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  • : Le blog de pierre verhas
  • : Blog consacré à l'actualité dans les domaines de la politique et de l'astronomie, vus au sens large. Ce blog n'est pas neutre : il se positionne à gauche, de philosophie laïque et donnant la primauté à l'expérience sur la spéculation. Ce blog est ouvert au débat, à l'exception des invectives, des attaques personnelles et des insultes qui seront systématiquement rejetées afin de permettre à chacun(e) de débattre en toute liberté et dans la sérénité qui n'exclut en rien la passion.
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19 janvier 2021 2 19 /01 /janvier /2021 13:33

 

 

 

Le caméléon est un petit reptile insectivore qui a la propriété de se fondre dans la couleur de son environnement immédiat pour échapper aux prédateurs. Par extension, il désigne une personne qui a tendance à adapter son opinion à l’air du temps. Le conseiller des dirigeants financiers et politiques français, Alain Minc correspond tout à fait à cette définition.

 

 

Alain Minc est né d’une famille juive de Brest-Litovsk qui y a subi l’antisémitisme le plus virulent et puis s’est exilée en France en 1931. Son père Joseph obtient un diplôme de dentiste à Bordeaux. Pendant l’occupation nazie et sous le régime pétainiste, il risquait la déportation et entra dans la clandestinité puis adhéra aux FTP (Franc-Tireur et Partisan), l’aile communiste armée de la Résistance française. Après la guerre, Joseph et son épouse obtinrent la nationalité française et donnèrent naissance à Alain en 1949. Celui-ci fit de belles études dans les lycées les plus huppés et termina, comme il se doit, à l’ENA. Et comme il se doit également, il débute sa carrière à l’inspection générale des finances.

 

 

 

Alain Minc aujourd'hui proche conseiller d'Emmanuel Macron après tant d'autres...

Alain Minc aujourd'hui proche conseiller d'Emmanuel Macron après tant d'autres...

 

 

 

On peut intituler cette carrière « d’échecs en échecs pour ma gloire finale ». Première tentative : en 1977, le rapport Nora-Minc sur l’informatisation de la société qui sera à l’origine de l’installation du calamiteux Minitel (souvenez-vous : 3615…) qui bloquera en France toutes les avancées dans le domaine de la transmission informatique des données qui aboutira à Internet et au Web (qui a d’ailleurs été inventé par un Belge…). Un bide pareil lui aurait valu d’être mis au placard pour longtemps !

 

Mais non, l’oiseau a une capacité extraordinaire à reprendre son envol. Il démissionne du corps de l’inspection des finances pour rejoindre Saint-Gobain. Là, il veut fusionner l’industrie informatique (Bull) avec le fabricant de verre. Un peu audacieux et quelque peu étrange. En 1981, le nouveau gouvernement de la gauche interdit ce rapprochement. Alain Minc quitte puis revient à Saint-Gobain. Il prône la nationalisation de la Compagnie générale des eaux. Cherchait-il à en être le patron ?

 

Minc se diversifie. En 1985, il devient président de la société des lecteurs du « quotidien de référence » le « Monde » et il sera nommé en 1994 président du Conseil de surveillance. Nul n’a fait remarquer ou voulu faire remarquer qu’il risquait d’y avoir une contradiction entre les deux fonctions. Enfin, on a laissé faire. Et ce n’est pas fini. Gérard Mestrallet, PDG de Suez, rémunérait Alain Minc, alors qu’il travaillait pour son adversaire, le belge Albert Frère qui voulait destituer Mestrallet…

 

 

 

Gérard Mestrallet, patron de Suez : une relation amour-haine "business" avec Alain Minc

Gérard Mestrallet, patron de Suez : une relation amour-haine "business" avec Alain Minc

 

 

 

Le mécano de la Générale… de Belgique

 

