invite tous à rester vigilants, à nourrir la réflexion, à élaborer des idées et à formuler des suggestions concrètes en vue d’affaiblir les ennemis de la liberté et de réduire ce fossé culturel qui n’a pas à exister au sein de nos propres sociétés ! J’adhère entièrement à tes propositions de renforcer la culture, l’école et l’action sociale et le tutorat professionnel. Je plaiderais aussi pour des messages forts, bien étudiés et ciblés sur la capacité et la volonté de nos sociétés d’inclure celles et ceux qui adhèrent aux valeurs d’égalité, de fraternité et de liberté.

 

Je ne peux conclure sans t’avouer l’admiration que j’ai pour ta capacité à défendre tes nobles valeurs !

 

Je t’embrasse.

 

 

Ahmed

 

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Published by pierre verhas
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6 mai 2016 5 06 /05 /mai /2016 22:27

 

On se rappelle ce slogan crié par les Allemands de RDA à Leipzig en 1989 qui exigeaient un changement de régime : « Wir sind das Volk ! », « Nous sommes le Peuple ! ». Il s’est vite mué en « Wir sind ein Volk ! », « Nous sommes un Peuple ! » signifiant ainsi la volonté d’une réunification de l’Allemagne. « Nous le Peuple », cette volonté cent fois exprimée à travers l’histoire est celle revendiquée par Yanis Varoufakis.

 

 

Yanis Varoufakis, le ministre grec des Finances du premier gouvernement Tsipras vient de publier un ouvrage intitulé « Et les faibles subissent ce qu’ils doivent ? – Comment l’austérité menace la stabilité du monde », Ed. Les liens qui libèrent, Mayenne, 2016. Cet ouvrage est à la fois une analyse historique de la question monétaire en Europe depuis la guerre jusqu’à aujourd’hui en passant bien entendu par la crise grecque.

 

 

 

Yanis Varoufakis, ancien ministre des Finances du premier gouvernement Tsipras livre dans son nouvel ouvrage une analyse fine et sans concessions.

Yanis Varoufakis, ancien ministre des Finances du premier gouvernement Tsipras livre dans son nouvel ouvrage une analyse fine et sans concessions.

 

 

 

Yanis Varoufakis est d’abord très critique sur la manière dont l’Union européenne s’est construite. Il écrit : « On a créé une « Europe des Etats » délibérément contraire à une « Europe des citoyens ». Bruxelles a été construite sur la base du « Nous les Etats » pour exclure l’idéal du « Nous le peuple ». »

 

 

L’ouvrage présente un grand intérêt. Varoufakis est à la fois un témoin, un acteur, un analyste et il exprime son point de vue en tenant compte de celui de l’autre. Ainsi, il explique les raisons de l’attitude américaine lors des négociations de Bretton Woods qui ont été à la base du système monétaire occidental d’après la Seconde guerre mondiale.

 

 

Comprendre les Américains

 

 

En effet, pour les Américains, l’Europe avait provoqué deux guerres mondiales dans lesquelles les USA ont dû intervenir. À la fin de la Seconde guerre, il n’était plus question que l’Europe se restructure en Etats-nations pouvant à nouveau recommencer. Et s’il y a eu une volonté d’unification européenne pour empêcher la guerre de la part de plusieurs personnalités européennes essentiellement de gauche, ce furent les Etats-Unis qui donnèrent le coup d’envoi à la construction européenne. Ils souhaitaient en effet voir s’ériger un continent européen structuré pour y assurer la paix, pour servir l’économie de marché et pour former un contrepoids à l’Europe orientale occupée par l’Union Soviétique.

 

 

En même temps, se déroulèrent les négociations de Bretton Woods dont le personnage central était l’Anglais John Maynard Keynes.

 

 

 

John Maynard Keynes avait une vision mondiale des équilibres économiques. Il ne fut pas entendu.

John Maynard Keynes avait une vision mondiale des équilibres économiques. Il ne fut pas entendu.

 

 

 

Les principales victimes non humaines du conflit furent les monnaies à l’exception de celles des Etats-Unis et de la Suisse. L’effort de guerre de l’Axe avait coûté très cher à toute l’Europe et même l’Angleterre était épuisée par le coût de la guerre et par la destruction de son commerce.

 

 

« Washington avait compris qu’une fois les armées allemandes vaincues, sa première tâche serait de remonétiser l’Europe. » On trouva une solution : le dollar était garanti par l’or à 35 dollars l’once. Ainsi, il devenait le point d’ancrage des nouvelles monnaies européennes des pays se trouvant sous « protection » américaine.

 

 

La vision internationaliste de John Maynard Keynes

 

 

Mais à Bretton Woods, Keynes échoua. L’Anglais avait une vision mondiale. Il préconisa une banque centrale et une unité monétaire mondiale, le bancor, qui aurait régulé les relations économiques entre Etat par un taux fixe par rapport aux monnaies nationales. L’excédent d’un Etat comblerait le déficit d’un autre Etat, assurant ainsi un équilibre stable et pérenne. Tous les échanges internationaux seraient libellés en bancors qui seraient détenus par le FMI. Les monnaies nationales alimenteraient les économies internes des différents Etats. Keynes souhaitait même pénaliser les pays qui auraient des excédents et des déficits trop importants en obligeant le pays en excédent à acheter des bancors pour augmenter le prix de leurs exportations et l’inverse pour les pays déficitaires.

 

 

« Ainsi, lorsqu’une crise frapperait, celui-ci [le FMI] aurait les moyens de stimuler les pays déficitaires en difficulté, pour qu’ils ne sombrent pas dans un trou noir d’endettement et de récession qui pourrait s’étendre à l’ensemble du système de Bretton Woods. »

 

 

White, le délégué américain ne l’entendit pas ainsi. Les Etatsuniens imposèrent le dollar comme monnaie de référence et, écrit Varoufakis, le système « ne serait viable qu’aussi longtemps que l’Amérique resterait le pays à l’excédent extraordinaire. »

 

 

Nixon à l’origine de la crise

 

Cela a tenu jusqu’à l’année 1971. Le dimanche 15 août, Nixon annonça au monde qu’il laissait flotter le dollar qui n’était donc plus lié à l’or à 35 dollars l’once tel que décidé en 1944 à Bretton Woods. John Connaly, le secrétaire d’Etat au Trésor de Nixon, déclara aux Européens :

 

« Messieurs, le dollar est notre monnaie. Et, à partir de maintenant, c’est votre problème ! »

 

 

 

Richard Nixon décida unilatéralement de faire flotter le dollar, rompant ainsi les accords de Bretton Woods.

Richard Nixon décida unilatéralement de faire flotter le dollar, rompant ainsi les accords de Bretton Woods.

 

 

 

Pourquoi ? Parce que tout le système qui reposait sur les excédents des Etats-Unis venait de s’effondrer, car l’excédent s’est transformé en déficit. Et ce dès le début des années 1960. Ainsi, un certain chaos a régné en Europe. La France de de Gaulle rachetait l’or au prix de 35 dollars l’once. Il dut ainsi pratiquer une politique d’austérité qui aboutira à la contestation de mai 68. L’Allemagne de Ehrard qui avait pratiqué l’ordolibéralisme fut confrontée à la résistance de la Bundesbank tenant farouchement à son indépendance qui refusa de stabiliser le cours du Deutsche Mark.

 

 

Conséquence : « Donc, en 1971, l’Europe a été éjectée de la zone dollar par les Etats-Unis, bien décidés à maintenir leur hégémonie et se refusant de s’infliger l’austérité pour sauver Bretton Woods. »

 

 

En fait, cela a été le début d’un gigantesque repli sur soi. Le président de la Federal Reserve Bank, la fameuse Fed, Paul Volcker, prononça le 9 novembre 1978 un discours à Warwick. Il commença par affirmer : « Il est tentant de considérer le marché comme un arbitre impartial. » Et il ajoute : « Une désintégration contrôlée de l’économie mondiale est un objectif légitime pour les années 1980. » C’était sonner la fin de Bretton Woods ! On joua sur les taux d’intérêt qui ne cessèrent de grimper. Et ce fut le début de la « financiarisation » de l’économie. Varoufakis explique :

 

 

« Les taux d’intérêt élevés sont merveilleux pour les rentiers – ceux qui vivent de revenus « non gagnés » - mais pas très bon pour les industriels : leurs coûts d’investissement s’envolent et le pouvoir d’achat de leurs clients s’effondre. C’est pourquoi faire coexister des rendements élevés pour le capital financier (qui exigent que les taux d’intérêt soient hauts) et des taux de profit élevés pour les entreprises américaines (qui exigent que les taux d’intérêt soient faibles) ne serait jamais simple. Et Volcker le savait. Cette combinaison ne pouvait se produire que si on trouvait un autre moyen d’assurer les profits. Et ce moyen possible serait de réduire les salaires. »

 

 

Le néolibéralisme victorieux

 

 

Ainsi, le néolibéralisme était sorti des cénacles de Davos et des chaires universitaires. Il se concrétisait pour la première fois en mettant Keynes à terre. Thatcher et Reagan firent le reste. De son côté l’Europe avait d’abord adopté le serpent monétaire européen qui consistait à faire fluctuer les monnaies des Etats-membres en même temps que le dollar dans une fourchette bien déterminée. On a appelé cela « le serpent dans le tunnel ». Plus tard, sous l’impulsion de l’Allemand Helmut Schmidt et du Français Giscard d’Estaing était né le SME qui fut plus structuré puisqu’il était régi par une autorité européenne, mais les résultats furent mitigés.

 

 

Et c’est ensuite qu’on en est arrivé à l’Euro, la monnaie commune, qui fut adoptée en 1992 par le Traité de Maastricht.

 

 

Et ici, Yanis Varoufakis fait une sévère critique de l’Euro : « C’est en 1971 que l’Europe a été jetée à la mer, mais l’événement hante encore le vieux continent plusieurs décennies plus tard, malgré (ou à cause de) la création d’une monnaie commune qui n’intègre aucune des leçons que les architectes de Bretton Woods avaient apprises de l’étalon-or de l’entre-deux-guerres. John Connaly aurait sans doute gloussé de plaisir à l’idée de hanter si durablement les dirigeants européens. Mais sa bonne humeur aurait été gâchée par une vive conscience du danger clair et immédiat qu’une Europe à la dérive fait courir à un monde post-2008 semé d’embûches. »

 

 

Yanis Varoufakis qui est avant tout un universitaire économiste et un chercheur, raconte qu’il a trouvé en 1988 dans les papiers et les livres de Keynes au King’s College de Cambridge, un exemplaire de La Guerre du Péloponnèse de Thucydide dans le texte original en grec ancien. « Il y avait, souligné au crayon, le célèbre passage où les puissants généraux athéniens expliquaient aux malheureux Méliens que les « droits » ne sont pertinents qu’entre parties « de force égale », et qu’en conséquence, ils allaient faire de leurs interlocuteurs ce qui leur plairait, parce que « les forts font ce qu’ils peuvent faire et les faibles subissent ce qu’ils doivent. » C’est le titre en frnaçais du livre de l’ancien ministre grec des Finances et, comme il le dit, il se rappela de cette sentence tout au long des négociations avec l’Union européenne.

 

 

Il y eut aussi un changement profond aux Etats-Unis. Les New Dealers comme les appelle Varoufakis ont aussi perdu. Les trois présidents démocrates qui sont venus après Nixon, Jimmy Carter, Bill Clinton et Barack Obama ont échoué à faire revivre le New Deal. La cause ? « C’est parce qu’ils ont rejeté les propositions de Keynes en 1944. »

 

 

« Le plan de Keynes était internationaliste et multilatéral par essence. Il tenait compte des leçons de l’histoire (le krach catastrophique de Wall Street en 1929) et reposait théoriquement sur une idée évidente pour tout le monde sauf pour la plupart des économistes professionnels : le capitalisme mondial est radicalement différent de l’économie solitaire de Robinson Crusoé. »

 

 

Keynes finit par admettre en 1944 qu’il n’y avait pas d’autre solution qu’un système de taux de change fondé sur le dollar, mais il prédisait que cela n’allait pas durer, car un tel système ne ferait qu’accroître les déséquilibres commerciaux avec des conséquences catastrophiques pour les pays en déficit et puis pour tous les autres. La loi du plus fort finissait par se retourner contre le plus fort ! Et c’est ce qu’il s’est passé.

