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  • : Le blog de pierre verhas
  • : Blog consacré à l'actualité dans les domaines de la politique et de l'astronomie, vus au sens large. Ce blog n'est pas neutre : il se positionne à gauche, de philosophie laïque et donnant la primauté à l'expérience sur la spéculation. Ce blog est ouvert au débat, à l'exception des invectives, des attaques personnelles et des insultes qui seront systématiquement rejetées afin de permettre à chacun(e) de débattre en toute liberté et dans la sérénité qui n'exclut en rien la passion.
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17 juillet 2016 7 17 /07 /juillet /2016 13:36

 

 

Le carnage de Nice est sans doute le pont trop loin pour bien des citoyennes et des citoyens des pays européens. Pourquoi ?

 

 

Cet attentat est parmi les plus meurtriers de ceux qui ont ensanglanté la France et la Belgique depuis 2015.

 

 

Le modus operandi de cette attaque est nouveau et particulièrement atroce dans sa banalité : ce n’est plus un commando organisé nécessitant une logistique lourde. Ici, c’est un homme seul qui agit – du moins en apparence – avec un camion, véhicule banal qui n’attire pas l’attention. Ce n’est plus l’acte terroriste « classique », mais une attaque menée par un individu inconnu des services spéciaux.

 

 

 

Le carnage de Nice de ce 14 juillet 2016 est le pont trop loin !

Le carnage de Nice de ce 14 juillet 2016 est le pont trop loin !

 

 

 

Autrement dit, on affaire cette fois-ci à une personne qui ne revient pas de Syrie, donc qui est inconnue des services de renseignements, qui est plus ou moins « intégrée » même si cet individu a des ennuis judiciaires. Ainsi, cet individu est quasi indétectable et donc encore plus dangereux que le djihadiste « classique ».

 

 

Néanmoins, le tueur a bénéficié de complicités – la théorie du « loup solitaire » est absurde – puisque la police française a arrêté à ce jour sept individus soupçonnés d’être en liaison avec cette attaque. Rappelons-nous que Mohammed Merah à Toulouse a lui aussi eu des complices. Il est évidemment impossible de monter une attaque pareille sans bénéficier d’aides diverses et notamment financières.

 

 

D’ailleurs, Alain Bauer le dit tout net dans la « Libre Belgique » du 16 juillet :

 

 

« Un loup solitaire est un loup qui a été exclu de la meute et qui n’a plus aucun lien avec quoi que ce soit. Le dernier loup solitaire identifié était Anders Breivik (NdlR : auteur des attentats néonazis en Norvège en 2011). Pour tous les autres, ce n’était pas le cas. Un envoyé spécial n’est pas un journaliste solitaire. Il travaille pour sa rédaction. Je mets donc en garde contre l’utilisation débridée, désordonnée et sans contenu de ce terme de loup solitaire. »

 

 

 

Alain Bauer est un des plus grands spécialistes des questions d'ordre public et de terrorisme.

Alain Bauer est un des plus grands spécialistes des questions d'ordre public et de terrorisme.

 

 

 

Mediapart de son côté écrit :

 

 

« Un mode opératoire jusqu’ici jamais employé en France. Pourtant, le fait que la région Provence-Alpes-Côte-d’Azur soit une des quatre à concentrer le plus grand nombre d’islamistes radicaux, que l’apprenti djihadiste Moussa Coulibaly avait attaqué à l’arme blanche, le 3 février 2015, trois militaires en garde statique Vigipirate dans cette même cité niçoise et surtout que le scénario choisi par Mohamed Lahouaiej Bouhlel, jeudi soir, corresponde aux prescriptions d’Abou Mohammed al-Adnani qui, en septembre 2014, avait exhorté les musulmans vivant dans l’Hexagone, qui se retrouvaient face à « un infidèle français » : « Renversez-le avec votre voiture ! » Tout ceci pourrait laisser penser que le scénario était écrit d’avance. Ce que pointait, lors de son audition devant la commission d’enquête relative aux moyens mis en œuvre par l’État pour lutter contre le terrorisme depuis le 7 janvier 2015, René Bailly, le directeur du renseignement à la préfecture de police de Paris (DRPP) : « Les terroristes écrivent toujours à l’avance ce qu’ils vont faire. Je vous renvoie aux numéros 4 et 5 de cette revue [Dar-al-Islam, le magazine de propagande de l’État islamique à l’attention des francophones – ndlr], dans lesquels Daech nous avertissait qu’il frapperait des centres commerciaux, des policiers, des militaires, des moyens de transport – il a déjà frappé un TGV – et des salles de spectacle. Bref, il y déclinait ses objectifs. »

 

 

Le « frais gazouillis des indics » vaut bien plus que le high tech.

 

 

En tout cas – et c’est une bonne nouvelle pour nos libertés – les techniques sophistiquées de surveillance ont une fois de plus démontré leur inefficacité. Cela prouve que la surveillance générale dénoncée par Edward Snowden et des auteurs comme Marc Dugain et Christophe Labbé dans L’homme nu – la dictature invisible de la révolution numérique, Robert Laffont Plon, 2016, est inopérante en l’occurrence.

 

 

On peut d’ailleurs se poser la question : le terrorisme n’est-il pas le prétexte pour rendre opérationnelles ces technologies de surveillance générale qui n’auraient pas été tolérées dans des circonstances normales ? Déplorons également la méthode qui consiste à faire passer en fin de session parlementaire des projets de lois prétendument « antiterroristes » et en réalité liberticides comme c’est le cas en Belgique actuellement.

 

 

Ensuite, on sait que s’il est possible de neutraliser un groupe de djihadistes préparant un attentat – cela s’est d’ailleurs fait régulièrement, il est par contre quasi impossible de prévenir un attentat lorsque ses auteurs sont prêts à passer à l’action. Notons que ce n’est pas par la surveillance générale que les forces de l’ordre ont pu agir, mais grâce au « frais gazouillis des indics » comme au bon vieux temps des films de Maigret et de Belmondo…

 

 

Mais une autre question se pose : pourquoi cette multiplication d’attentats de plus en plus meurtriers ?

 

 

En plus de leur caractère sanguinaire, ces attaques visent les symboles de notre société : Charlie Hebdo est le journal à abattre avec ses caricatures, le Bataclan représente un modèle culturel haï par ces fanatiques, les terrasses un mode de vie à éradiquer, les aéroports la liberté de circulation, même si celle-ci est lourdement entravée par les contrôles antiterroristes, le métro Maelbeek visait manifestement les institutions européennes, le 14 juillet n’est pas une date choisie au hasard – elle représente bien sûr la fête nationale française, mais elle symbolise une rupture qui a marqué l’histoire bien au-delà de la France –, la Promenade des Anglais à Nice est le lieu symbole des vacances et de l’hédonisme et par conséquent du tourisme qui devient un secteur vital dans nos économies en pleine déglingue.

 

 

 

L'attaque de Nice visait non seulement le symbole universel représenté par le 14 juillet mais aussi le tourisme, secteur clé de l'économie française et signe de sa déglingue.

L'attaque de Nice visait non seulement le symbole universel représenté par le 14 juillet mais aussi le tourisme, secteur clé de l'économie française et signe de sa déglingue.

 

 

 

La chimère du choc des civilisations

 

 

De là à dire qu’il s’agit du fameux « choc des civilisations », c’est un pas qu’il est trop aisé de franchir. Il y a d’autres raisons.

 

 

Tout d’abord, ce fameux choc des civilisations est une chimère. La brillante civilisation occidentale, source de progrès, source de la démocratie se trouve désarmée face à la barbarie islamique, comme hier, le monde libre se trouvait soi-disant affaibli face à la prétendue menace du communisme asiatique. Cette dualité est aussi absurde qu’insupportable. La civilisation occidentale a d’ailleurs été plusieurs fois dépassée au cours de l’histoire, notamment par la chinoise et par… la musulmane. On oublie qu’elle s’est imposée par des conquêtes sanguinaires dès le XVIe siècle qui ont conduit au colonialisme dont on subit encore les conséquences et dont le néocolonialisme est un avatar. Et, c’est encore au nom de cette civilisation et de la « démocratie » que l’on intervient au Proche Orient et en Afrique.

 

 

Depuis la guerre du Golfe de 1991, les néoconservateurs américains et leurs alliés européens tentent d’imposer un « grand Moyen Orient » composé de petites entités politiques sur la base de critères ethniques et religieux, cela dans l’intérêt aussi bien des USA que d’Israël et des monarchies pétrolières dont l’Arabie Saoudite et Qatar. Ce bouleversement est générateur de troubles majeurs dans la région. Et puis vient se greffer à cela le nouvel ennemi désigné : l’Iran.

 

 

Et là, on donne au conflit un aspect religieux. Les pays de la péninsule arabique sont sunnites, l’Iran est chiite. L’Irak compte une majorité chiite qui est au pouvoir et la Syrie est dirigée par un pouvoir chiite également, sans compter la Turquie sunnite. On observera que Daesh - organisation sunnite – s’attaque à des objectifs situés dans les agglomérations chiites en tentant de faire un maximum de victimes, comme le dernier attentat à Bagdad. C’est donc la confusion la plus totale et les Occidentaux s’enlisent dans ce chaos qu’ils ont eux-mêmes créé. Et cela a des conséquences tragiques.

 

 

Depuis la guerre d’Irak en 2003, les bombardements d’abord américains, ensuite occidentaux ont fait quelque 4.000.000 de morts. C’est énorme ! Il ne faut dès lors pas s’étonner de l’énorme capital de haine engrangé contre les Occidentaux. Ces bombardements, dans le but de la guerre « zéro morts » pour ne pas faire intervenir de troupes au sol et dans le plus grand intérêt du complexe militaro-industriel, sont en outre inefficaces et ne font en rien reculer Daesh. Seules les interventions sur le terrain donnent des résultats comme la libération de Palmyre par les Russes et les Syriens.

 

 

 

Deux chasseurs bombardiers US F15 E en mission dans le ciel syrien

Deux chasseurs bombardiers US F15 E en mission dans le ciel syrien

 

 

 

Mais l’on s’obstine ! Quelle est la réponse de Hollande à l’attentat de Nice : on va intensifier les bombardements contre Daesh ! Le Guardian écrit :

 

 

« Dans le secteur de la défense, les lobbyistes ont appris à exploiter les attentats terroristes, qui justifient selon eux de recevoir toujours plus d’argent et d’acheter des équipements toujours plus sophistiqués. Par une cruelle ironie du sort, le public niçois venait d’assister à une démonstration de force de l’aviation de chasse française. Or, au moment où une “offensive” a été lancée contre les spectateurs, les avions se sont avéré tout aussi utiles que des sarbacanes – au même titre que l’arsenal français de missiles nucléaires et de porte-avions. »

 

 

De deux choses l’une

 

 

Et l’auteur de l’article, Simon Jenkins, ajoute :

 

 

« Un chauffeur de camion à Nice ne menace aucunement la sécurité de l’Etat français, tout comme d’autres actes similaires ne mettent pas en péril la sécurité des Etats-Unis ou du Royaume-Uni. Associer l’Etat-nation à l’exécution aveugle d’innocents est une aberration politique. L’idée selon laquelle les dirigeants peuvent éviter ce genre d’attaques au moyen d’une riposte armée nous détourne complètement du travail de police et des services de renseignement, qui sont les plus à même de réduire la fréquence des attentats.

 

 

Cette approche nationalise et institutionnalise la panique collective. Elle pousse les gouvernements à un aventurisme écervelé à l’international et, au plan national, réduit les citoyens à des vies privées qu’il faut “sécuriser”. »

 

 

De deux chose l’une : ou bien les dirigeants européens sont aveugles et s’obstinent dans leur politique absurde d’offensive militaire dont l’inefficience est démontrée depuis des années, ou bien ils prennent prétexte du terrorisme pour poursuivre la stratégie aberrante imprégnée de l’idéologie néoconservatrice. Dans un cas comme dans l’autre, cela ne fera qu’accroître la menace terroriste et cette politique va à l’encontre des intérêts vitaux des Européens.

 

 

 

François Hollande à propos de l'attentat de Nice n'a une fois de plus pas la réponse adéquate.

François Hollande à propos de l'attentat de Nice n'a une fois de plus pas la réponse adéquate.

 

 

 

Un spécialiste du terrorisme, l’islamologue, professeur à l’Université de Liège et policier Alain Grignard explique dans une interview à « l’Echo » du 15 juillet :

 

 

« Au départ, l’Etat islamique n’avait peut-être pas nécessairement l’intention de mener des actions chez nous : il construisait méthodiquement une structure qui nous paraît surréaliste mais qui pour eux suit une logique implacable. À partir du moment où, en 2014, on a bombardé l’Etat islamique, les choses ont changé : il était attaqué sur son territoire. Religieusement, il pouvait se placer sur un mode de djihad défensif, ce qui facilitait la propagande. C’est d’ailleurs à partir de ce moment-là qu’on a vu de plus en plus des francophones se manifester dans les médias de l’État islamique.

 

 

On a attaqué pour suivre les États-Unis. Et ce qui a déclenché les bombardements ça a été au départ les persécutions des chrétiens et des yézidis. C’était un timing assez maladroit : quand c’est les musulmans on ne fait rien, mais quand ce sont les chrétiens, là on intervient. C’est facile à exploiter par la propagande de l’État islamique. On aurait pu intervenir quand l’Etat islamique prenait des barrages hydrauliques stratégiques et justifier l’intervention en disant que l’Etat islamique allait priver d’eau une grande partie des musulmans qui vivent là-bas. »

 

 

 

Alain Grignard s'avère être un des meilleurs connaisseurs de la problématique du terrorisme. On ne l'écoute pas. Ce n'est pas étonnant : il ne va pas dans le sens de la pensée unique.

Alain Grignard s'avère être un des meilleurs connaisseurs de la problématique du terrorisme. On ne l'écoute pas. Ce n'est pas étonnant : il ne va pas dans le sens de la pensée unique.

 

 

 

La religion a un rôle secondaire.

 

 

Quant à la religion qui est mise en avant par le discours officiel et la propagande des médias, elle joue en définitive un rôle secondaire.

 

 

Alain Grignard ajoute :

 

 

« Dans des sociétés qui sont en déshérence pour des raisons socio-économiques, politiques, etc. – comme certains quartiers de Chicago dans les années 1930 – on voit la formation de sous-cultures, qui forment des gangs. Et ces gangs sont en guerre contre une société dans laquelle ils ne se reconnaissent pas ou plus. Ce sont les mêmes mécaniques auxquelles on assiste : des gens qui détestent la société dans laquelle ils vivent. Et par une espèce de grimace de l’Histoire, ils rencontrent une espèce de comburant identitaire, avec un mélange de religion, une cause à laquelle ils peuvent s’identifier, qui peut rendre leurs méfaits non seulement légitimes mais rédempteurs. »

 

 

Il n’y a pas, à ma connaissance, meilleure analyse. D’ailleurs, il suffit d’examiner la personnalité des terroristes connus comme Abaaoud, les frères Abdeslam, Mohammed Merah et le dernier en date, Mohammed Lahouaiej Bouhlel : de petits délinquants violents et pas du tout marqués par la religion. Si Abaaoud a été en Syrie, c’était plus par esprit d’aventure et par un besoin de violence que par dévotion à l’Islam intégriste. La religion ne fait donc que lui donner une légitimité à son engagement et une justification à ses crimes.

 

 

 

Feu Mohammed Merah correspondait bien au profil du djihadiste classique.

Feu Mohammed Merah correspondait bien au profil du djihadiste classique.

 

 

 

La réponse à ce fléau est donc sociale. Lutter contre la pauvreté et donner aux banlieues françaises et aux quartiers belges, les moyens de se redresser par un encadrement de ces jeunes paumés à la merci des fanatiques et une réelle politique d’intégration à la société non pas par une laïcité imposée, mais par l’enseignement et l’emploi. De nouveaux gisements d’emplois peuvent et doivent ainsi être créés.

 

 

Mais, on se rend compte que tout cela nécessite une réelle volonté politique et la fin des politiques d’austérité afin de donner les moyens aussi importants qu’indispensables aux pouvoirs publics. On en est très loin aujourd’hui !

 

 

Nos « élites » sont responsables de cette vague de carnages. Elles le savent, tout en étant dans le déni. Et elles continuent à danser aux rythmes de l’orchestre du Titanic en espérant qu’il sombre le plus tard possible.

 

 

Cependant, il ne reste plus beaucoup de temps.

 

 

 

Pierre Verhas

 

 

 

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14 juillet 2016 4 14 /07 /juillet /2016 12:46

 

 

 

Les dernières péripéties qui ont secoué l’Union européenne et ses institutions délient les langues. Après le « Brexit », le paroxysme est atteint avec l’embauche de Barroso à Goldman Sachs, sans oublier les sanctions décrétées par la Commission européenne à l’Espagne et au Portugal pour déficit excessif.

 

 

Quand on sait que l’excès de déficit du Portugal est dû au renflouement d’une banque en faillite que l’Etat lusitanien a dû aider pour préserver la stabilité des sacro-saints marchés, on peut s’étonner de l’intransigeance de la Commission si prompte à se plier aux mêmes marchés, intransigeance que d’aucuns trouvent excessive et surtout contreproductive.

 

 

Des sanctions pour « camoufler » une nouvelle crise bancaire ?

 

 

En outre, selon l’économiste en chef de la Deutsche Bank, David Folkerts-Landau, il faudrait créer un fonds de 150 milliards d’Euros – rien que cela ! – pour renflouer les banques européennes. En Italie, au Portugal et en Grèce, le poids des « créances douteuses » - euphémisme pour signifier des produits dérivés pourris – va crescendo : 18 % en Italie, 13 % au Portugal et 34 % en Grèce, sans oublier l’Irlande qui atteint 15 %. En outre, selon la banque centrale européenne, les mêmes « créances douteuses » s’élèvent à 950 milliards d’Euros dans les grandes institutions bancaires.

