Overblog Suivre ce blog
Administration Créer mon blog

Présentation

  • : Le blog de pierre verhas
  • : Blog consacré à l'actualité dans les domaines de la politique et de l'astronomie, vus au sens large. Ce blog n'est pas neutre : il se positionne à gauche, de philosophie laïque et donnant la primauté à l'expérience sur la spéculation. Ce blog est ouvert au débat, à l'exception des invectives, des attaques personnelles et des insultes qui seront systématiquement rejetées afin de permettre à chacun(e) de débattre en toute liberté et dans la sérénité qui n'exclut en rien la passion.
  • Contact

Recherche

21 avril 2016 4 21 /04 /avril /2016 13:45

 

Louis Van Geyt, ancien président du Parti communiste de Belgique, ancien conseiller communal de la Ville de Bruxelles et homme de conviction nous quittés le 14 avril.

 

 

Van Geyt fut le dernier témoin d’une époque à la fois dramatique et pleine d’espoir : de la Seconde guerre mondiale jusqu’à aujourd’hui. Robert Falony et moi avons eu l’occasion de travailler avec lui pendant quelques années au club « Osons le socialisme ». Nous lui avions proposé de nous décrire son parcours exceptionnel : Louis Van Geyt a débuté sa vie militante comme étudiant à l’Université Libre de Bruxelles juste après la guerre parmi les étudiants socialistes et après adhéra au Parti communiste. Il fut tout au long de sa vie militante le témoin de tous les grands bouleversements politiques et sociaux en Belgique, en Europe et dans le monde pendant plus d’un demi-siècle. Il nous a accordé six heures d’entretien dont sont rapportés ici quelques éléments significatifs.

 

 

 

 

Louis Van Geyt fut avant tout un coordinateur entre différentes mouvances afin d'aboutir à des objectifs communs. Il fut aussi le dernier témoin d'une époque.

Louis Van Geyt fut avant tout un coordinateur entre différentes mouvances afin d'aboutir à des objectifs communs. Il fut aussi le dernier témoin d'une époque.

 

 

Nous l’avons dit : il fut le dernier témoin. Je pense que le meilleur hommage à lui rendre est de lui donner une ultime fois la parole en rapportant ce qu’il nous a confiés à Robert et à moi.

 

 

Entre temps, un autre ouvrage est paru reprenant des entretiens de Louis Van Geyt avec un autre militant, Jean Lemaître. Il s’intitule « Louis Van Geyt la Passion du Trait d’Union » Coédition Memogrammes et CARCOB, Arquennes, 2015. Cet ouvrage interview reprend avec esprit critique tous les aspects de la vie militante de l’ancien Président du Parti communiste de Belgique.

 

 

Louis Van Geyt est né le 24 septembre 1927 à Anvers d’une famille de moyenne bourgeoisie. Il fut l’aîné d’une fratrie de trois. Son père était magistrat et sa mère enseignante. Son père a d’abord exercé à Anvers et en 1936, on lui proposa de devenir professeur full time à l’ULB.

 

 

 

Une prise de conscience de classe

 

 

 

Très jeune, il prit conscience de la lutte des classes. Son père flamand, issu d’un milieu modeste, n’était pas admis dans le sérail d’une magistrature où seuls les rejetons des grandes familles et de la haute bourgeoisie pouvaient avoir accès. Cette forme d’exclusion sociale a sans doute influencé le jeune Van Geyt dans ses futurs engagements politiques.

 

 

Pendant la guerre, Louis Van Geyt fit ses études secondaires à la section A de l’Athénée de Bruxelles qui devint par après l’Athénée Robert Catteau. Ainsi, Louis Van Geyt commença à avoir une analyse critique des événements. Et dès août 1945, il lia le bombardement de Dresde à ceux d’Hiroshima et de Nagasaki. Dans une interview à « Ensemble » datant de 2014, il dit :

 

 

 

 

La bombe d'Hiroshima et celle de Nagazaki furent deux crimes contre l'humanité.

La bombe d'Hiroshima et celle de Nagazaki furent deux crimes contre l'humanité.

 

 

 

« Le second événement qui m’a terriblement marqué, c’est Hiroshima et Nagasaki. J’ai toujours considéré que si la Shoah fut le plus grand crime du Reich allemand, le plus grand crime de la Grande Démocratie américaine a été les bombes atomiques sur les deux villes japonaises. »

 

 

Louis Van Geyt commença à militer dès son entrée à l’Université. Il entra à l’ULB, à sa réouverture, le 30 novembre 1944, entamant des études de sciences économiques.

 

 

Van Geyt adhéra aux Etudiants socialistes et a commencé sa vie militante par ce qu’il fut tout au long de sa vie : un coordinateur. Ses qualités de dialogue, son flegme, sa lucidité dans le rapport de forces firent qu’il fut apprécié dans la classe politique en général et qu’il put ainsi faire réellement avancer les choses.

 

 

« Ils [les étudiants socialistes] étaient très à gauche et ils étaient aussi antistaliniens. Il y avait une influence trotskyste parmi eux. J’ai été militant pendant deux ans et j’ai tout de suite joué un rôle de coordinateur interne. Nous avons réussi à former un front de gauche au sein de l’Association Générale des étudiants, alors que au départ le mouvement étudiant était contrôlé par des garçons – il y avait peu de filles à l’époque – qui étaient méritants parce qu’ayant été dans la Résistance, mais qui avaient formé entre eux une espèce de para-loge qui manipulait les cercles étudiants de manière rien moins que démocratique. »

 

 

Pendant ce temps, c’était en 1948, la guerre froide avait atteint son paroxysme et les étudiants de l’Université se sentirent particulièrement concernés. Ils avaient tous connu la guerre et l’occupation, certains d’entre eux prirent activement part à la Résistance et la perspective d’un nouveau conflit ouvert, non seulement inquiétait la communauté universitaire comme toute la population, mais si en 1940, les deux camps étaient bien définis : la démocratie contre le fascisme, en 1948, la division de l’Europe en deux blocs antagonistes n’entraînait pas une adhésion aussi unanime. L’URSS qui avait consenti le principal effort de guerre, qui avait sacrifié 20 millions des siens, ne pouvait être tout à coup considérée du jour au lendemain, comme l’ennemi à contenir, sinon à combattre, surtout parmi les cercles étudiants de gauche.

 

 

Van Geyt explique :

 

 

« A l’AG de l’ULB, nous avons eu une majorité pour refuser de hurler avec Spaak, avec l’argument : les gens qui se sont opposés là bas à l’élimination des communistes, se battaient notamment pour des choses comme le présalaire et d’autres choses ainsi. Donc, il est logique qu’on soit plutôt solidaires d’eux, plutôt que des autres. Et c’était comme étudiants socialistes qu’on a pris cette initiative. »

 

 

Louis Van Geyt, à partir de ce moment, s’éloigna des Etudiants socialistes. Mais son rapprochement vers le Parti communiste ne se fit pas sans certaines appréhensions, notamment suite à l’affaire Lyssenko – ce soi-disant biologiste qui était appuyé par Staline – qui défrayait la chronique scientifique et universitaire à l’époque.

 

 

Ses études s’achevèrent en 1949.

 

 

« Moi, j’étais disponible. Après mes études, je voulais surtout en finir avec l’Univ’. J’ai cherché du boulot. C’était facile pour un licencié en économie, mais j’ai été certainement dans quatre ou cinq parastataux de l’époque. Chaque fois, je fus bien reçu et puis, huit ou dix jours après, c’était non. On s’était informé et j’étais « trop rouge ». Et à un certain moment, par je ne sais quel détour, je suis rentré par la petite porte à la Banque nationale comme stagiaire, où je suis resté un an. Et puis, j’ai claqué la porte, parce que le PCB -KPB m’a demandé de rentrer à son service de documentation. C’était au début de 1951. »

 

 

 

Le combat contre la division

 

 

 

Louis Van Geyt entama ainsi son long parcours au Parti communiste belge

 

 

En effet, l’affaire royale divisa le Parti communiste qui, en plus, était isolé, comme on l’a vu, depuis son départ du gouvernement où il s’est aligné sans nuances sur les mots d’ordre du Kominform, c’est-à-dire de Moscou. Cette volte face provoqua à une division, certes larvée mais réelle, au sein du PCB. Dans l’affaire royale, le slogan « Vive la République ! » lancé par la direction du Parti fut d’ailleurs un élément de cette division.

 

 

Cependant, une tragédie allait paradoxalement permettre au Parti communiste de retrouver son unité et une partie de son prestige : l’assassinat le 18 août 1950 de Julien Lahaut, Président du Parti communiste de Belgique, au seuil de sa maison à Seraing.

 

 

 

 

Monument dressé à la mémoire de Julien Lahaut à Saraing assassiné par un sbire de l'extrême-droite liée au "stay behind" le 18 août 1950.

Monument dressé à la mémoire de Julien Lahaut à Saraing assassiné par un sbire de l'extrême-droite liée au "stay behind" le 18 août 1950.

 

 

 

Ce fut au 11e Congrès du PCB qui se tint à Vilvorde en 1954 que la ligne du Parti s’assouplit, notamment sous l’impulsion de René Beelen avec qui Van Geyt travailla de nombreuses années.

 

 

Par après, Louis Van Geyt, jeune cadre du PCB, fut envoyé dans le Borinage à la rencontre des mineurs. Voilà donc un jeune homme bruxellois d’origine anversoise, à peine sorti des études qui va apporter la bonne parole du Parti à des syndicalistes mineurs aguerris. Van Geyt redouta un accueil hostile ou à tout le moins condescendant. Il n’en fut rien. Il fut très bien reçu parce qu’il avait une grande capacité d’écoute et comprit très vite les priorités du monde des mineurs et de leur organisation syndicale. Au lieu de transmettre des mots d’ordre venant du « sommet », il écoutait et tentait de faire une synthèse entre les exigences des mineurs et celles du Parti dans un constant débat. C’est ainsi qu’il put se faire apprécier de la base.

 

 

Mais, à sa mémoire, passons à un autre domaine : son rôle dans les relations internationales au sein du mouvement communiste, mais aussi dans le cadre de contacts avec des organisations de la gauche non communiste et même avec le gouvernement, dans le mouvement de la Paix et dans le rapprochement Est-Ouest.

 

 

 

A bas les hégémonies !

 

 

 

Pierre Galand qui fut président du CNAPD et qui anima pendant des années le Mouvement de la Paix notamment dans les années 1980 lors de la campagne contre l’installation des missiles dit de croisière en Europe, dit de Louis Van Geyt :

 

 

 

 

Pierre Galand appréciait le rôle de coordinateur de Louis Van Geyt.

Pierre Galand appréciait le rôle de coordinateur de Louis Van Geyt.

 

 

 

« Van Geyt a eu l’intelligence d’observer ce qui se passait et de réunir des gens épars. Il était attentif à dire : cela il faut le faire et comment puis-je y contribuer ? C’était aussi une manière d’exister. Il était président d’un parti qui essayait d’exister alors qu’il ne faisait que perdre les élections. (…) Et il se demandait : comment être reconnu ou accepté sachant qu’il n’y avait quasiment plus personne qui détenait des positions de pouvoir même au niveau régional ou local ?

 

 

Il leur restait une influence au sein du Mouvement de la Paix composé essentiellement de chrétiens et de socialistes, parce qu’ils avaient la capacité d’être des médians entre le monde l’Est et le monde de l’Ouest.

 

 

 

Il a fait cela avec talent et en même temps c’était important parce que, à un moment donné en Belgique, il y a eu une convergence assez extraordinaire entre les personnes qui considéraient que les tensions entre l’Est et l’Ouest étaient nuisibles et surtout dangereuses pour le mouvement ouvrier et pour la gauche. Dès lors, ils essayaient de trouver à tout prix une solution à ce qui pouvait être un dialogue. Et le Parti communiste avec Louis Van Geyt a joué un rôle intéressant parce qu’ils ont essayé de s’afficher non pas comme l’avant-garde de l’eurocommunisme, mais comme une organisation pouvant servir d’intermédiaire. »

 

 

Et, en cela, Louis Van Geyt avait beaucoup d’expérience. Lors de la crise des euromissiles qui a commencé en 1979, il nous a donné l’analyse suivante :

 

 

« Dans l’immédiate après-guerre, il y a eu des choses comme d’une part Camiel Huysmans qui a d’ailleurs été Premier ministre d’un gouvernement de gauche dit de « la mouette » qui n’avait qu’une seule voix de majorité dans une des deux Chambres. Et il y a eu la reine Elisabeth. Tout cela c’était des forces de l’establishment qui, à des degrés divers, étaient là pour freiner la course aux armements et pour faire jouer à la Belgique un rôle plutôt modérateur.

 

 

 

 

La reine Elisaeth de Belgique ne manqua pas de s'engager ouvertement en faveur du Mouvement de la Paix. Ce qui déplaisait grandement à l'establishment.

La reine Elisaeth de Belgique ne manqua pas de s'engager ouvertement en faveur du Mouvement de la Paix. Ce qui déplaisait grandement à l'establishment.

 

 

 

Alors, nous avons, dans une certaine mesure, profité de cela pour stimuler le courant pacifique en Belgique.

 

 

Il y a eu toute une série d’épisodes. Par exemple, il y eu un moment où l’OTAN a exigé que les quatre petites puissances du Nord-Ouest de l’Europe – la Norvège, le Danemark, les Pays-Bas et la Belgique, modernisent leurs forces aériennes. Les trois premiers ont opté tout de suite pour le F16 américain. Et Vanden Boeynants [dirigeant de la droite catholique francophone belge de l’époque] qui était ministre de la Défense à ce moment là, était tout sauf désintéressé a, pendant tout un temps, soutenu l’avion français de l’avionneur Dassault. Finalement, il y a eu un compromis : la Belgique s’est ralliée au F16 et Dassault a eu une « compensation » significative.

 

 

Entre temps, il y a eu un mouvement très important de jeunes et surtout de jeunes Flamands contre cette « modernisation ».

 

 

Une grande manifestation a eu lieu sous le mot d’ordre : « A bas les hégémonies ! », ce qui était le signe d’une influence maoïste, parce que les hégémonies, c’était Washington et Moscou. Mais, suite à cela, il y a eu dans le Parti [le Parti communiste] deux attitudes différentes. Plusieurs dirigeants ont dit : « Ce sont des maoïstes ! On ne peut pas participer à cela ! » Et moi, j’ai pris la tête de l’autre tendance. J’ai dit : « On y va. On soutient ça ! » Et j’ai participé à cette manifestation aux côtés d’André Cools qui était d’ailleurs, à ce moment-là, le chef de l’opposition socialiste.

 

Bien sûr, ce mouvement n’a pas empêché l’achat des F16, mais il a suscité vraiment la naissance de tout un mouvement, de toute une opinion, par exemple, très forte à la KUL [Katholieke Universiteit Leuven – l’Université flamande catholique de Louvain] et aussi très forte au sein du MOC [Mouvement Ouvrier Chrétien – l’aile gauche de la mouvance chrétienne] flamand, parce que d’ailleurs des gens comme De Gendt et Lindemans [deux dirigeants de la gauche chrétienne ] ont coopéré – j’ai eu beaucoup de contacts avec eux – avec Jean Terfve [ancien ministre communiste, sénateur et spécialisé en relations internationales] dans le mouvement qui avait été créé par Moscou mais qui avait pris pas mal d’autonomie, le Comité pour la Sécurité européenne qui a conduit aux accords d’Helsinki.

 

 

Et tout cela eut un poids très important en Belgique, y compris dans l’establishment à l’opposé de personnages zélés dans la course aux armements. Et le principal acteur dans cette affaire fut évidemment Pierre Harmel. »

 

 

 

 

Pierre Harmel et Willy Brandt : deux artisans majeurs du rapprochement Est-Ouest

Pierre Harmel et Willy Brandt : deux artisans majeurs du rapprochement Est-Ouest

 

 

 

Un homme d’ouverture : Pierre Harmel

 

 

 

Pierre Harmel (1911-2009) fut un homme politique catholique de centre droit. Il fut Premier ministre et ministre des Affaires étrangères de 1966 à 1972. On lui doit ce qu’on a appelé la « doctrine Harmel » qui consistait à un rapprochement entre les « petites puissances » de l’Est et de l’Ouest tout en maintenant un arsenal moderne. Cette politique est à mettre en parallèle avec celle du chancelier Willy Brandt en République fédérale d’Allemagne.

 

 

On doit en cela reconnaître que Pierre Harmel eut une vision d’avenir dans une Europe divisée où le risque d’une guerre nucléaire était sérieux. Incontestablement, Pierre Harmel fut le plus grand ministre des Affaires étrangères belge de l’après-guerre.

 

 

Louis Van Geyt ajoute – et c’est là qu’on s’aperçoit de l’important rôle d’intermédiaire et de coordinateur qu’il joua dans sa vie politique.

 

 

« J’ai été en contact constant avec Harmel. Il se servait de moi comme intermédiaire entre lui et l’Est. Il était en contact direct avec Adam Rapacki, un ancien social-démocrate, qui a été ministre des Affaires étrangères de Pologne, mais celui-ci a été mis à pied sur l’ordre de Brejnev [Rapacki a été aussi écarté lors des campagnes antisémites qui sévissaient en Pologne et en URSS pendant cette période. Rapacki est l’auteur d’un plan qui porte son nom et qu’il a présenté à l’Assemblée générale des Nations Unies qui consistait à dénucléariser les deux Allemagnes, la Pologne et la Tchécoslovaquie, plan rejeté par les Occidentaux]  Avec Harmel, Rapacki a tenté d’obtenir que les petites et moyennes puissances des deux Alliances puissent jouer un rôle de désescalade. Mais, ça, Brejnev n’en voulait absolument pas ! Il fallait marcher le petit doigt sur la couture du pantalon ! Et donc, Rapacki s’est fait dégommer. »

 

 

Cela n’a pas découragé Harmel. Selon Louis Van Geyt : « Harmel a continué et il a proposé sa fameuse doctrine de Reykjavik [mieux connue sous le nom de plan Harmel] qui a joué un grand rôle parce qu’il a fait admettre par le Conseil des ministres de l’OTAN qu’il fallait à la fois s’armer suffisamment pour ne pas être pris de cours en cas d’attaque Soviétique, très peu probable, mais… et, d’autre part, mener une politique de paix, ce qui a notamment contribué à ce que tout le mouvement anti F16 depuis le départ, maintienne son mot d’ordre initial : A bas les hégémonies ! »

 

 

 

L’inlassable intermédiaire

 

 

 

De son côté, Pierre Galand évoque le rôle d’intermédiaire de Louis Van Geyt et aussi du Parti communiste de Belgique.

 

 

« Comment l’ont-ils [les communistes belges] fait ? Ils l’ont fait à travers la sécurité et la coopération européennes. Il avait été créé un comité pour la coopération européenne dans lequel la CSC et la CGSP qui étaient dirigées par des gens comme Lindemans pour la CSC qui étaient très sensibles à la question de la Paix, plus que le mouvement ouvrier en général. La CGSP était présidée par un communiste liégeois, Gilbert Mousset, ancien cheminot et ancien résistant. Je le compare à Salvador Allende.

 

 

Donc, Mousset, Lindemans et une frange de l’Eglise catholique dont le chanoine Goor, vont accepter de fonder un comité pour la sécurité et la coopération européennes dans lequel ils vont m’inviter.

 

 

Ils vont travailler à préparer les accords d’Helsinki avec les Soviétiques. Ils rencontrèrent chez les Soviétiques, un interlocuteur extraordinaire : Vadim Zagladine. Ensemble, ils vont créer les « baskets », c’est-à-dire les « paniers » dans lesquels on peut discuter. Par exemple, que peut-on faire pour les droits des travailleurs dans toute l’Europe ? Que peut-on faire pour les Droits de l’Homme ? Les droits culturels ? Il y aura ainsi sept à huit domaines qui seront la base des accords d’Helsinki.

 

 

 

 

Vadim Zagladine, un des artisans majeurs de l'ouverture en URSS

Vadim Zagladine, un des artisans majeurs de l'ouverture en URSS

 

 

 

Et c’est là-dessus que Gorbatchev va essayer de s’appuyer. Il ne réussira pas. Il voulait mener à bien un projet comme celui de de Gaulle : l’Europe de l’Atlantique à l’Oural qu’il nommait la « maison commune ». Louis Van Geyt et moi étions d’accord : c’est cela qu’il nous faut ! »

 

 

Pierre Galand en tire les conclusions :

 

 

« On avait une perspective. On avait une vision de l’Europe, cette vision de l’Europe de l’après Deuxième guerre mondiale qui était la grande Europe dont de Gaulle avait parlé, dont Zagladine avait parlé, dont Andropov va parler avant même l’arrivée de Gorbatchev. Et il va y avoir des tas de propositions pour avancer dans ce sens-là, mais il se fait que l’on va rentrer très vite dans un projet de guerre froide renouvelé, réactivé dès 1979.

 

 

Et cela va tout gâcher, parce que c’est exact que les Américains veulent la confrontation. Ils veulent établir le pouvoir absolu et engagent le bras de fer avec les Soviétiques.

 

 

Van Geyt a essayé de faire en sorte – il n’avait plus les moyens d’être leader – d’amener les communistes un peu plus excités à être les contributeurs et à être des alliés positifs.

 

 

Van Geyt a amené le PCB à rester le plus longtemps possible un des partenaires à gauche dans ce qui était la société civile. »

 

 

 

La fin des illusions

 

 

 

De son côté, Louis Van Geyt ne se faisait plus d’illusions. Il explique :

 

 

« En 1989, avant la chute de Gorbatchev, je suis à Moscou et je constate que les choses vont mal, qu’il y a une inflation désordonnée, etc. Et je demande à rencontrer un des économistes arméniens dans l’entourage de Gorbatchev. Un type comme les autres presque tous venus de Novossibirsk qui était un centre intellectuel pro-Khrouchtchev qui a fait toutes sortes d’études sur toutes sortes de questions. Et je demande à le rencontrer. Le type avait perdu son influence, mais je persiste. Et je lui dis : Camarade, pourquoi est-ce que vous ne pensez pas à des mesures comme celles qui ont été prises par Gutt en Belgique ? Et je lui explique ce que c’est. Il me répond : Gutt, je ne connais pas. Mais je connais très bien Ehrardt qui a fait la même chose en Allemagne, tout de suite après la constitution de la République fédérale. Je suis un disciple d’Ehrardt, j’ai suivi des cours chez lui et je trouve qu’Ehrardt a fait cela très bien.