 

 

Keynes et White, à Bretton Woods étaient cependant d’accord sur un point crucial : « Il fallait introduire dans le système mondial qu’ils élaboraient un mécanisme de substitution pour amortir les chocs. C’est ce qui avait manqué à l’étalon-or dans les années 1920 et qui manque cruellement à l’Europe aujourd’hui : un dispositif capable d’entrer en jeu à l’instant même où disparaît le recyclage par beau temps de l’excédent par les banquiers pour que le cercle vicieux de l’effondrement ne puisse pas s’amorcer et précipiter les pays déficitaires d’abord, puis le capitalisme mondial, dans une nouvelle spirale de dépression et de conflits barbares. Quel genre de dispositif ? Un ensemble d’institutions politiques qui interviennent pour recycler les excédents quand le recyclage par beau temps fait naufrage. »

 

 

Autrement dit, le retour du politique qui devrait avoir la haute main sur l’ensemble du système. On est loin, très loin du compte !

 

 

Le serpent monétaire, le SME et la monnaie commune : trois échecs de l’Europe

 

 

« Le serpent (…) avait échoué pour deux raisons (…). La première était l’absence d’institutions conjointes pour mener une politique monétaire commune. Le SME en aurait, sous la forme de comités tout neufs à Bruxelles. La seconde raison, potentiellement plus importante, était la même qui avait torpillé Bretton Woods à la fin des années 1960 : un mécanisme pour soutenir les taux d’échange fixes en recyclant les excédents – autrement dit, en prenant les profits qui les produisaient (ou du moins les recevaient) et en les redirigeant vers les régions ou pays en déficit. »

 

 

Et la monnaie commune souffrira des mêmes handicaps. Ce sera un troisième échec et combien dramatique ! D’aucuns ont considéré et le pensent encore que c’est l’idée européenne elle-même qui est en est la cause profonde. Varoufakis pense le contraire :

 

 

« … ils sont persuadés [la plupart des Européens (dont l’auteur)] que les difficultés de l’Union européenne ne peuvent êtres dues à l’impossibilité de forger une identité européenne commune qui intègre leurs identités nationales sans les usurper. Leur seul problème, c’est qu’ils ne voient pas du tout comment l’Union européenne pourrait évoluer, à partir de ses institutions bureaucratiques au service d’un cartel économique, pour devenir une démocratie européenne au service d’un peuple européen souverain. »

 

 

Et l’ancien ministre grec pose la question :

 

 

« Comment tant de grands journalistes, d’universitaires, de hauts fonctionnaires, de chefs politiques ont-ils pu croire qu’ils parviendraient à lier durablement le franc français et le deutsche mark, sans parler de la lire italienne, de la peseta espagnole et de la drachme grecque, sans mécanisme politique pour réguler les excédents allemands et néerlandais et gérer les déficits des secteurs publics et privés ? »

 

 

Parce qu’on n’a pas voulu d’Europe politique. On a imposé une adhésion quasi dogmatique à l’Euro. Et on peut dire qu’il s’agit d’une démarche totalitaire qui, après Maastricht, s’est renforcée par le Pacte de stabilité et le Traité budgétaire (ou TSCG).

 

 

« Le totalitarisme repose sur des idéologies imperméables au raisonnement, qui peuvent attirer dans leurs rets des esprits parfaitement sensés. »

 

 

L’idée européenne a été galvaudée dès le départ et ne correspond en rien à la volonté des fédéralistes européens à la fin de la guerre, comme Albert Camus, Altiero Spinelli, George Orwell et bien d’autres. Yanis Varoufakis constate avec tristesse :

 

 

« Etre « paneuropéen » signifiait reléguer les parlements nationaux au statut de chambres d’enregistrement et d’assujettir les faibles à l’avis supérieur des forts. »

 

 

Vers le totalitarisme

 

 

En effet, l’union monétaire allait engendrer une terrible crise qui allait donner aux bureaucrates le pouvoir d’imposer l’austérité et surtout de repousser toute tentative démocratique à réduire leur pouvoir !

 

 

« L’Europe des Etats constituait la base qui convenait pour le cartel des industries lourdes sur lequel on avait fondé l’Europe unie dans les années 1950. Par conséquent, pour les élites européennes et les politiciens des partis établis, l’idée d’une république fédérale où les sans-culottes de France, d’Espagne, et Dieu nous en garde, de Grèce auraient une influence réelle sur les décisions de l’Europe était exclue. Elle n’entrait pas dans leurs calculs. Alors, incapable de tirer les leçons de l’histoire et refusant de renoncer à ses objectifs mesquins, la classe dominante de l’Europe a entrepris de recréer l’étalon-or, prouvant ainsi son inaptitude monumentale à comprendre ce qu’elle faisait. »

 

Un exemple de ce totalitarisme est cette conférence de presse où Klaus Masuch était le représentant de la BCE dans la Troïka. Passant début 2012 par Dublin qui avait été mise sous la tutelle, il fut interrogé à une conférence de presse par le célèbre journaliste Vincent Browne. Le dialogue surréaliste que l’on peut écouter sur cette vidéo est édifiant…

 

 

 

Varoufakis ne cesse d’avertir dans les conférences qu’il donne à travers l’Europe :

 

« Je ne suis pas venu ici pour solliciter votre sympathie ou votre aide. Je suis venu pour vous prévenir qu’il n’y a pas de crise grecque, ou irlandaise, ou portugaise. Nous sommes tous dedans, tous ensembles. La Grèce est un immense laboratoire où l’on teste des politiques désastreuses avant de les transplanter chez vous. »

 

La France est-elle la prochaine proie de la Troïka ? Cela est probable. Et cela expliquerait bien des choses.

 

 

François Hollande lors de son discours du Bourget en 2012. Savait-il déjà qu'il était sous la menace de la Troïka ?

François Hollande lors de son discours du Bourget en 2012. Savait-il déjà qu'il était sous la menace de la Troïka ?

 

La gauche française en veut à François Hollande d’avoir lancé lors de son discours du Bourget présentant son programme électoral pour les élections présidentielles de 2012, sa fameuse affirmation : « Mon ennemi, c’est la finance. », alors qu’il n’a fait que la servir durant son mandat. Eh bien, il était sans doute sincère ! Il voulait ainsi signifier qu’il ne pourrait réaliser son projet que s’il pouvait vaincre cet ennemi invisible et omniprésent. Il savait que la France n’était plus indépendante et que l’épée de Damoclès de la Troïka pendait au-dessus de sa tête.

 

Mais François Hollande n’a pas le courage de l’avouer. Il suffit cependant d’écouter ce responsable du Crédit agricole pour s’en convaincre. On comprend pourquoi le gouvernement Hollande – Valls s’obstine dans le projet « loi travail ».

 

 

 

On voit tout au long du récit que c’est l’Allemagne qui mène le jeu en tant qu’Etat le plus puissant de la zone Euro. C’est elle qui impose à d’autres pays des politiques drastiques d’austérité, c’est elle qui impose le contrôle strict des budgets nationaux, etc. Cela n’est évidemment pas l’Europe. Et même quand Draghi « monétarise » la dette publique d’Etats comme l’Espagne et l’Italie afin de leur éviter un scénario à la grecque, ce qui pourrait être une entorse au sacro-saint traité de Maastricht qui interdit à la BCE de renflouer les Etats. Aussi, Merkel ne donne son feu vert qu’à ses conditions : des programmes d’austérité particulièrement sévères.

 

On voit aussi que c’est une caste politico-financière qui se maintient envers et contre tout dans ses privilèges au nom de l’Europe dont elle domine les Etats et cherche à écraser les peuples. Mais, comme l’a démontré Varoufakis, elle est incapable d’imaginer d’autres solutions que les vieilles recettes, c’est-à-dire une « relique barbare et dangereuse d’une ère révolue. », comme le disait John Maynard Keynes.

 

C’est son talon d’Achille.

 

En cela le livre de Yanis Varoufakis est salutaire et il convient de tirer les leçons de ses avertissements.

 

 

 

Pierre Verhas

 

Varoufakis : Nous le Peuple !

 

ISBN 979 - 10 - 209 - 0368

Les Liens qui libèrent, 2016 - 24 € France

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2 mai 2016 1 02 /05 /mai /2016 10:27

 

Si The Economist le dit…

 

 

 

Le journal en ligne « Investig’action » (celui du « conspirationniste » Michel Collon… Nous savons ! Mais qui publie souvent des papiers intéressants et bien documentés) rapporte un article de The Economist, l’hebdo financier britannique qui est en quelque sorte la « Pravda » de la City londonienne, deuxième place financière du monde, connu pour répandre les thèses ultralibérales.

 

 

« Selon The Economist, (…) les profits du big bizness aujourd’hui sont « anormalement élevés », voire « trop élevés pour être bons ». Dans une économie saine, la plus grande part des bénéfices vont à de nouveaux investissements, concurrence oblige. Mais les «méga-profits » actuels sont tellement importants que les entreprises ne savent qu’en faire. En 2015 l’ensemble des entreprises US ont réalisé des gains record de plus de 1.600 milliards de dollars, alors qu’elles n’ont réinvesti qu’un bon 500 milliards de dollars. L’an dernier, rien qu’aux Etats-Unis, il y avait donc un « excédent » de capital de plus de 1.000 milliards de dollars. Au niveau mondial on évalue le surplus de capital à 7.000 milliards de dollars.vii Pour vous donner une idée, ce montant équivaut aux revenus annuels totaux de l’Amérique du Sud et de l’Afrique. Il équivaut aussi à 50 fois l’aide mondiale au développement. »

 

 

 

La City londonienne commence à s'inquiéter des profits trop importants des entreprises transnationales.

La City londonienne commence à s'inquiéter des profits trop importants des entreprises transnationales.

 

 

 

Il y a trois causes à cela.

 

 

« Grosso modo il y a trois raisons à ce phénomène des méga-profits.

 

 

Premièrement, le taux d’imposition des entreprises est systématiquement revu à la baisse, à quoi il faut ajouter des régimes fiscaux préférentiels pour les plus grandes entreprises. En 1990 le taux d’imposition aux Etats-Unis s’élevait à 35 % – aujourd’hui il n’est plus que de 20 %. En Europe et au Japon le recul est encore plus important. Partout des voix s’élèvent pour baisser encore ce taux d’imposition … A côté de cela il y a l’évasion et la fraude fiscale que nous connaissons maintenant via les Offshore Leaks, Luxleaks, Swissleaks et autres Panamapapers.

 

 

Deuxième raison : la modération salariale. Ces quinze dernières années le revenu médian des ménages étatsuniens a baissé de 7 %. En Europe la part des salaires dans le PNB passait dans la même période de 62 à 58 %. Salaires et profits sont des vases communicants : plus les salaires sont bas, plus les bénéfices sont élevés, et inversement.

 

 

La troisième cause est la formation de monopoles. Aujourd’hui 147 super-entreprises contrôlent 40 % de l’économie mondiale, et 737 « intégrateurs système » en contrôlent jusqu’à 80 %. Les intégrateurs système sont des méga-entreprises qui contrôlent l’ensemble de la chaîne de production. Elles ont une marque dominante, contrôlent R&D, imposent les prix aux autres. Autour d’elles elles organisent des grappes d’entreprises de sous-traitance complètement subordonnées à leurs intérêts. Beaucoup de branches sectorielles évoluent de plus en plus vers un marché de type « winner-takes-all » (le vainqueur rafle toute la mise), qui permet aux entreprises en question de récolter des méga-profits. Ces bénéfices leur permettent de racheter des sous-traitants ou des concurrents, ce qui augmente encore le degré de concentration. »

 

 

On trabsfère la charge fiscale des entreprises vers les ménages, on impose la modération salariale par des mesures antisociales comme le saut d’index ou l’allongement de la durée du travail et, enfin, la soi-disant « concurrence libre et non faussée » imposée par l’Union européenne conduit non pas à l’expansion économique, mais à terme à des monopoles, chacun prenant en main tout un secteur économique.

