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  • : Le blog de pierre verhas
  • : Blog consacré à l'actualité dans les domaines de la politique et de l'astronomie, vus au sens large. Ce blog n'est pas neutre : il se positionne à gauche, de philosophie laïque et donnant la primauté à l'expérience sur la spéculation. Ce blog est ouvert au débat, à l'exception des invectives, des attaques personnelles et des insultes qui seront systématiquement rejetées afin de permettre à chacun(e) de débattre en toute liberté et dans la sérénité qui n'exclut en rien la passion.
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2 septembre 2021 4 02 /09 /septembre /2021 17:18

 

 

 

Le titre du roman d’Alexandre Dumas qui marqua la suite des Trois mousquetaires – qui étaient quatre, pourrait bien s’appliquer aux événements que nous vivons !11 septembre 2001, 15 août 2021 : vingt ans de « guerre contre le terrorisme ». Vingt années à la suite des attentats de New York et de Washington dont les tenants et aboutissants ne sont toujours pas résolus suivis de vingt années de bombardements, d’occupation de territoires étrangers, de populations jetées sur les routes de l’exil, d’emprisonnement arbitraire, d’attaques « ciblées », de sacrifices de part et d’autre qui n’ont pas empêché la poursuite des attaques terroristes aussi bien en « Occident » que dans le monde musulman.

 

Tout cela pour aboutir à un pitoyable et tragique échec. Vingt ans pour s’apercevoir que les talibans n’ont jamais été vaincus. Alors, posons-nous une question : quel est le but réel de ces guerres successives menées par l’empire US ?

 

 

 

600 Afghans entassés dans un C17 US fuyant les talibans qui ont reconquis Kaboul le 15 août.

600 Afghans entassés dans un C17 US fuyant les talibans qui ont reconquis Kaboul le 15 août.

 

 

 

Il y a quarante ans : des résultats spectaculaires

 

En réalité, il y a quarante ans et non vingt que tout débuta. Et la réalité est loin de ce que la propagande US et la presse mainstream ont raconté ! Comme le rapporte le journaliste australien John Pilger, par ailleurs ami de Julian Assange dans « Consortium news », un site datant de 1995 de journalisme d’investigation indépendant traduit et publié dans le site « Le Grand Soir info » bien connu des lecteurs d’Uranopole :

 

« En 1978, un mouvement de libération dirigé par le Parti Démocratique Populaire d’Afghanistan (PDPA) a renversé la dictature de Mohammad Dawd, le cousin du roi Zahir Shah. Cette révolution, immensément populaire, a pris les Britanniques et les Américains par surprise. »

 

Le nouveau gouvernement procéda à des réformes radicales. « Le Washington Post rapporte que "la loyauté des Afghans envers le gouvernement peut difficilement être mise en doute." Laïque, moderniste et, dans une large mesure, socialiste, le gouvernement proclama un programme de réformes visionnaires comprenant l’égalité des droits pour les femmes et les minorités. Les prisonniers politiques furent libérés et les dossiers de la police brûlés publiquement.

Sous la monarchie, l’espérance de vie était de 35 ans ; un enfant sur trois mourait en bas âge. Quatre-vingt-dix pour cent de la population était analphabète. Le nouveau gouvernement introduit la gratuité des soins médicaux. Une campagne d’alphabétisation de masse fut lancée. »

Les résultats furent spectaculaires.

« À la fin des années 1980, la moitié des étudiants universitaires étaient des femmes, et les femmes représentaient 40 % des médecins, 70 % des enseignants et 30 % des fonctionnaires afghans.

