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  • : Le blog de pierre verhas
  • : Blog consacré à l'actualité dans les domaines de la politique et de l'astronomie, vus au sens large. Ce blog n'est pas neutre : il se positionne à gauche, de philosophie laïque et donnant la primauté à l'expérience sur la spéculation. Ce blog est ouvert au débat, à l'exception des invectives, des attaques personnelles et des insultes qui seront systématiquement rejetées afin de permettre à chacun(e) de débattre en toute liberté et dans la sérénité qui n'exclut en rien la passion.
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21 mars 2016 1 21 /03 /mars /2016 10:22

 

Bernard Gensane

 

 

 

Ce deuxième volet de l’analyse de Bernard Gensane sur Orwell est consacré plus spécifiquement à son dernier et plus célèbre roman, « 1984 ».

 

« 1984 » contrairement à ce qu’il est en général convenu, n’est pas une œuvre de science fiction, mais une dystopie qui décrit une société qui pourrait advenir et dont certains aspects nous sont désormais familiers.

 

Bernard se réfère à Hobbes : gouverner c’est faire croire. Peu importe la réalité de Big Brother, l’essentiel est qu’on y croie. « Big Brother est le principe exclusif et ultime de l’Histoire. » comme le décrit Orwell. Et on en vient à l’aspect contemporain : « Il n’est pas plus visible que les financiers du CAC40 ». Et c’est bien vrai ! Bien malin qui peut dire qui sont les vrais dirigeants des entreprises transnationales (ETN), ces monstres économiques et financiers qui provoquent les guerres, détruisent l’environnement, donc la vie et qui envahissent le marché de leurs produits standardisés, parfois dangereux, voire qui, carrément empoisonnent leurs consommateurs. En plus, ces ETN veulent imposer un unique modèle de société et surtout de pensée. Elles sont donc le Big Brother high tech d’aujourd’hui sans doute bien plus redoutable que celui imaginé par George Orwell.

 

C’est donc un monde stérile qui s’installe. Et on en revient à l’avertissement d’Orwell : « Qui contrôle le présent, contrôle le passé et qui contrôle le passé, contrôle l’avenir. » Ainsi, le temps n’existe plus. Et sans l’aide du temps, l’homme ne maîtrise plus rien. Et il n’est donc plus homme.

 

La seule résistance des héros, Winston avec Julia, celle qui incarne la féminité – et c’est redoutable pour l’Angsoc (le nom du régime « socialisme anglais ») – est d’essayer d’appréhender le sens de tout cela. C’est pourquoi ils seront tous deux broyés par O’Brien, le redoutable tortionnaire du « Parti » pour qu’ils deviennent des zombies non pas au service du pouvoir, mais sans intérêt pour le pouvoir, car le pouvoir est là pour le pouvoir.

 

Alors, ne perdons pas trop de temps pour préserver le monde des humains.

 

Pierre Verhas

 

 

 

Dans 1984, Dieu est mort. Pas de religion révélée. Pas de transcendance. Dans cette dystopie, les valeurs sont inversées. La trinité, le nombre 3 sont utilisés de manière perverse. L’instabilité (2 + 1, 2 contre 1) est la norme. Le monde du livre est divisé en trois continents (l’Océanie, l’Eurasie et l’Estasie). Chaque continent est dirigé par un parti unique. Le parti d’Océanie est l’Angsoc (Ingsoc pour English Socialism). Les trois superpuissances sont en état de guerre permanente, selon des alliances mouvantes – et incompréhensibles. La subdivision d’Océanie où vit Winston Smith est composée de trois classes: les “ Proles ” (les prolos), 85% de la population qui partagent leur temps entre un travail abrutissant et des loisirs superficiels, le Parti Extérieur, auquel appartient Winston, les exécutants (13% de la population), et le Parti Intérieur, l’élite intellectuelle dévoyée (2% de la population). Les classes ne communiquent pas et ne connaissent pas d’ascenseur social.

 

L’idéologie de l’Angsoc est résumée en trois slogans :

 

La Guerre c’est la Paix

 

La Liberté c’est l’Esclavage

 

L’Ignorance c’est la Force

 

 

George Orwell acheva son entreprise d'analyse de l'évolution sociale par une oeuvre magistrale qui est désormais inscrite dans la mémoire des hommes.

George Orwell acheva son entreprise d'analyse de l'évolution sociale par une oeuvre magistrale qui est désormais inscrite dans la mémoire des hommes.

 

 

Des propositions a priori incompréhensibles, sauf pour les initiés. Par ailleurs, l’Angsoc est régenté par trois « principes sacrés » : la double pensée qui permet de croire en même temps une chose et son contraire, la mutabilité du passé qui amène une réécriture perpétuelle de l’Histoire, et la dénégation de la réalité objective par lequel un passé en perpétuelle mutation est imposé à un présent immobile. Le roman comporte trois personnages principaux, deux membres du Parti Extérieur (Winston et Julia) et un membre du Parti Intérieur (O’Brien), alliés de manières changeantes selon les exigences de la diégèse et du point de vue.

 

 

Dans ce monde, le sentiment qui domine est la peur, une peur ancestrale puisque tout vient d’en haut de manière inattendue, et l’absence de règles stables, ce qui fait que rien n’est donné comme illégal ou légal.

 

 

La nourriture est insuffisante et mauvaise, la pensée est contrôlée, tout comme les pratiques sexuelles (un membre du Parti Intérieur qui a recours à une prostitué encourt 25 années de prison). La capitale est régulièrement bombardée, sans qu’on sache réellement par qui ni pourquoi, le rationnement est généralisé et inexplicable. L’amitié n’existe plus. Les enfants sont embrigadés, au besoin contre leurs parents. Il est interdit d’exprimer des émotions personnelles ou des pensées autonomes. On ne peut donc concevoir, rêver un monde autre. Comme l’Histoire est constamment réécrite, l’individu n’a plus de mémoire.

 

 

Ce monde sans Dieu est un monde sans Père : Big Brother, le grand frère est à la fois Jésus et le Père. Dans les familles du Parti Extérieur, les pères n’ont aucune autorité. Par le télécran, les affiches, les films, les timbres, les livres, les drapeaux, les pièces de monnaie, Big Brother est partout à la fois (je reviendrai sur cette omniprésence de l’image plus bas). Le visage de Big Brother est énorme, sa moustache est menaçante et son regard inquisiteur (« Big Brother te (vous) regarde »). Personne ne l’a jamais vu, tout comme personne n’a jamais vu Goldstein, l’ennemi public n° 1, l’ancien compagnon qui a trahi et qui tente de mettre le système en péril (paradoxalement – et à front renversé, si je puis dire – les cheveux de Big Brother sont noirs tandis que ceux de Goldstein, ainsi que les poils de son bouc, sont blancs). Goldstein est un ange déchu qui bêle de manière hystérique alors que la voix de Big Brother est profonde et calme, parfois brutale. Le Parti a toujours raison et il possède le droit de vie et de mort.

 

 

Dans 1984, le profane et le sacré ne font qu’un. Dans ce monde incompréhensible et insupportable, le héros poursuit une quête : il veut comprendre et défier au nom du bon sens (le common sense cher à Orwell). Le monde solide existe, pense-t-il contre un système qui a décrété que 2 et 2 peuvent être égaux à 5 et qu’il est possible d’abolir l’orgasme. Les pierres sont dures, maintient-il, l’eau est liquide, la loi de la gravitation existe. Il n’y a pas de quête sans transgression, sans dépassement des interdits, sans une démarche vers la beauté, la sensualité. Le journal qu’achète Winston pour écrire sa vie est « lisse et crémeux ». Le presse-papier qui, plus tard, volera en éclats, est lui aussi fort beau et lui rappelle les sensations de l’enfance. La nature est clémente parce que le chant d’un oiseau est porteur d’espoir.

 

 

Julia, c’est Eve, la tentatrice. Féminine, quoique de manière ambiguë : elle porte un uniforme qui signifie la chasteté, ce qui excite d’autant plus Winston. C’est elle qui fait le premier pas. Elle désinhibe Winston qui en vient à admettre qu’il « hait la bonté et la pureté » et qui pense que la pourriture pourra saper le système. O’Brien aussi est un tentateur. Winston est fasciné par son intelligence. Il se laisse aller aux aveux : « nous avons commis le crime de la pensée et l’adultère ». Lors d’une messe parodique, Winston se déclare prêt à commettre les pires crimes, à commencer par la lecture du livre “ de ” Goldstein, la Bible des opposants.

 

 

Après cette transgression, Winston devra être purifié, « sauvé ». O’Brien va l’enjôler avant de l’éduquer selon un processus en trois étapes : « apprendre, comprendre et accepter ». Winston est alors torturé physiquement, non pour qu’il avoue des crimes connus depuis longtemps par le pouvoir, mais pour qu’il soit brisé. Il apprend ensuite que la vérité objective n’existe pas. Le Parti produit et contrôle une vérité mutante et fonctionnelle. Enfin, O’Brien va briser l’amour que Winston voue à Julia, pour ne plus aimer que Big Brother. En trahissant celle qu’il a aimé, Winston atteindra la Rédemption.

 

 

Revenons à Big Brother en tant qu’image. Hobbes disait que gouverner c’est faire croire. Par exemple faire croire que Big Brother existe car le pouvoir n’existe que par l’idée que l’on s’en fait et les mots qui le signifient. Dans Le voyage sentimental à travers la France et l’Italie (1768), Sterne avait décrit l’effet que faisait la Bastille sur les Parisiens : la Bastille n’est qu’un mot pour désigner une tour, écrivait-il, mais « la terreur est dans le mot ». En tant qu’imago, en tant qu’idole, en tant qu’abstraction (Hervé Bazin définissait l’image cinématographique comme l’abstraction par l’Incarnation), Big Brother est le principe exclusif et ultime de l’Histoire. Personne ne l’a jamais vu, il ne figure ni dans l’espace ni dans le temps, il est le masque par lequel le Parti se montre aux humains. Il n’est pas plus visible que les financiers du CAC 40. Il EST le parti. Tels les gnostiques qui postulaient que le Verbe se fût fait chair, le totalitarisme océanien impose l’image d’un Big Brother pur esprit. Vouloir comprendre la nature de Big Brother est anxiogène.

 

 

Dans Océanie, les ascenseurs ne fonctionnent pas, les lames de rasoir sont rouillées mais le système dispose des techniques les plus perfectionnées pour asservir, c’est-à-dire surveiller et punir selon le principe freudien que la culpabilité ne suit pas crime mais qu’elle le précède. Dans La violence et le sacré, René Girard a montré comment la violence fondatrice, inhérente à toute société, est canalisée par les dictateurs « résolus à perpétuer leurs conflits afin de mieux perpétuer leur emprise sur les populations mystifiées. » Le monde étant vide de sens, regarder l’image de Big Brother, c’est regarder … rien. Souvenons-nous, dans cette optique, de l’évolution de la médiatisation de la guerre. Celle du Vietnam montra des soldats en pieds, des blessés, des cercueils, des victimes civiles. La guerre du Golfe ne livra que les effigies des leaders et des images de jeux vidéo pour adultes. On en est toujours au même stade à l’occasion de la guerre au Proche-Orient. L’image s’est déplacée de l’agora pour entrer dans les espaces mentaux, ou alors elle a transformé l’agora en un espace qui abolit les distances physiques et mentales, qui préfigure le télévangélisme et le village global, qui prétend unir et ne fait que niveler.

 

 

Le regard de Big Brother est aussi un sexe : « Nous allons vous vider et vous emplir de nous-mêmes », dit O’Brien à Winston. C’est aussi une bouche qui fait des sujets de simples bouches, des caquets se confessant à l’infini. Le monde matériel et immatériel a été atomisé. Les individus ont été fractionnés en mille morceaux. Le sujet est une « cellule » qui n’a d’autonomie que dans la mesure où il « cesse d’être un individu ».

 

 

Big Brother ne ressemble en rien aux bourreaux de l’Inquisition. Il est un dictateur post-moderne (au sens où il efface le temps, l'espace, les hiérarchies culturelles et où le monde réel est squatté par un monde fictionnel) qui agit sans règles préétablies, qui travestit le rapport du passé au présent et qui pose non ce qui est et qui a été, mais ce qui aura été. Big Brother est un deus absconditus, un dieu caché et tapi en chacun des individus. Il ne console pas, il soumet. Il est « terrible et secret », comme disait Le Clézio dans Les géants. Autrefois, le roi avait deux corps, l’un physique, l’autre juridique et symbolique. En coupant la tête du corps physique, on pouvait ne pas fracasser le symbole (« le roi est mort, vive le roi ! »). On ne peut pas couper la tête de Big Brother ; on ne peut ni attenter à son corps ni à sa représentation. Ottokar n’a pas à montrer son sceptre pour justifier son pouvoir. Comme on ne peut pas fermer les écrans dans les appartements, le discours et les images coulent sans interruption en déversant de la stérilité, de la mort et de l’éternité.

 

 

 

 

Bernard Gensane

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Published by pierre verhas
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19 mars 2016 6 19 /03 /mars /2016 10:48

 

 

La honte ! La honte sur ces dirigeants qui allient lâcheté et cynisme et qui se prétendent gardiens de cette belle idée « l’Europe ». L’accord des 28 dirigeants européens du lundi 7 mars 2016 et quasi confirmé au sommet du 18 mars est à marquer d’une pierre noire dans l’histoire de ce qu’il est convenu d’appeler la « construction » européenne. Tous les principes sont bafoués à la fois par lâcheté – la peur de la montée de l’extrême-droite – cynisme – les réfugiés, c’est bien à condition qu’ils nous fournissent de la main d’œuvre à bas prix – par dépendance – les USA exigent de l’Europe un accord avec la Turquie pour contrer la Russie.

 

On se rappelle qu’Angela Merkel a négocié en novembre 2015 un accord bilatéral avec Recep Tayip Erdogan sur la question des réfugiés. Remarquons qu’elle n’était pas mandatée par le Conseil européen pour ce faire. Une fois de plus, c’est l’Allemagne qui, seule, dirige le très cacophonique orchestre européen.

 

 

 

Angela Merkel a tout arrangé avec Recep Tayip Erdogan.

Angela Merkel a tout arrangé avec Recep Tayip Erdogan.

 

Que s’est-il passé en réalité ? Au début de la crise des réfugiés, la chancelière allemande a poussé à l’accueil en masse des migrants fuyant les théâtres de guerre syrien, irakien et afghan. C’était a priori tout avantage pour l’Allemagne qui voit sa population vieillir et qui manque de main d’œuvre. Cette « générosité » se doublait de cynisme : ce réservoir de main d’œuvre aurait permis de pratiquer en toute « légalité » le dumping social.

 

Très vite, on s’aperçut que tout cela n’était pas aussi aisé. On ne transforme pas une masse de réfugiés provenant du Proche Orient en travailleurs prêts à intégrer l’industrie allemande du jour au lendemain.

 

S’est ajouté à cela les actes de viols commis à Cologne dans la nuit de la Saint Sylvestre. On a accusé les réfugiés d’être coupables de ces crimes. Des intellectuels se sont mobilisés, les uns pour défendre les réfugiés, d’autres comme l’Algérien Kamel Daoud pour voir dans l’islamisme la cause des violences de Cologne. Il a écrit une chronique sur la question dans « Le Monde » du 31 janvier dernier : « Le sexe est la plus grande misère dans le « monde d’Allah ». A tel point qu’il a donné naissance à ce porno-islamisme dont font discours les prêcheurs islamistes pour recruter leurs « fidèles » : descriptions d’un paradis plus proche du bordel que de la récompense pour gens pieux, fantasme des vierges pour les kamikazes, chasse aux corps dans les espaces publics, puritanisme des dictatures, voile et burka. L’islamisme est un attentat contre le désir. Et ce désir ira, parfois, exploser en terre d’Occident, là où la liberté est si insolente. Car « chez nous », il n’a d’issue qu’après la mort et le jugement dernier. Un sursis qui fabrique du vivant un zombie, ou un kamikaze qui rêve de confondre la mort et l’orgasme, ou un frustré qui rêve d’aller en Europe pour échapper, dans l’errance, au piège social de sa lâcheté : je veux connaître une femme mais je refuse que ma sœur connaisse l’amour avec un homme.

 

Retour à la question de fond : Cologne est-il le signe qu’il faut fermer les portes ou fermer les yeux ? Ni l’une ni l’autre solution. Fermer les portes conduira, un jour ou l’autre, à tirer par les fenêtres, et cela est un crime contre l’humanité. Mais fermer les yeux sur le long travail d’accueil et d’aide, et ce que cela signifie comme travail sur soi et sur les autres, est aussi un angélisme qui va tuer. Les réfugiés et les immigrés ne sont pas réductibles à la minorité d’une délinquance, mais cela pose le problème des « valeurs » à partager, à imposer, à défendre et à faire comprendre. Cela pose le problème de la responsabilité après l’accueil et qu’il faut assumer. »

 

Le journaliste et écrivain algérien Kamel Daoud, victime du politiquement correct

Le journaliste et écrivain algérien Kamel Daoud, victime du politiquement correct

 

Ces propos ont déclenché un tollé dans le microcosme intellectuel. Daoud s’est fait accuser d’islamophobie et une pétition contre lui a été lancée par des universitaires français. Que lui reproche-t-on ? D’avoir une approche culturaliste des événements et ainsi de fustiger les musulmans réfugiés…

 

Il faut bien reconnaître que si l’analyse de Kamel Daoud ne manque pas de pertinence sur le rapport de l’Islam à la femme, elle pèche par sa généralisation abusive dans le cas de Cologne, car on ignore ce qu’il s’est réellement passé et qui sont les coupables. Mais peut-on admettre cette « fatwa » d’un collectif d’intellectuels à l’égard de Kamel Daoud ? Une fois de plus, une frange intello parisienne se pose en « gardienne » de l’orthodoxie. Et pour tout arranger, Manuel Valls s’est lancé à l’Assemblée nationale dans un éloge dithyrambique de Kamel Daoud.

 

Et il n’y a pas qu’en Europe que cette pétition est fustigée. Ainsi, la journaliste Fawza Zouari dans « Jeune Afrique » défend avec vigueur l’écrivain algérien : « Hier porté au pinacle, l'écrivain et chroniqueur algérien Kamel Daoud est désormais cloué au pilori.

 

Pourquoi ? Parce qu’il a osé affirmer que les viols perpétrés à Cologne par des immigrés issus du monde arabo-musulman sont la conséquence logique d’une tradition portée sur la répression sexuelle et génératrice de frustration chez les jeunes. Que n’a-t-il dit ! Culturalisme radical, clichés orientalistes, islamophobie, en a conclu un collectif d’intellectuels dans les colonnes du quotidien français Le Monde. Une fatwa de plus contre l’Algérien, qui, déjà visé par les barbus, a décidé de jeter l’éponge et d’abandonner le journalisme. »

 

Cependant, il y a pire que les joutes d’intellectuels en mal d’indignations. Les incidents de Cologne ont sonné le glas du consensus sur l’accueil des réfugiés obtenu par Angela Merkel en Allemagne au point que l’extrême-droite a progressé de façon inquiétante dans les élections régionales de dimanche 13 mars.

 

En réalité, Daoud a mis les choses au point : Cologne ne doit pas servir de prétexte à fermer les portes. Et il est indispensable de faire un travail d’intégration.

 

Eh bien ! C’est finalement ce qu’on fait : on ferme les portes et on laisse les réfugiés à leur sort, comme dans la « jungle » de Calais, par exemple.

 

Une forteresse en carton pâte

 

De plus, les choses ne s’arrangent guère sur le terrain. La Grèce isolée est débordée par l’afflux de réfugiés à l’île de Lesbos. La Macédoine dresse des barrages et ferme sa frontière avec la Grèce afin d’empêcher les réfugiés de prendre la fameuse route des Balkans. La Serbie, la Slovénie, la Croatie, la Hongrie, la Pologne, l’Autriche ferment aussi leurs frontières violant ainsi les accords de Schengen et mettant par conséquent l’Union européenne en danger. Et, surtout, cela ne fait qu’accroître la crise des réfugiés.

 

 

Un "Zodiac" de réfugiés arrivant à l'île de Lesbos accueilli par des volontaires locaux. La population de cette île grecque est admirable !

Un "Zodiac" de réfugiés arrivant à l'île de Lesbos accueilli par des volontaires locaux. La population de cette île grecque est admirable !

 

Nous sommes encore en hiver. Qu’en sera-t-il au printemps ? Des observateurs estiment que 4 millions de réfugiés frapperont aux portes de l’Europe cette année contre 1 million en 2015.

 

Le temps de la générosité est terminé. Il n’a duré que l’espace d’un discours d’Angela Merkel. À l’Ouest, les pays se ferment les uns après les autres. La France démantèle la « jungle » de Calais, la Belgique rétablit les contrôles frontaliers pour empêcher que ladite « jungle » ne se déplace à Zeebrugge. Le Danemark, comme il l’avait menacé, confisque les biens des réfugiés, la Suède ferme sa frontière. Et il ne faut pas oublier la Grande Bretagne qui est très heureuse que la France et la Belgique jouent les gardes-côtes à sa place !