 

 

La cause en est la récession de 2012-2013 et la croissance quasi nulle des économies européennes. Bref, tout cela est consécutif des politiques d’austérité imposées par… l’Union européenne.

 

 

 

Couverture du numéro du 8 juillet de l'hebdomadaire de la City, "The Economist"

Couverture du numéro du 8 juillet de l'hebdomadaire de la City, "The Economist"

 

 

C’est d’Italie que viendra sans doute la prochaine crise bancaire. D’après le financier belge de New York, Georges Ugeux, sur son blog « Démystifions la finance » hébergé par le « Monde.fr », « la crise des banques italiennes sera la prochaine crise européenne. » Il ajoute :

 

 

« On ne pouvait ignorer la gravité de la situation. Or les banques italiennes ont un pourcentage de dette souveraine qui atteint de telles proportions que la demande de la commission de limiter l’encours de dette souveraine propre des banques a été rejetée par le véto du premier Ministre italien, Matteo Renzi. La limite était de 10% des actifs des banques et l’Italie est à 10,4% auxquels il faudrait ajouter les 7% de risques souverains. On se sert avant d’assurer la stabilité financière des banques: a 1,43% pour dix ans, les obligations italiennes sont subsidées d’au moins 3%.

 

 

Quelle est la proportion des actifs de la BCE qui sont soit dans la dette souveraine soit dans la dette bancaire du pays? Même cette information essentielle au contrôle de ses activités n’est pas disponible dans le fouillis de ses statistiques. Ce manque de transparence ouvre la porte à toutes les suspicions. Pour ma part, j’estime le risque italien à 25 % des 3.000 milliards du bilan de la BCE, soit près de 750 milliards d’euros. Cela limite les possibilités futures d’intervention. »

 

 

La situation – on s’en rend compte – est devenue plus que périlleuse. Le « Brexit » est un échec pour l’Union européenne, l’intransigeance excessive de l’Eurogroupe – autrement dit de l’Allemagne – pourrait entraîner la catastrophe en plus d’une crise bancaire annoncée. Mais, comment en sortir ?

 

 

Il est intéressant, surtout dans de pareilles circonstances, de lire ce que disent les « anciens » qui ont participé à la construction européenne. Et ce n’est guère étonnant qu’ils s’expriment pour le moment leur colère. Epinglons deux interviews : dans le « Figaro » du10 juillet 2016 celle d’Hubert Védrine, l’ancien ministre des affaires étrangères français à l’époque de la cohabitation entre Chirac et Jospin, et dans le « Soir » du 12 juillet l’interview de Pierre Defraigne, directeur du Centre Madariaga – Collège d’Europe de Bruges et ancien chef de cabinet d’Etienne Davignon lorsqu’il était vice-président de la Commission européenne.

 

 

 

 

Hubert Védrine, ancien ministre français des Affaires étrangères considère que les élites devraient écouter le peuple.

Hubert Védrine, ancien ministre français des Affaires étrangères considère que les élites devraient écouter le peuple.

 

 

 

Le peuple : l’oublié de l’Union européenne

 

 

Hubert Védrine parle du grand oublié de l’Union européenne dont un s’est rappelé au bon souvenir des institutions de Bruxelles avec le « Brexit », le peuple.

 

 

« Les gens veulent plus de démocratie proche et identifiable, et moins de ces institutions qui se veulent omnipotentes et omniscientes. L’urgence est de ne pas laisser passer cette occasion, peut-être la dernière que nous fournit le choc du Brexit, de repenser l’Union européenne en profondeur. »

 

 

L’ancien ministre français des affaires étrangères rappelle combien ce qu’on appelle l’Europe est impopulaire.

 

 

« Fait-il rappeler aussi que Maastricht est passé à 1 % en dépit du poids de Mitterrand et du soutien des élites ? Que le Traité Constitutionnel européen de 2005 a été rejeté à 55 % ! Que les Néerlandais avaient voté contre, plus encore que la France. C’est un problème qui a plus de vingt ans.

 

 

Je trouve consternant l’aveuglement de ces élites qui ne veulent jamais se remettre en cause et acceptent de voir dépérir leur lien avec la démocratie. Après quoi, condamner le populisme ne sert à rien. C’est comme condamner la fièvre (…) Les peuples sont en convulsion parce qu’ils se sentent abandonnés, délaissés et méprisés.

 

 

Condamner le populisme sans traiter ses causes, ce n’est pas plus efficace que d’asperger un vampire avec de l’eau bénite. »

 

 

On se souvient des propos de Daniel Cohn Bendit qui estimait que le peuple n’a pas toujours raison. Il oublie que le peuple a aussi ses raisons comme il les exprime à chaque consultation. Eh bien ! Le peuple, cet oublié, s’est rappelé par le référendum sur le « Brexit » au bon souvenir des élites qui dirigent les institutions européennes.

 

 

Tout est chamboulé.

 

 

Le « Brexit » a eu un effet dévastateur. Si on écoute Pierre Defraigne, plus rien ne sera jamais comme avant. Le TTIP – le traité commercial transatlantique – est remis en question. « Négocier le TTIP devient caduc avec le Brexit » affirme le directeur du Collège d’Europe de Bruges.

 

 

 

 

 

 

Pierre Defraigne : le TTIP est désormais caduc.

Pierre Defraigne : le TTIP est désormais caduc.

 

 

 

Tout d’abord, la négociation sur le TTIP qui continue « comme si de rien n’était » n’aboutira certainement pas sous l’administration Obama. En premier lieu, c’est à cause de la campagne présidentielle aux Etats-Unis où Obama ne veut pas mettre Clinton en difficulté face à Trump.

 

 

Le point critique, en effet, est les marchés publics.

 

 

« Dans ce domaine, l’Europe a imprudemment ouvert son marché, alors que les Américains l’ont réservé, surtout pour ce qui concerne les chantiers des villes et des Etats fédérés, au bénéfice des PME. Les Etats-Unis ne feront pas de concessions sur ce point, et on n’aura tout simplement pas d’accord à signer. »

 

 

On observe, une fois de plus, que l’Europe est engluée dans la dogmatique ultralibérale du libre échange et de l’ouverture des marchés, alors que les Etats-Unis sont bien plus pragmatiques et préservent les intérêts de leurs entreprises et de la population américaine.

 

 

En plus, il y a une série d’inconnues : il y aura un nouveau Congrès américain dans la foulée des élections présidentielles, le nouveau président devra nommer de nouveaux négociateurs.

 

 

Et, une fois de plus, c’est l’Allemagne qui pousse à conclure sur le TTIP. Pierre Defraigne le dit tout net :

 

 

« Le TTIP est un mirage. C’est une affaire mal emmanchée depuis le début, qui prouve le manque de vision stratégique de la part des leaders européens. La négociation a été entamée en 2013, à un moment où la pression de la Russie s’est accentuée sur l’Ukraine. Dans le même temps, les Etats-Unis pivotaient de plus en plus vers l’Asie. Cela a créé un mouvement de panique en Europe, où on a peur d’être abandonné. On a cherché à se raccrocher à tout prix au train américain, ce qui arrangeait bien une partie des entreprises exportatrices allemandes influentes au sein du gouvernement Merkel. »

 

 

Ces propos expriment clairement la situation en Europe :

 

 

Une peur panique d’un repli américain. Autrement dit, l’Union européenne refuse de se donner les moyens d’une politique indépendante et les dirigeants européens n’ont aucun courage pour tenter de s’orienter vers une politique plus affirmée.

 

 

Merkel, la plus forte au sein du Conseil européen, agit en fonction des intérêts des seules entreprises transnationales allemandes. L’Union européenne n’est plus que le champ clos des rapports de forces entre Etats-membres où, pour le moment, l’Allemagne détient les clés.

 

 

Quant au vote pour le « Brexit », Pierre Defraigne estime :

 

 

« … les gens lui [à l’Europe] reprochent de ne pas les avoir protégés contre la mondialisation. Mais même aux Etats-Unis, qui sont les grands gagnants de la globalisation, la répartition des fruits du libre-échange est loin d’être égalitaire. Ceux qui en ont profité, ce sont les actionnaires des grands groupes multinationaux, alors que les travailleurs ordinaires font figure de laissés pour compte. »

 

 

En conclusion, pour Defraigne :

 

 

« En Europe, c’est la crise de la zone euro qui exerce une pression déflationniste à cause de son dysfonctionnement. Cela ne peut être compensé que par la demande extérieure. (…) Dans ces conditions, de nouveaux accords commerciaux risquent d’aggraver encore des tensions sociales déjà fortes résultant d’un creusement des inégalités. »

 

 

Et nous ne sommes plus dans un jeu à parts égales :

 

 

« L’Europe est confrontée à un énorme problème d’innovation. Nous avons un grand retard sur les Etats-Unis et aujourd’hui même sur la Chine. En quoi un nouvel accord commercial va aider à résoudre ce problème ? »

 

 

Autrement dit : stop au TTIP !

 

 

Cela dit, il ne faut pas négliger les autre conséquences du « Brexit » comme la volonté de l’Ecosse, de l’Irlande du Nord et de Gibraltar de rester dans l’Union européenne quitte à se séparer du Royaume Uni, ce qui serait un bouleversement majeur.

 

 

Il y a cependant un élément nouveau et fondamental : le peuple s’est exprimé et a fait bouger les choses. Il demande clairement que l’on prenne une autre voie. C’est la première fois que cela se passe pour une question européenne. Dès lors, plus rien ne sera comme avant.

 

 

Mais qui va le faire ? Qui va prendre la place de cette « élite » au pouvoir depuis des décennies et qui refuse de se remettre en question ?

 

 

 

 

 

Pierre Verhas

 

 

 

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10 juillet 2016 7 10 /07 /juillet /2016 21:58

 

 

Calamity Jose Manuel

 

 

Jose Manuel Barroso, ancien maoïste, ancien Premier ministre du Portugal, ancien Président de la Commission européenne où il a sévi dix ans de 2004 à 2014, vient de se faire engager par le géant de Wall street, la banque Goldman Sachs.

 

 

Après le Brexit, c’est un nouveau coup dans la crédibilité de la Commission européenne, une aubaine pour les europhobes comme l’écrit le journaliste belge Michel Henrion.

 

 

La très « europhile » Goldman Sachs compte pas mal d’Européens dans son staff. L’Italien Mario Monti qui fut Commissaire européen de 1999 à 2004, a travaillé à Goldman Sachs de 2005 à 2011 pour devenir le calamiteux Premier ministre imposé à l’Italie par la Commission européenne. Mario Draghi, fut vice-président de Goldman Sachs pour l’Europe, avant de rejoindre la Banque centrale européenne.

 

 

 

Jose Manuel Barroso, dix ans président de la Commission européenne puis engagé chez Goldman Sachs. Il y a une logique dans tout cela.

Jose Manuel Barroso, dix ans président de la Commission européenne puis engagé chez Goldman Sachs. Il y a une logique dans tout cela.

 

 

 

Mario Monti, avant de devenir Premier ministre, a participé comme « employé » à Goldman Sachs à la rédaction d’une lettre de la BCE à Berlusconi lui enjoignant de baisser les dépenses sociales pour faciliter le remboursement de la dette italienne.

 

 

Mario Draghi assure ne pas avoir participé au traficotage des comptes grecs, mais on a appris qu’il s’occupait en réalité de la gestion de la dette des Etats membres de l’Union européenne. Cela s’appelle donc un mensonge par omission…

 

 

Le Grec Lucas Papademos travaillait pour Goldman Sachs lorsque cette banque trafiqua les comptes de la Grèce. Il a été gouverneur de la Banque centrale d’Athènes de 1994 à 2002. Et aujourd’hui, comme par hasard, les privatisations imposées à la Grèce par la Troïka, comme les aéroports et le système de santé, intéressent au plus haut point Goldman Sachs.

 

 

Tout cela montre quelles sont les relations troubles de la plus grande banque d’affaires américaine avec les hautes instances de l’Union européenne.

 

 

Un autre exemple est l’ancienne commissaire à la concurrence, la néerlandais Nelly Kroes qui a été « recyclée » à Merryl Linch, aussi une toute grande banque américaine et qui, maintenant, va s’occuper du transport des personnes chez… Uber.

 

 

Et il ne manquait plus que notre José Manuel pour plonger dans cette mare aux canards !

 

 

Observons que tous ces anciens dirigeants européens, quelles que soient leurs origines politiques, se sont ralliés au modèle ultralibéral. Il est vrai qu’il s’agit d’un modèle très lucratif.

 

 

Au moins, on ne peut pas accuser ces dirigeants de ne pas voir de suite dans les idées…

 

 

Michel Rocard : un homme complexe

 

 

Il n’y a rien de plus agaçant que les concerts de louanges unanimes lors de la disparition d’une personnalité. C’est ce qui s’est passé avec le décès de Michel Rocard. Finalement, chacun voulait récupérer l’icône de la politique française.

 

 

Michel Rocard « deuxième gauche » ? Disons Michel Rocard deux faces.

 

 

Rocard était incontestablement un parfait honnête homme dans le sens socratique de l’expression. Il a toujours agi avec droiture et n’a été mêlé à aucun scandale. Il a pourtant mis ses mains dans le cambouis à plusieurs reprises et cela lui a plutôt réussi.

 

 

 

 

 

 

Michel Rocard a tiré sa révérence le 2 juillet 2016.

Michel Rocard a tiré sa révérence le 2 juillet 2016.

 

 

 

Pierre Joxe qui l’a connu jeune, écrit dans « Mediapart » :

 

 

« Mais deux aspects de la personnalité de Michel Rocard semblent s’être volatilisés : avant de réussir une grande carrière politique, il a été un audacieux militant anticolonialiste et un talentueux serviteur de l’Etat.

 

 

Il lui fallut de l’audace, en 1959 pour rédiger son Rapport sur les camps de regroupement en Algérie.

 

 

Il fallait du talent en 1965, pour être nommé secrétaire général de la Commission des comptes et des budgets économiques de la Nation.

 

 

Je peux en témoigner.

 

 

Quand je suis arrivé en Algérie en 1959, jeune militant anticolonialiste d’une UNEF mobilisée contre la sale guerre coloniale, le prestige de Rocard était immense parmi nous. C’était comme un grand frère, dont on était fier.

 

 

Car il avait rédigé – à la demande de Delouvrier, le délégué du gouvernement à Alger – un rapport impitoyable sur les « camps » dits « de regroupement » que les « pouvoirs spéciaux » de l’époque avaient permis à l’Armée française, hélas, de multiplier à travers l’Algérie, conduisant à la famine plus d’un million de paysans et à la mort des centaines d’enfants chaque jour…

 

 

Le rapport Rocard « fuita » dans la presse. L’Assemblée nationale s’émut. Le Premier ministre Debré hurla au « complot communiste ». Rocard fut menacé de révocation, mais protégé par plusieurs ministres dont le Garde des sceaux Michelet et mon propre père, Louis Joxe. »

 

 

Michel Rocard s’est affirmé être un homme de gauche avant d’être un socialiste. Il quitta la SFIO après la guerre d’Algérie pour fonder le Parti socialiste autonome. Avec mai 68, de nombreux groupes alternatifs, essentiellement des chrétiens de gauche, ont voulu rejoindre ce parti qui est devenu le Parti Socialiste Unifié, le fameux PSU.

 

 

Et c’est alors que la gauche radicale prit ses distances avec Michel Rocard. Ainsi, on peut lire dans le « Grand Soir » de la plume de « Floréal » publié aussi dans le blog de Bernard Gensane :

 

 

« Sitôt la vieille SFIO relouquée par Mitterrand et le PSU liquidé par les siens (fin des années 70/début des années 80), sitôt Mitterrand parvenu au pouvoir, le gauchiste de salon se révéla un parfait gestionnaire de la société capitaliste. Finies les utopies destinées à mordre sur l’électorat communiste. Ministre, puis premier ministre de Mitterrand, Rocard s’évertua à rassurer le patronat et à prendre de droite le président dont il convoitait la place.

 

 

Se présentant comme un socialiste « moderne » à la manière de Tony Blair, Rocard mit en musique la première austérité dictée par le « virage » de la rigueur qui, dès 81, accompagna la marche à la dévastatrice monnaie unique.

 

 

C’est à l’époque où Rocard était premier ministre de Mitterrand que le statut des dockers fut durement attaqué et que Renault, semi-privatisée, fut frappé au cœur (fermeture de Renault-Billancourt, licenciement des dirigeants CGT) par celui qui, en 68, prétendait parler au nom du prolétariat. C’est Rocard qui institua la CSG, cette manière d’obliger les travailleurs à financer la protection sociale en lieu et place de plus en plus souvent exempté du paiement de ce salaire indirect que sont les cotisations Sécu… »

 

 

Pierre Joxe écrit de son côté, sans faire de commentaires politiques :

 

 

« J’ai vécu ces années avec lui mais aux côtés de Mitterrand dès 1965, animé par les mêmes idéaux. Nous avons longtemps participé ensemble à l’action associative, puis parlementaire, puis gouvernementale, en amateurs. Non comme politiciens professionnels – car nous avions nos professions, honorables et satisfaisantes – mais en amateurs, comme jadis au rugby. Non pour gagner notre vie, mais pour la mériter.

 

 

Michel Rocard, et beaucoup d’autres serviteurs de l’Etat, nous avons été conduits à la politique par nécessité civique. Non pour gagner notre pain, mais pour être en accord avec notre conscience, nos idées, nos espoirs.