 

 

Mais pour notre pays, cela ne convient pas !

 

 

Pas d’autres explications. En réalité, les mafias étaient déjà en train de prendre le pouvoir dans les républiques et dans les régions et voulaient continuer leur politique d’inflation, de marché noir et de vendre des entreprises au privé, c’est-à-dire souvent à eux-mêmes. Pour une bouchée de pain, on vendait des entreprises publiques. Le truc était vermoulu.

 

 

Gorbatchev est arrivé beaucoup trop tard. Et d’ailleurs, il a fait des gaffes. La première gaffe qu’il a faite c’est d’interdire frontalement l’alcool en Union Soviétique ! Autant il était juste de commencer une politique, mais progressivement. »

 

 

On sait ce qu’il est advenu par après. La chute du Mur a sans doute apporté la liberté dans les pays d’Europe centrale et en Russie, mais au prix d’un appauvrissement des populations et de la prise de pouvoir d’oligarchies en Russie dont les méthodes peuvent être assimilées à celles des mafias. Un Poutine, lui-même membre d’une de ces oligarchies, arrive peu ou prou à contrôler tout cela mais avec des méthodes rappelant les années noires du stalinisme.

 

Louis Van Geyt fut un homme de dialogue, plutôt de débat. Le grand projet d’une Europe indépendante, de la « Maison commune » a été tué dans l’œuf. Il en fut un des maîtres d’œuvre en Belgique. Avec la modestie qui le caractérisait, il disait : « Je faisais partie d’une minorité qui avait le rôle de coordinateur. »

 

 

Ainsi agissait-t-il pour la paix et dans l’intérêt de la classe ouvrière.

 

 

Il a essayé.

 

 

À la nouvelle génération d’essayer aussi.

 

 

 

 

Pierre Verhas

Repost 0
Published by pierre verhas
commenter cet article
10 avril 2016 7 10 /04 /avril /2016 17:17

 

Cela a la couleur du scandale du siècle, cela a l’odeur de la fraude, cela sonne faux, cela a un goût pourri et cela est brûlant comme du charbon ardent.

 

Cela s’appelle les « #Panama papers » et on ne sait pas trop bien ce que c’est sinon une liste de 11,5 millions de fichiers relatifs à des sociétés off shore obtenue, on ne sait trop comment, dans un cabinet d’avocats de Panama, Mossak Fonseca. Ces fichiers concernent la période entre 1977 et 2015. Il s’agit de la plus grosse fuite d’informations jamais exploitée par des médias. C’est dire que cela remonte loin.

 

 

Les derniers des Mohicans

 

 

Si on écoute une spécialiste comme Sabrina Scarna, avocate au barreau de Bruxelles et chargée de cours à Solvay Brussels School – la HEC de l’ULB – « Les gens qui fonctionnent dans des structures pareilles, je les appelle les derniers des Mohicans. » (Le « Soir » 9/10 avril 2016). Autrement dit, le système « off shore » est dépassé et a depuis longtemps été remplacé.

 

Cependant, tout cela n’a pas manqué de provoquer une réaction d’indignation dans le monde, mais cette réaction est-elle si spontanée ?

 

Que voilà, en effet, une indignation savamment orchestrée ! Une fois de plus, on invite le bon peuple à découvrir la Lune via des journaux comme le « Guardian », le « Monde », le « Soir », etc. ; en tout 109 rédactions dans 76 pays. Tous organes de presse assez proches du pouvoir.

 

De là à se poser des questions sur les objectifs réels de cette immense campagne de « révélations », il n’y a qu’un pas à franchir !

 

Paul Jorion qui n’est pas spécialement un « complotiste » se pose lui aussi des questions : « Comment se fait-il qu’on s’indigne à certains moments de choses connues depuis des années ? De gros livres existent sur les paradis fiscaux, tous les mécanismes y ont été décrits. Un des plus récents, Treasure islands : tax havens and the men who stole the world (Iles au trésor : les havres fiscaux et les personnes qui ont volé le monde) de Nicolas Shaxson, a été en 2011 un best-seller aux Etats-Unis. »

 

 

Paul Jorion se pose pas mal de questions sur les "Panama papers.

Paul Jorion se pose pas mal de questions sur les "Panama papers.

 

 

Et il ajoute : « … je ne pense pas que ces fuites surviennent par hasard. Le Monde et Süddeutche Zeitung ne sont pas des journaux révolutionnaires. En février 2010, Der Spiegel avait eu des fuites, qui révélaient que la Grèce avait trafiqué ses comptes pour entrer dans la zone euro. Quelle en était l’origine : Angela Merkel elle-même, ou Jens Weidmann, le président de la Banque centrale allemande ? Des choses sont sues dont personne ne s’indigne, puis l’indignation apparaît soudainement… »

 

Alors, pourquoi et comment ces fuites furent diffusées ? Et quelle en est l’origine ?

 

 

Un consortium financé par USAID

 

 

Les fuites ont été orchestrées par un consortium de presse regroupant des journalistes dits d’investigation de 76 pays qui a lancé cette alerte à un niveau mondial, le Consortium international des journalistes d’investigation qui se présente comme une Organisation non gouvernementale. L’acronyme anglais est ICIJ. Son siège est à Washington et il est financé par :

 

- La fondation Ford

- La fondation Carnegie

- La fondation de la famille Rockefeller

- La Fondation W K Kellogg

- La Fondation pour une société ouverte (du milliardaire Soros)

 

L’ICIJ fait partie du Projet de rapport sur le crime organisé et la corruption (OCCRP) qui est financé par le gouvernement américain à travers l’USAID (l’agence de coopération internationale du gouvernement US).

 

À voir ses sources de financement on peut légitimement – sans tomber dans un « antiaméricanisme » primaire – se poser des questions sur l’indépendance de l’ICIJ… et sur son caractère « non gouvernemental » !

 

 

Une sélection savamment orchestrée

 

 

Il ne s’agit pas d’accuser les journalistes eux-mêmes qui ont remarquablement fait leur boulot en aval, mais la « sélection » en amont des « leaks » (fuites) qui a été faite. On observe qu’aucune banque nord-américaine, aucun des « grands » de la finance US, aucun responsable politique étatsunien n’a été cité dans les #Panama papers. La vertu règnerait-elle en maître aux USA ? Sans doute, parce que ce système « off shore » est dépassé. De même, en Europe, des pays comme la Pologne, par exemple, ne sont pas cités non plus.

 

Toutes les personnalités citées en Russie sont des proches de Poutine. Or, l’oligarchie russe est divisée en deux clans, le clan pro-Poutine et les « antis ». Ces derniers semblent « oubliés » dans les « leaks ».

 

 

Vladimir Poutine est indirectement mouillé par l'affaire des #Panama papers.

Vladimir Poutine est indirectement mouillé par l'affaire des #Panama papers.

 

 

L’actuel président de l’Ukraine, le milliardaire Petro Poroshenko, est cité. Comme par hasard, après avoir été soutenu par les Occidentaux, aujourd’hui, il constitue par son comportement un obstacle à la politique de l’OTAN. L’entourage du président chinois Xi Jinping est dénoncé. On sait que la politique chinoise gêne considérablement les USA.

 

 

Il y a déjà 16 mois, Ken Silverstein a publié un reportage sur Vice à propos de Mossak Fonseca qui est le personnage clé des #Panama papers, le gros fournisseur de sociétés fictives du Panama (L’Intercept de Pierre Omidyar, pour lequel Silverstein travaillait alors, avait refusé de publier le reportage.). Vice est un mensuel canadien fondé en 1994 sous le nom de Voice of Montreal qui est devenu par après Vice. C’est une sorte de « Canard enchaîné » anglo-saxon qui a d’ailleurs une édition francophone. Ken Silverstein est un journaliste d’investigation étatsunien très efficace à qui on a reproché d’user de méthodes peu orthodoxes pour récolter des informations.

 

 

Yves Smith – un spécialiste de la finance dont le blog s’intitule « naked capitalism » - a publié plusieurs longs articles sur le business du blanchiment d’argent de Mossak Fonseca. Silverstein a également redit une chose bien connue, à savoir que Rami Makhlouf, un riche cousin du président syrien Assad, avait de l’argent caché dans des sociétés fictives de Mossak Fonseca. Il a écrit :

 

 

« Pour pouvoir fonctionner, les sociétés fictives comme Drex ont besoin d’un agent agréé, parfois un homme de loi, qui dépose les documents d’enregistrement nécessaires et dont le bureau sert habituellement d’adresse à la société fictive. Cela crée un intermédiaire entre la société fictive et son propriétaire, surtout si l’entreprise fictive est enregistrée dans un paradis fiscal où l’information sur la propriété est protégée par un mur impénétrable de lois et de règlements. Dans le cas de Makhlouf – et, comme je l’ai découvert, dans le cas aussi d’hommes d’affaires véreux et de gangsters du monde entier – l’organisation internationale qui a permis d’enregistrer sa compagnie fictive et de la protéger contre la surveillance internationale était un cabinet d’avocats appelé Mossack Fonseca, qui a fait office d’agent agréé de Drex du 4 juillet 2000 à la fin de 2011.

 

 

L’année dernière, quelqu’un a fourni des tonnes de données de Mossak Fonseca à un journal allemand, le Süddeutsche Zeitung. Le quotidien munichois est politiquement au centre droit et résolument pro-OTAN. Il coopère avec le Guardian, la BBC, Le Monde, le Consortium international des journalistes d’investigation et d’autres organes de presse qui sont tous des partisans avérés de l’Establishment. »

 

 

Le Suddeutsche affirme que les données « fuitées » concernent quelque 214 000 sociétés fictives et 14 000 clients de Mossak Fonseca. Mais il a traité ces données avant de les publier. Il ne s’agit donc pas des données « brutes » de départ. Un tri a été fait. Sur quels critères ? Et pour quelles raisons ?

 

 

« Les journalistes ont réuni des listes des politiciens importants, de criminels internationaux, d’athlètes professionnels bien connus, etc. Le traitement numérique a permis de rechercher ensuite si des noms de ces listes figuraient dans les fuites. La liste « scandale des dons au parti » contenait 130 noms, et la liste des sanctions de l’ONU plus de 600. En quelques minutes, le puissant algorithme de recherche a comparé les listes avec les 11,5 millions de documents.

 

Pour chaque nom trouvé, un processus de recherche détaillé a été lancé au moyen des questions suivantes : quel est le rôle de cette personne dans le réseau des entreprises ? D’où vient l’argent ? Où va-t-il ? La structure est-elle légale ? »

 

 

En d’autres termes, le Suddeutsche a sélectionné des noms dans les listes de criminels célèbres, de personnalités et d’organisations connues et a vérifié s’ils étaient dans les données « fuitées ». Les résultats obtenus ont ensuite été évalués. Comme résultat, il y a le président russe Vladimir Poutine, qui n’est pas personnellement mentionné dans les données de Mossak Fonseca, mais son proche entourage. Il y a aussi des mentions concernant plusieurs dirigeants de la fédération de football FIFA, association où la tricherie règne en maître et qui n’est guère appréciée aux États-Unis, parce qu’elle ne permet pas au « socker » (le foot en américain) de s’imposer sur toute la planète.

 

 

 

Michel Platini va finir par croire qu'on le cherche !

Michel Platini va finir par croire qu'on le cherche !

 

 

Le rôle majeur de la City

 

 

On peut se poser aussi des questions sur les « omissions » dans cette sélection. Il n’y a aucune donnée concernant des citoyens américains, ni sur aucun politicien important d’un pays de l’OTAN, à l’exception de David Cameron, le Premier ministre britannique.

 

 

Concernant ce dernier, François Leclerc, le chroniqueur du blog de Paul Jorion écrit ceci :

 

 

« En novembre 2013, David Cameron est intervenu par courrier auprès du président du Conseil européen de l’époque, Herman Van Rompuy, afin d’empêcher que le mystère entourant les trusts, la grande spécialité de son pays, soit levé. La lettre est reproduite dans toute la presse britannique, alors que le Premier ministre se trouve sur la sellette, son père ayant échappé au fisc pendant trente ans en dirigeant un trust. Argument imparable employé dans ce courrier, que l’on retrouvait hier dans la piètre défense du cabinet Mossack et Fonseca, cela porterait atteinte à la vie privée ! L’anonymat garanti par les trusts jouerait également un rôle essentiel dans la bonne transmission des patrimoines par l’héritage, a fait valoir le Premier ministre, ce dont on ne peut pas douter. Sans surprise, David Cameron a eu gain de cause : la loi adoptée en 2015 par le Parlement européen a adopté une formulation ambiguë à propos des registres des propriétaires des trusts. » (blog de Paul Jorion – 6 avril 2016)

 

 

 

David Cameron est en mauvaise posture avec les #Panama papers. Aurait-il indisposé la City ?

David Cameron est en mauvaise posture avec les #Panama papers. Aurait-il indisposé la City ?

 

 

« Offshorer » entre amis !

 

 

Il y a donc une claire volonté de la part de la City de continuer à « offshorer » discrètement et entre amis… Et le « petit télégraphiste », David Cameron, n’a fait que transmettre les désirs de la City – qui sont des ordres – à l’Union européenne en cas de velléité de transparence…

 

Aujourd’hui, l’actuel locataire du 10 Downing street serait-il devenu encombrant pour qu’on lève le secret le concernant ?

 

 

En plus de Cameron, la « victime » la plus politique est le Premier ministre d’Islande, Sigmundur David Gunnlaugsson, qui, possédait avec sa femme, une des sociétés fictives et qui a été forcé à la démission. Il est évident que la politique de redressement bancaire de Gunnlaugsson gênait considérablement l’establishment financier occidental et nord-américain en particulier.

 

 

Sigmundur David Gunnlaugsson qui avait bouleversé le système bancaire islandais a été rattrapé par les #Panama papers et a dû démissionner. Il gênait pas mal de monde. Mais il est tombé dans le piège.

Sigmundur David Gunnlaugsson qui avait bouleversé le système bancaire islandais a été rattrapé par les #Panama papers et a dû démissionner. Il gênait pas mal de monde. Mais il est tombé dans le piège.

 

 

Mais il n’y a pas que les personnalités. Il y a aussi les banques. Depuis les révélations sur les #Panama papers, deux banques sont dans le collimateur – et pas n’importe lesquelles ! – Dexia et la Société générale, toutes deux ayant été mouillées dans des scandales de grande ampleur et ayant bénéficié des garanties d’Etat pour éviter la faillite.

 

 

Et revoilà Dexia et la Société générale

 

 

Dexia apparaît plus de 30.000 fois dans les Panama Papers. Une de ses filiales basée au Luxembourg, Experta, a commandé le plus de sociétés offshore auprès de Mossack Fonseca. Au total, 1.659 sociétés exotiques ont été créées par Experta depuis les années 90, avec un pic en 2004-2005. Principalement au Panama. Et Experta faisait partie du Groupe Dexia entre 2002 et 2011. Depuis lors, Experta a été acheté par les Qataris !

 

 

La Belgique eut beau avoir débloqué trois milliards d’argent public pour sauver le Groupe Dexia de la noyade, la filiale Experta cherchait toujours à séduire de nouveaux clients belges, français ou allemands en leur proposant des sociétés offshore sur mesure. Et ce jusqu’en 2011, année de la seconde crise, qui conduira à la dissolution du groupe et à la création de Belfius.

 

 

Pendant qu’on injectait l’argent du contribuable dans le Groupe Dexia, une filiale de ce même Groupe poussait donc certains Belges à faire de l’optimisation fiscale, au grand dam de la trésorerie du Royaume. Et tout ça sous le regard de Jean-Luc Dehaene, Jacques Rogge, ou du baron Narmon, qui siégeaient tous au sein du conseil d’administration de la maison mère d’Experta.

 

 

Il est dès lors aberrant de constater que les gouvernements successifs en France et en Belgique se sont montrés incapables de voir ce qu’il se passait réellement dans ces deux institutions financières. Comment se fait-il que ces gouvernements n’aient pas exigé d’y disposer de leurs propres contrôles ? Il y a là un laxisme coupable s’il n’est complice. L’Etat belge est toujours engagé par une garantie importante à l’égard de Dexia. Pourquoi ne l’a-t-il levé ? Pourquoi, alors qu’il est impossible de cacher les pratiques frauduleuses de cette banque, n’en profite-t-il pas pour se débarrasser de cette garantie, véritable épée de Damoclès sur les finances publiques belges ?

 

 

En France, la Société générale qui s’est fait connaître par la fameuse affaire Kerviel a immatriculé 979 sociétés par le biais du cabinet Mossack Fonseca. Le gouvernement Valls feint l’indignation.

 

 

Devant le Sénat, les dirigeants de la Société générale ont affirmé avoir fermé ses implantations figurant sur la liste grise des paradis fiscaux établie par l’OCDE et le G20. Un Sénateur posa la question concernant le Luxembourg, la Suisse et Singapour. Frédéric Oudéa, le PDG de la Société générale, avait affirmé sous serment qu’il ne s’agissait pas de paradis fiscaux ! Or, on sait aujourd’hui que c’est via sa filiale luxembourgeoise que la Société générale a créé ses 979 sociétés « off shore »… De plus, la Société générale réalise 11 % de ses bénéfices au Luxembourg !

 

 

Quant aux réactions politiques, si on lit Mediapart du 7 avril 2016, l’ancien ministre français des Finances devenu Commissaire européen, Pierre Moscovici, a tout fait pour favoriser le système bancaire.

 

 

Pierre Moscovici feiunt l'indignation au sujet des #Panama papers. Il ne dupe personne !

Pierre Moscovici feiunt l'indignation au sujet des #Panama papers. Il ne dupe personne !

 

 

« Pierre Moscovici (…) a été un orfèvre en la matière. Alors que l’Union européenne était prête, sous la houlette de la commission Liikanen, à instituer une séparation bancaire entre les activités de détail et les activités de marché, celui-ci s’est dépêché, sous l’active pression du lobby bancaire, de tuer toutes les velléités de réforme bancaire européenne, en proposant sa réforme minuscule. De même, à la stupéfaction de tous les autres pays, c’est lui qui a tué le projet européen sur la taxation des transactions financières. Un projet que la France défendait pourtant depuis près de dix ans.

 

 

Aujourd’hui, le même Pierre Moscovici, promu commissaire européen aux affaires économiques, plaide pour une nouvelle liste noire des paradis fiscaux. Le ministre des finances, Michel Sapin, promet de vouer Panama aux gémonies et de le réinscrire sur la liste noire des paradis fiscaux. Mais avant Panama Papers, c’est le même gouvernement qui s’est opposé au début de l’année à un vote des députés réclamant la transparence pour toutes les multinationales, en les obligeant comme les banques à publier la liste de toutes leurs filiales à l’étranger, avec leur chiffre d’affaires, le résultat et le nombre de salariés. Le gouvernement s’apprête à adopter avec la même célérité la directive européenne qui doit être votée la semaine prochaine sur le secret des affaires. Un texte qui permettra de bloquer tous les futurs Panama Papers ! »

 

 

Que dire de tout cela ?

 

 

Soyons clairs. Toutes les personnalités évoquées et/ou leur entourage direct sont coupables de faits extrêmement graves. La question de la légalité de ces sociétés off shore n’a en définitive guère d’importance, c’est la pratique qui est préjudiciable à l’ensemble de l’humanité. Le système « off shore » s’est servi de la faiblesse de la puissance publique pour s’installer. Il est nuisible et illégitime. Cela doit suffire pour le combattre.

 

Une autre question tout aussi grave : ces personnages sont-ils aptes à exercer leurs fonctions dirigeantes alors qu’ils pourraient être victimes de chantage à tout moment et que dès lors, ils ne disposent plus d’aucune autonomie de décision ?

 

 

L’éthique la plus élémentaire

 

 

La question de l’éthique la plus élémentaire se pose également : comment des dirigeants politiques, des chefs d’entreprises, des artistes, des sportifs qui se donnent l’apparence de l’honorabilité peuvent côtoyer dans ces paradis fiscaux, sans se poser la moindre question, les caïds du grand banditisme, les empoisonneurs de la drogue et les chefs des assassins terroristes ?

 

 

Joan Condijts, le rédacteur en chef du journal financier belge « l’Echo » écrit ce 9 avril :

 

 

« Des millions d’Européens acquittent leurs impôts via les prélèvements sur le travail. Soit de manière automatique. Sans latitude aucune quant à cette fameuse "voie la moins taxée" que le législateur a consacrée et que d’aucuns, libertaires, défendent avec véhémence. Une liberté fiscale dont seule une minorité profite désormais. Cette iniquité manifeste participe au déséquilibre social, à la perte de confiance en l’institution politique, voire plus globalement en la chose publique. De surcroît, selon les Nations unies, une centaine de milliards de dollars d’impôts théoriques échapperaient annuellement aux Etats dits "développés" par le biais des paradis fiscaux.

 

 

Organiser une riposte légale à l’évasion fiscale se révèle une urgence politique. Afin de recréer un équilibre entre cette masse salariée qui n’a guère le choix et une minorité, aussi infime soit-elle, qui se soustrait légalement à ses obligations sociales. Nier cette inégalité de traitement nourrit les fantasmes. Nul ne peut s’exonérer de ses responsabilités sociales. Ni le nanti qui pense ne rien devoir à la société parce que ses moyens lui donnent l’illusion de ne pas en dépendre, oubliant toutes les infrastructures collectives dont il profite. Ni le défavorisé qui estime que la société lui doit tout sans avoir le droit de lui demander des comptes. L’équilibre social est à ce prix. Le législateur en est le gardien et ne peut accepter que, peu à peu, s’installe cette conviction populiste que l’impôt ne serait que pour les pauvres… »

 

 

 

Joan Condijts, rédacteur en chef de "l'Echo" souhaite mettre l'éthique dans les affaires.