 

Bref, l’Europe s’est à nouveau transformée en forteresse, mais une forteresse en carton pâte !

 

La situation ne peut perdurer. Pour les dirigeants européens, il faut à tout prix freiner cet afflux de réfugiés. Mais, comme un accord à 28 est impossible, il faut trouver un allié extérieur. Et celui-ci ne peut être que la Turquie. Quel bonheur si la Sublime Porte se referme sur les migrants ! Et puis, on fermera les yeux sur quelques petites dérogations aux droits fondamentaux. La tranquillité de nos « dirigeants » est à ce prix !

 

La Sublime Porte va-t-elle se fermer ?

 

Cela a été l’enjeu des calamiteux « Sommets » européens de Bruxelles des 7 et 18 mars. Le Premier ministre turc, Ahmet Davutoglu y fut invité. Ces deux réunions comptent sans doute parmi les plus désastreuses de l’histoire de l’Union européenne.

 

Comme l’écrit le « Monde » dans son édition du 9 mars : « L’Union européenne va-t-elle renoncer à ses valeurs pour en finir avec une crise des migrants qu’elle n’a jusqu’à présent pas su surmonter ? »

 

La réponse est incontestablement affirmative. Le résultat de cette rencontre est catastrophique. La veille du Sommet, le 6 mars, dans un hôtel de Bruxelles, Angela Merkel et Ahmet Davutoglu ont mis au point un accord qui a été approuvé par la Commission. Le lendemain, cet accord est finalement adopté après de nombreuses heures de palabres.

 

 

Ahmet Davutoglu, le Grand Vizir du Sultan Erdogan avec François Hollande au sommet de Bruxelles des 17 et 18 mars. Qui manipule l'autre ?

Ahmet Davutoglu, le Grand Vizir du Sultan Erdogan avec François Hollande au sommet de Bruxelles des 17 et 18 mars. Qui manipule l'autre ?

 

 

L’accord consiste à renvoyer massivement les Syriens déjà présents dans les îles grecques de la mer Egée, même demandeurs d’asile, vers la Turquie. Puis, sur la base « d’un Syrien admis, un Syrien expulsé » d’acheminer ceux qui sont dans des camps en Turquie directement vers l’Union européenne, selon une procédure de contrôle effectuée en commun avec l’ONU.

 

Les « retours » se feraient sur une base non volontaire et en partie opérée par Frontex, l’organisme chargé de la garde des frontières extérieures de l’espace Schengen.

 

En outre, les Turcs ont obtenu en échange une aide supplémentaire de 3 milliards d’Euros jusqu’en 2018 en plus des 3 milliards déjà accordés il y a quelques semaines. En outre, le Premier ministre turc a demandé une libéralisation des visas aux ressortissants turcs dans l’espace Schengen.

 

Le sommet des 17 et 18 mars ne fit que confirmer à deux ou trois détails près le préaccord du 7.

 

Jamais, on n’a vu pareil accord ! Un compromis boiteux basé sur le cynisme et la peur. Fini les beaux et généreux discours. Place au rejet et à la répression.

 

Tout d’abord sur le plan des principes

 

« L'ébauche d'accord entre l'Union européenne et la Turquie soulève un certain nombre de graves inquiétudes (...) Je suis notamment préoccupé par les possibles expulsions collectives et arbitraires, qui sont illégales », a déclaré le Haut Commissaire aux Droits de l’Homme des Nations Unies, le Jordanien Zeid Ra'ad Al Hussein. En effet, la Convention de Genève sur les réfugiés dispose que chaque demande d’asile soit examinée individuellement. Ici, il s’agit d’une mesure collective.

 

 

Zeid Ra'ad Al Hussein, le Haut Ciommissaire aux Droits de l'Homme des Nations Unies rappelle l'Union européenne à l'ordre et fait part de son indignation après avoir pris connaissance de l'accord sur les réfugiés.

Zeid Ra'ad Al Hussein, le Haut Ciommissaire aux Droits de l'Homme des Nations Unies rappelle l'Union européenne à l'ordre et fait part de son indignation après avoir pris connaissance de l'accord sur les réfugiés.

 

 

D’autre part, les pays membres de l’Union européenne, même la Grèce, ont reconnu la Turquie comme pays tiers sûr. Le président de la Commission européenne, Jean-Claude Juncker, a rappelé que les articles 33 et 38 de la directive européenne sur l’asile rendent possibles les renvois dès lors que le pays qui accueille les réfugiés soit un pays tiers « sûr »… La Turquie qui est manifestement en cheville avec Daesh et qui pilonne les Kurdes de Syrie et d’Irak serait donc un pays tiers « sûr »…

Ahmet Davutoglu et Jean-Claude Juncker (ici le 29 novembre 2015) ont trouvé un terrain d'entente au détriment de milliers de migrants.

Ahmet Davutoglu et Jean-Claude Juncker (ici le 29 novembre 2015) ont trouvé un terrain d'entente au détriment de milliers de migrants.

 

 

Et c’est le volet le plus inquiétant de ce préaccord : il verrait Ankara accepter la réadmission sur son territoire de tous les migrants arrivés clandestinement en Grèce, y compris les Syriens qui fuient la guerre dans leur pays. Si, parmi eux, il y a des Kurdes syriens, des partisans d’Assad, des opposants à Daesh, où sont les garanties de leur sécurité en Turquie ?

 

D’ailleurs, pour M. Zeid Ra’ad Al Hussein, il n’y a pas à discuter : « Les restrictions aux frontières » qui ne prennent pas en considération le parcours de chaque individu « violent le droit international et européen ».

 

Ajoutons qu’un examen individuel en Europe garantirait une réelle sécurité aux réfugiés qui pourraient être considérés comme indésirables par les Turcs, comme des Kurdes ou des Alaouites.

 

Et il ajoute : « Aujourd'hui, en violation des principes fondamentaux de la solidarité, de la dignité humaine et des droits de l'Homme, la course visant à repousser ces personnes s'accélère », a-t-il déploré, tout en soulignant « la générosité » avec laquelle l'Allemagne a accueilli environ un million de migrants l'an passé, et les « efforts » de la Grèce, en 2015, pour éviter qu'ils soient détenus ou refoulés. En termes diplomatiques, cela signifie que les autres pays se sont purement et simplement débinés !

 

Depuis janvier 2016, près de 142.000 migrants sont arrivés en Europe en passant par la Méditerranée et 440 sont morts ou portés disparus, selon les derniers chiffres du Haut-commissariat de l'ONU pour les réfugiés (HCR). Un peu plus de 132.000 (dont 48% sont des Syriens) sont passés par la Grèce et plus de 9.200 par l'Italie.

 

« La situation en Grèce est dramatique. Les migrants ne peuvent maintenant plus quitter le pays en raison des restrictions aux frontières imposées par l'Autriche, la Slovénie, la Croatie, la Serbie et l'ancienne république yougoslave de Macédoine », a soutenu M. Zeid, jugeant « cette approche lamentable ». Ajoutons que c’est une fois de plus la Grèce qui est isolée par l’Union européenne !

 

 

Les réfugiés protestent de l'attitude de l'Union européenne à la frontière de la Macédoine.

Les réfugiés protestent de l'attitude de l'Union européenne à la frontière de la Macédoine.

 

Il a également critiqué les différentes mesures prises à l'encontre des migrants en République tchèque, en Hongrie, en Slovaquie et en Pologne, et a dénoncé, une fois de plus, la montée « du racisme, de l'intolérance et de la xénophobie en Europe ».

 

Les déclarations se multiplient. Toutes vont dans le sens de l’alarmisme. Toutes disent : « Casse-cou ! Vous faites fausse route ». Quelques exemples.

 

Un haut diplomate européen pose dans Le Monde du 9 mars cette question logique mais néanmoins monstrueuse : « Peut-on sérieusement déplacer massivement des réfugiés (depuis la Grèce) jusqu’en Turquie ? Une telle chose serait équivalente à une expulsion ». Certains éditorialistes du journal ont exprimé leur préoccupation quant à ces réactions inévitables de réfugiés désespérés face à leur expulsion violente par les autorités grecques et par Frontex.

 

Dans un article du Guardian du 8 mars, l’éditeur-rédacteur en chef du Zeit, Joseph Joffe, souligne que « le plan Merkel concernant la question migratoire transforme la Grèce, un Etat au bord de la faillite, en immense camp de concentration de réfugiés ». L’analyste allemand ajoute que la Grèce de facto se trouve déjà en dehors de l’espace Schengen, lequel fonctionne désormais comme un « Schengen sans la Grèce ».

 

L’hebdomadaire allemand Der Spiegel, dans une analyse globale (édition électronique du 4 mars) note que l’UE bâtit une « Europe-forteresse », dont les frontières se déplacent vers la République yougoslave de Macédoine (ARYM) et les autres pays du corridor des Balkans, « avec la Grèce comme hall d’accueil de l’Europe ». La Turquie devient la « sublime porte » de l’Europe, Erdogan en détient les clés et la Grèce en est désormais la modeste…antichambre !

 

Ensuite, sur le plan géopolitique

 

Il y a deux semaines, le président US Obama a insisté à nouveau auprès des dirigeants européens pour qu’ils reprennent et accélèrent le processus d’adhésion de la Turquie à l’Union européenne. Ce n’est pas un hasard ! Il faut confirmer l’ancrage de l’OTAN autour de la Russie. Tout le reste n’est que littérature.

 

La tragédie des réfugiés n’est qu’un pion dans l’échiquier géopolitique du Moyen Orient dont la Turquie est une pièce maîtresse. C’est de cela que les dirigeants européens ont tenu compte, en plus de leur peur d’une opinion manipulée et désormais hostile aux réfugiés, surtout dans l’Est de l’Union européenne.

 

Il n’y a pas que la Turquie.

 

Un autre aspect de ce préaccord doit être dénoncé. Le député européen belge écologiste, Philippe Lamberts n’a pas été par quatre chemins. Dans une interview, il déclare : « On ne peut pas limiter nos discussions avec les pays tiers à La Turquie. Proportionnellement, le Liban et la Jordanie accueillent beaucoup plus de réfugiés ! Je me fais énormément de souci sur la stabilité politique de ces deux pays, en particulier du Liban, qui accueille l'équivalent de 25 % de sa population en réfugiés. C'est un pays qui a besoin d'aide si l'on ne veut pas qu'il bascule dans le conflit syrien, et l'Europe a une responsabilité énorme.

 

 

Philippe Lamberts, le député européen belge Ecolo, met les points sur les "i" ! Puisse-t-il être entendu...

Philippe Lamberts, le député européen belge Ecolo, met les points sur les "i" ! Puisse-t-il être entendu...

 

 

Ce qui est évidemment choquant c'est que ces négociations se sont déroulées au moment où les derniers vestiges de presse libre et indépendante en Turquie se sont faits brutalement mettre sous contrôle par le pouvoir de Recep Tayyip Erdogan.

 

On ne peut quand même pas fermer les yeux sur ce pays qui est candidat à l'UE et qui met au pas la justice, la police, asservies au bon vouloir d'un seul homme qui ressemble de plus en plus à Vladimir Poutine.

 

On a affaire à un régime autoritaire qui n'hésite pas à lancer une guerre civile pour gagner une élection. Car la relance de la guerre civile contre le PKK a été décidée par Erdogan pour favoriser ses chances d'une union sacrée et obtenir une majorité absolue à la chambre des députés. »

 

Toute honte bue

 

Philippe Lamberts – toujours lui – dans son intervention au Parlement européen, n’a pas été par quatre chemins et il cerne admirablement la question qui va bien au-delà de l’accueil des réfugiés :

 

« Lorsque la Commission européenne a proposé un premier plan de répartition de 160.000 réfugiés, la réaction du Premier ministre Manuel Valls a été de dire 'pas question', avant d’être rappelé à l’ordre par le président Hollande. La France a accepté d’accueillir 30.000 réfugiés sur deux ans, ce qui équivaut au nombre de réfugiés qui arrivait en deux jours et demi en Allemagne au plus fort de la crise. Cette pseudo unanimité de façade entre François Hollande et Angela Merkel est scandaleuse tant la France ne lève pas le petit doigt (...). Cette faillite morale de l’UE, si elle atteinte tous les pays, touche la France de plein fouet. J’ai déjà espéré un sursaut du parti socialiste français depuis longtemps et sur des nombreux sujets. J’ai été systématiquement déçu. Je ne vois pas François Hollande, qui adopte non pas des positions sociales-libérales, mais de droite – voire d’extrême droite sur la déchéance de nationalité – faire marche arrière.

 

Dans la crise de l'accueil des réfugiés, les Conseils européens se suivent et se ressemblent: réunion après réunion, les chefs d'État ou de Gouvernement s'enfoncent dans l'indifférence et l'égoïsme, allant de décisions de relocalisation non concrétisées en engagements de financement non tenus.

 

Le sommet de ce début de semaine (des 7 et 8 mars) a pourtant atteint de nouvelles profondeurs: les dirigeants européens ont démontré, toute honte bue, qu'ils étaient prêts à manger dans la main d'un quasi-dictateur si celui-ci les déchargeait de leurs obligations internationales. Plutôt que d'investir collectivement et massivement en Europe pour un accueil digne, ils préfèrent marchander avec la Turquie, un pays totalitaire qui bombarde sa propre population, emprisonne ses journalistes et maltraite les réfugiés sur son sol.

 

Le projet d'accord méprise le principe de non-refoulement et le droit à l'examen individuel de chaque demande d'asile. Il brade l'accession à l'Union européenne en utilisant les réfugiés comme monnaie d'échange. Tout cela pour éviter d'accueillir des réfugiés représentant environ 0,25% de notre population, alors qu'un pays fragile comme le Liban en accueille proportionnellement 100 fois plus ! »

 

On connaît la célèbre réplique de Winston Churchill après les accords de Munich en 1938 :

 

« Vous avez voulu éviter la guerre au prix du déshonneur. Vous avez le déshonneur et vous aurez la guerre. »

 

Les dirigeants européens ont voulu sauver leur médiocre pouvoir en cédant aux pressions d’une opinion manipulée qui rejette les migrants, cela en bafouant les principes de base de notre société libre. Ils ont rejeté des milliers de femmes, d’enfants et d’hommes qui leur demandent simplement de pouvoir vivre dignement. Ils poursuivent une guerre absurde, sanglante, destructrice pour sauvegarder les sordides intérêts de transnationales pétrolières.

 

Par leur lâcheté, ils ont flétri la grande idée européenne.

 

Qu’ils prennent garde. L’histoire a montré que l’humanité finit toujours par vaincre.

 

 

 

Pierre Verhas

 

 

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16 mars 2016 3 16 /03 /mars /2016 14:41

 

Bernard Gensane

 

Mon ami Bernard Gensane, un chti originaire de la ville sinistrée socialement et politiquement de Hénin Beaumont vit pour le moment à Lyon. Je l’ai connu via la « blogosphère » et je l’apprécie comme un intellectuel engagé et fidèle à ses engagements fondamentaux comme homme de gauche pour qui solidarité et liberté ne sont pas de vains mots mis en exergue de discours creux d’hommes dévorés par l’ambition et l’égoïsme et comme homme tout simplement, car respire en lui la générosité et le bon sens.

 

Bernard est un « Orwellien » dans le beau sens du terme. Brillant universitaire, il a analysé avec une finesse sans égal l’œuvre de celui que je considère avec lui comme le plus grand écrivain politique du XXe siècle, Eric Blair, dit George Orwell. Œuvre qui nous interpelle aujourd’hui, plus que jamais, où un projet totalitaire à l’échelle mondiale est en train de se concrétiser. Il fut avant Hannah Arendt celui qui par la littérature romanesque a démonté le système totalitaire. Pourquoi « le » et non son pluriel ? Parce que, comme le démontre Orwell, il n’y a qu’un processus totalitaire, qu’il s’appelle stalinisme, fascisme, nazisme, ou encore néolibéral.

 

Je reproduis ici l’intégralité d’une analyse qu’il a faite en trois volets « Bref retour sur Orwell » et publiée sur son blog, où Bernard analyse le dernier et plus célèbre roman « 1984 ». Un roman qui n’est pas du tout d’anticipation, comme il l’écrit. Un roman qui au fond décrit la société que nous sommes condamnés à vivre si nous restons bêtement passifs ou tout aussi bêtement activiste sans vision d’avenir.

 

Orwell nous avertit : « Qui contrôle le passé, contrôle le présent et qui contrôle le présent, contrôle l’avenir. »

 

Le premier volet de cette brève étude de Bernard est consacré à la langue qui, manipulée, devient l’instrument du pouvoir totalitaire. Nous aurons l’occasion d’en parler.

 

Pierre Verhas

 

 

 

 

L’immense réforme de l’orthographe, concernant en particulier le terrassant problème de la suppression de l’accent circonflexe, m’a remémoré ce passage de 1984 où le héros est décrit comme travaillant pour la sous-commission d’un sous-comité devant déterminer s’il faut placer les guillemets en-deçà ou au-delà des parenthèses. Comme j’ai par ailleurs été récemment invité par France Inter à m’exprimer sur Orwell pour l’émission Affaires sensibles ”, je me suis replongé – ce que je n'avais pas fait depuis une bonne vingtaine d'années – dans cette œuvre clé (malgré quelques imperfections dont Orwell était pleinement conscient). Le verdict est sans appel : c’est vraiment un livre hors du commun.

 

 

George Orwell en janvier 1937 au moment où il partit à Barcelone lutter contre le fascisme comme lieutenant au bataillon "Lénine" du POUM.

George Orwell en janvier 1937 au moment où il partit à Barcelone lutter contre le fascisme comme lieutenant au bataillon "Lénine" du POUM.

 

 

Pourquoi ce livre a-t-il résonné aussi fort à l’époque de sa parution et pourquoi est-il toujours aussi topique près de sept décennies plus tard, en un mot pourquoi n’a-t-il pas vieilli ? Voilà la question à laquelle je vais tenter d'apporter quelques éléments de réponses ici.

 

 

Lorsqu’il publie ce livre, Orwell est partagé quant à sa portée politique, à ce qu’on appellerait pour simplifier son message. Pour lui, 1984, c’est ce qui pourrait arriver si… Assurément, il cible les régimes totalitaires, mais il n’éprouve aucune sympathie pour le capitalisme – beaucoup moins débridé à son époque qu’aujourd’hui – et son corollaire, la démocratie parlementaire car elle a produit l’impérialisme à l’extérieur et des sociétés terriblement inégalitaires à l’intérieur. Il est partagé car il envisage la possibilité de l’installation d’un régime totalitaire dans son pays mais, dans le même temps, il n’y croit guère car il a foi dans l’honnêteté profonde (la common decency – Orwell est plus un moraliste qu'un politique) de ce qui constitue pour lui le peuple anglais : la classe ouvrière et la petite bourgeoisie. Il pense que si les Anglais comprennent le comment, mais surtout le pourquoi du système totalitaire, ils seront vaccinés.

 

 

Alors, pourquoi cette œuvre, qui n’est pas du tout d’anticipation, mais qui est une dystopie plutôt réaliste ? Parce qu’Orwell avait prévu le retour du référent. Parce qu’il postulait que les réalités dont parle la fiction ont un analogon dans la réalité extra-linguistique, donc qu’une horloge qui sonne 13 heures, comme celle que l’on entend dans la première page du livre, renvoie à toutes les horloges, malgré le décalage glaçant. Orwell va donc installer un espace-temps à la fois familier et source d’ostranenie, de réel fantastique mystérieux et inquiétant. Les lieux de son texte, pour étranges qu’ils soient, proclament la véridicité de l’histoire par un reflet métonymique qui court-circuite le suspens d’incrédulité. Sans trop se fatiguer les méninges, le lecteur est dans le Battersea des années trente. Donc tout est vrai. Si les lieux sont véridiques, les personnages, en tant que parcelles de ces lieux, sont eux aussi véridiques. Orwell nous parle de ses contemporains.

 

 

Le fameux tryptique de "1984"

Le fameux tryptique de "1984"

 

 

Dans le monde de 1984, la solitude est impossible mais les personnages sont seuls et, à l’exception de paroles marginalisées, les catégories ne communiquent jamais. Océanie est le contraire d’un lieu de mémoire, individuelle ou collective. Le totalitarisme déchire inlassablement tout discours autonome et coupe l’individu de ses repères spatio-temporels.

 

 

Le discours officiel de et sur la communauté se métamorphose sans arrêt. Sa justification est comprise dans cette mutation qui, elle même, n’a d’autre apologétique que le cercle fermé de sa propre prédication. Se révolter c’est être immédiatement aspiré par le regard de Big Brother, cet image à l’état pur (une imago, le masque de cire que portait les morts), cet omniprésent qu’on ne voit jamais pour de vrai, cet ordonnateur d’un monde parfait mais en perpétuel devenir.