 

 

Tout cela ressemble à s’y méprendre aux mesures prises par les gouvernements des pays de l’Union européenne…

 

 

Il ne reste qu’à tirer les conclusions… Le dossier reste plus que jamais ouvert.

 

 

 

L’appel de Desmond Tutu : « Libérez-vous en libérant la Palestine ».

 

 

 

Lors de la dernière offensive israélienne à Gaza – la fameuse opération « plomb endurci » - l’archevêque émérite sud-africain Desmond Tutu et Prix Nobel de la Paix a appelé à un boycott mondial d’Israël et adresse au peuple israélien le plaidoyer suivant : « Libérez-vous en libérant la Palestine ».

 

 

 

Desmond Tutu : son appel "Libérez-vous en libérant la Palestine" doit être rappelé !

Desmond Tutu : son appel "Libérez-vous en libérant la Palestine" doit être rappelé !

 

 

En voici des extraits significatifs qui sont toujours d’actualité au moment où le gouvernement israélien durcit encore plus sa politique à l’égard des Palestiniens occupés et des conflits dans la région.

 

 

« J’ai appelé les sœurs et frères israéliens présents à la conférence à se dissocier activement, ainsi que leur profession, de la conception et de la construction d’infrastructures visant à perpétuer l’injustice, notamment à travers le mur de séparation, les terminaux de sécurité, les points de contrôle et la construction de colonies construites en territoire palestinien occupé.

 

 

« Je vous implore de ramener ce message chez vous : s’il vous plaît, inversez le cours de la violence et de la haine en vous joignant au mouvement non violent pour la justice pour tous les habitants de la région », leur ai-je dit.

 

 

Au cours des dernières semaines, plus de 1,7 million de personnes à travers le monde ont adhéré au mouvement en rejoignant une campagne d’Avaaz demandant aux compagnies tirant profit de l’occupation israélienne et/ou impliquées dans les mauvais traitements et la répression des Palestiniens de se retirer. La campagne vise spécifiquement le fonds de pension des Pays-Bas ABP, la Barclays Bank, le fournisseur de systèmes de sécurité G4S, les activités de transport de la firme française Véolia, la compagnie d’ordinateurs Hewlett-Packard et le fournisseur de bulldozers Caterpillar.

 

 

Le mois dernier, 17 gouvernements européens ont appelé leurs citoyens à ne plus entretenir de relations commerciales ni investir dans les colonies israéliennes illégales.

 

 

Récemment, on a pu voir le fond de pension néerlandais PGGM retirer des dizaines de millions d’euros des banques israéliennes, la fondation Bill et Melinda Gates désinvestir de G4S, et l’église presbytérienne américaine se défaire d’un investissement d’environ 21 millions de dollars dans les entreprises HP, Motorola Solutions et Caterpillar.

 

 

C’est un mouvement qui prend de l’ampleur.

 

 

La violence engendre la violence et la haine, qui à son tour ne fait qu’engendrer plus de violence et de haine.

 

 

Nous, Sud-Africains, connaissons la violence et la haine. Nous savons ce que cela signifie d’être les oubliés du monde, quand personne ne veut comprendre ou même écouter ce que nous exprimons. Cela fait partie de nos racines et de notre vécu.

 

 

Mais nous savons aussi ce que le dialogue entre nos dirigeants a permis, quand des organisations qu’on accusait de « terroristes » furent à nouveau autorisées, et que leurs meneurs, parmi lesquels Nelson Mandela, furent libérés de prison ou de l’exil. »

 

 

C’est donc, fort de son expérience dans la lutte contre l’apartheid, que le prélat appelle au dialogue entre les dirigeants israéliens et les dirigeants palestiniens emprisonnés ou en exil et considérés comme « terroristes ».

 

 

« Nous savons que lorsque nos dirigeants ont commencé à se parler, la logique de violence qui avait brisé notre société s’est dissipée pour ensuite disparaître. Les actes terroristes qui se produisirent après le début ces échanges - comme des attaques sur une église et un bar - furent condamnés par tous, et ceux qui en étaient à l’origine ne trouvèrent plus aucun soutien lorsque les urnes parlèrent. »

 

 

Mais, c’est avant tout au peuple israélien comme au peuple palestinien à agir. Et Desmond Tutu avertit :

 

 

« Il devient de plus en plus clair que les politiciens et les diplomates sont incapables de trouver des réponses, et que la responsabilité de négocier une solution durable à la crise en Terre Sainte repose sur la société civile et sur les peuples d’Israël et de Palestine eux-mêmes.

 

 

Outre la dévastation récente de Gaza, des personnes honnêtes venant du monde entier - notamment en Israël - sont profondément perturbées par les violations quotidiennes de la dignité humaine et de la liberté de mouvements auxquelles les Palestiniens sont soumis aux postes de contrôle et aux barrages routiers. De plus, les politiques israëliennes d’occupation illégale et la construction d’implantations en zones tampons sur le territoire occupé aggravent la difficulté de parvenir à un accord qui soit acceptable pour tous dans le futur.

 

 

L’État d’Israël agit comme s’il n’y avait pas de lendemain. Ses habitants ne connaîtront pas l’existence calme et sécuritaire à laquelle ils aspirent, et à laquelle ils ont droit, tant que leurs dirigeants perpétueront les conditions qui font perdurer le conflit. »

 

 

Enfin, il préconise le BDS (Boycott – Désinvestissements – Sanctions) contre le gouvernement israélien à l’instar du boycott contre l’Afrique du Sud de l’apartheid dans les années 1980.

 

 

« La solution viendra plus probablement des outils non violents que nous avons développés en Afrique du Sud dans les années 80 afin de persuader le gouvernement sud africain de la nécessité de changer sa politique.

 

 

La raison pour laquelle ces outils - boycott, sanctions et retraits des investissements - se sont finalement avérés efficaces, est qu’ils bénéficiaient d’une masse critique de soutien, aussi bien à l’intérieur qu’à l’extérieur du pays. Le même type de soutien envers la Palestine dont nous avons été témoins de par le monde durant ces dernières semaines.

 

 

Mon plaidoyer envers le peuple d’Israël est de voir au-delà du moment, de voir au-delà de la colère d’être perpétuellement assiégé, de concevoir un monde dans lequel Israël et la Palestine coexistent - un monde dans lequel règnent la dignité et le respect mutuels.

 

 

Cela demande un changement de paradigme. Un changement qui reconnaisse qu’une tentative de maintenir le statu quo revient à condamner les générations suivantes à la violence et l’insécurité. Un changement qui arrête de considérer une critique légitime de la politique de l’État comme une attaque contre le judaïsme. Un changement qui commence à l’intérieur et se propage à travers les communautés, les nations et les régions- à la diaspora qui s’étend à travers le monde que nous partageons. Le seul monde que nous partageons ! »

 

 

Le gouvernement israélien réagit très durement au BDS. C’est la preuve de son efficacité ! En France, Manuel Valls veut que le BDS qu’il estime être une manifestation d’antisémitisme, soit considéré comme illégal et que ses promoteurs soient traînes devant les tribunaux.

 

Nous nous trouvons une fois de plus dans la confusion entre l’action critique à l’égard de la politique du gouvernement israélien et l’antisémitisme. S’il y a des antisémites qui profitent de ce mouvement pour se manifester, ils ne représentent qu’une insignifiante minorité extérieure aux organisateurs du BDS parmi lesquels on trouve aussi des militants juifs.

 

La seule chose finalement que l’on demande aux dirigeants israéliens, c’est d’appliquer les règles du droit international.

 

 

 

Un Premier mai muselé !

 

 

 

À Bruxelles, ce fut un triste Premier mai malgré le beau temps. Seules, place Rouppe, les organisations proches du PS avaient des stands, par ailleurs plus alimentaires que politiques. Le mouvement associatif, les groupes de résistance étrangers comme les Palestiniens, les Kurdes, les Turcs laïques, les progressistes juifs, la gauche chilienne pour ne citer que ceux-là, ne disposaient d’aucun espace.

 

 

 

L'ambiance était morose ce 1er mai 2016 à Bruxelles. Un peu trop de police et pas assez de diversité...

L'ambiance était morose ce 1er mai 2016 à Bruxelles. Un peu trop de police et pas assez de diversité...

 

 

Soi-disant pour des raisons de sécurité. D’ailleurs, seules deux voies d’accès étaient ouvertes et celles et ceux qui voulaient les franchir étaient fouillés par la police.

 

Sale temps pour la solidarité et pour la liberté. Allons. Une consolation : le discours du Président de la Fédération des Mutualités Socialistes du Brabant, Jef Baeck, a remis les montres à l’heure.

 

Comme d’habitude, ce sont les hommes de terrain qui savent de quoi il s’agit !

 

 

 

Pierre Verhas

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28 avril 2016 4 28 /04 /avril /2016 10:27

 

 

Jacques Hermans, éditeur de Licap, une maison d’édition bruxelloise spécialisée dans la publication de livres scolaires et religieux, vient de se fendre d’une tribune dans la « La Libre Belgique » du 27 avril 2016 où il défend le globish.

 

 

Le globish est un ersatz de l’anglais qui a été « inventé » dans les bureaux de la Commission européenne. C’est une langue qui peut être parlée par des personnes ayant une connaissance sommaire du vocabulaire et de la syntaxe de la langue de Shakespeare. Il a pour objet de permettre à un maximum de locuteurs de langues différentes de pouvoir se comprendre. On conçoit aisément que c’est utile au sein d’une institution qui comprend des fonctionnaires de 28 nationalités différentes et qui reconnaît 24 langues officielles.

 

 

 

Le Berlaymont, siège de la Commission européenne à Bruxelles : 28 nationalités différentes, 24 langues officielles

Le Berlaymont, siège de la Commission européenne à Bruxelles : 28 nationalités différentes, 24 langues officielles

 

 

Mais, ce n’est pas le principe du globish qui est un peu l’esperanto des Eurocrates, qui est en cause, c’est son concept.

 

 

M. Hermans défend le globish comme étant un outil d’intégration qu’il définit comme suit :

 

 

« Il s’agit d’un langage artificiel qui est une forme dépouillée de l’anglais possédant une grammaire simplifiée et qui ne compte pas plus de 1 500 mots. D’aucuns prétendent que cette version light de l’anglais courant permet désormais de converser, efficacement et sans grands efforts ni connaissance approfondie de la grammaire, avec les anglophones d’abord, mais aussi avec les autres, les non anglophones - c’est-à-dire 88 % des habitants de la planète. Le globish donnerait même aux francophones un avantage considérable sur les anglophones qui se persuadent d’être compris partout, mais ne le sont guère… »

 

 

Jacques Hermans va même jusqu’à prétendre que le globish sauvera la langue française de l’invasion anglo-saxonne, puisque, d’après lui, le locuteur francophone usant du globish se fera mieux comprendre qu’un locuteur anglophone usant de sa propre langue qui est plus complexe, donc moins compréhensible par un interlocuteur « moyen » !

