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  • : Le blog de pierre verhas
  • : Blog consacré à l'actualité dans les domaines de la politique et de l'astronomie, vus au sens large. Ce blog n'est pas neutre : il se positionne à gauche, de philosophie laïque et donnant la primauté à l'expérience sur la spéculation. Ce blog est ouvert au débat, à l'exception des invectives, des attaques personnelles et des insultes qui seront systématiquement rejetées afin de permettre à chacun(e) de débattre en toute liberté et dans la sérénité qui n'exclut en rien la passion.
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2 juillet 2016 6 02 /07 /juillet /2016 19:35

 

 

 

Qui a voté « Leave » en Grande Bretagne ? Ce sont les principales victimes de la crise et des mesures de destruction de l’Etat providence britannique en vigueur depuis Margaret Thatcher en 1980. Ces gens habitent les régions fragilisées par les politiques d’austérité de la même Thatcher et de ses successeurs Taylor, Blair, Brown, Cameron.

 

 

 

 

 

David Cameron : le grand perdant du Brexit

David Cameron : le grand perdant du Brexit

 

 

Le choc du peuple face aux « élites »

 

 

Les bataillons du « Leave » se recrutent parmi les ouvriers, les chômeurs, les retraités, les moins diplômés, bref, chez ceux qui ont le plus besoin du Welfare state.

 

Les moins diplômés – ceux pour lesquels le sinistre Alain Minc, drapé de sa suffisance, affiche le plus total mépris en osant déclarer : « Ce référendum n’est pas la victoire du peuple sur les élites, mais des gens peu formés sur les gens éduqués. » - sont désarmés face à la révolution numérique, ne supportent plus cette Union européenne qui les enfonce dans la précarité.

 

 

 

Alain Minc, prototype de l'élite française aussi arrogante qu'inefficace, affiche son mépris du peuple du haut de sa suffisance.

Alain Minc, prototype de l'élite française aussi arrogante qu'inefficace, affiche son mépris du peuple du haut de sa suffisance.

 

 

Les ouvriers sont écrasés par la mondialisation, notamment dans le secteur de la sidérurgie, premières victimes du dumping chinois que Cameron lui-même encourage, contre l’avis de la Commission européenne, dans l’espoir de recevoir trente milliards de livres d’investissements promis par la Chine.

 

 

Les retraités sont précarisés par les fonds de pension et le système de santé qui, par la politique spéculative de la City, sont particulièrement volatils.

 

 

 

 

La carte des votes pour ou contre le Brexit dessine les clivages sociaux et nationaux qui divisent le Royaume "Uni".

La carte des votes pour ou contre le Brexit dessine les clivages sociaux et nationaux qui divisent le Royaume "Uni".

 

 

 

C’est aussi la sanction de l’establishment qui va de la classe politique, en passant par la presse et par les médias et même les syndicats qui se montrent systématiquement et dogmatiquement pro-européen. Cet establishment se montre incapable de répondre aux défis et aux menaces qui pèsent sur l’avenir de la société européenne. Dans un petit livre qui vient de paraître – 2017 : le chaos ou le sursaut ?, Fayard 2016 – l’économiste Pierre Larrouturou, fondateur avec feu Stéphane Hessel du Collectif Roosevelt et de Nouvelle donne, ami de feu Michel Rocard décédé aujourd’hui, écrit :

 

 

« Lorsque l’on mesure la gravité des crises que nous avons laissé pourrir depuis quarante ans ; lorsque l’on voit la défiance et le chacun-pour-soi qui montent partout, en France comme dans les pays voisins ; lorsque l’on connaît le poids des lobbies et que l’on constate à quel point notre classe politique est verrouillée, incapable de renouveler ses idées ou ses acteurs ; lorsque l’on voit que l’Europe est à deux doigts du chaos et que le FMI nous annonce que, à n’importe quel moment, peut éclater une nouvelle crise – pire que 2008 –, il n’est pas difficile d’envisager les scénarios d’un lent effondrement conduisant un jour au pire. »

 

 

 

Michel Rocard décédé ce 2 juillet 2016 et Pierre Larrouturou étaient très proches.

Michel Rocard décédé ce 2 juillet 2016 et Pierre Larrouturou étaient très proches.

 

 

 

On a voulu expliquer le « Brexit » par un réflexe raciste. Il y a incontestablement une part de vrai, mais, comme l’explique l’analyste britannique Nathanaël Uhl, la faute n’en incombe pas qu’aux seuls promoteurs de « Leave » :

 

 

« Le rejet de l’immigration a joué un rôle dans le Brexit. A observer la recrudescence des attaques xénophobes qui ont suivi l’annonce des résultats du référendum, on ne peut pas le nier. Chacun pouvait déjà s’en rendre compte lorsque le parti europhobe et « un brin » xénophobe UKIP (United Kingdom Independance Party) est devenu le premier parti du pays lors des élections européennes de 2014. Suite à cela, plutôt que de défendre une vision ouverte de l’immigration, les conservateurs ont commencé à évoquer les mouvements migratoires comme un problème, générateur de distorsion dans la répartition des richesses mais aussi de criminalité en hausse… Et le Labour a fini par embrayer le pas en inscrivant le contrôle de l’immigration dans son programme en vue des élections générales de mai 2015. Mais qualifier le vote en faveur du Brexit de xénophobe ou anti-immigrés me semble refléter le mépris de nos élites pour le peuple. »

 

 

Ainsi, les grands partis jouent la carte xénophobe en espérant ainsi récupérer les voix susceptibles de gonfler les votes des partis dits populistes. Cet odieux jeu d’apprentis sorciers ne leur a guère réussi, tout comme celui de la droite française avec le Front national !

 

 

Il y a un autre paradoxe au référendum sur le « Brexit » : les électeurs du « Leave » sont issus, comme nous venons de le voir, des classes populaires, alors que les têtes d’affiche de la campagne du « Leave » sont des conservateurs thatchériens qui reprochent à Bruxelles d’avoir des réglementations trop contraignantes en matière de droits sociaux et du travail ! Le cas de Nigel Farage, le leader de l’UKIP, est exemplaire : c’est un homme de droite dure prônant les thèses les plus ultralibérales.

 

 

 

Nigel Farage l'ultralibéral droitier savoure sa victoire... Ce qui ne l'empêche pas de rester député européen !

Nigel Farage l'ultralibéral droitier savoure sa victoire... Ce qui ne l'empêche pas de rester député européen !

 

 

 

En clair, les partis traditionnels militant pour le « Remain » reprennent à leur compte les arguments de rejet de l’Autre des extrémistes ! Mais le peuple, c’est connu, est un ramassis de vilains racistes… Ce ne sont pas de pareils raisonnements qui permettront d’en sortir. Ce n’est pas en jouant la Marie-Antoinette qui lorsque le peuple lui réclamait du pain, répondait avec mépris : « Donnez-leur de la brioche ! ».

 

 

De toute façon, tout le monde le reconnaît, le « Brexit » ne se fera pas tout seul. On n’efface pas ainsi 43 ans d’association. Des centaines d’accords commerciaux, de contrats divers, de réglementations devront être renégociés de part et d’autre.

 

 

D’ailleurs, ledit « Brexit » n’a pas lieu jusqu’à présent. Les seuls événements connus suite à ce fameux « Brexit » sont l’assassinat de la députée travailliste Jo Cox, le résultat d’un référendum consultatif et la démission au 2 septembre prochain du Premier ministre conservateur David Cameron et le refus de Boris Johnson de lui succéder.

 

 

La procédure de sortie de la Grand Bretagne prévue à l’article 50 du TFUE (le Traité de Fonctionnement de l’Union Européenne) n’a pas encore été lancée, donc, jusqu’à présent, il n’y a pas de « Brexit » et peut-être n’y aura-t-il pas non plus de perspectives de « Brexit »…

 

 

Quant à la volonté populaire, elle ne compte guère pour autant qu’elle n’ait jamais compté !

 

 

Les réactions ne manquent cependant pas en Europe continentale. Il y a manifestement un vent de panique au sein des « élites » européennes qui se montrent incapables de répondre à ce nouvel élément qu’elles n’attendaient manifestement pas. Pourtant, les sondages pré-référendum donnaient le « leave » et le « remain » au coude à coude… Même les promoteurs britanniques du « Brexit » ont été surpris par leur victoire !

 

 

Le choc de l’Europe des régions

 

 

L’événement le plus inattendu est la réaction de l’Ecosse, de l’Irlande du Nord et de Gibraltar qui ont voté massivement pour le « Remain ». Ils réclament de rester dans l’Union européenne quitte à se séparer de l’Angleterre.

 

 

 

Jean-Claude Juncker, président de la Commission européenne, reçoit avec chaleur Nicola Sturgeon, Première ministre d'Ecosse. Un geste suicidaire ?

Jean-Claude Juncker, président de la Commission européenne, reçoit avec chaleur Nicola Sturgeon, Première ministre d'Ecosse. Un geste suicidaire ?

 

 

 

La Première ministre écossaise, et leader des nationalistes de gauche écossais du Scottish National Party, a clairement indiqué que sa priorité est de sécuriser les liens entre l’Écosse et l’Union européenne. Nathanaël Uhl explique :

 

 

« Elle l’a rappelé devant le parlement écossais mardi 28 juin au matin dans une déclaration solennelle. Nicola Sturgeon fait actuellement le forcing, tout comme le maire de Londres, le travailliste Sadiq Khan, et le ministre en chef de Gibraltar, pour être présente à la table des négociations, quand le futur premier ministre se décidera à activer l’article 50 du Traité de Lisbonne, qui ouvre la voie aux négociations en vue du départ. Elle estime, au vu du précédent du Groenland et des îles Feroë (qui ont obtenu de ne pas être intégrées à l’Union européenne après le « oui » des Danois lors de leur référendum), que l’Écosse n’est pas forcément liée par le Brexit britannique. Ce mercredi 29 juin, la première ministre écossaise se rendait à Bruxelles pour discuter directement avec les membres de la Commission européenne et le président du Parlement européen, dans ce sens.

 

 

Lors de sa déclaration devant le Parlement, Nicola Sturgeon a clairement exprimé que, oui, l’idée d’un deuxième référendum sur l’indépendance se situe dans la perspective du maintien de l’Écosse dans l’Union européenne. »

 

 

Le président de la Commission, Jean-Claude Juncker l’a reçu en grandes pompes. C’est le geste qu’il ne fallait certainement pas faire maintenant !

 

 

À quel jeu joue l’ancien Premier luxembourgeois et ancien Président de l’Eurogroupe ? La tradition des institutions européennes a toujours été de ne pas reconnaître les régions et de n’avoir que les Etats membres comme interlocuteurs. C’est un changement notable qui peut avoir de sérieuses conséquences. Certains hauts dirigeants de l’UE en viendraient-ils à envisager l’Europe des régions ?

 

 

Les dirigeants de l’Union européenne tiendraient-ils pour acquises l’indépendance de l’Ecosse et la réunification irlandaise ? Est-ce une forme de « vengeance » à l’égard de ces Anglais qui ont claqué dans les doigts des dirigeants européens ? Si les scénarios indépendantistes peuvent être considérés comme probables, en contribuant à accélérer ce mouvement de délitement du Royaume Uni, c’est jouer aux apprentis sorciers, car cela ravivera sans conteste les volontés d’indépendance de régions comme la Catalogne, la Flandre, la Corse. Cela pourrait aussi ranimer les conflits frontaliers entre les Etats membres issus de la chute de l’Empire austro-hongrois et les litiges non encore résolus en ex-Yougoslavie.

 

 

On est loin du Barroso qui, après le référendum sur les indépendances de la Catalogne et de l’Ecosse, avait déclaré qu’en prenant leur indépendance, ces régions s’excluaient d’elles-mêmes de l’Union européenne ! De plus, des changements frontaliers ne sont pas non plus acceptés par les traités européens.

 

 

Enfin, que deviendrait l’Union européenne dans de pareils scénarios que d’aucuns qualifieront de trop alarmistes, mais qui sont tout à fait plausibles ? Une construction européenne serait-elle possible en de telles circonstances ?

 

 

Et puis, on verrait deux ou trois Etats-membres dont certainement l’Allemagne et la Pologne garder leur unité et donc être dominant par rapport aux micro-états nés des indépendances régionales. Le scénario grec où l’on a vu l’Allemagne mener le jeu grâce à l’Euro qu’elle contrôle pourrait devenir courant : la première puissance et industrielle du continent mènerait le jeu sans aucune opposition possible.

 

 

Une division de l’Union européenne

 

 

Le « Brexit » provoquerait aussi une division de l’Union européenne. En effet, plusieurs pays n’ont aucun intérêt à voir le Royaume Uni prendre le large. Ces pays sont ceux qui ont de puissants liens commerciaux avec la Grande Bretagne comme l’Irlande, le Danemark, les Pays-Bas, la Suède, ainsi que plusieurs pays d’Europe centrale. On évoque même l’idée d’un référendum prônant le « leave » aux Pays-Bas. Les Bataves regarderaient-ils aussi vers le grand large ?

 

 

Cependant, l’Allemagne suivie de la France et de l’Italie souhaite que l’on enclenche le plus rapidement possible la procédure de l’article 50. On va même plus loin : les « brexiters » comme l’ineffable Boris Johnson souhaitaient que le Royaume Uni reste dans le marché unique. C’est un niet catégorique des dirigeants européens – c’est-à-dire d’Angela Merkel. L’accès au marché intérieur européen implique le respect des règles communautaires, impliquant ainsi de se soumettre à la Cour de Justice européenne pour le règlement des litiges et de contribuer au budget communautaire comme c’est le cas aujourd’hui. Autrement dit, Londres aurait un statut équivalent à celui de la Norvège, de l’Islande et du… Lichtenstein qui n’ont aucun droit de se prononcer sur les règles européennes !

 

 

C’est la punition du « mauvais élève » en quelque sorte ! Est-ce la meilleure réplique ? On peut en douter… Et il est certain que les Britanniques n’accepteront pas cette « solution ».

 

 

Le Belge Paul De Grauwe qui est professeur à la London School of Economics n’est pas défavorable au Brexit et il le dit : « … je pense qu’il vaut mieux que le Royaume-Uni sorte de l’UE. On aura moins d’ennuis. Les Britanniques vont continuer à tout bloquer en Europe et encore aller plus loin avec cette nouvelle pression des partisans du Brexit. Qu’on reste de bons amis. La Grande-Bretagne peut être florissante en dehors de l’UE : regardez la Suisse ou la Norvège. »

 

 

 

Le professeur belge Paul De Grauwe est favorable au Brexit.

Le professeur belge Paul De Grauwe est favorable au Brexit.

 

 

 

Il explique en plus : « Si le Brexit l’emporte, la Grande-Bretagne devra trouver des accords économiques avec l’UE. Ce ne sera pas facile et il faudra plusieurs années avant d’aboutir à un accord, qui est souhaitable autant pour la Grande-Bretagne que pour l’UE. Les Britanniques devront aussi accepter une série de règles… qu’ils détestent aujourd’hui. »

 

 

Et ils devraient contribuer. Or, payer sans n’avoir rien à dire, ce n’est pas tout à fait conforme à l’esprit British !

 

 

Le choc de la fracture sociale

 

 

Il y en a qui se font des illusions ! Dans l’hebdomadaire belge « le Vif » du 1er juillet, un haut fonctionnaire du SPF Emploi déclare :

 

 

« Depuis que je travaille sur les matières sociales, ce sont les Britanniques qui ont toujours freiné". Et il cite la directive européenne sur les règles minimales concernant le temps de travail, dont Londres a obtenu une série de dérogations. Autre exemple récent : les Britanniques ont refusé que l'Union européenne émette une déclaration pointant les discriminations affectant les hôtesses de l'air de Qatar Airways. "Quand Londres disait non, on adaptait tout en fonction de leurs desiderata. Ce sont eux qui ont exigé qu'au début de chaque déclaration de l'Union européenne, on ajoute ''et ses Etats membres'' parce qu'ils refusaient de considérer l'UE comme une entité au-dessus des gouvernements". Le Brexit va-t-il changer la donne ? "L'Europe sociale ne va pas redémarrer d'un coup, tempère le fonctionnaire. Nous vivons dans un système ultralibéral, que la majorité au pouvoir en Belgique ne cherche pas à combattre." Pas plus que les pays d'Europe centrale et orientale, "dont les élites ont été formées à Londres", et qui pourraient prendre le relais des positions britanniques de l'autre côté du continent. »

 

 

Donc, c’est clair, le Brexit ne changera rien. L’ultralibéralisme a de beaux jours devant lui dans une Union européenne à 27. D’ailleurs, la « loi travail » en France, le projet Peeters en Belgique et le « Job Act » italien s’inscrivent dans cette logique du démantèlement des droits sociaux prônée depuis longtemps par la Commission européenne.

 

 

Vers un nouveau modèle européen ?

 

 

Le Royaume Uni avait réussi à imposer le libre échange à l’Union européenne. Jean Quatremer qui, reconnaissons-le, en dépit de son européisme échevelé, connaît à fond ses dossiers, écrit :

 

 

« Sans le Royaume-Uni, l’Union ne serait pas ce continent libre-échangiste qu’elle est devenu au fil des ans : la France, et dans une moindre mesure l’Allemagne, y aurait veillé. Londres a trouvé dans la Commission, mais aussi dans les pays nordiques et ceux de l’Est européen, de fidèles alliés afin de défendre l’ouverture des frontières européennes la plus large possible.