 

 

Pour les membres de la base de l’appareil, comme Winston, un temps sans jalon a remplacé un temps structuré (« Winston n’arrivait pas à se souvenir. Rien ne lui restait de son enfance. »), l’austérité a suppléé le désir d’avoir (« Depuis des mois, une disette de lames de rasoir sévissait. Il y avait toujours quelque article de première nécessité que les magasins du Parti étaient incapables de fournir »), un puritanisme officiel s’est substitué à la satisfaction des pulsions (« Winston l’avait détestée dès le premier coup d’œil. C’était à cause de l’atmosphère de terrain de hockey, de bains froids, de randonnées en commun, de rigoureuse propreté morale qu’elle s’arrangeait pour transporter avec elle. »).

 

 

La Novlangue n’est pas une démence verbale. Nous sommes dans un lieu où les signifiants peuvent se passer de signifiés parce que les signes n’obéissent plus à aucun code. Le nouveau langage sert à détruire l’ancien, avant de se détruire lui-même. Le télécran est le point focal de la vie communautaire. Il a été inspiré à Orwell par les affiches publicitaires des années trente (celle, au premier chef, d’un cours par correspondance suggérant « Let Me Be Your Big Brother »), et avant cela par la célèbre affiche de 1914 où le Secrétaire d’Etat à la Guerre Lord Kitchener incitait au recrutement dans l’armée : « Your Country Needs You ».

 

Le télécran rappelle le panopticon de l’utilitariste Jeremy Bentham. Pour Bentham, il importait qu’un surveillant placé au centre d’un bâtiment circulaire puisse tout voir et que l’œil de la raison pénétrât dans les coins et recoins des consciences. Un peu comme Coco Chanel qui, du haut de son escalier pouvait, par un jeu subtil de miroir, voir tous ses ateliers.

 

 

Dans 1984, l’espace n’est pas euclidien. L’individu est privé de tout repère. La perfection est atteinte dans la Pièce 101, cette salle de torture éclairée en permanence où l’individu est nié (0), coincé entre les deux répliques d’une même réalité, les deux 1 de 101 symbolisant le couple prétendument antithétique Big Brother-Goldstein (Goldstein, l'ennemi « historique » n'ayant pas plus d'existence que Big Brother). Winston est incapable de calculer la surface de la cellule où il est prisonnier. Mais – car il faut toujours des soupapes – le système totalitaire a permis la perpétuation d’espaces communautaires où l’imaginaire et les pulsions peuvent se cramponner. Dans certains pubs, on chante les refrains d’avant.

 

 

Winston veut résister par l’écriture. Il entame la rédaction d’un journal intime, qu’il commence le 4 avril 1984, sans d’ailleurs être sûr de cette date « à un ou deux ans près ». Il écrit pour des gens à naître, pour communiquer avec l’avenir, pour « transcrire l’interminable monologue ininterrompu » se poursuivant depuis des années dans son esprit. Mais il n’y a rien à comprendre dans un système où « celui qui contrôle le passé contrôle le présent », dans un discours qui ne renvoie à rien d’objectif. Il n’y a pas de société à décrire, seule compte la métaphore du pouvoir par l’image de Big Brother multipliée à l’infini. L’observé n’a rien à répondre, à opposer à l’observateur. Aucune rétroaction ne perturbe le système.

 

 

Au tout début des années quarante, en fait dès son retour des tranchées catalanes, Orwell a estimé que socialisme et utopie étaient désormais dissociés. D’où l’écriture de cette dystopie, avec un personnage qui prend conscience que son sort est insupportable mais qui échoue dans sa révolte. Cette dystopie ordonne le monde car le verbe devient la réalité évoquée : passer de 25 grammes de chocolat par jour à 20 grammes est un « progrès » (pour Myriam El Khomry, donner 40 milliards aux entreprises n’est pas un « cadeau »). Le solipsisme de la parole officielle s’impose (Walter Cronkite, l’ancien présentateur de CBS, terminait son journal par « That’s the way it is »). Le réel a tué l’imaginaire. Comme le discours est la représentation dans sa totalité, 2 et 2 peuvent faire 5. La possibilité de l’écart et de la symbolisation n’est plus permise.

 

 

Avant 1984, dans de nombreux articles consacrés au rapport entre la politique et la langue, Orwell dénonçait l’abstraction dans les régimes totalitaires, ainsi que dans les pays capitalistes. La vérité échappe à l’individu lorsqu’il cesse d’avoir accès à de vraies images mentales. On évoquera « l’élimination d’éléments douteux » pour ne pas dire qu’on a laissé mourir de scorbut des centaines de milliers d’innocents dans des camps de travail forcé en Sibérie. La Novlangue étant destinée à réduire la pensée (le mot libre n’existe que dans une expression comme « le chemin est libre », on ne peut avoir de conversation intéressantes que si l’on parle technique. La Novlangue est la matérialisation de la vérité officielle. Le visible et le nommable ne font qu’un : si un individu a été gazéifié dans un « trou de mémoire », il ne peut plus être désigné, rappelé par la mémoire individuelle ou collective. La langue officielle aveugle la pensée (elle désémantise des mots comme « liberté » ou « justice »), tout comme l’architecture officielle, avec ses immenses immeubles parallélépipédiques sans fenêtres ne se laissent pas lire (Orwell s’était inspiré de l’immeuble de la BBC et de la tour du conseil d’administration de l’Université de Londres). Les habitants d’Océania parlent une canelangue qu’Orwell avait repéré dans les années trente dans la bouche de ceux qu’il appelait les gramophones, les exécuteurs des basses besognes verbales des organisations totalitaires (ceux qui fournissent les “ éléments de langage ” aujourd’hui). Dire d’un membre du parti qu’il est double plus bon canelangue, empêche toute contradiction dans une société idéologiquement carénée, uniformisée (« Omo lave plus blanc »). L’Histoire est un « palimpseste gratté et réécrit aussi souvent que nécessaire ». Aucune trace du passé ne peut entrer en conflit avec la lecture du présent. A quelques rares exceptions près, les notations de lieux ne fournissent aucun fil d’Ariane pour nous repérer dans les méandres d’Océania. Quant au temps, il explose pour Winston en mille morceaux lorsque les hommes de main du tortionnaire O’Brien fracassent le presse-papier, seul objet inventé, dans tous les sens du terme, par Winston. Dès lors, Winston ne voit plus rien et il ne peut plus calculer le temps ou distinguer le jour de la nuit dans les couloirs du Ministère de l’Amour où, par antiphrase, on torture et brise les opposants.

 

 

Dans une lettre de juin 1949 à un syndicaliste étasunien, Orwell avait explicité l’intention programmatique de son livre : « Je ne pense pas que le genre de société que je décris adviendra nécessairement, mais je crois, compte tenu du fait, naturellement, que le livre est une satire, que quelque chose de ressemblant pourrait advenir. L’action se situe en Grande-Bretagne pour bien marquer que les peuples anglophones ne sont pas par essence meilleurs que les autres, et que le totalitarisme, s’il n’est pas combattu, pourrait triompher n’importe où. » Il ajoutait par ailleurs que les totalitarismes avaient germé dans les esprits d’intellectuels. C’est pourquoi le tortionnaire O’Brien est d’abord un intellectuel (« organique »).

 

 

Tout est volontairement terroriste dans ce livre : le style de l’auteur, la mort annoncée de l’utopie, celle de la communication, la ruine de la représentation romanesque en système totalitaire. Pour aller vers l’autre, il faut une grammaire. Winston tente d’établir une tête de pont avec le passé historique. Il interroge un vieux prole, croyant que tout vieillard est une bibliothèque de souvenirs. Mais ce vieux cockney a désappris la continuité historique qui ne saurait être que collective et vivante, l’apanage de sujets autonomes : « La mémoire du vieil homme n’était qu’un monceau de détails, décombres de sa vie. On pourrait l’interroger tout une journée sans obtenir aucune information réelle. […] La prétention du parti à avoir amélioré les conditions de la vie humaine devaient alors être acceptées, car il n’existait pas et ne pourrait jamais exister de modèle à quoi comparer les conditions actuelles. » Winston découvre donc qu’objectivité et subjectivité peuvent additionner leurs effets pervers. Le passé n’existe qu’à partir du moment où les faits sont incorporés à des ensembles intelligibles par la collectivité. Sinon l’instant est fétichisé, l’Histoire déshistoricisée. D’où sa tentative désespérée « d’extraire de sa mémoire quelques souvenirs d’enfance qui lui indiqueraient si Londres avait toujours été comme il la voyait. » Mais il ne voit rien qu’une « série de tableaux sans arrière-plan et absolument inintelligibles. »

 

 

 

 

Bernard Gensane

 

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7 mars 2016 1 07 /03 /mars /2016 11:05

 

Dans une tribune parue dans le « Soir » du jeudi 3 mars 2016, Madame Manuela Cadelli, présidente de l’Association syndicale des magistrats en Belgique fit paraître une tribune intitulée « le néolibéralisme est un fascisme ! ». Madame Cadelli est en effet connue pour ne pas avoir sa langue dans sa poche. L’année dernière, par exemple, elle a dénoncé avec vigueur la politisation du Conseil supérieur de la Justice, alors qu’il a été créé pour éviter cette fameuse politisation. Aujourd’hui, elle s’attaque au néolibéralisme bien présent dans le gouvernement de Charles Michel.

 

 

Ses propos, on s’y attendait, ont provoqué une levée de boucliers chez les tenants du libéralisme pur et dur en Belgique francophone. Richard Miller, Louis Michel, Corentin de Salle y sont allés de leurs dénonciations indignées ! Oser les traiter de fascistes, eux, les libéraux purs et durs, tenants d’une pensée inaliénable issue des Lumières ! Horresco referens ! Louis Michel est allé jusqu’à dire : « Je ne voudrais pas être jugé par cette magistrate ! » Tiens ! Ce serait instructif de voir cela, s’il échait…

 

 

 

 

 

Outre le titre « provocateur », qu’écrit donc Madame Cadelli ? Elle commence par distinguer clairement libéralisme, doctrine « déduite de la philosophie des Lumières, à la fois politique et économique, qui visait à imposer à l’Etat la distance nécessaire au respect des libertés et à l’avènement des émancipations démocratiques. Il a été le moteur de l’avènement et des progrès des démocraties occidentales. » et le néolibéralisme qui est « cet économisme total qui frappe chaque sphère de nos sociétés et chaque instant de notre époque. C’est un extrémisme. »

 

 

Elle définit ensuite le fascisme comme étant « l’assujettissement de toutes les composantes de l’État à une idéologie totalitaire et nihiliste. » Le néolibéralisme est donc un fascisme « car l’économie a proprement assujetti les gouvernements des pays démocratiques mais aussi chaque parcelle de notre réflexion. L’État est maintenant au service de l’économie et de la finance qui le traitent en subordonné et lui commandent jusqu’à la mise en péril du bien commun. »

 

Manuela Cadelli passe ensuite en revue les différentes mesures néolibérales imposées par la finance.

 

Tout d’abord, l’austérité est désormais « une valeur supérieure qui remplace le politique. » Elle s’inscrit même dans les Constitutions des Etats et « ridiculise » les services publics. L’austérité a des graves conséquences sur la base philosophique de notre vie socialie, car elle génère en outre un « nihilisme » qui « a permis de congédier l’universalisme et les valeurs humanistes les plus évidentes : solidarité, fraternité, intégration et respect de tous et des différences. » Même la pensée économique en est ébranlée. Autrefois, le travail était un élément de la demande, aujourd’hui il n’est plus qu’une « simple variable d’ajustement. »

 

 

La novlangue orwellienne

 

 

La magistrate dénonce ensuite l’évolution orwellienne de notre société. Elle énumère une série de mots dont la définition académique est transformée « … comme dans le roman de George Orwell, le néolibéralisme a sa novlangue et ses éléments de communication qui permettent de déformer le réel. Ainsi, toute coupe budgétaire relève-t-elle actuellement de la modernisation des secteurs touchés. Les plus démunis ne se voient plus rembourser certains soins de santé et renoncent à consulter un dentiste ? C’est que la modernisation de la sécurité sociale est en marche.

 

 

L’abstraction domine dans le discours public pour en évincer les implications sur l’humain. Ainsi, s’agissant des migrants, est-il impérieux que leur accueil ne crée pas un appel d’air que nos finances ne pourraient assumer. De même, certaines personnes sont-elles qualifiées d’assistées parce qu’elles relèvent de la solidarité nationale. »

 

Un autre aspect est le « culte de l’évaluation ». On applique le darwinisme social qui invite à tout le temps faire des performances et estime que « faiblir c’est faillir ». C’est aussi un totalitarisme de la pensée : « tout postulat humaniste est disqualifié ou démonétisé car le néolibéralisme a le monopole de la rationalité et du réalisme. Margaret Thatcher l’a indiqué en 1985 : « There is no alternative » (le fameux TINA). Tout le reste n’est qu’utopie, déraison et régression. Les vertus du débat et de la conflictualité sont discréditées puisque l’histoire est régie par une nécessité. »

 

 

L’efficacité est la maîtresse absolue. L’évaluation permanente détruit la confiance et les relations sociales. « La créativité et l’esprit critique sont étouffés par la gestion. Et chacun de battre sa coulpe sur les gaspillages et les inerties dont il est coupable. »

 

 

Comme magistrate, Madame Cadelli se penche sur la Justice en Belgique qui, d’après elle, est la dernière de tous les Etats de l’Atlantique à l’Oural !

 

 

Le néolibéralisme engendre des normes qui concurrencent les lois votées au Parlement. « La puissance démocratique du droit est donc compromise. Dans la concrétisation qu’ils représentent des libertés et des émancipations, et l’empêchement des abus qu’ils imposent, le droit et la procédure sont désormais des obstacles. »

 

D’autre part, les restrictions budgétaires, la Justice n’est plus ce contre pouvoir prévu par la Constitution. « En deux ans, le gouvernement a réussi à lui ôter l’indépendance que la Constitution lui avait conférée dans l’intérêt du citoyen afin qu’elle joue ce rôle de contre-pouvoir qu’il attend d’elle. Le projet est manifestement celui-là : qu’il n’y ait plus de justice en Belgique. »

 

 

Et elle constate : « Et pendant que l’État belge consentait sur dix ans des cadeaux fiscaux de 7 milliards aux multinationales, le justiciable a vu l’accès à la justice surtaxé (augmentation des droits de greffe, taxation à 21 % des honoraires d’avocat). Désormais pour obtenir réparation, les victimes d’injustice doivent être riches. »

 

 

Ensuite, l’auteure dénonce une classe dominante bien décrite par Thomas Piketty dans son livre « Le capital au XXIe siècle ». Cette classe ne se soucie ni d’éthique, ni de l’intérêt général. Elle s’impose par sa brutalité.

 

 

 

Thomas Piketty sert de plus en plus de référence. Certains souhaitent qu'il pose sa candidature à la Présidence de la République française.

Thomas Piketty sert de plus en plus de référence. Certains souhaitent qu'il pose sa candidature à la Présidence de la République française.

 

 

Enfin, Manuela Cadelli dénonce « l’idéal sécuritaire » issu du terrorisme : « Le terrorisme, cet autre nihilisme qui révèle nos faiblesses et notre couardise dans l’affirmation de nos valeurs, est susceptible d’aggraver le processus en permettant bientôt de justifier toutes les atteintes aux libertés, à la contestation, de se passer des juges qualifiés inefficaces, et de diminuer encore la protection sociale des plus démunis, sacrifiée à cet « idéal » de sécurité. »

 

 

Après ces terribles constats, il reste cependant un espoir comme cela s’est passé à plusieurs reprises tout au long de l’histoire : reprenant Machiavel, la juge écrit « plus la situation est tragique, plus elle commande l’action et le refus de « s’abandonner » (…). Cet enseignement s’impose à l’évidence à notre époque où tout semble compromis. La détermination des citoyens attachés à la radicalité des valeurs démocratiques constitue une ressource inestimable qui n’a pas encore révélé, à tout le moins en Belgique, son potentiel d’entraînement et sa puissance de modifier ce qui est présenté comme inéluctable. Grâce aux réseaux sociaux et à la prise de parole, chacun peut désormais s’engager, particulièrement au sein des services publics, dans les universités, avec le monde étudiant, dans la magistrature et au barreau, pour ramener le bien commun et la justice sociale au cœur du débat public et au sein de l’administration de l’État et des collectivités. »

 

Le salut est donc dans l’engagement. Mais, sans doute est-ce quelque peu optimiste étant donné que l’engagement ne peut se concevoir uniquement de manière individuelle sans qu’il y ait une organisation pour les coordonner.

 

 

La riposte

 

 

Bien entendu, ce langage n’a pas du tout été apprécié par les libéraux au pouvoir en Belgique et même en France. Epinglons la réplique de Corentin de Salle parue dans « Le Soir » du 4 mars. Il est directeur scientifique du Centre Gol, le bureau d’études du MR (Mouvement Réformateur, le parti libéral francophone belge avec à sa tête Charles Michel, l’actuel Premier ministre, allié aux nationalistes flamands de la NV-A). Corentin de Salle, universitaire né en 1972, appuyé à ses débuts par Hervé Hasquin, a fondé l’institut Hayek, il est directeur de l’institut Atlantis qui prône les idées néoconservatrices – tout un programme ! Il est un grand admirateur de Friedrich von Hayek, l’économiste ultralibéral de la période de la guerre auteur de la « Route de la servitude » - en quelque sorte le manifeste de l’ultralibéralisme – où il dénonçait avec force le socialisme et le keynésianisme tout en prônant une société où l’Etat serait réduit à sa plus simple expression au plus grand profit des entreprises privées. De Salle a été chroniqueur au quotidien catholique « La Libre Belgique » qui s’est séparée de lui suite à une tribune aux relents xénophobes.

 

 

 

Corentin de Salle, directeur du Centre Jean Gol, est le prototype de l'intellectuel néolibéral intolérant et dogmatique.

Corentin de Salle, directeur du Centre Jean Gol, est le prototype de l'intellectuel néolibéral intolérant et dogmatique.

 

 

Dans sa réplique à la tribune de Madame Cadelli, de Salle commence par s’indigner de ses propos qu’il considère comme insultants. Pensez : assimiler la pensée dominante au fascisme ! Quel sacrilège !

 

Ensuite, le sophisme : le néolibéralisme n’existe pas. Dès lors, s’il n’existe pas, il ne peut être fasciste. « Certes, Manuela Cadelli prend grand soin de distinguer le « libéralisme » du « néolibéralisme ». C’est là une stratégie oratoire classique. Comme personne ne peut contester l’apport considérable de la tradition libérale à notre société, les détracteurs du libéralisme ont inventé ce concept factice de « néolibéralisme ». En réalité, le néolibéralisme n’existe pas. » M. de Salle devrait pourtant savoir que les politologues distinguent bien le libéralisme politique issu des lumières, considéré comme à gauche jusqu’à la deuxième guerre mondiale, du libéralisme économique qui est devenu le néolibéralisme.

 

 

La réalité du néolibéralisme

 

 

Ensuite, c’est du délire : « Il est vrai qu’au siècle passé, peu avant la 2ème guerre mondiale, plusieurs penseurs libéraux ou socio-démocrates, principalement de gauche (Jacques Rueff, Maurice Allais, John Maynard Keynes, etc.) se sont revendiqués comme étant « néolibéraux ». Mais, pris au sens qu’on lui donne la plupart du temps, le terme « néolibéralisme » est une mystification intellectuelle : c’est une théorie inventée de toutes pièces par des intellectuels antilibéraux et qui est présentée comme un catalogue de dogmes et d’articles de foi de la communauté libérale dans le but de discréditer le libéralisme. »… Jacques Rueff, John Maynard Keynes et Maurice Allais de gauche ! Non, libéraux reconnaissant le rôle régulateur de l’Etat. Mais c’est déjà trop pour le directeur scientifique du Centre Jean Gol !

 

 

Le "néolibéral" John Maynard Keynes, l'inventeur de l'économie redistributive haïe par les néolibéraux actuels.

Le "néolibéral" John Maynard Keynes, l'inventeur de l'économie redistributive haïe par les néolibéraux actuels.

 

 

Alors, rafraichissons la mémoire de ce cher Corentin. Il affirme qu’il n’y a aucun auteur qui se réclame du néolibéralisme. Encore un sophisme. C’est vrai et faux à la fois. L’expression « néolibéralisme » apparaît dans les années 1930. En réalité, il s’agissait d’une mode. Tout était « néo » : il y avait le « néo marxisme », le « néo socialisme », le « néo saintsimonisme », etc. Il s’agissait, à l’époque, on était en pleine crise économico-financière et le fascisme commençait à s’imposer, de refonder les anciennes doctrines du XIXe siècle et de les adapter aux critères de l’époque.

