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  • : Le blog de pierre verhas
  • : Blog consacré à l'actualité dans les domaines de la politique et de l'astronomie, vus au sens large. Ce blog n'est pas neutre : il se positionne à gauche, de philosophie laïque et donnant la primauté à l'expérience sur la spéculation. Ce blog est ouvert au débat, à l'exception des invectives, des attaques personnelles et des insultes qui seront systématiquement rejetées afin de permettre à chacun(e) de débattre en toute liberté et dans la sérénité qui n'exclut en rien la passion.
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29 décembre 2020 2 29 /12 /décembre /2020 23:58

 

 

 

II La fin d’un monde

 

Si Julian Assange est extradé vers les USA, il sera soumis au régime des MAS (Mesures Administratives Spéciales). Voici ce régime tel qu’il a été décrit à l’audience du procès d’extradition à Westminster le 29 septembre 2020.

 

« Sous la conduite d’Edward Fitzgerald QC [le principal avocat d’Assange], Baird [ancienne directrice d’une prison spéciale de New York, le MCC, spécialiste des MAS] a confirmé qu’elle prévoyait qu’Assange serait soumis à des MAS avant le procès, sur la base de l’argument de la sécurité nationale et de tous les documents soumis par le procureur américain, et après le procès. Les MAS signifient être confiné dans une cellule 23-24 heures par jour sans aucune communication avec les autres prisonniers. Au MCC, la seule heure par jour passée en dehors de votre cellule était simplement passée dans une cellule vide différente mais identique, appelée "cellule de loisirs". Elle avait installé un vélo d’exercice ; à part ça, il n’y avait aucun équipement. La récréation se faisait toujours en solitaire.

 

Les prisonniers avaient droit à un appel téléphonique par mois de 30 minutes, ou 2 de 15 minutes, à des membres de leur famille désignés et contrôlés. Ces appels étaient surveillés par le FBI.

 

Fitzgerald s’interroge sur l’affirmation de Kromberg selon laquelle le courrier était "fluide". Baird a répondu que tout le courrier était filtré. Ce courrier était généralement retardé de deux à trois mois, s’il arrivait à passer.

 

Baird a déclaré que le régime des MAS était déterminé de manière centralisée et était le même dans tous les lieux. Il était décidé par le procureur général. Ni le directeur de la prison, ni le Conseil des Prisons (BOP) lui-même n’avaient le pouvoir de modérer le régime des MAS. Fitzgerald a déclaré que le gouvernement américain avait prétendu hier qu’il pouvait être modifié, et que certaines personnes sous le régime des MAS pouvaient même avoir un compagnon de cellule. Baird a répondu : "Non, ce n’est pas du tout mon expérience". »

 

 

 

Le 4 janvier 2021, Assange nous fera-t-il ses adieux ?

Le 4 janvier 2021, Assange nous fera-t-il ses adieux ?

 

 

 

« La vie sous les « MAS » n’est pas bâtie pour des humains. »

 

Sur les conséquences de ce régime exceptionnel, le témoin déclare :

 

« Les MAS ont des conséquences fortes et négatives sur la santé mentale et physique des prisonniers. Parmi ces conséquences, citons la dépression sévère, les troubles anxieux et la perte de poids. Baird a déclaré qu’elle était d’accord avec le précédent témoin Sickler sur le fait que si Assange était condamné, il pourrait très bien passer le reste de sa vie en prison sous des MAS à l’ADX de Floride. Elle a cité un ancien directeur de cette prison qui la décrit comme "n’étant pas été bâtie pour des humains". »

 

Un assassinat officiel !

 

Un autre trouble surgit pour les détenus qui sont libérés au terme de leur condamnation.

 

« Fitzgerald a interrogé Baird sur l’affirmation du Dr Leukefeld selon laquelle certains prisonniers apprécient tellement Florence ADX [une prison au régime MAS du Colorado] qu’ils ne veulent pas la quitter. Baird a déclaré que cela reflétait les troubles d’anxiété extrême qui pouvaient affecter les prisonniers. Ils avaient peur de quitter leur monde très ordonné. »

 

En clair, victimes de pathologies mentales graves consécutives aux MAS, les détenus libérés sont incapables de réintégrer une vie normale, ce qui peut les mener au suicide ! 

 

Il est donc clair qu’Assange, s’il est détenu et condamné aux Etats-Unis, ne survivra pas. Déjà affaibli et diminué par le régime carcéral de Belmarsch, le fondateur de Wikileaks est voué à une mort lente et atroce. Il sera victime d’une EOF (Escalade of force), c’est-à-dire, en langage militaire US, l’exécution d’un civil non armé !

 

Un assassinat officiel !

 

Et cet assassinat est aussi le symptôme de la fin d’un monde.

 

On a évoqué et décrit pendant des décennies l’atroce régime des camps nazis, des goulags soviétiques, des Khmers rouges et d’autres encore. On a cité en exemples celles et ceux qui avaient eu le courage de combattre ces systèmes abominables qui ont pour seuls objectifs, soit d’éliminer, soit de réduire l’être humain à l’état de zombie au seul service du pouvoir.