 

 

De ce point de vue, on peut dire qu’il a réussi à faire adhérer l’Union à l’Association européenne de libre-échange, cette organisation que Londres a initiée en 1960 pour faire place au trop protectionniste marché commun (avant de le rejoindre en 1973). Si le Royaume-Uni partait, nul doute que le libre-échangisme érigé en alpha et oméga de l’action européenne en prendrait un sacré coup, comme le montre la contestation de plus en plus grande qu’il suscite sur le continent.

 

 

De même, le Royaume-Uni a été le plus fervent défenseur de l’élargissement aux pays de l’Est : sans lui, il n’aurait sans doute pas eu lieu en 2004 et les adhésions se seraient faites au compte-gouttes. Ce n’est pas un hasard si tous les pays des Balkans qui veulent rejoindre l’Union, mais aussi la Turquie, sont en faveur de son maintien dans l’UE. Bref, sans Londres et son amour du grand large, l’Europe prendrait le risque de se refermer sur elle-même. »

 

 

Se refermer sur elle-même ?

 

 

L’élargissement à marche forcée imposé par Londres et par Washington a affaibli l’Union européenne aussi bien sur le plan politique qu’économique et l’a enfermée dans une nasse. Le seul bénéficiaire en a été l’Allemagne. Il a eu comme conséquences un dumping social majeur et n’a guère contribué au développement de l’Europe centrale qui se trouve totalement dépendante de Berlin sur le plan économique et de Londres et de Washington via l’OTAN sur les questions géopolitiques.

 

 

Par conséquent, il va certainement y avoir de sérieuses pressions de la part des pays de l’Est européen pour maintenir un lien privilégié entre l’UE et la Grande Bretagne.

 

 

Une autre vision de la construction européenne est indispensable. Il est désormais impossible de continuer comme avant, « Brexit » ou non. Mais, on ne peut plus rien demander à cette élite repliée sur elle-même, faisant fi des aspirations populaires et totalement dépendante des lobbies et autres intérêts financiers qui ne cherchent qu’à profiter d’un espace européen dérégulé qui transforme le vieux continent en un désert économique, social, culturel et éthique. Il y a autre chose à faire !

 

 

Vers la souveraineté partagée ?

 

 

Nous terminerons par l’analyse de l’économiste français Pierre Sarton du Jonchay proche de Paul Jorion et qui prône un nouveau souverainisme. Voici :

 

 

« Le modèle commun au deux empires britanniques et unioniste européen est celui du gouvernement par les nombres et du pilotage supranational des consciences individuelles par des administrations financières. De fait et au-delà de toute théorisation par la religion féroce du néo-libéralisme, l’unité européenne s’est construite au moins depuis 1972 (date d’entrée de la GB dans la CEE) par les intérêts financiers privés gérés de la City et juridicisés par la coopération entre les juristes anglo-saxons et les fonctionnaires de Bruxelles, Francfort et Paris. « Public » à Londres comme à Bruxelles signifie aujourd’hui que le prix de la propriété privée est publié sur un marché nominalement ouvert, nominalement accessible à tous. Dans l’espace européen de la religion féroce, « public » ne peut plus signifier : conforme à l’intérêt général des sociétés humaines quel que soit le capital financier détenu par les individus composant les sociétés.

 

 

Autrement dit, l’Europe est monétariste, matérialiste libérale, des deux cotés de la Manche. La délibération des réalités productibles derrières les actifs financiers cotés sur les marchés contre monnaie est le monopole d’une oligarchie initiée. S’il existe une réalité autonome des cerveaux et des intérêts financiers, elle ne peut plus et ne doit pas contenir de politique. L’utilité de ce qui est produit ou doit être produit n’est pas objectivement discutable, ni délibérable entre tous les citoyens. C’est donc à la représentation libérale du monde et aux réalités européennes qu’elle induit, que les sujets de sa gracieuse majesté ont dit « non ». 374 ans après « the English civil war » qui fonda la monarchie parlementaire, les peuples britanniques font leur 1792 : ils s’invitent dans la politique en refusant des institutions, en l’occurrence européennes, où ils ne sont pas explicitement représentés et défendus.

 

 

Le problème que la religion libérale féroce s’évertue à escamoter est posé par la révolte légaliste des peuples britanniques : quelles sont les finalités humainement acceptables de l’ordre économique britannique, européen et mondial ? Question subsidiaire dérivée : quelle organisation politique britannique, européenne et mondiale permet le gouvernement de l’économie humaine au bénéfice de tous ? Pour se donner la possibilité de trouver des réponses à ces questions, il faut impérativement sortir du cadre néo-platonicien libéral féroce et revenir à l’étymologie de la souveraineté, de la nation et de l’État. »

 

 

Le souverainisme tant décrié revient en force depuis le « Brexit ». Un colloque du « Comité Orwell » consacré à la « Souveraineté et à la Mondialisation » s’est déroulé à Paris le 18 juin 2016. Il a débouché sur une déclaration appelant au rétablissement de la souveraineté, de la prospérité et de l’indépendance stratégique en Europe. Cette déclaration est signée par vingt intellectuels, la plupart de droite comme Natacha Polony, mais aussi quelques-uns se réclamant de la gauche ou du centre comme Jean-Pierre Chevènement, Michel Onfray, Paul Jorion et Jacques Sapir.

 

 

Je pense que c’est une grave erreur d’en revenir au souverainisme et à l’Etat nation. La souveraineté est certes essentielles pour rétablir la démocratie, c’est-à-dire redonner la parole au peuple, mais dans le monde actuel, elle ne peut qu’être partagée. C’est un point essentiel sur lequel il convient de revenir.

 

 

 

Pierre Verhas

 

 

 

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Published by pierre verhas
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25 juin 2016 6 25 /06 /juin /2016 14:47

 

 

Il y a quelques semaines, le quotidien britannique The Guardian demandait à quelques auteurs d’écrire une lettre personnelle à … la Grande-Bretagne (Chère Grande-Bretagne,…) expliquant pourquoi nous souhaitons qu’”elle” reste au sein de d’UE. Voici deux de ces lettres, écrites par deux des initiateurs de DiEM25: l’écrivain et sociologue slovène Slavoj Žižek et l’économiste et ancien ministre grec des Finances Yanis Varoufakis.

 

 

Ces deux lettres donnent un autre point de vue sur la question du Brexit et se démarquent de l’hystérie collective qui a envahi la classe politique à la suite de l’annonce (provisoire) du Brexit.

 

 

Pourquoi provisoire ? Parce qu’il est probable qu’un nouveau référendum soit organisé en Grande Bretagne suite à une pétition lancée le jour même de l’annonce des résultats et qui a recueilli plus d’un million de signatures jusqu’à présent. C’est une vieille habitude au sein de l’Union européenne : lorsque les résultats d’un référendum ne plaisent pas, on recommence. Cela s’est déjà produit au Danemark et en Irlande.

 

 

En l’occurrence, ce ne serait pas une mauvaise chose, car le Brexit pourrait entraîner de graves conséquences pour le Royaume Uni lui-même qui verrait s’envoler sa très chère unité par la revendication de l’indépendance de l’Ecosse et celle de la réunification irlandaise par Belfast qui souhaitent tous deux demeurer au sein de l’Union européenne. Si ces volontés sont légitimes, leur concrétisation dans les circonstances actuelles ne pourraient qu’être néfastes.

 

 

Cela dit, que les dirigeants de l’Union prennent garde : ils ne réussiront pas toujours à museler les peuples.

 

 

 

Pierre Verhas

 

 

 

Yanis Varoufakis et Slavoj Žižek.

Yanis Varoufakis et Slavoj Žižek.

 

 

Slavoj Žižek

Slovénie

 

 

Chère Grande-Bretagne,

 

 

Quand, dans les années 1920, on a demandé à Staline quelle était la pire, de la droite ou de la gauche, il répliqua: “ Les deux ! ”  Et ceci est ma première réaction à la question de savoir s’il faut ou non quitter l’UE.

 

 

Envoyer une lettre d’amour au peuple britannique avec le message sentimental: “Restez, s’il-vous plaît!” ne m’intéresse pas. Il n’y a qu’une seule question qui m’intéresse. L’Europe est désormais prise dans un cercle vicieux, oscillant entre deux positions faussement opposées : celle d’un assujettissement au capitalisme mondialisé, et celle d’un assujettissement à un populisme anti-immigrants – l’une de ces politiques a-t-elle une chance de nous sortir de cette danse folle  ?

 

 

Les symboles du capitalisme mondialisé sont des accords commerciaux négociés en secret tels que l’Accord sur le Commerce des Services (ACS, Tisa en anglais) ou le partenariat transatlantique de commerce et d’investissement (PTCI, TTIP en anglais). L’impact social du PTCI est limpide: il s’agit d’une attaque brutale contre la démocratie. Cela apparaît très clairement dans le cas du mécanisme de règlement des différends entre investisseurs et États (en anglais Investor-state dispute settlement, ISDS en abrégé) qui autorise les compagnies à attaquer les gouvernements en justice si leurs politiques sont la cause d’une perte de profit. Dit simplement, cela signifie que des corporations transnationales non-élues peuvent dicter leur conduite aux gouvernements élus démocratiquement.

 

 

Alors comment le Brexit se porterait-il dans ce contexte ?  D’un point de vue de gauche, on peut trouver quelques bonnes raisons pour soutenir le Brexit : un État-nation fort, libéré du contrôle des technocrates de Bruxelles, peut protéger l’État-providence et contrer une politique d’austérité. Par contre ce qui m’inquiète c’est l’arrière-plan idéologique et politique qui sous-tend cette position. De la Grèce à la France, une nouvelle tendance surgit dans ce qui reste de la “gauche radicale”: la redécouverte du nationalisme. Tout à coup, l’universalisme est balayé d’un revers de la main, considéré comme une contre-partie politique et culturelle sans vie d’un capitalisme mondialisé “sans racine”.

 

 

La raison de cela est évidente: la montée du populisme national d’extrême-droite en Europe occidentale, qui est désormais la plus forte parmi les forces politiques prônant la protection des intérêts de la classe ouvrière, et simultanément la plus puissante des forces politiques capables de soulever les passions. Voici le raisonnement sur lequel se base [la nouvelle tendance de la gauche radicale] : pourquoi la gauche devrait-elle laisser le champ des passions nationalistes à la droite radicale, pourquoi ne devrait-elle pas “reprendre la patrie au Front National ?”

 

 

Dans ce populisme de gauche, la logique du “Nous contre Eux” reste intacte. Par contre, ici ”Eux” ne désigne pas de pauvres réfugiés ou immigrants, mais le capital financier, l’État technocratique et bureaucratique. Ce populisme va au-delà du vieil anticapitalisme de la classe ouvrière; il tente de rassembler une constellation de luttes, de l’écologie au féminisme, du droit au travail à l’éducation gratuite et aux soins de santé.

 

 

L’histoire récurrente de la gauche contemporaine est celle d’un leader ou d’un parti élu avec un enthousiasme universel, promettant un “nouveau monde” (Mandela, Lula) – mais un jour ou l’autre, généralement quelques années plus tard, ils se heurtent au dilemme clef: faut-il oser toucher aux mécanismes du capitalisme ou faut-il “jouer le jeu”? Si l’on trouble le mécanisme, on est très vite puni par les perturbations du marché, le chaos économique et tout ce qui s’ensuit. Alors comment pousser plus loin les choses une fois l’euphorie passée ?

 

 

Je reste convaincu que notre seul espoir est d’agir de façon transnationale – c’est seulement ainsi que nous avons une chance de contraindre le capitalisme mondialisé. L’État-nation n’est pas le bon instrument pour faire face à la crise des réfugiés, ou au réchauffement climatique, ou aux autres questions brûlantes. Alors, au lieu de nous opposer aux Eurocrates au nom des intérêts nationaux, essayons de former une gauche pan-européenne. Et c’est grâce à cette marge d’espoir que je suis tenté de dire: votez contre le Brexit, mais faites-le comme le ferait chrétien dévôt qui soutient un pécheur tout en le maudissant secrètement. N’entrez pas en compétition avec la droite populiste, ne leur donnez pas le droit de définir les termes du débat. Le nationalisme socialiste n’est pas la bonne manière de combattre le national socialisme.

 

 

 

Yanis Varoufakis

Grèce

 

Chère Grande-Bretagne,

 

 

L’année dernière, j’ai essayé – et échoué – de convaincre les pontes de l’UE de se comporter humainement envers mon pays qui endure tant et patiemment depuis longtemps. À présent, je vous fais part d’une drôle de requête : restez dans cette même UE – oui, celle-là même qui a écrasé notre Printemps d’Athènes et s’est comportée de manière abominable depuis lors.

 

 

Certains vont déployer une logique de tabloïde pour expliquer ma requête (« Varoufakis veut que l’Angleterre reste pour payer les renflouements de la Grèce »). D’autres m’accuseront d’abandonner le combat pour restaurer la démocratie. Et pourtant je compte sur votre appréciation du paradoxe à la Monty Python pour dépasser cette apparente contradiction.

 

 

La raison pour laquelle je souhaite que vous restiez, c’est que voter pour partir ne vous en «sortira» pas. Plutôt que de vous d’échapper à  l’UE, le Brexit vous gardera arrimés à une Europe plus mauvaise, plus triste et de plus en plus dangereuse pour elle-même, pour vous et, en fait, pour le reste du monde.

 

 

Les maîtres de la City ne permettront jamais à un nouveau gouvernement emmené par Boris Johnson de ne serait-ce que songer à quitter le marché unique de l’UE, en dépit des rêveries de Michael Gove. Ce qui signifie que tous les gadgets vendus dans vos magasins devront respecter les mêmes normes conçues à Bruxelles, que vos règles de protection de l’environnement seront rédigées à Bruxelles, et que la régulation du marché (oui, vous l’avez deviné) sera décidée à Bruxelles.

 

 

Et donc, même après le Brexit, la majorité de vos lois continueront à être écrites dans les mêmes mornes corridors bruxellois,, à ceci près que vous n’aurez plus rien à dire sur leur conception. Votre démocratie toujours aussi tronquée qu’aujourd’hui, vous resterez coincés, bien que moins puissants, dans une Europe dont la fragmentation sera accélérée par le Brexit, tout en y étant moins puissants.

 

 

L’UE est indubitablement bureaucratique, opaque, et pleine de mépris pour le parlementarisme que vous et moi chérissons. Vous pourriez, ainsi, en conclure qu’accélérer sa fragmentation n’est pas une si mauvaise idée. Détrompez-vous ! La désintégration de l’UE fera-t-elle s’élever les démocrates progressistes à travers l’Europe ? Donnera-t-elle du poids à leurs parlements ? Provoquera-t-elle l’avènement des forces de la lumière et de l’espoir ? Encouragera-t-elle une coopération harmonieuse au sein du continent ? C’est peu probable.

 

 

La fragmentation de l’UE divisera le continent en au moins deux parties, la fracture principale se situant le long du Rhin et traversant les Alpes. Au Nord Est régnera la déflation, des millions de travailleurs pauvres allemands, polonais, etc. perdant leurs emplois. Du côté latin, l’inflation sera à l’ordre du jour, ainsi que le chômage. Seuls des monstres politiques arriveront à se hisser hors de cette ligne de faille, répandant partout la misanthropie xénophobe et s’assurant, au travers de dévaluations compétitives, que vous soyez vous aussi entraînés dans la tourmente qui s’en suivra.

 

 

C’est pour cela que je vous supplie de rester dans notre horrible Union Européenne. Les démocrates européens ont besoin de vous. Et vous avez besoin de nous. Ensemble, nous avons une chance de faire revivre la souveraineté démocratique à travers toute l’Europe. Ce ne sera pas facile. Mais cela vaut la peine d’essayer.

 

 

Quand j’étais étudiant, un ami proche qui détestait les fêtes n’en manquait pourtant jamais une seule, juste pour avoir quelque chose dont se plaindre le lendemain. S’il vous plaît, ne faites pas comme lui. S’il vous plaît, restez dans l’UE avec enthousiasme pour notre cause commune : prendre les armes contre un océan de difficultés et, en nous y opposant, y mettre fin.

 

 

Et les Faibles subissent ce qu’ils doivent ?  est publié aux éditions Les Liens qui Libèrent 

 

 

 

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24 juin 2016 5 24 /06 /juin /2016 14:41

 

Cet article est dédié à la mémoire de Jo Cox assassinée parce qu’elle était humaniste.

Jo Cox membre de la Chambre des communes britannique, députée travailliste, humaniste, assassinée par un fasciste fanatique

Jo Cox membre de la Chambre des communes britannique, députée travailliste, humaniste, assassinée par un fasciste fanatique

 

 

Haro sur les médias aux ordres. Depuis une semaine, ils ont tenté de « rassurer » l’opinion – ou de réconforter des « élites » déboussolées – en affirmant que le « Brexit » ne pouvait être qu’une option impossible ! Le « populisme » ne pouvait l’emporter devant le merveilleux projet d’une Union européenne ultralibérale… par ailleurs largement inspirée par la « City ».

 

Eh bien ! Le « populisme » a gagné !

