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  • : Blog consacré à l'actualité dans les domaines de la politique et de l'astronomie, vus au sens large. Ce blog n'est pas neutre : il se positionne à gauche, de philosophie laïque et donnant la primauté à l'expérience sur la spéculation. Ce blog est ouvert au débat, à l'exception des invectives, des attaques personnelles et des insultes qui seront systématiquement rejetées afin de permettre à chacun(e) de débattre en toute liberté et dans la sérénité qui n'exclut en rien la passion.
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17 mars 2022 4 17 /03 /mars /2022 09:57

 

 

 

Le penseur de référence de la gauche radicale, l’Américain Noam Chomsky n’y va pas par quatre chemins.

 

« … l’invasion russe de l’Ukraine est un crime de guerre majeur, au même titre que l’invasion américaine de l’Irak et l’invasion de la Pologne par Hitler et Staline en septembre 1939 — pour ne prendre que deux exemples marquants. Il est toujours judicieux de chercher des explications mais il n’y a aucune justification, aucune circonstance atténuante. Et, pour en venir à la question : il y a énormément d’affirmations très assurées quant à l’état d’esprit de Poutine. Le récit habituel, c’est qu’il est pris dans des fantasmes paranoïaques, qu’il agit seul, entouré de courtisans rampants — du genre de ceux qu’on connaît ici dans ce qui reste du Parti républicain, se rendant à Mar-a-Lago [villa de Donald Trump] pour obtenir la bénédiction du leader. Il se peut que ce flot d’invectives soit exact, mais on pourrait envisager d’autres possibilités : peut-être que Poutine pensait ce que lui et ses associés ont dit haut et fort durant des années. ».

 

 

 

Noam Chomsky voit clairement les tenants et aboutissants de cette guerre d'Ukraine.

Noam Chomsky voit clairement les tenants et aboutissants de cette guerre d'Ukraine.

 

 

 

De son côté, l’écrivain académicien franco-russe Andreï Makine, Prix Goncourt 1995, déclare dans une interview au Figaro du 10 mars 2022 : « Pour moi, elle [cette guerre] était impensable. J’ai en tête les visages de mes amis ukrainiens à Moscou, que je voyais avant tout comme des amis, pas comme des Ukrainiens. Le visage de leurs enfants et de leurs petits-enfants, qui sont dans ce chaudron guerrier. Je plains les Ukrainiens qui meurent sous les bombes, tout comme les jeunes soldats russes engagés dans cette guerre fratricide. Le sort du peuple qui souffre m’importe davantage que celui des élites. Comme le disait Paul Valéry, «la guerre, ce sont des hommes qui ne se connaissant pas et qui se massacrent au profit d’hommes qui se connaissent et ne se massacrent pas ».

 

 

 

L'écrivain franco-russe Andreï Makine a lui aussi une vue claire sur la guerre en Ukraine.

L'écrivain franco-russe Andreï Makine a lui aussi une vue claire sur la guerre en Ukraine.

 

 

 

En troisième lieu, le président mexicain Amlo qui a reçu le 2 mars le brésilien Lula qui sera sans doute le prochain président du Brésil, déclare : « Il est inacceptable qu’un pays se sente autorisé à installer des bases militaires autour d’un pays ; il est inacceptable qu’un pays réagisse en envahissant un autre pays. »

 

 

 

Le président mexicain Amlo et le Brésilien Lula, deux grands figures des "non alignés"

Le président mexicain Amlo et le Brésilien Lula, deux grands figures des "non alignés"

 

 

 

Une vision manichéenne

 

Ces trois déclarations résument très bien la réalité de cet atroce conflit qui semble, au moment où nous écrivons, s’enliser. Andreï Makine explique :

 

« À force de répéter des évidences, on ne propose absolument rien et on en reste à une vision manichéenne qui empêche tout débat et toute compréhension de cette tragédie. On peut dénoncer la décision de Vladimir Poutine, cracher sur la Russie, mais cela ne résoudra rien, n’aidera pas les Ukrainiens. Pour pouvoir arrêter cette guerre, il faut comprendre les antécédents qui l’ont rendue possible. La guerre dans le Donbass dure depuis huit ans et a fait 13.000 morts, et autant de blessés, y compris des enfants. Je regrette le silence politique et médiatique qui l’entoure, l’indifférence à l’égard des morts dès lors qu’ils sont russophones. Dire cela, ne signifie pas justifier la politique de Vladimir Poutine. De même que s’interroger sur le rôle belliciste des États-Unis, présents à tous les étages de la gouvernance ukrainienne avant et pendant la « révolution du Maïdan », n’équivaut pas à dédouaner le maître du Kremlin. Enfin, il faut garder à l’esprit le précédent constitué par le bombardement de Belgrade et la destruction de la Serbie par l’Otan en 1999 sans avoir obtenu l’approbation du Conseil de sécurité des Nations unies. Pour la Russie, cela a été vécu comme une humiliation et un exemple à retenir. La guerre du Kosovo a marqué la mémoire nationale russe et ses dirigeants. Lorsque Vladimir Poutine affirme que la Russie est menacée, ce n’est pas un « prétexte » : à tort ou à raison, les Russes se sentent réellement assiégés, et cela découle de cette histoire, ainsi que des interventions militaires en Afghanistan, en Irak et en Libye. »