 

 

Les exemples contemporains de programmes électoraux trahis, oubliés ou reniés, de politiciens avides de pouvoir, mais non d’action, « pantouflant » au besoin en cas d’échec électoral pour revenir à la chasse aux mandats quand l’occasion se présente, tout cela est à l’opposé de ce qui anima, parmi d’autres, un Rocard dont beaucoup aujourd’hui encensent la statue mais tournent le dos à son exemple en détruisant des conquêtes sociales pour s’assurer d’incertaines « victoires » politiciennes, contre leur camp, contre notre histoire, contre un peuple qui n’a jamais aimé être trahi. »

 

 

Il apparaît dans ces deux commentaires les différences fondamentales entre la gauche radicale et la gauche que je qualifierais de rigoriste représentée par un Pierre Joxe. Oui, Rocard a ouvert la voie du libéralisme à gauche, mais il n’en tira aucun profit. Il pensait qu’il fallait adapter le socialisme à l’économie de marché. Il ne s’est pas rendu compte que c’est l’économie de marché qui a absorbé le socialisme.

 

 

Cela ne l’a pas empêché de dénoncer avec virulence les excès du système bancaire, en révélant que la BCE prêtait aux banques à des taux ridicules, alors que les mêmes banques prêtaient les mêmes sommes aux Etats à des taux usuraires. Il a ainsi démonté l’escroquerie de la dette qui ruine les Etats membres de la zone Euro où est imposée une austérité mortifère que, lui-même, Michel Rocard a pratiqué lorsqu’il était Premier ministre.

 

 

Mais il fut aussi le Premier ministre des accords en Nouvelle Calédonie qui a rétabli la paix dans ce territoire résidus de l’empire colonial français.

 

 

Assurément, l’ancien maire de Conflans Ste Honorine était un homme complexe.

 

 

 

Euro 2016 : la défaite de Hollande

 

 

On dit que Napoléon demandait lorsqu’on lui présentait un candidat général : « A-t-il de la chance ? ». Les beaux esprits ont souri de cette question. Eh bien ! Ils ont eu tort !

 

 

La défaite de la France sur son terrain face au Portugal est symbolique du catastrophique quinquennat de François Hollande.

 

 

Souvenez-vous, le premier jour de son intronisation, il descendit les Champs Elysée sous la pluie. Il était trempé et donnait déjà l’image d’un homme malchanceux sans envergure, d’autant plus que le soir même, il se rendait en Allemagne (pour y faire allégeance ?)

 

 

Tout son quinquennat est à cette image. Echecs sur échecs, reculades sur reculades, trahison de ses promesses, absence totale d’autorité sur le plan international. Aucune tentative n’a réussi. Rarement, on a vu pareille poisse pour un président français.

 

 

Et même dans les symboles, il se plante. On sait qu’Hollande espérait remonter dans l’opinion avec une victoire à l’Euro 2016. C’est loupé ! Le petit Portugal a flanqué une raclée à la grande France.

 

 

 

 

La victoire du Portugal est amplement méritée. Les "petits" pays européens donnent de belles leçons aux "grands".

La victoire du Portugal est amplement méritée. Les "petits" pays européens donnent de belles leçons aux "grands".

 

 

 

Non, une équipe soudée d’un pays petit mais qui connaît l’histoire, a vaincu un groupe d’individus certes brillants mais arrogants et trop sûrs d’eux. C’est une fameuse leçon. Merci le Portugal !

 

 

Et maintenant, François Hollande, tout penaud, va retourner vivre sa solitude à l’Elysée.

 

 

Ce serait risible si ce n’était tragique pour le peuple français.

 

 

 

 

Pierre Verhas

 

 

 

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7 juillet 2016 4 07 /07 /juillet /2016 13:23

 

 

Il fallait qu’il le dise : Daniel Cohn Bendit affirme que le peuple n’a pas toujours raison ! Cela, bien entendu, suite au « Brexit ». Bien sûr, c’est lui, le beau Dany, qui a raison et le peuple qui a tort. Cette grande gueule qui nous casse les oreilles depuis plus de quarante ans, ne se pose jamais de questions et notamment celle-ci : pourquoi une majorité du peuple anglais a voté pour le « Brexit » ? Qu’ils aient tort ou raison, pourquoi les peuples rejettent-ils l’Union européenne ? Paul Magnette, le ministre président wallon PS, ne s’est pas trompé lui : il dit ouvertement que si la question de l’adhésion à l’Union européenne était posée aux Wallons, cela ferait du dégât.

 

 

Daniel Cohn Bendit n'aime pas que le peuple ne pense pas comme lui.

Daniel Cohn Bendit n'aime pas que le peuple ne pense pas comme lui.

 

 

 

Monsieur Cohn Bendit plus habitué des espaces aseptisés des bâtiments des institutions européennes que des quartiers populaires d’Athènes n’a pas l’air de s’apercevoir que dans un des Etats membres de l’Union européenne, des gens n’arrivent plus à se soigner et même, crèvent de faim. Ce qui n’était jamais arrivé dans un pays européen depuis la Seconde guerre mondiale !

 

 

Alors, pour une fois, ferme-la, Dany et essaie de regarder autour de toi !

 

 

 

Oui, Dany ! A Athènes, il y en a qui crèvent de faim !

Oui, Dany ! A Athènes, il y en a qui crèvent de faim !

 

 

 

Il fallait s’y attendre. Le choc du « Brexit » a réveillé les vieux fantasmes qui secouent la construction européenne depuis ses débuts.

 

 

L’idée née du cataclysme de la Seconde guerre mondiale d’éradiquer les nationalismes générateurs des fascismes qui ont embrasé l’Europe est incontestablement née d’une ambigüité.

 

 

L’ambigüité de la construction européenne

 

 

D’un côté, des résistants, des hommes et des femmes de progrès, las des nationalismes et des fascismes, principaux fauteurs de guerres à leurs yeux, envisagèrent de réunir les nations européennes en une fédération démocratique supranationale où la paix et la prospérité seraient enfin garanties.

 

 

De l’autre, des politiciens ambitieux et des hommes d’affaires appuyés par la puissance étatsunienne ambitionnaient de fonder une entité supranationale renforçant la puissance capitaliste occidentale face au dirigisme soviétique et assurant ainsi la suprématie de l’économie libérale.

 

 

La fin du conflit dont le bilan fut le plus terrible de l’histoire de l’humanité réunit ces hommes d’horizons si divers. Un Altiero Spinelli, ancien communiste, un Robert Schuman, conservateur, ancien ministre du premier gouvernement Pétain, un Paul-Henri Spaak, politicien social-démocrate opportuniste, un Jean Monnet, puissant homme d’affaires et ancien du congrès Walter Lippmann qui eut lieu juste avant la guerre et qui jeta les bases de ce qu’on appelle aujourd’hui le néolibéralisme, mirent ensemble ce qu’on appelle aujourd’hui l’Union européenne sur les fonts baptismaux.

 

 

Cela fut d’abord la CECA et l’Euratom qui ont été les premières institutions supranationales en Europe. Elles étaient dirigées par une « Haute Autorité » qui avait le rôle de l’actuelle Commission européenne. En 1954, une première – et unique jusqu’à présent – tentative de construction politique échoua : la Communauté européenne de défense (CED). Elle fut refusée par une majorité de députés gaullistes et communistes au Parlement français.

 

 

Depuis, il n’y eut aucune tentative sérieuse de constituer une Europe politique. Suite à cet échec, une conférence se tint à Messines en 1955. C’est de cette conférence qu’est née la construction de la Communauté économique européenne. Autrement dit, on renonçait définitivement à une Europe politique pour construire une entité purement économique qui aboutit au Traité de Rome de 1957 instituant la CEE qu’on appela aussi « Marché commun ».

 

 

Une polémique vient de naître à ce sujet. L’historienne française marxiste léniniste Annie Lacroix-Riz, dans une réponse à la pétition de vingt intellectuels demandant la révision des traités européens et le rétablissement de la souveraineté, critique la soi-disant erreur historique faite par les signataires au sujet de la conférence de Messines qui se serait faite sous l’injonction de Washington. (Voir plus loin).

 

 

Comme toujours, il y a une part de vrai et une part de faux. Les principaux promoteurs de la construction européenne à l’époque comme Jean Monnet et Paul-Henri Spaak étaient ouvertement atlantistes et en concevaient pas une construction européenne sans une alliance profonde avec les Etats-Unis. Mais, Mme Lacroix-Riz n’apporte aucune preuve de son affirmation relative à une injonction de Washington. Et c’est là le drame de la critique dite de « gauche de la gauche ». Elle part de prémices valables mais, par son dogmatisme, est dans l’incapacité de les étayer.

 

 

 

Robert Schuman et Paul-Henri Spaak, deux fondateurs de la Communauté européenne

Robert Schuman et Paul-Henri Spaak, deux fondateurs de la Communauté européenne

 

 

 

Une Europe atlantiste

 

 

À ce sujet d’ailleurs, il y a un lien évident entre l’OTAN qui a été fondée en 1949 et la CEE issue du Traité de Rome de 1957. Par conséquent les institutions européennes et les intérêts stratégiques des Etats-Unis sont en harmonie. Ainsi, l’Autriche n’a pu adhérer à la CEE avant 1991 parce qu’elle était « neutre ».

 

 

Certes, la peur de l’hégémonisme soviétique et de mouvements révolutionnaires en Europe occidentale ont mené des responsables politiques européens à demander – sinon supplier – la protection des forces armées américaines. Le fameux et honteux discours de « la peur » que Paul-Henri Spaak prononça à l’ONU le 28 septembre 1948, en est un exemple. Prenant prétexte de la conquête des pays Baltes et d’une partie de la Finlande par l’URSS et de sa domination sur l’Europe orientale et centrale, Spaak dénonce une volonté agressive de la part des Soviétiques. C’était oublier les accords de Yalta et de Potsdam, certes honteux, mais qui ne sont pas le fait de la seule Union Soviétique.

 

 

C’était au lieu de construire une alliance, faire allégeance aux Etats-Unis. Or, si on lit l’histoire depuis la fin de la Seconde guerre mondiale, jamais l’URSS n’a tenté d’étendre sa zone d’influence au-delà de ce qu’on a appelé le rideau de fer. Même la neutralité de la Yougoslavie malgré les violentes campagnes hostiles des communistes soviétiques à l’égard du neutralisme de Tito n’a provoqué la moindre ébauche d’une aventure militaire.

 

 

Les relations dites « Est Ouest » ont plutôt été dominées par la course aux armements entamées par les Etats-Unis avec comme moment paroxystique la crise de Cuba qui s’est terminée par la chute de Khrouchtchev et une radicalisation de la nomenklatura soviétique. Cette course aux armements a ruiné l’Union Soviétique – c’était sans doute son objectif au point qu’exsangue, le dernier dirigeant de l’URSS, Mikhaïl Gorbatchev a dû tout céder aux Occidentaux à la conférence de Lancaster et laisser démanteler cet ancien « empire » par son successeur, Boris Eltsine.

 

 

Après la chute de l’URSS en 1991, il y eut des velléités de construire une Europe de la défense, mais la plupart des dirigeants européens et particulièrement ceux de l’Europe de l’Est préférèrent rester ou entrer dans le giron de l’OTAN. Ainsi, l’Union européenne ne peut avoir une politique étrangère propre tout en se maintenant dans la logique absurde de la guerre froide à l’égard de la Russie entretenue par les néoconservateurs US. Tout cela lui coûte très cher et n’est pas étranger à la vague terroriste dont plusieurs villes européennes sont victimes.

 

 

D’autre part, la politique agressive de ces néoconservateurs qui ont de puissants relais en Europe est une sérieuse menace pour la paix mondiale. Mais cela n’a guère l’air d’inquiéter les dirigeants européens.

 

 

Un autre aspect est la dérive progressive de l’Union européenne vers l’ultralibéralisme. Certes, dès le départ, c’est-à-dire dès la création de la CEE, des hommes lucides comme Pierre Mendès-France ont attiré l’attention sur la constitution d’une entité supranationale par trop libérale.

 

 

Le plus grand déni de démocratie depuis le fascisme

 

 

Pierre Mendès-France, en 1957, suite à l’adoption du Traité de Rome, avait vu le danger.

 

 

 

Pierre Mendès-France avait vu juste au sujet de la construction européenne.

Pierre Mendès-France avait vu juste au sujet de la construction européenne.

 

 

 

« Le projet de marché commun tel qu’il nous est présenté est basé sur le libéralisme classique du XXème siècle selon lequel la concurrence pure et simple règle tous les problèmes. L’abdication d’une démocratie peut prendre deux formes, soit elle recourt à une dictature interne par la remise de tous les pouvoirs à un homme providentiel, soit à la délégation de ses pouvoirs à une autorité extérieure, laquelle au nom de la technique exercera en réalité la puissance politique, car au nom d’une saine économie on en vient aisément à dicter une politique monétaire, budgétaire, sociale, finalement une politique au sens le plus large du mot, nationale et internationale. »

 

 

Bien plus tard, Yanis Varoufakis a dit dans une interview à « l’Obs » du 13 août 2015, quelques semaines après sa démission de ministre des Finances :

 

 

« Pour la Grèce, il n’aura servi à rien. Il n’a pas aidé le gouvernement. Il n’a pas non plus aidé le peuple qui a voté "Non". Le peuple a été abandonné et trahi. Et pourtant, à cette occasion, les peuples européens ont vu qu’il pouvait y avoir des citoyens fiers qui refusaient les chantages et ne se faisaient pas manipuler par leurs médias. Les Grecs ont montré l’exemple aux autres peuples européens. Mais le leadership politique grec, moi y compris, n’a pas su capter cette résistance populaire et la transformer en une force pour mettre fin à l’autoritarisme et l’absurdité du système. »

 

 

Varoufakis n’a fait que constater ce que Mendès avait prévu près d’un demi-siècle auparavant.

 

 

 

Yanis Varoufakis a fait le même constat que Pierre Mendès-France... près de soixantes années après !

Yanis Varoufakis a fait le même constat que Pierre Mendès-France... près de soixantes années après !

 

 

 

Depuis l’Acte Unique mis en application en 1992, depuis le traité de Maastricht adopté cette même année 1992 et depuis le Pacte de stabilité et le fameux TSCG (traité de cohérence budgétaire), ce ne sont plus des accords de transferts de souveraineté d’Etats vers les institutions européennes, mais l’imposition aux Etats de l’Eurozone d’une seule politique économique et financière qu’il leur est interdit de changer.

 

 

C’est le plus grand déni de démocratie depuis le fascisme.

 

 

D’autre part, et c’est un apparent paradoxe, dans tous ces traités, il est interdit de procéder à une harmonisation sociale et fiscale au sein des pays de l’Eurozone. Donc, au nom de l’orthodoxie et pour le plus grand intérêt des entreprises transnationales, on construit une Europe « à la carte » : une Europe financière, mais pas question d’une Europe sociale et d’une fiscalité commune.

 

 

Vers un lent effondrement ?

 

 

Quand on mesure les conséquences de cette politique qui a été mise en œuvre depuis une décennie qui a abouti à la destruction de la Grèce, à l’appauvrissement de l’Italie, de l’Espagne et du Portugal, à la désindustrialisation et à un accroissement catastrophique du chômage dans toute l’Europe. Rappelons ce qu’écrit Larrouturou et que nous avons publié précédemment :

 

 

« Lorsque l’on mesure la gravité des crises que nous avons laissé pourrir depuis quarante ans ; lorsque l’on voit la défiance et le chacun-pour-soi qui montent partout, en France comme dans les pays voisins ; lorsque l’on connaît le poids des lobbies et que l’on constate à quel point notre classe politique est verrouillée, incapable de renouveler ses idées ou ses acteurs ; lorsque l’on voit que l’Europe est à deux doigts du chaos et que le FMI nous annonce que, à n’importe quel moment, peut éclater une nouvelle crise – pire que 2008 –, il n’est pas difficile d’envisager les scénarios d’un lent effondrement conduisant un jour au pire. »

 

 

Alors, évidemment, le premier accusé, c’est l’Europe et on peut le comprendre. L’image donnée par les institutions européennes et ses dirigeants est exécrable. D’autre part, en période de crise et surtout d’inquiétude, grande est la tentation du repli sur soi, c’est-à-dire sur l’Etat nation d’antan.

 

 

C’est logique, mais il ne faut pas pour autant rejeter l’idée européenne.

 

 

Et on accuse l’idée d’une union européenne d’en être la cause. Ce genre d’assertion ne sert que les eurosceptiques et l’extrême-droite. Certains croient qu’il faut en revenir aux Etats nations. D’autres, plus réfléchis, pensent qu’on doit repartir de l’Etat nation pour construire une autre Europe qui serait une association d’Etats-nations, autrement dit une Europe confédérale, car c’est le fédéralisme qui est accusé de tous les maux.

 

 

Ils considèrent en effet que par le fédéralisme, l’Union européenne décide souverainement contre les peuples. Ce qui est exact, mais cette critique est infondée parce que justement il n’y a pas de fédéralisme.

 

 

L’organisation bicéphale – un Conseil et une Commission – établi dès le début a engendré un système hybride qui est tout sauf fédéral.

 

 

Ainsi, sur le plan politique, seul le Conseil décide. Le Conseil, c’est la somme des gouvernements des Etats-membres. C’est ce qu’on appelle l’intergouvernementalité, c’est-à-dire un accord entre les 28 gouvernements de l’UE – maintenant 27 – qui est élaboré sur la base d’un rapport de forces dans lequel le gouvernement de l’Etat membre le plus puissant impose ses vues. Ainsi, on est arrivé avec l’Euro à un processus de décision similaire qui en plus n’est pas prévu dans les traités : l’Eurogroupe qui est composé des ministres des Finances de la zone Euro et qui décide sans aucun contrôle ni contrepouvoir sous la pression du plus fort, c’est-à-dire l’Allemagne.