Joan Condijts, rédacteur en chef de "l'Echo" souhaite mettre l'éthique dans les affaires.

 

 

Laissons la conclusion à deux grands connaisseurs du système financier mondial, Paul Jorion bien connu des lecteurs d’Uranopole et Pierre Sarton du Jonchay, consultant en économie de la décision et en organisation financière depuis novembre 2008. Par les circonstances, il s’est spécialisé en analyse des crises financières et a une vision originale et hétérodoxe de la question.

 

 

Pour Paul Jorion : « Il faut savoir que le réseau des paradis fiscaux est en fait extrêmement bien surveillé, parce qu’il correspond à l’ancien Empire britannique. La City de Londres continue d’opérer une surveillance de bon niveau sur l’ensemble du réseau. En fait, les Etats ont besoin de cette surveillance parce qu’ils veulent contrôler de façon semi-permissive le blanchiment d’argent sale qui provient du trafic de la drogue, de la prostitution, du trafic d’armes. Le 17 septembre 2008, jour où le système s’est effondré, beaucoup d’argent sale a été injecté par le biais des paradis fiscaux si l’on en croit Antonio Mario Costa, qui était alors directeur de l’Office des Nations-Unies contre la drogue et le crime. Il est évident que la raison d’Etat a besoin de ces paradis. »

 

 

Il y a donc une alliance de fait entre les Etats légaux et le monde du grand banditisme et du terrorisme. Le tout est de savoir lequel des deux l’emportera.

 

 

Pour Pierre Sarton du Jonchay : « Le scandale des #Panama papers n’est donc pas un dysfonctionnement ponctuel du système de la finance mondiale libre et sans frontières, mais la manifestation naturelle concrète étendue de la logique matérialiste financière libérale. Le juridisme désincarné et le titre monétaire détachable de la loi des États sont pensés et délibérément instaurés pour la corruption libre des pouvoirs politiques. La compétition des seigneurs financiers concrètement placés au-dessus de toute réalité humaine personnelle, sociale et politique est illimitée sans entrave.

 

 

Si l’humanité veut réémerger de son anéantissement financier libéral, il lui suffit de réécrire son existence incarnée et ses droits dans le signe monétaire. Il lui suffit de ré-autoriser la responsabilité réelle des sociétés politiques par des espaces de droit exclusif où le trust soit inconsistant donc non monétisable. Les dettes comptabilisées dans les banques ne doivent pas être détachables des lois sociales politiques. La liquidité monétaire ne doit pas exister dissociable d’une souveraineté politique ni d’une responsabilité gouvernementale et judiciaire unifiée. Un paiement en monnaie ne doit pas se convertir d’une société à l’autre sans l’interposition fiscale d’un État représentatif de la loi commune entre des sociétés distinctes. »

 

 

Si ce n’est pas une révolution qui est proposée ici, cela y ressemble furieusement.

 

 

Elle est donc nécessaire.

 

 

 

 

Pierre Verhas

Repost 0
Published by pierre verhas
commenter cet article
2 avril 2016 6 02 /04 /avril /2016 19:21

 

 

La commission d’enquête parlementaire… enfin ?... en place

 

 

Finalement, les groupes parlementaires se sont mis d’accord sur le mandat de la commission d’enquête sur les attentats du 22 mars. Les libéraux ont obtenu qu’on cause de la radicalisation.

 

Gageons cependant, comme nous l’écrivions hier, que cette commission fera pshiiiit… On ne va tout de même pas se flageller entre amis. Ben voyons !

 

Certains réclament que ses travaux soient télévisés comme lors de la commission Dutroux. On a vu ce que cela a donné : un mauvais show qui n’a en rien fait avancer le schmilblick.

 

Sinon donner plus de pouvoir à la gendarmerie sous le nom de « police fédérale ».

 

Allons ! Bon amusement, Mesdames et Messieurs les députés.

 

 

Jean Daniel : c’est la faute aux protestants…

 

 

Dans son éditorial au numéro du 31 mars de l’Obs, intitulé « Je ne sais pas », le fondateur du « Nouvel Observateur » évoque les attentats du 22 mars et donc la Belgique. Il écrit : « Tantôt trop laxistes, tantôt inutilement interventionnistes, ils [les Belges] sont de plus fortement handicapés par le fait d’avoir trois langues (néerlandais, français, allemand), deux territoires, l’un protestant, l’autre catholique, et une minorité musulmane réfugiée dans un ghetto faussement unitaire. »

 

 

Jean Daniel. Nos amis Français ont l'art consommé de se planter quand ils parlent de la Belgique est des "p'tits" Belges.

Jean Daniel. Nos amis Français ont l'art consommé de se planter quand ils parlent de la Belgique est des "p'tits" Belges.

 

Evidemment, ce sont les protestants radicalisés – de Flandre ou de Wallonie ? – qui sont la cause de tout cela : ils ont créé un ghetto musulman unitaire… Comment ne s’en est-on pas aperçu plus tôt ? Un beau sujet pour la commission d’enquête parlementaire.

 

C’est l’ex primat de Belgique, Mgr Mutien Marie Léonard qui doit fulminer dans sa retraite monastique catholique en France… Il ne savait pas que la moitié de ses ouailles était protestante.

 

 

Et alors ? La liberté du travail ?

 

 

Les camionneurs ne sont pas contents. On les comprend. Une nouvelle taxe kilométrique est instaurée depuis le 1er avril sur les routes belges. Elle sera perçue grâce à un appareil enregistreur qui doit être installé dans tous les bahuts. Ils ont bloqué les routes toute la journée de vendredi et sans doute le feront-ils encore dans la semaine. Quant aux chauffeurs étrangers, ils occupent les postes frontières, parce qu’ils n’ont pas encore ledit appareil.

 

 

Blocage d'une autoroute par les routiers mécontents par la taxe kilométrique. Le patronat est bien silencieux sur cette entrave aux libertés de circultation et du travail...

Blocage d'une autoroute par les routiers mécontents par la taxe kilométrique. Le patronat est bien silencieux sur cette entrave aux libertés de circultation et du travail...

 

C’est curieux, on n’a pas entendu la FEB et le député ultralibéral Denis Ducarme si prompts à hurler à l’entrave à la « liberté du travail » et à la « liberté de circulation »…

 

 

Hillary est très fâchée…

 

 

Grosse colère d’Hillary Clinton contre son challenger démocrate Bernie Sanders. Il avait affirmé que la campagne électorale de l’ex première dame était financée en partie par des lobbyistes des grandes compagnies pétrolières américaines. Une militante de Greenpeace a interpellé Madame Clinton à ce sujet. Elle a hurlé au mensonge de Sanders et juré ses grands dieux que sa campagne n’était pas financée par les compagnies étrangères. Le socialiste Bernie Sanders a répliqué qu’elle confond lobbyistes et compagnies pétrolières et a demandé des excuses pour avoir été traité de menteur.

 

 

Hillary commence à s'apercevoir que l'arrogance ne paye pas toujours...

Hillary commence à s'apercevoir que l'arrogance ne paye pas toujours...

 

 

Le droit de manifester n’est pas égal pour tous.

 

 

La Constitution belge a inscrit le droit de manifester sans armes dès 1831. Mayeur, le très piétonnier bourgmestre de Bruxelles, a interdit une manifestation antiraciste qui devait se dérouler à la Bourse ce samedi 2 avril après-midi. Dès que les manifestants sont arrivés, la police a procédé à des arrestations administratives musclées et embarqué 33 militants.

 

 

Le Président de la Ligue des Droits de l'Homme, Alexis de Swaef a aussi été embarqué... Tout cela sent la stratégie de la tension.

Le Président de la Ligue des Droits de l'Homme, Alexis de Swaef a aussi été embarqué... Tout cela sent la stratégie de la tension.

 

 

Le président de la Ligue des Droits de l’Homme, Alexis De Swaef a fait également partie du lot. La liberté d’expression n’est pas la même pour tout le monde. Dimanche dernier, les hooligans fascistes ont pu se promener librement dans les boulevards du centre de Bruxelles jusqu’à la Bourse où ils ont piétiné les fleurs et les différents messages à la mémoire des victimes des attentats du 22 mars.

 

À Molenbeek, une manifestation des fascistes du Bloc identitaire a été interdite, mais des troubles sérieux ont éclaté pendant tout l’après-midi.

 

Les choses commencent à prendre une vilaine tournure. Vigilance !

 

 

 

Pierre Verhas

Repost 0
Published by pierre verhas
commenter cet article
31 mars 2016 4 31 /03 /mars /2016 21:52

 

BDS : une diplomatie explosive

 

 

Le terrorisme ne se trouve pas toujours là où on le pense.

 

Le Ministre du Renseignement israélien, Yisrael Katz, un homme charmant au langage châtié, a déclaré qu’Israël doit entreprendre des « éliminations ciblées de civils » visant des militants de BDS (Boycott, Désinvestissements et Sanctions), avec l’aide des services secrets israéliens. Il s’agit du même ministre qui, juste après les attentats terroristes du 22 mars dernier à Bruxelles, avait finement ironisé sur la propension des Belges à aimer le chocolat et à profiter de la vie, ce qui selon lui expliquerait la facilité avec laquelle des djihadistes ont pu agir…

 

Et cela se met en place : lundi 28 mars, à la suite d'une conférence internationale organisée par Israël autour de la question de la campagne BDS, le Premier ministre Benjamin Netanyahou a mis en place une structure chargée de surveiller les boycotteurs au niveau mondial.

 

Cette structure sera composée d'anciens des services de renseignements, qui traiteront des informations envoyées par des fonctionnaires détachés dans une dizaine d’ambassades.

 

«Pourtant, aussi spectaculaire soit-il, ce dispositif ne résoudra rien sur le fond, écrit Nissim Behar, correspondant à Tel Aviv de Libération. Les dirigeants israéliens auront beau hurler à « l’antisémitisme caché » de BDS et dénoncer « ceux qui rêvent de nous détruire », le mouvement en faveur du boycott continuera à gagner en influence tant qu’aucune perspective de reprise des négociations israélo-palestiniennes ne se dessinera. Et que Benyamin Netanyahou continuera à parler quotidiennement de la paix sans y associer de gestes démontrant qu’il a vraiment l’envie de la faire», assure-t-il

 

En attendant, peu importe l’avis qu’on ait sur la campagne BDS, menacer quasi officiellement des étrangers dans leur pays est une très curieuse forme de diplomatie ; une diplomatie explosive en quelque-sorte…

 

 

Une Autorité palestinienne fantoche ?

 

 

Le meilleur journaliste international en Israël, Charles Enderlin, aujourd’hui retraité actif écrit à propos d’une émission de LCP : « On se calme.. La situation actuelle est d'une hypocrisie scandaleuse. L'autorité palestinienne ne sert qu'à perpétuer l'occupation. Avec la bénédiction de l'Europe il n'y a aucune négociation alors que la colonisation se poursuit. C'est la situation idéale pour la droite israélienne et il n'y a aucune raison pour que la communauté internationale continue à payer. Que le gouvernement israélien la finance… cela ferait près de 5 milliards d'Euros pour le budget israélien.. Et que l'on entérine une fois pour toute l'échec du processus d'Oslo…

 

 

Charles Enderlin, bien qu'il soit à la retraite, reste le meilleur analyste de la question israélo-palestinienne.

Charles Enderlin, bien qu'il soit à la retraite, reste le meilleur analyste de la question israélo-palestinienne.

 

L'occupation sans fard est plus logique que cette mascarade..Que la communauté internationale relance un véritable processus. Mes interlocuteurs de droite ont d'ailleurs conclu que l'Europe devait continuer de payer. Cela fait l'affaire du gouvernement israélien. Et oui, la direction palestinienne ressemble à une cour byzantine…

 

Il faut ajouter qu'avec 400 000 israéliens habitant 60% de la Cisjordanie et leur soutien en Israël, même la perspective d'une solution à deux états est pratiquement désormais impossible… Exiger le maintien du financement par l'étranger de l'Autorité autonome, c'est tout simplement maintenir le statu quo. »

 

Quand va-t-on sortir de cet imbroglio dont les premières victimes sont les Palestiniens qui sont enfermés dans un Bantoustan de plus en plus restreint par l’extension des colonies.

 

 

Curieux propos sur les attentats de Bruxelles

 

 

Le 18 mars, à Ankara, le « sultan » Recep Tayyip Erdogan discourait à l’occasion du 101e anniversaire de la bataille des Dardanelles : « Il n’y a aucune raison que la bombe qui a explosé à Ankara, n’explose pas à Bruxelles ou dans une autre ville européenne (…) Là, je lance un appel aux États qui leur ouvrent les bras qui, directement ou indirectement, soutiennent les organisations terroristes. Vous nourrissez un serpent dans votre lit. Et ce serpent que vous nourrissez peut à tout moment vous mordre. Peut-être que regarder des bombes qui explosent en Turquie sur vos écrans de télévision ne signifie rien pour vous ; mais quand les bombes commenceront à exploser dans vos villes, vous comprendrez certainement ce que nous ressentons. Mais alors, il sera trop tard. Arrêtez de soutenir des activités que vous ne tolérez jamais dans votre propre pays, sauf lorsqu’elles sont contre la Turquie. »

 

 

Recep Tayyip Erdogan a-t-il une boule de cristal ?

Recep Tayyip Erdogan a-t-il une boule de cristal ?

 

On peut se poser la question : comment Erdogan a-t-il pu évoquer un attentat à Bruxelles quatre jours avant ? A-t-il une boule de cristal ?

 

Autre propos accusateur de l’excellent avocat pénaliste bruxellois, Me Pierre Chomé, dans la Libre Belgique du 31 mars :

 

« Les événements de mardi [22 mars] ne peuvent pas retomber sur le dos de Me Mary [l’avocat de Salah Abdeslam]. Dans un premier temps, il a encouragé Salah Abdeslam à collaborer avec les enquêteurs au lieu de l’inciter au silence. On ne peut pas le lui reprocher. Et si des attentats ont eu lieu, c’est peut-être parce que le procureur de la République de Paris, M. Molins, a révélé que M. Abdeslam était prêt à parler. Ce n’est pas Me Mary qui l'a fait savoir. De ce point de vue, le parquet a pris des risques énormes et si des carences existent elles sont chez lui. Je ne vois pas en quoi Me Mary pourrait se sentir responsable de quoi que ce soit. »

 

 

Pierre Chomé, un des meilleurs avocats pénalistes de Belgique

Pierre Chomé, un des meilleurs avocats pénalistes de Belgique

 

 

Donc, les attentats seraient liés au risque qu’Abdeslam se mette « à table »… Après Mary, voici Chomé qui accuse Molins. Décidément, le procureur de la République n’est pas en odeur de sainteté au barreau bruxellois…

 

 

Flamby se dégonfle.

 

 

Le dossier « déchéance de nationalité » est définitivement enterré ! Cette idée d’octroyer la déchéance de la nationalité française aux binationaux coupables d’actes de terrorisme a provoqué une profonde fracture à gauche. Tout d’abord, la charismatique Garde des Sceaux, Christine Taubira, claque la porte, car elle refuse que son nom soit associé à ce sinistre projet de loi. Ensuite, après un vote difficile à l’Assemblée nationale, le Sénat envoie le président Hollande dans les roses ! Penaud, il n’a que deux solutions : se retirer ou retirer la loi de déchéance. Flamby a choisi la deuxième.

 

 

Quelle vérité sur Palmyre ?

 

 

Voici un communiqué du ministère russe des Affaires étrangères qui donne à réflechir : « Cela montre qu’ils [l’Occident] ne sont intéressés en réalité ni par le processus de libération de la Syrie des terroristes, ni par l’assistance au processus de paix, et pas plus par les valeurs culturelles, au contraire de ce qu’ils clament pourtant régulièrement haut et fort. Des intérêts géopolitiques se trouvent derrière tout ça », a déclaré la porte-parole du ministère russe des Affaires étrangères, Maria Zakharova.

 

 

Palmyre libéré par l'armée syrienne de Bachar El Assad

Palmyre libéré par l'armée syrienne de Bachar El Assad

 

 

Dans la nuit du 29 au 30 mars, le Conseil de sécurité de l’ONU a bloqué un projet de résolution sur Palmyre, préparé par la Russie, qui appelait à reconstruire la ville antique détruite par les terroristes.

 

Moscou n’est pas tant déçu par la position de l’Occident, mais plutôt «perplexe par l’authenticité de leurs intentions à l’égard du règlement du conflit en Syrie».

 

Le ministère russe des Affaires étrangères a rappelé le silence des dirigeants occidentaux après la reprise de la ville antique par l’armée syrienne avec le soutien de l’aviation russe. «Nous avons estimé que le retard de la réaction à la libération de Palmyre est un phénomène accidentel. Mais maintenant il parait évident que cela fait partie d’une approche plus systématique », a déploré Maria Zakharova.

 

Le 27 mars, les militaires syriens ont repris le contrôle de Palmyre. Les terroristes de Daesh ont fui, des démineurs ont commencé à sécuriser la ville. Toutefois le président américain Barack Obama et le Premier ministre britannique David Cameron ont préféré garder le silence et n’ont pas réagi à la libération d’une ville clé en Syrie dans le combat contre l’Etat islamique.

 

 

Commission d’enquête mort née ?

 

 

Les groupes politiques belges ne sont pas parvenus à s'accorder mercredi sur un texte commun sur la constitution d’une commission d’enquête parlementaire sur le terrorisme. Le MR (Mouvement Réformateur, libéraux francophones, le parti du Premier ministre Michel) a demandé un peu de temps, à la surprise des partis de l'opposition. Il veut ajouter à l’agenda la question de la radicalisation dans les « quartiers » à Bruxelles, histoire de gêner leurs adversaires socialistes aux entournures…

 

 

Laurette Onkelinx, cheffe de groupe PS (opposition) et Denis Ducarme chef de groupe MR (majorité) seraient d'accord sur le fond : éviter une commission d'enquête trop inquisitoriale.

Laurette Onkelinx, cheffe de groupe PS (opposition) et Denis Ducarme chef de groupe MR (majorité) seraient d'accord sur le fond : éviter une commission d'enquête trop inquisitoriale.

 

 

La période couverte par l'enquête parlementaire a été sujette à discussion mais aucun parti d'opposition - y compris le PS et le CDH (chrétiens francophones) qui participaient au gouvernement fédéral précédent de l’ex Premier ministre socialiste Di Rupo - ne s'est opposé à ce que le travail ne se concentre pas uniquement sur la législature actuelle.

 

Le débat n'a toutefois plus progressé, alors que les collaborateurs des différents groupes planchent depuis vendredi sur une proposition commune.

 

Le chef de groupe MR, Denis Ducarme, a évoqué la nécessité de quelques jours de travail pour rédiger un texte précis sur le champ couvert par la commission.

 

« C'est l'incompréhension », a commenté en revanche la cheffe de groupe PS, Laurette Onkelinx, à l'issue de la réunion.

 

« Je trouve cela dommage, alors que le Premier ministre s'est engagé à faire toute la transparence », a renchéri Jean-Marc Nollet, chef de groupe Ecolo-Groen. « On ne voit pas ce qui pose problème. Les écologistes veulent travailler sans tabou, ni sur la période qui sera couverte, ni sur les éléments à prendre en considération. Je ne désespère pas que, vendredi, on trouvera un accord ».

 

« Le MR donne l'impression qu'il avance à reculons », a expliqué Benoît Dispa (CDH). « Y a-t-il une reculade qui se prépare ou sont-ce simplement des atermoiements de quelques jours? C'est un peu frustrant, nous avons un devoir de vérité envers la population ».

 

Finalement, l’opposition réagit assez mollement à ce blocage.

 

Dans le fond, qu’ils soient de la majorité ou de l’opposition, ce blocage les met à l’aise. Tous savent qu’ils devront reconnaître leurs carences en matière de sécurité et de renseignement. Alors, autant éviter de faire une véritable enquête, cela pourrait donner des idées à d’autres…

 

Quant à la vérité, elle attendra !

 

 

L’expert des Nations Unies sur la Grèce : « L’austérité excessive a tué les infirmières et les médecins avant de s’occuper des patients »

 

 

On ne parle plus beaucoup de la Grèce, en dehors de la crise des réfugiés. Alors, il est peut-être intéressant de savoir ce qu’il s’y passe.

 

Juan Pablo Bohoslavsky, l’expert indépendant auprès de l’ONU afin de rapporter sur les effets de la dette sur l’exercice des droits humains a publié le 29 février dernier un rapport sur la situation en Grèce. Le tableau sur l’évolution des dépenses publiques entre 2009 et 2013 est édifiant. Les dépenses sont passées de 128 milliards € à 108 milliards €. Les dépenses de santé publique ont baissé de 42%, les dépenses pour lutter contre l’exclusion sociale ont baissé de 81%, les dépenses liées aux indemnités de chômage ont baissé de 30% alors que le nombre de sans- emplois était multiplié par 3.

 

Comme le déclare l’expert de l’ONU : « L’austérité excessive a tué les infirmières et les médecins avant de s’occuper des patients ».

 

Un seul poste a augmenté, celui des affaires économiques : c’est dû au sauvetage des banques. Le poste a augmenté de 116%. Précisons que la majeure partie des sommes allouées par la Troïka aux sauvetages des banques n’est pas passée par le budget de l’Etat et n’apparaît donc pas dans le tableau. Si l’ensemble de l’argent public alloué en Grèce au sauvetage des banques françaises, allemandes, grecques... était pris en compte dans le budget grec l’augmentation serait beaucoup plus forte. Par contre, ces sommes ont provoqué largement l’augmentation de la dette publique grecque et c’est au peuple grec que cette dette est réclamée.