 

 

L’auteur-éditeur constate que l’anglais est de plus en plus utilisé dans les universités :

 

 

« Ainsi, le nombre de professeurs internationaux donnant leurs cours exclusivement en anglais ne cesse d’augmenter. Les universités sollicitent de plus en plus souvent un financement international et les formalités administratives se font en… anglais. Enfin, les programmes Erasmus (5 à 6 millions d’étudiants ont déjà bénéficié d’une mobilité internationale depuis 25 ans) ont eux aussi accéléré l’introduction de l’anglais dans le monde universitaire. »

 

 

On le sait : la langue de l’économie, la langue de la science, la langue du commerce, la langue de la technique, c’est incontestablement l’anglais. Hermans prend exemple sur les Néerlandais qui parlent l’anglais à 90 %. Il est vrai que lorsqu’on se rend aux Pays Bas, on entend les gens parler indifféremment anglais et néerlandais. Les Belges néerlandophones ne sont pas aussi « accrocs » à la langue de Mme Thatcher, mais en ont une meilleure connaissance que les francophones. Et ne parlons pas de la France ! Cela n’empêche que Hermans y va de son petit laïus méprisant à l’égard du néerlandais :

 

 

« De fait, pourquoi ne pas encourager l’usage de l’anglais sans rancune et même avec entrain ? Quitte à ce que le néerlandais, langue parlée par un peu plus de 20 millions de locuteurs dans le monde, soit relégué au rang de langue des petites choses de tous les jours, impropre à l’usage scientifique. »

 

 

Au nom de quoi, ce Monsieur peut-il se permettre de qualifier le néerlandais impropre à l’usage scientifique ? Parce qu’il n’a que 20 millions de locuteurs dans le monde ? Curieux arguments !

 

 

Cette discussion sur la place de l’anglais par rapport aux autres langues est assez vaine. Si l’anglais est dominant dans le monde, c’est parce que les Anglo-saxons forment la plus grande puissance, tout simplement. Du temps de Napoléon, toute l’élite européenne parlait le français. C’est l’histoire qui détermine la diffusion d’une langue, c’est-à-dire de la culture de la puissance dominante du moment.

 

 

Le véritable danger du globish est sa simplicité. Il s’agit de la novlangue d’Orwell. La simplification signifie que la langue devient essentiellement utilitaire et qu’il est malaisé de manier les concepts. En d’autres termes, le débat d’idées devient quasi impossible dans un idiome réduit à la syntaxe sommaire.

 

Dans la simplification, il y a d’abord la diminution du nombre de mots. Dans son livre « Les Langages de l'humanité », Michel Malherbe tente une définition du nombre de mots d'une langue :

 

 

« La seule définition qu'on puisse donner du nombre de mots d'une langue est celle du nombre de mots contenus dans le dictionnaire le plus complet de cette langue... Le français usuel comprend environ 32 000 mots parmi lesquels 20 000 d'origine savante ou étrangère et 12 000 d'origine populaire... L'anglais considéré comme particulièrement riche dispose de plus de 200 000 mots ce qui ne signifie pas que la langue courante en fasse usage ».

 

 

Quand on sait que le « globish » ne compte que 1 500 mots ! Son usage a d’ailleurs déjà provoqué des incidents au sein de la Commission européenne. Ainsi, une disposition relative aux intérêts de l’Estonie n’a pu être appliquée. Elle fut rédigée en anglais simplifié, autrement dit en « globish ». Sa traduction en langue estonienne a donné un tout autre sens à ce texte et allait à l’encontre des accords qui en sont à l’origine !

 

 

Mais cette novlangue eurocrate a un autre aspect qui a été dénoncé il y a longtemps et bien avant qu'elle existe, par George Orwell.

 

 

 

George Orwell s'est toujours préoccupé du danger de l'usage politique du langage.

George Orwell s'est toujours préoccupé du danger de l'usage politique du langage.

 

 

 

George Orwell s’inquiétait dès 1946 de l’évolution de la langue anglaise dans un essai intitulé La politique et la langue anglaise. Il écrivait :

 

 

« Un homme peut se mettre à boire parce qu’il a le sentiment d’être un raté, puis s’enfoncer d’autant plus irrémédiablement dans l’échec qu’il s’est mis à boire. C’est un peu ce qui arrive à la langue anglaise. Elle devient laide et imprécise parce que notre pensée est stupide, mais ce relâchement constitue à son tour une puissante incitation à penser stupidement. Pourtant ce processus n’est pas irréversible. L’anglais moderne et notamment l’anglais écrit, est truffé de tournures vicieuses qui se répandent par mimétisme et qui peuvent être évitées si l’on veut bien s’en donner la peine. Si l’on se débarrasse de ces mauvaises habitudes, on peut penser plus clairement, et penser clairement est un premier pas indispensable vers la régénération politique ; si bien que le combat contre le mauvais anglais n’est pas futile et ne concerne pas exclusivement les écrivains professionnels. »

 

 

George Orwell, dans l'annexe à « 1984 » intitulée : « Les principes de la novlangue » écrit :

 

 

« En dehors du désir de supprimer des mots dont le sens n’est pas orthodoxe, l’appauvrissement du vocabulaire était considéré comme une fin en soi et on ne laissait subsister aucun mot dont on pouvait se passer. La novlangue était destinée, non à étendre, mais à diminuer le domaine de la pensée, et la réduction au minimum du choix des mots aidait indirectement à atteindre ce but. »

 

 

Bien sûr, ce n’est pas le but avoué du globish, mais cet idiome constitue sans conteste un appauvrissement linguistique. Et cela peut mener à terme à élaborer une langue « orthodoxe » où le « politiquement correct » du moment règnerait en maître. Cela conduit aussi à la simplification de l’argumentation. Enfin, comme écrit Orwell (remplacer « novlangue » par « globish ») :

 

 

« Une personne dont l’éducation aurait été faite en novlangue seulement ne saurait pas davantage que égal avait un moment eu le sens secondaire de politiquement égal ou que libre avait un moment signifié libre politiquement (…) Et l’on pouvait prévoir qu’avec le temps les caractéristiques spéciales de la novlangue deviendraient de plus en plus prononcées, car le nombre de mots diminuerait de plus en plus, le sens serait de plus en plus rigide, et la possibilité d’une impropriété de termes diminuerait constamment. »

 

 

Cela n’a pas l’air de préoccuper outre mesure notre éditeur. Dans sa tribune, il écrit, toujours en évoquant les Néerlandais anglophones :

 

 

« Epousant le mode de penser anglo-saxon, on peut dire que le « Vliegende Hollander » est né polyglotte. Il y a belle lurette qu’il a adopté l’anglais, nouvelle « lingua franca ». « Imposer sa langue, c’est imposer sa pensée », affirme Claude Hagège. Même si le prix à payer de cette nouvelle « lingua franca » est de voir se généraliser toujours plus la pensée anglo-saxonne. »

 

 

Le globish va bien au-delà du mode de pensée anglo-saxon, ou plutôt il impose un mode de pensée ultralibéral qui provient du monde anglo-saxon. Il installe donc une idéologie en tuant tout esprit critique.

 

 

Certes, Jacques Hermans voit dans le globish un outil d’intégration européenne qui viendrait en complément de la langue véhiculaire de chaque individu. Mais, c’est un jeu dangereux.

 

 

La tour de Babel et surtout nos libertés valent mieux qu’une entité linguistique uniforme et dépouillée.

 

 

 

 

Pierre Verhas

 

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21 avril 2016 4 21 /04 /avril /2016 14:45

 

Louis Van Geyt, ancien président du Parti communiste de Belgique, ancien conseiller communal de la Ville de Bruxelles et homme de conviction nous quittés le 14 avril.

 

 

Van Geyt fut le dernier témoin d’une époque à la fois dramatique et pleine d’espoir : de la Seconde guerre mondiale jusqu’à aujourd’hui. Robert Falony et moi avons eu l’occasion de travailler avec lui pendant quelques années au club « Osons le socialisme ». Nous lui avions proposé de nous décrire son parcours exceptionnel : Louis Van Geyt a débuté sa vie militante comme étudiant à l’Université Libre de Bruxelles juste après la guerre parmi les étudiants socialistes et après adhéra au Parti communiste. Il fut tout au long de sa vie militante le témoin de tous les grands bouleversements politiques et sociaux en Belgique, en Europe et dans le monde pendant plus d’un demi-siècle. Il nous a accordé six heures d’entretien dont sont rapportés ici quelques éléments significatifs.

 

 

 

 

Louis Van Geyt fut avant tout un coordinateur entre différentes mouvances afin d'aboutir à des objectifs communs. Il fut aussi le dernier témoin d'une époque.

Louis Van Geyt fut avant tout un coordinateur entre différentes mouvances afin d'aboutir à des objectifs communs. Il fut aussi le dernier témoin d'une époque.

 

 

Nous l’avons dit : il fut le dernier témoin. Je pense que le meilleur hommage à lui rendre est de lui donner une ultime fois la parole en rapportant ce qu’il nous a confiés à Robert et à moi.

 

 

Entre temps, un autre ouvrage est paru reprenant des entretiens de Louis Van Geyt avec un autre militant, Jean Lemaître. Il s’intitule « Louis Van Geyt la Passion du Trait d’Union » Coédition Memogrammes et CARCOB, Arquennes, 2015. Cet ouvrage interview reprend avec esprit critique tous les aspects de la vie militante de l’ancien Président du Parti communiste de Belgique.

 

 

Louis Van Geyt est né le 24 septembre 1927 à Anvers d’une famille de moyenne bourgeoisie. Il fut l’aîné d’une fratrie de trois. Son père était magistrat et sa mère enseignante. Son père a d’abord exercé à Anvers et en 1936, on lui proposa de devenir professeur full time à l’ULB.

 

 

 

Une prise de conscience de classe

 

 

 

Très jeune, il prit conscience de la lutte des classes. Son père flamand, issu d’un milieu modeste, n’était pas admis dans le sérail d’une magistrature où seuls les rejetons des grandes familles et de la haute bourgeoisie pouvaient avoir accès. Cette forme d’exclusion sociale a sans doute influencé le jeune Van Geyt dans ses futurs engagements politiques.

 

 

Pendant la guerre, Louis Van Geyt fit ses études secondaires à la section A de l’Athénée de Bruxelles qui devint par après l’Athénée Robert Catteau. Ainsi, Louis Van Geyt commença à avoir une analyse critique des événements. Et dès août 1945, il lia le bombardement de Dresde à ceux d’Hiroshima et de Nagasaki. Dans une interview à « Ensemble » datant de 2014, il dit :

 

 

 

 

La bombe d'Hiroshima et celle de Nagazaki furent deux crimes contre l'humanité.

La bombe d'Hiroshima et celle de Nagazaki furent deux crimes contre l'humanité.

 

 

 

« Le second événement qui m’a terriblement marqué, c’est Hiroshima et Nagasaki. J’ai toujours considéré que si la Shoah fut le plus grand crime du Reich allemand, le plus grand crime de la Grande Démocratie américaine a été les bombes atomiques sur les deux villes japonaises. »

 

 

Louis Van Geyt commença à militer dès son entrée à l’Université. Il entra à l’ULB, à sa réouverture, le 30 novembre 1944, entamant des études de sciences économiques.

 

 

Van Geyt adhéra aux Etudiants socialistes et a commencé sa vie militante par ce qu’il fut tout au long de sa vie : un coordinateur. Ses qualités de dialogue, son flegme, sa lucidité dans le rapport de forces firent qu’il fut apprécié dans la classe politique en général et qu’il put ainsi faire réellement avancer les choses.