 

Noam Chomsky, de son côté, précise : « On pourrait dire, par exemple, que « puisque la principale exigence de Poutine est l’assurance que l’OTAN ne prendra pas de nouveaux membres, et en particulier pas l’Ukraine ni la Géorgie, il est évident que la crise actuelle n’aurait pas eu lieu s’il n’y avait pas eu d’expansion de l’Alliance après la fin de la guerre froide, ou si l’expansion s’était faite en harmonie avec la construction d’une structure de sécurité en Europe qui incluait la Russie ».

 

L’auteur de ces mots est l’ancien ambassadeur des États-Unis en RussieJack Matlock, l’un des rares spécialistes sérieux de la Russie dans le corps diplomatique américain. Il a écrit ça peu avant l’invasion. Et il poursuivait, concluant que la crise « peut être facilement résolue par l’application du bon sens… Selon toute norme de bon sens, il est dans l’intérêt des États-Unis de promouvoir la paix et non le conflit. Essayer de détacher l’Ukraine de l’influence russe — le but avoué de ceux qui ont agité les révolutions de couleur — était une course folle et dangereuse. Avons-nous si vite oublié la leçon de la crise des missiles de Cuba ? »

Matlock n’est guère seul. Les Mémoires du chef de la CIA William Burns, un autre des rares authentiques spécialistes de la Russie, aboutissent à peu près aux mêmes conclusions sur les questions de fond1. La position encore plus ferme [du diplomate] George Kennan a été tardivement et largement citée2. Elle est également soutenue par l’ancien secrétaire à la Défense William Perry3 et, hors les rangs diplomatiques, par le célèbre spécialiste des relations internationales John Mearsheimer4 ainsi que par de nombreuses autres personnalités, difficilement plus « mainstream ».

 

Rien de tout cela n’est donc obscur. Des documents internes américains, publiés par WikiLeaks, révèlent que l’imprudente proposition de Bush II faite à l’Ukraine de rejoindre l’OTAN a immédiatement suscité de vives mises en garde de la part de la Russie, laquelle a déclaré que l’expansion de la menace militaire ne pouvait être tolérée. C’est compréhensible. Nous pourrions relever au passage la curieuse apparition du concept « gauche » lorsqu’il s’agit de condamner régulièrement « la gauche » pour son scepticisme insuffisant à l’endroit de « la ligne du Kremlin ».

 

 

 

Vladimir Poutine reste figé dans sa position et "on" l'a un peu poussé !

Vladimir Poutine reste figé dans sa position et "on" l'a un peu poussé !

 

 

 

Deux poids deux mesures

 

Cependant, Chomsky est très clair quant à la situation générale du monde depuis 1989 et l’action des deux puissances impérialistes que sont les Etats-Unis et la Russie. C’est une preuve nouvelle que la guerre froide ne s’est pas achevée en 1991 lors de la chute de l’URSS, mais qu’elle a repris sous d’autres formes. Il cite l’exemple de l’Irak, de la Libye et du Kosovo qui sont en définitive des agressions similaires à celle que Poutine mène en Ukraine.

 

« Il n’y a rien à dire sur la tentative de Poutine d’offrir une justification légale à son agression, sinon qu’elle ne vaut rien.

 

Il est vrai, bien sûr, que les États-Unis et leurs alliés violent le droit international sans sourciller, mais cela n’apporte pas la moindre justification aux crimes de Poutine. Le Kosovo, l’Irak et la Libye ont toutefois eu des répercussions directes sur le conflit en Ukraine. L’invasion de l’Irak était un exemple typique des crimes pour lesquels les nazis ont été pendus à Nuremberg, à savoir une agression pure et simple, sans provocation. Et un coup de poing dans la figure de la Russie.

 

 

Dans le cas du Kosovo, l’agression de l’OTAN (c’est-à-dire l’agression des États-Unis) a été déclarée « illégale mais justifiée » (par exemple, par la Commission internationale sur le Kosovo présidée par Richard Goldstone) au motif que le bombardement avait été entrepris pour mettre fin à des atrocités en cours.

 

 

Ce jugement a nécessité une inversion de la chronologie. Les preuves sont accablantes quant au fait que le déluge d’atrocités a été la conséquence de l’invasion : prévisible, prédite, anticipée. En outre, des options diplomatiques étaient disponibles. Mais, comme d’habitude, elles ont été ignorées au profit de la violence. De hauts responsables américains confirment que c’est principalement le bombardement de la Serbie, alliée de la Russie — et sans même l’en informer à l’avance —, qui a renversé les efforts de la Russie pour collaborer avec les États-Unis à la construction, d’une manière ou d’une autre, d’un ordre sécuritaire européen post-guerre froide.

