Cela fait des années que l’Union européenne qui a une direction bicéphale – intergouvernementale par le Conseil et supranationale par la Commission – s’est emberlificotée dans une politique hybride où domine la nation la plus forte – l’Allemagne – et dans une dogmatique libre-échangiste et ultralibérale depuis les traités de Maastricht avec la fondation de l’Euro et de Lisbonne qui structurent une Union de moins en moins démocratique et de moins en moins efficace.
On s’aperçut au fur et à mesure l’Union s’affaiblissait par rapport à ses partenaires, que son industrie perdait des parts de marché, qu’elle cédait aux ukases des Etats-Unis bien avant la première élection de Donald Trump. Les Etats-membres, quant à eux, tiraient chacun la couverture à eux. Les institutions européennes sont devenues une machine en roue libre de plus en plus incontrôlable. Le grand projet européen était devenu un chiffon de papier !
Les mandats de Présidents de la Commission de Manuel Barroso, de Juncker et puis d’Ursula von der Leyen se sont avérés catastrophiques et, pour cette dernière, ce n’est pas fini. Passons sur ces épisodes de déclin. Allons directement à la période Trump II.
Donald Trump a menacé d’élever au 1er août les droits de douane sur les produits importés d’Union européenne à 30 % à la place des 5 % existants. C’est évidemment inacceptable pour l’Union européenne. Aussi, la Présidente de la Commission décida de négocier directement avec Donald Trump le 27 juillet à Turnberry, une localité écossaise où Trump possède un terrain de golf. D’une part, elle s’est déplacée hors du territoire de l’UE et s’est fait inviter chez Trump lui-même. Symboliquement, elle se mettait ainsi en position de demandeuse et non de négociatrice d’égal à égal.
Le « deal » trumpien : win – loose !
Le « deal » comme l’a appelé Trump est celui-ci. Au lieu des 30 %, les droits de douane pour les produits européens importés aux USA sont fixés à15 %, soit 10 % de plus que ceux qui étaient en vigueur avant l’élection du Républicain. En compensation du « geste » consenti par l’Américain, l’UE s’engage à investir aux Etats-Unis 600 milliards de dollars et y acheter du gaz de schiste, du pétrole et du combustible nucléaire pour 750 milliards. Cela, sans, bien sûr, consulter les entreprises européennes concernées et tenir compte de l’état du marché.
En effet, la Commission européenne n’a pas de pouvoirs réels dans ces domaines. Elle ne peut pas passer de commandes sur les marchés pétroliers et gaziers. Si elles se traduisent par une hausse des achats de gaz naturel liquéfié américain et de leurs hydrocarbures, ces promesses pourraient mettre en péril les ambitions climatiques européennes. La Commission, on l’oublie, ne peut pas non plus effectuer des investissements en lieu et place des entreprises.
On sait cependant que la souriante Ursula n’en est pas à son premier abus de pouvoir ! C’est amusant, tous ces rigolos qui ne parlent que de liberté d’entreprendre et qui mettent les entreprises au balcon en concluant des accords qui les concernent au premier chef et aussi… le consommateur, c’est-à-dire le citoyen européen. Curieux libéralisme, curieuse démocratie !
Un accord « win win » ? Non un deal « win loose »
Et ce n’est pas tout : l’Union européenne s’engage à acheter aux USA des armements pour quelques centaines de milliards ! Bonjour la souveraineté militaire européenne. Enfin, last but not least, le renoncement à toute taxation des géants américains du numérique : Meta, Google, X pourront continuer à prospérer sans rien payer en UE au détriment de toute initiative technologique européenne en ce domaine.
À ma connaissance, jamais l’Union européenne dans son histoire n’a conclu un accord aussi déséquilibré avec un partenaire étranger aussi puissant soit-il. Le résultat de cette rencontre est catastrophique pour pratiquement tous les Etats-membres de l’UE.
C’est une capitulation de l’Europe !
L’économiste et académicien belge Bruno Colmant n’y va pas par quatre chemins dans une interview à « La Libre Belgique » du 28 juillet.
« C'est une capitulation de l'Europe. On n'a pas été capable de réagir de manière efficace. Et toute la configuration de cet accord prédisposait à ce genre d'aboutissement. Trump nous laissait mijoter. Et là, il va visiter son golf en Ecosse, et la présidente de la Commission doit s'y déplacer, entre deux greens. Et en bout de discussion, on triple les droits de douane actuels.