 

 

« Ils [les étudiants socialistes] étaient très à gauche et ils étaient aussi antistaliniens. Il y avait une influence trotskyste parmi eux. J’ai été militant pendant deux ans et j’ai tout de suite joué un rôle de coordinateur interne. Nous avons réussi à former un front de gauche au sein de l’Association Générale des étudiants, alors que au départ le mouvement étudiant était contrôlé par des garçons – il y avait peu de filles à l’époque – qui étaient méritants parce qu’ayant été dans la Résistance, mais qui avaient formé entre eux une espèce de para-loge qui manipulait les cercles étudiants de manière rien moins que démocratique. »

 

 

Pendant ce temps, c’était en 1948, la guerre froide avait atteint son paroxysme et les étudiants de l’Université se sentirent particulièrement concernés. Ils avaient tous connu la guerre et l’occupation, certains d’entre eux prirent activement part à la Résistance et la perspective d’un nouveau conflit ouvert, non seulement inquiétait la communauté universitaire comme toute la population, mais si en 1940, les deux camps étaient bien définis : la démocratie contre le fascisme, en 1948, la division de l’Europe en deux blocs antagonistes n’entraînait pas une adhésion aussi unanime. L’URSS qui avait consenti le principal effort de guerre, qui avait sacrifié 20 millions des siens, ne pouvait être tout à coup considérée du jour au lendemain, comme l’ennemi à contenir, sinon à combattre, surtout parmi les cercles étudiants de gauche.

 

 

Van Geyt explique :

 

 

« A l’AG de l’ULB, nous avons eu une majorité pour refuser de hurler avec Spaak, avec l’argument : les gens qui se sont opposés là bas à l’élimination des communistes, se battaient notamment pour des choses comme le présalaire et d’autres choses ainsi. Donc, il est logique qu’on soit plutôt solidaires d’eux, plutôt que des autres. Et c’était comme étudiants socialistes qu’on a pris cette initiative. »

 

 

Louis Van Geyt, à partir de ce moment, s’éloigna des Etudiants socialistes. Mais son rapprochement vers le Parti communiste ne se fit pas sans certaines appréhensions, notamment suite à l’affaire Lyssenko – ce soi-disant biologiste qui était appuyé par Staline – qui défrayait la chronique scientifique et universitaire à l’époque.

 

 

Ses études s’achevèrent en 1949.

 

 

« Moi, j’étais disponible. Après mes études, je voulais surtout en finir avec l’Univ’. J’ai cherché du boulot. C’était facile pour un licencié en économie, mais j’ai été certainement dans quatre ou cinq parastataux de l’époque. Chaque fois, je fus bien reçu et puis, huit ou dix jours après, c’était non. On s’était informé et j’étais « trop rouge ». Et à un certain moment, par je ne sais quel détour, je suis rentré par la petite porte à la Banque nationale comme stagiaire, où je suis resté un an. Et puis, j’ai claqué la porte, parce que le PCB -KPB m’a demandé de rentrer à son service de documentation. C’était au début de 1951. »

 

 

 

Le combat contre la division

 

 

 

Louis Van Geyt entama ainsi son long parcours au Parti communiste belge

 

 

En effet, l’affaire royale divisa le Parti communiste qui, en plus, était isolé, comme on l’a vu, depuis son départ du gouvernement où il s’est aligné sans nuances sur les mots d’ordre du Kominform, c’est-à-dire de Moscou. Cette volte face provoqua à une division, certes larvée mais réelle, au sein du PCB. Dans l’affaire royale, le slogan « Vive la République ! » lancé par la direction du Parti fut d’ailleurs un élément de cette division.

 

 

Cependant, une tragédie allait paradoxalement permettre au Parti communiste de retrouver son unité et une partie de son prestige : l’assassinat le 18 août 1950 de Julien Lahaut, Président du Parti communiste de Belgique, au seuil de sa maison à Seraing.

 

 

 

 

Monument dressé à la mémoire de Julien Lahaut à Saraing assassiné par un sbire de l'extrême-droite liée au "stay behind" le 18 août 1950.

Monument dressé à la mémoire de Julien Lahaut à Saraing assassiné par un sbire de l'extrême-droite liée au "stay behind" le 18 août 1950.

 

 

 

Ce fut au 11e Congrès du PCB qui se tint à Vilvorde en 1954 que la ligne du Parti s’assouplit, notamment sous l’impulsion de René Beelen avec qui Van Geyt travailla de nombreuses années.

 

 

Par après, Louis Van Geyt, jeune cadre du PCB, fut envoyé dans le Borinage à la rencontre des mineurs. Voilà donc un jeune homme bruxellois d’origine anversoise, à peine sorti des études qui va apporter la bonne parole du Parti à des syndicalistes mineurs aguerris. Van Geyt redouta un accueil hostile ou à tout le moins condescendant. Il n’en fut rien. Il fut très bien reçu parce qu’il avait une grande capacité d’écoute et comprit très vite les priorités du monde des mineurs et de leur organisation syndicale. Au lieu de transmettre des mots d’ordre venant du « sommet », il écoutait et tentait de faire une synthèse entre les exigences des mineurs et celles du Parti dans un constant débat. C’est ainsi qu’il put se faire apprécier de la base.

 

 

Mais, à sa mémoire, passons à un autre domaine : son rôle dans les relations internationales au sein du mouvement communiste, mais aussi dans le cadre de contacts avec des organisations de la gauche non communiste et même avec le gouvernement, dans le mouvement de la Paix et dans le rapprochement Est-Ouest.

 

 

 

A bas les hégémonies !

 

 

 

Pierre Galand qui fut président du CNAPD et qui anima pendant des années le Mouvement de la Paix notamment dans les années 1980 lors de la campagne contre l’installation des missiles dit de croisière en Europe, dit de Louis Van Geyt :

 

 

 

 

Pierre Galand appréciait le rôle de coordinateur de Louis Van Geyt.

Pierre Galand appréciait le rôle de coordinateur de Louis Van Geyt.

 

 

 

« Van Geyt a eu l’intelligence d’observer ce qui se passait et de réunir des gens épars. Il était attentif à dire : cela il faut le faire et comment puis-je y contribuer ? C’était aussi une manière d’exister. Il était président d’un parti qui essayait d’exister alors qu’il ne faisait que perdre les élections. (…) Et il se demandait : comment être reconnu ou accepté sachant qu’il n’y avait quasiment plus personne qui détenait des positions de pouvoir même au niveau régional ou local ?

 

 

Il leur restait une influence au sein du Mouvement de la Paix composé essentiellement de chrétiens et de socialistes, parce qu’ils avaient la capacité d’être des médians entre le monde l’Est et le monde de l’Ouest.

 

 

 

Il a fait cela avec talent et en même temps c’était important parce que, à un moment donné en Belgique, il y a eu une convergence assez extraordinaire entre les personnes qui considéraient que les tensions entre l’Est et l’Ouest étaient nuisibles et surtout dangereuses pour le mouvement ouvrier et pour la gauche. Dès lors, ils essayaient de trouver à tout prix une solution à ce qui pouvait être un dialogue. Et le Parti communiste avec Louis Van Geyt a joué un rôle intéressant parce qu’ils ont essayé de s’afficher non pas comme l’avant-garde de l’eurocommunisme, mais comme une organisation pouvant servir d’intermédiaire. »

 

 

Et, en cela, Louis Van Geyt avait beaucoup d’expérience. Lors de la crise des euromissiles qui a commencé en 1979, il nous a donné l’analyse suivante :

 

 

« Dans l’immédiate après-guerre, il y a eu des choses comme d’une part Camiel Huysmans qui a d’ailleurs été Premier ministre d’un gouvernement de gauche dit de « la mouette » qui n’avait qu’une seule voix de majorité dans une des deux Chambres. Et il y a eu la reine Elisabeth. Tout cela c’était des forces de l’establishment qui, à des degrés divers, étaient là pour freiner la course aux armements et pour faire jouer à la Belgique un rôle plutôt modérateur.

 

 

 

 

La reine Elisaeth de Belgique ne manqua pas de s'engager ouvertement en faveur du Mouvement de la Paix. Ce qui déplaisait grandement à l'establishment.

La reine Elisaeth de Belgique ne manqua pas de s'engager ouvertement en faveur du Mouvement de la Paix. Ce qui déplaisait grandement à l'establishment.

 

 

 

Alors, nous avons, dans une certaine mesure, profité de cela pour stimuler le courant pacifique en Belgique.

 

 

Il y a eu toute une série d’épisodes. Par exemple, il y eu un moment où l’OTAN a exigé que les quatre petites puissances du Nord-Ouest de l’Europe – la Norvège, le Danemark, les Pays-Bas et la Belgique, modernisent leurs forces aériennes. Les trois premiers ont opté tout de suite pour le F16 américain. Et Vanden Boeynants [dirigeant de la droite catholique francophone belge de l’époque] qui était ministre de la Défense à ce moment là, était tout sauf désintéressé a, pendant tout un temps, soutenu l’avion français de l’avionneur Dassault. Finalement, il y a eu un compromis : la Belgique s’est ralliée au F16 et Dassault a eu une « compensation » significative.

 

 

Entre temps, il y a eu un mouvement très important de jeunes et surtout de jeunes Flamands contre cette « modernisation ».

 

 

Une grande manifestation a eu lieu sous le mot d’ordre : « A bas les hégémonies ! », ce qui était le signe d’une influence maoïste, parce que les hégémonies, c’était Washington et Moscou. Mais, suite à cela, il y a eu dans le Parti [le Parti communiste] deux attitudes différentes. Plusieurs dirigeants ont dit : « Ce sont des maoïstes ! On ne peut pas participer à cela ! » Et moi, j’ai pris la tête de l’autre tendance. J’ai dit : « On y va. On soutient ça ! » Et j’ai participé à cette manifestation aux côtés d’André Cools qui était d’ailleurs, à ce moment-là, le chef de l’opposition socialiste.

 

Bien sûr, ce mouvement n’a pas empêché l’achat des F16, mais il a suscité vraiment la naissance de tout un mouvement, de toute une opinion, par exemple, très forte à la KUL [Katholieke Universiteit Leuven – l’Université flamande catholique de Louvain] et aussi très forte au sein du MOC [Mouvement Ouvrier Chrétien – l’aile gauche de la mouvance chrétienne] flamand, parce que d’ailleurs des gens comme De Gendt et Lindemans [deux dirigeants de la gauche chrétienne ] ont coopéré – j’ai eu beaucoup de contacts avec eux – avec Jean Terfve [ancien ministre communiste, sénateur et spécialisé en relations internationales] dans le mouvement qui avait été créé par Moscou mais qui avait pris pas mal d’autonomie, le Comité pour la Sécurité européenne qui a conduit aux accords d’Helsinki.

 

 

Et tout cela eut un poids très important en Belgique, y compris dans l’establishment à l’opposé de personnages zélés dans la course aux armements. Et le principal acteur dans cette affaire fut évidemment Pierre Harmel. »

 

 

 

 

Pierre Harmel et Willy Brandt : deux artisans majeurs du rapprochement Est-Ouest

Pierre Harmel et Willy Brandt : deux artisans majeurs du rapprochement Est-Ouest

 

 

 

Un homme d’ouverture : Pierre Harmel

 

 

 

Pierre Harmel (1911-2009) fut un homme politique catholique de centre droit. Il fut Premier ministre et ministre des Affaires étrangères de 1966 à 1972. On lui doit ce qu’on a appelé la « doctrine Harmel » qui consistait à un rapprochement entre les « petites puissances » de l’Est et de l’Ouest tout en maintenant un arsenal moderne. Cette politique est à mettre en parallèle avec celle du chancelier Willy Brandt en République fédérale d’Allemagne.

 

 

On doit en cela reconnaître que Pierre Harmel eut une vision d’avenir dans une Europe divisée où le risque d’une guerre nucléaire était sérieux. Incontestablement, Pierre Harmel fut le plus grand ministre des Affaires étrangères belge de l’après-guerre.

 

 

Louis Van Geyt ajoute – et c’est là qu’on s’aperçoit de l’important rôle d’intermédiaire et de coordinateur qu’il joua dans sa vie politique.