 

Contrairement à ce qu’il se passe aujourd’hui, le libéralisme, à l’époque, était remis en question suite à la crise de 1929. Il fallait dépasser les vieux modèles de l’individualisme économique et opter pour une économie plus collective. Keynes n’était pas loin ! Il se développe également un « planisme néolibéral » en réponse au planisme socialiste du Belge Henri de Man. Aussi, on peut dire que Corentin de Salle avait raison en écrivant que John Maynard Keynes était néolibéral (mais ne s’en revendiquait pas). Oui, mais dans le sens du « néolibéralisme » de l’époque qui tentait de répondre à la critique radicale faite au libéralisme suite à la crise.

 

Aussi, le cher Corentin trompe son monde. Le néolibéralisme des années 1930 n’a rien à voir avec le néolibéralisme contemporain qui comprend la nouvelle économie, ou économie de l’offre qui sévit actuellement comme pensée dominante.

 

Aussi, cette pensée dominante, selon le directeur de l’institut Atlantis, ne peut s’appeler « néolibérale ». Aussi conclut-il, péremptoire : « En réalité, le néolibéralisme n’existe pas. » Il est bien le seul à le dire !

 

 

Les sophismes de Corentin

 

 

Il y a une autre tromperie de notre grand universitaire libéral. Il accuse ! « …les intellectuels antilibéraux en sont venus à considérer de bonne foi que les amalgames, simplismes, mensonges et calomnies de leurs prédécesseurs sur le libéralisme constituaient réellement le corpus du libéralisme. Beaucoup pensent sincèrement que cette idéologie repoussoir a réellement été construite par des penseurs libéraux au cours du dernier siècle. Ces derniers sont qualifiés de « néolibéraux ». Qu’est-ce que cela signifie ? Rien. »

 

 

Nouvelle malhonnêteté intellectuelle : tous les politologues distinguent la pensée libérale politique de la pensée économique qui est celle du néolibéralisme, à savoir cette pensée dont les principaux fondateurs sont Friedrich von Hayek, Ludwig Von Mises et Milton Friedman. Et on a appelé cela « néolibéralisme » pour le distinguer du libéralisme politique. Mais de Salle persiste. Il écrit plus loin : « il [l’ultralibéralisme] véhicule l’idée que, certes, dans le domaine des idées politiques, le libéralisme a apporté une contribution qui n’est pas dénuée de valeur (les libertés fondamentales, la première génération des droits de l’homme, plusieurs principes démocratiques, etc.) mais que, sous peine de se contredire et de s’annihiler, il doit être absolument tempéré, canalisé, contrebalancé, régulé, etc. par des considérations sociales, humanistes, etc. »

 

Un exemple tragique : le néolibéralisme n’a rien à voir avec le libéralisme politique qui est un des piliers de la démocratie. En effet, en 1973 au Chili, les néolibéraux américains de l’école de Chicago dirigée par Milton Friedman ont participé au renversement du président élu Salvador Allende et à l’installation de la sanglante dictature du général Pinochet. Et il existe d’autres exemples aussi tragiques dans différentes parties du monde. Mais, pour de Salle, les adversaires du néolibéralisme confondent libéralisme et néolibéralisme.

 

 

Augusto Pinochet, le général putschiste assassin et voleur, était un parfait libéral démocrate si on suit le raisonnement de Corentin de Salle.

Augusto Pinochet, le général putschiste assassin et voleur, était un parfait libéral démocrate si on suit le raisonnement de Corentin de Salle.

 

 

En réalité, c’est Corentin de Salle qui considère que libéralisme et néolibéralisme sont une seule et même pensée. Tout cela pour fustiger Madame Cadelli : « Manuela Cadelli s’attaque en réalité, quoi qu’elle en pense, au « libéralisme ». Le libéralisme est-il un fascisme ? Je n’ai guère coutume de citer cet individu de noire mémoire mais je pense que Benito Mussolini, le premier grand théoricien du fascisme, a dit une chose significative : « Le fascisme est absolument opposé aux doctrines du libéralisme, à la fois dans la sphère politique et dans la sphère économique ». » Donc, en considérant que le néolibéralisme est un fascisme, Manuela Cadelli attaque en réalité le libéralisme !

 

 

Alors, si on suit bien le raisonnement du directeur scientifique du Centre Jean Gol, les libéraux sont complices du coup d’Etat de Pinochet. Cela n’a évidemment aucun sens. Le plus inquiétant est que le MR qui se « droitise » de plus en plus, ait confié son « think tank » à ce personnage.

 

 

Et Corentin de Salle insiste et c’est l’aveu : « Une économie est libérale, nous dit Milton Friedman, quand l’Etat prélève environ 30 % des richesses produite. Au-delà, elle devient socio-démocrate. Nous sommes aujourd’hui à 60 % de prélèvements ! Depuis plusieurs années, les divers gouvernements en Belgique votent des budgets en déficit. Les gouvernements s’endettent. En 2014, à l’issue du gouvernement Di Rupo, l’endettement représentait plus de 106 % du PIB. En Allemagne et aux Pays-Bas, ce taux oscille autour de 70 % seulement. Mais le réel n’entame en rien les convictions idéologiques des antilibéraux qui mobilisent constamment toute une rhétorique religieuse (l’« orthodoxie budgétaire », le « respect inconditionnel des sacro saints principes néolibéraux », le « dogmatisme de la rigueur ») visant à ridiculiser ceux qui appellent simplement non pas à diminuer l’endettement, non pas à diminuer l’accroissement de l’endettement mais tout simplement à freiner la vitesse de l’accroissement de l’endettement. Les Français sont généralement les plus imaginatifs pour fustiger ces principes « intangibles » d’équilibre budgétaire. Tellement « intangibles » que la France n’a pas voté un budget en équilibre depuis… 1975. »

 

 

Donc, Friedman est un économiste libéral et l’Etat ne devrait relever que 30 % des richesses produites. Autrement dit, plus de sécurité sociale, plus de services publics ; seules l’armée et la police – et encore – resteront sous le giron de l’Etat. Quant à la démonstration archiconnue sur la dette, on peut opposer le sous-investissement public qui pose le problème de l’avenir d’activités essentielles comme l’enseignement, la culture, la recherche scientifique et surtout la structure de la dette publique qui génère le surendettement public et qui est au seul avantage des banques ! Et le contradicteur de Madame Cadelli termine en démontrant l’efficacité de la politique actuelle du gouvernement belge.

 

 

Notons que, curieusement, il ne parle pas de l’état lamentable dans lequel se trouve la Justice dénoncé par Manuela Cadelli. Enfin ! Cela fait partie de la réduction des dépenses… Pour Corentin de Salle, « Le libéralisme n’est pas un fascisme. Le libéralisme est un humanisme. » Personne ne dit le contraire, mais le néolibéralisme, lui, est un fascisme. Oui, certainement !

 

 

 

Pierre Verhas

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4 mars 2016 5 04 /03 /mars /2016 08:56

 

 

Le droit sans l’Etat est le titre d’un livre paru aux PUF en 1985. L’auteur, Laurent Cohen - Tanugi en est un juriste français normalien et diplômé de la Harvard Law Court. En gros, il prône une justice contractuelle et la privatisation de pans entiers des pouvoirs régaliens de l’Etat au profit d’arbitrages organisés par le secteur privé et, entre autres, les entreprises.

 

Ces idées qui étaient inadmissibles pour le monde politique non libéral sont en train de se concrétiser aujourd’hui. Deux exemples – et non des moindres – le démontrent. Le projet de loi El Khomri intitulé : « Loi visant à instituer de nouvelles libertés et de nouvelles protections pour les entreprises et les actifs » et le projet d’accord commercial transatlantique, le TTIP (acronyme anglais pour Partenariat Transatlantique de Commerce et d’Investissements). Ces projets font aujourd’hui l’objet de contestations virulentes.

 

 

Myriam El Khomri, ministre du travail du gouvernement de Manuel Valls qui l'a bien en main.

Myriam El Khomri, ministre du travail du gouvernement de Manuel Valls qui l'a bien en main.

 

 

L’intérêt privé supplante l’intérêt général.

 

 

Si on lit l’article 1er du projet de loi El Khomri, il y figure un changement fondamental dans les principes du droit.

 

« Art. 1er. - Les libertés et droits fondamentaux de la personne sont garantis dans toute relation de travail.

 

Des limitations ne peuvent leur être apportées que si elles sont justifiées par l’exercice d’autres libertés et droits fondamentaux ou par les nécessités du bon fonctionnement de l’entreprise et si elles sont proportionnées au but recherché. »

 

Autrement dit la garantie des libertés et des droits fondamentaux sont limitées par le « bon fonctionnement de l’entreprise ».

 

Cela signifie qu’un intérêt particulier (en l’occurrence, celui de l’entreprise) prime sur l’intérêt général dans un domaine essentiel : les droits fondamentaux.

 

Pour à peine caricaturer, cela revient à dire que la déclaration des Droits de l’Homme n’est appliquée qu’au bon vouloir du CEO de l’entreprise.

 

C’est la première fois qu’il est ainsi dérogé à un principe fondamental né sous la Révolution française : l’inaliénabilité des Droits de l’Homme. À l’exception de quelques voix comme Gérard Filoche, personne au sein du PS français n’a dénoncé cette atteinte aux fondations de l’édifice juridique de la démocratie.

 

 

Gérard Filoche ne monte pas dans le train en marche : il riposte sans attendre.

Gérard Filoche ne monte pas dans le train en marche : il riposte sans attendre.

 

 

Cette affaire n’est pas un simple incident de parcours. Il n’y a pas qu’au seul niveau d’un projet de loi français qu’il est dérogé aux principes fondamentaux de la démocratie représentative et de la démocratie sociale.

 

Le projet de TTIP qui suscite lui aussi une forte contestation, mais au niveau international, contient également des dispositions dérogatoires au principe de la défense de l’intérêt général. C’est le fameux ISDS. Il existe aussi des agencements qui rendent caduc le droit du travail. Il y a donc un lien entre les projets TTIP et El Khomri.

 

 

Les menaces contenues dans le TTIP

 

 

En matière de droit du travail, le TTIP porte en lui deux menaces majeures :

 

1. Le non-respect des droits fondamentaux du travail.

 

Les Etats-Unis n’ont ratifié que deux des huit normes fondamentales de l’Organisation internationale du travail (OIT), qui visent à protéger les travailleurs. De leur côté, tous les pays membres de l’Union européenne ont adopté les réglementations promues par l’organisme des Nations unies. L’« harmonisation » à laquelle conduisent les traités de libre-échange tend à se faire sur la base du plus petit dénominateur commun. Les salariés européens peuvent donc craindre une érosion des droits dont ils bénéficient actuellement.

 

2. La dégradation des droits de représentation collective des salariés.

 

Le grand marché transatlantique vise à démolir les « barrières » freinant les flux de marchandises entre les deux continents. L’objectif est de faciliter la possibilité pour les entreprises de choisir les lieux d’implantation de leurs sites de production en fonction des « coûts », notamment sociaux. Or les droits de participation des travailleurs — comme l’information et la consultation des comités d’entreprise — continueront à s’arrêter aux frontières. Le rapprochement transatlantique équivaudrait donc à un affaiblissement du droit des travailleurs, pourtant garanti dans la Charte des droits fondamentaux de l’Union européenne.

 

En matière de droit commun, nous assistons à une véritable privatisation de la Justice au plus grand profit des entreprises transnationales (ETN). Ainsi, le fameux ISDS (Investor-State Dispute Settlement - en français : règlement des différends entre investisseurs et Etats - RDIE). On peut le définir comme suit : L'Investor-State Dispute Settlement (ISDS) est un mécanisme d'arbitrage des différends entre investisseur et Etat. Concrètement le principe permet de déléguer à un tribunal supranational le règlement d'éventuels conflits entre une entreprise (généralement une multinationale) qui s'estimerait spoliée du fait d'une législation et un Etat. L'objectif est de donner plus de pouvoir aux entreprises face aux Etats, en permettant par exemple à une multinationale américaine d’attaquer la France ou l’Union européenne devant un tribunal arbitral international, plutôt que devant la justice française ou européenne.

 

 

Des tribunaux privés

 

 

Il s’agit donc d’un tribunal privé composé de trois juges : un juge représentant l’Etat en litige, un juge privé désigné par l’entreprise en litige avec l’Etat et un troisième juge arbitre désigné par le secteur privé, c’est-à-dire émanant d’un de ces « super » cabinets d’avocats travaillant pour les ETN.

 

Ces tribunaux existent depuis plusieurs années dans le cadre des traités bilatéraux de libre échange. Ils sont très lucratifs pour les ETN. Pour prendre des exemples : en 2004, le groupe américain Cargill a, par exemple, fait payer 90,7 millions de dollars au Mexique, reconnu coupable d’avoir créé une nouvelle taxe sur les sodas. En 2010, la Tampa Electric a obtenu 25 millions de dollars du Guatemala en s’attaquant à une loi plafonnant les tarifs de l’électricité. Plus récemment, en 2012, le Sri Lanka a été condamné à verser 60 millions de dollars à la Deutsche Bank, en raison de la modification d’un contrat pétrolier.

 

Il existe environ 2000 traités bilatéraux qui peuvent recourir à cette procédure.

 

La priorité – et ici on rejoint le projet El Khomri – n’est pas de défendre l’intérêt général, mais assurer la protection des investissements.

 

Les gouvernements doivent garantir trois grands principes : l’égalité de traitement des sociétés étrangères et des sociétés nationales (rendant impossible une préférence pour les entreprises locales qui défendent l’emploi, par exemple) ; la sécurité de l’investissement (les pouvoirs publics ne peuvent pas changer les conditions d’exploitation, exproprier sans compensation ou procéder à une « expropriation indirecte ») ; la liberté pour l’entreprise de transférer son capital (une société peut sortir des frontières avec armes et bagages, mais un Etat ne peut pas l’expulser).

 

Les recours des ETN sont traités par l’une des instances internationales spécialisées : le CIRDI qui arbitre le plus d’affaires, la Commission des Nations unies pour le droit commercial international (CNUDCI), la Cour permanente de La Haye, certaines chambres de commerce, etc. Les Etats et les entreprises ne peuvent, le plus souvent, pas faire appel des décisions prises par ces instances : à la différence d’une cour de justice, une cour d’arbitrage n’est pas tenue d’offrir un tel droit. Or l’écrasante majorité des pays ont choisi de ne pas inscrire la possibilité de faire appel dans leurs accords. Si le TTIP inclut un dispositif de RDIE, ces tribunaux ne chômeront pas. Il existe vingt-quatre mille filiales de sociétés européennes aux Etats-Unis et cinquante mille huit cents succursales américaines sur le Vieux Continent ; chacune aurait la possibilité d’attaquer les mesures jugées nuisibles à ses intérêts.

 

Il s’agit donc d’une privatisation de la Justice avec impossibilité de droit de recours. C’est la porte largement ouverte pour la dictature des ETN.

 

 

Menaces sur les Droits de l’homme

 

 

Dans un rapport au Conseil des Droits de l’homme des Nations Unies, l’expert indépendant étatsunien, M. Alfred de Zayas a déclaré : « Le commerce doit s’exercer en faveur des droits de l’homme et non agir à leur encontre ».

 

Et il ajoute : « Durant les vingt-cinq dernières années, les traités bilatéraux internationaux et les accords de libre-échange incluant un règlement des différends entre investisseurs et Etats ont entrainé une dégradation générale de l’ordre international et sapé les principes fondamentaux des Nations Unies, la souveraineté nationale, la démocratie et l’exercice de la loi. «Cela donne moralement le vertige aux observateurs impartiaux ».

 

Et il conclut : « Loin d’apporter sa contribution aux droits de l’homme et au développement, l’ISDS a compromis les fonctions régulatrices de l’Etat et a généré une inégalité croissante entre Etats et dans les Etats eux-mêmes ».

 

 

Alfred de Zayas, étatsunien, historien, juriste, écrivain, connu pour son indépendance d'esprit, expert indépendant à la Commission des Droits de l'Homme des Nations Unies depuis 2012.

Alfred de Zayas, étatsunien, historien, juriste, écrivain, connu pour son indépendance d'esprit, expert indépendant à la Commission des Droits de l'Homme des Nations Unies depuis 2012.

 

 

Au moment où cet article est écrit, on ignore ce qu’il en sera aussi bien du projet de loi sur le travail que du TTIP. Tous deux doivent encore franchir plusieurs étapes avant d’être mis en application. Une résistance s’organise contre le TTIP aussi bien aux Etats-Unis qu’en Europe et, en France, une résistance contre la « loi travail » en provenance de la base s’organise. C’est réjouissant, car c’est la première fois depuis longtemps que la base exerce une réelle pression aussi bien sur les organisations syndicales que sur le gouvernement. Et, on vient de le voir en France, le gouvernement Valls, sans faire marche arrière, tente de calmer le jeu.

 

Un autre élément intéressant : un proche collaborateur de Myriam El Khomri, M. Pierre Jacquemain, a claqué la porte de son cabinet suite aux dispositions du projet de loi « travail ». Il s’en est expliqué dans une tribune au journal « Le Monde » du 3 mars 2016. Il écrit : « La réforme de Myriam El Khomri devait porter l’exigence d’un nouveau modèle de société. C’était, je crois, l’ambition de la huitième ministre du gouvernement. (…) une réforme majeure du quinquennat dans un gouvernement au parti pris libéral assumé. » Déçu, Jacquemain constate : « Ce devait être une réforme de progrès, ce sera au mieux une réforme de compromis – voire de compromission. Au pire, cela restera comme une trahison historique – et destructrice – d’une gauche en mal de repère. » Diagnostic juste, mais un peu tardif !

 

Mais, en touchant comme ils le font, aux principes fondamentaux, peut-être que les apprentis sorciers du néolibéralisme ont franchi un pont trop loin. Nous serons très vite fixés.

 

Pierre Verhas

 

Les sources relatives aux menaces représentées par le TTIP et les arbitrages privés proviennent des travaux de Raoul-Marc Jennar publiés par le « Monde diplomatique ».

 

 

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28 février 2016 7 28 /02 /février /2016 10:27

 

 

Le « Huffington Post » que l’on ne peut guère qualifier d’anti-américain a publié le 9 novembre 2015 une interview du politologue libanais Georges Corm qui a une analyse aussi originale que rigoureuse de la guerre qui ensanglante le Moyen-Orient depuis plus de trente-cinq années.

 

Georges Corm est un intellectuel libanais, juriste, politologue et économiste. Après avoir travaillé dans la fonction publique libanaise, il intègre le secteur bancaire. Il fut le représentant de la Banque nationale d’Algérie au Liban. Ensuite, il devint conseiller du gouverneur de la Banque centrale libanaise. Il fut également ministre des finances de 1998 à 2000. Il est membre du comité de patronage du Tribunal Russell sur la Palestine.

 

Georges Corm a publié plusieurs ouvrages sur la situation au Moyen Orient où sa vision des choses est très éloignée des analyses diffusées par les médias occidentaux.

 

 

Georges Corm n'est pas le genre d'intellectuel à céder à la pensée unique.

Georges Corm n'est pas le genre d'intellectuel à céder à la pensée unique.

 

 

Pour l’intellectuel libanais, la guerre au Moyen Orient, en dehors du conflit israélo-palestinien, a commencé en 1979 lors de l’invasion soviétique en Afghanistan. Il accuse les Américains d’avoir tout déclenché dans leur volonté d’affaiblir les Soviétiques et celle quasi obsessionnelle d’éradiquer le communisme.

 

 

L’accoucheuse du diable

 

 

En Afghanistan, avant l’intervention soviétique, par un coup d’Etat, un gouvernement de gauche renversa le gouvernement conservateur existant. Ce gouvernement effectua de grandes réformes sociales, en matière d’éducation, afin de moderniser le pays. Mais il se heurta aux puissants propriétaires terriens qui vivaient comme des seigneurs féodaux et qui s’opposèrent à une réforme agraire destinée à redistribuer les terres aux paysans. Une guerre civile se déclencha, le gouvernement réagit par une répression violente et les Soviétiques furent forcés d’intervenir en décembre 1979. Une résistance téléguidée par les féodaux et les talibans s’organisa et reçut tout de suite le soutien des Etats-Unis.

 

L’affaire prit très vite une tournure idéologique qui est à l’origine d’une guerre qui embrasa l’ensemble du Moyen-Orient et aussi du terrorisme qui ensanglante la région et s’étend en Europe.

 

Comment en est-on arrivé là ? Ce fut le conseiller spécial de Jimmy Carter, alors président des Etats-Unis, Zbigniew Brzezinski, prototype même du dirigeant de l’Etat profond US, qui eut l’idée d’organiser une mobilisation religieuse contre l’URSS. Ainsi, dès 1979, les organisations religieuses musulmanes furent instrumentalisées dans cet objectif. L’Arabie Saoudite a été aidée financièrement pour entraîner de jeunes volontaires arabes à combattre en Afghanistan.

 

 

Zbigniew Brzezinski a utilisé la religion pour lutter contre le communisme en Afghanistan et dans les pays arabes "laïques".

Zbigniew Brzezinski a utilisé la religion pour lutter contre le communisme en Afghanistan et dans les pays arabes "laïques".

