(I) Un conflit séculaire
Depuis le 7 octobre 2023 et les massacres commis par le Hamas et les sanglantes représailles de Tsahal, nous vivons une nouvelle tragique étape de ce conflit séculaire entre Juifs israéliens et Arabes palestiniens et on n’entend plus que la sempiternelle rengaine sur « la solution à deux Etats » pour y mettre fin. Il est même assez mal vu d’exprimer son scepticisme à ce sujet, car c’est la position officielle adoptée par les Etats occidentaux.
Cette proposition de solution est très ancienne. Elle date de bien avant la proclamation de l’Etat d’Israël, le 14 mai 1948. L’immigration juive en « Terre sainte », alors sous le régime de l’empire ottoman, dite « alyah » par les Juifs, débuta dans les années 1880 et se fit en plusieurs vagues. La première fut composée entre autres de Juifs yéménites qui étaient persécutés dans leur pays. Les autres étaient des Juifs de l’Europe orientale et de Russie qui subissaient des pogroms successifs. L’activité principale des nouveaux arrivants était l’agriculture. Pour cela, les associations sionistes achetaient des terres aux propriétaires arabes dont la plupart se trouvaient à Beyrouth et à Damas, se contentant de percevoir les loyers de leur terre et les fruits de la production des paysans arabes. S’installant sur ces terres acquises, les Sionistes immigrés en chassèrent les paysans arabes et organisèrent eux-mêmes l’exploitation de ces terres essentiellement du côté de la Galilée plus fertile. Cette colonisation marqua le début du conflit. Et il n’a pas arrêté depuis. En outre, ces nouvelles infrastructures agricoles avaient un double objet : dessiner le territoire occupé par les Juifs et bien entendu, créer une agriculture moderne. Ce furent les fameux kibboutzim organisés en coopératives agricoles sur un modèle socialiste.
De 1881 à 1914, les propriétés juives passent de 2 200 hectares à 42 200 hectares sur les 4 700 000 que compte la Palestine. (G. Bensoussan, Les origines du conflit israélo – arabe, Paris, PUF, 2023). La claire volonté des Sionistes est de fonder un Etat juif sur la Palestine dite géographique occupée depuis quatre siècles par les Ottomans. Tout change en 1914, évidemment. Après l’offensive allemande en Belgique et en France qui est stoppée à la bataille de la Marne et sur l’Yser, les empires centraux souhaitent que l’empire ottoman s’allie à eux. Le Sultan hésite et ce n’est que le 31 octobre 1914 qu’il accepte. Cela déclenche l’intervention des Britanniques à partir de l’Egypte parce qu’ils redoutaient que la voie essentielle pour l’importation des matières premières et des produits en provenance d’Orient via le canal de Suez ne soit coupée.
Les Britanniques occupèrent peu à peu la Palestine. L’empire ottoman déjà en déclin avant 1914 se démantelait. Les deux puissances impliquées – la Grande Bretagne et la France – négocièrent le partage des territoires perdus par les Turcs, à savoir ce qu’on appelle le croissant fertile : la Syrie, le Liban, la Palestine et à l’Est la Transjordanie, l’Irak et le Hedjaz – la côte occidentale de l’actuelle Arabie Saoudite sur la mer Rouge qui comprend les deux villes saintes de l’Islam, Médine et La Mecque. Ce furent ce qu’on a appelé les accords Sikes Picot, du nom du diplomate anglais et du diplomate français qui les ont négociés.
Les Français, en plus de la Syrie et du Liban, revendiquaient la Palestine. Les Britanniques, de leur côté, considéraient que la Palestine leur appartenait. Il y avait donc blocage. C’est alors que le 2 novembre 1917, Lord Balfour, secrétaire au Foreign Office du Cabinet de guerre de Londres rédigea ce qu’on a appelé la « déclaration Balfour » qui mit un terme aux revendications françaises sur la Palestine.