 

Dans la seconde moitié du rapport, l’expert indépendant se penche sur le 3e mémorandum imposé à la Grèce suite à la capitulation du gouvernement d’Alexis Tsipras en juillet 2015.

 

 

Alexis Tsipras en cédant au Sommet européen de juillet 2015 a mis son pays dans une situation catastrophique.

Alexis Tsipras en cédant au Sommet européen de juillet 2015 a mis son pays dans une situation catastrophique.

 

 

Un point nodal de ce troisième mémorandum, c’est la réduction des dépenses de sécurité sociale pour un montant équivalent à 1,5% du PIB par an !

 

L’expert se félicite des conclusions du rapport de la commission pour la vérité sur la dette grecque créée par la présidente du parlement hellénique en avril 2015 et qui a été présidée par le Belge Eric Toussaint, président du CADTM. Il considère que l’audit doit être poursuivi.

 

M. Bohoslavsky relève que depuis le début de la crise 230 000 PME ont fermé leurs portes en provoquant la perte de 600 000 emplois. Il ajoute que le programme d’ajustement imposé à la Grèce a produit la suppression de 234.847 emplois dans la fonction publique entre 2009 et fin novembre 2015, une réduction de 26%. Globalement, dans le pays un million de postes de travail a été supprimé.

 

 

Erci Toussaint qui a été chargé de mission par le premier gouvernement Tsipras a fait une analyse rigoureuse de la crise grecque et de ses causes. qui a été reconnue par l'expert indépendant de l'ONU.

Erci Toussaint qui a été chargé de mission par le premier gouvernement Tsipras a fait une analyse rigoureuse de la crise grecque et de ses causes. qui a été reconnue par l'expert indépendant de l'ONU.

 

L’expert de l’ONU considère que le maintien de la réduction du salaire minimum légal viole l’article 7 a ii du Pacte international sur les droits économiques sociaux et culturels (PIDESC). Il ajoute que seuls 10% des sans emplois reçoivent des indemnités de chômage. En 2014, on estime que 2,4 millions de personnes vivaient en dessous de la ligne de pauvreté avec un revenu quotidien inférieur à 12 euros par jour pour un isolé ou inférieur à 6,6 € par personne dans une famille de 4 personnes (2 adultes et 2 enfants).

 

Le rapporteur souligne en outre que les institutions créancières foulent au pied l’obligation de réaliser une étude préalable sur l’impact humain des mesures qu’ils dictent à la Grèce. Selon lui, les droits économiques et sociaux ont été violés dans une large mesure.

 

Le rapporteur de l’ONU explique ensuite que la réduction dramatique de l’exercice des droits humains fondamentaux dont souffrent les Grecs n’est pas due à la « main invisible », elle est clairement la résultante des politiques appliquées dans le pays. En conclusion, le rapporteur de l’ONU demande aux créanciers de réduire la dette grecque.

 

Violation des droits sociaux, violation des droits humains, une société entière laissée pour compte dans le seul intérêt de « créanciers » dont la cupidité égale le cynisme.

 

Pour Eric Toussaint, ce rapport est un outil essentiel, car il contient des arguments puissants à mettre au service de la lutte pour la lutte contre les politiques néolibérales et contre la dette illégitime.

 

 

Réfugiés : résultats de l’accord UE-Turquie

 

 

Les gardes-frontières turcs tirent sur les réfugiés qui tentent de traverser la frontière turco-syrienne, rapporte le journal britannique The Times.

 

« Les gardes-frontières turcs abattent des réfugiés syriens qui fuient la guerre civile en Syrie », écrit le quotidien, se référant à l'Observatoire syrien des droits de l'homme (OSDH), organisation de défense des droits de l'homme basée à Londres.

 

Et de préciser: « Au moins seize migrants, y compris trois enfants, qui tentaient de traverser la frontière, ont été tués par les gardes-frontières turcs au cours des quatre derniers mois ».

 

« L'OSDH dispose d'informations fiables concernant de telles fusillades mortelles. Ainsi, le 6 février, un homme et son enfant ont trouvé la mort aux alentours de la ville syrienne de Ra's al-‘Ayn située dans le secteur oriental de la frontière avec la Turquie. Et le 5 mars, deux réfugiés ont été abattus sur le secteur occidental de la frontière turque », poursuit le Times.

 

« Les réfugiés continuent de traverser la frontière même s'ils courent le risque d'être arrêtés ou tués » selon un passeur.

 

Et de rappeler: « Cependant, les autorités turques affirment poursuivre une politique de frontières ouvertes destinée aux Syriens menacés d'un danger grave et imminent ».

 

« Tous ces morts, poursuit le journal, mettent à nouveau en cause l'accord signé il y a douze jours entre la Turquie et l'Union européenne (UE), selon lequel la Turquie est censée être considérée comme un "tiers pays sûr", où les réfugiés sont en mesure de se rendre sans courir le risque d'être persécutés », conclut le Times.

 

Cet accord, vivement contesté par les humanitaires, prévoit le renvoi en Turquie de tous ceux arrivés irrégulièrement à partir du 20 mars en Grèce, y compris les demandeurs d'asile syriens, sauf pour les personnes jugés éligibles à une protection spécifique, Kurdes par exemple.

 

Alors, Donald Tusk, Jean-Claude Juncker, Angela Merkel, François Hollande, vous êtes fiers de vous ?

 

 

L’analyse de Bernard Gensane (extraits)

 

 

Voici l’analyse de notre ami Bernard Gensane sur les derniers événements parue sur son blog le 31 mars : Il n’y a pas à dire, mais ces dizaines d’heures consacrées aux attentats de Bruxelles par les grands médias télévisuels et radiophoniques ont détourné notre attention des projets scélérats solfériniens [le PS français] contre la classe salariale, de la hausse du chômage, des mesures liberticides votées en catimini au parlement, même si les terroristes n’ont pas calé leur action sur l’agenda présidentiel.

 

Parfaitement légitime, l’émotion tue toujours la réflexion. Surtout quand les responsables des médias saturent l’agora citoyenne d’un flot ininterrompu de faits la plupart du temps sans intérêt au nom du “ comment cela s’est produit ? ” et non du “ pourquoi en sommes-nous arrivés là ? ”. Seriner que nous sommes « en guerre » n’explique pas pourquoi les terroristes répandent, comme leur nom l’indique, la terreur, qui n’est qu’un moyen au service d’une fin.

 

Ce qui, en revanche, semble être une fin au service des moyens, ce sont les mesures de plus en plus sécuritaires, un Etat de plus en plus policier qui s’impose à nous. On pourra toujours installer une caméra vidéo tous les trois mètres, cela n’empêchera jamais les horreurs terroristes. On pourra toujours banaliser les fusils-mitrailleurs dans les grandes villes, les déambulations d’hommes (et de femmes) en uniforme kaki dans et devant les édifices publics, la politique qui sous-tend les menées terroristes continuera de prospérer. Cette politique a forcément à voir avec le bouillonnement mortifère proche et moyen-oriental : Palestine, Syrie, Irak, Pakistan, sans parler de l’Afrique noire déstabilisée à long terme. Depuis la première invasion de l’Irak en 1991, condamnée par la France, jusqu’à celle du Yémen, qui n’intéresse personne, l’Occident et ses alliés armés par lui ont semé la terreur dans des pays qui ont vu naître Al-Qaïda et Daech, ce qui n’a pas échappé à des terroristes nés en France ou en Belgique.

 

Rien à ajouter.

 

 

 

Pierre Verhas

Repost 0
Published by pierre verhas
commenter cet article
28 mars 2016 1 28 /03 /mars /2016 09:11

 

 

Les actions terroristes qui ensanglantent l’Europe depuis une dizaine d’années, en plus des tragédies humaines et des énormes dégâts qu’elles provoquent, mettent au grand jour la terrible faiblesse qui paralyse ce qu’il reste des Etats nations européens.

 

La lamentable prestation de trois ministres belges Jan Jambon, Intérieur, Koen Geens, Justice, démissionnaires puis « remissionnaires » ainsi que du ministre des affaires étrangères, Didier Reynders, devant les commissions réunies de la Chambre des représentants, confirme ce triste constat. Ils sont incapables de répondre de manière efficace à la menace. En d’autres termes, ils sont inaptes à faire leur travail.

 

Que s’est-il passé ?

 

Fort marri de l’attitude de la Belgique lors du Sommet européen des 17 et 18 mars qui a été réticente – à juste titre – à entériner le honteux accord UE – Turquie sur les réfugiés, le « sultan » d’Ankara, Recep Tayyip Erdogan a publiquement attaqué le gouvernement belge après les attentats du 22 mars en révélant que les services turcs avaient averti la Belgique de l’expulsion vers les Pays Bas du futur « kamikaze » de l’aéroport de Bruxelles, Ibrahim El Bakraoui et que les services belges n’avaient pas réagi. Or, ce personnage, condamné pour des faits de grand banditisme, en liberté conditionnelle, connu pour être « radicalisé » revenait de Syrie. Tout d’abord, il n’avait pas répondu aux conditions de la liberté conditionnelle et la Justice belge est restée passive. Ensuite, après avoir atterri aux Pays Bas, il a pu circuler librement en Belgique jusqu’au jour fatal.

 

 

Un des kamikaze de l'aéroport, Ibrahim El Bakraoui, ébranle post mortem le gouvernement Michel

Un des kamikaze de l'aéroport, Ibrahim El Bakraoui, ébranle post mortem le gouvernement Michel

 

Et ici, Kafka et Courteline s’allient.

 

Ce « dysfonctionnement » - savourez l’euphémisme – a déclenché un tollé. Le ministre de l’Intérieur, le NV-A, nationaliste flamand, Jan Jambon et celui de la Justice, le CD & V, chrétien flamand, Koen Geens, présentent leur démission au Premier ministre, le libéral francophone, Charles Michel. Il l’a refuse. La Chambre des représentants décide d’instituer une commission d’enquête sur les attentats de Bruxelles et les commissions de l’Intérieur et de la Justice réunies décident d’interroger les deux ministres le vendredi 25 mars sur les déclarations d’Erdogan. Jan Jambon ne trouve rien de mieux qu’enfoncer un fonctionnaire de police qui était en poste à l’ambassade belge à Ankara et qui aurait mal transmis les informations.

 

Irresponsables et coupables

 

Ses deux collègues, Geens et Reynders, sans confirmer, ne contestent pas les affirmations de Jambon. Notons que c’est absolument abject de la part d’un ministre de faire porter le chapeau de ce « dysfonctionnement » à un seul fonctionnaire qui n’est même pas en mesure de se défendre et dont il semble même que sa responsabilité ne soit pas établie.

 

Jan Jambon, Vice-Premier ministre et ministre de l'Intérieur NV-A, Koen Geens, ministre la Justice, CD & V : irreesponsables et coupables.

Jan Jambon, Vice-Premier ministre et ministre de l'Intérieur NV-A, Koen Geens, ministre la Justice, CD & V : irreesponsables et coupables.

 

Quant à l’attentat du métro, on a appris que le gouvernement, contrairement à ce qu’a affirmé Jan Jambon aux commissions, n’a pas aussitôt exigé, dès avoir pris connaissance de l’attaque à Zaventem qui a eu lieu à 7 h 58, de bloquer les métros, les trains et l’ensemble des transports publics. Cet ordre n’est arrivé à la STIB (Société des transports de Bruxelles, équivalent de la RATP parisienne) qu’à 8 h 50 et l’attentat du métro s’est produit à 9 h 11. Ajoutons que la STIB aurait pu prendre l’initiative de fermer le réseau de son propre chef, d’autant plus qu’Infrabel (la société qui gère les chemins de fer) avait bloqué son réseau dès qu’elle a eu connaissance de l’attaque de Zaventem.

 

Les ministres et plusieurs responsables publics jouent donc le jeu habituel du « responsable mais pas coupable », alors, qu’en réalité, ils sont irresponsables et coupables ! Les sociétés publiques de transport à une exception près étant elles aussi incapables de réagir à l’événement.

 

Enfin, on a appris que le système Astrid, opérateur télécom dédié aux services de secours et de sécurité en Belgique, a connu de sérieux problèmes de capacité, surtout en Région bruxelloise.

 

Les systèmes de communication d'Astrid ont été surchargés par la mobilisation exceptionnelle des forces de police, des pompiers, des services ambulanciers, de la défense et de tous les autres services de secours et de sécurité durant la situation d'urgence de mardi 22 mars.

 

Après l’attentat à l'intérieur de la station de métro, les antennes-relais situées dans les environs ont été saturées. Et, si cela ne suffisait pas, la panne des réseaux GSM commerciaux a entraîné une explosion des communications radio.

 

 

L'attentat dans le métro à la station Maelbeek aurait sans doute pu être évité si le gouvernement et les dirigeants des services publics avaient réagi à temps.

L'attentat dans le métro à la station Maelbeek aurait sans doute pu être évité si le gouvernement et les dirigeants des services publics avaient réagi à temps.

 

La réalité de tout cela : un système qui part en vrille et là, aucun des trois ministres n’a le courage de le reconnaître, aucun des responsables de services publics n’ont pris leurs responsabilités. Les carrières de ces messieurs dames comptent plus que leur honneur et la sécurité de leurs concitoyens ! C’est cela le « dysfonctionnement » ! C’est cela la faiblesse !

 

Une goutte d’écœurement

 

Face à ces mensonges, ces dénégations, ces faiblesses, l’indignation monte. On n’analyse plus, on fustige. Heureusement, il y en a qui gardent encore la tête froide. Ainsi, l’ancien journaliste de la RTBF et professeur à l’ULB, Jean-Jacques Jespers qui écrit sur sa page Facebook :

 

« Mes réserves d'empathie et d'émotion sont épuisées, comme celles de beaucoup d'entre nous. Mais les médias et leurs commentateurs trop loquaces continuent de puiser, puiser... Et pendant ce temps-là je n'entends personne reconnaître que dans tout ce qui arrive, des bombes humaines jusqu'aux lamentables ratés des enquêtes en passant par la panne du réseau Astrid, la principale responsabilité revient aux politiques d'austérité menées par les gouvernements européens depuis des dizaines d'années.

 

Des politiques néolibérales qui ont amputé sans discontinuer les investissements publics, ce qui a non seulement entraîné le délabrement des infrastructures mais aussi réduit progressivement à la misère, à l'impuissance ou à la marchandisation l'enseignement, la formation, les services sociaux, la justice, les services de renseignement, la police, les médias publics, les CPAS, les hôpitaux, les administrations... et jusqu'aux missions diplomatiques. Et voilà que les dirigeants qui ont délibérément provoqué cette situation se déchargent de leur responsabilité sur les lampistes forcés de se contenter des miettes et les accusent publiquement de manquer de "proactivité" ou "d'engagement"... Il me restait une goutte d’écœurement, la voilà versée. »

 

 

Jean-Jacques Jespers exprime avec lucidité son écoeurement devant l'impéritie des pouvoirs publics et les politiques d'austérité qui ont mené à cette catastrophe.

Jean-Jacques Jespers exprime avec lucidité son écoeurement devant l'impéritie des pouvoirs publics et les politiques d'austérité qui ont mené à cette catastrophe.

 

Les derniers gouvernements ont cautionné avec zèle les politiques d’austérité qui visent à dégraisser l’Etat aussi bien dans ses fonctions sociales, économiques que régaliennes. La Justice est devenue une coquille vide, les Palais de Justice des taudis, les services de police sont dépourvus de moyens, de personnel entraîné et d’un commandement efficace, les services de secours sont sous-équipés et mal entraînés, l’enseignement est devenu incapable de remplir sa mission. Tout cela au seul profit des entreprises transnationales qui œuvrent à transformer notre société libre et solidaire en un vaste espace marchand.

 

D’autre part, les six réformes de l’Etat qui ont démantelé l’Etat Belgique ont créé des institutions hybrides dont les compétences se chevauchent, disposant de moyens insuffisants et se concurrençant tout en se livrant au gaspillage. Ainsi, Bruxelles est devenu comme l’écrit Merry Hermanus, l’ancien secrétaire général d’une de ces institutions, la Communauté française, un « mille feuilles institutionnel » où l’inefficacité règne en maître, sans compter les prébendes d’une caste de « hauts » fonctionnaires issus des trois grands partis politiques.

 

Avec cet imbroglio, il était bien sûr impossible de répondre efficacement aux conséquences des attaques du 22 mars. L’aéroport de Zaventem se trouve en région flamande et dépend à la fois de l’Etat fédéral pour la sécurité et la réglementation de la circulation aérienne, d’une société privée pour la gestion des installations dont l’aérogare, les services de secours sont du ressort de la Région flamande. À Bruxelles, les transports publics sont de la compétence régionale, mais la sécurité générale est du ressort de l’Etat fédéral (ministère de l’Intérieur), la police dans tout le Royaume est à la fois fédérale et locale. Les secours dépendent à la fois de la Région et des Communautés, etc.

 

Alors, comment voulez-vous que cela fonctionne avec le néolibéralisme et le soi-disant fédéralisme à la belge ?

 

Comment voulez-vous que cela fonctionne lorsque notre politique étrangère est systématiquement alignée sur celle des néoconservateurs anglo-saxons au service du complexe militaro-industriel ?

 

Un exemple : dans le cadre du remplacement des chasseurs bombardiers F16 qui opèrent dans le cadre de l’OTAN en Irak et en Afghanistan, il est de plus en plus question d’opter pour le F35 américain qui a un coût exorbitant, dont la technologie et même le contrôle opérationnel dépendent des seuls Américains et qui, plus est, est moins performant que le vieux F16 !

 

 

Le chasseur bombardier F35 que les Américains veulent fourguer à la Belgique est moins performant que les vieux F16 !

Le chasseur bombardier F35 que les Américains veulent fourguer à la Belgique est moins performant que les vieux F16 !

 

En plus, le gouvernement réactionnaire de Charles Michel semble s’orienter, suite à une demande du gouvernement US, vers une intervention des F16 en Syrie ! On dirait vraiment que l’on souhaite de nouveaux attentats…

 

Vraiment, ce gouvernement collectionne les bourdes, mais les responsables locaux ne font guère mieux.

 

Casuals, les SA de la NV-A ?

 

Par exemple, le dernier cafouillis : la manifestation contre la peur prévue dimanche 27 – curieuse initiative d’un jeune attaché parlementaire – a été fortement déconseillée par Yvan Mayeur, le bourgmestre de Bruxelles et Jan Jambon, sous prétexte que la police était débordée par l’enquête sur les actes terroristes. Mais elle n’était pas débordée la veille lors du rassemblement de 12.000 personnes au Heysel pour écouter Johnny Halliday. Décidément, ah que Johnny devient le spécialiste quasi officiel en hommages aux victimes des attentats en France et en Belgique !

 

 

Johnny Halliday à Bruxelles devant 12.000 personnes. La police était disponible pour ce concert...

Johnny Halliday à Bruxelles devant 12.000 personnes. La police était disponible pour ce concert...

 

Et puis, comme l’a dit une passante à une chaîne de télévision : l’émotion empêche de réfléchir. Il est vrai que cette compassion hypermédiatisée interdit tout débat sérieux. L’unanimisme est dangereux, car il peut mener à des dérives sérieuses. Rappelez-vous les conséquences de la « marche blanche » de 1996 : une réforme des polices qui n’a fait que renforcer l’appareil répressif au détriment du peuple.

 

En plus, la police de Bruxelles a trouvé assez d’hommes pour escorter les quelque 400 fascistes de Casuals united Belgium, un soi-disant club de supporters de foot qui est en liaison avec les néonazis du bloc identitaire français et de Pegida en Flandre, qui voulaient en découdre avec les citoyens rassemblés à la Bourse en hommage aux victimes. Ils provenaient d’Anvers et de Vilvorde. Le bourgmestre (socialiste !) de Vilvorde a refusé de leur interdire de monter dans le train pour Bruxelles sous prétexte qu’il ne fallait pas « frustrer » ces jeunes. Ah ! Les pauvres petits ! N’oublions pas en passant : ces gens-là par leur violence nous interdisent aussi de réfléchir !

 

 

Causals United Belgium dans ses oeuvres à la Bourse de Bruxelles. La SA de la NV-A ?

Causals United Belgium dans ses oeuvres à la Bourse de Bruxelles. La SA de la NV-A ?

 

Tous les partis ont condamné les exactions de ces « braves » jeunes-gens, sauf… la NV-A, le parti nationaliste flamand du ministre de l’Intérieur Jan Jambon et dirigé par le bourgmestre d’Anvers, Bart De Wever. Casuals jouerait les SA de la NV-A qu’on ne serait guère surpris.

Le logo de Casuals United Belgium. Le graphisme laisse peu de doutes sur la "philosophie" de ces jeunes-gens...

Le logo de Casuals United Belgium. Le graphisme laisse peu de doutes sur la "philosophie" de ces jeunes-gens...

 

Attentats prévisibles, lamentable gestion des secours par les autorités – heureusement que les gens de terrain ont fait preuve d’un professionnalisme admirable, fuite devant les responsabilités.

 

En dépit des évidences, la même politique d’austérité est appliquée partout, voire renforcée. Attendez-vous à des coups de crosse de la Commission européenne sur les dépenses excessives du gouvernement belge qui ne trouvera comme réponse que de tailler encore plus dans les budgets sociaux et ceux des services publics.

 

Cette systématique destruction de l’Etat est le véritable fléau. Cette déconnection entre les « élites » et le peuple est une menace majeure. Il faut trouver les moyens de riposter. C’est à cette réflexion qu’Uranopole, dans le modeste cadre d’un petit blog, vous invitera bientôt.

 

 

Pierre Verhas

Repost 0
Published by pierre verhas
commenter cet article
24 mars 2016 4 24 /03 /mars /2016 13:31

 

Pablo Neruda, le grand poète chilien, chantait :

 

« Ils pourront couper toutes les fleurs, mais ils n’arrêteront pas le printemps ».

 

Malheureusement, les fleurs coupées ne s’épanouiront jamais plus. Tout cela n’arrête pas et cela ne s’arrêtera pas tant que nos dirigeants ne changeront pas de cap.