 

 

Les dégâts du système intergouvernemental

 

 

« En Allemagne, les gains de productivité et l’excellence technique ont induit une baisse du coût réel des exportations, qui ne risquait plus d’être effacée par une réévaluation de la monnaie. Dans le même temps, chez ses partenaires européens, privés de monnaies nationales qu’ils auraient pu dévaluer, un pouvoir d’achat stable et des crédits aisément accessibles ont provoqué une hausse de la demande de biens manufacturés allemands. Simultanément, la République fédérale maintenait de bas niveaux de salaire, alors d’autres pays laissaient les rémunérations et le coût unitaire du travail augmenter. Le flux des produits allemands exportés vers ses partenaires européens supposait nécessairement un flux de prêts vers les pays importateurs, soit directement au profit des Etats avec l’achat de matériel militaire et d’infrastructures, comme en Grèce, soit indirectement par la voie de crédits privés destinés à la construction de logements et de bâtiments commerciaux, comme en Espagne et en Irlande. Le déséquilibre dans les échanges commerciaux se traduisait par une accumulation de dettes, le cas grec n’étant que le plus extrême. »

 

 

 

James K Galbraith s'est occupé concrètement du redressement financier de la Grèce avec Yanis Varoufakis.

James K Galbraith s'est occupé concrètement du redressement financier de la Grèce avec Yanis Varoufakis.

 

 

 

Voilà l’analyse de l’économiste américain James K Galbraith dans son ouvrage « Crise grecque, tragédie européenne » où il dresse l’historique de la crise grecque de 2014-2015 dont il fut un témoin et un acteur. Elle démontre les dégâts du système intergouvernemental où c’est le pays le plus puissant, en l’occurrence l’Allemagne, qui a la haute main sur l’économie européenne et qui la met sous sa tutelle.

 

 

Dans un système fédéral, la règle serait d’arriver à l’équilibre en contraignant l’Allemagne à consacrer une partie de son excédent à combler les déficits des autres pays afin d’établir un équilibre de la zone Euro et ainsi de la renforcer dans l’intérêt général et de l’Allemagne en particulier.

 

 

Mais, nous sommes également face à la toute puissance des banques. Il y a six ans, Jacques Julliard disait dans un entretien à « Mediapart » :

 

 

« Les moyens d'action des Etats me sont apparus impuissants face aux banques, devenues seules réelles puissances internationales, faisant ce qu'elles voulaient. Le rapport de force n'était plus celui qu'on avait connu du temps d'une gauche de compromis social, façon capitalisme rhénan. »

 

 

 

Jacques Julliard, chroniqueur à "Marianne", écrivain, est l'analyste de la "Deuxième gauche".

Jacques Julliard, chroniqueur à "Marianne", écrivain, est l'analyste de la "Deuxième gauche".

 

 

 

Il ajoute en pensant à la gauche et au PS français en particulier :

 

 

« Je pense que les chefs socialistes n'ont pas compris. Ils ont cru qu'on pouvait contrôler le libéralisme en lui laissant la bride sur le cou. Et quand ils se sont rendu compte qu'il y avait trop de concessions, il était trop tard. Si j'ai un reproche à me faire, c'est de ne pas avoir suffisamment vu, au moment du référendum européen de 2005, qu'en se battant pour une constitution, on se battait aussi pour ce néo-libéralisme. De ne pas avoir suffisamment vu dans la résistance à l'Europe un sentiment juste de la modification de ce rapport de force, et pas seulement des archaïsmes ou des peurs. »

 

 

Face à de tels défis, comment peut-on croire qu’un retour à la souveraineté nationale pourra nous protéger face à cette offensive de la mondialisation libérale ?

 

 

Une déclaration controversée mais nécessaire

 

 

Une déclaration a été adoptée à Paris juste après le référendum britannique. Elle émane de vint intellectuels français, la plupart de droite et de quelques personnalités de gauche et du centre comme Michel Onfray, Jean-Pierre Chevènement, Jacques Sapir et le Belge Paul Jorion. Elle part d’une analyse juste de la situation :

 

 

« Tout montre que dans la plupart des pays européens, les citoyens n'acceptent plus d'être gouvernés par des instances non élues, fonctionnant en toute opacité. Le vote britannique peut être une chance: il doit être l'occasion de réorienter la construction européenne, en articulant la démocratie qui vit dans les nations avec une démocratie européenne qui reste à construire.

 

 

Nous demandons la réunion d'une conférence européenne sur le modèle de la conférence de Messine de 1955 qui, après l'échec de la Communauté européenne de défense (CED), a permis de remettre la construction européenne sur les rails et a préparé efficacement le traité de Rome. Cette conférence se réunirait à vingt-sept, avec un statut spécial d'observateur pour la Grande-Bretagne. »

 

 

(Voir plus haut la polémique au sujet de la conférence de Messines)

 

 

Cette déclaration propose trois points essentiels de réforme pour arriver à une construction européenne plus démocratique et plus efficace.

 

 

« D'abord rendre à la souveraineté populaire et à la démocratie leurs droits dans une Europe confédérale qui serait faite de l'entente et de la coopération entre les nations: cela suppose une réorganisation profonde des compétences et, le cas échéant, du mode de désignation des institutions européennes (Conseil, Commission, Parlement, Cour de justice, BCE). Il faudrait notamment outiller le Conseil européen où vit la légitimité démocratique en le dotant des services capables de préparer et exécuter ses décisions. De même le Parlement européen devrait procéder des Parlements nationaux pour que les compétences déléguées puissent être démocratiquement contrôlées.

 

 

Ensuite, rendre à l'économie européenne les clés de la prospérité en revoyant profondément les règles actuelles en matière de politique économique et monétaire. Le paradigme néolibéral - la croyance en l'efficience des marchés - ne peut se substituer à la définition de politiques industrielles et d'un cadrage social. Le modèle mercantiliste allemand (excédent extérieur approchant les 10 % du PIB) est intransposable aux autres pays et notamment à ceux de l'Europe du Sud. Il faut redéfinir un modèle européen de développement acceptable pour tous les Européens.

 

 

Enfin, il faut donner à l'Europe la capacité stratégique qui lui a toujours fait défaut depuis l'origine. Nous nous rapprocherions ainsi de l'«Europe européenne» du général de Gaulle: il faudra pour cela renouer un dialogue avec la Russie, pays européen indispensable pour l'établissement d'une sécurité dont toutes nos nations ont besoin et définir des politiques ambitieuses et cohérentes de co-développement vis-à-vis de l'Afrique et au Moyen-Orient. »

 

 

Cette déclaration comporte de nombreux points positifs. Néanmoins, elle conçoit la construction européenne sur le modèle confédéral. Or, c’est justement celui dans lequel on vit actuellement. Je persiste à penser que le modèle le plus efficace et qui garantit la souveraineté populaire et la démocratie serait un Etat fédéral européen.

 

 

Etat fédéral européen au lieu d’Europe fédérale

 

 

Néanmoins, il faut lever une ambigüité : l’expression « Europe fédérale » prête à confusion. En effet, le délitement des Etats-nations dans une entité appelée ainsi signifie la disparition de la puissance et des services publics au profit d’un pouvoir sans assise populaire, dominé par les intérêts des entreprises transnationales et sans contrôle. Il faut lui substituer le concept d’Etat fédéral européen.

 

 

Pourquoi faire dépendre le Parlement européen des Parlements nationaux ? Non, le Parlement européen doit être doté de réels pouvoirs avec un seul mode da scrutins et non 27, la responsabilité des députés, de pouvoirs de contrôle et de censure, un pouvoir d’initiative législative, et la nomination et la sanction du gouvernement européen.

 

 

Un gouvernement européen impliquerait la suppression du Conseil et de la Commission. Le Président de ce gouvernement pourrait être élu soit au suffrage universel dans toute l’Europe, soit par le Parlement.

 

 

Enfin, si on veut un Etat fédéral européen, il faut mettre sur pied des services publics européens, des règles sociales communes comme, par exemple, un SMIC européen, les mêmes droits pour les travailleurs, etc, une harmonisation fiscale notamment pour la TVA et la taxe sur les transactions financières. Tout cela n’est pas exhaustif, mais pourrait permettre d’enfin faire avancer le schmilblick.

 

 

L’Europe, oui, mais une Europe qui accorde les droits fondamentaux à ses citoyens, une Europe ouverte, une Europe où plus personne ne crève de faim et de maladie par la cupidité des financiers qui, par leur lobbies, ont flétri cette belle idée née de la Résistance.

 

 

 

Pierre Verhas

 

 

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2 juillet 2016 6 02 /07 /juillet /2016 19:35

 

 

 

Qui a voté « Leave » en Grande Bretagne ? Ce sont les principales victimes de la crise et des mesures de destruction de l’Etat providence britannique en vigueur depuis Margaret Thatcher en 1980. Ces gens habitent les régions fragilisées par les politiques d’austérité de la même Thatcher et de ses successeurs Taylor, Blair, Brown, Cameron.

 

 

 

 

 

David Cameron : le grand perdant du Brexit

David Cameron : le grand perdant du Brexit

 

 

Le choc du peuple face aux « élites »

 

 

Les bataillons du « Leave » se recrutent parmi les ouvriers, les chômeurs, les retraités, les moins diplômés, bref, chez ceux qui ont le plus besoin du Welfare state.

 

Les moins diplômés – ceux pour lesquels le sinistre Alain Minc, drapé de sa suffisance, affiche le plus total mépris en osant déclarer : « Ce référendum n’est pas la victoire du peuple sur les élites, mais des gens peu formés sur les gens éduqués. » - sont désarmés face à la révolution numérique, ne supportent plus cette Union européenne qui les enfonce dans la précarité.

 

 

 

Alain Minc, prototype de l'élite française aussi arrogante qu'inefficace, affiche son mépris du peuple du haut de sa suffisance.

Alain Minc, prototype de l'élite française aussi arrogante qu'inefficace, affiche son mépris du peuple du haut de sa suffisance.

 

 

Les ouvriers sont écrasés par la mondialisation, notamment dans le secteur de la sidérurgie, premières victimes du dumping chinois que Cameron lui-même encourage, contre l’avis de la Commission européenne, dans l’espoir de recevoir trente milliards de livres d’investissements promis par la Chine.

 

 

Les retraités sont précarisés par les fonds de pension et le système de santé qui, par la politique spéculative de la City, sont particulièrement volatils.

 

 

 

 

La carte des votes pour ou contre le Brexit dessine les clivages sociaux et nationaux qui divisent le Royaume "Uni".

La carte des votes pour ou contre le Brexit dessine les clivages sociaux et nationaux qui divisent le Royaume "Uni".

 

 

 

C’est aussi la sanction de l’establishment qui va de la classe politique, en passant par la presse et par les médias et même les syndicats qui se montrent systématiquement et dogmatiquement pro-européen. Cet establishment se montre incapable de répondre aux défis et aux menaces qui pèsent sur l’avenir de la société européenne. Dans un petit livre qui vient de paraître – 2017 : le chaos ou le sursaut ?, Fayard 2016 – l’économiste Pierre Larrouturou, fondateur avec feu Stéphane Hessel du Collectif Roosevelt et de Nouvelle donne, ami de feu Michel Rocard décédé aujourd’hui, écrit :

 

 

« Lorsque l’on mesure la gravité des crises que nous avons laissé pourrir depuis quarante ans ; lorsque l’on voit la défiance et le chacun-pour-soi qui montent partout, en France comme dans les pays voisins ; lorsque l’on connaît le poids des lobbies et que l’on constate à quel point notre classe politique est verrouillée, incapable de renouveler ses idées ou ses acteurs ; lorsque l’on voit que l’Europe est à deux doigts du chaos et que le FMI nous annonce que, à n’importe quel moment, peut éclater une nouvelle crise – pire que 2008 –, il n’est pas difficile d’envisager les scénarios d’un lent effondrement conduisant un jour au pire. »

 

 

 

Michel Rocard décédé ce 2 juillet 2016 et Pierre Larrouturou étaient très proches.

Michel Rocard décédé ce 2 juillet 2016 et Pierre Larrouturou étaient très proches.

 

 

 

On a voulu expliquer le « Brexit » par un réflexe raciste. Il y a incontestablement une part de vrai, mais, comme l’explique l’analyste britannique Nathanaël Uhl, la faute n’en incombe pas qu’aux seuls promoteurs de « Leave » :

 

 

« Le rejet de l’immigration a joué un rôle dans le Brexit. A observer la recrudescence des attaques xénophobes qui ont suivi l’annonce des résultats du référendum, on ne peut pas le nier. Chacun pouvait déjà s’en rendre compte lorsque le parti europhobe et « un brin » xénophobe UKIP (United Kingdom Independance Party) est devenu le premier parti du pays lors des élections européennes de 2014. Suite à cela, plutôt que de défendre une vision ouverte de l’immigration, les conservateurs ont commencé à évoquer les mouvements migratoires comme un problème, générateur de distorsion dans la répartition des richesses mais aussi de criminalité en hausse… Et le Labour a fini par embrayer le pas en inscrivant le contrôle de l’immigration dans son programme en vue des élections générales de mai 2015. Mais qualifier le vote en faveur du Brexit de xénophobe ou anti-immigrés me semble refléter le mépris de nos élites pour le peuple. »

 

 

Ainsi, les grands partis jouent la carte xénophobe en espérant ainsi récupérer les voix susceptibles de gonfler les votes des partis dits populistes. Cet odieux jeu d’apprentis sorciers ne leur a guère réussi, tout comme celui de la droite française avec le Front national !

 

 

Il y a un autre paradoxe au référendum sur le « Brexit » : les électeurs du « Leave » sont issus, comme nous venons de le voir, des classes populaires, alors que les têtes d’affiche de la campagne du « Leave » sont des conservateurs thatchériens qui reprochent à Bruxelles d’avoir des réglementations trop contraignantes en matière de droits sociaux et du travail ! Le cas de Nigel Farage, le leader de l’UKIP, est exemplaire : c’est un homme de droite dure prônant les thèses les plus ultralibérales.

 

 

 

Nigel Farage l'ultralibéral droitier savoure sa victoire... Ce qui ne l'empêche pas de rester député européen !

Nigel Farage l'ultralibéral droitier savoure sa victoire... Ce qui ne l'empêche pas de rester député européen !

 

 

 

En clair, les partis traditionnels militant pour le « Remain » reprennent à leur compte les arguments de rejet de l’Autre des extrémistes ! Mais le peuple, c’est connu, est un ramassis de vilains racistes… Ce ne sont pas de pareils raisonnements qui permettront d’en sortir. Ce n’est pas en jouant la Marie-Antoinette qui lorsque le peuple lui réclamait du pain, répondait avec mépris : « Donnez-leur de la brioche ! ».

 

 

De toute façon, tout le monde le reconnaît, le « Brexit » ne se fera pas tout seul. On n’efface pas ainsi 43 ans d’association. Des centaines d’accords commerciaux, de contrats divers, de réglementations devront être renégociés de part et d’autre.

 

 

D’ailleurs, ledit « Brexit » n’a pas lieu jusqu’à présent. Les seuls événements connus suite à ce fameux « Brexit » sont l’assassinat de la députée travailliste Jo Cox, le résultat d’un référendum consultatif et la démission au 2 septembre prochain du Premier ministre conservateur David Cameron et le refus de Boris Johnson de lui succéder.

 

 

La procédure de sortie de la Grand Bretagne prévue à l’article 50 du TFUE (le Traité de Fonctionnement de l’Union Européenne) n’a pas encore été lancée, donc, jusqu’à présent, il n’y a pas de « Brexit » et peut-être n’y aura-t-il pas non plus de perspectives de « Brexit »…

 

 

Quant à la volonté populaire, elle ne compte guère pour autant qu’elle n’ait jamais compté !

 

 

Les réactions ne manquent cependant pas en Europe continentale. Il y a manifestement un vent de panique au sein des « élites » européennes qui se montrent incapables de répondre à ce nouvel élément qu’elles n’attendaient manifestement pas. Pourtant, les sondages pré-référendum donnaient le « leave » et le « remain » au coude à coude… Même les promoteurs britanniques du « Brexit » ont été surpris par leur victoire !

 

 

Le choc de l’Europe des régions

 

 

L’événement le plus inattendu est la réaction de l’Ecosse, de l’Irlande du Nord et de Gibraltar qui ont voté massivement pour le « Remain ». Ils réclament de rester dans l’Union européenne quitte à se séparer de l’Angleterre.

 

 

 

Jean-Claude Juncker, président de la Commission européenne, reçoit avec chaleur Nicola Sturgeon, Première ministre d'Ecosse. Un geste suicidaire ?

Jean-Claude Juncker, président de la Commission européenne, reçoit avec chaleur Nicola Sturgeon, Première ministre d'Ecosse. Un geste suicidaire ?

 

 

 

La Première ministre écossaise, et leader des nationalistes de gauche écossais du Scottish National Party, a clairement indiqué que sa priorité est de sécuriser les liens entre l’Écosse et l’Union européenne. Nathanaël Uhl explique :

 

 

« Elle l’a rappelé devant le parlement écossais mardi 28 juin au matin dans une déclaration solennelle. Nicola Sturgeon fait actuellement le forcing, tout comme le maire de Londres, le travailliste Sadiq Khan, et le ministre en chef de Gibraltar, pour être présente à la table des négociations, quand le futur premier ministre se décidera à activer l’article 50 du Traité de Lisbonne, qui ouvre la voie aux négociations en vue du départ. Elle estime, au vu du précédent du Groenland et des îles Feroë (qui ont obtenu de ne pas être intégrées à l’Union européenne après le « oui » des Danois lors de leur référendum), que l’Écosse n’est pas forcément liée par le Brexit britannique. Ce mercredi 29 juin, la première ministre écossaise se rendait à Bruxelles pour discuter directement avec les membres de la Commission européenne et le président du Parlement européen, dans ce sens.

 

 

Lors de sa déclaration devant le Parlement, Nicola Sturgeon a clairement exprimé que, oui, l’idée d’un deuxième référendum sur l’indépendance se situe dans la perspective du maintien de l’Écosse dans l’Union européenne. »

 

 

Le président de la Commission, Jean-Claude Juncker l’a reçu en grandes pompes. C’est le geste qu’il ne fallait certainement pas faire maintenant !