 

 

Un renversement accéléré par l’invasion de l’Irak et le bombardement de la Libye, après que la Russie a accepté de ne pas opposer son veto à une résolution du Conseil de sécurité des Nations unies que l’OTAN a immédiatement violée. Les événements ont des conséquences ; les faits peuvent toutefois être dissimulés au sein d’un système doctrinal. »

 

 

Et, en dépit de ces invasions illégales, aucune sanction n’a été prise contre les Etats-Unis. Deux poids, deux mesures… Selon que vous soyez puissant ou misérable !

 

 

Une évolution inéluctable

 

 

C’est donc, dans le cadre de ces conflits qui ont ensanglanté le Moyen-Orient et l’Europe, la vision impériale du monde des Etats-Unis comme de la Russie de Poutine qui en est la première responsable. Mais, comme l’explique Andreï Makine, ce qu’il se passe aujourd’hui est le terme d’un long processus de dégradation depuis la prise de pouvoir de Poutine en 1999.

 

 

« J’ai vu Vladimir Poutine en 2001, peu après sa première élection. C’était un autre homme avec une voix presque timide. Il cherchait la compréhension des pays démocratiques. Je ne crois pas du tout qu’il ait eu déjà en tête un projet impérialiste, comme on le prétend aujourd’hui. Je le vois davantage comme un réactif que comme un idéologue. À cette époque-là, le but du gouvernement russe était de s’arrimer au monde occidental. Il est idiot de croire que les Russes ont une nostalgie démesurée du goulag et du Politburo. Ils ont peut-être la nostalgie de la sécurité économique, de l’absence de chômage. De l’entente entre les peuples aussi : à l’université de Moscou, personne ne faisait la différence entre les étudiants russes, ukrainiens et ceux des autres républiques soviétiques… Il y a eu une lune de miel entre la Russie et l’Europe, entre Poutine et l’Europe avant que le président russe ne prenne la posture de l’amant trahi. En 2001, Poutine est le premier chef d’État à proposer son aide à George W. Bush après les attentats du 11 septembre. Via ses bases en Asie centrale, la Russie facilite alors les opérations américaines dans cette région. Mais, en 2002, les États-Unis sortent du traité ABM, qui limitait l’installation de boucliers antimissiles. La Russie proteste contre cette décision qui ne peut, d’après elle, que relancer la course aux armements. En 2003, les Américains annoncent une réorganisation de leurs forces, en direction de l’Est européen. Poutine s’est durci à partir de 2004 lorsque les pays anciennement socialistes ont intégré l’Otan avant même d’intégrer l’Union européenne, comme s’il fallait devenir antirusse pour être Européen. Il a compris que l’Europe était vassalisée par les États-Unis. Puis il y a eu un véritable tournant en 2007 lorsqu’il a prononcé un discours à Munich en accusant les Américains de conserver les structures de l’Otan qui n’avaient plus lieu d’être et de vouloir un monde unipolaire. »

 

Comme si la catastrophe ukrainienne ne suffisait pas, les Etats-Unis forts de leur hégémonie en rajoutent :

 

« Or, en 2021, lorsqu’il arrive au pouvoir, Joe Biden ne dit pas autre chose lorsqu’il déclare que « l’Amérique va de nouveau régir le monde ». On a le sentiment que vous renvoyez dos à dos les Occidentaux et les Russes. Dans cette guerre, c’est bien la Russie l’agresseur… Je ne les renvoie pas dos à dos. Mais je regrette que l’on oppose une propagande européenne à une propagande russe. »

 

Et quelles vont être les conséquences de cette guerre qui s’avère de plus en plus dangereuse, tant on sent que les deux « empires » veulent s’affronter directement, ce qui serait une catastrophe pour l’humanité.

 

Noam Chomsky met en garde :

 

« L’Ukraine n’a peut-être pas fait les choix les plus judicieux, mais elle n’avait pour elle rien de comparable aux options dont disposaient les États impériaux. Je suppose que les sanctions vont conduire la Russie à une dépendance encore plus grande vis-à-vis de la Chine. À moins d’un changement de cap important, la Russie est un État pétrolier kleptocratique qui dépend d’une ressource qui se doit de décliner fortement, sinon nous sommes tous finis. Il n’est pas certain que son système financier puisse résister à une attaque brutale, par le biais de sanctions ou d’autres moyens. »

 

En outre, et Chomsky ne le note pas, nous sommes aussi confrontés à une crise alimentaire mondiale, car l’Ukraine comme la Russie sont de grands exportateurs agricoles, notamment de céréales. Le secrétaire général de l’ONU avertit que cette guerre pourrait déclencher la famine dans plusieurs pays africains et l’Europe pourrait manquer de denrées alimentaires comme les céréales et l’huile de tournesol.

 

Ces perspectives ne sont guère réjouissantes. Cependant, elles font prendre conscience de la nécessité vitale d’assurer l’indépendance politique, économique et militaire de l’Europe en ayant une tout autre conception de la structure du continent.

 

 

 

Pierre Verhas

 

(à suivre)

 

Prochain article : Ukraine : Comment en sortir ? (II)

 

 

 

 

 

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