Léopold Hecht, étudiant en deuxième BAC droit à l'Université Saint-Louis à Bruxelles, décédé dans la nuit du 22 au 23 mars à l'hôpital, victime de l'attentat dans le métro à la station Maelbeek. Une vie confisquée par ces salauds ! Une fleur qui ne s'épanouira plus.

Léopold Hecht, étudiant en deuxième BAC droit à l'Université Saint-Louis à Bruxelles, décédé dans la nuit du 22 au 23 mars à l'hôpital, victime de l'attentat dans le métro à la station Maelbeek. Une vie confisquée par ces salauds ! Une fleur qui ne s'épanouira plus.

 

 

 

Il y a une semaine, nous dénoncions le honteux accord Union européenne – Turquie qui conduit à la catastrophe humanitaire, à la barbarie. Aujourd’hui, la barbarie a frappé Bruxelles, comme hier, elle frappa Paris, Londres, Madrid et aussi Beyrouth, Istanbul, Louxor, Tunis et bien d’autres lieux.

 

Les bombardements barbares des forces occidentales au Moyen Orient durent depuis 1991 et ont provoqué 4 millions de morts, d’après les estimations des Nations Unies. Plus aucune ville, plus aucun village n’est debout.

 

Le terrorisme barbare frappe aveuglément partout et à tout moment depuis plus un quart de siècle.

 

Des milliers de réfugiés cherchent un abri en Europe, on leur ferme la porte. N’est-ce pas aussi une attitude barbare ?

 

Il faut voir en cela plusieurs causes : géopolitique, sociale et morale.

 

Dans l’émotion, beaucoup diront : « Tout cela n’a rien à voir ! » Oh que si ! Les mêmes comportements sanguinaires et méprisants ont aussi les mêmes causes. Cela fait longtemps que l’Europe vit dans la crainte d’attentats terroristes. Ne s’est-on jamais posé la question de la raison et de l’origine de ce fléau ?

 

 

Ce qu'il reste du hall d'entrée de l'aérogare de Zaventem, côté départs. Les terroristes n'épargnent rien.

Ce qu'il reste du hall d'entrée de l'aérogare de Zaventem, côté départs. Les terroristes n'épargnent rien.

 

Cela fait vingt-cinq ans que l’Occident – plutôt ce qu’on appelle comme tel, à savoir les Etats-Unis et l’Europe regroupés sous la bannière de l’OTAN – mène une politique agressive au Moyen Orient, surtout depuis la chute de l’Union Soviétique.

 

Un nouvel ordre mondial

 

L’idée était de créer un « nouvel ordre mondial » comme l’appelait de ses vœux George Bush père, c’est-à-dire un monde dominé par les Etats-Unis, d’économie ultralibérale, au plus grand intérêt des entreprises transnationales. Et le Moyen Orient est une région vitale puisqu’il détient la ressource majeure du monde industriel : le pétrole. Il s’agit donc d’en prendre le contrôle.

 

 

George Bush père qui eut l'idée de construire un "nouvel ordre mondial".

George Bush père qui eut l'idée de construire un "nouvel ordre mondial".

 

 

La deuxième guerre du Golfe, en 2003, provoqua l’extension du conflit. En effet, suite aux attentats du 11 septembre 2001, on connaissait un foyer de terrorisme : l’Afghanistan. On oublie cependant de signaler que ce foyer fut créé par les Etats-Unis pour combattre les Soviétiques qui occupaient l’Afghanistan depuis 1979. Il s’est considérablement renforcé lors de la première guerre du Golfe en 1991, avec l’aide de l’Arabie Saoudite et par après de l’émirat de Qatar.

 

Ce réseau terroriste appelé Al Qaïda – la base en arabe – était initialement composé des moudjahidine arabes et afghans qui avaient combattu les Soviétiques au nom de l’Islam. Il était dirigé par le célèbre et richissime Saoudien Oussama Ben Laden. La « base », c’est comme la base de données. En effet, les services de l’Etat profond américain l’utilisaient pour des missions « secrètes » et « délicates » au Moyen Orient. Mais, Al Qaïda « travaillait » pour son propre compte, voire pour celui des monarchies pétrolières. Le plus « bel » exploit qui lui est attribué est bien entendu ce qu’on appelle désormais le « 11 septembre » - en oubliant qu’un autre 11 septembre tout aussi terroriste ensanglanta le Chili en 1973.

 

L’intervention anglo-américaine en Irak et en Afghanistan en 2003 a fait l’effet d’un coup de pied dans la fourmilière. D’un foyer de terrorisme, on est passé à quinze répartis dans tout le monde dit arabo-musulman.

 

La géopolitique américaine menée par les néoconservateurs inspirés par l’idéologie du « choc des civilisations » de Samuel Huntington a divisé le monde musulman en deux camps antagonistes : les sunnites et les chiites. En réalité, les Occidentaux s’appuient sur les monarchies pétrolières sunnites, contre l’Iran chiite pour le contrôle du Golfe persique. Cela a aussi créé des foyers de terrorisme. L’ancien chef de la DGSE française, Alain Chouet, dit : « la « guerre de civilisation » et celle contre le « terrorisme » brandies par le gouvernement comme par l’opposition de droite constituent une imposture qui en masque une autre, celle de l’alliance militaire entre les pays occidentaux et les parrains financiers du djihad. »

 

 

Alain Chouet, ancien patron de la DGSE jette un regard lucide sur la géopolitique du Moyen Orient.

Alain Chouet, ancien patron de la DGSE jette un regard lucide sur la géopolitique du Moyen Orient.

 

En plus, la guerre en Irak s’est étendue à la Syrie. Le régime Alaouite de Assad fut attaqué. Sa riposte fut sanglante. Des villes entières furent détruites, des milliers de Syriens tués et jetés vers les chemins de l’exil. On a cru naïvement que la Syrie vivait un « printemps arabe ». En réalité, les milices islamistes sunnites tentèrent de conquérir la Syrie avec l’approbation tacite de l’Occident. Or, le fameux Etat islamique surnommé Daesh est né en Irak des débris de l’ancienne armée de Saddam Hussein. Il a manifestement bénéficié du soutien de l’Arabie Saoudite et du Qatar. Après avoir conquis de vastes espaces désertiques dans l’Est syrien, massacré des milliers de Yezidis, de Chrétiens, de Chiites et d’opposants, Daesh s’est heurté aux Kurdes syriens qui furent les premiers à lui donner du fil à retordre. De son côté, la Turquie joue un rôle ambigu : tout en faisant partie de l’OTAN, elle aide matériellement Daesh en lui rachetant le pétrole « conquis » aux Syriens et militairement en combattant les Kurdes.

 

Quelles cibles viser ?

 

Les Occidentaux interviennent en Syrie en procédant à des bombardements dont on ne connaît pas très bien les cibles : les troupes d’Assad ou Daesh ? On sait que l’objectif réel est le contrôle des gazoducs qui traversent la Syrie et éventuellement de ses réserves pétrolières qui semblent s’avérer plus importantes que prévu. On recommence l’Irak !

 

Le régime d’Assad étant menacé, la Russie a décidé d’intervenir. Comme par hasard, la donne change. Daesh recule et l’armée d’Assad réussit à reconquérir des positions perdues. Il y a eu manifestement des négociations secrètes, car Poutine a décidé de retirer ses troupes. Les cartes sont en train d’être redistribuées, mais dans quel but ?

 

Daesh s’appuyant sur l’Islam salafiste a recruté de milliers de jeunes arabo-musulmans vivant en Europe. Il a très bien compris que cette génération perdue constitue un réservoir inépuisable de troupes fanatisées.

 

Voici ce qu’écrit dans « Libération » l’écrivain maroco-néerlandais Fouad Laroui : « Tous les analystes sérieux savent que Daech ou l’Etat islamique - qu’importe le nom ou l’acronyme - vient de là : c’est la revanche des sunnites. Il se peut que quelques esprits faibles ou carrément psychopathes - je pense en particulier aux convertis qui vont là-bas décapiter de l’infidèle - se soient joints à Daech sans rien connaître de l’histoire des sunnites. Ne trouva-t-on pas dans les bagages d’un de ces illuminés, à la douane de Heathrow, l’Islam pour les nuls acheté à l’aéroport londonien ? Ce sont des exceptions.

 

 

Fouad Laroui : un analyste lucide et bien informé

Fouad Laroui : un analyste lucide et bien informé

 

 

Cette fameuse revanche des sunnites est tout sauf irrationnelle, folklorique ou injustifiée. (…) Au cours des derniers mois, combien de fois ai-je entendu les noms de Sykes et de Picot sur les chaînes occidentales ? Pas une seule fois. En revanche, sur les chaînes arabes, et dans la propagande de Daech, ces deux messieurs (Picot étant d’ailleurs le grand-oncle de Giscard) sont omniprésents. Pourquoi ? C’est que les deux hauts fonctionnaires, l’un anglais, l’autre français, ont un jour pris une carte du Moyen-Orient et ont tracé dessus des frontières plutôt artificielles, attribuant cette zone-ci à l’Angleterre, celle-là à la France, etc. Oubliées, les belles promesses de Lawrence d’Arabie et de sir Henry McMahon, oublié le «grand royaume arabe unifié». Et au cœur de ce défunt projet, surgit en 1948 l’Etat d’Israël. Miracle des temps modernes dans le récit européen, nakba («catastrophe») dans le récit arabe.

 

 

Carte représentant le partage du Moyen Orient, dits accords Sykes Picot, entre la Grande Bretagne et la France en 1917. Ces accords sont toujours en vigueur aujourd'hui.

Carte représentant le partage du Moyen Orient, dits accords Sykes Picot, entre la Grande Bretagne et la France en 1917. Ces accords sont toujours en vigueur aujourd'hui.

 

L’eau a coulé sous le Pont Neuf. Mais pas là-bas !

 

Vieilles lunes ? Vu d’ici, de Paris par exemple, oui, ce sont de vieilles lunes, de l’eau a coulé sous le Pont Neuf. Mais pas là-bas ! C’est ce qu’il faut enfin comprendre. Sykes-Picot, la grande trahison, la question palestinienne, c’est l’actualité immédiate. Et quand le président de la République française intervient directement dans la guerre civile syrienne, dès 2011, en décrétant que Bachar al-Assad n’est plus le président légitime du pays, on ne voit en lui, là-bas, qu’un Picot nouveau - en fait, il donne enfin un visage à Picot. Scène vue par l’auteur de ces lignes : un combattant de Daech efface de ses bottes une ligne imaginaire dans le sable et s’exclame : «Voilà ce que je fais de Sykes-Picot !» Qui le comprend, ici ? Alors autant parler de «barbarie», de «lie de la terre», d’illuminés et des soixante-dix vierges qui l’attendent «au paradis d’Allah». Même des intellectuels maghrébins, parmi mes amis, qui ont pourtant la possibilité de mieux se renseigner en regardant les chaînes arabes, tombent dans le piège : pour eux, tout cela, c’est «fou et compagnie». Dommage. C’est la défaite de la pensée, l’imprécation tient lieu d’analyse et on n’a pas avancé d’un pas. »

 

Un autre avis a été exprimé par l’islamologue français Mathieu Guidère dans le Figaro du 23 mars : « L’urgence, maintenant, est de se souvenir qu’il n’y a plus de calife en islam sunnite depuis qu’Atatürk abolit, en 1924, l’institution et envoya le dernier titulaire, Abdul Majid II, en exil à Paris, où il vécut en gentilhomme désœuvré et mourut dans l’anonymat. Il est vrai que le monde avait d’autres soucis : on était en 1944…

 

Donc, depuis 1924, les sunnites n’ont plus de calife - plus de «pape». A défaut, ils avaient des chefs politiques au caractère bien trempé, un certain Nasser, qui faisait chavirer les foules arabes. Des chefs politiques, des «hommes forts», des Nasser, des Bourguiba (à usage local), des Saddam, des Saleh au Yémen, des Fayçal, etc.

 

Mais peu à peu, tout cela se délita. Nasser, rongé par la défaite de la guerre des Six Jours, déprimé, meurtri, se détruisit à petit feu (quatre paquets de cigarettes par jour) et mourut la cinquantaine à peine entamée. Ceux qui voulurent prendre la suite disparurent l’un après l’autre, sans gloire, jusqu’à cette double apothéose noire de l’humiliation qu’un scénariste n’aurait pas osé proposer au producteur, tant elle est caricaturale : Saddam fait comme un rat, littéralement, pêché dans un trou, pendu sans même avoir pu finir sa dernière prière, et Kadhafi, sorti d’une sorte de buse où il s’était caché (un égout, en somme, encore les rats), lynché sur place. »

 

On ne comprend pas que tout cela provoqua un énorme bouleversement. Fouad Laroui ajoute : « C’est pourtant nécessaire. Car il y a eu un changement fondamental depuis une vingtaine d’années. Cette affaire de sunnites mécontents, d’Arabes trahis tout au long du XXe siècle, écrasés, ce n’est plus un lointain «récit arabe» qu’on se chuchote sous la tente dans le désert, un récit inaudible, négligeable, inactuel ; c’est aujourd’hui un récit clair, cohérent, bien structuré, qui fait concurrence au récit européen en Europe même. Si on ne comprend pas cela, on ne comprend rien à ces Belges ou Français d’origine marocaine qui s’en viennent massacrer des innocents au cœur de Paris.

 

La religion ? Allons donc ! Tous les témoignages concordent : ils buvaient, fumaient du cannabis, couraient les filles… en revanche, ils étaient abreuvés du récit arabe par Internet, les chaînes satellitaires, les journaux arabes édités à Londres, par les discussions enfiévrées elles-mêmes nourries de tout cela. S’étonnera-t-on qu’il soit devenu impossible d’enseigner la destruction des Juifs d’Europe, pour reprendre l’expression de Hilberg, aux enfants à qui leurs parents tiennent, littéralement, un autre discours ? »

 

Un mélange détonant

 

Ainsi, la « radicalisation » serait une vaste blague ! La religion servirait de prétexte à un combat de libération. Il y a une part de vérité. Cependant, l’influence des imams salafistes est incontestable : l’infériorisation de la femme, les attaques contre les homosexuels, l’imposition de la nourriture halal sont autant de signes de la mise en place d’une chape de plomb religieuse sur les communautés musulmanes. Donc, il y a un mélange détonant du religieux et du nationalisme fanatique.

 

Alors, que faire ? L’expérience de Molenbeek, si on lit l’ouvrage de Hind Fraihi, Immersion à Molenbeek, montre qu’il y a une véritable génération perdue. La plaisanterie de la « déradicalisation » est faite pour amuser la galerie. La réalité est : des centaines de jeunes gens de vingt à trente ans désocialisés, leurs familles disloquées, sans aucune formation sérieuse qui n’ont comme perspectives que le chômage, l’assistanat, ou la délinquance qui rapporte bien plus – un dealer « gagne » dix à quinze fois l’indemnité de chômage – et qui « intègre » socialement le jeune dans une bande où il est « quelqu’un », à défaut d’être le « caïd ».

 

 

Hind Fraihi a manifestement secoué le cocotier avec son livre... dix ans après !

Hind Fraihi a manifestement secoué le cocotier avec son livre... dix ans après !

 

 

Ne leur jetons pas trop vite la pierre. Ont-ils d’autres choix ? Qu’a fait la société pour enrayer ce phénomène ? Ils sont des laissés pour compte et les autorités ont fermé les yeux dans le timide espoir que cela resterait confiné à certains « quartiers ».

 

Cette génération est du pain bénit pour les prédicateurs de l’Islam salafiste envoyé de « l’étranger ». Ces jeunes des « quartiers » ont été rapidement convertis aux pratiques les plus obscurantistes et surtout, les imams parvenaient à exploiter leur violence à leur profit.

 

Ainsi, il y a trois ans, la police de Bruxelles a noté que les agressions contre les couples homosexuels se multipliaient en leurs lieux de rencontre, le Parc de Bruxelles et la place Anneessens. Quelques agresseurs furent arrêtés. Il s’agissait de jeunes Maghrébins en provenance de la commune voisine de St-Gilles. Au terme d’une enquête, il fut établi que ces jeunes étaient « conditionnés » par les prêches homophobes d’un imam dans une mosquée de cette commune. Lorsqu’il s’est agi de l’appréhender, l’imam avait disparu…

 

Dès lors, ce mélange détonant entre le fanatisme religieux et le nationalisme arabe ne peut que générer dans l’esprit de ces jeunes arabo-musulmans un désir de vengeance qui conduit inéluctablement au terrorisme. En plus, il y a le « romantisme » du moudjahidine qui se sacrifie pour la cause et le simplisme de la promesse d’un lupanar céleste dans l’au-delà qui est un puissant moteur pour des esprits simples.

 

L’Etat islamique a vu dans ces jeunes musulmans européens une chaire à canons nombreuse et de choix après les avoir entraînés en Syrie. À leur retour en Europe, ils sont prêts pour les attaques terroristes dans les grands centres urbains. Comme ces jeunes sont pour la plupart des citoyens des pays où ils s’apprêtent à commettre les attaques, il est évidemment bien plus difficile aux forces de l’ordre de les appréhender.

 

Alors, que faire ? Dans une interview au quotidien « l’Echo » du 22 mars, donc effectuée avant les attentats, le juge Michel Claise suggère de « pénaliser l’enseignement de la charia lorsqu’il introduit un système contraire à la loi. » Notons qu’il distingue clairement l’enseignement de la charia « dans le sens où il s’agit d’un système normatif et juridictionnel incompatible avec nos règles internationales. » Il ne s’agit pas de viser le Coran qui « appartient à la communauté religieuse » et la liberté du culte doit rester absolue. Cependant, « si on lie des messages du Coran à des actes contraires à nos valeurs, cela ne va pas. »

 

 

Le juge Michel Claise veut réprimer l'enseignement de la charia et surveiller de près les écoles coraniques.

Le juge Michel Claise veut réprimer l'enseignement de la charia et surveiller de près les écoles coraniques.

 

 

Certes, le juge a raison. Mais cela ne suffit pas. La répression sera-t-elle efficace ? En a-t-on les moyens ? Et surtout, il faut éviter de ne faire que du répressif. La répression doit être liée à une autre politique dans les « quartiers ».

 

La démocratie doit y reprendre sa place. Les écoles doivent être rénovées et rouvrir avec un corps enseignant motivé, c’est-à-dire respecté, payé décemment et doté de moyens suffisants pour exercer sa mission. Cela nécessitera des moyens considérables. Les ayatollahs de l’austérité vont hurler, mais c’est le prix à payer si on veut rattraper cette génération perdue et donner sa chance à la suivante. Ainsi, pourra-t-on éradiquer la pieuvre terroriste.

 

Cela s’appelle un devoir humanitaire contre la barbarie, tout simplement.

 

 

 

 

Pierre Verhas

Repost 0
Published by pierre verhas
commenter cet article
21 mars 2016 1 21 /03 /mars /2016 10:22

 

Bernard Gensane

 

 

 

Ce deuxième volet de l’analyse de Bernard Gensane sur Orwell est consacré plus spécifiquement à son dernier et plus célèbre roman, « 1984 ».

 

« 1984 » contrairement à ce qu’il est en général convenu, n’est pas une œuvre de science fiction, mais une dystopie qui décrit une société qui pourrait advenir et dont certains aspects nous sont désormais familiers.

 

Bernard se réfère à Hobbes : gouverner c’est faire croire. Peu importe la réalité de Big Brother, l’essentiel est qu’on y croie. « Big Brother est le principe exclusif et ultime de l’Histoire. » comme le décrit Orwell. Et on en vient à l’aspect contemporain : « Il n’est pas plus visible que les financiers du CAC40 ». Et c’est bien vrai ! Bien malin qui peut dire qui sont les vrais dirigeants des entreprises transnationales (ETN), ces monstres économiques et financiers qui provoquent les guerres, détruisent l’environnement, donc la vie et qui envahissent le marché de leurs produits standardisés, parfois dangereux, voire qui, carrément empoisonnent leurs consommateurs. En plus, ces ETN veulent imposer un unique modèle de société et surtout de pensée. Elles sont donc le Big Brother high tech d’aujourd’hui sans doute bien plus redoutable que celui imaginé par George Orwell.

 

C’est donc un monde stérile qui s’installe. Et on en revient à l’avertissement d’Orwell : « Qui contrôle le présent, contrôle le passé et qui contrôle le passé, contrôle l’avenir. » Ainsi, le temps n’existe plus. Et sans l’aide du temps, l’homme ne maîtrise plus rien. Et il n’est donc plus homme.

 

La seule résistance des héros, Winston avec Julia, celle qui incarne la féminité – et c’est redoutable pour l’Angsoc (le nom du régime « socialisme anglais ») – est d’essayer d’appréhender le sens de tout cela. C’est pourquoi ils seront tous deux broyés par O’Brien, le redoutable tortionnaire du « Parti » pour qu’ils deviennent des zombies non pas au service du pouvoir, mais sans intérêt pour le pouvoir, car le pouvoir est là pour le pouvoir.

 

Alors, ne perdons pas trop de temps pour préserver le monde des humains.

 

Pierre Verhas

 

 

 

Dans 1984, Dieu est mort. Pas de religion révélée. Pas de transcendance. Dans cette dystopie, les valeurs sont inversées. La trinité, le nombre 3 sont utilisés de manière perverse. L’instabilité (2 + 1, 2 contre 1) est la norme. Le monde du livre est divisé en trois continents (l’Océanie, l’Eurasie et l’Estasie). Chaque continent est dirigé par un parti unique. Le parti d’Océanie est l’Angsoc (Ingsoc pour English Socialism). Les trois superpuissances sont en état de guerre permanente, selon des alliances mouvantes – et incompréhensibles. La subdivision d’Océanie où vit Winston Smith est composée de trois classes: les “ Proles ” (les prolos), 85% de la population qui partagent leur temps entre un travail abrutissant et des loisirs superficiels, le Parti Extérieur, auquel appartient Winston, les exécutants (13% de la population), et le Parti Intérieur, l’élite intellectuelle dévoyée (2% de la population). Les classes ne communiquent pas et ne connaissent pas d’ascenseur social.