 

Haro sur ces nationalistes assassins de la députée travailliste Jo Cox bien oubliée en ce vendredi « noir ». Jo Cox qui luttait pour un monde solidaire face aux individualistes du tout marché, Jo Cox qui savait ce que signifie l’humanitaire, Jo Cox qui ne voulait pas du « Brexit » car elle considérait qu’en dépit des critiques majeures justifiées à l’égard d’une Union européenne qui n’est devenue que la somme des égoïsmes des plus puissants, un repli sur soi serait la pire des réponses.

 

Eh bien ! L’égoïsme a gagné !

 

Haro sur David Cameron, ce dandy de la gentry, qui a placé ses bas calculs politiciens au-dessus de l’histoire dont il est incapable de mesurer les conséquences. Voici la Grande Bretagne confrontée en moins de vingt-quatre heures à la menace de sa propre division : l’Ecosse, partisane du « Remain », souhaite revoir son association avec Londres ; l’Irlande du Nord, elle aussi hostile au « Brexit », envisage la réunification de l’Irlande qui, elle, reste dans l’Union européenne.

 

Eh bien ! Cameron n’a obtenu que la division de son pays !

 

Haro sur l’Union européenne qui est partie du rêve de fédérer les Etats-nations qui la composent et qui a, suite entre autres aux pressions britannique et étatsunienne, fondé une vaste zone de libre-échange sous la protection de l’OTAN et sur la base d’un système de décision intergouvernemental où le pays le plus puissant mène la danse, en l’occurrence l’Allemagne. Cette fédération n’est rien d’autre qu’un asservissement.

 

Il y a aussi des abominations comme la domination, via les institutions européennes et la pression britannique, des entreprises transnationales qui ont conquis l’économie européenne et, par ce biais, démoli le modèle social. La lutte contre la « loi travail » en France et la « loi Peeters » en Belgique en sont des exemples.

 

Eh bien ! Le rêve s’est mué en cauchemar !

 

Jean Quatremer, le correspondant à Bruxelles de « Libération » - grand défenseur de l’Europe libérale – a été bien inspiré d’écrire aujourd’hui dans son billet sur le « Brexit » : «… nous n’avons pas eu la chance de connaître Margaret Thatcher et nous sommes restés, globalement, attachés à l’État providence, à l’interventionnisme étatique, au marché régulé, toutes choses qui vous font horreur. Aussi, nous avons dû accepter d’affadir le projet des pères fondateurs et pratiquer une politique du moyen terme qui, au final, déplait à tout le monde: l’Europe a réussi l’exploit d’inventer l’ultralibéralisme réglementaire ! »

 

Faut-il pour autant renoncer à cet objectif fondamental d’unifier les peuples dans la solidarité ? Non. Il est vital, en mettant en avant le colossal échec de l’Union européenne, répondre par un projet fédérateur.

 

Faut-il pour autant renoncer aux conquêtes sociales de nos ascendants ? Non ! Mais comment maintenir l’Etat providence, alors que l’Etat a été détruit par l’ultralibéralisme de l’Union européenne ? En cela, nous manquons dramatiquement d’imagination et ce n’est pas pour rien qu’un Varoufakis dénonce « l’échec historique de la gauche ».

 

Le politologue français Philippe Marlière écrit justement de son côté : " Ces ouvriers au chômage ou dans des situations précaires ont raison de s'opposer à l'orientation politique actuelle de l'Union européenne. Une chose est d’analyser les forces qui animent le Brexit (ultralibérales et xénophobes), une autre est de considérer les laissés-pour-compte de la mondialisation. Mais si l’Europe est néolibérale c’est parce que les gouvernements l’ont voulu. S’il faut s’acharner sur les forces qui nous ont conduit là, il faut davantage s’en prendre à Angela Merkel ou François Hollande. La classe ouvrière est effectivement la grande perdante et la gauche qui s’oppose au Brexit devra s’en occuper. "

 

Ajoutons que ce n’est pas sur les ruines du plus grand fiasco historique que l’on bâtira par miracle un monde nouveau.

 

Il faut partir de ce qui est. Il existe des institutions qui – ne l’oublions pas – ne sont que des outils. Il y a des acquis comme les accords de Schengen, par exemple, et même l’Euro qui a le mérite d’être une monnaie utilisée par dix-neuf Etats qui ne supporteraient pas un retour en arrière. La monnaie dite unique ne pourra fonctionner que si elle est gérée par un pouvoir politique.

 

Et ce pouvoir politique ne peut pas se contenter d’être, comme d’aucuns l’ont préconisé, un simple « gouvernement économique ». Il doit s’agir d’un pouvoir démocratique responsable devant les peuples.

 

Nul progrès n’est issu des ruines, nulle liberté ne fut acquise sur des cadavres.

 

Le fiasco du Brexit doit nous faire réfléchir à une tout autre approche politique. Nous devons mener les luttes de manière solidaires au-delà des frontières. C’est ainsi et seulement ainsi que nous construirons notre Europe.

 

Mais, pour ce faire, la social-démocratie comme la gauche radicale en sont incapables. De nouvelles forces doivent voir le jour. Et elles viendront, tout simplement parce que c’est indispensable !

 

Souvenez-vous d'un certain Stéphane Hessel qui nous a tout simplement demander de nous indigner.

 

 

Pierre Verhas

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23 juin 2016 4 23 /06 /juin /2016 14:19

 

 

Un homme de bien nous a quittés. Edgard Pisani. Un homme libre, de conviction et de lucidité.

 

 

Edgard Pisani né à Tunis en 1918, d’origine maltaise, donc au départ sujet de Sa Majesté britannique, entama au début de la guerre des études à Sciences Po à Paris tout en gagnant sa croute comme « pion » dans une école parisienne. Il fut un résistant de la première heure après avoir rejoint la France libre du général de Gaulle. Pisani fut arrêté en mars 1944 avec ses parents et d’autres résistants. Il fut envoyé à Mont-Dore en Auvergne comme « otage administratif ». Heureusement pour lui, il ne fut pas identifié pour son activité de résistant : membre d’un réseau radio correspondant avec Londres. Le 7 juin 1944, la Résistance attaqua l’hôtel où il était retenu en otage. Edgard Pisani rejoignit le maquis et arriva clandestinement à Paris le 20 juin.

 

 

Il intègre alors le réseau intitulé « La Nouvelle Administration » destiné à préparer la transition vers la République, le général de Gaulle ayant mis comme priorité de faire fonctionner les institutions républicaines le plus vite possible, une fois la France libérée et le régime de Vichy renversé.

 

 

 

Edgard Pisani entre à la Préfecture de police de Paris le 19 août 1944.

Edgard Pisani entre à la Préfecture de police de Paris le 19 août 1944.

 

 

Pisani prit part le 19 août à la prise de la Préfecture de police de Paris qui déclencha l’insurrection qui devait mener à la libération de la Ville Lumière. Il rejoignit le cabinet de Charles Luizet, gaulliste de la première heure. Luizet dut absolument remplir une mission à l’extérieur et confia la « maison » à Pisani jusqu’à son éventuel retour. Il prit tous les contacts nécessaires, négocia avec les Allemands l’échange de prisonniers allant être fusillés avec des cadavres de soldats allemands. Il négocia ensuite une trêve afin d’éviter un carnage. Son rôle est joué par Michel Piccoli dans le film de René Clément « Paris brûle-t-il ? ». Luizet put enfin revenir à la Préfecture et proposa à Pisani qui avait réussi à « tenir la maison » de devenir son chef de cabinet et il le nomme sous-préfet.

 

 

L’année suivante, il devint directeur adjoint du cabinet du Préfet de police et devint en 1946 directeur de cabinet du ministre de l’Intérieur. Il fut ensuite nommé préfet de la Haute Loire. Il avait à peine 28 ans.

 

 

En 1953, Pisani demanda son congé pour se lancer dans l’action politique. Il fut élu sénateur en 1954 sous l’étiquette du Rassemblement des gauches républicaines qui regroupait le parti Radical, l’UDSR de François Mitterrand et diverses formations centristes et même de droite. Il fut réélu en 1955.

 

 

En 1961, de Gaulle l’appelle pour qu’il devienne ministre de l’Agriculture dans le gouvernement de Michel Debré. Pisani conserva ce poste particulièrement exposé jusqu’en 1966 – une longévité exceptionnelle pour un ministre de l’Agriculture en France !

 

 

Il présidera à la modernisation de l’agriculture et sera à l’origine de la fameuse Politique agricole commune européenne. D’autre part, il était indispensable de moderniser l’agriculture française qui était restée comme telle depuis le début du XXe siècle. À l’époque, la priorité – le souvenir de la quasi famine pendant la guerre était encore vivace – était donnée à l’autosuffisance en matière d’alimentation. Il s’agissait donc d’un objectif productiviste. Plus tard – fait rare en politique – Edgard Pisani reconnut qu’il s’était trompé.

 

 

Il dira plus tard :

 

 

« L'agriculture est née de la faim, et de l'agriculture est née la politique. Et je ne suis pas sûr que le monde puisse nourrir le monde.

 

 

J'ai été nommé ministre de l'Agriculture parce que j'avais fait quelques semaines avant un discours que je commençais en disant : je ne connais rien à l'agriculture et je viens vous dire ce qu'un homme qui n'y connaît rien, un citadin, en pense. Six semaines après, je reçois un appel de Michel Debré me proposant le poste pour un regard neuf.

 

 

En me reconduisant à son perron après un long entretien, le général de Gaulle m'a dit : n'oubliez pas, monsieur, que vous n'êtes pas ministre des agriculteurs mais ministre de l'Agriculture. Quelques mois plus tard, je lui ai dit : mais mon général, j'ai essayé d'être ministre de l'Agriculture sans être ministre des agriculteurs, mais je n'y suis pas parvenu. Levant les bras au ciel, il m'a dit : évidemment ! »

 

 

 

Edgard Pisani avec le général de Gaulle en visite à une exploitation agricole

Edgard Pisani avec le général de Gaulle en visite à une exploitation agricole

 

 

 

Evidemment ! Edgard Pisani sut allier l’intérêt de l’Etat à celui des citoyens et donc, en l’occurrence, celui des agriculteurs. Les réformes qu’il mit en œuvre et qui furent fondamentales et même douloureuses furent élaborées en tenant compte le mieux possible de l’intérêt et surtout de la pérennité du monde agricole.

 

 

En 1966, il fut nommé ministre de l’Equipement au gouvernement de Georges Pompidou. En 1967, il démissionna avec fracas. En effet, il n’accepta un gouvernement par ordonnance. Il s’en expliqua devant la Représentation nationale en déclarant au Premier ministre: « Ce faisant,  j’ai le sentiment d’être plus fidèle que vous à l’homme que j’ai soutenu depuis la Résistance. » Aujourd’hui, peu d’hommes de pouvoir auraient le courage d’agir ainsi.

 

 

La flamme de la Résistance semble bien éteinte au sein des élites qui prétendent nous gouverner…

 

 

Pisani entame alors sa traversée du désert – ce qui ne l’empêcha pas de soutenir le mouvement des étudiants et des ouvriers de mai 1968 – jusqu’en 1979 où il est réélu sénateur sous l’étiquette « gauche démocratique ». Si Edgard Pisani fut incontestablement un homme d’idées et d’action, il n’était guère fin stratège politique : il choisit en adhérant au PS en 1974 de soutenir Michel Rocard au lieu de François Mitterrand. En 1981, il fut nommé Commissaire européen chargé du développement. Il y resta jusqu’en 1983 et il prit, grâce à cette fonction, la mesure de la question vitale du Tiers-monde.

 

 

En 1984, il est nommé Commissaire chargé de rétablir la paix en Nouvelle Calédonie. Il arrive au « caillou » dans les pires conditions. Le conflit avec les Kanaks avait fait de nombreuses victimes et les deux frères du leader du FLNKS Jean-Marie Tjibaou avaient été tués. Malgré cela, Pisani parvint à établir une relation de confiance avec le dirigeant kanak. Il prononce un discours à Nouméa où pour la première fois l’indépendance est évoquée. Mais les troubles reprirent de plus belle et des personnalités Kanaks sont assassinées par des colons. Le Commissaire rejoint à nouveau Tjibaou et raconte : « Il me fallait l’accord des Kanaks et j’ai engagé des négociations avec Jean-Marie Tjibaou. Il m’invite alors dans sa tribu de Hienghène, où on déjeune à trois à table devant 60 à 70 personnes assises par terre. Tjibaou voulait une discussion en présence des siens. L’échange terminé, il me demande de le suivre. Il marche devant moi, silencieux, pendant une dizaine de minutes puis s’arrête devant un énorme séquoia. Sans se retourner, presque au garde-à-vous, la tête inclinée, il me dit : Devant mes ancêtres, je vous réponds oui. Puis, sans un mot de plus, nous retournons vers le présent. »

 

 

Edgard Pisani retourne à Paris quatre mois plus tard et propose à Mitterrand un régime transitoire avant un scrutin sur l’autodétermination qui devrait avoir lieu au plus tard en juin 1987. Mais il était quasi impossible de convaincre les deux parties et le Premier ministre de l’époque, Laurent Fabius lâcha Edgard Pisani. Il fut nommé ministre de la Nouvelle Calédonie – ce qui était un piège – mais réussit néanmoins en dépit des difficultés à imposer des réformes qui conduisirent à un autre type de relations entre kanaks et colons caldoches.

 

 

Il finit par quitter le ministère et fut nommé en 1988 directeur de l’Institut du Monde Arabe, mais ce mandat tourna mal et il fut « renvoyé » en 1995 par Jacques Chirac.

 

 

Pisani consacra le reste de ses jours à diffuser ses idées. Il publia plusieurs ouvrages dont « L’Utopie comme méthode » La « nouvelle donne » planétaire, la mondialisation frénétique dans laquelle nous nous sentons précipités, rendent absolument nécessaire que nous réinventons l’utopie « poétique » ou « idéaliste », mais lucide et agissante. L’utopie comme méthode, c'est-à-dire comme volonté. C’est « le » et la Politique qu’il s’agit, en somme, de réhabiliter.

 

 

 

 

Edgard Pisani consacra le restant de sa vie à tenter de convaincre.

Edgard Pisani consacra le restant de sa vie à tenter de convaincre.

 

 

Il publie un autre ouvrage intitulé « Le vieil homme et la Terre » où il évoque une crise sans précédent qui affecte aujourd'hui les rapports que l'homme entretient avec l'une des plus anciennes de ses activités : l'agriculture. Au-delà, c'est une certaine façon d'habiter la planète - et de se nourrir - qu'il s'agit de réinventer. À vouloir forcer la terre, nous prenons le risque de la détruire. À mondialiser imprudemment les marchés agricoles, nous mettons en péril les cultures paysannes spécifiques. À industrialiser trop systématiquement le travail agricole, sur toute la planète, nous chassons les paysans vers les villes, le déracinement, le sous-emploi.

 

Pisani émet huit propositions concrètes pour sortir de notre aveuglement. Au passage, il revient sans complexe sur la politique productiviste dont il fut, jadis, un acteur. Elle n'est plus de mise.

 

 

Une crise sans précédent affecte aujourd'hui les rapports que l'homme entretient avec l'une des plus anciennes de ses activités : l'agriculture. Au-delà, c'est une certaine façon d'habiter la planète - et de se nourrir - qu'il s'agit de réinventer. À vouloir forcer la terre, nous prenons le risque de la détruire. À mondialiser imprudemment les marchés agricoles, nous mettons en péril les cultures paysannes spécifiques. À industrialiser trop systématiquement le travail agricole, sur toute la planète, nous chassons les paysans vers les villes, le déracinement, le sous-emploi.

 

 

 

En octobre 2009, le journal en ligne « Mediapart » rapporte une conférence que donna Edgard Pisani en Basse Normandie où il évoqua entre autres la crise du lait. Il s’adressa directement aux producteurs présents en ces termes :

 

 

 

« Votre image s'est dégradée Quelle image donnez-vous aux chômeurs qui n'ont pas de quoi nourrir leurs enfants en déversant les milliers d'hectolitres dans la nature. Vous avez obtenu des subventions qui vont vous permettre d'inonder des pays qui n'auront toujours pas les moyens de produire eux même. Le problème est réglé ponctuellement .... Qu'allez-vous faire l'année prochaine ? ».

 

 

Il dira ensuite dans sa leçon inaugurale à l’Ecole supérieure d’agriculture d’Angers en 2009 :

 

 

« La population rurale évolue de telle sorte que le territoire national français risque d’être marqué par de grandes taches noires, les agglomérations, et de vastes terres blanches, les terres sans hommes. (…) Peut-on accepter que, sous le prétexte de commodité, on détruise la forêt amazonienne comme on est en train de le faire ? Pouvons-nous laisser à nos enfants une nature à ce point abîmée qu’elle n’aura plus aucune chance de produire de la nourriture et de l’énergie, alors que les humains seront plus nombreux ? »

 

 

Edgard Pisani avait acquis de par son expérience une vision universelle des problèmes fondamentaux de l’humanité. Il agissait toujours en fonction du progrès de l’humanité et prenait en compte toutes les idées intéressantes. C’est ainsi qu’il vit l’écologie de manière positive, mais considéra que celle-ci n’était pas suffisante pour régler les affaires du monde.

 

 

Edgard Pisani se méfiait du libéralisme ambiant qui ne pouvait, selon lui, être supporté par les marchés agricoles.