 

Georges Corm n’est pas le seul à avoir cette analyse de la manipulation de la religion. Le professeur américain Nafeez Mosaddeq Ahmed écrit dans un ouvrage paru en anglais en 2005, The war on Truth, 9/11 traduit en français sous le titre « La guerre contre la Vérité » : « Un élément-clé de l’opération soutenue par les Etats-Unis consistait à tenter de fabriquer une idéologie religieuse extrémiste au moyen d’un amalgame de traditions féodales afghanes et de rhétorique islamiste. » Il s’agissait de combattre les réformes progressistes du gouvernement afghan qui étaient malgré tout populaires et qui auraient pu faire tache d’huile dans d’autres pays du Moyen-Orient.

 

Une fois formés, les moudjahidines furent envoyés en Afghanistan et rejoignirent les Talibans qui formèrent un gouvernement qui fut reconnu par les trois alliés des Etats-Unis dans la région : le Pakistan, l’Arabie Saoudite et les Emirats arabes unis. Des négociations entre les Etats-Unis et les Talibans se déroulèrent pour le contrôle et la protection des gazoducs traversant le territoire Afghan.

 

En 1988, soutenu par les Etats-Unis, un riche Saoudien du nom d’Oussama Ben Laden fonda Al Qaïda. Ce mot arabe signifie « la base ». Ici, le mot « base » doit être pris dans le sens de base de données. Al Qaïda est donc l’ensemble des combattants appelés moudjahidines qui sont repris dans la « base de données » (ou data base). Les combattants d’Al Qaïda furent envoyés en Bosnie, en Tchétchénie et aujourd’hui dans le Xinjiang chinois.

 

 

Oussama Ben Laden l'ennemi - ami des Américains

Oussama Ben Laden l'ennemi - ami des Américains

 

C’est donc la guerre froide – que les néoconservateurs américains et certains dirigeants européens considèrent comme n’étant pas terminée – qui a été l’accoucheuse du diable, comme l’a écrit Mossadeq Ahmed.

 

 

Les ravages du « choc des civilisations »

 

 

Georges Corm précise – et c’est ce qui est important : « Les politologues occidentaux ont donné une crédibilité islamique à des gens comme Ibn Taymyya ou Sayyid Qutb, ainsi que Ben Laden et le soi-disant "État islamique ". Vouloir expliquer des phénomènes comme les attentats du 11 septembre 2001 ou celui de Charlie Hebdo par la religion musulmane ne fait qu'amplifier le malaise.

 

Les organisations terroristes doivent être considérées comme telles. Si vous mobilisez des savoirs soi-disant académiques pour justifier leurs actes par la théologie musulmane, vous jouez dans leur camp et renforcez leur crédibilité ».

 

En clair, ce n’est pas la religion qui est à l’origine du terrorisme, c’est l’instrumentalisation de celle-ci via les groupes extrémistes et le prétendu « Etat islamique ». Et Corm va plus loin : selon lui, cette stratégie a pour objet d’accroître les tensions. On fait l’amalgame entre cet intégrisme et la religion musulmane telle qu’elle est vécue par la plupart des fidèles.

 

Il ajoute : « L'Occident focalise sur l'actualité ténébreuse du monde musulman et passe sous silence la mouvance éclairée et elle est dense. »

 

Il est intéressant de voir quelles furent les relations entre l’auteur du fameux ouvrage « Le choc des civilisations » et l’ancien conseiller de Jimmy Carter qui est à l’origine de cette politique d’instrumentalisation de la religion à des fins géopolitiques. Lisons ce qu’écrit Nadia Weiss dans le journal en ligne suisse « Horizons et débats » :

 

« Si l’on étudie le contexte dans lequel baigne Huntington, on y rencontre un de ses plus importants amis politiques, le grand stratège américain Zbigniew Brzezinski, auteur du «Grand échiquier». Il est connu pour être l’instigateur de la stratégie de suprématie qui détermine la politique étrangère américaine. C’est en Eurasie que la lutte pour la suprématie mondiale doit avoir lieu. Pour cela, il faut avoir accès à des pays d’importance géostratégique comme l’Ukraine, la Turquie, l’Iran et les pays du Caucase. Aussi bien l’élargissement à l’Est de l’UE que celui de l’OTAN sont au service de cette stratégie. A lire Huntington, on a souvent l’impression de lire Brzezinski. Huntington écrit, par exemple, que le maintien de la suprématie des USA est aussi important pour le monde entier que pour les Etats-Unis. Le monde a toujours besoin d’une puissance hégémonique et les USA sont les seuls qui puissent jouer ce rôle, lequel est nécessaire aux intérêts de l’Amérique. Sa suprématie est essentielle au plan économique: «Actuellement, elle est disputée par le Japon et le sera probablement à l’avenir par l’Europe.»

 

Huntington et Brzezinski ont le même projet politique: la domination du monde par une seule puissance, celle à laquelle ils appartiennent. Ce n’est pas un hasard si Brzezinski porte aux nues le «Choc des civilisations» de Huntington: «Travail fondamental qui va révolutionner notre manière de voir la politique étrangère». Ailleurs, il définit Huntington comme un «Machiavel démocrate».

 

Samuel Huntington était un grand ami de Zbigniew Brzezinski. Du choc des idées entre deux amis est né le "choc des civilisations".

Samuel Huntington était un grand ami de Zbigniew Brzezinski. Du choc des idées entre deux amis est né le "choc des civilisations".

 

D’ailleurs nos deux compères ne poursuivent pas seulement le même objectif, ils le font ensemble.

 

Ils se sont connus en 1959. Entre 1960 et 1962, ils ont écrit ensemble le livre «Political Power: USA/USSR». En 1961 et 1962, ils ont conduit ensemble, à l’Université Columbia, des séminaires sur les politiques comparées des USA et de l’URSS qu’ils ont ensuite répétés dans différents pays. Ils ont été ensemble experts à l’American National Council of Security de Jimmy Carter. Ils ont participé ensemble à plusieurs sociétés et commissions politiquement influentes dans lesquelles ils ont parfois occupé des positions importantes. Tous les deux sont par exemple membres du Council on Foreign Relations (CFR) et de la Commission trilatérale. Ce ne sont pas là d’innocentes associations altruistes mais des cercles privés qui déterminent la politique mondiale selon leur bon plaisir, sans aucune légitimité démocratique. »

 

Il convient de toujours trouver un ennemi. L’intégrisme islamique est l’instrument destiné à asseoir le pouvoir des alliés des Etats-Unis au Moyen-Orient. En Occident, il est l’ennemi à abattre. Cette schizophrénie est aberrante. Un autre exemple de « choc » est le conflit sunnites contre chiites.

 

Georges Corm explique par ce conflit artificiel le danger représenté par la vacuité de cette vision du « tout blanc et du tout noir » : « Des enquêtes, publiées notamment dans The New Yorker, montrent que, suite à l’échec de l’invasion de l’Irak, les États-Unis ont décidé de provoquer des troubles entre sunnites et chiites. En créant notamment la notion de triangle chiite Iran/Syrie/Hezbollah libanais, considéré comme l’équivalent d’un « axe du mal ». C’est très loin de la complexité des réalités de terrain, qui implique les intérêts géopolitiques des régimes turc, qatari, saoudien et israélien. La politique occidentale poursuit une ligne « sunnites contre chiites » sur le plan intérieur, et une vision « monde islamique contre monde occidental » sur un plan plus large. Il s’agit d’une approche fantaisiste : tous les gouvernements des pays musulmans sont dans l’orbite des puissances occidentales à l’exception de l’Iran, qui tente de normaliser ses relations avec les États-Unis. »

 

 

La traînée de poudre

 

 

L’instrumentalisation de la religion soutenue par les Etats-Unis n’eut pas seulement lieu au Levant. Elle s’est installée en Egypte via les Frères musulmans qui étaient la grande force d’opposition sous le régime d’Anouar El Sadate. Il fut assassiné par les Frères en 1982 lors d’un défilé militaire en représaille de son action pour la paix avec Israël. Le processus était lancé. L’Etat profond américain avait ouvert la boîte de Pandore.

 

En Algérie, dirigée depuis l’indépendance en 1962 par le FLN, des élections eurent lieu en 1991 et donnèrent la majorité au Front islamique du Salut qui ne fut pas acceptée par le pouvoir en place. Une atroce guerre civile s’en suivit. Elle fit des milliers de morts en Algérie et elle généra des attentats meurtriers en France.

 

Dans les années 1990, les attaques à Madrid et à Londres furent parmi les plus meurtrières depuis la guerre en Europe et leurs auteurs venaient de l’étranger. Les choses ont changé par après.

 

 

Plaque commémorative en hommage aux victimes des attentats de Madrid du 11 mars 2004.

Plaque commémorative en hommage aux victimes des attentats de Madrid du 11 mars 2004.

 

L’islam radical s’est petit à petit répandu dans les communautés musulmanes en Europe. Au début, les autorités locales n’y ont pas attaché beaucoup d’importance (voir « Uranopole », « Le cas Philippe Moureaux » http://uranopole.over-blog.com/2016/02/le-cas-philippe-moureaux.html ), mais depuis l’attentat contre Charlie Hebdo et l’hypercasher de Vincennes en janvier 2015 et surtout le massacre de Paris du 13 novembre 2015, la question est prise très au sérieux. Des mesure d’urgence et de restrictions des libertés sont prises. On se pose d’ailleurs la question de savoir si elles ne visent que les terroristes, au vu de leurs faibles résultats. L’opinion publique est inquiète et les médias ne manquent pas d’en rajouter.

 

A l’avant-propos de son reportage En immersion à Molenbeek, la journaliste Hind Fraihi évoquant la situation de la communauté musulmane dans notre société, écrit : « D’un côté, un multiculturalisme crispé qui, lorsqu’il ne s’agit pas tout simplement d’une marque d’humiliation, relativise n’importe quel problème concernant les immigrés en se retranchant derrière de faux scrupules. De l’autre, le racisme que chacun peut exprimer de manière anonyme en postant des tas d’insanités sur des pseudos extravagants – Daily Racism tenant le pompon dans cette sinistre spécialité. La communauté musulmane dans toute sa diversité se trouve prise en étau entre ces deux attitudes opposées. Et cette population musulmane se trouve en plus, et de façon parfois pire, écrasée par ses propres tabous, ses traditions et la politique mondiale.

 

C’est dans ce bourbier que l’Etat islamique passe à l’attaque. Après « Je suis Charlie », voilà que les profils facebook se mettent à pavoiser aux couleurs du drapeau français. C’est une charmante marque de sympathie, même si c’est de la poudre aux yeux, parce qu’en vérité nous ne sommes pas Charlie. (…) Nous avons toujours été au courant : cela fait des décennies que nous savons qu’il y a un véritable ferment de fascisme avec la signature de l’islam. (…)

 

Les signes avant-coureurs du radicalisme islamique n’ont pas été pris en compte. En revanche, ceux qui ont donné l’alerte, ceux-là ont été tournés en ridicule (…) Maintenant nous allons tout d’un coup faire le ménage à Molenbeek. Allos-nous le faire aussi dans notre politique étrangère ? (…) Ce qui se passe aujourd’hui dépasse de très loin les contours d’une commune bruxelloise. La radicalisation a une dimension géopolitique. » Et Madame Fraihi ajoute : « Tout le monde sait que notre allié, l’Arabie Saoudite , sous-traite une partie des armes que nous lui vendons, aux barbares islamistes. Les autorités occidentales prennent en même temps des mesures lénifiantes de déradicalisation et – pure schizophrénie – déclarent une guerre sans merci à l’EI. En fait, nous nous battons contre nous-mêmes. »

 

 

Hind Fraihi, journaliste d'investigation au "Newsblad" a fait une enquête dans les "quartiers" à Molenbeek, infestés par les groupes djihadistes. Elle a une vision différente de celle de Philippe Moureaux.

Hind Fraihi, journaliste d'investigation au "Newsblad" a fait une enquête dans les "quartiers" à Molenbeek, infestés par les groupes djihadistes. Elle a une vision différente de celle de Philippe Moureaux.

 

 

Observons que l’EI contre lequel les Occidentaux mènent soi-disant une guerre sans merci depuis des mois, recule notoirement depuis l’intervention russe.

 

Il est donc évident que l’islam radical qui sévit en Europe est un instrument géopolitique de la nébuleuse islamiste du Moyen-Orient.

 

 

L’enjeu

 

 

Quels sont les enjeux de ce sanglant conflit dont on ne voit pas la fin ? Revenons à l’analyse de Georges Corm.

 

« Le Moyen-Orient est l’un des carrefours géopolitiques les plus importants dans le monde. C’est le principal réservoir énergétique. C’est aussi le lieu de naissance des trois monothéismes. Il est très facile d’utiliser les symboles religieux pour couvrir d’un voile les enjeux profanes purement politiques, militaires, économiques et autres désirs de puissance et d’hégémonie. Le Moyen-Orient est constitué de trois grands groupes ethniques ou nationaux : les Perses iraniens, les Turcs et les Arabes. Iraniens et Turcs ont pu hériter de structures d’empires vieilles de plusieurs siècles. En revanche, les Arabes ont été balkanisés dans diverses entités par les deux colonialismes français et anglais. »

 

Ajoutons cependant que la Turquie qui sombre dans l’islamisme est divisée par le conflit ethnique Turcs – Kurdes qui est exacerbé par la présence de l’EI à ses frontières. L’Iran, on en parle moins, connaît également des tensions de cet ordre.

 

Tout cela balaye les analyses démentielles de certains intellectuels européens et particulièrement des Français. Un Jean Birnbaum, directeur du « Monde des Livres », par exemple, reproche à la gauche de ne pas voir dans le religion une causalité. (La Libre Belgique, 27-28 février 2016)

 

Corm rappelle d’ailleurs une évidence : ce qu’on appelle l’Islam radical est minoritaire dans le monde musulman. « Il ne faut pas tomber dans le piège des mouvances terroristes actuelles. Elles se réclament de trois théologiens politiques musulmans : Ibn Taymiyya (1263-1328), emprisonné par le sultan pour son extrémisme religieux ; le Pakistanais Abul a’la-Maududi (1903-1979), qui a justifié la sécession sanglante des Indiens de confession musulmane ayant donné lieu à la création de « l’État des purs » (ou Pakistan) ; et le Frère musulman égyptien Sayyid Qutb (1906-1966) qui a considéré tous les régimes politiques arabes comme « hérétiques » parce que ne respectant le principe d’une souveraineté absolue de Dieu sur les hommes. Mais la théologie musulmane, vieille de plus de treize siècles, va bien au-delà de ces trois noms et les théologiens « libéraux » sont très nombreux. Je pense qu’il y a aujourd’hui une crise des monothéismes, à cause de la manipulation du religieux. »

 

Et le fameux wahabbisme, la doctrine adoptée par les Saoudiens, est en réalité condamné par la plupart des théologiens musulmans. « Concernant l’islam, la croyance wahhabite a été largement condamnée par la plupart des théologiens musulmans qui la considèrent beaucoup trop extrémiste. À l’origine, cette doctrine est née au XVIIIe siècle d’une simple alliance entre le prédicateur Abd al-Wahhab et la famille al Saoud aux ambitions politiques très grandes. Quand, dans la deuxième moitié du XXe siècle, l’Arabie saoudite a atteint une puissance pétrolière et financière importante, le wahhabisme s’est exporté tous azimuts. »

 

La leçon

 

Enfin, Georges Corm dresse un très sévère constat sur l’attitude des intellectuels et des médias occidentaux : « Aujourd’hui, les médias et les chercheurs (…) se consacrent à l’étude des réseaux islamistes. C’est un islam abstrait, une méga-identité qui ne veut rien dire mais sert à stimuler cette idéologie du conflit des civilisations. On retrouve le même type de crispation, en ce qui concerne le judaïsme. De très nombreux citoyens européens ou américains de confession juive n’approuvent pas la politique d’Israël. Des groupes de religieux, comme Neturei Karta, ne reconnaissent même pas la légitimité de l’État israélien. Mais ils sont totalement marginalisés dans les médias et la recherche académique. Une autre manipulation de la mémoire est le passage de la notion d’Occident gréco-romain à la notion d’Occident judéo-chrétien. Ce coup d’État culturel n’a pas beaucoup de sens, car le christianisme s’est construit contre le judaïsme. Cette opération est destinée à réparer le traumatisme causé par l’Holocauste. »

 

Du Liban, lui aussi empêtré dans ce conflit, mais qui arrive à s’autogérer malgré la crise politique qu’il vit depuis plus d’un an avec l’impossibilité de nommer un président, Georges Corm nous donne une fameuse leçon en nous rappelant tout simplement la réalité historique. Il est de ceux qui souhaitent que son pays ne soit plus entravé par son système communautaire aujourd’hui infesté par l’influence saoudienne qui est bien plus importante que celle de l’Iran malgré ce qu’en disent les médias.

 

Ecoutons ces hommes d’expérience comme Georges Corm et ces femmes courageuses comme Hind Fraihi et Joumana Haddad au lieu de sombrer devant les sirènes médiatiques du « choc des civilisations ». Ils nous invitent tout simplement à penser librement.

 

 

Pierre Verhas

 

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22 février 2016 1 22 /02 /février /2016 14:34

 

Dans les années 1980 – 1990, Philippe Moureaux, le politique, l’idéologue, le mécano de la réforme de l’Etat, le chef incontesté de la Fédération bruxelloise du PS, le mythique bourgmestre de Molenbeek et, surtout, le grand combattant de l’antiracisme a incontestablement dominé le paysage socialiste bruxellois.

 

Mais aujourd’hui, après que l’on ait découvert les liens entre des groupes d’islamistes habitant à Molenbeek et les attentats de Paris, Philippe Moureaux, bien qu’il ne soit plus bourgmestre, fait la une de la presse belge et internationale.

 

 

Philippe Moureaux, l'homme qui a marqué le PS à Bruxelles pendant vingt années.

Philippe Moureaux, l'homme qui a marqué le PS à Bruxelles pendant vingt années.

 

 

Pourquoi ce fils de la grande bourgeoisie laïque de Bruxelles s’est retrouvé dans la commune populaire de Molenbeek ? L’ancien bourgmestre Edmond Machtens décéda en 1978 et sa succession fut difficile, au point que la situation politique de la commune devint chaotique. La direction du PS s’en inquiéta et André Cools, alors président du Parti, convainquit Philippe Moureaux, alors ministre de la Justice, de prendre Molenbeek en main. Il y arriva en 1981 et prit langue, par calcul politique, avec l’ancienne équipe de Machtens qui traînait des casseroles de grande taille, au lieu de s’associer avec la frange des Socialistes qui souhaitait un renouveau. Les élections législatives furent catastrophiques et les Socialistes rejetés dans l’opposition sur le plan national. À Molenbeek, le PS fut aussi écarté du pouvoir après les élections communales de 1982. Dès lors, Moureaux devint le chef de l’opposition locale où il fit son école.

 

 

L’homme de Molenbeek

 

 

Philippe Moureaux s’impliqua à fond dans « sa » commune de Molenbeek. Il vit sans doute là un territoire où il pouvait mettre en pratique ses idées antiracistes en vue de créer l’harmonie entre communautés différentes, entre les « blancs bleus belges » et les immigrés maghrébins. Comme toujours, avec Moureaux, bien qu’il s’en défende, cette action n’était pas dénuée de calcul : les Maghrébins représentaient à Molenbeek la classe ouvrière d’antan qui avait fait le succès du Parti socialiste. Comme parlementaire et aussi comme ministre, Philippe Moureaux mit tout en œuvre pour que les étrangers hors Union européenne bénéficient du droit de vote et aussi pour faciliter les naturalisations.

 

Incontestablement, cette stratégie a payé : le PS qui avait été balayé dans les années 1970 par le parti francophone bruxellois, FDF, et qui avait difficile à se hisser au-dessus du parti libéral (l’actuel MR), redevint la première formation politique à Bruxelles.

 

Cependant, le bourgmestre de Molenbeek fut accusé de favoriser le communautarisme et d’avoir une trop grande indulgence à l’égard de l’Islam et de l’islamisme en particulier. Même au sein de sa propre formation politique, les critiques fusèrent – mais timidement. En effet, Philippe Moureaux dirigeait la fédération bruxelloise du PS d’une main de fer. Et gare à celui qui aurait osé le contester !

 

En 2012, il a dû céder son poste à sa rivale, Françoise Schepmans, leader du MR local et fille de feu Jacques Schepmans, un journaliste de droite viscéralement antisocialiste. Moureaux prit sa retraite, mais cela ne l’empêcha pas d’intervenir régulièrement dans le débat politique local et régional. Il défendit bec et ongle sa politique d’ouverture envers les Musulmans et fit ainsi l’objet de controverses de plus en plus dures. En plus, la crise et les tensions au Moyen Orient attisaient ces polémiques.

 

 

 

Françoise Schepmans a succédé à Philippe Moureaux en 2012 et supporte mal le poids de son héritage.