 

L’idéologie de l’Angsoc est résumée en trois slogans :

 

La Guerre c’est la Paix

 

La Liberté c’est l’Esclavage

 

L’Ignorance c’est la Force

 

 

George Orwell acheva son entreprise d'analyse de l'évolution sociale par une oeuvre magistrale qui est désormais inscrite dans la mémoire des hommes.

George Orwell acheva son entreprise d'analyse de l'évolution sociale par une oeuvre magistrale qui est désormais inscrite dans la mémoire des hommes.

 

 

Des propositions a priori incompréhensibles, sauf pour les initiés. Par ailleurs, l’Angsoc est régenté par trois « principes sacrés » : la double pensée qui permet de croire en même temps une chose et son contraire, la mutabilité du passé qui amène une réécriture perpétuelle de l’Histoire, et la dénégation de la réalité objective par lequel un passé en perpétuelle mutation est imposé à un présent immobile. Le roman comporte trois personnages principaux, deux membres du Parti Extérieur (Winston et Julia) et un membre du Parti Intérieur (O’Brien), alliés de manières changeantes selon les exigences de la diégèse et du point de vue.

 

 

Dans ce monde, le sentiment qui domine est la peur, une peur ancestrale puisque tout vient d’en haut de manière inattendue, et l’absence de règles stables, ce qui fait que rien n’est donné comme illégal ou légal.

 

 

La nourriture est insuffisante et mauvaise, la pensée est contrôlée, tout comme les pratiques sexuelles (un membre du Parti Intérieur qui a recours à une prostitué encourt 25 années de prison). La capitale est régulièrement bombardée, sans qu’on sache réellement par qui ni pourquoi, le rationnement est généralisé et inexplicable. L’amitié n’existe plus. Les enfants sont embrigadés, au besoin contre leurs parents. Il est interdit d’exprimer des émotions personnelles ou des pensées autonomes. On ne peut donc concevoir, rêver un monde autre. Comme l’Histoire est constamment réécrite, l’individu n’a plus de mémoire.

 

 

Ce monde sans Dieu est un monde sans Père : Big Brother, le grand frère est à la fois Jésus et le Père. Dans les familles du Parti Extérieur, les pères n’ont aucune autorité. Par le télécran, les affiches, les films, les timbres, les livres, les drapeaux, les pièces de monnaie, Big Brother est partout à la fois (je reviendrai sur cette omniprésence de l’image plus bas). Le visage de Big Brother est énorme, sa moustache est menaçante et son regard inquisiteur (« Big Brother te (vous) regarde »). Personne ne l’a jamais vu, tout comme personne n’a jamais vu Goldstein, l’ennemi public n° 1, l’ancien compagnon qui a trahi et qui tente de mettre le système en péril (paradoxalement – et à front renversé, si je puis dire – les cheveux de Big Brother sont noirs tandis que ceux de Goldstein, ainsi que les poils de son bouc, sont blancs). Goldstein est un ange déchu qui bêle de manière hystérique alors que la voix de Big Brother est profonde et calme, parfois brutale. Le Parti a toujours raison et il possède le droit de vie et de mort.

 

 

Dans 1984, le profane et le sacré ne font qu’un. Dans ce monde incompréhensible et insupportable, le héros poursuit une quête : il veut comprendre et défier au nom du bon sens (le common sense cher à Orwell). Le monde solide existe, pense-t-il contre un système qui a décrété que 2 et 2 peuvent être égaux à 5 et qu’il est possible d’abolir l’orgasme. Les pierres sont dures, maintient-il, l’eau est liquide, la loi de la gravitation existe. Il n’y a pas de quête sans transgression, sans dépassement des interdits, sans une démarche vers la beauté, la sensualité. Le journal qu’achète Winston pour écrire sa vie est « lisse et crémeux ». Le presse-papier qui, plus tard, volera en éclats, est lui aussi fort beau et lui rappelle les sensations de l’enfance. La nature est clémente parce que le chant d’un oiseau est porteur d’espoir.

 

 

Julia, c’est Eve, la tentatrice. Féminine, quoique de manière ambiguë : elle porte un uniforme qui signifie la chasteté, ce qui excite d’autant plus Winston. C’est elle qui fait le premier pas. Elle désinhibe Winston qui en vient à admettre qu’il « hait la bonté et la pureté » et qui pense que la pourriture pourra saper le système. O’Brien aussi est un tentateur. Winston est fasciné par son intelligence. Il se laisse aller aux aveux : « nous avons commis le crime de la pensée et l’adultère ». Lors d’une messe parodique, Winston se déclare prêt à commettre les pires crimes, à commencer par la lecture du livre “ de ” Goldstein, la Bible des opposants.

 

 

Après cette transgression, Winston devra être purifié, « sauvé ». O’Brien va l’enjôler avant de l’éduquer selon un processus en trois étapes : « apprendre, comprendre et accepter ». Winston est alors torturé physiquement, non pour qu’il avoue des crimes connus depuis longtemps par le pouvoir, mais pour qu’il soit brisé. Il apprend ensuite que la vérité objective n’existe pas. Le Parti produit et contrôle une vérité mutante et fonctionnelle. Enfin, O’Brien va briser l’amour que Winston voue à Julia, pour ne plus aimer que Big Brother. En trahissant celle qu’il a aimé, Winston atteindra la Rédemption.

 

 

Revenons à Big Brother en tant qu’image. Hobbes disait que gouverner c’est faire croire. Par exemple faire croire que Big Brother existe car le pouvoir n’existe que par l’idée que l’on s’en fait et les mots qui le signifient. Dans Le voyage sentimental à travers la France et l’Italie (1768), Sterne avait décrit l’effet que faisait la Bastille sur les Parisiens : la Bastille n’est qu’un mot pour désigner une tour, écrivait-il, mais « la terreur est dans le mot ». En tant qu’imago, en tant qu’idole, en tant qu’abstraction (Hervé Bazin définissait l’image cinématographique comme l’abstraction par l’Incarnation), Big Brother est le principe exclusif et ultime de l’Histoire. Personne ne l’a jamais vu, il ne figure ni dans l’espace ni dans le temps, il est le masque par lequel le Parti se montre aux humains. Il n’est pas plus visible que les financiers du CAC 40. Il EST le parti. Tels les gnostiques qui postulaient que le Verbe se fût fait chair, le totalitarisme océanien impose l’image d’un Big Brother pur esprit. Vouloir comprendre la nature de Big Brother est anxiogène.

 

 

Dans Océanie, les ascenseurs ne fonctionnent pas, les lames de rasoir sont rouillées mais le système dispose des techniques les plus perfectionnées pour asservir, c’est-à-dire surveiller et punir selon le principe freudien que la culpabilité ne suit pas crime mais qu’elle le précède. Dans La violence et le sacré, René Girard a montré comment la violence fondatrice, inhérente à toute société, est canalisée par les dictateurs « résolus à perpétuer leurs conflits afin de mieux perpétuer leur emprise sur les populations mystifiées. » Le monde étant vide de sens, regarder l’image de Big Brother, c’est regarder … rien. Souvenons-nous, dans cette optique, de l’évolution de la médiatisation de la guerre. Celle du Vietnam montra des soldats en pieds, des blessés, des cercueils, des victimes civiles. La guerre du Golfe ne livra que les effigies des leaders et des images de jeux vidéo pour adultes. On en est toujours au même stade à l’occasion de la guerre au Proche-Orient. L’image s’est déplacée de l’agora pour entrer dans les espaces mentaux, ou alors elle a transformé l’agora en un espace qui abolit les distances physiques et mentales, qui préfigure le télévangélisme et le village global, qui prétend unir et ne fait que niveler.

 

 

Le regard de Big Brother est aussi un sexe : « Nous allons vous vider et vous emplir de nous-mêmes », dit O’Brien à Winston. C’est aussi une bouche qui fait des sujets de simples bouches, des caquets se confessant à l’infini. Le monde matériel et immatériel a été atomisé. Les individus ont été fractionnés en mille morceaux. Le sujet est une « cellule » qui n’a d’autonomie que dans la mesure où il « cesse d’être un individu ».

 

 

Big Brother ne ressemble en rien aux bourreaux de l’Inquisition. Il est un dictateur post-moderne (au sens où il efface le temps, l'espace, les hiérarchies culturelles et où le monde réel est squatté par un monde fictionnel) qui agit sans règles préétablies, qui travestit le rapport du passé au présent et qui pose non ce qui est et qui a été, mais ce qui aura été. Big Brother est un deus absconditus, un dieu caché et tapi en chacun des individus. Il ne console pas, il soumet. Il est « terrible et secret », comme disait Le Clézio dans Les géants. Autrefois, le roi avait deux corps, l’un physique, l’autre juridique et symbolique. En coupant la tête du corps physique, on pouvait ne pas fracasser le symbole (« le roi est mort, vive le roi ! »). On ne peut pas couper la tête de Big Brother ; on ne peut ni attenter à son corps ni à sa représentation. Ottokar n’a pas à montrer son sceptre pour justifier son pouvoir. Comme on ne peut pas fermer les écrans dans les appartements, le discours et les images coulent sans interruption en déversant de la stérilité, de la mort et de l’éternité.

 

 

 

 

Bernard Gensane

Repost 0
Published by pierre verhas
commenter cet article
19 mars 2016 6 19 /03 /mars /2016 10:48

 

 

La honte ! La honte sur ces dirigeants qui allient lâcheté et cynisme et qui se prétendent gardiens de cette belle idée « l’Europe ». L’accord des 28 dirigeants européens du lundi 7 mars 2016 et quasi confirmé au sommet du 18 mars est à marquer d’une pierre noire dans l’histoire de ce qu’il est convenu d’appeler la « construction » européenne. Tous les principes sont bafoués à la fois par lâcheté – la peur de la montée de l’extrême-droite – cynisme – les réfugiés, c’est bien à condition qu’ils nous fournissent de la main d’œuvre à bas prix – par dépendance – les USA exigent de l’Europe un accord avec la Turquie pour contrer la Russie.

 

On se rappelle qu’Angela Merkel a négocié en novembre 2015 un accord bilatéral avec Recep Tayip Erdogan sur la question des réfugiés. Remarquons qu’elle n’était pas mandatée par le Conseil européen pour ce faire. Une fois de plus, c’est l’Allemagne qui, seule, dirige le très cacophonique orchestre européen.

 

 

 

Angela Merkel a tout arrangé avec Recep Tayip Erdogan.

Angela Merkel a tout arrangé avec Recep Tayip Erdogan.

 

Que s’est-il passé en réalité ? Au début de la crise des réfugiés, la chancelière allemande a poussé à l’accueil en masse des migrants fuyant les théâtres de guerre syrien, irakien et afghan. C’était a priori tout avantage pour l’Allemagne qui voit sa population vieillir et qui manque de main d’œuvre. Cette « générosité » se doublait de cynisme : ce réservoir de main d’œuvre aurait permis de pratiquer en toute « légalité » le dumping social.

 

Très vite, on s’aperçut que tout cela n’était pas aussi aisé. On ne transforme pas une masse de réfugiés provenant du Proche Orient en travailleurs prêts à intégrer l’industrie allemande du jour au lendemain.

 

S’est ajouté à cela les actes de viols commis à Cologne dans la nuit de la Saint Sylvestre. On a accusé les réfugiés d’être coupables de ces crimes. Des intellectuels se sont mobilisés, les uns pour défendre les réfugiés, d’autres comme l’Algérien Kamel Daoud pour voir dans l’islamisme la cause des violences de Cologne. Il a écrit une chronique sur la question dans « Le Monde » du 31 janvier dernier : « Le sexe est la plus grande misère dans le « monde d’Allah ». A tel point qu’il a donné naissance à ce porno-islamisme dont font discours les prêcheurs islamistes pour recruter leurs « fidèles » : descriptions d’un paradis plus proche du bordel que de la récompense pour gens pieux, fantasme des vierges pour les kamikazes, chasse aux corps dans les espaces publics, puritanisme des dictatures, voile et burka. L’islamisme est un attentat contre le désir. Et ce désir ira, parfois, exploser en terre d’Occident, là où la liberté est si insolente. Car « chez nous », il n’a d’issue qu’après la mort et le jugement dernier. Un sursis qui fabrique du vivant un zombie, ou un kamikaze qui rêve de confondre la mort et l’orgasme, ou un frustré qui rêve d’aller en Europe pour échapper, dans l’errance, au piège social de sa lâcheté : je veux connaître une femme mais je refuse que ma sœur connaisse l’amour avec un homme.

 

Retour à la question de fond : Cologne est-il le signe qu’il faut fermer les portes ou fermer les yeux ? Ni l’une ni l’autre solution. Fermer les portes conduira, un jour ou l’autre, à tirer par les fenêtres, et cela est un crime contre l’humanité. Mais fermer les yeux sur le long travail d’accueil et d’aide, et ce que cela signifie comme travail sur soi et sur les autres, est aussi un angélisme qui va tuer. Les réfugiés et les immigrés ne sont pas réductibles à la minorité d’une délinquance, mais cela pose le problème des « valeurs » à partager, à imposer, à défendre et à faire comprendre. Cela pose le problème de la responsabilité après l’accueil et qu’il faut assumer. »

 

Le journaliste et écrivain algérien Kamel Daoud, victime du politiquement correct

Le journaliste et écrivain algérien Kamel Daoud, victime du politiquement correct

 

Ces propos ont déclenché un tollé dans le microcosme intellectuel. Daoud s’est fait accuser d’islamophobie et une pétition contre lui a été lancée par des universitaires français. Que lui reproche-t-on ? D’avoir une approche culturaliste des événements et ainsi de fustiger les musulmans réfugiés…

 

Il faut bien reconnaître que si l’analyse de Kamel Daoud ne manque pas de pertinence sur le rapport de l’Islam à la femme, elle pèche par sa généralisation abusive dans le cas de Cologne, car on ignore ce qu’il s’est réellement passé et qui sont les coupables. Mais peut-on admettre cette « fatwa » d’un collectif d’intellectuels à l’égard de Kamel Daoud ? Une fois de plus, une frange intello parisienne se pose en « gardienne » de l’orthodoxie. Et pour tout arranger, Manuel Valls s’est lancé à l’Assemblée nationale dans un éloge dithyrambique de Kamel Daoud.

 

Et il n’y a pas qu’en Europe que cette pétition est fustigée. Ainsi, la journaliste Fawza Zouari dans « Jeune Afrique » défend avec vigueur l’écrivain algérien : « Hier porté au pinacle, l'écrivain et chroniqueur algérien Kamel Daoud est désormais cloué au pilori.

 

Pourquoi ? Parce qu’il a osé affirmer que les viols perpétrés à Cologne par des immigrés issus du monde arabo-musulman sont la conséquence logique d’une tradition portée sur la répression sexuelle et génératrice de frustration chez les jeunes. Que n’a-t-il dit ! Culturalisme radical, clichés orientalistes, islamophobie, en a conclu un collectif d’intellectuels dans les colonnes du quotidien français Le Monde. Une fatwa de plus contre l’Algérien, qui, déjà visé par les barbus, a décidé de jeter l’éponge et d’abandonner le journalisme. »

 

Cependant, il y a pire que les joutes d’intellectuels en mal d’indignations. Les incidents de Cologne ont sonné le glas du consensus sur l’accueil des réfugiés obtenu par Angela Merkel en Allemagne au point que l’extrême-droite a progressé de façon inquiétante dans les élections régionales de dimanche 13 mars.

 

En réalité, Daoud a mis les choses au point : Cologne ne doit pas servir de prétexte à fermer les portes. Et il est indispensable de faire un travail d’intégration.

 

Eh bien ! C’est finalement ce qu’on fait : on ferme les portes et on laisse les réfugiés à leur sort, comme dans la « jungle » de Calais, par exemple.

 

Une forteresse en carton pâte

 

De plus, les choses ne s’arrangent guère sur le terrain. La Grèce isolée est débordée par l’afflux de réfugiés à l’île de Lesbos. La Macédoine dresse des barrages et ferme sa frontière avec la Grèce afin d’empêcher les réfugiés de prendre la fameuse route des Balkans. La Serbie, la Slovénie, la Croatie, la Hongrie, la Pologne, l’Autriche ferment aussi leurs frontières violant ainsi les accords de Schengen et mettant par conséquent l’Union européenne en danger. Et, surtout, cela ne fait qu’accroître la crise des réfugiés.

 

 

Un "Zodiac" de réfugiés arrivant à l'île de Lesbos accueilli par des volontaires locaux. La population de cette île grecque est admirable !

Un "Zodiac" de réfugiés arrivant à l'île de Lesbos accueilli par des volontaires locaux. La population de cette île grecque est admirable !

 

Nous sommes encore en hiver. Qu’en sera-t-il au printemps ? Des observateurs estiment que 4 millions de réfugiés frapperont aux portes de l’Europe cette année contre 1 million en 2015.

 

Le temps de la générosité est terminé. Il n’a duré que l’espace d’un discours d’Angela Merkel. À l’Ouest, les pays se ferment les uns après les autres. La France démantèle la « jungle » de Calais, la Belgique rétablit les contrôles frontaliers pour empêcher que ladite « jungle » ne se déplace à Zeebrugge. Le Danemark, comme il l’avait menacé, confisque les biens des réfugiés, la Suède ferme sa frontière. Et il ne faut pas oublier la Grande Bretagne qui est très heureuse que la France et la Belgique jouent les gardes-côtes à sa place !

 

Bref, l’Europe s’est à nouveau transformée en forteresse, mais une forteresse en carton pâte !

 

La situation ne peut perdurer. Pour les dirigeants européens, il faut à tout prix freiner cet afflux de réfugiés. Mais, comme un accord à 28 est impossible, il faut trouver un allié extérieur. Et celui-ci ne peut être que la Turquie. Quel bonheur si la Sublime Porte se referme sur les migrants ! Et puis, on fermera les yeux sur quelques petites dérogations aux droits fondamentaux. La tranquillité de nos « dirigeants » est à ce prix !

 

La Sublime Porte va-t-elle se fermer ?

 

Cela a été l’enjeu des calamiteux « Sommets » européens de Bruxelles des 7 et 18 mars. Le Premier ministre turc, Ahmet Davutoglu y fut invité. Ces deux réunions comptent sans doute parmi les plus désastreuses de l’histoire de l’Union européenne.

 

Comme l’écrit le « Monde » dans son édition du 9 mars : « L’Union européenne va-t-elle renoncer à ses valeurs pour en finir avec une crise des migrants qu’elle n’a jusqu’à présent pas su surmonter ? »

 

La réponse est incontestablement affirmative. Le résultat de cette rencontre est catastrophique. La veille du Sommet, le 6 mars, dans un hôtel de Bruxelles, Angela Merkel et Ahmet Davutoglu ont mis au point un accord qui a été approuvé par la Commission. Le lendemain, cet accord est finalement adopté après de nombreuses heures de palabres.

 

 

Ahmet Davutoglu, le Grand Vizir du Sultan Erdogan avec François Hollande au sommet de Bruxelles des 17 et 18 mars. Qui manipule l'autre ?

Ahmet Davutoglu, le Grand Vizir du Sultan Erdogan avec François Hollande au sommet de Bruxelles des 17 et 18 mars. Qui manipule l'autre ?

 

 

L’accord consiste à renvoyer massivement les Syriens déjà présents dans les îles grecques de la mer Egée, même demandeurs d’asile, vers la Turquie. Puis, sur la base « d’un Syrien admis, un Syrien expulsé » d’acheminer ceux qui sont dans des camps en Turquie directement vers l’Union européenne, selon une procédure de contrôle effectuée en commun avec l’ONU.

 

Les « retours » se feraient sur une base non volontaire et en partie opérée par Frontex, l’organisme chargé de la garde des frontières extérieures de l’espace Schengen.

 

En outre, les Turcs ont obtenu en échange une aide supplémentaire de 3 milliards d’Euros jusqu’en 2018 en plus des 3 milliards déjà accordés il y a quelques semaines. En outre, le Premier ministre turc a demandé une libéralisation des visas aux ressortissants turcs dans l’espace Schengen.

 

Le sommet des 17 et 18 mars ne fit que confirmer à deux ou trois détails près le préaccord du 7.

 

Jamais, on n’a vu pareil accord ! Un compromis boiteux basé sur le cynisme et la peur. Fini les beaux et généreux discours. Place au rejet et à la répression.

 

Tout d’abord sur le plan des principes

 

« L'ébauche d'accord entre l'Union européenne et la Turquie soulève un certain nombre de graves inquiétudes (...) Je suis notamment préoccupé par les possibles expulsions collectives et arbitraires, qui sont illégales », a déclaré le Haut Commissaire aux Droits de l’Homme des Nations Unies, le Jordanien Zeid Ra'ad Al Hussein. En effet, la Convention de Genève sur les réfugiés dispose que chaque demande d’asile soit examinée individuellement. Ici, il s’agit d’une mesure collective.

 

 

Zeid Ra'ad Al Hussein, le Haut Ciommissaire aux Droits de l'Homme des Nations Unies rappelle l'Union européenne à l'ordre et fait part de son indignation après avoir pris connaissance de l'accord sur les réfugiés.

Zeid Ra'ad Al Hussein, le Haut Ciommissaire aux Droits de l'Homme des Nations Unies rappelle l'Union européenne à l'ordre et fait part de son indignation après avoir pris connaissance de l'accord sur les réfugiés.

 

 

D’autre part, les pays membres de l’Union européenne, même la Grèce, ont reconnu la Turquie comme pays tiers sûr. Le président de la Commission européenne, Jean-Claude Juncker, a rappelé que les articles 33 et 38 de la directive européenne sur l’asile rendent possibles les renvois dès lors que le pays qui accueille les réfugiés soit un pays tiers « sûr »… La Turquie qui est manifestement en cheville avec Daesh et qui pilonne les Kurdes de Syrie et d’Irak serait donc un pays tiers « sûr »…

Ahmet Davutoglu et Jean-Claude Juncker (ici le 29 novembre 2015) ont trouvé un terrain d'entente au détriment de milliers de migrants.