 

« L'OMC s'ingénie à organiser l'alimentation comme l'automobile. Ce n'est pas à ses yeux l'organisme susceptible de résoudre la faim dans le monde. Il redoute les décisions qui seront prises lors du prochain cycle de DOHA dont l'objectif est de maintenir le libre échange des produits agricoles au niveau mondial » 

 

 

La philosophie actuelle, dit-il, peut se résumer à :

 

« Libre pour gagner, réguler pour ne pas perdre ».

 

 

 Alors, comment en sortir ?

 

 

Pour nourrir l'humanité il faut une volonté politique considérable à l'échelle mondiale.

 

 

L'avenir doit se construire avec des exploitations familiales et vivrières (la terre est faite pour produire de quoi nourrir les hommes).

 

 

« La crise, dont on sortira dans 3 ou 4 ans, laissera sur le bord du chemin de nombreux chômeurs. Ceci devrait être, dès à présent, une préoccupation majeure Or seules les exploitations de taille familiales fournissent plus d'emploi. Elles permettent également un plus grand respect de la nature. » 

 

 

Il conviendrait est que soit créé un conseil de la sécurité alimentaire au sein de l'ONU sur le modèle du conseil de sécurité militaire. Sa mission fixer les règles, éviter les désordres. Il rappelle qu'aujourd'hui la mission des Nations Unies est d'éviter les conflits militaires alors que la faim dans le monde provoque plus de morts que les conflits.

 

 

La FAO – l’organisation spécialisée des Nations Unies chargée de l’agriculture et de l’alimentation – « ne produit que des statistiques et n'a aucun pouvoir d'intervention pour éviter les désordres. » 

 

 

A l'échelle de la planète il préconise l'organisation de grandes régions (Chine, Europe, Amérique du nord, Amérique du sud, Russie ...) à l'exception de l'Afrique qui n'a pas de capacité de production ni l'autorité nécessaire. Il y aurait la libre circulation des produits alimentaires à l'intérieur de chaque région entourée d'une barrière de protection. 

 

 

Les échanges entre ces grandes régions, la pacification entre elles se feraient sous l'autorité de cette instance créée au sein des Nations unies.

 

 

Pour l'Afrique, Pisani voit la distribution de parcelles de terre scindées en deux et attribuée en deux temps. Une première parcelle destinée à la culture pour une alimentation familiale et de proximité. Après 3 ou 4 ans, en fonction de résultats probants, l'attribution d'une seconde parcelle permettrait au cultivateur africain de s'introduire sur le marché.

 

 

Il affirme alors avec force sa croyance : seul l'homme peut sauver l'homme. Une politique ne peut réussir que lorsqu'elle s'appuie sur une approbation des populations.

 

 

Laissons la conclusion à Jean-Pierre Chevènement qui sut en une phrase définir Edgard Pisani, ce Résistant gaulliste de la première heure, ce socialiste, ce grand républicain, ce citoyen de la France, de l’Europe et du monde.

 

« L’Universalisme qui fait corps avec l’exigence républicaine aura ainsi marqué la vie d’Edgard Pisani tout au long de son existence. »

 

 

 

Pierre Verhas

 

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11 juin 2016 6 11 /06 /juin /2016 16:32

 

 

La révolution numérique sera l’aboutissement du projet néolibéral, c’est-à-dire à la concrétisation du rêve de la fin de l’histoire. Avec elle, l’homme sera totalement soumis à la loi du marché. L’article du blogueur canadien Gaëtan Pelletier paru dans le site « Le Grand Soir » ce 9 juin 2016 décrit cette révolution numérique et met en évidence ses dangers.

 

Le « tout » numérique fera de nous des êtres connectés en permanence et donc faisant l’objet de la surveillance générale telle qu’elle a été énoncée et décrite par l’ancien informaticien de la NSA (le principal service de renseignement US) Edward Snowden.

 

Le pouvoir sera invisible et omniprésent. Même Big Brother ne sera plus nécessaire. On ignorera qui tire les ficelles. Sans doute ce démiurge n’existera pas. Tous nos actes seront répertoriés et analysés selon les critères du seul marché. Toute déviance sera donc corrigée pour que nous puissions remplir de manière optimum notre double fonction : produire et consommer.

 

Le pouvoir de décision sera progressivement transféré aux machines « autocorrigeantes » qui créeront, modifieront ou supprimeront leurs propres algorithmes en fonction des paramètres chiffrables de l’environnement. C’est déjà le cas dans les transactions financières, puisque des ordinateurs prennent eux-mêmes la décision d’acheter ou de vendre des titres sur les marchés financiers.

 

Le « tout » numérique fera donc de nous des êtres entièrement dévoués au marché. Ce sera le seul objectif d’un homme rationnel, car – et c’est sans doute le point faible de la révolution numérique – il n’y aura de place que pour les données chiffrées. Le sensible est donc exclu.

 

Roger-Pol Droit écrit : « L’objectif est désormais d’éliminer le hasard pour construire enfin un monde supposé définitivement et intégralement heureux. » Mais ce bonheur, si l’on peut l’appeler ainsi, ne résulte pas de la volonté collective ou individuelle, il est imposé par le Big Data : c’est produire et consommer non pas en fonction de nos besoins, mais en conformité avec les intérêts du marché.

 

Gaëtan Pelletier nous décrit le processus qui mène peu à peu à ce monde qui, si nous n’y prenons garde, nous happera et transformera les humains en zombies.

 

À nous de combattre cette funeste entreprise !

 

 

Pierre Verhas

 

 

Nous aurons l’occasion d’évoquer ce phénomène majeur à plusieurs reprises.

 

 

 

Le blogueur canadien Gaëtan Pelletier spécialiste des médias nous lance un avertissement.

Le blogueur canadien Gaëtan Pelletier spécialiste des médias nous lance un avertissement.

 

 

 

La déshumanisation par le moule numérique

 

Gaëtan PELLETIER

9 juin 2016

 

Allo ! Allo ! Y-a-t-il quelqu’un au bout du sans fil ?...

 

Le but du futur est le chômage total. Ainsi nous pourrons jouer. 

 

Arthur Clarke,

écrivain de science-fiction et futurologue

 

 

Plus vous êtes proche de votre téléphone, plus vous êtes loin des autres. Le marché du portable et sa "nécessité inventée" et réinventée à chaque minute est en train de fabriquer des zombies flamboyants. Une nouvelle race est née... Ce qu’il y a d’intelligent dans les portables c’est la compagnie qui, à l’autre bout du monde, vous a concocté un réseau ressemblant étrangement à un dortoir planétaire. Communiquer (sic) jusqu’à ne plus penser... En "nous" reliant de loin, en nous distançant de proche, en bricolant un monde où tout doit être transformé en numérique, afin de tout robotiser.

 

 

Enrichissement et pouvoir par l’invisible

 

 

Les technologies de la numérisation sont les outils modernes pour la création d’un travailleur aseptisé de la matière grise, mais surtout écrasé par la capacité illimitée à lui voler son travail, son salaire, ses rapports humains. Car, une fois ce nouvel esclave "brisé", soumis, sa révolte contre le système sera une révolte contrôlée par ceux qui possèdent suffisamment de pouvoir et de ressources monétaires pour le contrôle total des populations. L’impérialisme numérique est en train de disloquer et défibrer l’essence même humaine.

 

L’enrichissement par l’invisible, c’est la pauvreté dans le monde réel. On aura un portable quelque part en Afrique, mais pas d’eau. Plus personne ne frappe à la porte. Plus personne n’ira vous demander du sucre pour votre café, ou du lait. Mais, surtout, tous les rapports avec vos employeurs seront désormais devenus un dialogue entre vous et la machine, puisque plus personne ne sait trop pour qui il travaille vraiment. Et ils auront sans doute pour patron un robot. C’est la seule chose qui ne changera pas.

 

 

Fortune Fortuna

 

 

C’est une église qui n’a pas de pierres, dont le clocher est une antenne de relais. La cathédrale moderne, l’ultime beauté, c’est Facebook, Tweeter, Google, Amazon, tous des oiseaux de malheur déguisés en Arphan des pièges... Et le grand fleuve qui transporte tout, c’est l’internet. Le point de convergence ultime. Les bâtisseurs modernes n’ont pas créé la chapelle Sixtine. Ils ont créé et continuent de fignoler ce soi disant progrès qui se débarrasse de l’homme pour faire place à la machine.

 

 

 

Déesse Fortuna, déesse de la chance et du hasard (Musée Constanta). Un des objectifs de la révolution numérique est de supprimer le hasard.

Déesse Fortuna, déesse de la chance et du hasard (Musée Constanta). Un des objectifs de la révolution numérique est de supprimer le hasard.

 

 

 

Une fois les fortunes acquises de cet invisible, il pourra alors servir à acheter ce qui est tangible et nécessaire. Et c’est déjà actif ... C’est le Big Brother de la thésaurisation continue qui n’a aucun lien avec l’amélioration de l’humanité. Cet argent sert seulement à créer d’autres fortunes jusqu’aux liaisons mafieuses des monstrueuses entreprises liant leurs capitaux afin d’acheter d’autres monstres. On sculpte les monstres jusqu’à la créature idéale...robotique.

 

 

Les lapins qui avalent les chapeaux des magiciens

 

 

Confrontés à l’effondrement du crédit, ils n’ont proposé qu’un surcroît de crédit. Dépouillés de l’appât du profit par lequel ils induisaient notre peuple à suivre leur fausse direction, ils en vinrent aux exhortations, plaidant la larme à l’œil pour le retour de la confiance. Franklin D. Roosevelt.

 

C’est une notation qui parle de la crise de 1929. Steve Keen, dans son livre L’imposture économique.(4), prétend avoir prédit la crise économique de 2008. Certes, si la "science économique" est désuète elle l’est en doublon. Déjà qu’un économiste crache sur les économistes et consacre un chapitre à un Karl Marx visionnaire est assez troublant. Car non seulement les théories et les calculs des économistes sont dépassés, ils le sont au point de perdre tout pouvoir sur le tsunami des affairistes triomphants. Ceux-ci sont enchantés de l’ère du numérique ne serais-ce que pour les paradis fiscaux et leur affiliation avec le pouvoir politique qui ne se prive pas de leurs compétences. Mais cela va encore plus loin... Leur pouvoir est désormais si énorme que le rapport pays-affaires (business) n’a plus rien à voir avec les modèles anciens de l’économie en vase clos. Le monde (y compris les habitants, ces 1+1, sans regards à l’humanisme) est désormais entre leurs mains invisibles.

 

Ce troublant constat des échecs successifs des économistes des États, supposés nous protéger en régularisant les marchés, à de quoi nous faire frissonner. Leur incompétence, ou leur affiliation au monde politique, est aussi dangereuse que le terrorisme qui secoue la planète. Les États, étranglés par la puissance démesurée des entreprises transnationales, ont pu multiplier les compagnies avec ou sans noms. Sorte de requins numériques OGM infiltrés dans toutes les activités humaines, masquées ou indéchiffrables. Bref, inatteignables. Ces moustiques de la finance ne font qu’imiter les grands.

 

 

Les Shylock algorithmés

 

 

Shylock est un personnage de Shakespeare dans Le Marchand de Venise. Un usurier qui a laissé son nom dans l’histoire. Mais il n’a rien à voir avec la dimension de l’usurier moderne multi-identitaire, sniper économique camouflé dans un monde invisible. Le Shylock mondialiste du 21e siècle a non seulement le pouvoir de délocalisation des entreprises, mais de créer des empires économiques hors États, camouflés, quasiment indétectables, mouvants. Nous avons affaire à des psychopathes cravatés aux tentacules qui finissent par blesser. Comme Edward, dans le film Edward aux mains d’argent. Une créature non terminée par son créateur, laissant celui-ci avec des ciseaux extrêmement acérés...

 

 

Le BLOB politique

 

(BLOB – Binary Large Object – NDLR)

 

Dépassés, nous condamnons la classe politique pour son absence d’actions. En laissant croître un libéralisme planétaire - voire en le fouettant pour "régler les problèmes des États". Le dirigeant est devenu le dirigé . Ce n’est plus qu’une gélatine bavarde, infiltrée par des lobbyistes au service de ce nouveau pouvoir dont... elle a besoin. La marge de manœuvre des politiciens, leurs luttes de partis, leurs conflits internes, fait de celle-ci le spectacle de façade au théâtre de marionnettes dont le discours est un blabla de formules . L’illusion est parfaite. L’image s’est auto-façonnée. Le BLOB devient alors un film aux dialogues de formules creuses qui plombent les babines des journalistes. Sorte de passe-partout servant à toutes les situations de crises.

 

 

L’évaporation du pouvoir politique et citoyen

 

 

De facto, la classe politique est devenue l’appareil le plus dépassé depuis des décennies dans l’art de gouverner ou de gérer les biens des peuples. Nous parlons bien des biens des peuples. De chacun vivant et ayant librement choix de se poser sur terre, d’y vivre tranquille, d’y prospérer, d’apprendre et de s’émerveiller. Bref, de vivre selon notre statut de vivant.

 

À qui donc appartient la Terre ? Qui donc a fait en sorte que nous devons payer pour une parcelle de terrain ? ... La plus petite soit-elle. Imposée par des lois et des règlements en regard du perpétuel acte de soudoyer, de voler. Cette race de politiciens gouverne qui et quoi ? Ce n’est plus, hélas, qu’un comptable aux prises avec de d’alarmants problèmes d’endettement qui tente de rapiécer les déficits. Les prédateurs mondialistes ne se contentent plus d’utiliser les habitants, ils avalent les avoirs des pays, leur culture, le droit de vivre.

 

 

 

A qui donc appartient la Terre ? L'Internationale disait : "La Terre n'appartient qu'aux hommes". Bientôt, après les prédateurs des entreprises transnationales, elle appartiendra sans doute, aux machines qu'il a créées par cupidité.

A qui donc appartient la Terre ? L'Internationale disait : "La Terre n'appartient qu'aux hommes". Bientôt, après les prédateurs des entreprises transnationales, elle appartiendra sans doute, aux machines qu'il a créées par cupidité.

 

 

 

Pour les politiciens, les marges de manœuvres sont si minces qu’on finit par ne plus avancer. Bref, de ce qu’on pourrait nommer le réel progrès. Ce qui, avant, était une crise est un état permanent de soucis et de reculades non pas seulement en monétaire mais en bilan négatif de qualité de vie. N’étais-ce pas là le but de tout État et de toute révolution ?

 

 

La déshumanisation parfaite

 

 

Nous vivons dorénavant dans un camp de concentration, un ghetto aux murs indistincts : Arbres, rivières, lacs, océans, animaux, climats, vaches, humains, crapauds, enfants, familles, sont désormais dominés et administrés à des fins de capitalisation et de contrôle pour produire... du capital. Pis encore, comme disparaissent peu à peu les journaux, est engloutie la réalité de ce monde outrageusement numérisée et soumis à la cravache des algorithmes. Les nouveaux Auschwitz ne sont-ils pas Google ou Facebook ou Amazone, ces entreprises au pouvoir gigantesque au point de dicter aux États ce qu’il faut faire pour améliorer le monde ? Notez que l’on ne parle pas de la vie. C’est la douce naissance du pays-prison, du citoyen délesté de ses droits de vivre, de ses biens, enfermé dans l’épouvantail du circuit chômage-travail. Le Nouvel Ordre Mondial passe par la sculpture du cerveau. On n’améliore pas le monde, on le transforme. On le transforme un homme à la fois. Assis derrière son ordinateur, son Iphone, Ipad, branché aux multiples applications qui ont pour but de cumuler de l’information. Consommer a dépassé le pouvoir de penser. Mais surtout de jeter un regard philosophique sur notre nature et notre art de vivre.

 

Mais la déshumanisation la plus "parfaite" est la perte totale de liberté tout en vivant dans un pays devenu virtuel. La perte du réel, de la sensibilité, de l’extraction de notre nature profonde selon les normes et lois en accord avec la structure et les matériaux desquels nous sommes nés.

 

Le nouveau hyper Goebbels, c’est le 1 et le 0. Et chaque page tournée est un discours de manipulateurs qui passe par l’inconscient au nom du progrès. Progrès qui fait en sorte qu’on ne meure plus qu’une fois, mais plusieurs. À se demander si d’ailleurs on est en vie, puisque dorénavant tout est en place pour nous extraire de notre simplicité de vivre dans une finalité de modification d’une richesse humaine réduite à un schéma de consommateur.

 

La véritable révolution sera de briser et d’abattre le plus hétéroclite des dictateurs jamais vu sur cette planète : un être qui n’en est pas un, mais un avoir qui est le tout qui s’incruste insidieusement. Le tout pour le TOUT menant vers le rien...

 

 

Gaëtan Pelletier

 

Note bibliographique

 

1. Le téléphone portable, gadget de destruction massive, 96 pages, 2008, Le(s) auteur(s) : Pièces et main d’œuvre.

 

2. Quand la révolution numérique n’est plus virtuelle, Laurent Sorbier, Éditions Esprit, 2006, 264 pages.

 

3. La tyrannie technologique, Cédric Biagini, Guillaume Carnino Célia Izoard, Pièces et main d’œuvre, 256 pages, 2007

 

4. L’imposture économique, Steve Keen ,532 PAGES. Date de parution : 9 Octobre 2014. Éditions d’En-Bas.

 

5. L’homme nu, La dictature invisible du numérique, Marc Dugain, Christophe Labbé, Plon, 2016

 

 

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2 juin 2016 4 02 /06 /juin /2016 09:59

 

 

On entend souvent dire pour justifier des mesures de régressions sociales : « On ne construit pas un paradis social sur un enfer économique ». On peut rétorquer que l’inverse est également vrai. Une économie moderne ne peut fonctionner dans un enfer social.