 

 

À quel jeu joue l’ancien Premier luxembourgeois et ancien Président de l’Eurogroupe ? La tradition des institutions européennes a toujours été de ne pas reconnaître les régions et de n’avoir que les Etats membres comme interlocuteurs. C’est un changement notable qui peut avoir de sérieuses conséquences. Certains hauts dirigeants de l’UE en viendraient-ils à envisager l’Europe des régions ?

 

 

Les dirigeants de l’Union européenne tiendraient-ils pour acquises l’indépendance de l’Ecosse et la réunification irlandaise ? Est-ce une forme de « vengeance » à l’égard de ces Anglais qui ont claqué dans les doigts des dirigeants européens ? Si les scénarios indépendantistes peuvent être considérés comme probables, en contribuant à accélérer ce mouvement de délitement du Royaume Uni, c’est jouer aux apprentis sorciers, car cela ravivera sans conteste les volontés d’indépendance de régions comme la Catalogne, la Flandre, la Corse. Cela pourrait aussi ranimer les conflits frontaliers entre les Etats membres issus de la chute de l’Empire austro-hongrois et les litiges non encore résolus en ex-Yougoslavie.

 

 

On est loin du Barroso qui, après le référendum sur les indépendances de la Catalogne et de l’Ecosse, avait déclaré qu’en prenant leur indépendance, ces régions s’excluaient d’elles-mêmes de l’Union européenne ! De plus, des changements frontaliers ne sont pas non plus acceptés par les traités européens.

 

 

Enfin, que deviendrait l’Union européenne dans de pareils scénarios que d’aucuns qualifieront de trop alarmistes, mais qui sont tout à fait plausibles ? Une construction européenne serait-elle possible en de telles circonstances ?

 

 

Et puis, on verrait deux ou trois Etats-membres dont certainement l’Allemagne et la Pologne garder leur unité et donc être dominant par rapport aux micro-états nés des indépendances régionales. Le scénario grec où l’on a vu l’Allemagne mener le jeu grâce à l’Euro qu’elle contrôle pourrait devenir courant : la première puissance et industrielle du continent mènerait le jeu sans aucune opposition possible.

 

 

Une division de l’Union européenne

 

 

Le « Brexit » provoquerait aussi une division de l’Union européenne. En effet, plusieurs pays n’ont aucun intérêt à voir le Royaume Uni prendre le large. Ces pays sont ceux qui ont de puissants liens commerciaux avec la Grande Bretagne comme l’Irlande, le Danemark, les Pays-Bas, la Suède, ainsi que plusieurs pays d’Europe centrale. On évoque même l’idée d’un référendum prônant le « leave » aux Pays-Bas. Les Bataves regarderaient-ils aussi vers le grand large ?

 

 

Cependant, l’Allemagne suivie de la France et de l’Italie souhaite que l’on enclenche le plus rapidement possible la procédure de l’article 50. On va même plus loin : les « brexiters » comme l’ineffable Boris Johnson souhaitaient que le Royaume Uni reste dans le marché unique. C’est un niet catégorique des dirigeants européens – c’est-à-dire d’Angela Merkel. L’accès au marché intérieur européen implique le respect des règles communautaires, impliquant ainsi de se soumettre à la Cour de Justice européenne pour le règlement des litiges et de contribuer au budget communautaire comme c’est le cas aujourd’hui. Autrement dit, Londres aurait un statut équivalent à celui de la Norvège, de l’Islande et du… Lichtenstein qui n’ont aucun droit de se prononcer sur les règles européennes !

 

 

C’est la punition du « mauvais élève » en quelque sorte ! Est-ce la meilleure réplique ? On peut en douter… Et il est certain que les Britanniques n’accepteront pas cette « solution ».

 

 

Le Belge Paul De Grauwe qui est professeur à la London School of Economics n’est pas défavorable au Brexit et il le dit : « … je pense qu’il vaut mieux que le Royaume-Uni sorte de l’UE. On aura moins d’ennuis. Les Britanniques vont continuer à tout bloquer en Europe et encore aller plus loin avec cette nouvelle pression des partisans du Brexit. Qu’on reste de bons amis. La Grande-Bretagne peut être florissante en dehors de l’UE : regardez la Suisse ou la Norvège. »

 

 

 

Le professeur belge Paul De Grauwe est favorable au Brexit.

Le professeur belge Paul De Grauwe est favorable au Brexit.

 

 

 

Il explique en plus : « Si le Brexit l’emporte, la Grande-Bretagne devra trouver des accords économiques avec l’UE. Ce ne sera pas facile et il faudra plusieurs années avant d’aboutir à un accord, qui est souhaitable autant pour la Grande-Bretagne que pour l’UE. Les Britanniques devront aussi accepter une série de règles… qu’ils détestent aujourd’hui. »

 

 

Et ils devraient contribuer. Or, payer sans n’avoir rien à dire, ce n’est pas tout à fait conforme à l’esprit British !

 

 

Le choc de la fracture sociale

 

 

Il y en a qui se font des illusions ! Dans l’hebdomadaire belge « le Vif » du 1er juillet, un haut fonctionnaire du SPF Emploi déclare :

 

 

« Depuis que je travaille sur les matières sociales, ce sont les Britanniques qui ont toujours freiné". Et il cite la directive européenne sur les règles minimales concernant le temps de travail, dont Londres a obtenu une série de dérogations. Autre exemple récent : les Britanniques ont refusé que l'Union européenne émette une déclaration pointant les discriminations affectant les hôtesses de l'air de Qatar Airways. "Quand Londres disait non, on adaptait tout en fonction de leurs desiderata. Ce sont eux qui ont exigé qu'au début de chaque déclaration de l'Union européenne, on ajoute ''et ses Etats membres'' parce qu'ils refusaient de considérer l'UE comme une entité au-dessus des gouvernements". Le Brexit va-t-il changer la donne ? "L'Europe sociale ne va pas redémarrer d'un coup, tempère le fonctionnaire. Nous vivons dans un système ultralibéral, que la majorité au pouvoir en Belgique ne cherche pas à combattre." Pas plus que les pays d'Europe centrale et orientale, "dont les élites ont été formées à Londres", et qui pourraient prendre le relais des positions britanniques de l'autre côté du continent. »

 

 

Donc, c’est clair, le Brexit ne changera rien. L’ultralibéralisme a de beaux jours devant lui dans une Union européenne à 27. D’ailleurs, la « loi travail » en France, le projet Peeters en Belgique et le « Job Act » italien s’inscrivent dans cette logique du démantèlement des droits sociaux prônée depuis longtemps par la Commission européenne.

 

 

Vers un nouveau modèle européen ?

 

 

Le Royaume Uni avait réussi à imposer le libre échange à l’Union européenne. Jean Quatremer qui, reconnaissons-le, en dépit de son européisme échevelé, connaît à fond ses dossiers, écrit :

 

 

« Sans le Royaume-Uni, l’Union ne serait pas ce continent libre-échangiste qu’elle est devenu au fil des ans : la France, et dans une moindre mesure l’Allemagne, y aurait veillé. Londres a trouvé dans la Commission, mais aussi dans les pays nordiques et ceux de l’Est européen, de fidèles alliés afin de défendre l’ouverture des frontières européennes la plus large possible.

 

 

De ce point de vue, on peut dire qu’il a réussi à faire adhérer l’Union à l’Association européenne de libre-échange, cette organisation que Londres a initiée en 1960 pour faire place au trop protectionniste marché commun (avant de le rejoindre en 1973). Si le Royaume-Uni partait, nul doute que le libre-échangisme érigé en alpha et oméga de l’action européenne en prendrait un sacré coup, comme le montre la contestation de plus en plus grande qu’il suscite sur le continent.

 

 

De même, le Royaume-Uni a été le plus fervent défenseur de l’élargissement aux pays de l’Est : sans lui, il n’aurait sans doute pas eu lieu en 2004 et les adhésions se seraient faites au compte-gouttes. Ce n’est pas un hasard si tous les pays des Balkans qui veulent rejoindre l’Union, mais aussi la Turquie, sont en faveur de son maintien dans l’UE. Bref, sans Londres et son amour du grand large, l’Europe prendrait le risque de se refermer sur elle-même. »

 

 

Se refermer sur elle-même ?

 

 

L’élargissement à marche forcée imposé par Londres et par Washington a affaibli l’Union européenne aussi bien sur le plan politique qu’économique et l’a enfermée dans une nasse. Le seul bénéficiaire en a été l’Allemagne. Il a eu comme conséquences un dumping social majeur et n’a guère contribué au développement de l’Europe centrale qui se trouve totalement dépendante de Berlin sur le plan économique et de Londres et de Washington via l’OTAN sur les questions géopolitiques.

 

 

Par conséquent, il va certainement y avoir de sérieuses pressions de la part des pays de l’Est européen pour maintenir un lien privilégié entre l’UE et la Grande Bretagne.

 

 

Une autre vision de la construction européenne est indispensable. Il est désormais impossible de continuer comme avant, « Brexit » ou non. Mais, on ne peut plus rien demander à cette élite repliée sur elle-même, faisant fi des aspirations populaires et totalement dépendante des lobbies et autres intérêts financiers qui ne cherchent qu’à profiter d’un espace européen dérégulé qui transforme le vieux continent en un désert économique, social, culturel et éthique. Il y a autre chose à faire !

 

 

Vers la souveraineté partagée ?

 

 

Nous terminerons par l’analyse de l’économiste français Pierre Sarton du Jonchay proche de Paul Jorion et qui prône un nouveau souverainisme. Voici :

 

 

« Le modèle commun au deux empires britanniques et unioniste européen est celui du gouvernement par les nombres et du pilotage supranational des consciences individuelles par des administrations financières. De fait et au-delà de toute théorisation par la religion féroce du néo-libéralisme, l’unité européenne s’est construite au moins depuis 1972 (date d’entrée de la GB dans la CEE) par les intérêts financiers privés gérés de la City et juridicisés par la coopération entre les juristes anglo-saxons et les fonctionnaires de Bruxelles, Francfort et Paris. « Public » à Londres comme à Bruxelles signifie aujourd’hui que le prix de la propriété privée est publié sur un marché nominalement ouvert, nominalement accessible à tous. Dans l’espace européen de la religion féroce, « public » ne peut plus signifier : conforme à l’intérêt général des sociétés humaines quel que soit le capital financier détenu par les individus composant les sociétés.

 

 

Autrement dit, l’Europe est monétariste, matérialiste libérale, des deux cotés de la Manche. La délibération des réalités productibles derrières les actifs financiers cotés sur les marchés contre monnaie est le monopole d’une oligarchie initiée. S’il existe une réalité autonome des cerveaux et des intérêts financiers, elle ne peut plus et ne doit pas contenir de politique. L’utilité de ce qui est produit ou doit être produit n’est pas objectivement discutable, ni délibérable entre tous les citoyens. C’est donc à la représentation libérale du monde et aux réalités européennes qu’elle induit, que les sujets de sa gracieuse majesté ont dit « non ». 374 ans après « the English civil war » qui fonda la monarchie parlementaire, les peuples britanniques font leur 1792 : ils s’invitent dans la politique en refusant des institutions, en l’occurrence européennes, où ils ne sont pas explicitement représentés et défendus.

 

 

Le problème que la religion libérale féroce s’évertue à escamoter est posé par la révolte légaliste des peuples britanniques : quelles sont les finalités humainement acceptables de l’ordre économique britannique, européen et mondial ? Question subsidiaire dérivée : quelle organisation politique britannique, européenne et mondiale permet le gouvernement de l’économie humaine au bénéfice de tous ? Pour se donner la possibilité de trouver des réponses à ces questions, il faut impérativement sortir du cadre néo-platonicien libéral féroce et revenir à l’étymologie de la souveraineté, de la nation et de l’État. »

 

 

Le souverainisme tant décrié revient en force depuis le « Brexit ». Un colloque du « Comité Orwell » consacré à la « Souveraineté et à la Mondialisation » s’est déroulé à Paris le 18 juin 2016. Il a débouché sur une déclaration appelant au rétablissement de la souveraineté, de la prospérité et de l’indépendance stratégique en Europe. Cette déclaration est signée par vingt intellectuels, la plupart de droite comme Natacha Polony, mais aussi quelques-uns se réclamant de la gauche ou du centre comme Jean-Pierre Chevènement, Michel Onfray, Paul Jorion et Jacques Sapir.

 

 

Je pense que c’est une grave erreur d’en revenir au souverainisme et à l’Etat nation. La souveraineté est certes essentielles pour rétablir la démocratie, c’est-à-dire redonner la parole au peuple, mais dans le monde actuel, elle ne peut qu’être partagée. C’est un point essentiel sur lequel il convient de revenir.

 

 

 

Pierre Verhas

 

 

 

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25 juin 2016 6 25 /06 /juin /2016 14:47

 

 

Il y a quelques semaines, le quotidien britannique The Guardian demandait à quelques auteurs d’écrire une lettre personnelle à … la Grande-Bretagne (Chère Grande-Bretagne,…) expliquant pourquoi nous souhaitons qu’”elle” reste au sein de d’UE. Voici deux de ces lettres, écrites par deux des initiateurs de DiEM25: l’écrivain et sociologue slovène Slavoj Žižek et l’économiste et ancien ministre grec des Finances Yanis Varoufakis.

 

 

Ces deux lettres donnent un autre point de vue sur la question du Brexit et se démarquent de l’hystérie collective qui a envahi la classe politique à la suite de l’annonce (provisoire) du Brexit.

 

 

Pourquoi provisoire ? Parce qu’il est probable qu’un nouveau référendum soit organisé en Grande Bretagne suite à une pétition lancée le jour même de l’annonce des résultats et qui a recueilli plus d’un million de signatures jusqu’à présent. C’est une vieille habitude au sein de l’Union européenne : lorsque les résultats d’un référendum ne plaisent pas, on recommence. Cela s’est déjà produit au Danemark et en Irlande.

 

 

En l’occurrence, ce ne serait pas une mauvaise chose, car le Brexit pourrait entraîner de graves conséquences pour le Royaume Uni lui-même qui verrait s’envoler sa très chère unité par la revendication de l’indépendance de l’Ecosse et celle de la réunification irlandaise par Belfast qui souhaitent tous deux demeurer au sein de l’Union européenne. Si ces volontés sont légitimes, leur concrétisation dans les circonstances actuelles ne pourraient qu’être néfastes.

 

 

Cela dit, que les dirigeants de l’Union prennent garde : ils ne réussiront pas toujours à museler les peuples.

 

 

 

Pierre Verhas

 

 

 

Yanis Varoufakis et Slavoj Žižek.

Yanis Varoufakis et Slavoj Žižek.

 

 

Slavoj Žižek

Slovénie

 

 

Chère Grande-Bretagne,

 

 

Quand, dans les années 1920, on a demandé à Staline quelle était la pire, de la droite ou de la gauche, il répliqua: “ Les deux ! ”  Et ceci est ma première réaction à la question de savoir s’il faut ou non quitter l’UE.

 

 

Envoyer une lettre d’amour au peuple britannique avec le message sentimental: “Restez, s’il-vous plaît!” ne m’intéresse pas. Il n’y a qu’une seule question qui m’intéresse. L’Europe est désormais prise dans un cercle vicieux, oscillant entre deux positions faussement opposées : celle d’un assujettissement au capitalisme mondialisé, et celle d’un assujettissement à un populisme anti-immigrants – l’une de ces politiques a-t-elle une chance de nous sortir de cette danse folle  ?

 

 

Les symboles du capitalisme mondialisé sont des accords commerciaux négociés en secret tels que l’Accord sur le Commerce des Services (ACS, Tisa en anglais) ou le partenariat transatlantique de commerce et d’investissement (PTCI, TTIP en anglais). L’impact social du PTCI est limpide: il s’agit d’une attaque brutale contre la démocratie. Cela apparaît très clairement dans le cas du mécanisme de règlement des différends entre investisseurs et États (en anglais Investor-state dispute settlement, ISDS en abrégé) qui autorise les compagnies à attaquer les gouvernements en justice si leurs politiques sont la cause d’une perte de profit. Dit simplement, cela signifie que des corporations transnationales non-élues peuvent dicter leur conduite aux gouvernements élus démocratiquement.

 

 

Alors comment le Brexit se porterait-il dans ce contexte ?  D’un point de vue de gauche, on peut trouver quelques bonnes raisons pour soutenir le Brexit : un État-nation fort, libéré du contrôle des technocrates de Bruxelles, peut protéger l’État-providence et contrer une politique d’austérité. Par contre ce qui m’inquiète c’est l’arrière-plan idéologique et politique qui sous-tend cette position. De la Grèce à la France, une nouvelle tendance surgit dans ce qui reste de la “gauche radicale”: la redécouverte du nationalisme. Tout à coup, l’universalisme est balayé d’un revers de la main, considéré comme une contre-partie politique et culturelle sans vie d’un capitalisme mondialisé “sans racine”.

 

 

La raison de cela est évidente: la montée du populisme national d’extrême-droite en Europe occidentale, qui est désormais la plus forte parmi les forces politiques prônant la protection des intérêts de la classe ouvrière, et simultanément la plus puissante des forces politiques capables de soulever les passions. Voici le raisonnement sur lequel se base [la nouvelle tendance de la gauche radicale] : pourquoi la gauche devrait-elle laisser le champ des passions nationalistes à la droite radicale, pourquoi ne devrait-elle pas “reprendre la patrie au Front National ?”

 

 

Dans ce populisme de gauche, la logique du “Nous contre Eux” reste intacte. Par contre, ici ”Eux” ne désigne pas de pauvres réfugiés ou immigrants, mais le capital financier, l’État technocratique et bureaucratique. Ce populisme va au-delà du vieil anticapitalisme de la classe ouvrière; il tente de rassembler une constellation de luttes, de l’écologie au féminisme, du droit au travail à l’éducation gratuite et aux soins de santé.