Ahmet Davutoglu et Jean-Claude Juncker (ici le 29 novembre 2015) ont trouvé un terrain d'entente au détriment de milliers de migrants.

 

 

Et c’est le volet le plus inquiétant de ce préaccord : il verrait Ankara accepter la réadmission sur son territoire de tous les migrants arrivés clandestinement en Grèce, y compris les Syriens qui fuient la guerre dans leur pays. Si, parmi eux, il y a des Kurdes syriens, des partisans d’Assad, des opposants à Daesh, où sont les garanties de leur sécurité en Turquie ?

 

D’ailleurs, pour M. Zeid Ra’ad Al Hussein, il n’y a pas à discuter : « Les restrictions aux frontières » qui ne prennent pas en considération le parcours de chaque individu « violent le droit international et européen ».

 

Ajoutons qu’un examen individuel en Europe garantirait une réelle sécurité aux réfugiés qui pourraient être considérés comme indésirables par les Turcs, comme des Kurdes ou des Alaouites.

 

Et il ajoute : « Aujourd'hui, en violation des principes fondamentaux de la solidarité, de la dignité humaine et des droits de l'Homme, la course visant à repousser ces personnes s'accélère », a-t-il déploré, tout en soulignant « la générosité » avec laquelle l'Allemagne a accueilli environ un million de migrants l'an passé, et les « efforts » de la Grèce, en 2015, pour éviter qu'ils soient détenus ou refoulés. En termes diplomatiques, cela signifie que les autres pays se sont purement et simplement débinés !

 

Depuis janvier 2016, près de 142.000 migrants sont arrivés en Europe en passant par la Méditerranée et 440 sont morts ou portés disparus, selon les derniers chiffres du Haut-commissariat de l'ONU pour les réfugiés (HCR). Un peu plus de 132.000 (dont 48% sont des Syriens) sont passés par la Grèce et plus de 9.200 par l'Italie.

 

« La situation en Grèce est dramatique. Les migrants ne peuvent maintenant plus quitter le pays en raison des restrictions aux frontières imposées par l'Autriche, la Slovénie, la Croatie, la Serbie et l'ancienne république yougoslave de Macédoine », a soutenu M. Zeid, jugeant « cette approche lamentable ». Ajoutons que c’est une fois de plus la Grèce qui est isolée par l’Union européenne !

 

 

Les réfugiés protestent de l'attitude de l'Union européenne à la frontière de la Macédoine.

Les réfugiés protestent de l'attitude de l'Union européenne à la frontière de la Macédoine.

 

Il a également critiqué les différentes mesures prises à l'encontre des migrants en République tchèque, en Hongrie, en Slovaquie et en Pologne, et a dénoncé, une fois de plus, la montée « du racisme, de l'intolérance et de la xénophobie en Europe ».

 

Les déclarations se multiplient. Toutes vont dans le sens de l’alarmisme. Toutes disent : « Casse-cou ! Vous faites fausse route ». Quelques exemples.

 

Un haut diplomate européen pose dans Le Monde du 9 mars cette question logique mais néanmoins monstrueuse : « Peut-on sérieusement déplacer massivement des réfugiés (depuis la Grèce) jusqu’en Turquie ? Une telle chose serait équivalente à une expulsion ». Certains éditorialistes du journal ont exprimé leur préoccupation quant à ces réactions inévitables de réfugiés désespérés face à leur expulsion violente par les autorités grecques et par Frontex.

 

Dans un article du Guardian du 8 mars, l’éditeur-rédacteur en chef du Zeit, Joseph Joffe, souligne que « le plan Merkel concernant la question migratoire transforme la Grèce, un Etat au bord de la faillite, en immense camp de concentration de réfugiés ». L’analyste allemand ajoute que la Grèce de facto se trouve déjà en dehors de l’espace Schengen, lequel fonctionne désormais comme un « Schengen sans la Grèce ».

 

L’hebdomadaire allemand Der Spiegel, dans une analyse globale (édition électronique du 4 mars) note que l’UE bâtit une « Europe-forteresse », dont les frontières se déplacent vers la République yougoslave de Macédoine (ARYM) et les autres pays du corridor des Balkans, « avec la Grèce comme hall d’accueil de l’Europe ». La Turquie devient la « sublime porte » de l’Europe, Erdogan en détient les clés et la Grèce en est désormais la modeste…antichambre !

 

Ensuite, sur le plan géopolitique

 

Il y a deux semaines, le président US Obama a insisté à nouveau auprès des dirigeants européens pour qu’ils reprennent et accélèrent le processus d’adhésion de la Turquie à l’Union européenne. Ce n’est pas un hasard ! Il faut confirmer l’ancrage de l’OTAN autour de la Russie. Tout le reste n’est que littérature.

 

La tragédie des réfugiés n’est qu’un pion dans l’échiquier géopolitique du Moyen Orient dont la Turquie est une pièce maîtresse. C’est de cela que les dirigeants européens ont tenu compte, en plus de leur peur d’une opinion manipulée et désormais hostile aux réfugiés, surtout dans l’Est de l’Union européenne.

 

Il n’y a pas que la Turquie.

 

Un autre aspect de ce préaccord doit être dénoncé. Le député européen belge écologiste, Philippe Lamberts n’a pas été par quatre chemins. Dans une interview, il déclare : « On ne peut pas limiter nos discussions avec les pays tiers à La Turquie. Proportionnellement, le Liban et la Jordanie accueillent beaucoup plus de réfugiés ! Je me fais énormément de souci sur la stabilité politique de ces deux pays, en particulier du Liban, qui accueille l'équivalent de 25 % de sa population en réfugiés. C'est un pays qui a besoin d'aide si l'on ne veut pas qu'il bascule dans le conflit syrien, et l'Europe a une responsabilité énorme.

 

 

Philippe Lamberts, le député européen belge Ecolo, met les points sur les "i" ! Puisse-t-il être entendu...

Philippe Lamberts, le député européen belge Ecolo, met les points sur les "i" ! Puisse-t-il être entendu...

 

 

Ce qui est évidemment choquant c'est que ces négociations se sont déroulées au moment où les derniers vestiges de presse libre et indépendante en Turquie se sont faits brutalement mettre sous contrôle par le pouvoir de Recep Tayyip Erdogan.

 

On ne peut quand même pas fermer les yeux sur ce pays qui est candidat à l'UE et qui met au pas la justice, la police, asservies au bon vouloir d'un seul homme qui ressemble de plus en plus à Vladimir Poutine.

 

On a affaire à un régime autoritaire qui n'hésite pas à lancer une guerre civile pour gagner une élection. Car la relance de la guerre civile contre le PKK a été décidée par Erdogan pour favoriser ses chances d'une union sacrée et obtenir une majorité absolue à la chambre des députés. »

 

Toute honte bue

 

Philippe Lamberts – toujours lui – dans son intervention au Parlement européen, n’a pas été par quatre chemins et il cerne admirablement la question qui va bien au-delà de l’accueil des réfugiés :

 

« Lorsque la Commission européenne a proposé un premier plan de répartition de 160.000 réfugiés, la réaction du Premier ministre Manuel Valls a été de dire 'pas question', avant d’être rappelé à l’ordre par le président Hollande. La France a accepté d’accueillir 30.000 réfugiés sur deux ans, ce qui équivaut au nombre de réfugiés qui arrivait en deux jours et demi en Allemagne au plus fort de la crise. Cette pseudo unanimité de façade entre François Hollande et Angela Merkel est scandaleuse tant la France ne lève pas le petit doigt (...). Cette faillite morale de l’UE, si elle atteinte tous les pays, touche la France de plein fouet. J’ai déjà espéré un sursaut du parti socialiste français depuis longtemps et sur des nombreux sujets. J’ai été systématiquement déçu. Je ne vois pas François Hollande, qui adopte non pas des positions sociales-libérales, mais de droite – voire d’extrême droite sur la déchéance de nationalité – faire marche arrière.

 

Dans la crise de l'accueil des réfugiés, les Conseils européens se suivent et se ressemblent: réunion après réunion, les chefs d'État ou de Gouvernement s'enfoncent dans l'indifférence et l'égoïsme, allant de décisions de relocalisation non concrétisées en engagements de financement non tenus.

 

Le sommet de ce début de semaine (des 7 et 8 mars) a pourtant atteint de nouvelles profondeurs: les dirigeants européens ont démontré, toute honte bue, qu'ils étaient prêts à manger dans la main d'un quasi-dictateur si celui-ci les déchargeait de leurs obligations internationales. Plutôt que d'investir collectivement et massivement en Europe pour un accueil digne, ils préfèrent marchander avec la Turquie, un pays totalitaire qui bombarde sa propre population, emprisonne ses journalistes et maltraite les réfugiés sur son sol.

 

Le projet d'accord méprise le principe de non-refoulement et le droit à l'examen individuel de chaque demande d'asile. Il brade l'accession à l'Union européenne en utilisant les réfugiés comme monnaie d'échange. Tout cela pour éviter d'accueillir des réfugiés représentant environ 0,25% de notre population, alors qu'un pays fragile comme le Liban en accueille proportionnellement 100 fois plus ! »

 

On connaît la célèbre réplique de Winston Churchill après les accords de Munich en 1938 :

 

« Vous avez voulu éviter la guerre au prix du déshonneur. Vous avez le déshonneur et vous aurez la guerre. »

 

Les dirigeants européens ont voulu sauver leur médiocre pouvoir en cédant aux pressions d’une opinion manipulée qui rejette les migrants, cela en bafouant les principes de base de notre société libre. Ils ont rejeté des milliers de femmes, d’enfants et d’hommes qui leur demandent simplement de pouvoir vivre dignement. Ils poursuivent une guerre absurde, sanglante, destructrice pour sauvegarder les sordides intérêts de transnationales pétrolières.

 

Par leur lâcheté, ils ont flétri la grande idée européenne.

 

Qu’ils prennent garde. L’histoire a montré que l’humanité finit toujours par vaincre.

 

 

 

Pierre Verhas

 

 

Repost 0
Published by pierre verhas
commenter cet article
16 mars 2016 3 16 /03 /mars /2016 14:41

 

Bernard Gensane

 

Mon ami Bernard Gensane, un chti originaire de la ville sinistrée socialement et politiquement de Hénin Beaumont vit pour le moment à Lyon. Je l’ai connu via la « blogosphère » et je l’apprécie comme un intellectuel engagé et fidèle à ses engagements fondamentaux comme homme de gauche pour qui solidarité et liberté ne sont pas de vains mots mis en exergue de discours creux d’hommes dévorés par l’ambition et l’égoïsme et comme homme tout simplement, car respire en lui la générosité et le bon sens.

 

Bernard est un « Orwellien » dans le beau sens du terme. Brillant universitaire, il a analysé avec une finesse sans égal l’œuvre de celui que je considère avec lui comme le plus grand écrivain politique du XXe siècle, Eric Blair, dit George Orwell. Œuvre qui nous interpelle aujourd’hui, plus que jamais, où un projet totalitaire à l’échelle mondiale est en train de se concrétiser. Il fut avant Hannah Arendt celui qui par la littérature romanesque a démonté le système totalitaire. Pourquoi « le » et non son pluriel ? Parce que, comme le démontre Orwell, il n’y a qu’un processus totalitaire, qu’il s’appelle stalinisme, fascisme, nazisme, ou encore néolibéral.

 

Je reproduis ici l’intégralité d’une analyse qu’il a faite en trois volets « Bref retour sur Orwell » et publiée sur son blog, où Bernard analyse le dernier et plus célèbre roman « 1984 ». Un roman qui n’est pas du tout d’anticipation, comme il l’écrit. Un roman qui au fond décrit la société que nous sommes condamnés à vivre si nous restons bêtement passifs ou tout aussi bêtement activiste sans vision d’avenir.

 

Orwell nous avertit : « Qui contrôle le passé, contrôle le présent et qui contrôle le présent, contrôle l’avenir. »

 

Le premier volet de cette brève étude de Bernard est consacré à la langue qui, manipulée, devient l’instrument du pouvoir totalitaire. Nous aurons l’occasion d’en parler.

 

Pierre Verhas

 

 

 

 

L’immense réforme de l’orthographe, concernant en particulier le terrassant problème de la suppression de l’accent circonflexe, m’a remémoré ce passage de 1984 où le héros est décrit comme travaillant pour la sous-commission d’un sous-comité devant déterminer s’il faut placer les guillemets en-deçà ou au-delà des parenthèses. Comme j’ai par ailleurs été récemment invité par France Inter à m’exprimer sur Orwell pour l’émission Affaires sensibles ”, je me suis replongé – ce que je n'avais pas fait depuis une bonne vingtaine d'années – dans cette œuvre clé (malgré quelques imperfections dont Orwell était pleinement conscient). Le verdict est sans appel : c’est vraiment un livre hors du commun.

 

 

George Orwell en janvier 1937 au moment où il partit à Barcelone lutter contre le fascisme comme lieutenant au bataillon "Lénine" du POUM.

George Orwell en janvier 1937 au moment où il partit à Barcelone lutter contre le fascisme comme lieutenant au bataillon "Lénine" du POUM.

 

 

Pourquoi ce livre a-t-il résonné aussi fort à l’époque de sa parution et pourquoi est-il toujours aussi topique près de sept décennies plus tard, en un mot pourquoi n’a-t-il pas vieilli ? Voilà la question à laquelle je vais tenter d'apporter quelques éléments de réponses ici.

 

 

Lorsqu’il publie ce livre, Orwell est partagé quant à sa portée politique, à ce qu’on appellerait pour simplifier son message. Pour lui, 1984, c’est ce qui pourrait arriver si… Assurément, il cible les régimes totalitaires, mais il n’éprouve aucune sympathie pour le capitalisme – beaucoup moins débridé à son époque qu’aujourd’hui – et son corollaire, la démocratie parlementaire car elle a produit l’impérialisme à l’extérieur et des sociétés terriblement inégalitaires à l’intérieur. Il est partagé car il envisage la possibilité de l’installation d’un régime totalitaire dans son pays mais, dans le même temps, il n’y croit guère car il a foi dans l’honnêteté profonde (la common decency – Orwell est plus un moraliste qu'un politique) de ce qui constitue pour lui le peuple anglais : la classe ouvrière et la petite bourgeoisie. Il pense que si les Anglais comprennent le comment, mais surtout le pourquoi du système totalitaire, ils seront vaccinés.

 

 

Alors, pourquoi cette œuvre, qui n’est pas du tout d’anticipation, mais qui est une dystopie plutôt réaliste ? Parce qu’Orwell avait prévu le retour du référent. Parce qu’il postulait que les réalités dont parle la fiction ont un analogon dans la réalité extra-linguistique, donc qu’une horloge qui sonne 13 heures, comme celle que l’on entend dans la première page du livre, renvoie à toutes les horloges, malgré le décalage glaçant. Orwell va donc installer un espace-temps à la fois familier et source d’ostranenie, de réel fantastique mystérieux et inquiétant. Les lieux de son texte, pour étranges qu’ils soient, proclament la véridicité de l’histoire par un reflet métonymique qui court-circuite le suspens d’incrédulité. Sans trop se fatiguer les méninges, le lecteur est dans le Battersea des années trente. Donc tout est vrai. Si les lieux sont véridiques, les personnages, en tant que parcelles de ces lieux, sont eux aussi véridiques. Orwell nous parle de ses contemporains.

 

 

Le fameux tryptique de "1984"

Le fameux tryptique de "1984"

 

 

Dans le monde de 1984, la solitude est impossible mais les personnages sont seuls et, à l’exception de paroles marginalisées, les catégories ne communiquent jamais. Océanie est le contraire d’un lieu de mémoire, individuelle ou collective. Le totalitarisme déchire inlassablement tout discours autonome et coupe l’individu de ses repères spatio-temporels.

 

 

Le discours officiel de et sur la communauté se métamorphose sans arrêt. Sa justification est comprise dans cette mutation qui, elle même, n’a d’autre apologétique que le cercle fermé de sa propre prédication. Se révolter c’est être immédiatement aspiré par le regard de Big Brother, cet image à l’état pur (une imago, le masque de cire que portait les morts), cet omniprésent qu’on ne voit jamais pour de vrai, cet ordonnateur d’un monde parfait mais en perpétuel devenir.

 

 

Pour les membres de la base de l’appareil, comme Winston, un temps sans jalon a remplacé un temps structuré (« Winston n’arrivait pas à se souvenir. Rien ne lui restait de son enfance. »), l’austérité a suppléé le désir d’avoir (« Depuis des mois, une disette de lames de rasoir sévissait. Il y avait toujours quelque article de première nécessité que les magasins du Parti étaient incapables de fournir »), un puritanisme officiel s’est substitué à la satisfaction des pulsions (« Winston l’avait détestée dès le premier coup d’œil. C’était à cause de l’atmosphère de terrain de hockey, de bains froids, de randonnées en commun, de rigoureuse propreté morale qu’elle s’arrangeait pour transporter avec elle. »).

 

 

La Novlangue n’est pas une démence verbale. Nous sommes dans un lieu où les signifiants peuvent se passer de signifiés parce que les signes n’obéissent plus à aucun code. Le nouveau langage sert à détruire l’ancien, avant de se détruire lui-même. Le télécran est le point focal de la vie communautaire. Il a été inspiré à Orwell par les affiches publicitaires des années trente (celle, au premier chef, d’un cours par correspondance suggérant « Let Me Be Your Big Brother »), et avant cela par la célèbre affiche de 1914 où le Secrétaire d’Etat à la Guerre Lord Kitchener incitait au recrutement dans l’armée : « Your Country Needs You ».

 

Le télécran rappelle le panopticon de l’utilitariste Jeremy Bentham. Pour Bentham, il importait qu’un surveillant placé au centre d’un bâtiment circulaire puisse tout voir et que l’œil de la raison pénétrât dans les coins et recoins des consciences. Un peu comme Coco Chanel qui, du haut de son escalier pouvait, par un jeu subtil de miroir, voir tous ses ateliers.

 

 

Dans 1984, l’espace n’est pas euclidien. L’individu est privé de tout repère. La perfection est atteinte dans la Pièce 101, cette salle de torture éclairée en permanence où l’individu est nié (0), coincé entre les deux répliques d’une même réalité, les deux 1 de 101 symbolisant le couple prétendument antithétique Big Brother-Goldstein (Goldstein, l'ennemi « historique » n'ayant pas plus d'existence que Big Brother). Winston est incapable de calculer la surface de la cellule où il est prisonnier. Mais – car il faut toujours des soupapes – le système totalitaire a permis la perpétuation d’espaces communautaires où l’imaginaire et les pulsions peuvent se cramponner. Dans certains pubs, on chante les refrains d’avant.

 

 

Winston veut résister par l’écriture. Il entame la rédaction d’un journal intime, qu’il commence le 4 avril 1984, sans d’ailleurs être sûr de cette date « à un ou deux ans près ». Il écrit pour des gens à naître, pour communiquer avec l’avenir, pour « transcrire l’interminable monologue ininterrompu » se poursuivant depuis des années dans son esprit. Mais il n’y a rien à comprendre dans un système où « celui qui contrôle le passé contrôle le présent », dans un discours qui ne renvoie à rien d’objectif. Il n’y a pas de société à décrire, seule compte la métaphore du pouvoir par l’image de Big Brother multipliée à l’infini. L’observé n’a rien à répondre, à opposer à l’observateur. Aucune rétroaction ne perturbe le système.

 

 

Au tout début des années quarante, en fait dès son retour des tranchées catalanes, Orwell a estimé que socialisme et utopie étaient désormais dissociés. D’où l’écriture de cette dystopie, avec un personnage qui prend conscience que son sort est insupportable mais qui échoue dans sa révolte. Cette dystopie ordonne le monde car le verbe devient la réalité évoquée : passer de 25 grammes de chocolat par jour à 20 grammes est un « progrès » (pour Myriam El Khomry, donner 40 milliards aux entreprises n’est pas un « cadeau »). Le solipsisme de la parole officielle s’impose (Walter Cronkite, l’ancien présentateur de CBS, terminait son journal par « That’s the way it is »). Le réel a tué l’imaginaire. Comme le discours est la représentation dans sa totalité, 2 et 2 peuvent faire 5. La possibilité de l’écart et de la symbolisation n’est plus permise.

 

 

Avant 1984, dans de nombreux articles consacrés au rapport entre la politique et la langue, Orwell dénonçait l’abstraction dans les régimes totalitaires, ainsi que dans les pays capitalistes. La vérité échappe à l’individu lorsqu’il cesse d’avoir accès à de vraies images mentales. On évoquera « l’élimination d’éléments douteux » pour ne pas dire qu’on a laissé mourir de scorbut des centaines de milliers d’innocents dans des camps de travail forcé en Sibérie. La Novlangue étant destinée à réduire la pensée (le mot libre n’existe que dans une expression comme « le chemin est libre », on ne peut avoir de conversation intéressantes que si l’on parle technique. La Novlangue est la matérialisation de la vérité officielle. Le visible et le nommable ne font qu’un : si un individu a été gazéifié dans un « trou de mémoire », il ne peut plus être désigné, rappelé par la mémoire individuelle ou collective. La langue officielle aveugle la pensée (elle désémantise des mots comme « liberté » ou « justice »), tout comme l’architecture officielle, avec ses immenses immeubles parallélépipédiques sans fenêtres ne se laissent pas lire (Orwell s’était inspiré de l’immeuble de la BBC et de la tour du conseil d’administration de l’Université de Londres). Les habitants d’Océania parlent une canelangue qu’Orwell avait repéré dans les années trente dans la bouche de ceux qu’il appelait les gramophones, les exécuteurs des basses besognes verbales des organisations totalitaires (ceux qui fournissent les “ éléments de langage ” aujourd’hui). Dire d’un membre du parti qu’il est double plus bon canelangue, empêche toute contradiction dans une société idéologiquement carénée, uniformisée (« Omo lave plus blanc »). L’Histoire est un « palimpseste gratté et réécrit aussi souvent que nécessaire ». Aucune trace du passé ne peut entrer en conflit avec la lecture du présent. A quelques rares exceptions près, les notations de lieux ne fournissent aucun fil d’Ariane pour nous repérer dans les méandres d’Océania. Quant au temps, il explose pour Winston en mille morceaux lorsque les hommes de main du tortionnaire O’Brien fracassent le presse-papier, seul objet inventé, dans tous les sens du terme, par Winston. Dès lors, Winston ne voit plus rien et il ne peut plus calculer le temps ou distinguer le jour de la nuit dans les couloirs du Ministère de l’Amour où, par antiphrase, on torture et brise les opposants.