 

C’est un argument qui est fort peu usité. Or, il est fondamental. Les conflits majeurs qui opposent aujourd’hui le monde du travail au capital et au pouvoir politique suite à la loi dite « travail » en France et au projet du ministre Peeters en Belgique s’inscrivent dans cette logique.

 

En France, le conflit porte fondamentalement sur les articles 2 et 13 de la « loi travail ». Ces articles modifient ce qu’on appelle la « hiérarchie des normes » en matière de législation du travail.

 

Kesako ?

 

La hiérarchie des normes est définie ainsi par le centre d’études belge indépendant, le CRISP (Centre de Recherche et d’Information Socio – Politique),

 

« Les règles de droit, ou normes juridiques, adoptées par les pouvoirs politiques sont diverses : Constitution, lois, arrêtés Il existe une stricte hiérarchie entre elles, de sorte que chaque norme de niveau inférieur doit être conforme aux normes de niveau supérieur, ce qui permet d'éviter de nombreux conflits entre des normes qui, sans cette hiérarchie, se concurrenceraient ou se contrediraient. Le respect de la hiérarchie des normes est assuré par de nombreuses juridictions, dont le Conseil d'État, la Cour constitutionnelle et les cours et tribunaux. »

 

Autrement dit, une loi doit être conforme à la Constitution, un arrêté d’application de ladite loi doit être conforme à la loi et à la Constitution. De même, une disposition de droit international prime toute réglementation nationale ou régionale.

 

En matière de droit du travail, c’est le même principe. En Belgique, la loi sur le contrat de travail est supérieure aux conventions collectives de travail – les conventions prises entre les employeurs et les organisations de travailleurs au niveau interprofessionnel ou au niveau d’un secteur d’activité – qui doivent lui être conformes. Les conventions d’entreprises doivent, de leur côté, être conformes aux conventions de secteur et à la loi.

 

 

 

Manuel Valls et Myriam El Khomri tentent de faire passer la loi travail à n'importe quel prix.

Manuel Valls et Myriam El Khomri tentent de faire passer la loi travail à n'importe quel prix.

 

 

Or, le projet Peeters en Belgique et la fameuse « loi travail » ou « loi El Khomri » en France bouleversent ce principe.

 

Si on lit l’exposé des motifs du projet de loi « travail » concernant l’article 2 :

 

« L’article 2 vise à réécrire la totalité des dispositions du code portant sur la durée du travail, l’aménagement et la répartition des horaires, le repos quotidien, les jours fériés et les congés payés. Plus lisible, cette réécriture donne plus de marge de manoeuvre à la négociation d’entreprise, pour adapter les règles au plus proche du terrain et permettre une meilleure conciliation des performances économique et sociale. La primauté de l’accord d’entreprise en matière de durée du travail devient le principe de droit commun. C’est notamment le cas en matière de fixation du taux de majoration des heures supplémentaires, où la priorité est donnée à l’accord d’entreprise, et non plus à l’accord de branche. Cet article clarifie également les dispositions relatives aux salariés aux forfaits en jours et sécurise juridiquement le forfait jours. »

 

L’article 13 est justifié comme suit :

 

« L’article 13 vise à renforcer la place essentielle de la branche dans le droit du travail. Il définit le rôle de la négociation à ce niveau, qui est de créer un socle commun de droits applicables aux salariés et à réguler la concurrence entre les entreprises. Il institue des commissions permanentes de branche qui seront notamment chargées de mener les négociations et devront définir leur agenda et se réunir régulièrement. Le non-respect de cette dernière obligation pourra conduire le ministre à engager la fusion de la branche concernée avec une autre branche plus dynamique. Cet article est complémentaire des dispositions relatives à la restructuration des branches professionnelles prévue à l’article 14 du projet de loi. »

 

En clair – et c’est là l’enjeu – l’accord d’entreprise ou de secteur en matière de durée du travail prime sur toutes les autres dispositions. On inverse la hiérarchie : le plus petit prime le plus grand. En outre, le ministre aura le pouvoir d’imposer les règles d’un secteur considéré comme plus dynamique à un autre secteur.

 

Pourquoi ? Pour rétablir l’ancien régime d’exploitation capitaliste ? Ce n’est pas le véritable objectif de ces « réformes ».

 

La finalité est de laisser le champ libre aux entreprises transnationales au détriment aussi bien des travailleurs salariés que des travailleurs indépendants chefs de petites et moyennes entreprises. En effet, étant donné le rapport de force au sein de l’entreprise, le patronat pourra aisément imposer ses diktats en matière de « flexibilité », c’est-à-dire disposer d’un personnel taillable et corvéable à merci.

 

Cette idée n’est pas neuve et elle surgit au « bon » moment. Il faut démanteler le Code du travail que l’on a présenté comme ringard, compliqué, illisible. En réalité, le Code du travail en France règle les relations sociales à tous les niveaux : de l’entreprise à l’ensemble du secteur de production et de commerce de biens et de services. Il est le fruit de nombreuses négociations à travers l’histoire de la France industrielle. C’est tout cela que le MEDEF et le gouvernement veulent éliminer.

 

 

 

La philosophe française Dominique Meda a une analyse juste et sans complaisance des objectifs de la loi "travail".

La philosophe française Dominique Meda a une analyse juste et sans complaisance des objectifs de la loi "travail".

 

 

 

La philosophe française Dominique Meda cadre bien la question :

 

« … la vision du monde défendue par la réforme est celle que prônait l’OCDE au début des années 1990 lorsqu’elle soutenait que pour s’adapter à la globalisation, les pays développés devaient réduire l’ensemble des règles du travail qui entraveraient les entreprises dans la compétition internationale, en particulier les règles relatives au salaire minimum et à la rupture du contrat de travail. »

 

Elle démontre en effet que la « loi travail » est élaborée dans la seule perspective de l’intérêt des entreprises transnationales. Et elle ajoute par ailleurs :

 

« Nous voyons effectivement aujourd’hui se développer sous nos yeux la concurrence, la surenchère dans la baisse des coûts, l’augmentation du travail temporaire et de la précarité. Comme l’a excellemment rappelé le Parlement européen en réponse à la communication de la Commission européenne intitulée «vers des principes communs de flexicurité», nous ne ferons pas une Europe puissante avec des salariés mal formés, précarisés, mal payés, craignant pour la sécurité de leur emploi. Voilà ce que montrent toutes les enquêtes dont nous disposons (par exemple l’enquête Eurobaromètre spéciale réalisée pour la Commission) : les Français sont non seulement ceux qui, dans l’Europe, apparaissent les moins satisfaits de leurs conditions de travail (salaires, perspectives de promotion…), mais aussi ceux qui craignent le plus de perdre leur emploi et de ne pas en retrouver un équivalent. Est-ce vraiment avec des salariés terrorisés que l’on fait de bonnes organisations, de la performance, des produits de qualité ? Non ! »

 

Doté d’un avis sur tout, M. Juncker a également jugé le projet de loi El-Khomri, exécré par une majorité de Français : « La réforme du droit du travail, voulue et imposée par le gouvernement Valls, est le minimum de ce qu’il faut faire. » Un minimum ? Oui, estime M. Juncker, quand on le compare aux « réformes comme celles qui ont été imposées [sic] aux Grecs ».

 

 

 

Jean-Claude Juncker reste le maître chanteur d'une Union européenne à la solde des entreprises transnationales.

Jean-Claude Juncker reste le maître chanteur d'une Union européenne à la solde des entreprises transnationales.

 

 

Le sociologue Alain Touraine, 90 ans, père de Marisol Touraine, l’actuelle ministre de la Santé du gouvernement Valls estime que l’on se trouve à un tournant historique :

 

« Il s'agit de beaucoup plus que d'un modèle social, il s'agit de 100 ans de notre histoire. De 100 ans dont il faut sortir pour entrer dans un monde nouveau mais dont il faut sortir si on assure nos arrières, pas si on retourne à des situations insupportables. Or la première version de ce texte était insupportable pour des millions de gens. Je ne dis pas que c'était l'intention du gouvernement .Je dis que quand on parle du code du travail on ne parle pas du code de la route, c'est d'une toute autre importance, c'est des siècles de grèves, de luttes.. Donner aux gens le sentiment qu'on va effacer tout ça pour être compétitif par rapport à tel ou tel pays c'est insultant. »

 

 

 

Le sociologue Alain Touraine, un sage du monde universitaire français et aussi de la gauche, ne cache pas son inquiétude au sujet de la loi El Khomri.

Le sociologue Alain Touraine, un sage du monde universitaire français et aussi de la gauche, ne cache pas son inquiétude au sujet de la loi El Khomri.

 

 

 

Et une question fondamentale que l’on ne pose jamais : cette régression sociale va-t-elle relancer l’économie comme on le prétend ?

 

La réponse est non. Pourquoi ?

 

Ce démantèlement du Code du travail casse un cadre général de protection aussi bien des travailleurs que de l’entreprise. En effet, comme le Code du travail s’applique à toutes les entreprises, les concurrents dans un même secteur sont soumis aux mêmes règles. Dès lors que chaque entreprise pourra modifier les règles du jeu à sa guise, on aura une concurrence sauvage qui provoquera immanquablement des faillites avec leurs cortèges de licenciements et de désertification économique.

 

C’est en l’occurrence la loi du plus fort. En effet, toutes les entreprises d’un même secteur n’ont pas les capacités de modifier les relations travail- capital pour introduire un maximum de « flexibilité » en vue de tirer les coûts vers le bas. Seules, donc, de grandes et de moyennes entreprises pourront le faire et ce au détriment des PME de leur secteur.

 

Donc, les lois Peeters et « travail » engendreront un bouleversement économique préjudiciable à l’intérêt général, finalement au seul profit des entreprises transnationales qui, elles, peuvent se permettre de jouer au maximum avec la flexibilité aussi bien sur les plans local, national et international.

 

Ces bouleversements du cadre légal de la protection sociale, de l’Etat providence ou plutôt de l’ensemble du « modèle social » sont inscrits dans ces dispositions légales que les gouvernements français (dit de gauche…) et belge (de droite) veulent faire passer en force. Et ils s’inscrivent dans la ligne des réformes voulues par l’Union européenne et aussi dans le fameux Traité transatlantique ou TTIP qui a été évoqué à maintes reprises sur le blog « Uranopole ».

 

Ludovic Lamant, le correspondant de « Mediapart » à Bruxelles, le confirme dans son « papier » sur la situation sociale et politique en Belgique.

 

« Pour l’économiste français Michel Husson, présent (…) lors du débat organisé par le réseau Éconosphères, « ces textes reflètent une philosophie commune, qui est celle défendue par la commission européenne ». « Ce sont des manières différentes d’appliquer un programme général », résume-t-il. Le « Jobs Act » de Matteo Renzi en Italie ou les réformes du marché du travail réalisées par Mariano Rajoy en Espagne rentrent dans la même catégorie. « Cela ne veut pas dire que la commission européenne dicte les réformes, cela me semble plus compliqué. Il y a une forme de dialectique, de va-et-vient, de jeu de pressions entre Bruxelles et les États membres, qui gardent une part de leur autonomie. Chaque pays décide de mettre l’accent sur sa spécificité », poursuit Husson. »

 

Certes, mais la finalité est la même : ouvrir le marché européen aux entreprises transnationales.

 

En dernière analyse, des convergences quelque peu inattendues se font jour. En effet, face à cette entreprise de démantèlement des règles de vie entre le monde du travail et celui du capital, les menaces pèsent aussi bien sur les travailleurs salariés des secteurs public et privé que sur les patrons des innombrables PME qui forment le tissu de l’économie européenne.

 

Il serait plus que temps que la gauche – et particulièrement les organisations syndicales – prennent cette dimension en compte en s’ouvrant à d’autres catégories.

 

Après tout, la gauche, n’est-ce pas avant tout l’ouverture ?

 

 

 

Pierre Verhas

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30 mai 2016 1 30 /05 /mai /2016 20:00

 

 

« Si c’est Hillary, c’est la guerre ! » aurait dit Vladimir Poutine. Il n’a pas tort. Le profil de la candidate démocrate, épouse de l’ancien président William Clinton et ancienne secrétaire d’Etat sous le premier mandat du président Obama, est de plus en plus inquiétant.

 

Tout est d’ailleurs inquiétant chez la favorite de l’establishment. Ses propos va-t-en-guerre, les casseroles qu’elle traîne derrière elle, la désinformation largement diffusée par les grands médias manifestement « aux ordres » et même les évidentes tricheries lors de la campagne des primaires qui n’est pas tout à fait terminée.

 

Même dans son camp, les démocrates, la méfiance s’installe. Beaucoup et non des moindres disent : « Sanders, sinon rien ! » Ce qui donne une chance à son challenger républicain, l’ineffable Donald Trump.

 

 

Hillary Clinton en campagne : arrogance, vulgarité et bellicisme

Hillary Clinton en campagne : arrogance, vulgarité et bellicisme

 

 

En tout cas, l’ancienne « First lady » s’est vu affublée du surnom de Killiary, contraction de « Kill » (tuer) et « liar » (menteuse) tellement son discours est peu sincère, et tellement son comportement à la fois violent et vulgaire déplaît profondément.

 

 

La candidate de l’establishment

 

 

La journaliste Shaun King, chef de la rubrique Justice au New York Daily News, a écrit que Clinton ne peut s’en prendre qu’à elle-même pour ses faiblesses.

 

« Hillary Clinton a bénéficié de tous les avantages qu’un politicien pouvait avoir dans cette course présidentielle. Son mari a fait de multiples campagnes pour la nomination démocrate et a été président durant deux mandats. Elle a déjà concouru dans les primaires, il y a huit ans, et établi un réseau sur le terrain dans les 50 États. Elle s’est outrageusement enrichie depuis que Bill et elle-même ont quitté la Maison Blanche. »

 

Il n’empêche qu’elle a bénéficié dès le départ du soutien sans faille du DNC (Democratic National Commitee), la direction du parti démocrate au détriment de son challenger Bernie Sanders qui réussit malgré tout à la déstabiliser.

 

Sanders parvient à faire passer son message alors qu’il est minoritaire dans son parti et dans son pays, alors qu’il s’affirme haut et clair socialiste là où ce mot est maudit. Il y a sans doute une explication à cela.

 

Dans un récent essai sur The News Hub, Calvin Wolf montre que le message de conformisme du DNC est dommageable pour les États-Unis.

 

« Comment les jeunes sont-ils censés avoir de grands rêves ? Comment sont-ils censés se battre pour ce qui est juste? La campagne de Clinton et ses soutiens ont envoyé un message brutal et froid à la jeunesse d’aujourd’hui : Restez à votre place ! En tant que professeur de lycée et père, cela me fait vomir. C’est une gifle pour tous ceux qui n’ont jamais lutté contre l’adversité. »

 

 

Bernie Sanders et Hillary Clinton lors d'un débat. Sanders s'avère être un recours sérieux et le candidat qui incarne un réel espoir de changement, même s'il a peu de chances de l'emporter.

Bernie Sanders et Hillary Clinton lors d'un débat. Sanders s'avère être un recours sérieux et le candidat qui incarne un réel espoir de changement, même s'il a peu de chances de l'emporter.

 

 

Ainsi, comme partout dans le monde occidental, c’est le rejet des « élites » et de l’establishment. En Europe, cela profite à l’extrême-droite comme on l’a encore vu récemment en Autriche, aux USA, c’est au contraire un leader de la gauche radicale qui incarne un message d’espoir. Quelle leçon !

 

 

Le danger Killiary

 

 

Mais, il y a un autre aspect – et c’est le plus dangereux – c’est le soutien évident des néoconservateurs à Hillary Clinton.

 

Comme secrétaire d’Etat, elle a poussé à l’intervention américaine en Libye alors que Barack Obama était assez réticent et voulait se limiter à la résolution de l’ONU qui préconisait de protéger les populations de Benghazi et non de renverser le régime de Khadafi.

 

Madame Clinton s’est ralliée totalement à la doctrine des néoconservateurs de faire des guerres « préventives » aux pays qui pourraient remettre en cause l’hégémonie étatsunienne dans le monde, la Russie étant le principal « ennemi ».

 

Dans une apparition dans l’émission Morning Joe sur la chaîne MSNBC, en 2014, Dan Senor, un agent néoconservateur ancien conseiller en politique étrangère du candidat républicain désigné en 2012, le très réactionnaire Mitt Romney, a déclaré, « Hillary est plus belliciste que n’importe lequel d’entre nous ! »

 

« Hillary est la néocon des néocons », a ajouté l’animateur Joe Scarborough. « Il sera fascinant de voir si elle décide de se présenter et si elle obtient la nomination. Elle sera plus belliciste, plus une néocon, que ne le sera probablement le candidat républicain désigné. Je veux dire qu’il n’y a quasiment eu aucun engagement militaire que Hillary n’a pas soutenu au cours des vingt dernières années ».