Françoise Schepmans a succédé à Philippe Moureaux en 2012 et supporte mal le poids de son héritage.

 

 

Le summum fut atteint avec les attaques du vendredi 13 novembre à Paris. Lorsqu’on a appris que la plupart des membres du commando auteur des attentats provenaient de Molenbeek, de nombreuses voix s’élevèrent pour faire porter le chapeau à Philippe Moureaux qui, par son laxisme, lorsqu’il était bourgmestre, aurait laissé faire, sinon favorisé les islamistes dans sa commune. Pour d’aucuns, même au sein du PS, il portait une lourde responsabilité en cette tragédie. Même si on peut reprocher à Moureaux une trop grande indulgence à l’égard de l’islam radical, ces accusations sont odieuses et totalement dénuées de fondement.

 

 

Après Paris, une communication désastreuse

 

 

En réaction, la communication de l’ancien bourgmestre de Molenbeek fut catastrophique. Il se contenta d’accuser sa successeur, Mme Schepmans. Un peu court et aussi sans fondement. Cela se dégrada pour Moureaux, au point qu’il fut même lâché par l’actuelle présidente de la Fédération bruxelloise du PS, celle qu’il avait placée, Laurette Onkelinx. Tu quoque fili mi ! Il se décida, pour pouvoir avancer ses arguments, d’écrire un livre qu’il intitula « La vérité sur Molenbeek » (éditions La Boîte à Pandore, ISBN 978-2-87557-253-0, 17,90 €). Remarquons qu’il aurait pu choisir un autre titre, comme s’il était le seul détenteur de la vérité ! Néanmoins, l’ouvrage est paru à l’ouverture de la Foire du Livre de Bruxelles. Joli coup de marketing !

 

 

 

Fac similé de la couverture de "La vérité sur Molenbeek"

Fac similé de la couverture de "La vérité sur Molenbeek"

 

 

Tout de suite, les réactions furent virulentes. Françoise Schepmans l’accusa de « déni » et le compara à un « patriarche ». L’échevine (équivalent maire adjointe) Ecolo Sarah Turine qui avoue n’avoir lu que quelques pages et qui oublie que Philippe Moureaux l’a appuyée, prétend qu’il ne parle que de lui-même. Curieux ces gens qui vouent un écrit aux gémonies alors qu’ils ne l’ont pas lu !

 

L’ouvrage commence par la description de ce qu’il a vécu dès qu’il a appris les attentats de Paris dans la nuit du 13 au 14 novembre. Le 15, les médias révèlent que des membres du commando sont originaires de Molenbeek. Aussitôt, il est harcelé par les médias de toute sorte. Une angoisse l’étreint : il apprend qu’un jeune homme qui a travaillé dans son secrétariat de bourgmestre a été arrêtée lors de la perquisition chez les frères Abdeslam. Moureaux se pose des questions : il aurait manqué de vigilance face à des gens au comportement ordinaire mais pas toujours licite et qui ont versé dans le djihadisme. Mais comment pouvait-il le savoir ?

 

 

 

Sarah Turine, actuelle échevine Ecolo, avait été encouragée par Philippe Moureaux. Elle n'a pas la reconnaissance du ventre !

Sarah Turine, actuelle échevine Ecolo, avait été encouragée par Philippe Moureaux. Elle n'a pas la reconnaissance du ventre !

 

 

La liste

 

 

L’auteur relate un épisode assez curieux. Le 26 novembre, une journaliste russe lui demande une interview. Moureaux la reçoit à son domicile. Elle lui révèle l’existence d’une liste se trouvant chez la bourgmestre Schepmans où figurent les noms de tueurs de Paris. À ce moment, il n’attache guère d’importance à cette histoire. Mais on va très vite entrer dans un roman policier.

 

Plus loin dans l’ouvrage, l’auteur tente de savoir ce qu’il s’est passé avec cette fameuse liste qui n’existait pas lorsqu’il était encore bourgmestre. Mais, intrigué par les révélations de cette journaliste, Philippe Moureaux a cherché à savoir ce qu’il en était. « Une liste où se trouvaient les noms des protagonistes était entre les mains de la bourgmestre de cette commune. Oui, entre les mains d’une autorité municipale ! Cette liste n’était pas tombée du ciel. Elle avait été établie par les services dépendant du ministre de l’Intérieur. » La bourgmestre, c’est Françoise Schepmans, MR, le ministre, c’est Jan Jambon, le vice-premier NV-A (nationalistes flamands) du gouvernement Charles Michel, MR…

 

Et cela se corse : « L’existence de cette liste sera tenue secrète pendant environ une semaine [après les attentats, NDLR]. Elle sera, d’ailleurs, révélée par une voie inattendue, un média américain. » Alors là, c’est James Bond 007 ! Une journaliste russe révèle à l’ancien bourgmestre l’existence de ladite liste et c’est un média américain qui rend publique son existence. Qu’il y ait eu intox entre les services russes et américains comme au bon vieux temps de la guerre froide, il n’y a qu’un pas…

 

Philippe Moureaux s’étonne d’ailleurs de la passivité du ministre de l’Intérieur. Il révèle que Salah Abdeslam, dit « le déménageur », un des membres du commando, toujours recherché, tenait avec son frère un café où ils se livraient au trafic de drogue. Ce café a été fermé et Moureaux déplore que les policiers n’aient pas été mis au courant des soupçons de djihadisme qui pesaient sur les frangins.

 

 

Philippe Moureaux à Molenbeek

 

 

Le deuxième chapitre, très intéressant, donne une description sociologique, économique et politique de la commune de Molenbeek Saint-Jean. La construction du canal Charleroi Anvers passant par Bruxelles et la démolition des remparts de Bruxelles au XIXe siècle bouleversèrent la vie de cette petite commune à l’époque rurale. Des industries furent construites le long du canal et le besoin de main d’œuvre provoqua une immigration intérieure et il a fallu construire des logements. Un premier clivage social eut lieu : une bourgeoisie cossue dans les hôtels de maîtres de la chaussée de Gand et une population miséreuse le long du canal. Sur le plan politique, le POB (Parti Ouvrier Belge, ancêtre de l’actuel PS) devint le premier parti. Après la Seconde guerre mondiale, le Parti Socialiste Belge qui succéda au POB domina longtemps la commune de Molenbeek sous la férule d’une forte personnalité, Edmond Machtens. Il mène, en collaboration avec des entrepreneurs, une dynamique politique de logement (qui n’était pas dénuée de « copinage » avec les entrepreneurs et de favoritisme politique avec les nouveaux locataires. Cela, Moureaux ne l’évoque pas…) en construisant des buildings dans la partie restée rurale de la commune.

 

La Belgique avait besoin de main d’œuvre dans les années soixante et, par des accords avec le Maroc et la Turquie, une nouvelle immigration a lieu. Les Marocains s’installent dans les logements à bon marché à Molenbeek. Les Turcs plutôt du côté de Saint-Josse ten Noode et de Schaerbeek.

 

Lorsqu’il devint enfin bourgmestre en 1992, Moureaux écrit – et c’est fort peu connu - que sa première préoccupation fut de moderniser et renforcer la police locale qui allait à vau l’eau. Il remplaça l’ancien commissaire en chef par un jeune officier de police dynamique. En tant qu’homme de gauche, il explique quelle est sa conception du maintien de l’ordre. « Dans les pays où le discrédit de l’autorité publique a conduit à diminuer les efforts pour maintenir un corps de police puissant, contrôlé par l’Etat, la privatisation a fait florès et les quartiers habités par des gens aisés ont bénéficié d’une police financée par des contributions privées. En revanche, les quartiers populaires ont vu leur niveau de sécurité s’écrouler, la police officielle peu nombreuse, ne pouvant assurer convenablement la tâche qui lui était normalement dévolue. »

 

Sa deuxième priorité fut de rénover les quartiers populaires en déliquescence depuis les années 60. Moureaux joua de son influence politique pour obtenir un maximum de subventions et entreprit de vastes opérations de réhabilitation.

 

Sur le plan du logement, sa politique a consisté à éviter dans la mesure du possible les ghettos en mêlant logements moyens et logements sociaux dans un même quartier par des contrats de quartier. Et cette fois-là, c’est la gauche qui l’accuse de « gentrification »…

 

Son troisième chantier fut le dossier social et surtout celui de la jeunesse à l’abandon. Il fit des efforts considérables pour sortir les jeunes de leur situation de repli sur soi et il obtint des résultats spectaculaires qui ne plurent pas à tout le monde. Comme ces jeunes étaient pour la plupart arabo-musulmans, la droite libérale ne tarda pas à accuser le leader socialiste bruxellois de faire de « l’islamosocialisme » !

 

Philippe Moureaux s’explique sur sa relation avec la religion et l’Islam en particulier. Issu d’un milieu laïque – son père était ministre libéral et fut le créateur du Pacte scolaire – sans doute en réaction et du fait qu’il a été à ses débuts au sein du PS en relation avec le mouvement ouvrier chrétien de François Martou, il a eu une vision plus tolérante de la religion catholique. Quant au monde musulman, Moureaux avoue mal le connaître quand il arrive à Molenbeek. Il cafouille en prenant des décisions contradictoires.

 

Il comprend qu’il doit prendre contact avec les représentants du culte musulman pour se rapprocher de la population. Il se rend compte des problèmes que connaissent les musulmans en Belgique. Ainsi, la dépendance des imams d’ambassades étrangères dont celle de l’Arabie Saoudite est très mal perçue. Aussi, Moureaux milita pour l’instauration d’un Islam « pluriel ». D’autre part, il s’oppose à l’intégration à tout prix : « La démarche qui consiste à laisser pour seul choix aux musulmans vivant chez nous de s’aligner complètement sur notre mode de vie ou d’être relégués en marge de la société n’est pas acceptable. »

 

Il entretint des relations régulières avec les imams des différentes mosquées et organisa une rencontre annuelle afin de voir comment éviter des heurts pendant la période du ramadan.

 

Tariq Ramadan

 

Il assiste un jour à une conférence de l’islamologue suisse d’origine égyptienne et petit fils du fondateur des Frères musulmans, Tariq Ramadan. Moureaux ne cache pas une grande estime pour Tariq Ramadan. Il fustige ceux qui l’accusent de pratiquer le double langage en arguant qu’ils l’accusent sans avoir lu ses discours. Il a collaboré avec l’islamologue suisse et a pu, écrit-il, grâce à lui, empêcher des mariages forcés.

 

 

 

Philippe Moureaux manifeste une grande admiration pour Tariq Ramadan.

Philippe Moureaux manifeste une grande admiration pour Tariq Ramadan.

 

 

Sans doute, mais il passe sous silence l’ambigüité du discours de Ramadan entre autres sur un principe intangible pour des Socialistes, soixante ans après la grève des femmes de la FN de Herstal, et des Humanistes qui est celui de l’égalité hommes-femmes.

 

On se doute que cette vision des choses et son attitude sont fort mal vues des milieux laïques qui y voient une entorse à la sacro-sainte séparation de l’Eglise et de l’Etat et un ralliement de Philippe Moureaux au communautarisme. Au sein du PS bruxellois, pourtant réputé pour être très attaché à la laïcité, Moureaux en tant que président de la Fédération parvint par son autoritarisme à empêcher toute contestation à ce sujet.

 

Après le 13 novembre, l’ex-bourgmestre de Molenbeek fut accusé de laxisme à l’égard des islamistes. Moureaux s’en défend bec et ongle en montrant qu’au contraire, il a été particulièrement sévère à l’égard de certaines pratiques illicites comme le harcèlement des femmes, qu’il fut le premier bourgmestre à interdire le port du voile intégral, etc. Sur le plan culturel, il a créé des maisons de la culture et de la cohésion sociale avec priorité pour les quartiers sud de Molenbeek qui étaient devenus un véritable « ghetto culturel ». L’auteur reproche à la presse si prompte à l’accuser de laxisme de ne jamais avoir rapporté les mesures sévères qu’il a prises pour assurer le maintien de l’ordre dans la commune.

 

 

La politique d’ouverture

 

 

Philippe Moureaux assume le fait d’avoir ouvert les listes électorales socialistes à des personnes d’origine étrangère ne partageant pas les convictions laïques propres au PS. En outre, il se défend d’avoir voulu instaurer les accommodements raisonnables à la québécoise. Ici, Moureaux est très clair : autant il estime que des accommodements relèvent de la simple courtoisie comme ôter ses chaussures dans une mosquée, ne pas servir de porc à un Juif ou à un Musulman, etc., autant il s’oppose aux accommodements à la mode québécoise du philosophe Charles Taylor : « Je suis abasourdi lorsque je prends connaissance d’un jugement de la Cour suprême du Canada qui proclame que dans le cadre de ces accommodements raisonnables, le magistrat doit tenir compte uniquement de la sincérité du demandeur (…) Clairement, je pense que la loi doit être la même pour tous et, dans le mesure du possible, appliquée de façon uniforme en fonction de la jurisprudence. »

 

Moureaux a-t-il ou non appliqué lesdits accommodements raisonnables, il s’en défend. A ce stade, rappelons-nous la sévère critique de Merry Hermanus (http://uranopole.over-blog.com/2015/12/un-adieu-aux-armes-de-merry-hermanus.html ). Dans une missive publique, il écrit : « … le pire serait la trahison de nos valeurs, l’abandon progressif, hypocrite de ce qui fût notre apport essentiel à notre culture, à notre mode de vie. Je ne vois que des avantages à la présence dans notre région de cultures multiples, c’est une richesse indéniable mais je ne vois que des dangers si l’une de ces cultures veut imposer ses normes, revenir sur nos acquis sociétaux ou politiques, imposer ses normes alimentaires, revenir sur l’absolue égalité homme-femme, revenir sur l’impact du religieux dans la sphère politique etc. En d’autres termes, pourquoi pas le remplacement d’une part de notre population ! Substitution de nos droits, de nos valeurs non ! Jamais ! A Bruxelles, c’est ce qui est en train de se jouer. C’est cela l’enjeu essentiel. »

 

Philippe Moureaux a-t-il agi ainsi ? Il faut bien reconnaître qu’il y a eu trop d’incidents qui démontrent que l’on a cédé aux militants musulmans les plus intégristes. Moureaux réplique que cela s’est passé dans d’autres communes, pas à Molenbeek. Pas toujours vrai et un peu court ! Rappelons-nous, par exemple, l’affiche antisémite du PAC de Molenbeek qui a soulevé un tollé, à juste titre. (voir Uranopole : http://uranopole.over-blog.com/article-antisemitisme-au-ps-bruxellois-hermanus-a-raison-116243878.html )

 

La fréquentation des mosquées est dangereuse pour un responsable politique. L’auteur explique que c’est par ce biais qu’il pouvait entrer en contact avec la population arabo-musulmane de Molenbeek. A-t-il été dépassé par les événements ? On peut le penser. Ce danger a été dénoncé par le même Hermanus : « Ainsi la fédération s’est de plus en plus appuyée sur les mosquées et donc forcément sur les milieux musulmans les plus rétrogrades. Cela explique la disparition d’un certain nombre d’élues féminines d’origine maghrébine, ces femmes les premières élues de ce milieu, étaient toutes des femmes libérées des contraintes religieuses, ayant un langage direct, ferme à l’égard du poids du religieux. Aujourd’hui, elles sont remplacées par des élues beaucoup plus « lisses, soumises » On sait qu’elles ne causeront aucun problème avec leur communauté ou avec ceux qui s’y arrogent le rôle de représentant desdites communautés. »

 

Quoiqu’il en dise, c’est un échec, mais les choses semblent évoluer. Bien des jeunes d’origine maghrébines s’éloignent non pas de leur foi religieuse, mais de l’extrémisme archaïque alimenté par les nervis du radicalisme islamiste.

 

 

Le radicalisme religieux

 

 

Dans la deuxième partie de l’ouvrage, Philippe Moureaux se penche sur la montée du radicalisme religieux. Il raconte qu’il en a pris conscience très tôt. Il dénonce entre autres le comportement d’un personnage plus que douteux et haut en couleur, le prédicateur musulman d’origine belge qui se fait appeler cheikh Bassam. Il raconte également le rôle très dangereux joué à Molenbeek par le groupe anversois « Sharia4 Belgium » dont les membres ont été sévèrement condamnés par les tribunaux. L’auteur se penche sur le contexte international et sur la manière dont les jeunes sont recrutés pour rejoindre Daesh en Syrie. Il affirme même qu’à un certain moment, en « haut lieu », on autorisait les jeunes à partir dans le cynique espoir qu’ils ne reviennent pas !

 

Enfin, il analyse le développement du radicalisme religieux dans sa commune. Il tente d’en établir les raisons. Pour l’auteur, limiter l’analyse à la situation sociale comme le fait le PTB, est réducteur. C’est bien plus complexe. Il consacre de longues pages à ce sujet.

 

Moureaux connaît les personnages d’Abaaoud et d’Abdeslam et leurs parcours. Il est conscient, quand il est encore bourgmestre, du développement d’un foyer de violences dans un quartier donné. On ne peut donc le rendre responsable de « laxisme » en la matière.

 

En définitive, dans des circonstances tragiques, deux visions contradictoires se heurtent dans le fameux « vivre-ensemble ». Philippe Moureaux considère qu’il faut dépasser la laïcité et admettre le droit à la différence, tout en ne dérogeant pas à nos lois. D’autres pensent qu’en pratiquant le multiculturalisme, nous menaçons les fondements de notre vie commune.

 

Dès lors, sommes-nous assez forts pour conserver l’édifice immuable issu des Lumières, ou bien, faudra-t-il admettre que les brassages de populations mènent fatalement à un mélange des cultures ? Bref : qu’entendons-nous par universel ?

 

 

 

Pierre Verhas

 

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7 février 2016 7 07 /02 /février /2016 20:44

 

 

L’orientation du blog « Uranopole » est résolûment laïque. Encore faut-il savoir ce qu’on entend par ce qualificatif, ce qui n’est pas chose aisée.

 

 

En premier lieu, le substantif « laïcité » est intraduisible dans la plupart des langues. Et dans l’idiome français, il prend plusieurs définitions. Or, la Constitution française de 1958 en son introduction proclame que la France est une République « laïque ». En Belgique, il n’est pas question de laïcité dans les textes légaux à l’exception des dispositions sur les cultes où la laïcité est reconnue comme un culte ! Dans les autres pays européens, le régime est soit concordataire, soit de religion d’Etat.

 

Cette difficulté à définir précisément la « laïcité » est source de conflits, surtout quand le religieux redevient une pièce essentielle du débat social.

 

En second lieu, la laïcité – et c’est en grande partie la faute des laïques eux-mêmes – se positionne comme l’antithèse de la religion, ce qu’elle n’est pas. Pourtant, il faut bien reconnaître, lorsqu’on écoute le discours de certains militants laïques, il y a fort souvent confusion entre la laïcité, l’athéisme, le rationalisme, l’anticléricalisme… tous concepts différents n’ayant aucun lien entre eux.

 

Depuis les attentats de Paris, la controverse sur la place de la religion dans la société est relancée et ce, dans les plus mauvaises conditions puisque la peur suscitée par les horreurs vécues et vues à Paris et celles bien médiatisées de Daesh ne peuvent pas donner la sérénité nécessaire à ce débat.

 

Laïque ou multiculturel ?

 

Laurette Onkelinx, la chef de l’opposition socialiste francophone en Belgique, souhaite « à titre personnel » qu’il y ait un débat sur la laïcité en Belgique avec éventuellement une inscription de celle-ci dans la Constitution. Elle déclare en sus ne pas être opposée à un débat sur le voile. Le libéral flamand Patrick Dewael, ancien ministre et ancien président de la Chambre, saisit la balle au bond favorablement.

 

 

Laurette Onkelinx, présidente de la Fédération bruxelloise du PS, souhaite-t-elle renoncer au multiculturalisme ?.

Laurette Onkelinx, présidente de la Fédération bruxelloise du PS, souhaite-t-elle renoncer au multiculturalisme ?.

 

 

Est-ce une réponse de la part de Laurette Onkelinx, aussi présidente de la Fédération bruxelloise du PS, aux accusations de laxisme dont fait l’objet ce Parti et surtout son prédécesseur Philippe Moureaux, suite aux problèmes posés par la présence de djihadistes à Molenbeek et surtout parce que le courant multiculturel auquel Onkelinx adhérait, semble battre de l’aile ? Il s’agirait de sa part d’un virage à 180°. On observe que du côté flamand, le multiculturalisme est aussi en débat chez les Socialistes flamands, leur nouveau président, John Crombez, se positionnant en faveur d’un traitement plus sévère de la problématique des réfugiés. Et, de leur côté, les libéraux francophones du MR ont déposé 24 propositions de lois cadenassant la laïcité, dont 18 sont consacrées au seul voile islamique !

 

Or, opposer la laïcité au multiculturalisme n’a non seulement pas de sens, mais est aussi erroné. Le multiculturalisme n’est pas l’Islam dominant, par définition, puisqu’il prône la cohabitation entre communautés de cultures différentes, ce que justement combat l’intégrisme islamiste.

