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  • : Le blog de pierre verhas
  • : Blog consacré à l'actualité dans les domaines de la politique et de l'astronomie, vus au sens large. Ce blog n'est pas neutre : il se positionne à gauche, de philosophie laïque et donnant la primauté à l'expérience sur la spéculation. Ce blog est ouvert au débat, à l'exception des invectives, des attaques personnelles et des insultes qui seront systématiquement rejetées afin de permettre à chacun(e) de débattre en toute liberté et dans la sérénité qui n'exclut en rien la passion.
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8 octobre 2017 7 08 /10 /octobre /2017 19:26

 

 

 

Donc le référendum catalan a eu lieu dimanche 1er octobre dans les circonstances que l’on sait. La répression de la Guardia civil fut d’une violence qui rappelle les sinistres années du franquisme. Pourquoi cette répression ?

 

 

 

La Guardia civil n'a pas hésité à s'attaquer à des personnes âgées... De sinistres souvenirs ressurgissent.

La Guardia civil n'a pas hésité à s'attaquer à des personnes âgées... De sinistres souvenirs ressurgissent.

 

 

 

Le gouvernement espagnol conservateur du parti populaire, formation chrétienne post-franquiste, de Mariano Rajoy a décrété illégal le scrutin référendaire demandant aux Catalans s’ils souhaitent ou non l’indépendance décidé par La Generalitat (le gouvernement catalan).

 

Référendum « illégal », vraiment ?

 

Illégal ? Selon Gérard Onesta, membre d’EELV (les Ecolos français) qui était un observateur international chargé de constater le bon déroulement de ce scrutin, le référendum était bien légal. Il l’explique dans une interview à « Libération » du 3 octobre :

 

« Mariano Rajoy a tort de s’appuyer sur des textes juridiques pour affirmer le contraire. L’article 2 de la Constitution espagnole de 1978 reconnaît que l’Espagne est constituée de plusieurs nations et garantit leur droit à l’autonomie. L’article 10, lui, stipule que tout ce qui a trait aux droits de l’homme doit être interprété au regard des textes internationaux que l’Espagne a ratifiés. Or, que disent ces textes ? Que l’autodétermination des peuples est un droit, à condition que certains critères soient remplis. Parmi les plus importants de ces critères, il y a le fait qu’un pays ou une région ne doit pas être agressif ou encore persécuter une minorité et, enfin, être en capacité de s’administrer. Et justement, la Catalogne répond à ces trois critères. »

 

 

 

Gérard Onesta, fils d'immigrés italiens ayant fui le fascisme, membre d'EELV, observateur international pour le référendum catalan du 1er octobre, est indigné de la répression de la Guardia Civil qui rappelle par trop le franquisme.

Gérard Onesta, fils d'immigrés italiens ayant fui le fascisme, membre d'EELV, observateur international pour le référendum catalan du 1er octobre, est indigné de la répression de la Guardia Civil qui rappelle par trop le franquisme.

 

 

 

Au contraire, « Face à la demande de pouvoir exprimer notre « droit de décider », le gouvernement du parti populaire a répondu en envoyant des juges et des policiers dans les institutions catalanes. Pourtant, je trouve que la réaction des gens a été exemplaire, pacifique. Le comportement disproportionné des forces de l’ordre n’a fait qu’aggraver le conflit. Je crois que maintenant nous devons apporter une réponse politique au Premier ministre espagnol. » explique dans une interview à « La Libre Belgique » du 3 octobre, Gala Pin, 36 ans, maire de la Ciutat Vella, une commune faisant partie du grand Barcelone et membre de Barcelona en comù, une formation proche de Podemos dont fait partie la maire de Barcelone, Ada Colau.

 

Une répression rappelant les années noires du franquisme

 

La répression fut d’une violence inouïe, même si certains esprits chagrins estiment que la comparaison avec le franquisme est disproportionnée. Certes, il n’y a pas eu de morts – on n’est cependant pas passé très loin – ni d’arrestations de masse, mais réprimer des gens qui veulent s’exprimer pacifiquement, y compris des personnes âgées, arrêter pour « sédition »  des fonctionnaires qui ne font que leur devoir envers la Generalitat qui les emploie, enlever de force du matériel électoral ne peut être qualifié d’attitude démocratique, sans compter l’image désastreuse donnée au monde par le gouvernement de Madrid.

 

 

 

Les violences de la Guardia Civil laisseront des traces.

Les violences de la Guardia Civil laisseront des traces.