 

 

L’histoire récurrente de la gauche contemporaine est celle d’un leader ou d’un parti élu avec un enthousiasme universel, promettant un “nouveau monde” (Mandela, Lula) – mais un jour ou l’autre, généralement quelques années plus tard, ils se heurtent au dilemme clef: faut-il oser toucher aux mécanismes du capitalisme ou faut-il “jouer le jeu”? Si l’on trouble le mécanisme, on est très vite puni par les perturbations du marché, le chaos économique et tout ce qui s’ensuit. Alors comment pousser plus loin les choses une fois l’euphorie passée ?

 

 

Je reste convaincu que notre seul espoir est d’agir de façon transnationale – c’est seulement ainsi que nous avons une chance de contraindre le capitalisme mondialisé. L’État-nation n’est pas le bon instrument pour faire face à la crise des réfugiés, ou au réchauffement climatique, ou aux autres questions brûlantes. Alors, au lieu de nous opposer aux Eurocrates au nom des intérêts nationaux, essayons de former une gauche pan-européenne. Et c’est grâce à cette marge d’espoir que je suis tenté de dire: votez contre le Brexit, mais faites-le comme le ferait chrétien dévôt qui soutient un pécheur tout en le maudissant secrètement. N’entrez pas en compétition avec la droite populiste, ne leur donnez pas le droit de définir les termes du débat. Le nationalisme socialiste n’est pas la bonne manière de combattre le national socialisme.

 

 

 

Yanis Varoufakis

Grèce

 

Chère Grande-Bretagne,

 

 

L’année dernière, j’ai essayé – et échoué – de convaincre les pontes de l’UE de se comporter humainement envers mon pays qui endure tant et patiemment depuis longtemps. À présent, je vous fais part d’une drôle de requête : restez dans cette même UE – oui, celle-là même qui a écrasé notre Printemps d’Athènes et s’est comportée de manière abominable depuis lors.

 

 

Certains vont déployer une logique de tabloïde pour expliquer ma requête (« Varoufakis veut que l’Angleterre reste pour payer les renflouements de la Grèce »). D’autres m’accuseront d’abandonner le combat pour restaurer la démocratie. Et pourtant je compte sur votre appréciation du paradoxe à la Monty Python pour dépasser cette apparente contradiction.

 

 

La raison pour laquelle je souhaite que vous restiez, c’est que voter pour partir ne vous en «sortira» pas. Plutôt que de vous d’échapper à  l’UE, le Brexit vous gardera arrimés à une Europe plus mauvaise, plus triste et de plus en plus dangereuse pour elle-même, pour vous et, en fait, pour le reste du monde.

 

 

Les maîtres de la City ne permettront jamais à un nouveau gouvernement emmené par Boris Johnson de ne serait-ce que songer à quitter le marché unique de l’UE, en dépit des rêveries de Michael Gove. Ce qui signifie que tous les gadgets vendus dans vos magasins devront respecter les mêmes normes conçues à Bruxelles, que vos règles de protection de l’environnement seront rédigées à Bruxelles, et que la régulation du marché (oui, vous l’avez deviné) sera décidée à Bruxelles.

 

 

Et donc, même après le Brexit, la majorité de vos lois continueront à être écrites dans les mêmes mornes corridors bruxellois,, à ceci près que vous n’aurez plus rien à dire sur leur conception. Votre démocratie toujours aussi tronquée qu’aujourd’hui, vous resterez coincés, bien que moins puissants, dans une Europe dont la fragmentation sera accélérée par le Brexit, tout en y étant moins puissants.

 

 

L’UE est indubitablement bureaucratique, opaque, et pleine de mépris pour le parlementarisme que vous et moi chérissons. Vous pourriez, ainsi, en conclure qu’accélérer sa fragmentation n’est pas une si mauvaise idée. Détrompez-vous ! La désintégration de l’UE fera-t-elle s’élever les démocrates progressistes à travers l’Europe ? Donnera-t-elle du poids à leurs parlements ? Provoquera-t-elle l’avènement des forces de la lumière et de l’espoir ? Encouragera-t-elle une coopération harmonieuse au sein du continent ? C’est peu probable.

 

 

La fragmentation de l’UE divisera le continent en au moins deux parties, la fracture principale se situant le long du Rhin et traversant les Alpes. Au Nord Est régnera la déflation, des millions de travailleurs pauvres allemands, polonais, etc. perdant leurs emplois. Du côté latin, l’inflation sera à l’ordre du jour, ainsi que le chômage. Seuls des monstres politiques arriveront à se hisser hors de cette ligne de faille, répandant partout la misanthropie xénophobe et s’assurant, au travers de dévaluations compétitives, que vous soyez vous aussi entraînés dans la tourmente qui s’en suivra.

 

 

C’est pour cela que je vous supplie de rester dans notre horrible Union Européenne. Les démocrates européens ont besoin de vous. Et vous avez besoin de nous. Ensemble, nous avons une chance de faire revivre la souveraineté démocratique à travers toute l’Europe. Ce ne sera pas facile. Mais cela vaut la peine d’essayer.

 

 

Quand j’étais étudiant, un ami proche qui détestait les fêtes n’en manquait pourtant jamais une seule, juste pour avoir quelque chose dont se plaindre le lendemain. S’il vous plaît, ne faites pas comme lui. S’il vous plaît, restez dans l’UE avec enthousiasme pour notre cause commune : prendre les armes contre un océan de difficultés et, en nous y opposant, y mettre fin.

 

 

Et les Faibles subissent ce qu’ils doivent ?  est publié aux éditions Les Liens qui Libèrent 

 

 

 

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24 juin 2016 5 24 /06 /juin /2016 14:41

 

Cet article est dédié à la mémoire de Jo Cox assassinée parce qu’elle était humaniste.

Jo Cox membre de la Chambre des communes britannique, députée travailliste, humaniste, assassinée par un fasciste fanatique

Jo Cox membre de la Chambre des communes britannique, députée travailliste, humaniste, assassinée par un fasciste fanatique

 

 

Haro sur les médias aux ordres. Depuis une semaine, ils ont tenté de « rassurer » l’opinion – ou de réconforter des « élites » déboussolées – en affirmant que le « Brexit » ne pouvait être qu’une option impossible ! Le « populisme » ne pouvait l’emporter devant le merveilleux projet d’une Union européenne ultralibérale… par ailleurs largement inspirée par la « City ».

 

Eh bien ! Le « populisme » a gagné !

 

Haro sur ces nationalistes assassins de la députée travailliste Jo Cox bien oubliée en ce vendredi « noir ». Jo Cox qui luttait pour un monde solidaire face aux individualistes du tout marché, Jo Cox qui savait ce que signifie l’humanitaire, Jo Cox qui ne voulait pas du « Brexit » car elle considérait qu’en dépit des critiques majeures justifiées à l’égard d’une Union européenne qui n’est devenue que la somme des égoïsmes des plus puissants, un repli sur soi serait la pire des réponses.

 

Eh bien ! L’égoïsme a gagné !

 

Haro sur David Cameron, ce dandy de la gentry, qui a placé ses bas calculs politiciens au-dessus de l’histoire dont il est incapable de mesurer les conséquences. Voici la Grande Bretagne confrontée en moins de vingt-quatre heures à la menace de sa propre division : l’Ecosse, partisane du « Remain », souhaite revoir son association avec Londres ; l’Irlande du Nord, elle aussi hostile au « Brexit », envisage la réunification de l’Irlande qui, elle, reste dans l’Union européenne.

 

Eh bien ! Cameron n’a obtenu que la division de son pays !

 

Haro sur l’Union européenne qui est partie du rêve de fédérer les Etats-nations qui la composent et qui a, suite entre autres aux pressions britannique et étatsunienne, fondé une vaste zone de libre-échange sous la protection de l’OTAN et sur la base d’un système de décision intergouvernemental où le pays le plus puissant mène la danse, en l’occurrence l’Allemagne. Cette fédération n’est rien d’autre qu’un asservissement.

 

Il y a aussi des abominations comme la domination, via les institutions européennes et la pression britannique, des entreprises transnationales qui ont conquis l’économie européenne et, par ce biais, démoli le modèle social. La lutte contre la « loi travail » en France et la « loi Peeters » en Belgique en sont des exemples.

 

Eh bien ! Le rêve s’est mué en cauchemar !

 

Jean Quatremer, le correspondant à Bruxelles de « Libération » - grand défenseur de l’Europe libérale – a été bien inspiré d’écrire aujourd’hui dans son billet sur le « Brexit » : «… nous n’avons pas eu la chance de connaître Margaret Thatcher et nous sommes restés, globalement, attachés à l’État providence, à l’interventionnisme étatique, au marché régulé, toutes choses qui vous font horreur. Aussi, nous avons dû accepter d’affadir le projet des pères fondateurs et pratiquer une politique du moyen terme qui, au final, déplait à tout le monde: l’Europe a réussi l’exploit d’inventer l’ultralibéralisme réglementaire ! »

 

Faut-il pour autant renoncer à cet objectif fondamental d’unifier les peuples dans la solidarité ? Non. Il est vital, en mettant en avant le colossal échec de l’Union européenne, répondre par un projet fédérateur.

 

Faut-il pour autant renoncer aux conquêtes sociales de nos ascendants ? Non ! Mais comment maintenir l’Etat providence, alors que l’Etat a été détruit par l’ultralibéralisme de l’Union européenne ? En cela, nous manquons dramatiquement d’imagination et ce n’est pas pour rien qu’un Varoufakis dénonce « l’échec historique de la gauche ».

 

Le politologue français Philippe Marlière écrit justement de son côté : " Ces ouvriers au chômage ou dans des situations précaires ont raison de s'opposer à l'orientation politique actuelle de l'Union européenne. Une chose est d’analyser les forces qui animent le Brexit (ultralibérales et xénophobes), une autre est de considérer les laissés-pour-compte de la mondialisation. Mais si l’Europe est néolibérale c’est parce que les gouvernements l’ont voulu. S’il faut s’acharner sur les forces qui nous ont conduit là, il faut davantage s’en prendre à Angela Merkel ou François Hollande. La classe ouvrière est effectivement la grande perdante et la gauche qui s’oppose au Brexit devra s’en occuper. "

 

Ajoutons que ce n’est pas sur les ruines du plus grand fiasco historique que l’on bâtira par miracle un monde nouveau.

 

Il faut partir de ce qui est. Il existe des institutions qui – ne l’oublions pas – ne sont que des outils. Il y a des acquis comme les accords de Schengen, par exemple, et même l’Euro qui a le mérite d’être une monnaie utilisée par dix-neuf Etats qui ne supporteraient pas un retour en arrière. La monnaie dite unique ne pourra fonctionner que si elle est gérée par un pouvoir politique.

 

Et ce pouvoir politique ne peut pas se contenter d’être, comme d’aucuns l’ont préconisé, un simple « gouvernement économique ». Il doit s’agir d’un pouvoir démocratique responsable devant les peuples.

 

Nul progrès n’est issu des ruines, nulle liberté ne fut acquise sur des cadavres.

 

Le fiasco du Brexit doit nous faire réfléchir à une tout autre approche politique. Nous devons mener les luttes de manière solidaires au-delà des frontières. C’est ainsi et seulement ainsi que nous construirons notre Europe.

 

Mais, pour ce faire, la social-démocratie comme la gauche radicale en sont incapables. De nouvelles forces doivent voir le jour. Et elles viendront, tout simplement parce que c’est indispensable !

 

Souvenez-vous d'un certain Stéphane Hessel qui nous a tout simplement demander de nous indigner.

 

 

Pierre Verhas

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23 juin 2016 4 23 /06 /juin /2016 14:19

 

 

Un homme de bien nous a quittés. Edgard Pisani. Un homme libre, de conviction et de lucidité.

 

 

Edgard Pisani né à Tunis en 1918, d’origine maltaise, donc au départ sujet de Sa Majesté britannique, entama au début de la guerre des études à Sciences Po à Paris tout en gagnant sa croute comme « pion » dans une école parisienne. Il fut un résistant de la première heure après avoir rejoint la France libre du général de Gaulle. Pisani fut arrêté en mars 1944 avec ses parents et d’autres résistants. Il fut envoyé à Mont-Dore en Auvergne comme « otage administratif ». Heureusement pour lui, il ne fut pas identifié pour son activité de résistant : membre d’un réseau radio correspondant avec Londres. Le 7 juin 1944, la Résistance attaqua l’hôtel où il était retenu en otage. Edgard Pisani rejoignit le maquis et arriva clandestinement à Paris le 20 juin.

 

 

Il intègre alors le réseau intitulé « La Nouvelle Administration » destiné à préparer la transition vers la République, le général de Gaulle ayant mis comme priorité de faire fonctionner les institutions républicaines le plus vite possible, une fois la France libérée et le régime de Vichy renversé.

 

 

 

Edgard Pisani entre à la Préfecture de police de Paris le 19 août 1944.

Edgard Pisani entre à la Préfecture de police de Paris le 19 août 1944.

 

 

Pisani prit part le 19 août à la prise de la Préfecture de police de Paris qui déclencha l’insurrection qui devait mener à la libération de la Ville Lumière. Il rejoignit le cabinet de Charles Luizet, gaulliste de la première heure. Luizet dut absolument remplir une mission à l’extérieur et confia la « maison » à Pisani jusqu’à son éventuel retour. Il prit tous les contacts nécessaires, négocia avec les Allemands l’échange de prisonniers allant être fusillés avec des cadavres de soldats allemands. Il négocia ensuite une trêve afin d’éviter un carnage. Son rôle est joué par Michel Piccoli dans le film de René Clément « Paris brûle-t-il ? ». Luizet put enfin revenir à la Préfecture et proposa à Pisani qui avait réussi à « tenir la maison » de devenir son chef de cabinet et il le nomme sous-préfet.

 

 

L’année suivante, il devint directeur adjoint du cabinet du Préfet de police et devint en 1946 directeur de cabinet du ministre de l’Intérieur. Il fut ensuite nommé préfet de la Haute Loire. Il avait à peine 28 ans.

 

 

En 1953, Pisani demanda son congé pour se lancer dans l’action politique. Il fut élu sénateur en 1954 sous l’étiquette du Rassemblement des gauches républicaines qui regroupait le parti Radical, l’UDSR de François Mitterrand et diverses formations centristes et même de droite. Il fut réélu en 1955.

 

 

En 1961, de Gaulle l’appelle pour qu’il devienne ministre de l’Agriculture dans le gouvernement de Michel Debré. Pisani conserva ce poste particulièrement exposé jusqu’en 1966 – une longévité exceptionnelle pour un ministre de l’Agriculture en France !

 

 

Il présidera à la modernisation de l’agriculture et sera à l’origine de la fameuse Politique agricole commune européenne. D’autre part, il était indispensable de moderniser l’agriculture française qui était restée comme telle depuis le début du XXe siècle. À l’époque, la priorité – le souvenir de la quasi famine pendant la guerre était encore vivace – était donnée à l’autosuffisance en matière d’alimentation. Il s’agissait donc d’un objectif productiviste. Plus tard – fait rare en politique – Edgard Pisani reconnut qu’il s’était trompé.

 

 

Il dira plus tard :

 

 

« L'agriculture est née de la faim, et de l'agriculture est née la politique. Et je ne suis pas sûr que le monde puisse nourrir le monde.

 

 

J'ai été nommé ministre de l'Agriculture parce que j'avais fait quelques semaines avant un discours que je commençais en disant : je ne connais rien à l'agriculture et je viens vous dire ce qu'un homme qui n'y connaît rien, un citadin, en pense. Six semaines après, je reçois un appel de Michel Debré me proposant le poste pour un regard neuf.

 

 

En me reconduisant à son perron après un long entretien, le général de Gaulle m'a dit : n'oubliez pas, monsieur, que vous n'êtes pas ministre des agriculteurs mais ministre de l'Agriculture. Quelques mois plus tard, je lui ai dit : mais mon général, j'ai essayé d'être ministre de l'Agriculture sans être ministre des agriculteurs, mais je n'y suis pas parvenu. Levant les bras au ciel, il m'a dit : évidemment ! »

 

 

 

Edgard Pisani avec le général de Gaulle en visite à une exploitation agricole

Edgard Pisani avec le général de Gaulle en visite à une exploitation agricole

 

 

 

Evidemment ! Edgard Pisani sut allier l’intérêt de l’Etat à celui des citoyens et donc, en l’occurrence, celui des agriculteurs. Les réformes qu’il mit en œuvre et qui furent fondamentales et même douloureuses furent élaborées en tenant compte le mieux possible de l’intérêt et surtout de la pérennité du monde agricole.

 

 

En 1966, il fut nommé ministre de l’Equipement au gouvernement de Georges Pompidou. En 1967, il démissionna avec fracas. En effet, il n’accepta un gouvernement par ordonnance. Il s’en expliqua devant la Représentation nationale en déclarant au Premier ministre: « Ce faisant,  j’ai le sentiment d’être plus fidèle que vous à l’homme que j’ai soutenu depuis la Résistance. » Aujourd’hui, peu d’hommes de pouvoir auraient le courage d’agir ainsi.

 

 

La flamme de la Résistance semble bien éteinte au sein des élites qui prétendent nous gouverner…

 

 

Pisani entame alors sa traversée du désert – ce qui ne l’empêcha pas de soutenir le mouvement des étudiants et des ouvriers de mai 1968 – jusqu’en 1979 où il est réélu sénateur sous l’étiquette « gauche démocratique ». Si Edgard Pisani fut incontestablement un homme d’idées et d’action, il n’était guère fin stratège politique : il choisit en adhérant au PS en 1974 de soutenir Michel Rocard au lieu de François Mitterrand. En 1981, il fut nommé Commissaire européen chargé du développement. Il y resta jusqu’en 1983 et il prit, grâce à cette fonction, la mesure de la question vitale du Tiers-monde.