C’est en 1986 que Minc entame son plus grand « exploit ». L’industriel Carlo de Benedetti l’engage pour mener avec lui la spectaculaire OPA sur la Société générale de Belgique, la holding – symbole du colonialisme belge – qui s’était assoupie après la décolonisation. Une énorme proie à s’offrir ! Sous les conseils de Minc, Benedetti a sans doute lancé son OPA de manière trop brutale au lieu de négocier avec les dirigeants de la Société générale. Néanmoins, il avait un projet industriel, ce qui aurait sorti la « Vieille dame », comme l’appelaient les Belges, de sa torpeur. Ce sont les rentiers qui tiennent l’économie belge. Aussi, attendent-ils les bénéfices de leurs investissements sans trop se préoccuper du reste. C’est ainsi que de nombreux fleurons industriels du pays de Magritte sont partis à l’étranger. L’affaire de l’OPA de la Société générale a lancé le signal de cette fuite en avant. En grande partie par la faute d’Alain Minc, Benedetti a commis des erreurs qui ont permis à la holding Suez dirigée par Mestrallet – tiens, tiens – d’emporter la mise avec l’aide du sempiternel vicomte belge Davignon. Après, Tractebel a été bouffé par Suez qui a fusionné avec Gaz de France et qui, aujourd’hui, est devenue Engie. Tout le monde n’est pas à même de jouer le mécano de la Générale… de Belgique.

 

 

 

Carlo de Benedetti roulé ou trahi par Alain Minc ?

Carlo de Benedetti roulé ou trahi par Alain Minc ?

 

 

 

Par après, il s’éloigne provisoirement des affaires – il était quelque peu brûlé – pour se consacrer aux médias et aux groupes de réflexions. Il participe à la Fondation Saint-Simon créée par Pierre Rosanvallon qui cherche à rapprocher la gauche du (néo) libéralisme. Il est membre du club Le Siècle – club select de rencontre des personnages influents des affaires, de la gauche bourgeoise et de politiciens en vue de droite.

 

De Tonton à Manu en passant par Sarko

 

La navigation politique d’Alain Minc est très variée, tout en gardant un cap constant, celui de l’arrivisme. Il a soutenu Mitterrand dit Tonton, en 1981 et 1988, Balladur au premier tour en 1995 et Jospin au deuxième tour. En 2002, il appuie François Bayrou et puis Nicolas Sarkozy en 2007 et en 2012. En 2017, il soutient d’abord Alain Juppé, puis Emmanuel Macron appelé Manu, dont il vante l’européisme accompagné de l’abandon de souveraineté.

 

Avec Sarkozy, il a pu pénétrer dans le monde des médias et a aussi été conseiller de Bolloré.

 

Chaque année, Minc publie un bouquin. Il y prône les thèses ultralibérales en se gaussant de toutes les critiques émanant même des plus éminents analystes et économistes. Pour une de ces publications, il fut d’ailleurs sévèrement condamné pour plagiat !

 

Le caméléon en chef

 

Dans le microcosme intello parisien, Alain Minc est sans conteste le caméléon en chef ! Ne rions pas : son jeu lui a permis de se faire un fameux carnet d’adresse et d’avoir ainsi une influence considérable. Mais le traintrain idéologique néolibéral a quelque peu déraillé depuis la crise du COVID 19 où l’on s’est aperçu que l’Etat avait encore à jouer un rôle pour tenter de sauver les gens, que le pouvoir politique démocratique, cela compte. Même l’Europe s’y est mise. La Commission européenne, « gardienne » des traités – sans lesquels la démocratie n’existe pas, comme chacun sait – a contribué : elle a gelé « provisoirement » les critères de Maastricht. Et notre caméléon Alain Minc s’en est vite rendu compte ! Il faut reconnaître qu’il a le nez fin !

 

Du bleu roi au rouge écarlate

 

Dans une interview à « Libération » datée du 15 janvier 2021, il n’y va pas par le dos de la cuiller ! Le caméléon passe du bleu roi ultralibéral au rouge écarlate de la CGT !