 

Alors, comment définir la laïcité ? A mon sens, la meilleure définition en a été donnée récemment par Elina Lemaire, une juriste de l’Université de Bourgogne dans une tribune à « Libération » du 2 février 2016.

 

 

 

Elina Lemaire, Maître de conférence de droit public à l'Université de Bourgogne (à gauche sur le cliché) est ferme sur les deux piliers de la laïcité.

Elina Lemaire, Maître de conférence de droit public à l'Université de Bourgogne (à gauche sur le cliché) est ferme sur les deux piliers de la laïcité.

 

 

On sait qu’en France, une polémique est née suite à la querelle entre le président de l’Observatoire de la laïcité, Jean-Louis Bianco, ancien ministre et proche collaborateur de François Mitterrand et l’actuel Premier ministre, Manuel Valls.

 

Tout a commencé le 6 janvier par une interview de la philosophe Elisabeth Badinter à France Inter où elle déclara : « Il faut s’accrocher et il ne faut pas avoir peur de se faire traiter d’islamophobe, qui a été pendant pas mal d’années le stop absolu, l’interdiction de parler et presque la suspicion sur la laïcité. A partir du moment où les gens auront compris que c’est une arme contre la laïcité, peut-être qu’ils pourront laisser leur peur de côté pour dire les choses. »

 

L’épouse de l’ancien Garde des Sceaux estime donc que la critique de l’Islam est donc interdite de peur de se faire accuser d’islamophobie et que c’est la laïcité qui est stigmatisée. Elle ajoute, en réponse à un auditeur : « il se trouve que nous avons dans notre histoire, depuis plus d’un siècle, l’idée que dans des lieux publics et en particulier dans des écoles, nous devons observer de la neutralité politique, idéologique, religieuse. Dès lors qu’on essaye de mettre de côté cet absolu de la laïcité, eh bien on contrevient à la laïcité, et je ne suis pas d’accord avec cet auditeur qui pense que mettre un voile ou pas un voile, ça n’intéresse personne. Ça dépend de l’endroit. Dans la rue, on peut faire ce qu’on veut

 

 

Elisabeth Badinter, chaude partisane d'une laïcité stricte, a mis le feu aux poudres.

Elisabeth Badinter, chaude partisane d'une laïcité stricte, a mis le feu aux poudres.

 

 

Donc, pour Elisabeth Badinter et ses partisans, la laïcité se résume à la neutralité politique, idéologique et religieuse dans les lieux publics. Elle prône ainsi une définition restrictive de la laïcité considérée comme étant uniquement la stricte observation de la neutralité.

 

Cette manière de voir les choses est loin de faire l’unanimité dans les milieux laïques. Nicolas Cadène, le rapporteur général de l’Observatoire de la laïcité, organisme qui dépend de Matignon et qui est présidé par Jean-Louis Bianco, a réagi vivement aux propos d’Elisabeth Badinter. Tollé ! Une pétition circule demandant la démission de Bianco. Manuel Valls se fâche tout rouge. Les tweets et les cartes blanches fleurissent. C’est la typique tempête intello-médiatique (dans un verre d’eau) parisienne.

 

 

Jean-Louis Bianco, président de la Observatoire français de la laïcité et partisan d'une laïcité ouverte au multiculturalisme, fait l'objet d'une fatwa de la part des laïques rigoristes.

Jean-Louis Bianco, président de la Observatoire français de la laïcité et partisan d'une laïcité ouverte au multiculturalisme, fait l'objet d'une fatwa de la part des laïques rigoristes.

 

 

Selon « Libération » : « Au fond, dans ces débats, toute la difficulté est de répondre à cette question. Or, elle remonte à loin. «Il y a toujours eu dans la société des oppositions au sein même du camp républicain, entre différentes conceptions», rappelle ainsi Philippe Portier, directeur d’études à l’Ecole pratique des hautes études (Paris-Sorbonne), où il occupe la chaire «Histoire et sociologie des laïcités», et directeur du «Groupe sociétés, religions, laïcités» (GSRL), un laboratoire cofinancé par le CNRS et l’Ecole pratique des hautes études. «Cette division date en fait de 1905» et l'adoption de la loi de séparation des Eglises et de l'Etat, rappelle pour sa part Jean Baubérot, son prédécesseur. «Une partie de la gauche a suivi à reculons Aristide Briand», rapporteur de la loi, tandis que «certains ont dit qu'ils considéraient la loi comme une première étape vers la laïcisation intégrale. Aujourd’hui, leurs héritiers invoquent la loi de 1905, mais leur perspective, ce sont les amendements refusés à l'époque ».

 

Deux piliers

 

Elina Lemaire répond à cette question. « Ce principe (…) repose sur deux piliers : d’une part la neutralité de l’Etat (et plus largement de toutes les personnes publiques) ; d’autre part, la liberté de conscience et ses multiples facettes (dont la liberté religieuse et la liberté d’expression religieuse). »

 

Elle ajoute : « Le principe de neutralité est proclamé à l’alinéa 1er de l’article 2 de la loi du 9 décembre 1905 (…) aux termes duquel « La République ne reconnaît, ne salarie ni ne subventionne aucun culte. ».

 

C’est ce qu’on appelle la dimension négative de la laïcité « dans le sens où il impose à l’Etat et aux personnes publiques une stricte abstention en matière religieuse. » Elena Lemaire ajoute que ce principe est source d’obligations uniquement pour la République.

 

Et une de ces obligations est de garantir l’effectivité de la liberté de conscience des individus. Madame Lemaire cite alors des extraits des débats parlementaires qui ont précédé le vote de la loi de 1905. Ainsi, le député Jean-Baptiste Bienvenue-Martin déclarait : « (…) En employant cette expression [l’Etat ne reconnaît aucun culte], nous avons voulu, non pas affirmer une doctrine philosophique, mais simplement appliquer le principe de la liberté de conscience et proclamer la neutralité de l’Etat en matière confessionnelle. »

 

Il y a donc un lien entre la neutralité de l’Etat et la liberté individuelle de conscience. Elena Lemaire en vient à une définition complète de la laïcité : « … le principe de neutralité, première composante du principe de laïcité est au service de la liberté de conscience. »

 

Or, aujourd’hui, ce sont ces deux piliers de la laïcité qui se heurtent. Le camp des « durs » insiste sur la neutralité et celui de « l’ouverture » sur la liberté de conscience. Pourquoi en est-on arrivé là ? Il faut remonter l’histoire.

 

La laïcité est née à la fin du XIXe siècle dans un Etat dominé par la bourgeoisie qui était divisée en deux camps. Le camp traditionnel catholique, royaliste, antisémite et le camp libéral, républicain, imprégné des idées des Lumières. En Belgique, le clivage se faisait également entre cléricaux traditionalistes et libéraux anticléricaux et le compromis fut trouvé dès l’indépendance en 1830 par un compromis entre la laïcité est un système concordataire.

 

La loi de 1905 est le résultat d’un accord entre les deux bourgeoisies. L’Eglise restait libre et l’Etat ne se mêlait pas de ses affaires en échange de la neutralité de la puissance publique dont les choix ne pouvaient en aucun cas être imposés par le clergé. Ce compromis a sans conteste installé un équilibre relativement stable dans la société française. D’ailleurs, peu de lois n’ont tenu plus d’un siècle quasi sans mises à jour ou abrogations.

 

Cependant, cette œuvre politique a été engendrée à l’époque de la colonisation. Il n’y avait quasi pas de population allochtone en Europe. Les colonisés restaient chez eux sous le contrôle des colons et des armées des puissances coloniales. Sur le plan philosophique, le clivage se faisait en France et en Belgique entre l’Etat et les milieux laïques d’une part, et l’Eglise catholique, les autres confessions étant insignifiantes.

 

Un troisième larron

 

Tout a changé avec l’immigration. L’arrivée par vagues successives de populations originaires des anciennes colonies françaises du Maghreb a profondément changé le paysage sociologique, surtout dans les grandes villes. Et dans le paysage spirituel, un troisième larron s’est donc progressivement installé : l’Islam.

 

Finie donc la coexistence plus ou moins pacifique entre l’Eglise catholique apostolique romaine et l’Etat neutre. Avec l’influence croissante de la religion musulmane, la donne a changé : « on » n’est plus entre nous ! Et cela, il n’y en a pas beaucoup qui ne l’ont pas compris.

 

Tout d’abord, en dépit des efforts louables mais un peu vains d’associations catholiques et laïques, il faut bien constater qu’elles n’ont pu concilier Islam et les principes de vie commune occidentaux. Ensuite, il y a la montée du racisme, il y a les crises pétrolières qui contribuent à fragiliser notre économie et donc notre tissu social, il y a les guerres interminables, injustes et meurtrières au Moyen-Orient et, par notre aveuglement coupable, on a laissé faire les pétromonarchies de la Péninsule arabique qui ont favorisé la montée de l’islamisme salafiste le plus violent. Les populations allochtones de confession musulmanes se trouvent ainsi de plus en plus marginalisées offrant un terreau au fanatisme et au terrorisme.

 

 

Ne portons-nous pas une large part de responsabilités dans ce sanglant gâchis ?

Ne portons-nous pas une large part de responsabilités dans ce sanglant gâchis ?

 

 

Il y a une évidente irresponsabilité de la part des autorités publiques en cette occurrence. L’Etat a fermé les yeux sur la misère sociale qui ne faisait que croître et les courants philosophiques et religieux ont entretenu sinon provoqué une situation conflictuelle par des attitudes discriminatoires et de rejet. Mais l’Etat n’a trouvé comme réponse que la répression.

 

Interdire n’est jamais convaincre.

 

La réaction la plus stupide d’une partie du monde laïque fut sa campagne contre le port du voile islamique. Depuis 1989, sous l’impulsion de la même Elisabeth Badinter, une large part du courant laïque en France et en Belgique s’est mobilisée pour l’interdiction du port du voile dans les écoles et les administrations publiques. Une loi a été votée en France sous la présidence de Jacques Chirac et la Belgique a tergiversé, mais l’interdiction du port du voile est de fait dans les écoles de l’enseignement officiel. Conséquences : sur le terrain, cela n’a fait qu’isoler les Musulmans. Tout comme Elisabeth Badinter ne craint pas de se faire accuser d’islamophobie, certaines réactions violentes contre le port du voile peuvent être assimilées à du racisme. En plus, on n’a pas compris un élément essentiel : interdire n’est jamais convaincre.

 

Malgré ces interdictions, la polémique n’a cessé de s’amplifier. Et les attentats de Paris l’ont alimentée. Vingt-cinq ans après, la question n’est toujours pas tranchée !

 

C’est une catastrophe pour la laïcité. Autant est-elle apparue comme une force progrès en étant le moteur des lois dépénalisant l’IVG, l’euthanasie, autorisant le mariage et l’adoption pour les homosexuels ; autant aujourd’hui donne-t-elle l’image d’un courant philosophique répressif et même régressif. La laïcité s’accommode mal d’interdits !

 

Et cela pourrait provoquer à terme sa disparition.

 

En outre, elle s’est divisée entre un courant ouvert à une société multiculturelle et une tendance rigoriste limitant la laïcité à la seule neutralité. Résultats : pour la jeunesse, la laïcité a une image exécrable ; la droite et même l’extrême-droite en ont profité pour se montrer plus laïques que la gauche traditionnellement porteuse des messages de la laïcité, mais qui – elle aussi – est divisée à ce sujet.

 

Revenons-en à ce qu’écrit Elina Lemaire : « La confusion de la laïcité avec la neutralité aujourd’hui largement répandue, a pour conséquence d’amputer ce principe de sa dimension libérale. ». Elle précise et avertit : « Au même titre que la neutralité, la liberté de conscience et ses multiples ramifications sont donc consubstantielles au principe de laïcité, qui ne peut exister sans elles. C’est pourquoi, contrairement à ce que le discours dominant pourrait laisser entendre, le principe de laïcité ne peut servir de fondement juridique adéquat à la liberté religieuse et le principe de neutralité ne peut devenir source de contraintes pour les individus. Sauf à corrompre profondément leur signification et leur portée libérale. »

 

Ce n’est que dans cet esprit là que la laïcité se réveillera et pourra, si elle agit enfin intelligemment, rappeler les principes fondamentaux qui doivent rester siennes, telles, par exemple et entre autres, l’égalité hommes-femmes et la liberté et la neutralité de l’enseignement qui ne peut en aucun cas dans son programme être influencé par la religion. Principes sur lesquels nul ne peut transiger, cela dans le respect des convictions de chacun.

 

Faute de quoi, RIP laïcité !

 

 

Pierre Verhas

 

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5 février 2016 5 05 /02 /février /2016 10:16

 

 

Enfin ! Enfin, peut-être. Il est sérieusement question de la libération de Julian Assange réfugié à l’ambassade d’Equateur à Londres depuis le 19 juin 2012, car il est sous le coup d’un mandat d’arrêt européen en provenance de la Suède pour une rocambolesque affaire de viol ou de relations sexuelles non protégées. Assange, le fondateur de Wikileaks qui a diffusé des milliers de câbles diplomatiques prouvant les crimes de guerre des Etats-Unis en Irak et en Afghanistan, qui se trouvait à Londres début juin 2012, a demandé l’asile politique à l’Equateur parce qu’il craignait, une fois arrêté et puis extradé en Suède, être exfiltré vers les Etats-Unis où il risque la peine de mort pour espionnage. Ce mandat d’arrêt a par après été désapprouvé par le Parlement britannique, mais rien n’y fit. Le gouvernement de Cameron s’obstine dans sa volonté d’arrêter Julian Assange.

 

Nous reproduisons ici une intéressante contribution sur le sujet reproduite sur le site Le Grand Soir du journaliste australien John Pilger qui est journaliste et correspondant de guerre australien, particulièrement critique à l’égard de la politique occidentale dans le monde dirigée par les Etats-Unis et ce depuis ses débuts au Vietnam en 1962.

 

Il y a quelques jours, le Groupe de travail des Nations Unies sur la détention arbitraire a considéré que le mandat d’arrêt contre Assange établi par la Suède et par la Grande Bretagne est non-conforme à la Convention européenne des droits de l’homme et aux règles de droit international. Julian Assange a dit que si ce groupe de travail confirmait son avis, il demanderait à récupérer son passeport et à quitter la Grande Bretagne, sinon il se rendrait aux autorités britanniques.

 

On sera fixé très bientôt. Si, sur un plan politique, il serait malvenu que le gouvernement britannique persiste dans son attitude, rien ne peut le contraindre à accorder à Assange le droit de quitter ce pays. Et on connaît le caractère obstiné des conservateurs et de Cameron en particulier !

 

En outre, il ne faut pas oublier que la Grande Bretagne et l’Australie – dont Julian Assange est citoyen – font partie de l’alliance Five Eyes qui regroupe les Etats-Unis, le Canada, la Grande Bretagne, la Nouvelle Zélande et l’Australie qui se livre en commun à la surveillance générale telle qu’elle fut dénoncée par Edward Snowden. On voit mal ces gens laisser partir, sous l’injonction d’un groupe de travail de l’ONU, un Assange qu’ils considèrent comme leur ennemi n° 1.

 

Assange se base sur le droit. Ses puissants adversaires sur la force. Lequel l’emportera : la force ou le droit ?

 

Pierre Verhas

 

 

 

John Pilger, citoyen auxtralien, né le 9 octobre 1939 est journaliste et correspondant de guerre. Il commença sa carrière au Vietnam où il exprima depuis sa violente critique à l'égard de la politique impérialiste américaine.

John Pilger, citoyen auxtralien, né le 9 octobre 1939 est journaliste et correspondant de guerre. Il commença sa carrière au Vietnam où il exprima depuis sa violente critique à l'égard de la politique impérialiste américaine.

 

 

La libération de Julian Assange : le dernier chapitre

 

 

Par John PILGER

 

 

L’une des plus grandes injustices de notre temps se délite. Le Groupe de travail des Nations Unies sur la détention arbitraire - un tribunal international qui statue et décide si les gouvernements respectent leurs obligations en matière de droits - a décrété que Julian Assange a été arrêté illégalement par la Grande-Bretagne et la Suède.

 

Après cinq années de combats pour défendre sa réputation - ayant été calomnié sans relâche lors qu’il n’est accusé d’aucun crime - Assange est désormais plus proche de la justice, de la réhabilitation et peut-être de la liberté, qu’à aucun autre moment depuis son arrestation et sa détention à Londres en vertu d’un mandat d’arrêt européen, désapprouvé aujourd’hui par le Parlement britannique.

 

Le Groupe de travail de l’ONU fonde ses jugements sur la Convention européenne des droits de l’homme et trois autres traités qui engagent tous les signataires. La Grande-Bretagne et la Suède ont participé à la longue enquête de 16 mois de l’ONU et présenté et défendu leur dossier devant le tribunal. Ce serait montrer un mépris flagrant du droit international si elles ne se conformaient pas à l’arrêt et ne permettaient pas à Assange de quitter le refuge qui lui a été accordé par le gouvernement équatorien dans son ambassade de Londres.

 

Parmi les précédents cas célèbres sur lesquels le Groupe de travail s’est penché, on trouve : Aung San Suu Kyi en Birmanie, le leader de l’opposition emprisonné Anwar Ibrahim en Malaisie, le journaliste du Washington Post Jason Rezaian détenu en Iran. A tous, la Grande-Bretagne et la Suède ont apporté leur soutien au tribunal. La différence ici est que la persécution et l’emprisonnement d’Assange se déroule au cœur de Londres.

 

 

Julian Assange attend toujours à l'ambassade de la République d'Equateur à Londres.

Julian Assange attend toujours à l'ambassade de la République d'Equateur à Londres.

 

 

L’affaire Assange n’a jamais été celle d’une accusation de violence sexuelle commise en Suède - où la procureure en chef de Stockholm, Eva Finne, a rejeté l’affaire en déclarant « Je ne crois pas qu’il y ait des raisons de penser qu’il a commis un viol ». En outre, l’une des femmes impliquées a accusé la police de fabriquer des preuves et de l’avoir « roulée dans la farine », et protesté qu’elle « ne voulait accuser Julian Assange de rien. » Ensuite, une deuxième procureure a mystérieusement rouvert l’affaire après une intervention politique, puis l’a laissé traîner.

 

L’affaire Assange plonge ses racines de l’autre côté de l’Atlantique, dans une Washington dominée par le Pentagone et obsédée par la poursuite des lanceurs d’alerte, comme Assange pour avoir révélé, dans WikiLeaks, les graves crimes commis par les Etats-Unis en Afghanistan et en Irak : l’assassinat en masse de civils et le mépris de la souveraineté et du droit international. Rien de tout cela n’est illégal en vertu de la Constitution des Etats-Unis. En tant que candidat à la présidentielle en 2008, Barack Obama, un professeur de droit constitutionnel, a salué les lanceurs d’alerte comme « faisant partie d’une démocratie saine [et qui] doivent être protégés contre les représailles. »

 

Depuis, Obama, le traître, a poursuivi plus de lanceurs d’alerte que tous les présidents états-uniens qui l’ont précédé. La courageuse Chelsea Manning purge une peine de 35 ans de prison, après avoir été torturée durant sa longue détention provisoire. [Rappelons que Manning qui était sous-officier dans l’armée US a été condamné à une très longue peine de prison par le Conseil de guerre pour avoir communiqué des documents à Wikileaks. Il est devenu femme depuis. NDLR]

 

La perspective d’un destin semblable à celui de Manning a plané sur Assange comme une épée de Damoclès. Selon des documents publiés par Edward Snowden, Assange est sur une liste de personnes « recherchées ». Le Vice-président Joe Biden l’a qualifié de « cyber terroriste ». A Alexandria, en Virginie, un grand jury a tenté de concocter dans le secret une accusation de crime pour lequel Assange pouvait être poursuivi devant un tribunal. Bien qu’il ne soit pas citoyen des Etats-Unis, il est actuellement visé par une loi d’espionnage vieux d’un siècle et utilisé pour réduire au silence les objecteurs de conscience pendant la Première Guerre mondiale ; l’Espionage Act prévoit à la fois une peine de prison à vie et la peine de mort.

 

La capacité d’Assange de se défendre dans ce monde kafkaïen a été handicapé par les États-Unis qui ont classé l’affaire « secret d’État ». Un tribunal fédéral a bloqué la publication de toutes les informations sur ce qui est qualifié d’enquête de « sécurité nationale » sur WikiLeaks.