 

 

« J’ai été en contact constant avec Harmel. Il se servait de moi comme intermédiaire entre lui et l’Est. Il était en contact direct avec Adam Rapacki, un ancien social-démocrate, qui a été ministre des Affaires étrangères de Pologne, mais celui-ci a été mis à pied sur l’ordre de Brejnev [Rapacki a été aussi écarté lors des campagnes antisémites qui sévissaient en Pologne et en URSS pendant cette période. Rapacki est l’auteur d’un plan qui porte son nom et qu’il a présenté à l’Assemblée générale des Nations Unies qui consistait à dénucléariser les deux Allemagnes, la Pologne et la Tchécoslovaquie, plan rejeté par les Occidentaux]  Avec Harmel, Rapacki a tenté d’obtenir que les petites et moyennes puissances des deux Alliances puissent jouer un rôle de désescalade. Mais, ça, Brejnev n’en voulait absolument pas ! Il fallait marcher le petit doigt sur la couture du pantalon ! Et donc, Rapacki s’est fait dégommer. »

 

 

Cela n’a pas découragé Harmel. Selon Louis Van Geyt : « Harmel a continué et il a proposé sa fameuse doctrine de Reykjavik [mieux connue sous le nom de plan Harmel] qui a joué un grand rôle parce qu’il a fait admettre par le Conseil des ministres de l’OTAN qu’il fallait à la fois s’armer suffisamment pour ne pas être pris de cours en cas d’attaque Soviétique, très peu probable, mais… et, d’autre part, mener une politique de paix, ce qui a notamment contribué à ce que tout le mouvement anti F16 depuis le départ, maintienne son mot d’ordre initial : A bas les hégémonies ! »

 

 

 

L’inlassable intermédiaire

 

 

 

De son côté, Pierre Galand évoque le rôle d’intermédiaire de Louis Van Geyt et aussi du Parti communiste de Belgique.

 

 

« Comment l’ont-ils [les communistes belges] fait ? Ils l’ont fait à travers la sécurité et la coopération européennes. Il avait été créé un comité pour la coopération européenne dans lequel la CSC et la CGSP qui étaient dirigées par des gens comme Lindemans pour la CSC qui étaient très sensibles à la question de la Paix, plus que le mouvement ouvrier en général. La CGSP était présidée par un communiste liégeois, Gilbert Mousset, ancien cheminot et ancien résistant. Je le compare à Salvador Allende.

 

 

Donc, Mousset, Lindemans et une frange de l’Eglise catholique dont le chanoine Goor, vont accepter de fonder un comité pour la sécurité et la coopération européennes dans lequel ils vont m’inviter.

 

 

Ils vont travailler à préparer les accords d’Helsinki avec les Soviétiques. Ils rencontrèrent chez les Soviétiques, un interlocuteur extraordinaire : Vadim Zagladine. Ensemble, ils vont créer les « baskets », c’est-à-dire les « paniers » dans lesquels on peut discuter. Par exemple, que peut-on faire pour les droits des travailleurs dans toute l’Europe ? Que peut-on faire pour les Droits de l’Homme ? Les droits culturels ? Il y aura ainsi sept à huit domaines qui seront la base des accords d’Helsinki.

 

 

 

 

Vadim Zagladine, un des artisans majeurs de l'ouverture en URSS

Vadim Zagladine, un des artisans majeurs de l'ouverture en URSS

 

 

 

Et c’est là-dessus que Gorbatchev va essayer de s’appuyer. Il ne réussira pas. Il voulait mener à bien un projet comme celui de de Gaulle : l’Europe de l’Atlantique à l’Oural qu’il nommait la « maison commune ». Louis Van Geyt et moi étions d’accord : c’est cela qu’il nous faut ! »

 

 

Pierre Galand en tire les conclusions :

 

 

« On avait une perspective. On avait une vision de l’Europe, cette vision de l’Europe de l’après Deuxième guerre mondiale qui était la grande Europe dont de Gaulle avait parlé, dont Zagladine avait parlé, dont Andropov va parler avant même l’arrivée de Gorbatchev. Et il va y avoir des tas de propositions pour avancer dans ce sens-là, mais il se fait que l’on va rentrer très vite dans un projet de guerre froide renouvelé, réactivé dès 1979.

 

 

Et cela va tout gâcher, parce que c’est exact que les Américains veulent la confrontation. Ils veulent établir le pouvoir absolu et engagent le bras de fer avec les Soviétiques.

 

 

Van Geyt a essayé de faire en sorte – il n’avait plus les moyens d’être leader – d’amener les communistes un peu plus excités à être les contributeurs et à être des alliés positifs.

 

 

Van Geyt a amené le PCB à rester le plus longtemps possible un des partenaires à gauche dans ce qui était la société civile. »

 

 

 

La fin des illusions

 

 

 

De son côté, Louis Van Geyt ne se faisait plus d’illusions. Il explique :

 

 

« En 1989, avant la chute de Gorbatchev, je suis à Moscou et je constate que les choses vont mal, qu’il y a une inflation désordonnée, etc. Et je demande à rencontrer un des économistes arméniens dans l’entourage de Gorbatchev. Un type comme les autres presque tous venus de Novossibirsk qui était un centre intellectuel pro-Khrouchtchev qui a fait toutes sortes d’études sur toutes sortes de questions. Et je demande à le rencontrer. Le type avait perdu son influence, mais je persiste. Et je lui dis : Camarade, pourquoi est-ce que vous ne pensez pas à des mesures comme celles qui ont été prises par Gutt en Belgique ? Et je lui explique ce que c’est. Il me répond : Gutt, je ne connais pas. Mais je connais très bien Ehrardt qui a fait la même chose en Allemagne, tout de suite après la constitution de la République fédérale. Je suis un disciple d’Ehrardt, j’ai suivi des cours chez lui et je trouve qu’Ehrardt a fait cela très bien.

 

 

Mais pour notre pays, cela ne convient pas !

 

 

Pas d’autres explications. En réalité, les mafias étaient déjà en train de prendre le pouvoir dans les républiques et dans les régions et voulaient continuer leur politique d’inflation, de marché noir et de vendre des entreprises au privé, c’est-à-dire souvent à eux-mêmes. Pour une bouchée de pain, on vendait des entreprises publiques. Le truc était vermoulu.

 

 

Gorbatchev est arrivé beaucoup trop tard. Et d’ailleurs, il a fait des gaffes. La première gaffe qu’il a faite c’est d’interdire frontalement l’alcool en Union Soviétique ! Autant il était juste de commencer une politique, mais progressivement. »

 

 

On sait ce qu’il est advenu par après. La chute du Mur a sans doute apporté la liberté dans les pays d’Europe centrale et en Russie, mais au prix d’un appauvrissement des populations et de la prise de pouvoir d’oligarchies en Russie dont les méthodes peuvent être assimilées à celles des mafias. Un Poutine, lui-même membre d’une de ces oligarchies, arrive peu ou prou à contrôler tout cela mais avec des méthodes rappelant les années noires du stalinisme.

 

Louis Van Geyt fut un homme de dialogue, plutôt de débat. Le grand projet d’une Europe indépendante, de la « Maison commune » a été tué dans l’œuf. Il en fut un des maîtres d’œuvre en Belgique. Avec la modestie qui le caractérisait, il disait : « Je faisais partie d’une minorité qui avait le rôle de coordinateur. »

 

 

Ainsi agissait-t-il pour la paix et dans l’intérêt de la classe ouvrière.

 

 

Il a essayé.

 

 

À la nouvelle génération d’essayer aussi.

 

 

 

 

Pierre Verhas

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10 avril 2016 7 10 /04 /avril /2016 18:17

 

Cela a la couleur du scandale du siècle, cela a l’odeur de la fraude, cela sonne faux, cela a un goût pourri et cela est brûlant comme du charbon ardent.

 

Cela s’appelle les « #Panama papers » et on ne sait pas trop bien ce que c’est sinon une liste de 11,5 millions de fichiers relatifs à des sociétés off shore obtenue, on ne sait trop comment, dans un cabinet d’avocats de Panama, Mossak Fonseca. Ces fichiers concernent la période entre 1977 et 2015. Il s’agit de la plus grosse fuite d’informations jamais exploitée par des médias. C’est dire que cela remonte loin.

 

 

Les derniers des Mohicans

 

 

Si on écoute une spécialiste comme Sabrina Scarna, avocate au barreau de Bruxelles et chargée de cours à Solvay Brussels School – la HEC de l’ULB – « Les gens qui fonctionnent dans des structures pareilles, je les appelle les derniers des Mohicans. » (Le « Soir » 9/10 avril 2016). Autrement dit, le système « off shore » est dépassé et a depuis longtemps été remplacé.

 

Cependant, tout cela n’a pas manqué de provoquer une réaction d’indignation dans le monde, mais cette réaction est-elle si spontanée ?

 

Que voilà, en effet, une indignation savamment orchestrée ! Une fois de plus, on invite le bon peuple à découvrir la Lune via des journaux comme le « Guardian », le « Monde », le « Soir », etc. ; en tout 109 rédactions dans 76 pays. Tous organes de presse assez proches du pouvoir.

 

De là à se poser des questions sur les objectifs réels de cette immense campagne de « révélations », il n’y a qu’un pas à franchir !

 

Paul Jorion qui n’est pas spécialement un « complotiste » se pose lui aussi des questions : « Comment se fait-il qu’on s’indigne à certains moments de choses connues depuis des années ? De gros livres existent sur les paradis fiscaux, tous les mécanismes y ont été décrits. Un des plus récents, Treasure islands : tax havens and the men who stole the world (Iles au trésor : les havres fiscaux et les personnes qui ont volé le monde) de Nicolas Shaxson, a été en 2011 un best-seller aux Etats-Unis. »

 

 

Paul Jorion se pose pas mal de questions sur les "Panama papers.

Paul Jorion se pose pas mal de questions sur les "Panama papers.

 

 

Et il ajoute : « … je ne pense pas que ces fuites surviennent par hasard. Le Monde et Süddeutche Zeitung ne sont pas des journaux révolutionnaires. En février 2010, Der Spiegel avait eu des fuites, qui révélaient que la Grèce avait trafiqué ses comptes pour entrer dans la zone euro. Quelle en était l’origine : Angela Merkel elle-même, ou Jens Weidmann, le président de la Banque centrale allemande ? Des choses sont sues dont personne ne s’indigne, puis l’indignation apparaît soudainement… »

 

Alors, pourquoi et comment ces fuites furent diffusées ? Et quelle en est l’origine ?

 

 

Un consortium financé par USAID

 

 

Les fuites ont été orchestrées par un consortium de presse regroupant des journalistes dits d’investigation de 76 pays qui a lancé cette alerte à un niveau mondial, le Consortium international des journalistes d’investigation qui se présente comme une Organisation non gouvernementale. L’acronyme anglais est ICIJ. Son siège est à Washington et il est financé par :

 

- La fondation Ford

- La fondation Carnegie

- La fondation de la famille Rockefeller

- La Fondation W K Kellogg

- La Fondation pour une société ouverte (du milliardaire Soros)

 

L’ICIJ fait partie du Projet de rapport sur le crime organisé et la corruption (OCCRP) qui est financé par le gouvernement américain à travers l’USAID (l’agence de coopération internationale du gouvernement US).

 

À voir ses sources de financement on peut légitimement – sans tomber dans un « antiaméricanisme » primaire – se poser des questions sur l’indépendance de l’ICIJ… et sur son caractère « non gouvernemental » !

 

 

Une sélection savamment orchestrée

 

 

Il ne s’agit pas d’accuser les journalistes eux-mêmes qui ont remarquablement fait leur boulot en aval, mais la « sélection » en amont des « leaks » (fuites) qui a été faite. On observe qu’aucune banque nord-américaine, aucun des « grands » de la finance US, aucun responsable politique étatsunien n’a été cité dans les #Panama papers. La vertu règnerait-elle en maître aux USA ? Sans doute, parce que ce système « off shore » est dépassé. De même, en Europe, des pays comme la Pologne, par exemple, ne sont pas cités non plus.

 

Toutes les personnalités citées en Russie sont des proches de Poutine. Or, l’oligarchie russe est divisée en deux clans, le clan pro-Poutine et les « antis ». Ces derniers semblent « oubliés » dans les « leaks ».