 

 

 

Vue aérienne du camp d'extermination d'Auschwitz. Certes, le sort réservé à Assange en prison n'est pas comparable à celui des déportés d'Auschwitz et de Birkenau, mais il est basé sur le même principe de déshumanisation.

Vue aérienne du camp d'extermination d'Auschwitz. Certes, le sort réservé à Assange en prison n'est pas comparable à celui des déportés d'Auschwitz et de Birkenau, mais il est basé sur le même principe de déshumanisation.

 

 

 

En ce qui concerne les Etats-Unis dont l’impérialisme se montre de plus en plus violent, on avait déjà été alerté par le régime imposé aux présumés djihadistes à Guantanamo Bay. Ici, avec les Mesures Administratives Spéciales, on peut se poser une question : ces horreurs vont-elles se généraliser et devenir ordinaires ?

 

La montée en puissance d’une oligarchie prédatrice

 

Dans son ouvrage « L’Etat profond américain » (éditions Demi-Lune, 2015), Peter Dale Scott (1) décrit l’évolution de la démocratie américaine gangrénée par l’impérialisme.

 

Scott observe : « La transformation de ces empires en mécanismes de guerre aveuglés par leur propre puissance s’est avérée plus dangereuse et déstabilisante. » Il prend l’exemple d’Athènes se référant à l’homme politique et historien grec Thucydide (né en – 465 et assassiné en – 400 ou – 395) auteur de la « Guerre du Péloponnèse » et qui a connu l’Athènes resplendissante de Périclès et puis son déclin sous l’occupation spartiate. Cette référence est intéressante, car elle montre comment un empire puissant militairement et à l’économie florissante peut, en quelques années, se transformer en une entité décadente et dangereuse pour l’équilibre mondial.

 

« Ce dernier décrivit comment Athènes fut mise en échec du fait de sa cupidité sans limites lors de son expédition inutile en Sicile – une folie présageant celle des Etats-Unis au Vietnam et en Irak. Thucydide attribua l’émergence de cette folie collective aux rapides changements que connut Athènes après la mort de Périclès, et en particulier à la montée en puissance d’une oligarchie prédatrice. » L’auteur ajoute, se référant à plusieurs historiens, que ce phénomène est commun à la fin de tous les empires au cours de l’histoire.

 

 

 

L'homme politique et historien athénien Thucydide a analysé le premier la nuisance de l'impérialisme décadent.

L'homme politique et historien athénien Thucydide a analysé le premier la nuisance de l'impérialisme décadent.

 

 

 

Il ajoute : « à partir de l’après-guerre, l’Histoire des Etats-Unis a été marquée par le remplacement progressif des institutions de gouvernance démocratique par un ensemble de nouvelles agences – comme la CIA et le Pentagone – qui avaient pour mission première d’assurer la domination violente et le contrôle des populations à l’étranger. (…) Cette bureaucratie est régie par une éthique manipulatrice. Elle favorise aussi la corruption de ceux qui, afin d’évoluer hiérarchiquement, érigent la culture de la suprématie belliciste en une mentalité commune. »

 

N’est-ce pas en réalité ce qu’il se passe avec la traque de Julian Assange ? Il suffit de lire les comptes-rendus des audiences rédigées par Craig Murray pour se rendre compte que l’accusation représentée par des hauts fonctionnaires étatsuniens manipule le tribunal, tente de mettre la défense en porte à faux avec la complicité évidente de la juge Baraitser dont on peut douter de l’impartialité dans cette affaire et surtout de sa supérieure, la juge Emma Arbuthnot, qui est soupçonnée de conflit d’intérêts. Nous aurons l’occasion d’en reparler.

 

Deux cultures politiques

 

Scott va plus loin en cette question. Il écrit :

 

« … depuis longtemps, deux cultures politiques différentes avaient prévalu aux Etats-Unis. Celles-ci sous-tendent les divergences politiques entre les citoyens de ce pays, de même qu’entre divers secteurs de l’Etat. L’une de ces cultures est principalement égalitaire et démocratique, favorisant le renforcement juridique des Droits de l’Homme aussi bien aux Etats-Unis qu’à l’étranger. La seconde, bien moins admise mais profondément enracinée, priorise et enseigne le recours à la violence répressive. Visant à maintenir « l’ordre », elle est dirigée à la fois contre la population des Etats-Unis et contre celle du Tiers-monde. »

 

N’est-ce pas ce à quoi nous assistons et ce que dénonce Wikileaks ?

 

Enfin, Scott explique qu’il y eut après la Seconde guerre mondiale, un conflit idéologique aux Etats-Unis sur la conception de la démocratie. Il opposa la philosophe Hannah Arendt à Samuel P. Huntington – connu par après avec son fameux ouvrage « Le choc des civilisations » qui est un éloge de la guerre permanente.