Les changements furent si radicaux qu’ils restent vivaces dans la mémoire de ceux qui en ont bénéficié. Saira Noorani, une chirurgienne qui a fui l’Afghanistan en 2001, se souvient :

"Toutes les filles pouvaient aller au lycée et à l’université. Nous pouvions aller où nous voulions et porter ce que nous voulions... Nous avions l’habitude d’aller dans les cafés et au cinéma pour voir les derniers films indiens le vendredi... tout a commencé à mal tourner lorsque les moudjahidines ont commencé à gagner... ils étaient soutenus par l’Occident." »

 

La guerre clandestine étatsunienne

 

C’est là en effet que tout commença. Dès 1979, le président US de l’époque, Jimmy Carter, autorisa un programme d’actions secrètes de 500 millions de dollars pour renverser le gouvernement du PDPA accusé d’être inféodé aux Soviétiques. On traita ce gouvernement de « marionnette » de Moscou, or, de l’aveu même de l’ancien secrétaire d’Etat de Carter, Cyrus Vance, il n’y eut aucune preuve d’une quelconque complicité des Soviétiques dans le coup d’Etat de 1978 qui renversa la monarchie.

 

Pilger explique : « Les 500 millions de dollars ont permis d’acheter, de soudoyer et d’armer un groupe de fanatiques tribaux et religieux connus sous le nom de moudjahidines. Dans son histoire semi-officielle, le journaliste du Washington Post Bob Woodward écrit que la CIA a dépensé 70 millions de dollars rien qu’en pots-de-vin. Il décrit une rencontre entre un agent de la CIA désigné sous le nom de "Gary" et un chef de guerre appelé Amniat-Melli :

"Gary a posé une liasse de billets sur la table : 500 000 dollars en liasses de billets de 100 dollars de 30 cm de haut. Il pensait que ce serait plus impressionnant que les 200 000 dollars habituels, la meilleure façon de dire que nous étions là, que nous étions sérieux, que nous avions de l’argent, que nous savions que vous en aviez besoin... Gary allait bientôt demander au quartier général de la CIA et recevoir 10 millions de dollars en espèces."

Recrutée dans tout le monde musulman, l’armée secrète américaine fut formée dans des camps au Pakistan dirigés par les services de renseignement pakistanais, la CIA et le MI6 britannique. D’autres furent recrutés dans un collège islamique à Brooklyn, New York - à deux pas des tours jumelles. L’une des recrues était un ingénieur saoudien appelé Oussama Ben Laden. »

 

 

 

Zbigniew Brzezinski, conseiller US à la sécurité, à la gauche de Jimmy Carter

Zbigniew Brzezinski, conseiller US à la sécurité, à la gauche de Jimmy Carter

 

 

 

En effet, le conseiller à la sécurité nationale Zbigniew Brzezinski, un émigré polonais viscéralement anticommuniste décédé en 2017 fut la cheville ouvrière de cette opération dont les conséquences sont incalculables. Il fallait renverser le gouvernement afghan. Pilger rapporte les propos tenus par l’ambassadeur US à Kaboul en août 1979 : « Les intérêts plus larges des États-Unis ... seraient satisfaits par la disparition du gouvernement du PDPA, malgré les revers que cela pourrait entraîner pour les futures réformes sociales et économiques en Afghanistan. »

Donc, les réformes qui amènent le pays à une modernisation harmonieuse comptent pour du beurre. L’égalité hommes femmes, la progression du niveau de vie, un système de santé efficace n’ont aucune importance pour les Etatsuniens qui proclament haut et fort qu’ils veulent instaurer la démocratie partout, par la force s’il le faut ! La démocratie ? Disons plutôt leur démocratie ! 

Très vite, les moudjahidines qui se regroupent dans une Alliance du Nord obtiennent de grands succès et constituent une menace pour le gouvernement de Kaboul. Le Président afghan Taraki téléphone le 18 mars 1979 au Premier ministre soviétique Kossyguine pour demander l’aide de l’Union soviétique. Les succès de l’Alliance du Nord inquiètent aussi Moscou qui craint que le djihadisme se répande dans les républiques soviétiques voisines. Aussi, les Soviétiques décident de fomenter le 28 décembre 1979 un coup d’Etat pour renverser le PDPA et y placer un de leurs hommes, Babrak Karmail. En janvier 1980, l’Armée Rouge intervient massivement, cela contre l’avis de son état-major qui craignait un enlisement. Mais la gérontocratie soviétique était encore très puissante !