 

Le second rôle dans cette comédie a été tenu par la deuxième procureure suédoise, Marianne Ny. Jusqu’à récemment, Ny avait refusé de se conformer à une procédure européenne de routine qui l’obligeait à se rendre à Londres pour interroger Assange et de faire ainsi avancer le dossier que James Catlin, l’un des avocats d’Assange, qualifie de « risible ... on dirait qu’ils improvisent au fur et à mesure. »

 

En effet, avant même qu’Assange ne quitte la Suède pour se rendre à Londres en 2010, Ny n’a pas tenté de l’interroger. Dans les années qui ont suivi, elle n’a jamais bien expliqué, même à ses propres autorités judiciaires, pourquoi elle n’avait pas suivi une affaire qu’elle avait relancée avec tant de zèle - tout comme elle n’a jamais expliqué pourquoi elle a refusé de donner à Assange une garantie qu’il sera pas extradé vers les Etats-Unis en vertu d’un accord secret, conclu entre Stockholm et Washington. En 2010, l’Independent de Londres a révélé que les deux gouvernements avaient discuté la possible extradition d’Assange.

 

Et puis il y a le minuscule et courageux Equateur.

 

Une des raisons pour lesquelles l’Equateur a accordé l’asile politique à Julian Assange était que son propre gouvernement, en Australie, ne lui avait offert aucune aide à laquelle il avait légalement droit et l’a ainsi abandonné. La collusion de l’Australie avec les Etats-Unis contre son propre citoyen est évidente dans les documents divulgués ; il n’y a pas de vassaux plus fidèles aux Etats-Unis que les politiciens serviles des Antipodes.

 

Il y a quatre ans, à Sydney, j’ai passé plusieurs heures en compagnie du député libéral du Parlement fédéral, Malcolm Turnbull. Nous avons discuté des menaces qui pèsent sur Assange et leurs implications plus larges pour la liberté d’expression et de la justice, et pourquoi l’Australie devait le soutenir. Turnbull est maintenant Premier ministre australien et, au moment où j’écris ces lignes, assiste à une conférence internationale sur la Syrie organisée par le gouvernement Cameron – à environ 15 minutes en taxi de la chambre qu’Assange occupe depuis trois ans et demi dans le petit ambassade équatorienne juste à côté de Harrod’s.

 

La connexion avec Syrie est pertinente même si elle est occultée ; c’est WikiLeaks qui a révélé que les États-Unis avaient prévu de longue date de renverser le gouvernement Assad en Syrie. Aujourd’hui, tandis qu’il se réunit et serre des mains, le Premier ministre Turnbull a l’occasion d’apporter un minimum de sens et de vérité à la conférence en s’exprimant sur le sort de son compatriote injustement emprisonné, et pour qui il avait exprimé une telle préoccupation lorsque nous nous sommes rencontrés. Il lui suffirait de citer le jugement du Groupe de travail sur la détention arbitraire de l’ONU. Redonnera-t-il un lambeau de respectabilité à l’Australie ?

 

Ce qui est certain c’est que les gens respectables doivent beaucoup à Julian Assange. Il nous a révélé comment un pouvoir méprisable se comporte dans le secret, comment il ment et manipule et se livre à de grands actes de violence, à la poursuite de guerres qui tuent et mutilent et transforment des millions de gens en réfugiés qu’on aperçoit désormais à la télévision. Ne serait-ce que pour nous avoir révélé ces simples vérités, Assange mérite la liberté et a droit à la justice.

 

John Pilger

 

Traduction "la presse est libre... de se taire (ou de raconter n’importe quoi)" par VD pour le Grand Soir avec probablement toutes les fautes et coquilles habituelles.

 

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3 février 2016 3 03 /02 /février /2016 11:03

À plusieurs reprises, le blog « Uranopole » a fait part de son inquiétude face à la montée d’un fascisme larvé à travers les pays de l’Union européenne. Un aspect est quasi passé sous silence par la presse : la répression contre les militants syndicalistes est de plus en plus forte, se généralise et mène progressivement à une criminalisation de toute action de grève et du mouvement ouvrier en général. Il faut dire qu’elle est aidée par des campagnes médiatiques contre les grévistes qui « paralysent » l’économie du pays et qui prennent les usagers en « otages », sans compter la verve de certain(e)s éditorialistes.

 

L’objectif est clair : éliminer toute entrave à l’offensive ultralibérale de l’Union européenne au prix de la destruction des libertés fondamentales.

 

 

 

En 2010, le gouvernement socialiste espagnol de Zapatero avait élaboré une réforme du marché du travail. Le 29 septembre 2010, les deux principales centrales espagnoles, la CC.OO (Comisiones Obreras) et l’UGT (Unión General de Trabajadores), appelaient à la grève générale pour manifester leur opposition aux politiques en matière de travail mises en place par le gouvernement national qui représentaient une diminution significative des droits des travailleurs.

 

Ce mouvement est largement suivi. Devant les principales entreprises et administrations, partout en Espagne, les travailleurs montent dès le petit matin des piquets de grève. Le pays, ce jour-là, tourne au ralenti. Les seuls à travailler sont les huissiers qui viennent constater les « empêchements de travailler », un délit passible de la prison en vertu de l’article 315.3 du Code Pénal espagnol, et la police, qui charge violemment certains cordons ouvriers.

 

Les choses changèrent dès l’arrivée du gouvernement de Mariano Rajoy, leader du parti post-franquiste, le Parti populaire. Alfon, un jeune militant madrilène fut condamné à quatre ans de prison pour sa participation à la grève du 14 novembre 2012.

 

 

66 années de prison pour les « huit d’Airbus » ?

 

 

Cependant, une affaire encore plus grave secoue le pays de Cervantès, ce sont les « huit d’Airbus ». Lors de la grève générale du 29 septembre 2010, A Getafe, ville située au Sud de Madrid, où se trouve l’usine CASA (Construcionnes Aeronauticas SA) qui dépend d’EADS plus connu sous le nom de groupe Airbus et qui emploie 7.500 travailleurs, plusieurs centaines d’ouvriers se sont rassemblés à l’entrée du site pour exprimer leur soutien à la grève.

 

 

Les huit travailleurs d'Airbus risquent en tout 66 années de prison !

Les huit travailleurs d'Airbus risquent en tout 66 années de prison !

 

 

La présence de nombreuses unités de la police antiémeute aux portes de l’usine et leur attitude envers les travailleurs n’ont fait qu’accroître les tensions. Le comportement des forces de sécurité fut tel que plusieurs incidents sérieux se sont déroulés et ont conduit la police antiémeute à faire usage de ses armes et à tirer à au moins sept reprises.

 

Suite à ces incidents, le Tribunal de première instance a ouvert une audience concernant les allégations du ministère public à l’encontre de 8 syndicalistes de la CC.OO et de l’UGT qui ont été inculpés. Le ministère public a requis des peines d’emprisonnement de huit ans et trois mois pour chacun d’entre eux, qui font un total de soixante-six ans de prison, et une amende de 31.059,52 € pour laquelle les prévenus seraient conjointement et solidairement responsables. Le jugement devrait être rendu entre le 9 et le 12 février.

 

Pour les Commissions Ouvrières (CC.OO), le syndicat auquel appartiennent les militants d’Airbus, l’instruction de l’affaire a été émaillée de vices de procédures, le dossier reposant, lui, sur des « preuves » montées de toutes pièces. Dans toute l’Espagne, les deux principales centrales syndicales, les CC.OO et l’UGT ont lancé une campagne en défense des « huit de Airbus » et pour le droit de grève. Le hashtag créé pour l’occasion, #HuelgaNoEsDelito, « la grève n’est pas un délit », est des plus populaires sur tweeter.

 

Rajoy, en définitive, s’est placé dans la lignée du gouvernement précédent, celui des socialistes de Zapatero, sous qui les affaires pour violation de l’article 315.3 lors de la grève générale de septembre 2010 ont commencé à être instruites et qui n’ont été que des initiateurs en termes d’offensive en règle contre un Code du travail qu’a continué à attaquer à la pioche Rajoy, ces dernières années. Que va faire le nouveau gouvernement de gauche ? On attend ! En tout cas, cette affaire est un défi fondamental pour sa crédibilité. La pression est mise : à Getafe, la majorité municipale PSOE-Gauche Unie-Podemos a fait voter une motion exigeant l’arrêt des poursuites contre « les huit » et l’abrogation des lois de répression.

 

Affaire à suivre, comme on dit. Et l’enjeu est fondamental : c’est l’avenir de la branche politique du mouvement ouvrier qui est en cause !

 

 

Prison ferme pour les « huit de Good Year »

 

 

En France, quasi au même moment, mardi 12 janvier, le tribunal correctionnel d’Amiens a condamné huit syndicalistes de l’usine Good Year d’Amiens-Nord, chacun à deux ans de prison, dont neuf mois fermes et cinq ans de mise à l’épreuve.

 

Le mouvement à « Good Year » fut très dur. L’entreprise menaçait de fermer en jetant à la rue ses 1.143 salariés. La direction fit la sourde oreille aux interrogations des travailleurs, ce qui accrut la tension. Une rencontre tendue eut lieu entre le directeur des ressources humaines accompagné de celui de la production avec les salariés réunis en assemblée générale. Devant leur mutisme et l’absence de réponses aux questions des travailleurs, les deux cadres furent séquestrés dans un bureau pendant une trentaine d’heures. Ils furent alimentés, étaient autorisés à prendre contact avec leurs proches. Ils furent libérés sans aucune violence et renoncèrent à déposer plainte.

 

Malgré cela, le Parquet décida de poursuivre et parvint ainsi à faire condamner à de la prison ferme les huit militants.

 

L’affaire est en instance d’appel. Ce jugement a déclenché un tollé de protestations dans toute la France. C’est la première fois qu’une condamnation aussi sévère est prononcée à l’égard de syndicalistes. L’un d’eux a d’ailleurs estimé que sa condamnation était liée à l’arrachage de la chemise du DRH d’Air France.

 

Pour Fiodor Rilov, l’avocat des huit condamnés et de la CGT, ce jugement est  manifestement le résultat d’une opération politique.

 

« Je ne crois pas un seul instant que le procureur d’Amiens ait décidé seul de requérir des peines de prison. On veut faire passer un message à ceux qui se battent contre la fermeture de leur entreprise, contre les délocalisations, pour leur emploi, leur dire ce qu’ils risquent. »

 

Pour l’avocat, les personnes condamnées l’ont été « du fait de leur statut de syndicalistes. On ne peut pas dissocier ce jugement du recul sans pareil des acquis sociaux décidés par le gouvernement. Et désormais, dans toutes les luttes sociales, il y aura le jugement d’Amiens en toile fond. »

 

 

Du baby-sitting

 

 

Xavier Mathieu, l’ex-syndicaliste de Continental, devenu comédien, a exprimé sa révolte : « Ceux qui ferment illégalement les entreprises, comme cela a été le cas pour Continental en 2009. Ceux qui sont responsables d’accidents mortels de salariés par manque de sécurité. Pas plus que les hommes politiques qui piquent dans la caisse. Eux ne font jamais de prison. Les responsables de Conti qui ont fermé illégalement l’usine, sans motifs économiques, ont eu, pour toute condamnation, une amende financière. Au total, ils ont dû débourser quelques dizaines de millions d’euros. Mais qu’est-ce que c’est par rapport aux milliards de bénéfices qu’ils ont empochés ? Ils auraient dû être obligés de payer les salariés mis à la porte jusqu’à ce qu’ils retrouvent un boulot ou qu’ils atteignent l’âge de la retraite. Mais non, ils ont juste versé de quoi les faire vivre un an ou deux.

 

 

Xavier Mathieu, l'ancien de Continental, n'a pas perdu son énergie militante.

Xavier Mathieu, l'ancien de Continental, n'a pas perdu son énergie militante.

 

«C’est révoltant. Qu’ont fait les mecs de Goodyear ? Ils se sont juste révoltés contre une injustice. Ils ont juste gardé des cadres parce qu’ils n’obtenaient pas de réponses à leur question. On est loin des séquestrations qu’on a pu connaître par le passé dans la métallurgie. Les types ont pu boire de l’eau, appeler leur proche. C’était plus du baby-sitting qu’autre chose. La violence, elle n’est pas de leur côté. Ce sont les fermetures d’usine qui sont violentes. Celles qui mettent les gens dans la merde, qui les poussent vers le suicide, l’alcoolisme, la drogue, la dépression, le RSA. »

 

 

Et la Belgique !

 

 

La Belgique n’est pas en reste. Suite aux grèves des cheminots de janvier 2016, un militant de la CGSP (Centrale Générale des Services Publics) cheminots s’est vu condamné à une astreinte de 1.686,89 € pour non-respect d’une ordonnance de justice lors de la première des 2 journées de grève sur le rail des 6 et 7 janvier. Il avait en effet participé le 6 janvier au piquet de grève rue de France à Bruxelles où se trouve le siège d’Infrabel (la société qui est chargée de l’infrastructure des chemins de fer et de la gestion du rail).

 

Ce mouvement devant durer cinq jours consécutifs ayant été annoncé par les organisations syndicales, début décembre 2015, le gouvernement nationaliste-libéral de Charles Michel a déclenché une campagne médiatique de dénonciation de cette grève. Les syndicats ont fait un geste en étalant les cinq jours (deux les 6 et 7 janvier et les trois autres plus tard en attendant le résultat des négociations avec la direction). . Le 21 décembre, le gestionnaire du rail avait obtenu un jugement du tribunal civil de Bruxelles interdisant tout piquet de grève devant les cabines de signalisation du réseau ferroviaire.

 

 

 

Cheminots en grève le 6 janvier à la gare du Midi à Bruxelles

Cheminots en grève le 6 janvier à la gare du Midi à Bruxelles

 

 

Selon Infrabel, cité par le journal financier L’Echo, l’huissier aurait constaté que le cheminot incriminé et d’autres grévistes empêchaient les agents d’Infrabel, dont un directeur, d’accéder au bâtiment du «trafic control» à Bruxelles. Le cheminot aurait bousculé le directeur et aurait eu un comportement violent à l’égard d’une femme enceinte, conduisant l’huissier à signifier l’ordonnance et à dresser le constat. Il faut préciser qu’aucun procès verbal n’a été dressé par la police et qu’aucune plainte n’a été déposée. C’est donc la version des faits établie par l’huissier qui est la cause de cette astreinte. Précisons en outre que le siège d’Infrabel, même s’il s’appelle « trafic control », n’est pas une cabine de signalisation…

 

Tout cela fait dire au secrétaire régional de la CGSP, Philippe Dubois : « Ce qui est interpellant dans ce "commandement" à charge de notre représentant, c'est que l'astreinte ne lui a effectivement jamais été assignée au piquet de grève, rue de France. Aucun officier de police n'a relevé son identité. Cela pourrait signifier que, lors des futures grèves, des huissiers assignent des participants aux piquets, dès lors que leurs noms sont connus.

 

ll s’agit d’une attaque frontale contre le droit de grève. J’ai peur pour notre démocratie ! »

 

Le militant impliqué n’est d’ailleurs pas n’importe qui. Jordan Croeisaerdt est accompagnateur de train et délégué syndicat à la CGSP Cheminot, a 32 ans, du bagout, une envie de changer le monde. C’est un militant au MOC (Mouvement Ouvrier Chrétien) et à la JOC. Il soutient en outre les mouvements féministes.

 

 

Un beau costume cravate

 

 

Fils d’un ouvrier cheminot, Jordan a grandi dans les logements mis à disposition du personnel, rue de France justement. Après avoir travaillé comme livreur pour un garage, multiplié les petits boulots dans l’Horeca et travaillé deux fois aux vendanges, ses parents ont voulu qu’il se stabilise. « Deviens accompagnateur de train, tu auras un beau costume cravate ! », m’a dit mon père, sourit Jordan. « J’ai passé toutes mes formations. On nous disait alors : vous allez avoir un statut en or. Aujourd’hui, après 12 ans de service, j’ai franchement peur pour mon emploi : la SNCB veut supprimer les accompagnateurs de train. Mais ce qui m’effraie le plus, c’est que nos chemins de fer ne tombent en faillite. Je lutterai jusqu’au bout contre la privatisation de ce service public ».

 

 

Jordan Croeisaerdt n'a certes pas le profil de mouton requis pour la direction ultralibérale d'Infrabel.

Jordan Croeisaerdt n'a certes pas le profil de mouton requis pour la direction ultralibérale d'Infrabel.

 

 

En définitive, ne serait-ce pas lui personnellement, qui a été visé ? Le parcours de Jordan ne doit pas être tout à fait conforme à ce que la direction ultralibérale d’Infrabel attend d’un travailleur docile !

 

 

Vers l’unité syndicale ?

 

 

La FGTB (l’organisation syndicale dont fait partie la CGSP) a déposé un recours contre cette astreinte. Ainsi, tout le mouvement syndical manifeste sa solidarité à l’égard des travailleurs du chemin de fer.

 

Il était temps que renaisse l’unité syndicale !

 

Celle-ci s’est d’ailleurs manifestée par une initiative de jeunes militant(e)s de la CGSP enseignement. Ils ont lancé un appel à la solidarité pour Jordan Croeisardt que nous reproduisons intégralement.

 

 

 

En Belgique comme ailleurs: NON à la répression des mouvements sociaux !

 

 

Nous, syndicalistes, travailleurs, chômeurs, jeunes, pensionnés,… tenons à affirmer notre soutien aux syndicalistes menacés par des politiques répressives et antidémocratiques, tant en Belgique que partout ailleurs.

 

Dans ce contexte, nous affirmons pleinement notre soutien au camarade cheminot Jordan Croeisaerdt, accompagnateur de train et vice-président de la CGSP- Cheminot dans la région bruxelloise. Dans la foulée des dernières grèves des cheminots en janvier 2016, ce dernier s’est vu infliger une astreinte de près de 1700€ pour participation à un piquet de grève. La méthode employée est scandaleuse (aucun huissier ne lui a remis de document au piquet ; il a reçu l’astreinte à son domicile, après que la direction a vraisemblablement communiqué son nom et son adresse aux huissiers) et les accusations portées contre lui dans les médias sont mensongères.

 

Il s’agit en réalité d’une tentative nette d’intimidation s’inscrivant dans un contexte général de répression accrue des mouvements sociaux tandis que l’austérité imposée est, elle, de plus en plus violente. Nous nous inquiétons et dénonçons fermement cette criminalisation généralisée.

 

Tout ceci n’est pas sans rappeler : en France, les peines de prison écopées par les syndicalistes de Goodyear luttant pour leur emploi ou le licenciement abusif des salariés d’Air France; en Espagne, les poursuites judiciaires contre 300 travailleurs et les tirs de flash-ball sur les mineurs en grève.

 

De même, en Belgique, la violence à laquelle ont été confrontés les ouvriers d’Arcelor Mittal n’était que les prémisses d’une violence qui se généralise à l’encontre de la contestation et le recours systématique aux huissiers lors des grèves instaure un climat de peur et exacerbe les tensions.

 

Tout ceci n’a que trop duré, une attaque contre l’un d’entre nous est une attaque contre tous! Il est évident que le gouvernement réactionnaire a déclaré une guerre sociale en s’attaquant de front à nos acquis sociaux, à nos services publics, à nos conditions de travail et de salaires. Et face à la colère grandissante de la population, il s’en prend aujourd’hui à nos droits syndicaux et à nos libertés fondamentales. Cette politique contraste avec l’impunité totale dont jouissent les grands fraudeurs fiscaux, les patrons voyous et certaines multinationales sans scrupule.

 

Face à de telles dérives, nous nous devons urgemment de nous unir et de réagir collectivement. C’est pourquoi, nous nous engageons à participer à toute initiative allant dans ce sens.

 

Ainsi, nous nous opposons et disons :

 

• STOP à toute forme de répression du mouvement social ;

 

• STOP à l’instrumentalisation médiatique visant à criminaliser systématiquement le mouvement syndical dans son ensemble ;

 

• STOP à la privatisation progressive de nos services publics ;

 

• STOP à la destruction de nos acquis sociaux !

 

Nous défendons et sommes :

 

• POUR un soutien total à Jordan Croeisaerdt, pour que cesse immédiatement toute poursuite à son encontre ;

 

• POUR un rail fort, de qualité, gratuit et public, nécessaire dans le contexte de transition énergétique à mener dans les années à venir ;

 

• POUR un investissement massif dans tous les services publics ;

 

• POUR une mobilisation large et conséquente pour défendre ces droits et nos acquis !

 

Nous appelons à organiser:

 

• Une conférence de presse : pour contrecarrer les mensonges médiatiques ;

 

• Un meeting public en front commun : pour fédérer et mobiliser contre ces attaques ;

 

• Des assemblées générales dans tous les secteurs : afin d’affirmer une position claire et préparer la riposte ;

 

• Des actions et une mobilisation massive: pour défendre le cas de Jordan et, à travers lui, le droit à l’action collective.

 

N’hésitez pas à soutenir le camarade Jordan, en signant la pétition!

 

Un bel exemple de solidarité interprofessionnelle ! La jeune génération militante a retenu par elle-même les leçons de leurs aïeux : la flamme de la Résistance ne s’éteindra jamais. C’est à un niveau européen qu’elle doit éclairer les luttes. Et la solidarité doit exister entre toutes et tous.

 

Qui a dit que l’histoire ne repasse jamais les plats ?

 

 

 

Pierre Verhas

 

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Published by pierre verhas
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