Il s’agissait d’une lettre adressée à Lord Rothschild qui était considéré comme le chef de la communauté juive britannique par laquelle le Royaume uni verrait d’un œil favorable l’installation d’un « Foyer national juif » en Palestine. Cette missive très courte – elle ne remplit que la moitié d’une feuille A4 – se termine par une réserve : étant établi que les droits des populations locales sont préservés. Implicitement, c’était la première déclaration officielle prônant la constitution de deux Etats en Palestine dont, bien entendu, les frontières n’étaient pas encore fixées. Mais cela changea tout. Les Britanniques étaient désormais assurés de contrôler la Palestine. En 1922, la Grande Bretagne reçut mandat de la Société des Nations qui venait de se constituer pour occuper ce territoire. Elle créa ce qu’on appela « l’Etat mandataire de Palestine ». Donc, un Etat palestinien a existé et était reconnu ! Il fur même représenté aux Jeux Olympiques de Berlin en 1936. Terrible symbolique !
Cette déclaration ouvrit aussi la porte à une massive immigration juive en Palestine entre les deux guerres mondiales et déclencha un conflit ouvert entre les Arabes et les nouveaux habitants juifs qui constituèrent des colonies sur la plupart des villages arabes existants. D’après Bensoussan (déjà cité) les Juifs comptaient 11 % de la population de la Palestine en 1922. Ils furent 17% en 1931 sans compter une forte natalité dans les familles juives. Passons sur les différents épisodes. Du côté arabe, la déclaration Balfour eut pour effet de souder Arabes chrétiens et musulmans. Quelques temps après, cette colonisation intensive provoqua deux révoltes arabes meurtrières, la première en 1929 emmenée par le fameux Grand Mufti de Jérusalem, Al Husseini, la seconde, celle de 1936, la plus violente, vit naître la commission Peel du nom de l’homme politique britannique Lord William Peel. Cette commission était chargée de trouver une solution à ce conflit entre Juifs et Arabes qui prenait des allures de plus en plus dangereuses. Elle déposa un plan de partage en deux Etats, l’un Juif, l’autre Arabe. C’était la première fois qu’est évoquée la « solution à deux Etats ». Ce plan échoua.
Au terme de la Seconde guerre mondiale, la Méditerranée est entre les mains des Français et des Britanniques. Staline qui, comme tout dirigeant russe depuis des lustres, voulait disposer d’un accès libre à la Méditerranée via la mer Noire et le détroit du Bosphore, ne voyait pas d’un mauvais œil la création d’un Etat juif en Palestine et aida les milices juives, principalement la Haganah sous la direction de Ben Gourion, à combattre les Britanniques. Cela provoqua une méfiance des autorités étatsuniennes à l’égard de la communauté juive. Rappelons-nous la tragique affaire des époux Rosenberg, par exemple. Aussi, les autorités de Washington étaient plus que réservées à l’égard d’un plan de partition de la Palestine. Jacques Baud cite un extrait d’un rapport de la CIA à ce sujet dans son ouvrage « Opération déluge d’Al-Aqsa » (Max Milo, 2024) :
« A long terme, aucun sioniste en Palestine ne sera satisfait des arrangements territoriaux du plan de partition. Même les plus conservateurs des sionistes voudront tout le Néguev, la partie ouest de la Galilée, la ville de Jérusalem et finalement toute la Palestine. Les extrémistes n’exigeront pas seulement toute la Palestine mais voudront la Transjordanie.
Dans le chaos qui suivra la partition, des atrocités seront certainement commises par des Arabes fanatiques : ces actions recevront une large publicité et seront même exagérées par la propagande juive. Les Arabes seront accusés d’être les attaquants quelles que soient les circonstances réelles. »
Incontestablement, cette analyse est prémonitoire !