 

 

Dans une lettre de juin 1949 à un syndicaliste étasunien, Orwell avait explicité l’intention programmatique de son livre : « Je ne pense pas que le genre de société que je décris adviendra nécessairement, mais je crois, compte tenu du fait, naturellement, que le livre est une satire, que quelque chose de ressemblant pourrait advenir. L’action se situe en Grande-Bretagne pour bien marquer que les peuples anglophones ne sont pas par essence meilleurs que les autres, et que le totalitarisme, s’il n’est pas combattu, pourrait triompher n’importe où. » Il ajoutait par ailleurs que les totalitarismes avaient germé dans les esprits d’intellectuels. C’est pourquoi le tortionnaire O’Brien est d’abord un intellectuel (« organique »).

 

 

Tout est volontairement terroriste dans ce livre : le style de l’auteur, la mort annoncée de l’utopie, celle de la communication, la ruine de la représentation romanesque en système totalitaire. Pour aller vers l’autre, il faut une grammaire. Winston tente d’établir une tête de pont avec le passé historique. Il interroge un vieux prole, croyant que tout vieillard est une bibliothèque de souvenirs. Mais ce vieux cockney a désappris la continuité historique qui ne saurait être que collective et vivante, l’apanage de sujets autonomes : « La mémoire du vieil homme n’était qu’un monceau de détails, décombres de sa vie. On pourrait l’interroger tout une journée sans obtenir aucune information réelle. […] La prétention du parti à avoir amélioré les conditions de la vie humaine devaient alors être acceptées, car il n’existait pas et ne pourrait jamais exister de modèle à quoi comparer les conditions actuelles. » Winston découvre donc qu’objectivité et subjectivité peuvent additionner leurs effets pervers. Le passé n’existe qu’à partir du moment où les faits sont incorporés à des ensembles intelligibles par la collectivité. Sinon l’instant est fétichisé, l’Histoire déshistoricisée. D’où sa tentative désespérée « d’extraire de sa mémoire quelques souvenirs d’enfance qui lui indiqueraient si Londres avait toujours été comme il la voyait. » Mais il ne voit rien qu’une « série de tableaux sans arrière-plan et absolument inintelligibles. »

 

 

 

 

Bernard Gensane

 

Repost 0
Published by pierre verhas
commenter cet article
7 mars 2016 1 07 /03 /mars /2016 11:05

 

Dans une tribune parue dans le « Soir » du jeudi 3 mars 2016, Madame Manuela Cadelli, présidente de l’Association syndicale des magistrats en Belgique fit paraître une tribune intitulée « le néolibéralisme est un fascisme ! ». Madame Cadelli est en effet connue pour ne pas avoir sa langue dans sa poche. L’année dernière, par exemple, elle a dénoncé avec vigueur la politisation du Conseil supérieur de la Justice, alors qu’il a été créé pour éviter cette fameuse politisation. Aujourd’hui, elle s’attaque au néolibéralisme bien présent dans le gouvernement de Charles Michel.

 

 

Ses propos, on s’y attendait, ont provoqué une levée de boucliers chez les tenants du libéralisme pur et dur en Belgique francophone. Richard Miller, Louis Michel, Corentin de Salle y sont allés de leurs dénonciations indignées ! Oser les traiter de fascistes, eux, les libéraux purs et durs, tenants d’une pensée inaliénable issue des Lumières ! Horresco referens ! Louis Michel est allé jusqu’à dire : « Je ne voudrais pas être jugé par cette magistrate ! » Tiens ! Ce serait instructif de voir cela, s’il échait…

 

 

 

 

 

Outre le titre « provocateur », qu’écrit donc Madame Cadelli ? Elle commence par distinguer clairement libéralisme, doctrine « déduite de la philosophie des Lumières, à la fois politique et économique, qui visait à imposer à l’Etat la distance nécessaire au respect des libertés et à l’avènement des émancipations démocratiques. Il a été le moteur de l’avènement et des progrès des démocraties occidentales. » et le néolibéralisme qui est « cet économisme total qui frappe chaque sphère de nos sociétés et chaque instant de notre époque. C’est un extrémisme. »

 

 

Elle définit ensuite le fascisme comme étant « l’assujettissement de toutes les composantes de l’État à une idéologie totalitaire et nihiliste. » Le néolibéralisme est donc un fascisme « car l’économie a proprement assujetti les gouvernements des pays démocratiques mais aussi chaque parcelle de notre réflexion. L’État est maintenant au service de l’économie et de la finance qui le traitent en subordonné et lui commandent jusqu’à la mise en péril du bien commun. »

 

Manuela Cadelli passe ensuite en revue les différentes mesures néolibérales imposées par la finance.

 

Tout d’abord, l’austérité est désormais « une valeur supérieure qui remplace le politique. » Elle s’inscrit même dans les Constitutions des Etats et « ridiculise » les services publics. L’austérité a des graves conséquences sur la base philosophique de notre vie socialie, car elle génère en outre un « nihilisme » qui « a permis de congédier l’universalisme et les valeurs humanistes les plus évidentes : solidarité, fraternité, intégration et respect de tous et des différences. » Même la pensée économique en est ébranlée. Autrefois, le travail était un élément de la demande, aujourd’hui il n’est plus qu’une « simple variable d’ajustement. »

 

 

La novlangue orwellienne

 

 

La magistrate dénonce ensuite l’évolution orwellienne de notre société. Elle énumère une série de mots dont la définition académique est transformée « … comme dans le roman de George Orwell, le néolibéralisme a sa novlangue et ses éléments de communication qui permettent de déformer le réel. Ainsi, toute coupe budgétaire relève-t-elle actuellement de la modernisation des secteurs touchés. Les plus démunis ne se voient plus rembourser certains soins de santé et renoncent à consulter un dentiste ? C’est que la modernisation de la sécurité sociale est en marche.

 

 

L’abstraction domine dans le discours public pour en évincer les implications sur l’humain. Ainsi, s’agissant des migrants, est-il impérieux que leur accueil ne crée pas un appel d’air que nos finances ne pourraient assumer. De même, certaines personnes sont-elles qualifiées d’assistées parce qu’elles relèvent de la solidarité nationale. »

 

Un autre aspect est le « culte de l’évaluation ». On applique le darwinisme social qui invite à tout le temps faire des performances et estime que « faiblir c’est faillir ». C’est aussi un totalitarisme de la pensée : « tout postulat humaniste est disqualifié ou démonétisé car le néolibéralisme a le monopole de la rationalité et du réalisme. Margaret Thatcher l’a indiqué en 1985 : « There is no alternative » (le fameux TINA). Tout le reste n’est qu’utopie, déraison et régression. Les vertus du débat et de la conflictualité sont discréditées puisque l’histoire est régie par une nécessité. »

 

 

L’efficacité est la maîtresse absolue. L’évaluation permanente détruit la confiance et les relations sociales. « La créativité et l’esprit critique sont étouffés par la gestion. Et chacun de battre sa coulpe sur les gaspillages et les inerties dont il est coupable. »

 

 

Comme magistrate, Madame Cadelli se penche sur la Justice en Belgique qui, d’après elle, est la dernière de tous les Etats de l’Atlantique à l’Oural !

 

 

Le néolibéralisme engendre des normes qui concurrencent les lois votées au Parlement. « La puissance démocratique du droit est donc compromise. Dans la concrétisation qu’ils représentent des libertés et des émancipations, et l’empêchement des abus qu’ils imposent, le droit et la procédure sont désormais des obstacles. »

 

D’autre part, les restrictions budgétaires, la Justice n’est plus ce contre pouvoir prévu par la Constitution. « En deux ans, le gouvernement a réussi à lui ôter l’indépendance que la Constitution lui avait conférée dans l’intérêt du citoyen afin qu’elle joue ce rôle de contre-pouvoir qu’il attend d’elle. Le projet est manifestement celui-là : qu’il n’y ait plus de justice en Belgique. »

 

 

Et elle constate : « Et pendant que l’État belge consentait sur dix ans des cadeaux fiscaux de 7 milliards aux multinationales, le justiciable a vu l’accès à la justice surtaxé (augmentation des droits de greffe, taxation à 21 % des honoraires d’avocat). Désormais pour obtenir réparation, les victimes d’injustice doivent être riches. »

 

 

Ensuite, l’auteure dénonce une classe dominante bien décrite par Thomas Piketty dans son livre « Le capital au XXIe siècle ». Cette classe ne se soucie ni d’éthique, ni de l’intérêt général. Elle s’impose par sa brutalité.

 

 

 

Thomas Piketty sert de plus en plus de référence. Certains souhaitent qu'il pose sa candidature à la Présidence de la République française.

Thomas Piketty sert de plus en plus de référence. Certains souhaitent qu'il pose sa candidature à la Présidence de la République française.

 

 

Enfin, Manuela Cadelli dénonce « l’idéal sécuritaire » issu du terrorisme : « Le terrorisme, cet autre nihilisme qui révèle nos faiblesses et notre couardise dans l’affirmation de nos valeurs, est susceptible d’aggraver le processus en permettant bientôt de justifier toutes les atteintes aux libertés, à la contestation, de se passer des juges qualifiés inefficaces, et de diminuer encore la protection sociale des plus démunis, sacrifiée à cet « idéal » de sécurité. »

 

 

Après ces terribles constats, il reste cependant un espoir comme cela s’est passé à plusieurs reprises tout au long de l’histoire : reprenant Machiavel, la juge écrit « plus la situation est tragique, plus elle commande l’action et le refus de « s’abandonner » (…). Cet enseignement s’impose à l’évidence à notre époque où tout semble compromis. La détermination des citoyens attachés à la radicalité des valeurs démocratiques constitue une ressource inestimable qui n’a pas encore révélé, à tout le moins en Belgique, son potentiel d’entraînement et sa puissance de modifier ce qui est présenté comme inéluctable. Grâce aux réseaux sociaux et à la prise de parole, chacun peut désormais s’engager, particulièrement au sein des services publics, dans les universités, avec le monde étudiant, dans la magistrature et au barreau, pour ramener le bien commun et la justice sociale au cœur du débat public et au sein de l’administration de l’État et des collectivités. »

 

Le salut est donc dans l’engagement. Mais, sans doute est-ce quelque peu optimiste étant donné que l’engagement ne peut se concevoir uniquement de manière individuelle sans qu’il y ait une organisation pour les coordonner.

 

 

La riposte

 

 

Bien entendu, ce langage n’a pas du tout été apprécié par les libéraux au pouvoir en Belgique et même en France. Epinglons la réplique de Corentin de Salle parue dans « Le Soir » du 4 mars. Il est directeur scientifique du Centre Gol, le bureau d’études du MR (Mouvement Réformateur, le parti libéral francophone belge avec à sa tête Charles Michel, l’actuel Premier ministre, allié aux nationalistes flamands de la NV-A). Corentin de Salle, universitaire né en 1972, appuyé à ses débuts par Hervé Hasquin, a fondé l’institut Hayek, il est directeur de l’institut Atlantis qui prône les idées néoconservatrices – tout un programme ! Il est un grand admirateur de Friedrich von Hayek, l’économiste ultralibéral de la période de la guerre auteur de la « Route de la servitude » - en quelque sorte le manifeste de l’ultralibéralisme – où il dénonçait avec force le socialisme et le keynésianisme tout en prônant une société où l’Etat serait réduit à sa plus simple expression au plus grand profit des entreprises privées. De Salle a été chroniqueur au quotidien catholique « La Libre Belgique » qui s’est séparée de lui suite à une tribune aux relents xénophobes.

 

 

 

Corentin de Salle, directeur du Centre Jean Gol, est le prototype de l'intellectuel néolibéral intolérant et dogmatique.

Corentin de Salle, directeur du Centre Jean Gol, est le prototype de l'intellectuel néolibéral intolérant et dogmatique.

 

 

Dans sa réplique à la tribune de Madame Cadelli, de Salle commence par s’indigner de ses propos qu’il considère comme insultants. Pensez : assimiler la pensée dominante au fascisme ! Quel sacrilège !

 

Ensuite, le sophisme : le néolibéralisme n’existe pas. Dès lors, s’il n’existe pas, il ne peut être fasciste. « Certes, Manuela Cadelli prend grand soin de distinguer le « libéralisme » du « néolibéralisme ». C’est là une stratégie oratoire classique. Comme personne ne peut contester l’apport considérable de la tradition libérale à notre société, les détracteurs du libéralisme ont inventé ce concept factice de « néolibéralisme ». En réalité, le néolibéralisme n’existe pas. » M. de Salle devrait pourtant savoir que les politologues distinguent bien le libéralisme politique issu des lumières, considéré comme à gauche jusqu’à la deuxième guerre mondiale, du libéralisme économique qui est devenu le néolibéralisme.

 

 

La réalité du néolibéralisme

 

 

Ensuite, c’est du délire : « Il est vrai qu’au siècle passé, peu avant la 2ème guerre mondiale, plusieurs penseurs libéraux ou socio-démocrates, principalement de gauche (Jacques Rueff, Maurice Allais, John Maynard Keynes, etc.) se sont revendiqués comme étant « néolibéraux ». Mais, pris au sens qu’on lui donne la plupart du temps, le terme « néolibéralisme » est une mystification intellectuelle : c’est une théorie inventée de toutes pièces par des intellectuels antilibéraux et qui est présentée comme un catalogue de dogmes et d’articles de foi de la communauté libérale dans le but de discréditer le libéralisme. »… Jacques Rueff, John Maynard Keynes et Maurice Allais de gauche ! Non, libéraux reconnaissant le rôle régulateur de l’Etat. Mais c’est déjà trop pour le directeur scientifique du Centre Jean Gol !

 

 

Le "néolibéral" John Maynard Keynes, l'inventeur de l'économie redistributive haïe par les néolibéraux actuels.

Le "néolibéral" John Maynard Keynes, l'inventeur de l'économie redistributive haïe par les néolibéraux actuels.

 

 

Alors, rafraichissons la mémoire de ce cher Corentin. Il affirme qu’il n’y a aucun auteur qui se réclame du néolibéralisme. Encore un sophisme. C’est vrai et faux à la fois. L’expression « néolibéralisme » apparaît dans les années 1930. En réalité, il s’agissait d’une mode. Tout était « néo » : il y avait le « néo marxisme », le « néo socialisme », le « néo saintsimonisme », etc. Il s’agissait, à l’époque, on était en pleine crise économico-financière et le fascisme commençait à s’imposer, de refonder les anciennes doctrines du XIXe siècle et de les adapter aux critères de l’époque.

 

Contrairement à ce qu’il se passe aujourd’hui, le libéralisme, à l’époque, était remis en question suite à la crise de 1929. Il fallait dépasser les vieux modèles de l’individualisme économique et opter pour une économie plus collective. Keynes n’était pas loin ! Il se développe également un « planisme néolibéral » en réponse au planisme socialiste du Belge Henri de Man. Aussi, on peut dire que Corentin de Salle avait raison en écrivant que John Maynard Keynes était néolibéral (mais ne s’en revendiquait pas). Oui, mais dans le sens du « néolibéralisme » de l’époque qui tentait de répondre à la critique radicale faite au libéralisme suite à la crise.

 

Aussi, le cher Corentin trompe son monde. Le néolibéralisme des années 1930 n’a rien à voir avec le néolibéralisme contemporain qui comprend la nouvelle économie, ou économie de l’offre qui sévit actuellement comme pensée dominante.

 

Aussi, cette pensée dominante, selon le directeur de l’institut Atlantis, ne peut s’appeler « néolibérale ». Aussi conclut-il, péremptoire : « En réalité, le néolibéralisme n’existe pas. » Il est bien le seul à le dire !

 

 

Les sophismes de Corentin

 

 

Il y a une autre tromperie de notre grand universitaire libéral. Il accuse ! « …les intellectuels antilibéraux en sont venus à considérer de bonne foi que les amalgames, simplismes, mensonges et calomnies de leurs prédécesseurs sur le libéralisme constituaient réellement le corpus du libéralisme. Beaucoup pensent sincèrement que cette idéologie repoussoir a réellement été construite par des penseurs libéraux au cours du dernier siècle. Ces derniers sont qualifiés de « néolibéraux ». Qu’est-ce que cela signifie ? Rien. »

 

 

Nouvelle malhonnêteté intellectuelle : tous les politologues distinguent la pensée libérale politique de la pensée économique qui est celle du néolibéralisme, à savoir cette pensée dont les principaux fondateurs sont Friedrich von Hayek, Ludwig Von Mises et Milton Friedman. Et on a appelé cela « néolibéralisme » pour le distinguer du libéralisme politique. Mais de Salle persiste. Il écrit plus loin : « il [l’ultralibéralisme] véhicule l’idée que, certes, dans le domaine des idées politiques, le libéralisme a apporté une contribution qui n’est pas dénuée de valeur (les libertés fondamentales, la première génération des droits de l’homme, plusieurs principes démocratiques, etc.) mais que, sous peine de se contredire et de s’annihiler, il doit être absolument tempéré, canalisé, contrebalancé, régulé, etc. par des considérations sociales, humanistes, etc. »

 

Un exemple tragique : le néolibéralisme n’a rien à voir avec le libéralisme politique qui est un des piliers de la démocratie. En effet, en 1973 au Chili, les néolibéraux américains de l’école de Chicago dirigée par Milton Friedman ont participé au renversement du président élu Salvador Allende et à l’installation de la sanglante dictature du général Pinochet. Et il existe d’autres exemples aussi tragiques dans différentes parties du monde. Mais, pour de Salle, les adversaires du néolibéralisme confondent libéralisme et néolibéralisme.

 

 

Augusto Pinochet, le général putschiste assassin et voleur, était un parfait libéral démocrate si on suit le raisonnement de Corentin de Salle.

Augusto Pinochet, le général putschiste assassin et voleur, était un parfait libéral démocrate si on suit le raisonnement de Corentin de Salle.

 

 

En réalité, c’est Corentin de Salle qui considère que libéralisme et néolibéralisme sont une seule et même pensée. Tout cela pour fustiger Madame Cadelli : « Manuela Cadelli s’attaque en réalité, quoi qu’elle en pense, au « libéralisme ». Le libéralisme est-il un fascisme ? Je n’ai guère coutume de citer cet individu de noire mémoire mais je pense que Benito Mussolini, le premier grand théoricien du fascisme, a dit une chose significative : « Le fascisme est absolument opposé aux doctrines du libéralisme, à la fois dans la sphère politique et dans la sphère économique ». » Donc, en considérant que le néolibéralisme est un fascisme, Manuela Cadelli attaque en réalité le libéralisme !

 

 

Alors, si on suit bien le raisonnement du directeur scientifique du Centre Jean Gol, les libéraux sont complices du coup d’Etat de Pinochet. Cela n’a évidemment aucun sens. Le plus inquiétant est que le MR qui se « droitise » de plus en plus, ait confié son « think tank » à ce personnage.

 

 

Et Corentin de Salle insiste et c’est l’aveu : « Une économie est libérale, nous dit Milton Friedman, quand l’Etat prélève environ 30 % des richesses produite. Au-delà, elle devient socio-démocrate. Nous sommes aujourd’hui à 60 % de prélèvements ! Depuis plusieurs années, les divers gouvernements en Belgique votent des budgets en déficit. Les gouvernements s’endettent. En 2014, à l’issue du gouvernement Di Rupo, l’endettement représentait plus de 106 % du PIB. En Allemagne et aux Pays-Bas, ce taux oscille autour de 70 % seulement. Mais le réel n’entame en rien les convictions idéologiques des antilibéraux qui mobilisent constamment toute une rhétorique religieuse (l’« orthodoxie budgétaire », le « respect inconditionnel des sacro saints principes néolibéraux », le « dogmatisme de la rigueur ») visant à ridiculiser ceux qui appellent simplement non pas à diminuer l’endettement, non pas à diminuer l’accroissement de l’endettement mais tout simplement à freiner la vitesse de l’accroissement de l’endettement. Les Français sont généralement les plus imaginatifs pour fustiger ces principes « intangibles » d’équilibre budgétaire. Tellement « intangibles » que la France n’a pas voté un budget en équilibre depuis… 1975. »

 

 

Donc, Friedman est un économiste libéral et l’Etat ne devrait relever que 30 % des richesses produites. Autrement dit, plus de sécurité sociale, plus de services publics ; seules l’armée et la police – et encore – resteront sous le giron de l’Etat. Quant à la démonstration archiconnue sur la dette, on peut opposer le sous-investissement public qui pose le problème de l’avenir d’activités essentielles comme l’enseignement, la culture, la recherche scientifique et surtout la structure de la dette publique qui génère le surendettement public et qui est au seul avantage des banques ! Et le contradicteur de Madame Cadelli termine en démontrant l’efficacité de la politique actuelle du gouvernement belge.

 

 

Notons que, curieusement, il ne parle pas de l’état lamentable dans lequel se trouve la Justice dénoncé par Manuela Cadelli. Enfin ! Cela fait partie de la réduction des dépenses… Pour Corentin de Salle, « Le libéralisme n’est pas un fascisme. Le libéralisme est un humanisme. » Personne ne dit le contraire, mais le néolibéralisme, lui, est un fascisme. Oui, certainement !

 

 

 

Pierre Verhas

Repost 0
Published by pierre verhas
commenter cet article