 

 

 

Hannah Arendt et Samuel P. Huntington : deux conceptions radicalement opposées du pouvoir
Hannah Arendt et Samuel P. Huntington : deux conceptions radicalement opposées du pouvoir

Hannah Arendt et Samuel P. Huntington : deux conceptions radicalement opposées du pouvoir

 

 

 

« Dans une certaine mesure, on peut retrouver ces deux mentalités dans chaque société. Elles correspondent à deux exercices du pouvoir, définis par Hannah Arendt comme la « persuasion par arguments » face à la « contrainte par la force ». (…) On peut considérer que l’apologie par Hannah Arendt, du pouvoir persuasif comme fondement d’une société constitutionnelle et ouverte est aux antipodes de la défense – par le professeur de Harvard Samuel P. Huntington – d’un pouvoir de l’ombre autoritaire et coercitif comme prérequis de la cohésion sociale. »

 

Scott explique en outre que Hannah Arendt admirait la Révolution américaine « puisqu’elle avait abouti à la création d’une Constitution visant à assurer l’encadrement du pouvoir politique par l’ouverture et la persuasion. » En revanche, Samuel P. Huntington fut conseiller du Premier ministre de l’Afrique du Sud de l’apartheid Botha et lui suggéra de fonder un pouvoir sécuritaire vertical et non soumis au contrôle public.

 

Aujourd’hui, au regard de l’affaire Assange, lequel des deux – Arendt ou Huntington – l’a emporté, d’après vous ?

 

Cela signifie l’installation du pouvoir d’une oligarchie détenant tous les leviers du pouvoir, agissant dans l’ombre. C’est ce que Scott et d’autres auteurs appellent « l’Etat profond » qui est constitué d’agences comme la CIA, le Pentagone, la NSA se substituant aux institutions démocratiques et agissant dans l’ombre, mais aussi d’une oligarchie comprenant les grandes entreprises transnationales comme les fameuses GAFAM et quelques milliardaires dont Bill Gates.

 

Prenons un exemple : on évoque ces temps-ci le remplacement de la monnaie fiduciaire – le « cash » - par la monnaie numérique. Un des plus chauds promoteurs en est Bill Gates en plus de sociétés de crédit comme Visa ou Mastercard. Tout simplement pour Gates la monnaie numérique amènerait un nouveau marché et un développement considérable de la multinationale Microsoft, car il faudrait créer de tout nouveaux systèmes de logiciels.

 

 

 

Bill Gates est avec les dirigeants des GAFAM un rouage important de l'Etat profond.

Bill Gates est avec les dirigeants des GAFAM un rouage important de l'Etat profond.

 

 

 

Aussi, ce pouvoir ne peut tolérer les méthodes d’investigations de Wikileaks qui, rappelons-le, ont eu des imitateurs comme les groupements internationaux de journalistes qui se sont penchés sur la criminalité financière, tels les « Panama papers » révélant un nombre considérable de comptes offshore détenus par de riches particuliers et des entreprises transnationales et « Luxleaks » qui a mis au jour le contenu de plusieurs centaines d'accords fiscaux très avantageux conclus par des cabinets d'audit avec l'administration fiscale luxembourgeoise pour le compte de nombreux clients internationaux. Parmi ces clients figurent les sociétés multinationales Apple, Amazon, Heinz, Pepsi, Ikea et Deutsche Bank. Deux lanceurs d’alerte ont été poursuivis au Luxembourg et condamnés, mais furent réhabilités à la suite de pressions du Parlement européen.

 

Le sort de Julian Assange est le nôtre.

 

On comprendra donc que le sort de Julian Assange est lié au nôtre. Le journaliste informaticien australien a eu l’immense mérite de révéler au monde les nuisances d’un pouvoir criminel qui domine le monde. Ce pouvoir a tout de suite perçu le danger représenté par les méthodes d’investigations de Wikileaks et a décidé d’écraser son fondateur.

 

Pourquoi – alors qu’il en a les moyens – ne l’a-t-il pas éliminé physiquement ? Parce qu’il fallait faire un exemple. Il fallait terroriser le monde de l’information. Nous verrons sans doute le 4 janvier 2021, dans cinq jours, quel sort est réservé à Assange. Un appel sera certainement interjeté par une des deux parties devant la Haute Cour en fonction du jugement donné. Ne présageons pas, on verra. Mais, ne nous berçons pas d’illusions. La Justice britannique a montré qu’elle n’était pas indépendante. Quelle déchéance pour cette nation qui a combattu avec un courage exceptionnel pour garder sa souveraineté, sa liberté et ses principes !

 

En attendant, ayons conscience que le sort réservé à Assange est intimement lié au nôtre, à notre liberté, à notre indépendance, à notre vie.

 

 

Pierre Verhas 

 

  1. Peter Dale Scott, né en 1929 à Montréal, est un poète, un linguiste, un ancien professeur à l’Université de Berkeley, un diplomate honoraire et l’auteur de plusieurs ouvrages géopolitiques dont « La route vers le nouveau désordre mondial » et « l’Etat profond américain ». Ces livres controversés ont donné à leur auteur une réputation de « conspirationniste ». Nous laissons à chacun le soin d’en juger. Cependant, à leur lecture, on constate que Scott confronte les différents points de vue et n’affirme rien sans références. Inquiet de l’évolution de l’empire américain, Peter Dale Scott est, par ses travaux, un lanceur d’alerte et cela est donc gênant pour l’oligarchie.

 

 

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