 

D’ailleurs, cela commence fort. À la première question relative à l’importante augmentation des dépenses publiques due au Coronavirus, entraînant de facto la fin de l’équilibre budgétaire – la priorité absolue des économistes « orthodoxes » – Minc répond avec sa désinvolture coutumière : « A chaque époque macroéconomique ses règles. Et nous avons changé d’époque macroéconomique. »  Tiens ! Il y a peu, Minc et ses amis nous affirmaient que les cycles en économie, c’était terminé. C’était « la fin de l’histoire » … Même la Commission européenne a accordé aux Etats de l’Eurozone une dérogation sur les sacro-saints critères de Maastricht. Et vogue la galère !

 

 

 

Alain Minc aujourd'hui photographié par "Libération"

Alain Minc aujourd'hui photographié par "Libération"

 

 

 

Ce qu’Alain Minc ne nous dira pas : à la première crise sérieuse, tout le système mis au point depuis 1992 s’effondre comme un château de cartes, mais qu’entre temps il a provoqué un tsunami économique et social. Le sous-investissement public qui avait déjà commencé dans les années 1980, les privatisations qui comptent parmi les facteurs de la désindustrialisation de l’Europe par les délocalisations vers d’autres continents, les coupes sombres dans les budgets sociaux ont provoqué une dépendance financière et économique notamment à l’égard des Etats-Unis qui s’est traduite en une perte de souveraineté de l’Union européenne à laquelle il faut ajouter la disparition de la classe ouvrière et l’appauvrissement des classes moyennes générant des drames sociaux massifs. De l’autre côté, la concentration du capital entre les mains d’une minorité financière et économique, n’a jamais été aussi forte. Les adeptes de l’orthodoxie ne se sont pas aperçus des terribles déséquilibres que cette politique génère.

 

Quant à la dette qui est l’obsession numéro 1 des économistes de l’offre, si on écoute Alain Minc, il ne faut guère s’en soucier ! « Je pense comme Mario Draghi, l’ancien président de la Banque centrale européenne, qu’il y a la bonne et la mauvaise dette. On ne peut pas penser que l’on va durablement payer les frais de fonctionnement de l’Etat, c’est-à-dire les salaires, par endettement. Ça ne peut marcher qu’un temps. Mais il y a la bonne dette. Aujourd’hui, la France s’endette en dessous de 0 à dix ans. On m’aurait dit un jour qu’on allait payer la République française pour qu’elle prenne votre fric… C’est hallucinant ! »

 

Et Minc ajoute : « Le résultat, c’est que l’on peut financer tout ce qui améliore le système productif par endettement, notamment les infrastructures ou la recherche. On peut même aller plus loin. Pourquoi pas financer par endettement la baisse des impôts de production qui améliore le bilan des entreprises, et donc leur capacité d’investissement… C’est un débat qui va s’ouvrir quand on va réécrire les critères de Maastricht. »

 

Un Maastricht « keynésien », voilà ce que prévoit le conseiller Minc, l’ex-chantre du néolibéralisme, de l’austérité, du strict équilibre budgétaire ! Au passage, il doit être très bien informé pour prévoir que l’on reverra les critères de Maastricht. On voit mal Angela Merkel ou son éventuel successeur accepter un tel bouleversement d’une politique qui est si avantageuse pour l’Allemagne !

 

Endettez-vous, donc enrichissez-vous !

 

Ce n’est pas tout. Alain Minc n’est pas fort préoccupé par la dette Covid. « Un jour, vous aurez une déclaration anodine de la BCE disant qu’elle va réduire ses achats de bons du Trésor sans réduire son bilan. Ça veut dire qu’elle va faire rouler sa dette, donc la rendre éternelle. Personne n’y verra que du feu. » Ici aussi, quand on pense aux cris d’orfraie poussés par les économistes et les dirigeants politiques néolibéraux au sujet de la dette, de la sévérité de la Commission européenne  – rappelons-nous le drame de la Grèce – c’est un virage à 180° ! Endettez-vous, donc enrichissez-vous ! disent-ils aujourd’hui.