 

 

En 1984, il est nommé Commissaire chargé de rétablir la paix en Nouvelle Calédonie. Il arrive au « caillou » dans les pires conditions. Le conflit avec les Kanaks avait fait de nombreuses victimes et les deux frères du leader du FLNKS Jean-Marie Tjibaou avaient été tués. Malgré cela, Pisani parvint à établir une relation de confiance avec le dirigeant kanak. Il prononce un discours à Nouméa où pour la première fois l’indépendance est évoquée. Mais les troubles reprirent de plus belle et des personnalités Kanaks sont assassinées par des colons. Le Commissaire rejoint à nouveau Tjibaou et raconte : « Il me fallait l’accord des Kanaks et j’ai engagé des négociations avec Jean-Marie Tjibaou. Il m’invite alors dans sa tribu de Hienghène, où on déjeune à trois à table devant 60 à 70 personnes assises par terre. Tjibaou voulait une discussion en présence des siens. L’échange terminé, il me demande de le suivre. Il marche devant moi, silencieux, pendant une dizaine de minutes puis s’arrête devant un énorme séquoia. Sans se retourner, presque au garde-à-vous, la tête inclinée, il me dit : Devant mes ancêtres, je vous réponds oui. Puis, sans un mot de plus, nous retournons vers le présent. »

 

 

Edgard Pisani retourne à Paris quatre mois plus tard et propose à Mitterrand un régime transitoire avant un scrutin sur l’autodétermination qui devrait avoir lieu au plus tard en juin 1987. Mais il était quasi impossible de convaincre les deux parties et le Premier ministre de l’époque, Laurent Fabius lâcha Edgard Pisani. Il fut nommé ministre de la Nouvelle Calédonie – ce qui était un piège – mais réussit néanmoins en dépit des difficultés à imposer des réformes qui conduisirent à un autre type de relations entre kanaks et colons caldoches.

 

 

Il finit par quitter le ministère et fut nommé en 1988 directeur de l’Institut du Monde Arabe, mais ce mandat tourna mal et il fut « renvoyé » en 1995 par Jacques Chirac.

 

 

Pisani consacra le reste de ses jours à diffuser ses idées. Il publia plusieurs ouvrages dont « L’Utopie comme méthode » La « nouvelle donne » planétaire, la mondialisation frénétique dans laquelle nous nous sentons précipités, rendent absolument nécessaire que nous réinventons l’utopie « poétique » ou « idéaliste », mais lucide et agissante. L’utopie comme méthode, c'est-à-dire comme volonté. C’est « le » et la Politique qu’il s’agit, en somme, de réhabiliter.

 

 

 

 

Edgard Pisani consacra le restant de sa vie à tenter de convaincre.

Edgard Pisani consacra le restant de sa vie à tenter de convaincre.

 

 

Il publie un autre ouvrage intitulé « Le vieil homme et la Terre » où il évoque une crise sans précédent qui affecte aujourd'hui les rapports que l'homme entretient avec l'une des plus anciennes de ses activités : l'agriculture. Au-delà, c'est une certaine façon d'habiter la planète - et de se nourrir - qu'il s'agit de réinventer. À vouloir forcer la terre, nous prenons le risque de la détruire. À mondialiser imprudemment les marchés agricoles, nous mettons en péril les cultures paysannes spécifiques. À industrialiser trop systématiquement le travail agricole, sur toute la planète, nous chassons les paysans vers les villes, le déracinement, le sous-emploi.

 

Pisani émet huit propositions concrètes pour sortir de notre aveuglement. Au passage, il revient sans complexe sur la politique productiviste dont il fut, jadis, un acteur. Elle n'est plus de mise.

 

 

Une crise sans précédent affecte aujourd'hui les rapports que l'homme entretient avec l'une des plus anciennes de ses activités : l'agriculture. Au-delà, c'est une certaine façon d'habiter la planète - et de se nourrir - qu'il s'agit de réinventer. À vouloir forcer la terre, nous prenons le risque de la détruire. À mondialiser imprudemment les marchés agricoles, nous mettons en péril les cultures paysannes spécifiques. À industrialiser trop systématiquement le travail agricole, sur toute la planète, nous chassons les paysans vers les villes, le déracinement, le sous-emploi.

 

 

 

En octobre 2009, le journal en ligne « Mediapart » rapporte une conférence que donna Edgard Pisani en Basse Normandie où il évoqua entre autres la crise du lait. Il s’adressa directement aux producteurs présents en ces termes :

 

 

 

« Votre image s'est dégradée Quelle image donnez-vous aux chômeurs qui n'ont pas de quoi nourrir leurs enfants en déversant les milliers d'hectolitres dans la nature. Vous avez obtenu des subventions qui vont vous permettre d'inonder des pays qui n'auront toujours pas les moyens de produire eux même. Le problème est réglé ponctuellement .... Qu'allez-vous faire l'année prochaine ? ».

 

 

Il dira ensuite dans sa leçon inaugurale à l’Ecole supérieure d’agriculture d’Angers en 2009 :

 

 

« La population rurale évolue de telle sorte que le territoire national français risque d’être marqué par de grandes taches noires, les agglomérations, et de vastes terres blanches, les terres sans hommes. (…) Peut-on accepter que, sous le prétexte de commodité, on détruise la forêt amazonienne comme on est en train de le faire ? Pouvons-nous laisser à nos enfants une nature à ce point abîmée qu’elle n’aura plus aucune chance de produire de la nourriture et de l’énergie, alors que les humains seront plus nombreux ? »

 

 

Edgard Pisani avait acquis de par son expérience une vision universelle des problèmes fondamentaux de l’humanité. Il agissait toujours en fonction du progrès de l’humanité et prenait en compte toutes les idées intéressantes. C’est ainsi qu’il vit l’écologie de manière positive, mais considéra que celle-ci n’était pas suffisante pour régler les affaires du monde.

 

 

Edgard Pisani se méfiait du libéralisme ambiant qui ne pouvait, selon lui, être supporté par les marchés agricoles.

 

« L'OMC s'ingénie à organiser l'alimentation comme l'automobile. Ce n'est pas à ses yeux l'organisme susceptible de résoudre la faim dans le monde. Il redoute les décisions qui seront prises lors du prochain cycle de DOHA dont l'objectif est de maintenir le libre échange des produits agricoles au niveau mondial » 

 

 

La philosophie actuelle, dit-il, peut se résumer à :

 

« Libre pour gagner, réguler pour ne pas perdre ».

 

 

 Alors, comment en sortir ?

 

 

Pour nourrir l'humanité il faut une volonté politique considérable à l'échelle mondiale.

 

 

L'avenir doit se construire avec des exploitations familiales et vivrières (la terre est faite pour produire de quoi nourrir les hommes).

 

 

« La crise, dont on sortira dans 3 ou 4 ans, laissera sur le bord du chemin de nombreux chômeurs. Ceci devrait être, dès à présent, une préoccupation majeure Or seules les exploitations de taille familiales fournissent plus d'emploi. Elles permettent également un plus grand respect de la nature. » 

 

 

Il conviendrait est que soit créé un conseil de la sécurité alimentaire au sein de l'ONU sur le modèle du conseil de sécurité militaire. Sa mission fixer les règles, éviter les désordres. Il rappelle qu'aujourd'hui la mission des Nations Unies est d'éviter les conflits militaires alors que la faim dans le monde provoque plus de morts que les conflits.

 

 

La FAO – l’organisation spécialisée des Nations Unies chargée de l’agriculture et de l’alimentation – « ne produit que des statistiques et n'a aucun pouvoir d'intervention pour éviter les désordres. » 

 

 

A l'échelle de la planète il préconise l'organisation de grandes régions (Chine, Europe, Amérique du nord, Amérique du sud, Russie ...) à l'exception de l'Afrique qui n'a pas de capacité de production ni l'autorité nécessaire. Il y aurait la libre circulation des produits alimentaires à l'intérieur de chaque région entourée d'une barrière de protection. 

 

 

Les échanges entre ces grandes régions, la pacification entre elles se feraient sous l'autorité de cette instance créée au sein des Nations unies.

 

 

Pour l'Afrique, Pisani voit la distribution de parcelles de terre scindées en deux et attribuée en deux temps. Une première parcelle destinée à la culture pour une alimentation familiale et de proximité. Après 3 ou 4 ans, en fonction de résultats probants, l'attribution d'une seconde parcelle permettrait au cultivateur africain de s'introduire sur le marché.

 

 

Il affirme alors avec force sa croyance : seul l'homme peut sauver l'homme. Une politique ne peut réussir que lorsqu'elle s'appuie sur une approbation des populations.

 

 

Laissons la conclusion à Jean-Pierre Chevènement qui sut en une phrase définir Edgard Pisani, ce Résistant gaulliste de la première heure, ce socialiste, ce grand républicain, ce citoyen de la France, de l’Europe et du monde.

 

« L’Universalisme qui fait corps avec l’exigence républicaine aura ainsi marqué la vie d’Edgard Pisani tout au long de son existence. »

 

 

 

Pierre Verhas

 

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11 juin 2016 6 11 /06 /juin /2016 16:32

 

 

La révolution numérique sera l’aboutissement du projet néolibéral, c’est-à-dire à la concrétisation du rêve de la fin de l’histoire. Avec elle, l’homme sera totalement soumis à la loi du marché. L’article du blogueur canadien Gaëtan Pelletier paru dans le site « Le Grand Soir » ce 9 juin 2016 décrit cette révolution numérique et met en évidence ses dangers.

 

Le « tout » numérique fera de nous des êtres connectés en permanence et donc faisant l’objet de la surveillance générale telle qu’elle a été énoncée et décrite par l’ancien informaticien de la NSA (le principal service de renseignement US) Edward Snowden.

 

Le pouvoir sera invisible et omniprésent. Même Big Brother ne sera plus nécessaire. On ignorera qui tire les ficelles. Sans doute ce démiurge n’existera pas. Tous nos actes seront répertoriés et analysés selon les critères du seul marché. Toute déviance sera donc corrigée pour que nous puissions remplir de manière optimum notre double fonction : produire et consommer.

 

Le pouvoir de décision sera progressivement transféré aux machines « autocorrigeantes » qui créeront, modifieront ou supprimeront leurs propres algorithmes en fonction des paramètres chiffrables de l’environnement. C’est déjà le cas dans les transactions financières, puisque des ordinateurs prennent eux-mêmes la décision d’acheter ou de vendre des titres sur les marchés financiers.

 

Le « tout » numérique fera donc de nous des êtres entièrement dévoués au marché. Ce sera le seul objectif d’un homme rationnel, car – et c’est sans doute le point faible de la révolution numérique – il n’y aura de place que pour les données chiffrées. Le sensible est donc exclu.

 

Roger-Pol Droit écrit : « L’objectif est désormais d’éliminer le hasard pour construire enfin un monde supposé définitivement et intégralement heureux. » Mais ce bonheur, si l’on peut l’appeler ainsi, ne résulte pas de la volonté collective ou individuelle, il est imposé par le Big Data : c’est produire et consommer non pas en fonction de nos besoins, mais en conformité avec les intérêts du marché.

 

Gaëtan Pelletier nous décrit le processus qui mène peu à peu à ce monde qui, si nous n’y prenons garde, nous happera et transformera les humains en zombies.

 

À nous de combattre cette funeste entreprise !

 

 

Pierre Verhas

 

 

Nous aurons l’occasion d’évoquer ce phénomène majeur à plusieurs reprises.

 

 

 

Le blogueur canadien Gaëtan Pelletier spécialiste des médias nous lance un avertissement.

Le blogueur canadien Gaëtan Pelletier spécialiste des médias nous lance un avertissement.

 

 

 

La déshumanisation par le moule numérique

 

Gaëtan PELLETIER

9 juin 2016

 

Allo ! Allo ! Y-a-t-il quelqu’un au bout du sans fil ?...

 

Le but du futur est le chômage total. Ainsi nous pourrons jouer. 

 

Arthur Clarke,

écrivain de science-fiction et futurologue

 

 

Plus vous êtes proche de votre téléphone, plus vous êtes loin des autres. Le marché du portable et sa "nécessité inventée" et réinventée à chaque minute est en train de fabriquer des zombies flamboyants. Une nouvelle race est née... Ce qu’il y a d’intelligent dans les portables c’est la compagnie qui, à l’autre bout du monde, vous a concocté un réseau ressemblant étrangement à un dortoir planétaire. Communiquer (sic) jusqu’à ne plus penser... En "nous" reliant de loin, en nous distançant de proche, en bricolant un monde où tout doit être transformé en numérique, afin de tout robotiser.

 

 

Enrichissement et pouvoir par l’invisible

 

 

Les technologies de la numérisation sont les outils modernes pour la création d’un travailleur aseptisé de la matière grise, mais surtout écrasé par la capacité illimitée à lui voler son travail, son salaire, ses rapports humains. Car, une fois ce nouvel esclave "brisé", soumis, sa révolte contre le système sera une révolte contrôlée par ceux qui possèdent suffisamment de pouvoir et de ressources monétaires pour le contrôle total des populations. L’impérialisme numérique est en train de disloquer et défibrer l’essence même humaine.

 

L’enrichissement par l’invisible, c’est la pauvreté dans le monde réel. On aura un portable quelque part en Afrique, mais pas d’eau. Plus personne ne frappe à la porte. Plus personne n’ira vous demander du sucre pour votre café, ou du lait. Mais, surtout, tous les rapports avec vos employeurs seront désormais devenus un dialogue entre vous et la machine, puisque plus personne ne sait trop pour qui il travaille vraiment. Et ils auront sans doute pour patron un robot. C’est la seule chose qui ne changera pas.

 

 

Fortune Fortuna

 

 

C’est une église qui n’a pas de pierres, dont le clocher est une antenne de relais. La cathédrale moderne, l’ultime beauté, c’est Facebook, Tweeter, Google, Amazon, tous des oiseaux de malheur déguisés en Arphan des pièges... Et le grand fleuve qui transporte tout, c’est l’internet. Le point de convergence ultime. Les bâtisseurs modernes n’ont pas créé la chapelle Sixtine. Ils ont créé et continuent de fignoler ce soi disant progrès qui se débarrasse de l’homme pour faire place à la machine.

 

 

 

Déesse Fortuna, déesse de la chance et du hasard (Musée Constanta). Un des objectifs de la révolution numérique est de supprimer le hasard.

Déesse Fortuna, déesse de la chance et du hasard (Musée Constanta). Un des objectifs de la révolution numérique est de supprimer le hasard.

 

 

 

Une fois les fortunes acquises de cet invisible, il pourra alors servir à acheter ce qui est tangible et nécessaire. Et c’est déjà actif ... C’est le Big Brother de la thésaurisation continue qui n’a aucun lien avec l’amélioration de l’humanité. Cet argent sert seulement à créer d’autres fortunes jusqu’aux liaisons mafieuses des monstrueuses entreprises liant leurs capitaux afin d’acheter d’autres monstres. On sculpte les monstres jusqu’à la créature idéale...robotique.

 

 

Les lapins qui avalent les chapeaux des magiciens

 

 

Confrontés à l’effondrement du crédit, ils n’ont proposé qu’un surcroît de crédit. Dépouillés de l’appât du profit par lequel ils induisaient notre peuple à suivre leur fausse direction, ils en vinrent aux exhortations, plaidant la larme à l’œil pour le retour de la confiance. Franklin D. Roosevelt.

 

C’est une notation qui parle de la crise de 1929. Steve Keen, dans son livre L’imposture économique.(4), prétend avoir prédit la crise économique de 2008. Certes, si la "science économique" est désuète elle l’est en doublon. Déjà qu’un économiste crache sur les économistes et consacre un chapitre à un Karl Marx visionnaire est assez troublant. Car non seulement les théories et les calculs des économistes sont dépassés, ils le sont au point de perdre tout pouvoir sur le tsunami des affairistes triomphants. Ceux-ci sont enchantés de l’ère du numérique ne serais-ce que pour les paradis fiscaux et leur affiliation avec le pouvoir politique qui ne se prive pas de leurs compétences. Mais cela va encore plus loin... Leur pouvoir est désormais si énorme que le rapport pays-affaires (business) n’a plus rien à voir avec les modèles anciens de l’économie en vase clos. Le monde (y compris les habitants, ces 1+1, sans regards à l’humanisme) est désormais entre leurs mains invisibles.

 

Ce troublant constat des échecs successifs des économistes des États, supposés nous protéger en régularisant les marchés, à de quoi nous faire frissonner. Leur incompétence, ou leur affiliation au monde politique, est aussi dangereuse que le terrorisme qui secoue la planète. Les États, étranglés par la puissance démesurée des entreprises transnationales, ont pu multiplier les compagnies avec ou sans noms. Sorte de requins numériques OGM infiltrés dans toutes les activités humaines, masquées ou indéchiffrables. Bref, inatteignables. Ces moustiques de la finance ne font qu’imiter les grands.

 

 

Les Shylock algorithmés

 

 

Shylock est un personnage de Shakespeare dans Le Marchand de Venise. Un usurier qui a laissé son nom dans l’histoire. Mais il n’a rien à voir avec la dimension de l’usurier moderne multi-identitaire, sniper économique camouflé dans un monde invisible. Le Shylock mondialiste du 21e siècle a non seulement le pouvoir de délocalisation des entreprises, mais de créer des empires économiques hors États, camouflés, quasiment indétectables, mouvants. Nous avons affaire à des psychopathes cravatés aux tentacules qui finissent par blesser. Comme Edward, dans le film Edward aux mains d’argent. Une créature non terminée par son créateur, laissant celui-ci avec des ciseaux extrêmement acérés...