 

Le clown taliban

 

Dès lors, tout change : les Etatsuniens appuient ouvertement les moudjahidines qu’ils avaient aidés clandestinement jusqu’alors. La propagande occidentale bat son plein. On voit même BHL se pointer en Afghanistan et se déguiser en clown taliban ! Les Soviétiques, quant à eux, essuient revers sur revers. Et en 1988, l’Armée Rouge se retire définitivement. Le régime placé par les Soviétiques tint jusqu’en avril 1992 après la prise de Kaboul par les hommes du célèbre commandant Massoud. Cependant, les vainqueurs n’arrivent pas à installer un gouvernement stable. Massoud démissionne. Le gouvernement suivant est confronté aux talibans qui conquièrent l’ensemble du pays. Massoud et l’Alliance du Nord se retirent. Il sera assassiné en 2001. Les talibans contrôlent l’ensemble du pays dès 1994. De son côté, Oussama Ben Laden réfugié au Soudan revient en Afghanistan.

 

 

 

BHL animé par son anticommunisme viscéral n'a pas hésité à se déguiser en taliban, alors adulés par la propagande occidentale

BHL animé par son anticommunisme viscéral n'a pas hésité à se déguiser en taliban, alors adulés par la propagande occidentale

 

 

 

On sait ce qu’il s’est passé. Une longue nuit s’est abattue sur Kaboul. Le fanatisme religieux régna en maître. Le sort des femmes est épouvantable. Toute opposition est réprimée avec la dernière rigueur. La misère s’installe. Tout cela, dans l’indifférence des Occidentaux. Surviennent les attentats du 11 septembre 2001. George W Bush accuse les talibans de cacher et de protéger les coupables dirigés par Ben Laden. Il décide de punir et d’envahir l’Afghanistan. Puis ce sera le tour de l’Irak avec le mensonge des « armes de destruction massive ». Bush a dit, comme le rapporte John Pilger : « Le peuple opprimé d’Afghanistan connaîtra la générosité de l’Amérique. Lorsque nous frapperons des cibles militaires, nous larguerons également de la nourriture, des médicaments et des fournitures aux personnes affamées et souffrantes... » Chaque mot est un mensonge ! Il n’y avait que l’impérialisme qui motiva cette invasion. Elle n’apporta rien au peuple afghan sinon plus de sang et de misère.

 

 

 

La femme afghane fut contrainte de s'effacer en 1994. Elle doit à nouveau se gommer en 2021.

La femme afghane fut contrainte de s'effacer en 1994. Elle doit à nouveau se gommer en 2021.

 

 

 

Orifa ou la femme afghane

 

John Pilger raconte l’humiliation vécue par Orifa, une femme afghane : « En 2001, l’Afghanistan était sinistré et dépendait des convois de secours d’urgence en provenance du Pakistan. Comme l’a rapporté le journaliste Jonathan Steele, l’invasion a indirectement causé la mort de quelque 20 000 personnes, car l’approvisionnement des victimes de la sécheresse a cessé et les gens ont fui leurs maisons.

Dix-huit mois plus tard, j’ai trouvé dans les décombres de Kaboul des bombes à fragmentation américaines non explosées, souvent confondues avec des colis de secours jaunes largués depuis les airs. Elles arrachaient les membres d’enfants affamés en quête de nourriture.

Dans le village de Bibi Maru, j’ai vu une femme appelée Orifa s’agenouiller devant les tombes de son mari, Gul Ahmed, un tisseur de tapis, et de sept autres membres de sa famille, dont six enfants, et de deux enfants tués dans la maison voisine.