 

Diana Johnstone, l’auteur de la « Reine du chaos », premier ouvrage critique d’Hillary Clinton, démontre dans une interview :

 

« Avec son amie Madeleine Albright, l’agressive ministre des Affaires étrangères de l’époque, Hillary poussait son mari Bill Clinton à bombarder la Yougoslavie en 1999. Cette guerre pour arracher le Kosovo à la Serbie fut le début des guerres supposées « humanitaires » visant à changer des régimes qui ne plaisent pas à Washington. Depuis, Hillary s’est fait la championne des « changements de régime », notamment en Libye et en Syrie.

 

Dans mon livre, La Reine du Chaos, je souligne l’alliance perverse entre le complexe militaro-industriel américain et certaines femmes ambitieuses qui veulent montrer qu’elles peuvent faire tout ce que font les hommes, notamment la guerre. Un intérêt mutuel a réuni les militaristes qui veulent la guerre et des femmes qui veulent briser les plafonds de verre. Si les militaristes ont besoin de femmes pour rendre la guerre attrayante, certaines femmes très ambitieuses ont besoin de la guerre pour faire avancer leur carrière. Les personnalités les plus visiblement agressives et va-t’en guerre de l’administration Obama sont d’ailleurs des femmes: Hillary, Susan Rice, Samantha Power, Victoria Nuland… C’est un signal au monde: pas de tendresse de ce côté-ci ! »

 

 

 

Diana Johnstone est la première à avoir décortiqué le système Hillary Clinton.

Diana Johnstone est la première à avoir décortiqué le système Hillary Clinton.

 

 

 

Cependant, Hillary n’est pas animée que par cette idéologie sanguinaire qui sévit au Moyen-Orient et qui déstabilise l’Europe, elle est en cheville avec le complexe militaro-industriel américain.

 

 

La catastrophe libyenne

 

 

La journaliste indépendante, Rania Khalek, qui écrit entre autres dans l’hebdomadaire de gauche new-yorkais The Nation note ceci :

 

« Lorsqu’elle servait en tant que secrétaire d’État, elle a donné son feu vert à d’énormes contrats d’armements avec des tyrans soutenus par les EU, renforçant ainsi de façon spectaculaire les prouesses militaires de despotes qui se trouvent faire partie des plus généreux donateurs de la Fondation Clinton.

 

Dans une démonstration stupéfiante de son échec à avoir retenu les leçons les plus fondamentales de la guerre d’Irak, Clinton a été le fer de lance du renversement par l’administration Obama du dictateur libyen Mouammar Kadhafi, en se fondant sur des renseignements erronés.

 

Après le lynchage public particulièrement macabre de Kadhafi par des rebelles libyens soutenus par les États-Unis, en 2011, Clinton pouvait à peine cacher son excitation, en déclarant à CBS News avec une joie malicieuse, « Nous sommes venus, nous avons vu, il est mort » [« We came, we saw, he died »].[NDLR Il y en a qui se prennent pour Napoléon, « Killiary » se prend pour Jules César…]

 

Comme l’on pouvait s’y attendre, la Libye est devenue un havre livré à l’anarchie pour les groupes extrémistes de toute la région, y compris celui que l’on appelle Etat Islamique ou Daech.

 

Cette semaine, Obama a dit que l’échec à préparer la suite après le renversement de Kadhafi était la « pire faute » de sa présidence. En tant que secrétaire d’État et chef de file de l’intervention, cette préparation aurait sûrement dû être la principale responsabilité de Clinton. »

 

 

 

Rania Khalek, une journaliste indépendante qui n'a pas froid aux yeux.

Rania Khalek, une journaliste indépendante qui n'a pas froid aux yeux.

 

 

 

On connaît les conséquences catastrophiques du renversement de Khadafi dont la responsabilité revient avant tout à Sarkozy et à Hillary …

 

 

Et les horreurs au Honduras

 

 

La très belliciste secrétaire d’Etat ne s’est pas contentée de la seule Libye. Rania Khalek précise :

 

« Marchant dans les pas de son mentor, l’ancien Secrétaire d’État Henry Kissinger, Clinton a soutenu et légitimé le coup militaire de droite au Honduras qui a chassé le Président démocratiquement élu Manuel Zelaya en 2009, plongeant le Honduras dans une violence record qui a poussé des milliers d’enfants à s’enfuir pour sauver leur peau.

 

Ensuite, en 2014, Clinton s’est dressée en faveur de la déportation de dizaines de milliers d’enfants réfugiés non-accompagnés d’Amérique Centrale qui cherchaient asile aux EU, afin d’« envoyer un message » a leurs parents que « ce n’est pas parce que votre enfant est arrivé de l’autre côté de la frontière que cela signifie qu’il doit rester ici ».

 

Près d’un tiers de ces enfants avaient fui les violences qui avaient suivi au Honduras.

 

Clinton a réitéré son soutien à leur déportation pas plus tard qu’en août dernier.

 

Berta Caceres, militante pour les droits des Indiens et écologiste, a critiqué le rôle joué par Clinton dans ce coup d’État, avant son assassinat, le 3 mars dernier, par un escadron de la mort hondurien.

 

L’équipe de campagne de Clinton a nié que sa candidate portait quelque responsabilité que ce soit pour cette violence, en disant que son rôle au Honduras avait été de la « diplomatie active ». Cette semaine, Clinton a de nouveau soutenu le renversement de Zelaya.

 

Malgré la traînée de sang qu’elle a laissé derrière elle, Clinton continue de croire en la vertu des changements de régimes soutenus par les Etats-Unis. »

 

De « la Reine du Chaos », Diana Johnstone explique dans une interview :

 

« En un mot, la Libye. Hillary Clinton était si fière de son rôle majeur dans le déclenchement de la guerre contre la Libye qu’elle et ses conseillers avaient initialement prévu de l’utiliser comme base d’une « doctrine Clinton », ce qui signifie une stratégie de changement de régime façon « smart power » , comme un slogan de la campagne présidentielle.

 

La catastrophe libyenne m’a effectivement inspiré d’écrire ce livre, ainsi que le danger croissant d’une guerre avec la Russie.

 

La guerre engendre le chaos, et Hillary Clinton a été un défenseur avide de toutes les guerres d’agression des Etats-Unis au cours du dernier quart de siècle. Ces guerres ont dévasté des pays entiers et provoqué une crise de réfugiés ingérable. La seule chose qu’a produit « l’expérience en politique étrangère » tant vantée d’Hillary est le chaos. »

 

 

Hillary et Israël

 

 

En outre, Hillary Clinton s’est totalement inscrite dans une politique de soutien inconditionnel et sans faille au gouvernement de droite israélien.

 

Diana Johnstone ajoute :

 

« Si vous pensez que la politique américaine ne pouvait pas être plus pro-israélienne que ce qu’elle est, attendez de voir Hillary à la Maison Blanche. Depuis que Haim Sabam a promis de dépenser « autant que nécessaire » pour la faire élire, Hillary Clinton a promis d’inviter Netanyahu à la Maison Blanche dès son premier mois de mandat, et de profiter de l’occasion pour « réaffirmer les liens indestructibles d’amitié et d’unité » entre l’Amérique et Israël, et de tout faire pour détruire le mouvement Boycott-Désinvestissement-Sanctions (BDS). Elle continue de faire écho aux dénonciations israéliennes de l’Iran comme un « État terroriste » dangereux. Auparavant, elle a assimilé la critique de la politique israélienne à « l’antisémitisme » et a blâmé la population de Gaza pour les agressions israéliennes sur leur territoire misérable.

 

Les présidents précédents, y compris Obama, ont souvent eu leurs moments d’exaspération devant le comportement incontrôlable d’Israël. Avec Hillary, il semble qu’il n’y aura pas d’objection à la poursuite de la destruction israélienne de Gaza ou même à des attaques sur l’Iran. Elle est parfaitement en accord avec la politique tacite d’Israël de détruire et de démembrer la Syrie. »

 

 

Il sera difficile de choisir le moindre mal.

 

 

Mais si on analyse la campagne présidentielle dans l’état actuel des choses, à l’approche des conventions républicaines et démocrates, les choses sont en train de changer. Qu’il s’agisse de Clinton ou de Trump, tous deux rivalisent en impopularité. Voici ce qu’en dit Diana Johnstone :

 

« Elle a commencé sa campagne en grande favorite, mais ne cesse de baisser dans les sondages. Avec toute la machine du Parti démocrate à son service, un énorme trésor de guerre, et la certitude de gagner les premières primaires dans les Etats du Sud, Hillary Clinton avait une longueur d’avance qui rendait le rattrapage de son challenger imprévu Bernie Sanders quasi impossible. Pourtant, ce vieux sénateur peu connu, se qualifiant de « socialiste démocratique » dans un pays où le socialisme est largement considéré comme l’œuvre du diable, a suscité un enthousiasme extraordinaire, notamment parmi les jeunes. Quoi qu’il arrive, la campagne inattendue de Bernie a réussi à attirer l’attention sur les liens quasi organiques entre les Clinton et Wall Street, liens occultés par les grands médias. Pour la première fois, ceux-ci ont été efficacement contrecarrés par Internet qui fourmille de vidéos dénonçant la cupidité, les mensonges, la bellicosité de Mme Clinton.

 

Par ailleurs, Hillary Clinton court le risque d’ennuis graves à cause de son utilisation illicite de son propre serveur email en tant que secrétaire d’Etat.

 

Au cours des primaires, sa popularité a baissé tellement que le Parti démocrate doit commencer à être effrayé de nommer une candidate trainant tant de casseroles. Les derniers sondages montrent que l’impopularité de Hillary Clinton commence à dépasser l’impopularité de Trump. Pour beaucoup d’électeurs, il sera difficile de choisir « le moindre mal ».

 

 

 

Donald Trump passera-t-il à cause du "tout sauf Hillary" ?

Donald Trump passera-t-il à cause du "tout sauf Hillary" ?

 

 

 

Le mystère du soutien de la gauche européenne

 

 

Hillary Clinton dispose de grandes sympathies dans plusieurs cénacles de gauche en Europe. Déjà, lors de la deuxième guerre d’Irak, des personnalités comme Bernard Kouchner et Bernard-Henri Lévy ne cachaient pas leur soutien au lobby néoconservateur qui œuvrait à l’époque autour de George W Bush. Des journalistes n’hésitaient pas à tremper leur plume en faveur de ce bellicisme US assimilant les adversaires de la guerre à des antisémites et à des complices objectifs du terrorisme, etc. On trouve parmi eux des Laurent Joffrin, Alexandre Adler, Philippe Val, etc. Cela n’a pas changé : Hillary est leur candidate.

 

 

 

Bernard Kouchner, le "french doctor", ancien ministre de Jospin et puis de Sarkozy, fait partie de cette gauche qui soutient les néoconservateurs bellicistes.

Bernard Kouchner, le "french doctor", ancien ministre de Jospin et puis de Sarkozy, fait partie de cette gauche qui soutient les néoconservateurs bellicistes.

 

 

Mais, pour quelle raison, cette gauche dite « américaine » se mobilise ainsi pour la droite dure étatsunienne ?  Pour Diana Johnstone, en ce qui concerne la candidate démocrate, ce comportement s’explique par le fait qu’elle est femme et que la gauche néolibérale y voit sa candidate idéale :

 

« Le fait d’être femme est le seul élément concret qui permet à Hillary de prétendre que sa candidature soit progressiste. L’idée est que si elle « brise le plafond de verre » en accédant à ce poste suprême, son exemple aidera d’autres femmes dans leur ambition d’avancer dans leurs carrières. Mais pour la masse des femmes qui travaillent pour de bas salaires, cela ne promet rien.

 

Il faut placer cette prétention dans le contexte de la tactique de la gauche néolibéralisée de faire oublier son abandon des travailleurs, c’est-à-dire de la majorité, en faveur de l’avancement personnel des membres des minorités ou des femmes. Il s’agit de la « politique identitaire » qui fait oublier la lutte des classes en se focalisant sur d’autres divisions sociétales. En d’autres termes, la politique identitaire signifie le déplacement du concept de l’égalité du domaine économique à celui de la subjectivité et des attitudes psychologiques. »

 

À cela, ajoutons que cette gauche a depuis longtemps renoncé à une politique européenne indépendante et au nom d’un humanisme « universel » voit dans la doctrine néoconservatrice le devoir d’ingérence qui est la seule stratégie qui – à leur sens – permettrait d’humaniser le monde. Depuis que cette pensée calamiteuse s’applique, c’est le contraire qui se passe avec ses ravages et ses traînées de sang dans des guerres interminables.

 

 

Le boulet des e-mails

 

 

« Les Américains de toutes convictions politiques en viennent à la triste réalisation que notre première dame - une femme aux talents indéniables qui a été un modèle pour plusieurs membres de sa génération - est une menteuse congénitale

 

Le 8 janvier 1996, cette amorce mémorable paraissait dans le New York Times sous la signature du chroniqueur conservateur William Safire, qui réagissait aux derniers rebondissements d'une affaire appelée Whitewater. Cela n’a pas changé !

 

« Killiary » est empêtrée dans une sombre affaire d’e-mails privés – dont certains ont été publiés par Wikileaks – qui ont été envoyé de la boîte à messages officielle du Secrétariat d’Etat et qui fait l’objet d’une enquête du FBI. Elle a tout tenté pour entraver cette investigation, mais ses chances seraient sérieusement compromises si l’ex-First lady était inculpée avant son éventuelle élection à la présidence.

 

C’est son talon d’Achille. Wait and see.

 

 

La Joconde moqueuse

 

 

Laissons la conclusion au Canadien écolo-anar Gaëtan Pelletier qui résume bien la question :

 

« Les étasuniens ont eu des Blancs, un Noir, il ne reste plus pour l’apparat du changement qu’une femme : Hillary Clinton... Le “ jeune ” George W. Bush vantait les mérites du sourire franc de Poutine. À regarder Madame Clinton discourir avec son sourire factice, quand elle referme les lèvres, on dirait la Joconde qui se moque de nous. Si elle se moque de nous, elle se moque de son peuple...

 

Mais en quoi les peuples peuvent, pour l’heure, intéresser les politiciens ? Un règne de 8 ans de l’un ou de l’autre des candidats ne mènera qu’à une continuité de “ l’esprit américain ”. Jusqu’en 2025... Le quart de siècle le plus dévastateur de l’histoire de l’humanité. Un pays qui cherche à prolonger sa mainmise sur le globe. Hitler avait rêvé d’un règne de mille ans. Combien de peuples dans ce monde souhaitent l’hégémonie lancinante de ces cow-boys et la fin de leur règne de terreur hypocrite ? »

 

Un espoir, cependant : le peuple américain s’est réveillé avec Bernie Sanders. Est-ce le début d’un changement profond ?

 

 

 

 

Pierre Verhas

 

 

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27 mai 2016 5 27 /05 /mai /2016 15:58

 

Les incidents qui ont suivi la manifestation du Front commun syndical à Bruxelles mardi 24 mai et la grève à la SNCB ont déchaîné la presse « d’opinion », ou presse « aux ordres », on peut se poser la question... C’est un haro général sur les syndicats qui seraient à l’origine de tous les malheurs qui frappent la Belgique.

 

Et cela va même plus loin.

 

Les échauffourées qui ont eu lieu lors de la dislocation de la manifestation se sont soldées par un officier de police blessé d’un coup donné avec un objet contondant par un syndicaliste ivre. Et cet officier n’est pas n’importe qui ! Il s’agit du Commissaire Vandersmissen connu pour sa conception musclée du maintien de l’ordre.

 

 

 

L'agression du Commissaire Vandrsmissen : un militant ivre lui assène un coup dans la nuque... Comportement aussi stupide qu'inadmissible.

L'agression du Commissaire Vandrsmissen : un militant ivre lui assène un coup dans la nuque... Comportement aussi stupide qu'inadmissible.

 

 

Il est évident que les médias ont focalisé sur cet incident. Pratiquement rien sur les revendications des travailleurs et les mots d’ordre des dirigeants syndicaux. Il est clair que l’on cherche à diaboliser les organisations syndicales et par ce biais, l’ensemble du monde du travail.

 

En plus, on pratique la censure !

 

Ainsi, le jour même une vidéo montrait la réalité des incidents qui – est-ce un hasard ? – ne collait pas avec les relations des différents organes de presse. En effet, on a montré le Commissaire Vandersmissen en train d’asperger au moyen d’un spray de gaz lacrymogène des syndicalistes dispersés. Et puis, on voit l’un d’eux attaquer le policier par derrière, qui s’effondre. Cela apparaît bien évidemment comme une agression gratuite sinon voulue.

 

Si on regarde bien la vidéo complète, ce n’est pas comme cela que cela s’est passé. Elle fut postée sur Facebook et puis retirée sans motif. Par qui ? Et pour quelle raison ? Voudrait-on cacher une réalité ?

 

 

La vidéo censurée sur Facebook

 

 

Un correspondant nous a transmis cette fameuse vidéo que nous reproduisons volontiers sur le blog « Uranopole ». Elle dure à peu près 1h 29 minutes.

 

Regardons.

 

En premier lieu, on observe des manifestants, boulevard du Midi, se dirigeant vers l’esplanade de la gare du Midi qui est le lieu prévu pour la dispersion. Ensuite, une escouade de policiers accompagnés de deux autopompes s’avance vers eux, avec à leur tête le Commissaire Vandersmissen accompagné de deux policiers en civil dont l’un porte la veste rouge de la FGTB.

 

Remarquons que les forces de l’ordre interviennent avant que la manifestation ne soit terminée. C’est évidemment cela qui est à l’origine des incidents qui se sont produits.