 

 

Le BLOB politique

 

(BLOB – Binary Large Object – NDLR)

 

Dépassés, nous condamnons la classe politique pour son absence d’actions. En laissant croître un libéralisme planétaire - voire en le fouettant pour "régler les problèmes des États". Le dirigeant est devenu le dirigé . Ce n’est plus qu’une gélatine bavarde, infiltrée par des lobbyistes au service de ce nouveau pouvoir dont... elle a besoin. La marge de manœuvre des politiciens, leurs luttes de partis, leurs conflits internes, fait de celle-ci le spectacle de façade au théâtre de marionnettes dont le discours est un blabla de formules . L’illusion est parfaite. L’image s’est auto-façonnée. Le BLOB devient alors un film aux dialogues de formules creuses qui plombent les babines des journalistes. Sorte de passe-partout servant à toutes les situations de crises.

 

 

L’évaporation du pouvoir politique et citoyen

 

 

De facto, la classe politique est devenue l’appareil le plus dépassé depuis des décennies dans l’art de gouverner ou de gérer les biens des peuples. Nous parlons bien des biens des peuples. De chacun vivant et ayant librement choix de se poser sur terre, d’y vivre tranquille, d’y prospérer, d’apprendre et de s’émerveiller. Bref, de vivre selon notre statut de vivant.

 

À qui donc appartient la Terre ? Qui donc a fait en sorte que nous devons payer pour une parcelle de terrain ? ... La plus petite soit-elle. Imposée par des lois et des règlements en regard du perpétuel acte de soudoyer, de voler. Cette race de politiciens gouverne qui et quoi ? Ce n’est plus, hélas, qu’un comptable aux prises avec de d’alarmants problèmes d’endettement qui tente de rapiécer les déficits. Les prédateurs mondialistes ne se contentent plus d’utiliser les habitants, ils avalent les avoirs des pays, leur culture, le droit de vivre.

 

 

 

A qui donc appartient la Terre ? L'Internationale disait : "La Terre n'appartient qu'aux hommes". Bientôt, après les prédateurs des entreprises transnationales, elle appartiendra sans doute, aux machines qu'il a créées par cupidité.

A qui donc appartient la Terre ? L'Internationale disait : "La Terre n'appartient qu'aux hommes". Bientôt, après les prédateurs des entreprises transnationales, elle appartiendra sans doute, aux machines qu'il a créées par cupidité.

 

 

 

Pour les politiciens, les marges de manœuvres sont si minces qu’on finit par ne plus avancer. Bref, de ce qu’on pourrait nommer le réel progrès. Ce qui, avant, était une crise est un état permanent de soucis et de reculades non pas seulement en monétaire mais en bilan négatif de qualité de vie. N’étais-ce pas là le but de tout État et de toute révolution ?

 

 

La déshumanisation parfaite

 

 

Nous vivons dorénavant dans un camp de concentration, un ghetto aux murs indistincts : Arbres, rivières, lacs, océans, animaux, climats, vaches, humains, crapauds, enfants, familles, sont désormais dominés et administrés à des fins de capitalisation et de contrôle pour produire... du capital. Pis encore, comme disparaissent peu à peu les journaux, est engloutie la réalité de ce monde outrageusement numérisée et soumis à la cravache des algorithmes. Les nouveaux Auschwitz ne sont-ils pas Google ou Facebook ou Amazone, ces entreprises au pouvoir gigantesque au point de dicter aux États ce qu’il faut faire pour améliorer le monde ? Notez que l’on ne parle pas de la vie. C’est la douce naissance du pays-prison, du citoyen délesté de ses droits de vivre, de ses biens, enfermé dans l’épouvantail du circuit chômage-travail. Le Nouvel Ordre Mondial passe par la sculpture du cerveau. On n’améliore pas le monde, on le transforme. On le transforme un homme à la fois. Assis derrière son ordinateur, son Iphone, Ipad, branché aux multiples applications qui ont pour but de cumuler de l’information. Consommer a dépassé le pouvoir de penser. Mais surtout de jeter un regard philosophique sur notre nature et notre art de vivre.

 

Mais la déshumanisation la plus "parfaite" est la perte totale de liberté tout en vivant dans un pays devenu virtuel. La perte du réel, de la sensibilité, de l’extraction de notre nature profonde selon les normes et lois en accord avec la structure et les matériaux desquels nous sommes nés.

 

Le nouveau hyper Goebbels, c’est le 1 et le 0. Et chaque page tournée est un discours de manipulateurs qui passe par l’inconscient au nom du progrès. Progrès qui fait en sorte qu’on ne meure plus qu’une fois, mais plusieurs. À se demander si d’ailleurs on est en vie, puisque dorénavant tout est en place pour nous extraire de notre simplicité de vivre dans une finalité de modification d’une richesse humaine réduite à un schéma de consommateur.

 

La véritable révolution sera de briser et d’abattre le plus hétéroclite des dictateurs jamais vu sur cette planète : un être qui n’en est pas un, mais un avoir qui est le tout qui s’incruste insidieusement. Le tout pour le TOUT menant vers le rien...

 

 

Gaëtan Pelletier

 

Note bibliographique

 

1. Le téléphone portable, gadget de destruction massive, 96 pages, 2008, Le(s) auteur(s) : Pièces et main d’œuvre.

 

2. Quand la révolution numérique n’est plus virtuelle, Laurent Sorbier, Éditions Esprit, 2006, 264 pages.

 

3. La tyrannie technologique, Cédric Biagini, Guillaume Carnino Célia Izoard, Pièces et main d’œuvre, 256 pages, 2007

 

4. L’imposture économique, Steve Keen ,532 PAGES. Date de parution : 9 Octobre 2014. Éditions d’En-Bas.

 

5. L’homme nu, La dictature invisible du numérique, Marc Dugain, Christophe Labbé, Plon, 2016

 

 

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Published by pierre verhas
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2 juin 2016 4 02 /06 /juin /2016 09:59

 

 

On entend souvent dire pour justifier des mesures de régressions sociales : « On ne construit pas un paradis social sur un enfer économique ». On peut rétorquer que l’inverse est également vrai. Une économie moderne ne peut fonctionner dans un enfer social.

 

C’est un argument qui est fort peu usité. Or, il est fondamental. Les conflits majeurs qui opposent aujourd’hui le monde du travail au capital et au pouvoir politique suite à la loi dite « travail » en France et au projet du ministre Peeters en Belgique s’inscrivent dans cette logique.

 

En France, le conflit porte fondamentalement sur les articles 2 et 13 de la « loi travail ». Ces articles modifient ce qu’on appelle la « hiérarchie des normes » en matière de législation du travail.

 

Kesako ?

 

La hiérarchie des normes est définie ainsi par le centre d’études belge indépendant, le CRISP (Centre de Recherche et d’Information Socio – Politique),

 

« Les règles de droit, ou normes juridiques, adoptées par les pouvoirs politiques sont diverses : Constitution, lois, arrêtés Il existe une stricte hiérarchie entre elles, de sorte que chaque norme de niveau inférieur doit être conforme aux normes de niveau supérieur, ce qui permet d'éviter de nombreux conflits entre des normes qui, sans cette hiérarchie, se concurrenceraient ou se contrediraient. Le respect de la hiérarchie des normes est assuré par de nombreuses juridictions, dont le Conseil d'État, la Cour constitutionnelle et les cours et tribunaux. »

 

Autrement dit, une loi doit être conforme à la Constitution, un arrêté d’application de ladite loi doit être conforme à la loi et à la Constitution. De même, une disposition de droit international prime toute réglementation nationale ou régionale.

 

En matière de droit du travail, c’est le même principe. En Belgique, la loi sur le contrat de travail est supérieure aux conventions collectives de travail – les conventions prises entre les employeurs et les organisations de travailleurs au niveau interprofessionnel ou au niveau d’un secteur d’activité – qui doivent lui être conformes. Les conventions d’entreprises doivent, de leur côté, être conformes aux conventions de secteur et à la loi.

 

 

 

Manuel Valls et Myriam El Khomri tentent de faire passer la loi travail à n'importe quel prix.

Manuel Valls et Myriam El Khomri tentent de faire passer la loi travail à n'importe quel prix.

 

 

Or, le projet Peeters en Belgique et la fameuse « loi travail » ou « loi El Khomri » en France bouleversent ce principe.

 

Si on lit l’exposé des motifs du projet de loi « travail » concernant l’article 2 :

 

« L’article 2 vise à réécrire la totalité des dispositions du code portant sur la durée du travail, l’aménagement et la répartition des horaires, le repos quotidien, les jours fériés et les congés payés. Plus lisible, cette réécriture donne plus de marge de manoeuvre à la négociation d’entreprise, pour adapter les règles au plus proche du terrain et permettre une meilleure conciliation des performances économique et sociale. La primauté de l’accord d’entreprise en matière de durée du travail devient le principe de droit commun. C’est notamment le cas en matière de fixation du taux de majoration des heures supplémentaires, où la priorité est donnée à l’accord d’entreprise, et non plus à l’accord de branche. Cet article clarifie également les dispositions relatives aux salariés aux forfaits en jours et sécurise juridiquement le forfait jours. »

 

L’article 13 est justifié comme suit :

 

« L’article 13 vise à renforcer la place essentielle de la branche dans le droit du travail. Il définit le rôle de la négociation à ce niveau, qui est de créer un socle commun de droits applicables aux salariés et à réguler la concurrence entre les entreprises. Il institue des commissions permanentes de branche qui seront notamment chargées de mener les négociations et devront définir leur agenda et se réunir régulièrement. Le non-respect de cette dernière obligation pourra conduire le ministre à engager la fusion de la branche concernée avec une autre branche plus dynamique. Cet article est complémentaire des dispositions relatives à la restructuration des branches professionnelles prévue à l’article 14 du projet de loi. »

 

En clair – et c’est là l’enjeu – l’accord d’entreprise ou de secteur en matière de durée du travail prime sur toutes les autres dispositions. On inverse la hiérarchie : le plus petit prime le plus grand. En outre, le ministre aura le pouvoir d’imposer les règles d’un secteur considéré comme plus dynamique à un autre secteur.

 

Pourquoi ? Pour rétablir l’ancien régime d’exploitation capitaliste ? Ce n’est pas le véritable objectif de ces « réformes ».

 

La finalité est de laisser le champ libre aux entreprises transnationales au détriment aussi bien des travailleurs salariés que des travailleurs indépendants chefs de petites et moyennes entreprises. En effet, étant donné le rapport de force au sein de l’entreprise, le patronat pourra aisément imposer ses diktats en matière de « flexibilité », c’est-à-dire disposer d’un personnel taillable et corvéable à merci.

 

Cette idée n’est pas neuve et elle surgit au « bon » moment. Il faut démanteler le Code du travail que l’on a présenté comme ringard, compliqué, illisible. En réalité, le Code du travail en France règle les relations sociales à tous les niveaux : de l’entreprise à l’ensemble du secteur de production et de commerce de biens et de services. Il est le fruit de nombreuses négociations à travers l’histoire de la France industrielle. C’est tout cela que le MEDEF et le gouvernement veulent éliminer.

 

 

 

La philosophe française Dominique Meda a une analyse juste et sans complaisance des objectifs de la loi "travail".

La philosophe française Dominique Meda a une analyse juste et sans complaisance des objectifs de la loi "travail".

 

 

 

La philosophe française Dominique Meda cadre bien la question :

 

« … la vision du monde défendue par la réforme est celle que prônait l’OCDE au début des années 1990 lorsqu’elle soutenait que pour s’adapter à la globalisation, les pays développés devaient réduire l’ensemble des règles du travail qui entraveraient les entreprises dans la compétition internationale, en particulier les règles relatives au salaire minimum et à la rupture du contrat de travail. »

 

Elle démontre en effet que la « loi travail » est élaborée dans la seule perspective de l’intérêt des entreprises transnationales. Et elle ajoute par ailleurs :

 

« Nous voyons effectivement aujourd’hui se développer sous nos yeux la concurrence, la surenchère dans la baisse des coûts, l’augmentation du travail temporaire et de la précarité. Comme l’a excellemment rappelé le Parlement européen en réponse à la communication de la Commission européenne intitulée «vers des principes communs de flexicurité», nous ne ferons pas une Europe puissante avec des salariés mal formés, précarisés, mal payés, craignant pour la sécurité de leur emploi. Voilà ce que montrent toutes les enquêtes dont nous disposons (par exemple l’enquête Eurobaromètre spéciale réalisée pour la Commission) : les Français sont non seulement ceux qui, dans l’Europe, apparaissent les moins satisfaits de leurs conditions de travail (salaires, perspectives de promotion…), mais aussi ceux qui craignent le plus de perdre leur emploi et de ne pas en retrouver un équivalent. Est-ce vraiment avec des salariés terrorisés que l’on fait de bonnes organisations, de la performance, des produits de qualité ? Non ! »

 

Doté d’un avis sur tout, M. Juncker a également jugé le projet de loi El-Khomri, exécré par une majorité de Français : « La réforme du droit du travail, voulue et imposée par le gouvernement Valls, est le minimum de ce qu’il faut faire. » Un minimum ? Oui, estime M. Juncker, quand on le compare aux « réformes comme celles qui ont été imposées [sic] aux Grecs ».

 

 

 

Jean-Claude Juncker reste le maître chanteur d'une Union européenne à la solde des entreprises transnationales.

Jean-Claude Juncker reste le maître chanteur d'une Union européenne à la solde des entreprises transnationales.

 

 

Le sociologue Alain Touraine, 90 ans, père de Marisol Touraine, l’actuelle ministre de la Santé du gouvernement Valls estime que l’on se trouve à un tournant historique :

 

« Il s'agit de beaucoup plus que d'un modèle social, il s'agit de 100 ans de notre histoire. De 100 ans dont il faut sortir pour entrer dans un monde nouveau mais dont il faut sortir si on assure nos arrières, pas si on retourne à des situations insupportables. Or la première version de ce texte était insupportable pour des millions de gens. Je ne dis pas que c'était l'intention du gouvernement .Je dis que quand on parle du code du travail on ne parle pas du code de la route, c'est d'une toute autre importance, c'est des siècles de grèves, de luttes.. Donner aux gens le sentiment qu'on va effacer tout ça pour être compétitif par rapport à tel ou tel pays c'est insultant. »

 

 

 

Le sociologue Alain Touraine, un sage du monde universitaire français et aussi de la gauche, ne cache pas son inquiétude au sujet de la loi El Khomri.

Le sociologue Alain Touraine, un sage du monde universitaire français et aussi de la gauche, ne cache pas son inquiétude au sujet de la loi El Khomri.

 

 

 

Et une question fondamentale que l’on ne pose jamais : cette régression sociale va-t-elle relancer l’économie comme on le prétend ?

 

La réponse est non. Pourquoi ?

 

Ce démantèlement du Code du travail casse un cadre général de protection aussi bien des travailleurs que de l’entreprise. En effet, comme le Code du travail s’applique à toutes les entreprises, les concurrents dans un même secteur sont soumis aux mêmes règles. Dès lors que chaque entreprise pourra modifier les règles du jeu à sa guise, on aura une concurrence sauvage qui provoquera immanquablement des faillites avec leurs cortèges de licenciements et de désertification économique.

 

C’est en l’occurrence la loi du plus fort. En effet, toutes les entreprises d’un même secteur n’ont pas les capacités de modifier les relations travail- capital pour introduire un maximum de « flexibilité » en vue de tirer les coûts vers le bas. Seules, donc, de grandes et de moyennes entreprises pourront le faire et ce au détriment des PME de leur secteur.

 

Donc, les lois Peeters et « travail » engendreront un bouleversement économique préjudiciable à l’intérêt général, finalement au seul profit des entreprises transnationales qui, elles, peuvent se permettre de jouer au maximum avec la flexibilité aussi bien sur les plans local, national et international.

 

Ces bouleversements du cadre légal de la protection sociale, de l’Etat providence ou plutôt de l’ensemble du « modèle social » sont inscrits dans ces dispositions légales que les gouvernements français (dit de gauche…) et belge (de droite) veulent faire passer en force. Et ils s’inscrivent dans la ligne des réformes voulues par l’Union européenne et aussi dans le fameux Traité transatlantique ou TTIP qui a été évoqué à maintes reprises sur le blog « Uranopole ».

 

Ludovic Lamant, le correspondant de « Mediapart » à Bruxelles, le confirme dans son « papier » sur la situation sociale et politique en Belgique.

 

« Pour l’économiste français Michel Husson, présent (…) lors du débat organisé par le réseau Éconosphères, « ces textes reflètent une philosophie commune, qui est celle défendue par la commission européenne ». « Ce sont des manières différentes d’appliquer un programme général », résume-t-il. Le « Jobs Act » de Matteo Renzi en Italie ou les réformes du marché du travail réalisées par Mariano Rajoy en Espagne rentrent dans la même catégorie. « Cela ne veut pas dire que la commission européenne dicte les réformes, cela me semble plus compliqué. Il y a une forme de dialectique, de va-et-vient, de jeu de pressions entre Bruxelles et les États membres, qui gardent une part de leur autonomie. Chaque pays décide de mettre l’accent sur sa spécificité », poursuit Husson. »

 

Certes, mais la finalité est la même : ouvrir le marché européen aux entreprises transnationales.

 

En dernière analyse, des convergences quelque peu inattendues se font jour. En effet, face à cette entreprise de démantèlement des règles de vie entre le monde du travail et celui du capital, les menaces pèsent aussi bien sur les travailleurs salariés des secteurs public et privé que sur les patrons des innombrables PME qui forment le tissu de l’économie européenne.

 

Il serait plus que temps que la gauche – et particulièrement les organisations syndicales – prennent cette dimension en compte en s’ouvrant à d’autres catégories.

 

Après tout, la gauche, n’est-ce pas avant tout l’ouverture ?

 

 

 

Pierre Verhas

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