 

 

 

Le résultat : le vote des Catalans dimanche 1er octobre a mis en lumière la force de l'indépendantisme. Mais ce sentiment repose-t-il sur un simple égoïsme financier vis-à-vis des régions moins riches de l'Espagne ?

 

 

Certes, si le scrutin, suite au sabotage organisé dans la violence  par Madrid, ne s’est pas déroulé dans des circonstances normales, sur les 6 millions d’électeurs catalans, seuls 2 millions se sont exprimés et 1,8 millions ont voté pour l'indépendance, soit autant que les votes pour les partis régionalistes et indépendantistes en 2012 avec une participation pratiquement deux fois plus élevée. Désormais un électeur sur trois soutient l’indépendance, alors que précédemment les indépendantistes étaient fortement minoritaires. Depuis la fin du franquisme en 1977, ils totalisaient à peine 15 % de l’électorat catalan.

 

C’est donc un grave échec pour Rajoy qui mène à une situation quasi inextricable. Et la droite espagnole au pouvoir ne l’a pas accepté. Le roi Felipe VI a ensuite jeté de l’huile sur le feu par un discours télévisé où il a fustigé les indépendantistes et la Generalitat. Ce qui fait dire à l’écrivain Mathias Énard, romancier, auteur de – Zone (2008), Rue des voleurs (2012), ou Boussole (prix Goncourt 2015) –, qui a vécu une quinzaine d'années à Barcelone où il enseigna la littérature arabe et persane à l'université,  dans une interview à Ludovic Lamant du quotidien en ligne « Mediapart » :

 

« Le roi s’est exprimé – puisque Mariano Rajoy fait preuve d’une étrange lâcheté –, pour reprendre le même discours que le Parti populaire au pouvoir à Madrid : en manifestant un refus de voir ce qui se passe en Catalogne. Il y a là une absence effrayante et absolue de proposition politique, de tentative de négociation, un peu comme si nous étions dans un retour sinistre de la dictature – ce qu’induisait la mise en scène du discours de Felipe VI en instance quasi médiévale, tâchant de se hisser jusqu’à la solennité d’un discours définitif qui ne saurait admettre la moindre contradiction… »

 

 

 

Le roi Felipe VI en refusant d'ouvrir la porte aux Catalans, a jeté de l'huile sur le feu et divisé l'Espagne.

Le roi Felipe VI en refusant d'ouvrir la porte aux Catalans, a jeté de l'huile sur le feu et divisé l'Espagne.

 

 

 

Ce discours royal ferme la porte à tout dialogue. Désormais, la menace de l’article 155 de la Constitution, c’est-à-dire la suspension de l’autonomie et la reprise en main par le gouvernement de Madrid, plane sur la Catalogne.

 

Rajoy : animé par une motivation politicienne ?

 

Cependant, quelle est la motivation d’une position aussi ferme de la part de Madrid ? Mathias Énard ajoute :

 

« À bien y regarder, plus le Parti populaire se positionne contre le nationalisme catalan et les revendications régionales, plus il gagne des électeurs et du pouvoir en Espagne. C’est un mécanisme terrifiant : plus la position est politiquement injustifiable, plus elle rapporte politiquement. D’autant que tout cela évite à Mariano Rajoy d’avoir à faire face à des sujets autrement plus gênants pour lui : la crise économique, la corruption et plus généralement l’absence de projet pour l’Espagne… »

 

Bref, Rajoy rallume la flamme nationaliste espagnole contre le nationalisme catalan ! Les ingrédients d’une nouvelle guerre civile sont rassemblés.

 

La nature du nationalisme catalan est différente des autres nationalismes « régionaux » comme le nationalisme flamand. Il ne se montre guère hostile à l’égard des autres régions d’Espagne. Il est profondément pro-européen. Il est, par contre, opposé au centralisme et à l’austérité imposés par Rajoy depuis des années. La Catalogne est une région riche de sa modernité avec une jeunesse d’un grand dynamisme qui ne demande qu’à s’épanouir. Elle veut s’intégrer de manière autonome à l’Europe par esprit d’ouverture. Ainsi, par exemple, lors du grand rassemblement des indépendantistes lundi 2 octobre à Barcelone en protestation contre les violences policières, les jeunes ont entonné en plus de l’hymne catalan, l’Ode à la joie de Beethoven qui est le chant officiel  de l’Union européenne.