 

Créons massivement de la monnaie !

 

Ensuite, le conseiller ne peut s’empêcher un brin d’utopie à propos de l’écologie. « Je pense que le grand mouvement de prise en compte de l’idéologie par le capitalisme suppose que les capitalistes acceptent de baisser leur taux de rentabilité. » Alléluia ! On va arrêter le déboisement de l’Amazonie et de Bornéo. On va imposer l’énergie dite renouvelable partout ! On va en revenir à une agriculture extensive ! Allons donc ! Notons au passage qu’il y a une écologie très rentable : celle des « nouvelles énergies ». Ajoutons aussi que les écologistes feraient bien de s’exprimer clairement à l’égard du capitalisme qui n’est « vert » que dans son seul intérêt !

 

Minc socialiste ? « Je suis plus à gauche que vous ! » dit-il.

 

Autre paradoxe « mincien » : notre économiste-conseiller est partisan de la création massive de monnaie pour financer les Etats. Il prétend qu’elle ne génère plus l’inflation comme dans le temps. Il est même pour une augmentation massive des salaires qui doit résulter « d’une confrontation, au bon sens du terme [entre patrons et salariés] (…) Je crois à la dialectique sociale. Les patrons sont payés pour augmenter le taux de profit. On ne va pas leur demander au nom du bien général, de réduire significativement le taux de profit. Cela doit résulter de la confrontation normale dans les entreprises. » Mais, notre Minc est opposé à toute augmentation du smic ! Bref, on travaille par entreprise et pas question d’une négociation collective sur les salaires. Cela signifie qu’il en résultera une inégalité salariale en fonction de la rentabilité de chaque entreprise. Si elle est rentable, on augmentera les salaires, par contre si elle connaît des difficultés, les salaires stagneront. Ainsi, un travailleur dans l’entreprise X pourra gagner bien plus qu’une consœur ou un confrère de l’entreprise Y de même qualification ! Et chacun sait que l’inégalité est la première source de la précarité !

 

 

Dans tout ce fatras, il a malgré une ou deux bonnes idées. Ainsi, Minc constate que « la répartition des bénéfices entre les revenus du capital et les revenus du travail s’est trop déformée au profit des revenus du capital. » Il préconise la distribution d’une partie du capital aux travailleurs de l’entreprise et non pas la participation au bénéfice. Pour lui, ce serait 10 % et il estime qu’« un type de gauche devrait dire 20 % à 25 % ». Incontestablement, cela bouleverserait le rapport de forces capital travail.

 

Et il insiste au sujet des inégalités : « Il y a un moment où cet accroissement des écarts de patrimoine devient insupportable. Ce n’est pas tellement le problème illustratif de l’excès de richesse des très riches – encore que c’est un sujet. Prenez deux professeurs : l’un a hérité de ses parents un trois-pièces à Paris, l’autre doit se loger en banlieue. Eh bien, ils ne sont pas dans la même classe sociale. Leur mode de vie n’a rien de commun. ». Une fois de plus, Minc confond les situations individuelles avec la condition collective du monde du travail. Il évoque les classes sociales, mais il n’a aucune notion de ce qu’elles sont en réalité.

 

Alain Minc à gauche ? Disons qu’il a pêché quelques idées aux penseurs de gauche, mais il est farouchement opposé à toute solution collective, à la notion de redistribution – en cela il critique sévèrement Thomas Piketty –, à l’ISF. Il préconise à la place un impôt de 0,1 % sur le patrimoine, mais ne fait aucune allusion à l’idée d’une taxe sur les transactions financières – la fameuse taxe Tobin – qui ferait bien d’être relancée.

 

Le conseiller et futur conseiller d’Emmanuel Macron restera qu’il le veuille ou non un caméléon, mais à force de se transformer, il risque un jour de prendre la mauvaise couleur.

 

 

Pierre Verhas

 

 

 

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