 

 

Vladimir Poutine est indirectement mouillé par l'affaire des #Panama papers.

Vladimir Poutine est indirectement mouillé par l'affaire des #Panama papers.

 

 

L’actuel président de l’Ukraine, le milliardaire Petro Poroshenko, est cité. Comme par hasard, après avoir été soutenu par les Occidentaux, aujourd’hui, il constitue par son comportement un obstacle à la politique de l’OTAN. L’entourage du président chinois Xi Jinping est dénoncé. On sait que la politique chinoise gêne considérablement les USA.

 

 

Il y a déjà 16 mois, Ken Silverstein a publié un reportage sur Vice à propos de Mossak Fonseca qui est le personnage clé des #Panama papers, le gros fournisseur de sociétés fictives du Panama (L’Intercept de Pierre Omidyar, pour lequel Silverstein travaillait alors, avait refusé de publier le reportage.). Vice est un mensuel canadien fondé en 1994 sous le nom de Voice of Montreal qui est devenu par après Vice. C’est une sorte de « Canard enchaîné » anglo-saxon qui a d’ailleurs une édition francophone. Ken Silverstein est un journaliste d’investigation étatsunien très efficace à qui on a reproché d’user de méthodes peu orthodoxes pour récolter des informations.

 

 

Yves Smith – un spécialiste de la finance dont le blog s’intitule « naked capitalism » - a publié plusieurs longs articles sur le business du blanchiment d’argent de Mossak Fonseca. Silverstein a également redit une chose bien connue, à savoir que Rami Makhlouf, un riche cousin du président syrien Assad, avait de l’argent caché dans des sociétés fictives de Mossak Fonseca. Il a écrit :

 

 

« Pour pouvoir fonctionner, les sociétés fictives comme Drex ont besoin d’un agent agréé, parfois un homme de loi, qui dépose les documents d’enregistrement nécessaires et dont le bureau sert habituellement d’adresse à la société fictive. Cela crée un intermédiaire entre la société fictive et son propriétaire, surtout si l’entreprise fictive est enregistrée dans un paradis fiscal où l’information sur la propriété est protégée par un mur impénétrable de lois et de règlements. Dans le cas de Makhlouf – et, comme je l’ai découvert, dans le cas aussi d’hommes d’affaires véreux et de gangsters du monde entier – l’organisation internationale qui a permis d’enregistrer sa compagnie fictive et de la protéger contre la surveillance internationale était un cabinet d’avocats appelé Mossack Fonseca, qui a fait office d’agent agréé de Drex du 4 juillet 2000 à la fin de 2011.

 

 

L’année dernière, quelqu’un a fourni des tonnes de données de Mossak Fonseca à un journal allemand, le Süddeutsche Zeitung. Le quotidien munichois est politiquement au centre droit et résolument pro-OTAN. Il coopère avec le Guardian, la BBC, Le Monde, le Consortium international des journalistes d’investigation et d’autres organes de presse qui sont tous des partisans avérés de l’Establishment. »

 

 

Le Suddeutsche affirme que les données « fuitées » concernent quelque 214 000 sociétés fictives et 14 000 clients de Mossak Fonseca. Mais il a traité ces données avant de les publier. Il ne s’agit donc pas des données « brutes » de départ. Un tri a été fait. Sur quels critères ? Et pour quelles raisons ?

 

 

« Les journalistes ont réuni des listes des politiciens importants, de criminels internationaux, d’athlètes professionnels bien connus, etc. Le traitement numérique a permis de rechercher ensuite si des noms de ces listes figuraient dans les fuites. La liste « scandale des dons au parti » contenait 130 noms, et la liste des sanctions de l’ONU plus de 600. En quelques minutes, le puissant algorithme de recherche a comparé les listes avec les 11,5 millions de documents.

 

Pour chaque nom trouvé, un processus de recherche détaillé a été lancé au moyen des questions suivantes : quel est le rôle de cette personne dans le réseau des entreprises ? D’où vient l’argent ? Où va-t-il ? La structure est-elle légale ? »

 

 

En d’autres termes, le Suddeutsche a sélectionné des noms dans les listes de criminels célèbres, de personnalités et d’organisations connues et a vérifié s’ils étaient dans les données « fuitées ». Les résultats obtenus ont ensuite été évalués. Comme résultat, il y a le président russe Vladimir Poutine, qui n’est pas personnellement mentionné dans les données de Mossak Fonseca, mais son proche entourage. Il y a aussi des mentions concernant plusieurs dirigeants de la fédération de football FIFA, association où la tricherie règne en maître et qui n’est guère appréciée aux États-Unis, parce qu’elle ne permet pas au « socker » (le foot en américain) de s’imposer sur toute la planète.

 

 

 

Michel Platini va finir par croire qu'on le cherche !

Michel Platini va finir par croire qu'on le cherche !

 

 

Le rôle majeur de la City

 

 

On peut se poser aussi des questions sur les « omissions » dans cette sélection. Il n’y a aucune donnée concernant des citoyens américains, ni sur aucun politicien important d’un pays de l’OTAN, à l’exception de David Cameron, le Premier ministre britannique.

 

 

Concernant ce dernier, François Leclerc, le chroniqueur du blog de Paul Jorion écrit ceci :

 

 

« En novembre 2013, David Cameron est intervenu par courrier auprès du président du Conseil européen de l’époque, Herman Van Rompuy, afin d’empêcher que le mystère entourant les trusts, la grande spécialité de son pays, soit levé. La lettre est reproduite dans toute la presse britannique, alors que le Premier ministre se trouve sur la sellette, son père ayant échappé au fisc pendant trente ans en dirigeant un trust. Argument imparable employé dans ce courrier, que l’on retrouvait hier dans la piètre défense du cabinet Mossack et Fonseca, cela porterait atteinte à la vie privée ! L’anonymat garanti par les trusts jouerait également un rôle essentiel dans la bonne transmission des patrimoines par l’héritage, a fait valoir le Premier ministre, ce dont on ne peut pas douter. Sans surprise, David Cameron a eu gain de cause : la loi adoptée en 2015 par le Parlement européen a adopté une formulation ambiguë à propos des registres des propriétaires des trusts. » (blog de Paul Jorion – 6 avril 2016)

 

 

 

David Cameron est en mauvaise posture avec les #Panama papers. Aurait-il indisposé la City ?

David Cameron est en mauvaise posture avec les #Panama papers. Aurait-il indisposé la City ?

 

 

« Offshorer » entre amis !

 

 

Il y a donc une claire volonté de la part de la City de continuer à « offshorer » discrètement et entre amis… Et le « petit télégraphiste », David Cameron, n’a fait que transmettre les désirs de la City – qui sont des ordres – à l’Union européenne en cas de velléité de transparence…

 

Aujourd’hui, l’actuel locataire du 10 Downing street serait-il devenu encombrant pour qu’on lève le secret le concernant ?

 

 

En plus de Cameron, la « victime » la plus politique est le Premier ministre d’Islande, Sigmundur David Gunnlaugsson, qui, possédait avec sa femme, une des sociétés fictives et qui a été forcé à la démission. Il est évident que la politique de redressement bancaire de Gunnlaugsson gênait considérablement l’establishment financier occidental et nord-américain en particulier.

 

 

Sigmundur David Gunnlaugsson qui avait bouleversé le système bancaire islandais a été rattrapé par les #Panama papers et a dû démissionner. Il gênait pas mal de monde. Mais il est tombé dans le piège.

Sigmundur David Gunnlaugsson qui avait bouleversé le système bancaire islandais a été rattrapé par les #Panama papers et a dû démissionner. Il gênait pas mal de monde. Mais il est tombé dans le piège.

 

 

Mais il n’y a pas que les personnalités. Il y a aussi les banques. Depuis les révélations sur les #Panama papers, deux banques sont dans le collimateur – et pas n’importe lesquelles ! – Dexia et la Société générale, toutes deux ayant été mouillées dans des scandales de grande ampleur et ayant bénéficié des garanties d’Etat pour éviter la faillite.

 

 

Et revoilà Dexia et la Société générale

 

 

Dexia apparaît plus de 30.000 fois dans les Panama Papers. Une de ses filiales basée au Luxembourg, Experta, a commandé le plus de sociétés offshore auprès de Mossack Fonseca. Au total, 1.659 sociétés exotiques ont été créées par Experta depuis les années 90, avec un pic en 2004-2005. Principalement au Panama. Et Experta faisait partie du Groupe Dexia entre 2002 et 2011. Depuis lors, Experta a été acheté par les Qataris !

 

 

La Belgique eut beau avoir débloqué trois milliards d’argent public pour sauver le Groupe Dexia de la noyade, la filiale Experta cherchait toujours à séduire de nouveaux clients belges, français ou allemands en leur proposant des sociétés offshore sur mesure. Et ce jusqu’en 2011, année de la seconde crise, qui conduira à la dissolution du groupe et à la création de Belfius.

 

 

Pendant qu’on injectait l’argent du contribuable dans le Groupe Dexia, une filiale de ce même Groupe poussait donc certains Belges à faire de l’optimisation fiscale, au grand dam de la trésorerie du Royaume. Et tout ça sous le regard de Jean-Luc Dehaene, Jacques Rogge, ou du baron Narmon, qui siégeaient tous au sein du conseil d’administration de la maison mère d’Experta.

 

 

Il est dès lors aberrant de constater que les gouvernements successifs en France et en Belgique se sont montrés incapables de voir ce qu’il se passait réellement dans ces deux institutions financières. Comment se fait-il que ces gouvernements n’aient pas exigé d’y disposer de leurs propres contrôles ? Il y a là un laxisme coupable s’il n’est complice. L’Etat belge est toujours engagé par une garantie importante à l’égard de Dexia. Pourquoi ne l’a-t-il levé ? Pourquoi, alors qu’il est impossible de cacher les pratiques frauduleuses de cette banque, n’en profite-t-il pas pour se débarrasser de cette garantie, véritable épée de Damoclès sur les finances publiques belges ?

 

 

En France, la Société générale qui s’est fait connaître par la fameuse affaire Kerviel a immatriculé 979 sociétés par le biais du cabinet Mossack Fonseca. Le gouvernement Valls feint l’indignation.

 

 

Devant le Sénat, les dirigeants de la Société générale ont affirmé avoir fermé ses implantations figurant sur la liste grise des paradis fiscaux établie par l’OCDE et le G20. Un Sénateur posa la question concernant le Luxembourg, la Suisse et Singapour. Frédéric Oudéa, le PDG de la Société générale, avait affirmé sous serment qu’il ne s’agissait pas de paradis fiscaux ! Or, on sait aujourd’hui que c’est via sa filiale luxembourgeoise que la Société générale a créé ses 979 sociétés « off shore »… De plus, la Société générale réalise 11 % de ses bénéfices au Luxembourg !

 

 

Quant aux réactions politiques, si on lit Mediapart du 7 avril 2016, l’ancien ministre français des Finances devenu Commissaire européen, Pierre Moscovici, a tout fait pour favoriser le système bancaire.

 

 

Pierre Moscovici feiunt l'indignation au sujet des #Panama papers. Il ne dupe personne !

Pierre Moscovici feiunt l'indignation au sujet des #Panama papers. Il ne dupe personne !

 

 

« Pierre Moscovici (…) a été un orfèvre en la matière. Alors que l’Union européenne était prête, sous la houlette de la commission Liikanen, à instituer une séparation bancaire entre les activités de détail et les activités de marché, celui-ci s’est dépêché, sous l’active pression du lobby bancaire, de tuer toutes les velléités de réforme bancaire européenne, en proposant sa réforme minuscule. De même, à la stupéfaction de tous les autres pays, c’est lui qui a tué le projet européen sur la taxation des transactions financières. Un projet que la France défendait pourtant depuis près de dix ans.