 

Ensuite, on aperçoit des policiers en civil s’emparer de manifestants désarmés, les jeter à terre pour procéder à des arrestations. Une jeune femme parvient à leur échapper. Et Vandersmissen sort sa matraque pour « aider » ses hommes. Puis, la caméra filme encore l’une ou l’autre échauffourée et soudain elle se rapproche d’un homme à terre entouré de plusieurs policiers. Il s’agit du Commissaire qui est blessé à la tête. Cela se passe au tout début de la vidéo (de 0 à la minute 1,21).

 

Le reste de la vidéo montre que la police charge bien avant que les syndicalistes aient eu le temps de se disperser. À la minute 3, 31, on voit un militant CSC saignant de la tête, une cannette de bière à la main, ne comprenant pas ce qui lui arrive. La presse a raconté que cet homme était en état d’ébriété et qu’il était bien l’image du « syndicaliste imbibé et pleurnichard » ! Voilà comment on rapporte les événements !

 

Puis, l’escouade s’arrête et s’aligne de manière à occuper toute la largeur de la voirie. Policiers et syndicalistes se toisent. À la minute 6,16, les policiers s’avancent. Les manifestants reculent. Et tout le reste est à l’avenant.

 

Si la présence des forces de l’ordre était nécessaire pour éviter tout débordement, on se demande quelle est la raison de ce petit jeu du chat et de la souris qui a duré une heure et demi avec charges et affrontements avec quelques excités, intervention des autopompes, etc.

 

 

 

La vidéo retirée de Facebook. Des éléments de preuves un peu gênants pour le pouvoir ?

 

 

Une fois de plus, la stratégie de la tension ! Il est évident au regard de ce document que l’intervention musclée et massive de la Police de Bruxelles était disproportionnée. Elle ne peut plus invoquer des actes de casseurs comme cela s’est passé l’année dernière. Et c’est sans doute cela qui pèsera dans le procès en comparution accélérée de l’agresseur du Commissaire Vandersmissen.

 

 

Réflexions sur la violence

 

 

Faisons cependant une réflexion sur la violence. Est-elle nécessaire ? Certes, les violences policières deviennent de plus en plus fortes et dangereuses. Mais, au-delà des jugements moraux, la contre-violence est contreproductive. À quoi sert-elle, sinon à renforcer un adversaire – le pouvoir – qui a pour le moment le rapport de force ?

 

Le mouvement syndical est le seul qui puisse à la fois canaliser et organiser la révolte populaire et particulièrement celle du monde du travail. Si elle sombre dans la violence, le pouvoir aura beau jeu de déclencher le cycle provocation – répression. Et à tous les coups, dans ce cas de figure, les classes populaires sont perdantes.

 

Il est indispensable dès lors de décider d’une stratégie dans la riposte aux offensives ultralibérales aussi bien à l’échelle européenne qu’à celle du pays.

 

Et en matière de provocation du pouvoir, l’exemple de la SNCB (les chemins de fer belges) est probant.

 

Le lendemain, la direction de la SNCB décide unilatéralement de ne plus payer ou de ne plus permettre la récupération des heures supplémentaires. Tollé chez les cheminots qui décident d’un mouvement de grève spontané qui a commencé jeudi 26, se prolonge aujourd’hui. Et on ignore combien de temps il durera d’autant plus que sur le plan interprofessionnel, une grève générale de 24 heures est décidée pour le mardi 31 mai.

 

L’enjeu est clair. La direction de la SNCB devance le projet du ministre Peeters qui est le copié collé de la fameuse « loi travail » en France qui fait pour le moment l’objet d’un mouvement de contestation d’une ampleur jamais atteinte.

 

 

Les médias serviles se déchaînent.

 

 

En outre, les médias se déchaînent. Et en particulier le « Soir » dont on connaît la fibre antisyndicale. Mais ici, c’est le pompon…

 

Son rédacteur en chef adjoint, François Mathieu, écrit le 26 mai : « On pourrait légitimement s’insurger contre la décision des syndicats du rail de faire fi de l’accord social prévoyant notamment le dépôt d’un préavis de grève au moins 10 jours au préalable. On pourrait gloser sur cette énième grève (…) qui prend les utilisateurs en otage. » Et il ajoute : « On pourrait regretter – et c’est un euphémisme – le manque d’emprise des syndicats sur leurs bases. » Et – ici, il n’a pas tort  :  Mathieu regrette l’absence de dialogue social.

 

Le lendemain, un autre éditorialiste, Bernard Demonty, en rajoute : « Bien malin qui pourrait résumer l’objet du chaos annoncé [par les syndicats]. Préserver quelques jours de congé pour les cheminots ? Faire sauter la loi Peeters ? Et tout cela au « finish ». Mais pour aller au finish, il faudrait savoir pour quoi on court au juste. Et avec qui : parfois c’est la CGSP, parfois la FGTB, parfois les trois syndicats en même temps. »

 

Remarquons au passage la confusion en ce qui concerne les organisations syndicales : la CGSP (Centrale Générale des Services Publics) appartient à la FGTB (Fédération Générale du Travail de Belgique) socialiste et n’est donc pas un syndicat autonome. D’autre part, à quel troisième syndicat M. Demonty fait allusion ? La CSC ?

 

Belle performance pour un journaliste !

 

La réponse à ces propos destinés à discréditer le mouvement syndical vient de Marie-Hélène Ska, présidente de la CSC, le syndicat chrétien :

 

« C’est un contentieux qui doit être réglé au sein de la SNCB et qui porte sur les heures prestées, qui ne peuvent pas leur être reprises comme ça en deux coups de cuillers à pot. Lorsque hier, en cours de journée, à l’issue d’une réunion avec les représentants de la SNCB, il est décidé unilatéralement par la SNCB et avec effet immédiat, de reprendre des jours accordés aux travailleurs, il y a rupture de contrat ! »

 

 

Marie-Hélène Ska, présidente de la CSC (les syndicats chrétiens belges), n'a pas froid aux yeux et son analyse est rigoureuse.

Marie-Hélène Ska, présidente de la CSC (les syndicats chrétiens belges), n'a pas froid aux yeux et son analyse est rigoureuse.

 

 

Précisons que Madame Ska a la réputation d’une dirigeante syndicale très réfléchie.

 

Quant au « manque d’emprise des syndicats sur leurs bases », réjouissons-nous : c’est une preuve que les organisations syndicales se démocratisent et que la direction doit tenir compte de la base. Dès lors, où est le problème ?

 

Quant à préserver « quelques jours de congé », voici la réponse d’un syndicaliste de la base, René Renard, qui a fait le « buzz » sur Facebook :

 

« Pour un peu expliquer la réalité, à la SNCB nous sommes payés 36h/semaine. Au roulant, nous effectuons des journées jusqu’à 9h de travail (souvent) et nous pouvons faire 7 jours de travail d’affilée ce qui fait que nous prestons souvent des semaines de 45h voir jusqu’à 63h (ce qui est rare, j’en conviens)

 

Dans n’importe quelle entreprise, tout le monde trouverait normal que ce surplus d’heure soit soit payé soit récupéré (ce qui est notre cas) mais en écoutant ou lisant les gens sur Facebook, il est anormal que le personnel de la SNCB souhaite continuer à récupérer ces heures et devrait plutôt les prester gratuitement. (Ces gens-là le font-ils dans leur société ?)

 

Donc au final, nous n’avons pas plus de congé que les autres personnes en régime 36h/semaine en Belgique. Mais comme nous ne faisons pas du 8-16 en semaine on nous croise à des heures inhabituelles pour le commun des mortels. Si on nous voit à 14h on nous dit « il est bien lui ! » Ben oui levé à 1h30 du matin pour bosser à 3h et finir à midi et le lendemain je commencerai à 4h30 pour finir à 13h30 et si tu me croise à ce moment-là « Il est encore en congé ! »

 

Répression, violences, discrédit, voilà donc les trois volets de l’antisyndicalisme primaire : réprimer toute action syndicale, acculer à une riposte aussi violente qu’inefficace, dénigrer, voire criminaliser le mouvement syndical : on a lu « prise d’otage », « terrorisme syndical », « grèves criminelles », etc. Ce n’est pas le fait du hasard. Cela fait partie d’une stratégie bien élaborée du gouvernement, du patronat qui utilise les médias complaisants.

 

Mais, admettons que l’on ne voit guère de stratégie du côté du mouvement ouvrier. Il riposte au coup par coup. Il est pour le moment dans l’incapacité à avoir une vision à moyen et à long terme. Il est plus que temps qu’il se réveille !

 

 

 

Pierre Verhas

 

 

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24 mai 2016 2 24 /05 /mai /2016 12:39

 

Les images de la voiture de la police parisienne agressée et incendiée par quelques voyous bien décidés à se payer du flic ont impressionné. On a vu la violence de quelques jeunes loubards. On a vu qu’un policier, cela peut avoir du courage et du sang froid. Mais, on a surtout vu d’autres images de policiers déchaînés contre des manifestants protestataires matraquant et gazant à tout va.

 

 

Image vidéo de la voiture de police attaquée par des casseurs sous couvert de groupuscules antifa. Provocation, répression...

Image vidéo de la voiture de police attaquée par des casseurs sous couvert de groupuscules antifa. Provocation, répression...

 

 

 

À quoi tout cela est-il dû ? Nous le disons depuis des lustres : à une stratégie de la tension instaurée par les gouvernements néolibéraux qui sévissent en Europe depuis une trentaine d’années. Cela a évidemment commencé par Thatcher dès 1979. Il s’en est suivi le revirement des sociaux-démocrates en France et en Belgique. Par après, ce fut la réunification allemande et le traité de Maastricht qui instaura l’Euro. Plus rien depuis n’a inversé cette tendance. Peu à peu, la structure économique et sociale des pays européens se modifiait. Cela s’est accéléré depuis l’adoption du fameux traité budgétaire (ou TSCG) européen : désormais, les « réformes » passent en force. Cela ne peut évidemment que générer de sérieux affrontements et ainsi, on renforce l’arsenal législatif et répressif.

 

En France, la fameuse « loi travail » passe mal. Bien des adversaires de cette législation dictée par le MEDEF (le patronat français connu pour être particulièrement dur) se trouvent au sein de la majorité « socialiste » du gouvernement Valls, mais n’arrivent pas à s’imposer. La classe ouvrière fait sentir dans la rue son rejet de ce recul social sans précédent. Pour Hollande et Valls, il fallait absolument passer ! Et on a usé du fameux article 49-3 de la Constitution française, l’article qui musèle le peu qu’il reste de démocratie, c’est-à-dire le Parlement.

 

En Belgique, depuis le gouvernement Michel – De Wever, on n’en est pas encore aux « grandes » réformes, mais on y procède au « goutte à goutte ».

 

 

 

Kris Peeters, l'auteur de la "loi travail" belge et le Premier ministre Charles Michel.

Kris Peeters, l'auteur de la "loi travail" belge et le Premier ministre Charles Michel.

 

 

La première mesure fut le saut d’index ensuite, le gouvernement porta l’âge de la pension de 65 à 67 ans et aggrava la traque aux chômeurs engagée par le gouvernement précédent du « socialiste » Di Rupo. Il y a un projet de l’actuel ministre Peeters qui ressemble comme deux gouttes d’eau à la « loi travail » qui imposerait la sacro-sainte « flexibilité » en allongeant la durée hebdomadaire du travail jusqu’à 45 heures dans certains cas. Cependant, la politique d’austérité montre déjà les grandes lignes du projet de délitement de l’Etat enclenché par l’actuel gouvernement de droite.

 

La première réelle victime est la Justice. Des protestations dont « Uranopole » s’est déjà fait l’écho sont venues de tous les secteurs de la magistrature. Récemment, le plus haut magistrat, le Premier président de la Cour de cassation, le Chevalier Jean de Codt, qui n’est pas particulièrement un gauchiste incendiaire de voitures de police, on dit même qu’il est membre de l’Opus Dei, proclame que la Belgique « se rapproche d’un « Etat voyou » !

 

 

 

Le Premier président de la Cour de cassation, le plus haut magistrat, considère que son pays devient un "Etat voyou".

Le Premier président de la Cour de cassation, le plus haut magistrat, considère que son pays devient un "Etat voyou".

 

 

Et voici que les gardiens de prison mènent un mouvement de grève qui dure depuis plus de trois semaines, ce qui est exceptionnel en Belgique ! Ils réclament pour le moins le maintien du nombre d’agents pénitentiaires tel que décrété en 2014. Jusqu’à présent, c’est un dialogue de sourds et le gouvernement ne veut rien entendre. Pourtant, la situation dans les prisons frise la catastrophe humanitaire.

 

 

Pour l’argent roi

 

 

Oui, la Justice est la première victime de cet Etat que l’on veut démanteler pour une première raison qui est purement financière.

 

Lisons le dernier ouvrage de Paul Jorion « Le dernier qui s’en va éteint la Lumière » où il prévoit tout simplement l’extinction à court terme de l’humanité !

 

Il écrit au sujet de la Justice se référant au « grand penseur » de l’ultralibéralisme, Gary Becker « prix Nobel » d’économie, pur produit de l’école de Chicago :

 

« La Justice n’est pour Becker qu’une simple question de nombres : il s’agit de savoir comment minimiser le coût global des prisonniers à enfermer, des policiers, des magistrats et des gardiens de prison à rémunérer, et des indemnités à verser aux familles des victimes pour leur peine infinie. En fonction de cela, on décidera de laisser les criminels en prison, ou bien de les relâcher tous, ou bien encore de découvrir une solution intermédiaire, optimale en terme de pertes et profits. »

 

Et Paul Jorion ajoute :

 

« Grâce à Gary Becker et ses acolytes cobénéficiaires du « prix Nobel » d’économie, il n’est plus question avec la Justice d’exercer au mieux le principe souverain du « juste » et d’évaluer le dommage subi par la société en termes précisément de vertus outragées, mais simplement de calculer ce que cela coûte à proprement parler de laisser courir les assassins, en dollars ou euros sonnants et trébuchants, coupables et victimes confondus en terme de coûts. »

 

En clair, donc, désormais la Justice est un domaine qui, comme les autres, doit être financièrement « optimisé ». Toute autre considération n’entre pas en ligne de compte.

 

Si vous n’appelez pas cela la négation de l’Etat de droit…

 

 

Le terrorisme sert à ceux qui veulent la fin de l’Etat de droit.

 

 

 

Mais il y a une deuxième raison qui préside à cette entreprise de démolition. Et elle est particulièrement vicieuse, parce qu’elle est camouflée. De plus, elle dépasse le cadre national. Voici ce qu’écrit Eric Fassin, sociologue français, sur son blog hébergé par « Mediapart » :

 

« En 2015, la Grèce a été victime d’un coup d’État silencieux : des banques et non des tanks, répétait Yannis Varoufakis. Mais où sont les colonels d’antan, dira-t-on ? Si l’histoire ne se répète pas en farce, la tragédie se fait soft. De même, avec l’impeachment, le Brésil connaît un coup d’État légal. Dilma Rousseff a subi la torture sous la dictature ; mais ses adversaires actuels ne détruisent pas les institutions de la démocratie brésilienne ; ils les détournent pour réussir là où les Républicains avaient fini par échouer contre Bill Clinton. Des votes et non des bottes : dans nos régimes d’« hommes creux », c’est ainsi que finissent les démocraties (pour paraphraser T.S. Eliot), « non par une explosion, mais dans un murmure ».

 

Telle est l’autre face de la « révolution furtive » du néolibéralisme, dont la philosophe politique Wendy Brown a montré avec force comment elle défait le « demos » : de la Turquie à la Hongrie, en miroir de la Grèce, l’Union européenne sacrifie volontiers la démocratie au respect des principes néolibéraux – mais elle le fait dans les formes. Ce n’est donc pas un hasard si, en France, c’est d’abord à propos de la loi Macron, puis de la loi Travail, que le gouvernement socialiste recourt à l’article 49-3 : il s’agit d’imposer à son propre camp, en dépit de ses engagements électoraux, l’hégémonie d’une politique néolibérale. »

 

N’est-ce pas exactement ce qu’il se passe ? On impose une politique en prétextant l’urgence suite aux attaques terroristes, état d’urgence qui n’aurait pu être accepté par les procédures démocratiques ordinaires. Et s’installe ainsi, un Etat d’exception en France ; les mesures sécuritaires, comme la présence en Belgique de l’armée dans la rue visent à créer un climat propice à des dispositions sécuritaires d’exception. On parle, par exemple, d’autoriser des perquisitions nocturnes.

 

Ainsi, on bafoue les droits les plus élémentaires. Par exemple, le droit de manifester est systématiquement assimilé au trouble de l’ordre public. Dans les différentes manifestations contre la « loi travail », plusieurs observateurs ont noté que les « casseurs » infiltrés n’étaient guère traqués par les forces de l’ordre qui s’en prenaient systématiquement aux manifestants en plus de la répression excessive et particulièrement des forces de l’ordre. De son côté, le sociologue Salvadore Palidda écrit :

 

« Or, il est très inquiétant de voir que les forces de police (maintenant aussi locales et dans tous les pays dits démocratiques) ont souvent tendance à adopter des pratiques de gestion violente de toutes sortes de soi-disant désordres, classifiés ainsi selon le point de vue des élus et des dominants locaux ou nationaux. Les pratiques policières dans les banlieues ou vis-à-vis des immigrés tout comme des manifestants pour les plus diverses causes s’inscrivent dans une conception de la gouvernance de la sécurité qui est manifestement incohérente par rapport à ce qu’on pensait être l’Etat de droit démocratique. Cette gouvernance vise non seulement l’imposition violente de choix de politique économique, sociale, internationale et militaire qui vont à l’encontre des souhaits d’une grande partie de la population; elle poursuit aussi une véritable dispersion de tâches et de ressources qui devraient être destinées à combattre les véritables insécurités dont souffre la population. »

 

Donc, en plus d’une Justice rabaissée à un simple rapport de productivité, les pratiques policières, les atteintes à la vie privée sont renforcées dans un cadre sécuritaire sous prétexte de terrorisme bafouant ainsi les droits politiques et réduisant l’Etat de droit à une peau de chagrin.