Un avion F-16 américain s’était détaché d’un ciel bleu clair et avait largué une bombe Mk82 de 500 livres sur la maison de terre, de pierre et de paille d’Orifa. Orifa était absente à ce moment-là. À son retour, elle a rassemblé les morceaux de corps.

Des mois plus tard, un groupe d’Américains est venu de Kaboul et lui a donné une enveloppe contenant 15 billets : un total de 15 dollars. "Deux dollars pour chaque membre de ma famille tué", a-t-elle dit. »

 

 

 

Résultats des bombardements US : ce sont les civils qui trinquent.

Résultats des bombardements US : ce sont les civils qui trinquent.

 

 

 

Aujourd’hui, les Etatsuniens viennent de subir une défaite aussi sinon plus humiliante que celle de Saigon en 1975.

 

 

 

Les GI's sont contraints de fuir Kaboul.

Les GI's sont contraints de fuir Kaboul.

 

 

 

Des regrets ? Quels regrets ?

Pilger conclut :

« L’invasion de l’Afghanistan était une supercherie. Au lendemain du 11 septembre, les Talibans ont cherché à se distancer d’Oussama Ben Laden. Ils étaient, à bien des égards, un véritable partenaire américain avec lequel l’administration de Bill Clinton avait conclu une série d’accords secrets pour permettre la construction d’un gazoduc de 3 milliards de dollars par un consortium de compagnies pétrolières américaines.

Dans le plus grand secret, des dirigeants talibans avaient été invités aux États-Unis et reçus par le PDG de la société Unocal dans son manoir du Texas et par la CIA à son siège en Virginie. L’un des négociateurs était Dick Cheney, qui deviendra plus tard le vice-président de George W. Bush.

En 2010, j’étais à Washington et je me suis arrangé pour interviewer le maître d’œuvre de l’ère moderne de souffrance de l’Afghanistan, Zbigniew Brzezinski. Je lui ai cité son autobiographie dans laquelle il admettait que son grand projet d’attirer les Soviétiques en Afghanistan avait créé "quelques musulmans agités".

J’ai demandé "Avez-vous des regrets ?"

"Des regrets ! Des regrets ! Quels regrets ?"

Lorsque nous assistons aux scènes actuelles de panique à l’aéroport de Kaboul, et que nous écoutons les journalistes et les généraux dans des studios de télévision se lamenter à distance sur le retrait de "notre protection", n’est-il pas temps de prêter attention à la vérité historique afin que toutes ces souffrances ne se reproduisent plus ? »

Dans une interview parue dans « Libération » du 27 août 2021, le chercheur franco-iraquien Adel Bakawan estime que la clé de la victoire des talibans en Afghanistan est leur capacité à fédérer, contrairement à l’opposition irakienne qui est divisée en groupes ethniques et religieux. Les Etatsuniens en Irak comme en Afghanistan ont dissous l’armée officielle et ont constitué des milices qui devaient générer une nouvelle armée. Ils ont mis à la tête des deux Etats des personnalités corrompues qui leur étaient toute dévouées. Adel Bakawan le dit bien au sujet de l'Irak : « Comment améliorer l'économie du pays, quand 4 000 milliards de dollars sont partis en corruption ?» Le président afghan qui a fui vers une monarchie pétrolière de la Péninsule arabique n'a pas oublié d'emporter une somme colossale ! 

Le retrait de l’armée US décidé par Obama après l’assassinat d’Oussama Ben Laden était dicté avant tout par des motivations électoralistes. Trump et Biden ont suivi et on constate le résultat. Le djihadisme internationaliste représenté par Daesh revient en force – il l’a montré avec les attentats meurtriers à l’aéroport de Kaboul – et le gouvernement irakien comme sans doute les talibans en Afghanistan ont là un adversaire redoutable. Rien n’est donc réglé pour le plus grand malheur des peuples irakiens et afghans.

 

Quant à l’Occident, il n’existe plus en ces pays. Le glas sonne pour l’empire US.

 

 

Pierre Verhas

 

 

 

 

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