 

 

Aujourd’hui, le même Pierre Moscovici, promu commissaire européen aux affaires économiques, plaide pour une nouvelle liste noire des paradis fiscaux. Le ministre des finances, Michel Sapin, promet de vouer Panama aux gémonies et de le réinscrire sur la liste noire des paradis fiscaux. Mais avant Panama Papers, c’est le même gouvernement qui s’est opposé au début de l’année à un vote des députés réclamant la transparence pour toutes les multinationales, en les obligeant comme les banques à publier la liste de toutes leurs filiales à l’étranger, avec leur chiffre d’affaires, le résultat et le nombre de salariés. Le gouvernement s’apprête à adopter avec la même célérité la directive européenne qui doit être votée la semaine prochaine sur le secret des affaires. Un texte qui permettra de bloquer tous les futurs Panama Papers ! »

 

 

Que dire de tout cela ?

 

 

Soyons clairs. Toutes les personnalités évoquées et/ou leur entourage direct sont coupables de faits extrêmement graves. La question de la légalité de ces sociétés off shore n’a en définitive guère d’importance, c’est la pratique qui est préjudiciable à l’ensemble de l’humanité. Le système « off shore » s’est servi de la faiblesse de la puissance publique pour s’installer. Il est nuisible et illégitime. Cela doit suffire pour le combattre.

 

Une autre question tout aussi grave : ces personnages sont-ils aptes à exercer leurs fonctions dirigeantes alors qu’ils pourraient être victimes de chantage à tout moment et que dès lors, ils ne disposent plus d’aucune autonomie de décision ?

 

 

L’éthique la plus élémentaire

 

 

La question de l’éthique la plus élémentaire se pose également : comment des dirigeants politiques, des chefs d’entreprises, des artistes, des sportifs qui se donnent l’apparence de l’honorabilité peuvent côtoyer dans ces paradis fiscaux, sans se poser la moindre question, les caïds du grand banditisme, les empoisonneurs de la drogue et les chefs des assassins terroristes ?

 

 

Joan Condijts, le rédacteur en chef du journal financier belge « l’Echo » écrit ce 9 avril :

 

 

« Des millions d’Européens acquittent leurs impôts via les prélèvements sur le travail. Soit de manière automatique. Sans latitude aucune quant à cette fameuse "voie la moins taxée" que le législateur a consacrée et que d’aucuns, libertaires, défendent avec véhémence. Une liberté fiscale dont seule une minorité profite désormais. Cette iniquité manifeste participe au déséquilibre social, à la perte de confiance en l’institution politique, voire plus globalement en la chose publique. De surcroît, selon les Nations unies, une centaine de milliards de dollars d’impôts théoriques échapperaient annuellement aux Etats dits "développés" par le biais des paradis fiscaux.

 

 

Organiser une riposte légale à l’évasion fiscale se révèle une urgence politique. Afin de recréer un équilibre entre cette masse salariée qui n’a guère le choix et une minorité, aussi infime soit-elle, qui se soustrait légalement à ses obligations sociales. Nier cette inégalité de traitement nourrit les fantasmes. Nul ne peut s’exonérer de ses responsabilités sociales. Ni le nanti qui pense ne rien devoir à la société parce que ses moyens lui donnent l’illusion de ne pas en dépendre, oubliant toutes les infrastructures collectives dont il profite. Ni le défavorisé qui estime que la société lui doit tout sans avoir le droit de lui demander des comptes. L’équilibre social est à ce prix. Le législateur en est le gardien et ne peut accepter que, peu à peu, s’installe cette conviction populiste que l’impôt ne serait que pour les pauvres… »

 

 

 

Joan Condijts, rédacteur en chef de "l'Echo" souhaite mettre l'éthique dans les affaires.

Joan Condijts, rédacteur en chef de "l'Echo" souhaite mettre l'éthique dans les affaires.

 

 

Laissons la conclusion à deux grands connaisseurs du système financier mondial, Paul Jorion bien connu des lecteurs d’Uranopole et Pierre Sarton du Jonchay, consultant en économie de la décision et en organisation financière depuis novembre 2008. Par les circonstances, il s’est spécialisé en analyse des crises financières et a une vision originale et hétérodoxe de la question.

 

 

Pour Paul Jorion : « Il faut savoir que le réseau des paradis fiscaux est en fait extrêmement bien surveillé, parce qu’il correspond à l’ancien Empire britannique. La City de Londres continue d’opérer une surveillance de bon niveau sur l’ensemble du réseau. En fait, les Etats ont besoin de cette surveillance parce qu’ils veulent contrôler de façon semi-permissive le blanchiment d’argent sale qui provient du trafic de la drogue, de la prostitution, du trafic d’armes. Le 17 septembre 2008, jour où le système s’est effondré, beaucoup d’argent sale a été injecté par le biais des paradis fiscaux si l’on en croit Antonio Mario Costa, qui était alors directeur de l’Office des Nations-Unies contre la drogue et le crime. Il est évident que la raison d’Etat a besoin de ces paradis. »

 

 

Il y a donc une alliance de fait entre les Etats légaux et le monde du grand banditisme et du terrorisme. Le tout est de savoir lequel des deux l’emportera.

 

 

Pour Pierre Sarton du Jonchay : « Le scandale des #Panama papers n’est donc pas un dysfonctionnement ponctuel du système de la finance mondiale libre et sans frontières, mais la manifestation naturelle concrète étendue de la logique matérialiste financière libérale. Le juridisme désincarné et le titre monétaire détachable de la loi des États sont pensés et délibérément instaurés pour la corruption libre des pouvoirs politiques. La compétition des seigneurs financiers concrètement placés au-dessus de toute réalité humaine personnelle, sociale et politique est illimitée sans entrave.

 

 

Si l’humanité veut réémerger de son anéantissement financier libéral, il lui suffit de réécrire son existence incarnée et ses droits dans le signe monétaire. Il lui suffit de ré-autoriser la responsabilité réelle des sociétés politiques par des espaces de droit exclusif où le trust soit inconsistant donc non monétisable. Les dettes comptabilisées dans les banques ne doivent pas être détachables des lois sociales politiques. La liquidité monétaire ne doit pas exister dissociable d’une souveraineté politique ni d’une responsabilité gouvernementale et judiciaire unifiée. Un paiement en monnaie ne doit pas se convertir d’une société à l’autre sans l’interposition fiscale d’un État représentatif de la loi commune entre des sociétés distinctes. »

 

 

Si ce n’est pas une révolution qui est proposée ici, cela y ressemble furieusement.

 

 

Elle est donc nécessaire.

 

 

 

 

Pierre Verhas

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2 avril 2016 6 02 /04 /avril /2016 20:21

 

 

La commission d’enquête parlementaire… enfin ?... en place

 

 

Finalement, les groupes parlementaires se sont mis d’accord sur le mandat de la commission d’enquête sur les attentats du 22 mars. Les libéraux ont obtenu qu’on cause de la radicalisation.

 

Gageons cependant, comme nous l’écrivions hier, que cette commission fera pshiiiit… On ne va tout de même pas se flageller entre amis. Ben voyons !

 

Certains réclament que ses travaux soient télévisés comme lors de la commission Dutroux. On a vu ce que cela a donné : un mauvais show qui n’a en rien fait avancer le schmilblick.

 

Sinon donner plus de pouvoir à la gendarmerie sous le nom de « police fédérale ».

 

Allons ! Bon amusement, Mesdames et Messieurs les députés.

 

 

Jean Daniel : c’est la faute aux protestants…

 

 

Dans son éditorial au numéro du 31 mars de l’Obs, intitulé « Je ne sais pas », le fondateur du « Nouvel Observateur » évoque les attentats du 22 mars et donc la Belgique. Il écrit : « Tantôt trop laxistes, tantôt inutilement interventionnistes, ils [les Belges] sont de plus fortement handicapés par le fait d’avoir trois langues (néerlandais, français, allemand), deux territoires, l’un protestant, l’autre catholique, et une minorité musulmane réfugiée dans un ghetto faussement unitaire. »

 

 

Jean Daniel. Nos amis Français ont l'art consommé de se planter quand ils parlent de la Belgique est des "p'tits" Belges.

Jean Daniel. Nos amis Français ont l'art consommé de se planter quand ils parlent de la Belgique est des "p'tits" Belges.

 

Evidemment, ce sont les protestants radicalisés – de Flandre ou de Wallonie ? – qui sont la cause de tout cela : ils ont créé un ghetto musulman unitaire… Comment ne s’en est-on pas aperçu plus tôt ? Un beau sujet pour la commission d’enquête parlementaire.

 

C’est l’ex primat de Belgique, Mgr Mutien Marie Léonard qui doit fulminer dans sa retraite monastique catholique en France… Il ne savait pas que la moitié de ses ouailles était protestante.

 

 

Et alors ? La liberté du travail ?

 

 

Les camionneurs ne sont pas contents. On les comprend. Une nouvelle taxe kilométrique est instaurée depuis le 1er avril sur les routes belges. Elle sera perçue grâce à un appareil enregistreur qui doit être installé dans tous les bahuts. Ils ont bloqué les routes toute la journée de vendredi et sans doute le feront-ils encore dans la semaine. Quant aux chauffeurs étrangers, ils occupent les postes frontières, parce qu’ils n’ont pas encore ledit appareil.

 

 

Blocage d'une autoroute par les routiers mécontents par la taxe kilométrique. Le patronat est bien silencieux sur cette entrave aux libertés de circultation et du travail...

Blocage d'une autoroute par les routiers mécontents par la taxe kilométrique. Le patronat est bien silencieux sur cette entrave aux libertés de circultation et du travail...

 

C’est curieux, on n’a pas entendu la FEB et le député ultralibéral Denis Ducarme si prompts à hurler à l’entrave à la « liberté du travail » et à la « liberté de circulation »…

 

 

Hillary est très fâchée…

 

 

Grosse colère d’Hillary Clinton contre son challenger démocrate Bernie Sanders. Il avait affirmé que la campagne électorale de l’ex première dame était financée en partie par des lobbyistes des grandes compagnies pétrolières américaines. Une militante de Greenpeace a interpellé Madame Clinton à ce sujet. Elle a hurlé au mensonge de Sanders et juré ses grands dieux que sa campagne n’était pas financée par les compagnies étrangères. Le socialiste Bernie Sanders a répliqué qu’elle confond lobbyistes et compagnies pétrolières et a demandé des excuses pour avoir été traité de menteur.

 

 

Hillary commence à s'apercevoir que l'arrogance ne paye pas toujours...

Hillary commence à s'apercevoir que l'arrogance ne paye pas toujours...

 

 

Le droit de manifester n’est pas égal pour tous.

 

 

La Constitution belge a inscrit le droit de manifester sans armes dès 1831. Mayeur, le très piétonnier bourgmestre de Bruxelles, a interdit une manifestation antiraciste qui devait se dérouler à la Bourse ce samedi 2 avril après-midi. Dès que les manifestants sont arrivés, la police a procédé à des arrestations administratives musclées et embarqué 33 militants.

 

 

Le Président de la Ligue des Droits de l'Homme, Alexis de Swaef a aussi été embarqué... Tout cela sent la stratégie de la tension.

Le Président de la Ligue des Droits de l'Homme, Alexis de Swaef a aussi été embarqué... Tout cela sent la stratégie de la tension.

 

 

Le président de la Ligue des Droits de l’Homme, Alexis De Swaef a fait également partie du lot. La liberté d’expression n’est pas la même pour tout le monde. Dimanche dernier, les hooligans fascistes ont pu se promener librement dans les boulevards du centre de Bruxelles jusqu’à la Bourse où ils ont piétiné les fleurs et les différents messages à la mémoire des victimes des attentats du 22 mars.

 

À Molenbeek, une manifestation des fascistes du Bloc identitaire a été interdite, mais des troubles sérieux ont éclaté pendant tout l’après-midi.

 

Les choses commencent à prendre une vilaine tournure. Vigilance !

 

 

 

Pierre Verhas

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