On est complètement perdants ! On a négocié un taux qui est simplement un peu moins élevé que celui qui était brandi en menace. C'est comme un boutiquier qui augmente ses prix et qui fait ensuite une ristourne. C'est une illusion. »
A la question : Trump parle de "centaines milliards de dollars d'achats de matériel militaire"…
Colmant répond : « C'est saisissant ! C'est totalement disqualifiant sur le plan de l'autonomie européenne en matière de défense, alors qu'on est en guerre à nos frontières. Ça va fracturer l'harmonie européenne. Et cette obligation d'acheter de l'énergie américaine… Certes, cela réduit notre dépendance à la Russie, mais une fois qu'on sera en dépendance nette et absolue vis-à-vis des États-Unis, les prix vont monter, et les Américains vont en profiter. »
Et ce n’est pas tout !
« Les initiatives d'achats européens vont être contrariées par les obligations américaines. En créant cette obligation, Trump détruit l'industrie européenne et va créer des dissensions. La Belgique est bien placée dans ce processus : elle a acheté les F-35, à tort ou à raison. Mais cela augmente le risque d'abandon de projets de défense commune. »
On a mal négocié…
Bruno Colmant : « On est complètement perdants ! On a négocié un taux qui est simplement un peu moins élevé que celui qui était brandi en menace. C'est comme un boutiquier qui augmente ses prix et qui fait ensuite une ristourne. C'est une illusion. La Commission a été extrêmement faible depuis le début. Et Ursula von der Leyen s'est fait balader. Ce n'est que le début. On n'a rien obtenu : c'est un taux zéro sur les importations américaines. C'est une capitulation totale. »
Les lobbys industriels ont joué un rôle, en voulant défendre leur bout de gras sans avoir une position commune forte ?
Bruno Colmant : « Exactement. Les intérêts des pays sont morcelés. L'Allemagne avait peur pour ses voitures, l'Italie pour l'alimentaire, d'autres comme la Belgique pour les produits pharmaceutiques. Et il n'y a aucune politique industrielle en Europe. Il est impossible d'avoir une position commune par secteur. Ça se résume à des visions différentes selon les pays et selon les entreprises. C'est un double morcellement. »
Les beaux atours des institutions européennes ne suffisent pas à cacher les profondes divisions au sein de l'UE.
Que conclure ?
Il y a longtemps que l’Union européenne ne fonctionne plus. Cependant, cela ne doit pas servir de prétexte pour un gigantesque « Eurexit » comme le souhaitent certains souverainistes. Si on peut comprendre le « ras le bol » de l’Europe institutionnelle, un tel scénario mènerait à une bien plus grande catastrophe où les peuples européens seraient en danger mortel. Le rétablissement des frontières intra-européennes démolirait l’économie et entraînerait donc des conséquences sociales dramatiques. Le retour aux monnaies nationales mettrait les pays européens dans des situations financières inextricables. Ce serait une « tiers-mondialisation » du vieux continent avec son cortège de misères.
Une réforme ? Non, Sire, une révolution !
Alors, que faire, comme dirait Lénine en 1915 ? Une profonde réforme ? Non, Sire, une révolution ! Les institutions européennes et particulièrement la Commission dérapent. Cette dernière a trop de pouvoirs, elle a instauré une bureaucratie technocratique oppressive et inefficace, elle n’a aucune stratégie. Elle s’enferme dans une dogmatique néolibérale et mondialiste aussi nuisible que dépassée. En plus, elle abuse de ses pouvoirs. On vient de le constater une fois de plus et sans doute une fois de trop à Turberry.
On a cru à tort que la Commission et le Parlement européen auraient pu se substituer à la direction intergouvernementale du Conseil pour consolider une Europe réellement fédérale. C’est un terrible échec. C’est l’échec de la génération à laquelle j’appartiens, c’est l’illusion perdue d’un militantisme de plus de soixante années.
C’est vers plus de démocratie que l’Europe doit se reconstruire, car c’est là où se trouve l’efficacité. Et cela, c’est le boulot de la nouvelle génération. Mon plus cher vœu est qu’elle ait l’intelligence d’y parvenir pour l’avenir de notre civilisation.
Pierre Verhas



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