 

 

 

 

Bagarres et répression particulièrement dures à Nantes

Bagarres et répression particulièrement dures à Nantes

 

 

 

 

La loi n’est plus souveraine.

 

 

 

En plus, il y a un élément fondamental que met en avant le sociologue Jean-Claude Paye dans « La Libre Belgique » du 23 mai : ces restrictions des libertés publiques traduisent un renoncement à la souveraineté.

 

« Le projet de loi [français sur l’état d’urgence] nous indique que l’objet spécifique de l’état d’urgence est bien la restriction des libertés publiques et du droit de disposer de son propre corps. Quant à la réduction des libertés privées, elle résulte d’une inflation de lois "antiterroristes" installant une surveillance généralisée des populations.

 

Les prolongations de l’état d’urgence sont cohérentes avec la volonté présidentielle d’introduire cette notion dans la Constitution, un projet en rupture par rapport à l’ordre juridique belge. En Belgique, il est actuellement impossible de décréter l’état d’urgence, car l’article 187 de la Constitution stipule qu’elle ne peut être suspendue "en tout ni en partie". Si le projet français est non applicable ici, cela ne signifie pas qu’il soit sans importance pour nous. Il pose la question de l’indépendance de l’Etat national par rapport à la structure politique impériale organisée par les USA. La politique d’indépendance, développée par le général de Gaulle, a été abandonnée et la France a réintégré le commandement général de l’Otan. L’organisation globale de la "guerre contre le terrorisme" est aussi un élément important réduisant l’autonomie des Etats nationaux. L’inscription de l’état d’urgence dans la Constitution serait la traduction juridique de cette perte de souveraineté. »

 

Comment ?

 

Jean-Claude Paye remonte l’histoire et compare l’état d’urgence décrété en 1955 en France lors de la guerre d’Algérie et la loi d’état d’urgence consécutive aux attentats du 13 novembre 2015.

 

 

« Lors de la guerre d’Algérie, l’état d’urgence inscrit dans la loi de 1955 a permis au gouvernement français de ne pas déclarer l’état de siège, de ne pas considérer les résistants comme des combattants et de les traiter comme des criminels.

 

La volonté actuelle repose sur le souci inverse, celui de considérer des actions criminelles, les attentats terroristes, comme des actes de guerre ou plutôt d’effectuer une indifférenciation entre les deux. La fusion opérée entre droit pénal et droit de la guerre s’inscrit dans une tendance qui débute avec les attentats du 11/9 et la "guerre contre le terrorisme" du président Bush.

 

Le renversement, opéré entre la loi de 1955 et la conception actuelle de l’état d’urgence, est le passage de la dénégation d’un acte de guerre et de son caractère politique, afin de le criminaliser, à une opération de déni, à la considération de l’attentat terroriste comme un acte de guerre, bien que les institutions et le territoire national ne soient pas menacés.

 

En 1960, la dénégation a dû laisser la place à la reconnaissance politique des résistants algériens. Le refoulement du politique ne pouvait être que temporaire. La procédure demeurait dans le sens originaire de l’état d’urgence, une situation exceptionnelle, limitée dans le temps.

 

Aujourd’hui, il en va tout autrement. La fusion opérée entre crime et acte de guerre n’est pas une opération de circonstance, devant ensuite faire place à un retour du politique. Au processus de dénégation s’est substituée une procédure constante d’indifférenciation entre procédure pénale et gestion de l’hostilité, entre criminel et ennemi, entre intérieur et extérieur de la Nation, dissolvant celle-ci dans une forme internationale d’organisation du pouvoir. »

 

Après le démantèlement des conquêtes sociales et la démolition de l’Etat de droit, il y a un troisième volet moins connu : après l’Etat de droit, pourrait s’installer une justice universelle basée sur la seule légitimité du plus fort.

 

 

 

Deux universalités qui s’opposent.

 

 

 

En effet, sur le plan international, dans le cadre de la fameuse négociation Union européenne – USA sur le Traité transatlantique dit TTIP ou TAFTA, se construit un nouvel ordre de droit amené s’il se concrétise à régner partout. C’est l’arbitrage. Ce serait, s’il s’impose, une révolution normative aussi fondamentale que celle de la Révolution française.

 

Le principal point de friction dans le projet de TTIP est la question de l’arbitrage. Ce projet s’appuie sur ce qu’on appelle l’ISDS (Investors States Dispute Settlement) ou Règlement des Différends entre Etats et Investisseurs. Il s’agit de tribunaux privés prévus dans pratiquement tous les traités commerciaux bilatéraux destinés à régler les litiges entre les Etats signataires de ces traités et les investisseurs. Ces tribunaux sont composés d’un juge arbitre (en général un avocat issu d’un grand cabinet d’affaires internationales) désigné de commun accord par les avocats des deux parties.

 

Le TTIP tend à généraliser cette pratique de l’arbitrage. Et ce sur la base non pas des lois des Etats concernés, mais sur celle d’une sorte de jurisprudence universelle qui se construirait par ces arbitrages.

 

Cette universalité n’a évidemment rien à voir avec l’universalité des droits de l’homme. Benedikt Arden écrit dans « Le Grand Soir » du 20 mai 2016 :

 

Notre droit résulte d’« …une volonté réellement universelle de mener le genre humain là où il doit aller passe inévitablement par la mise en place de principes de vie « impératifs », « catégoriques » et « objectif », qui auront pour base pratique de servir le genre humain comme fin en soi. Ceci en évitant tout asservissement de l’autre à ses propres fins.

 

Quoique l’application concrète de ces « impératifs catégoriques » soit d’abord de nature déontologique (moral), ces principes doivent aussi fatalement s’incarner dans le droit, car la déontologie est avant tout quelque chose que l’on s’impose à soi-même, alors que la chose commune nous impose de tracer des lignes directrices dans les devoirs que l’on a envers ses semblables. Car il n’existe de droit, que si l’ensemble des gens en accepte les devoirs préalables qu’ils imposent. »

 

Nous sommes donc devant deux universalités qui s’opposent. D’un côté, les règles établies par les principes de base générés par les Droits de l’Homme, nécessitaient leur acceptation par l’ensemble des gens habitant dans les pays adhérant à ces principes.

 

La jurisprudence universelle de l’arbitrage est au contraire imposée à tous dans un rapport de forces sans qu’il soit possible de s’y opposer par une procédure démocratique.

 

Dans un remarquable reportage effectué sur l’intellectuel français proche des entreprises transnationales, Emmanuel Gaillard par Razmig Keucheyan dans « Mediapart », le cadre de l’arbitrage est clairement défini :

 

« C’est tout le problème de l’arbitrage international : quelle est la source de la légitimité d’un tribunal arbitral en cas de litige entre parties issues de pays différents ? Lorsque celles-ci appartiennent au même pays, le système juridique concerné s’applique. Mais dans le cas contraire ? « Une norme juridique se définit par son caractère d’efficacité », me dit Gaillard, c’est-à-dire par le fait que les décisions qui en découlent sont appliquées car tenues pour légitimes. Dans le cas des droits nationaux, la légitimité procède de l’existence d’un souverain, le peuple ou ses représentants. Mais en droit international ? Point de peuple ou d’État mondial dont découlerait un ordre juridique global… Or, malgré cela, l’arbitrage est devenu un mode de règlement des différends courant : « Les sentences sont appliquées sans qu’il y ait besoin la plupart du temps d’une action devant les juridictions étatiques. » Comment expliquer cette efficacité en l’absence de souverain ?

 

L’arbitrage n’est pas le seul secteur du droit international à être concerné par ce problème. Cependant, avec l’accroissement vertigineux des échanges commerciaux et des flux d’investissement dans le contexte de la mondialisation du capital, depuis les années 1970, le problème se pose avec une acuité particulière en droit économique. Et il se pose avec davantage d’acuité encore en matière d’arbitrage. Car l’arbitrage désigne un système juridique privé, parallèle aux juridictions étatiques, même s’il est régulé par les États et des conventions internationales. Échapper à ces juridictions est la raison d’être de l’arbitrage. »

 

En clair, c’est le droit sans l’Etat. Vieille revendication libertarienne…

 

 

 

Emmanuel Gaillard, un intellectuel de droite redoutable au service de la mondialisation

Emmanuel Gaillard, un intellectuel de droite redoutable au service de la mondialisation

 

 

Ce système d’arbitrage pourrait s’étendre au droit interne de chaque pays. On l’a déjà vu en France avec le fameux arbitrage dans l’affaire Tapie mis en place par Christine Lagarde, alors ministre des Finances de Sarkozy. On a vu les conséquences de cette procédure. La justice ordinaire s’en est trouvée affaiblie, même si elle a réussi à invalider les résultats de la procédure Lagarde.

 

Avec la construction européenne, avec les traités bilatéraux de plus en plus nombreux, des pans entiers du droit interne à chaque pays sont refaçonnés par les dispositions figurant dans ces accords internationaux. En généralisant la procédure de l’arbitrage, c’est elle qui alimentera les sources du droit international comme interne.

 

On assiste à une véritable mondialisation du droit, non pas par l’instauration d’une sorte d’Etat mondial, mais au contraire par la privatisation de toutes les normes.

 

 

 

Un univers émancipé de la sphère étatique

 

 

 

Lisons ce qu’en écrit Razmig Keucheyan dans son analyse.

 

« À la question de savoir quelle est la source de la légitimité de l’arbitrage international, trois réponses sont possibles. La première est que la sentence arbitrale tire son autorité du système juridique de l’État dans lequel siège le tribunal. Si un litige entre des investisseurs français et l’État vénézuélien fait l’objet d’un arbitrage en Suisse, la sentence s’impose aux parties en vertu du cadre juridique helvétique régissant les tribunaux d’arbitrage qu’elles ont choisi d’un commun accord. Cette première conception est dite « monolocalisatrice » : la légitimité d’un tribunal arbitral provient de sa localisation dans un seul État. Une conception « complètement archaïque » de l’arbitrage, selon Emmanuel Gaillard, qui ne correspond en rien au monde dans lequel nous vivons.

 

La deuxième solution possible est « multilocalisatrice ». Dans ce cas, ce n’est pas l’État où siège le tribunal qui confère par extension aux normes arbitrales leurs fondements. C’est l’ensemble des juridictions nationales qui reconnaissent la validité de la sentence, et sont prêtes le cas échéant à l’appliquer.

 

Cette deuxième approche est celle de la convention de New York de 1958 portant sur la réglementation de l’arbitrage international, à laquelle 156 pays sont parties contractantes. Cette convention oblige chaque État signataire à prendre part à l’exécution d’une sentence rendue dans un autre État signataire. C’est en vertu de cette convention que les justices britannique, belge et française ont saisi les biens russes dans l’affaire Ioukos, jugée depuis le tribunal arbitral de La Haye.

 

Si elle est moins « nationale » que la première, cette approche maintient que la source de la légitimité d’une sentence arbitrale est étatique. Simplement, il n’y a pas une mais plusieurs sources de légitimité, autant que d’États parties à la convention de New York. Or ce qu’il s’agit d’expliquer, me dit Gaillard, c’est l’autonomie de l’arbitrage par rapport aux États, le fait qu’il s’agit désormais d’un secteur du droit à part entière : « Il s’agit de vraies situations internationales, il n’y a pas un droit national plus légitime que d’autres. L’essentiel du droit applicable à ces situations internationales est généré par des États agissant collectivement, ce qu’on appelle l’ordre juridique arbitral. » Cette autonomie se remarque notamment au fait que les sentences arbitrales ont une force contraignante sur les États. Même lorsqu’elles leur sont financièrement ou politiquement défavorables, ceux-ci les appliquent souvent sans rechigner. Tout l’enjeu est donc de penser un univers de l’arbitrage émancipé de la sphère étatique. »

 

Requiem pour l’Etat de droit.

 

Laissons la conclusion au cinéaste britannique Ken Loach, lauréat du dernier Festival de Cannes.

 

 

 

Ken Loach le grand cinéaste britannique a toujours fustigé l'exploitation de l'homme par l'homme !

Ken Loach le grand cinéaste britannique a toujours fustigé l'exploitation de l'homme par l'homme !

 

 

 

« Ce monde dans lequel nous vivons se trouve dans une situation dangereuse car les idées que nous appelons néo-libérales (...) risquent de nous amener à la catastrophe. Il faut dire qu’un autre monde est possible et même nécessaire. »

 

 

Pierre Verhas

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12 mai 2016 4 12 /05 /mai /2016 22:17

 

 

Hier, nous avons publié sur le blog « Uranopole » l’échange de lettres entre Paul et Ahmed qui traitaient de la tolérance suite aux attentats de Paris et de Bruxelles. Il a beaucoup été question de la commune bruxelloise de Molenbeek d’où sont partis un certain nombre de terroristes coupables de ces actes sanglants.

 

 

Aujourd’hui, c’est l’échevine (maire adjointe) Ecolo de la Jeunesse et des Sports et de la Cohésion sociale de Molenbeek, Sarah Turine qui a reçu de France une lettre de menaces de mort anonyme, bien entendu, mais dont l’origine « politique » ne fait aucun doute.

 

 

 

Sarah Turine, échevine Ecolo de Molenbeek, résiste aux menaces de mort dont elle fait l'objet.

Sarah Turine, échevine Ecolo de Molenbeek, résiste aux menaces de mort dont elle fait l'objet.

 

 

 

« Tu es la honte de l'Occident, un virus, une pourriture... » Voici les termes du courrier adressé à Sarah Turine. Cette missive est affublée d’une croix celtique et du dessin d’un doigt d'honneur blanc écrasant le mot « Islam ». Ce pli a été expédié de France comme l'indique le cachet. Surtout, il évoque la vie privée de l'échevine, son compagnon et adresse une menace de mort très claire: « Nous allons t'éliminer comme on le fait avec la vermine, toi et toute ta tribu de métèques enturbannés ». Et de conclure: « Sois en sûr (sic), ne reste pas en paix, nous serons là, tout prêt, prêt à agir... »

 

 

L’échevine a déposé plainte à la police. Elle a déclaré : « Mais ce sont des actes et des écrits qu'il ne faut pas banaliser (...)  La plainte sera peut-être symbolique, j'en suis consciente, mais il faut le faire. D'autant que ces menaces pourraient se répéter. »

 

 

Il semblerait que ce soit l’interdiction d’une manifestation « identitaire » prononcée par la bourgmestre de Molenbeek, Françoise Schepmans, qui soit la cause de cette lettre.

 

 

Sarah Turine le pense, en tout cas : « Le lendemain, sur France 2, j'avais dit que nous étions envahis par les fascistes. Du coup, je reçois ces menaces en provenance de France. Mais attention, j'ai également reçu pas mal de messages positifs de citoyens français. Je relativise donc ce qui m'arrive... Ce qui me surprend aujourd'hui, c'est comment en est-on arrivé à autant de haine. Même si je n'ignore pas que la société est devenue de plus en plus clivée. »

 

 

Quelles que soient les intentions des auteurs anonymes de cette bafouille, cela témoigne d’un climat de haine qui s’est installé suite aux attentats et entretenus par ceux qui pratiquent la stratégie de la tension. En tout cas, on est loin des propos de Paul et d’Ahmed que nous avons publiés hier :

 

 

« Dès l’annonce des attentats de Bruxelles, dès les premières heures de cette dramatique matinée du 22 mars, je me suis senti, comme tant de mes compatriotes, submergé par un sentiment de tristesse… Etonnamment, aucune colère... Juste une immense tristesse… Et un besoin de communion, de « reliance » avec tous ces Bruxellois qui, comme moi, souffrent de l’atteinte ainsi portée à la convivialité d’une ville cosmopolite dont nous sommes si fiers… De l’atteinte portée à cette liberté à laquelle nous sommes tant attachés. (…)

 

« Que pouvais-je, pour ma part, apporter au débat ? Si ce n’est mon humble témoignage… Un témoignage que je voulais confronter avec le tien, Ahmed… Nous avons déjà eu, toi et moi, tant de discussions sur ces problématiques… Toi, Ahmed, mon compatriote belge et bruxellois… Toi, qui m’enrichis de ton point de vue nécessairement différent du mien, du fait de tes origines marocaines, de ta culture musulmane et de ton histoire personnelle d’immigré. »

 

 

« La tolérance se porte mal et les intolérables se portent bien » disait il y a plus d’une décennie Fernand Erauw, un ancien rescapé des camps de concentration.

 

 

La bête immonde est toujours bien vivante et nous devons la combattre sans relâche.

 

Sans haine mais avec une fermeté inébranlable.

 

 

Solidarité avec Sarah Turine !

 

 

 

Pierre Verhas

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