 

Certains mouvements, comme le mouvement Barcelona en comù, proche de Podemos, n’ont jamais été indépendantiste, mais, comme il a été écrit dans le précédent article (voir Uranopole : http://uranopole.over-blog.com/2017/09/hommage-a-la-catalogne.html ), il a appelé à la participation au référendum. Gala Pin, quant à elle, a voté « oui » car elle considère qu’après ce qu’il s’est passé, les choses doivent bouger. Le « non » d’après elle aurait été un signe d’immobilisme.

 

La question du « déficit fiscal »

 

Ce n’est pas le cas de la Catalogne. Selon le quotidien en ligne « La Tribune » du 5 octobre :

 

« Une des questions clés de la Catalogne, c'est le « déficit fiscal » de cette région, autrement dit sa contribution nette au budget du reste de l'Espagne. La « communauté autonome » catalane est une des plus riches du pays et elle est soumise au même régime de répartition que les autres, à l'exception (…) du Pays Basque. Son « déficit fiscal » est immense, il représente 8 % du PIB catalan. « Aucune région en Europe ne souffre d'un tel déséquilibre », explique Ferran Requejo, professeur de sciences politique cité par Henry de Laguérie dans son récent ouvrage Les Catalans aux éditions Ateliers Henry Dougier. Les Catalans auraient donc plus de raison de se plaindre que les Flamands ou les Italiens du Nord, pourtant fort habitués aux jérémiades contre les « paresseux wallons » et les « voleurs romains. » »

 

La question de ce déficit fiscal s’est posée, il y a une dizaine d’années, au gouvernement socialiste de Zapatero qui parvint à imposer une solution équitable.

 

« A la longue, la question de ce large déficit fiscal a néanmoins fini par se poser. Mais là encore, pas en « négatif », autrement dit sur le refus de la solidarité, mais en « positif » : donner à la Catalogne la capacité de mener une vraie politique économique et sociale autonome. Autrement dit accepter au sein de l'Espagne, une identité économique catalane. C'est cette idée qui a présidé aux premières réflexions sur le nouveau statut (Estatut) au sein de la monarchie espagnole au milieu des années 2000. Là encore, comme le souligne Ferran Requejo, il ne s'agissait pas de briser les liens de solidarité, mais de « ne plus être une communauté autonome comme les 17 autres. » »

 

L’Estatut s’est inspiré de l’exemple du pays Basque, mais était bien plus modéré. Il a été adopté par référendum en Catalogne et par les Chambres législatives espagnoles en 2006.

 

Ce statut prévoyait entre autres la création d'une agence tributaire catalane (ATC) chargée de collecter les impôts catalans, et de la réduction du déficit fiscal à 4 % du PIB. Autrement dit, il permettait d'allier une large autonomie fiscale et maintien de la solidarité. Mais le recours de députés du parti populaire imprégné du centralisme franquiste devant le Tribunal Constitutionnel a conduit à la censure de plusieurs mesures de l'Estatut, notamment celles relatives aux dispositions financières. L’ATC est devenu une coquille vide. C’est la flamme qui a rallumé l’indépendantisme catalan. C’est donc une volonté farouche de domination de la part de Madrid qui détermine son intransigeance à l’égard de la Catalogne.

 

L’Espagne divisée

 

Ce conflit divise les Espagnols. Certains sont des unitaristes convaincus et réclament même la mise en prison de Carlos Puigdemont, le président de la Generalitat, qui est à l’origine du référendum. Une manifestation ce dimanche 8 octobre, rassemblant près de 800.000 Espagnols catalans à Barcelone réclame le maintien de la Catalogne dans le royaume.

 

 

 

Carlos Puigdemont, Premier ministre de la Generalitat, indépendantiste convaincu, se sent coincé par le refus de dialogue avec le gouvernement Rajoy.

Carlos Puigdemont, Premier ministre de la Generalitat, indépendantiste convaincu, se sent coincé par le refus de dialogue avec le gouvernement Rajoy.

 

 

 

En plus, Rajoy peut compter sur le soutien des instances de l’Union européenne. Ce n’est d’ailleurs pas surprenant. Dans ce genre de conflit, les dirigeants européens ont toujours été fort passifs se basant sur la doctrine de la seule reconnaissance des Etats-membres.

 

L’Union européenne a-t-elle conscience de l’enjeu ?

 

Et puis, il ne faut pas oublier que le Premier espagnol fait partie de la même famille politique que le Luxembourgeois Juncker, président de la Commission et le Polonais Donald Tusk, les démocrates chrétiens qui forment la principale fraction du Parlement européen, le PPE.

 

Un communiqué sibyllin a été publié par la Commission européenne où elle précise ne pas intervenir dans les questions intérieures d’un Etat membre. Dont acte.

 

 

 

Jean-Claude Juncker et Donald Tusk auront-ils le courage de dépasser les clivages politiciens pour proposer une solution équitable à la crise catalane ?

Jean-Claude Juncker et Donald Tusk auront-ils le courage de dépasser les clivages politiciens pour proposer une solution équitable à la crise catalane ?

 

 

 

Mais est-ce simplement une question intérieure ? Si l’opinion publique internationale se préoccupe tant de la question catalane, c’est parce qu’elle estime qu’elle pourra avoir des conséquences au-delà des frontières de l’Espagne. Si la situation s’envenime au point de provoquer une crise majeure aux conséquences internationales, les institutions européennes auront une fois de plus montré leur faiblesse.

 

Elles ont bien exercé de terribles pressions sur la Grèce pour qu’elle aligne sa politique financière sur celle dictée par l’Eurogroupe, c’est-à-dire l’Allemagne. Se détourneront-elles, en se cachant derrière des arguties juridiques, d’une éventuelle et violente mise sous tutelle de la Catalogne ? Ne sont-elles conscientes du danger de cette situation ? Inéluctablement, si la Catalogne s’enflamme, l’incendie se répandra dans d’autres régions d’Europe.

 

En réalité, les dirigeants européens se méfient comme de la peste des autonomismes régionaux. Or, le conflit Madrid – Barcelone n’est pas qu’un simple différend entre un Etat central et une de ses régions, il est le signe d’une crise de l’Etat-nation. Et cela ne concerne pas que la seule Espagne. C’est sans doute cela qui explique l’attentisme des institutions européennes et aussi des voisins de l’Espagne, dont la France.

 

On s’aperçoit des conséquences, rien que sur le plan financier. Au lendemain des violences qui ont émaillé la journée du 1er octobre en Catalogne et de la grève générale du 3 octobre, les marchés ont placé immédiatement la dette espagnole sous pression. Lundi 2 octobre, le taux moyen espagnol à 10 ans est passé de 1,60 % à 1,71 %, soit un recul du prix de l’obligation de 7 %, avant de se stabiliser autour de 1,7 %. À chaque secousse venant de Catalogne, la dette espagnole connaît ainsi un nouveau soubresaut. Et pour cause. En cas de sécession catalane, la question de la dette sera l’une des premières posées. Or, compte tenu de l’importance de la dette espagnole, estimée fin 2016 à 102,2 % du PIB – l’Espagne est le sixième pays de l’Eurozone qui a un ratio de dette supérieur à 100 % du PIB –, et du poids de la Catalogne dans la richesse du royaume (20,1 % du PIB), cette question devient délicate.

 

Cela devrait préoccuper les dirigeants européens si à cheval sur la problématique de la dette dans la zone Euro…

 

Les fédéralistes européens devront clarifier leur position.

 

Donc, la question politique « interne » de l’Espagne devrait pousser l’Union européenne à réagir, comme médiateur, par exemple et dans un esprit réellement fédéraliste.

 

Les Européistes ne cessent de prôner le fédéralisme européen. Or, le fédéralisme est justement la garantie de l’autonomie des entités fédérées avec le transfert de certaines compétences au pouvoir fédéral. Mais, dans leur esprit, il s’agit d’un pouvoir fédéral européen centralisé avec un maximum de compétences. Pour compenser cela, on a ressorti dans le traité de Maastricht le vieux principe de subsidiarité qui consiste à dire que c’est à l’échelon ayant la capacité d’exercer une compétence qui en a la responsabilité. C’est donc une règle empirique susceptible de changer selon les circonstances, ce qui ne peut qu’être source de conflits de compétences. Ce fédéralisme là est évidemment inapplicable dans une Europe dont bien des Etats membres sont secoués par des tensions régionales, voire des contestations de frontières (ce qui n’est pas le cas de l’Espagne).

 

Aussi, c’est en usant de pragmatisme et aussi de neutralité que l’Union européenne pourrait tenter une médiation afin d’étouffer l’incendie qui menace. Mais, en est-elle capable ?

 

Elle le devra sinon c’est l’Union européenne elle-même qui risque d’être carbonisée.

 

 

Pierre Verhas

 

 

 

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