Les Britanniques, dès début 1947, ont renoncé à leur mandat sur la Palestine et l’ont confié à l’ONU tout en maintenant des troupes sur place. C’est alors que l’idée du partage de ce territoires s’est s’imposée. Le 29 novembre 1947, l’Assemblée générale de la toute nouvelle ONU qui a à peine deux ans, adopte la résolution 181 qui partage la Palestine en un Etat juif et un Etat arabe avec Jérusalem comme ville internationale. Il s’agit donc de créer deux Etats. Une difficulté surgit d’emblée : des Juifs vivent dans le territoire du futur Etat accordé aux Arabes et inversement, des Arabes habitent dans le territoire de l’Etat accordé aux Juifs. L’historien israélien Ilan Pappé rappelle qu’au départ, l’idée était de constituer un seul Etat démocratique où habiteraient ensemble Juifs et Arabes. Ilan Pappé ajoute (Ilan Pappé : Le nettoyage ethnique en Palestine, Paris, la fabrique Editions, 2024) :
« Il est clair qu’en votant la résolution sur la partition les Nations Unies ont totalement ignoré la composition ethnique de la population de la Palestine. Si elles avaient décidé que la superficie du futur Etat juif correspondait au territoire où s’étaient installé les Juifs, ces derniers auraient eu droit à 10 % du pays, pas davantage. Mais les Nations Unies ont admis la revendication du mouvement sioniste sur la Palestine ; et elles ont aussi cherché à indemniser les Juifs pour l’Holocauste nazi en Europe. »
En vertu du principe fondamental de la Charte des Nations Unies, le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, il aurait fallu organiser une consultation populaire pour dissoudre l’Etat mandataire de Palestine et obtenir un accord sur le partage des territoires. Or, en 1947, la population était composée grossomodo de 2/3 d’Arabes et d’1/3 de Juifs. Cet évident déséquilibre ne pouvait que générer un conflit. Il n’était donc pas question pour la minorité juive d’accepter la tenue d’un référendum sur l’avenir de la Palestine. Et ce fut la Nakba (la catastrophe en Arabe). Dès février 1947, les milices juives procédèrent à l’expulsion massive des Arabes hors de la Palestine. Des massacres eurent lieu dans certains villages comme celui de Deir Yassine perpétré par l’Irgoun de Menahem Begin. De nombreux et tragiques épisodes se déroulèrent jusqu’en mai 1948. Résultat : quelque 700 000 à un million d’Arabes palestiniens furent exilés de force et parqués dans de camps en Jordanie, en Syrie, au Liban et la plupart dans ce qui est devenu la bande de Gaza alors sous contrôle égyptien.
La carte du partage de la Palestine établie par l'ONU en 1947 et qui fit l'objet de la résolution 181 du Conseil de sécurité des Nations Unies (Monde diplomatique)
Le comte suédois Bernadotte qui présidait la délégation de l’ONU en Palestine fut assassiné par des tueurs du groupe « Stern » dirigés par Itzhak Shamir, futur Premier ministre de l’Etat d’Israël, parce qu’il prônait le retour des réfugiés palestiniens.
Tout cela était organisé comme le précise Ilan Pappé (cité par Jacques Baud, Op.cit.) :
« Les ordres comportaient une description détaillée des méthodes à employer pour expulser de force les personnes : intimidation à grande échelle, expulser et bombarder des villages et des centres de population ; incendier des maisons, des propriétés et des biens ; expulsions démolitions et enfin enfouir des mines parmi les gravats pour empêcher le retour des habitants expulsés. »
Cela a aujourd’hui un petit air de déjà vu ! L’objectif était de créer un « fait accompli », de rendre cette situation irréversible en vue de la déclaration d’indépendance prévue le 15 mai 1948.
Jacques Baud écrit : « Entre la fin 1947 et la fin 1948, les groupes juifs (puis israéliens) avaient conquis environ 80 % du pays, détruit environ 500 villages et poussé à l’exil plus d’un million d’individus. »
Le 14 mai 1948, David Ben Gourion proclama à Tel Aviv la naissance de l’Etat d’Israël. Le lendemain, les pays arabes voisins – l’Egypte, la Transjordanie, la Syrie – attaquèrent le territoire d’Israël espérant en expulser les Juifs. Les Israéliens ont appelé cette offensive la « Guerre d’Indépendance ». Au terme de cette guerre, en avril 1949, les Arabes ont perdu. Le germe de Tsahal composé des combattants du Palmach et de la Haganah était bien armé, entraîné et organisé.
David Ben Gourion lit la déclaration de création et d'indépendance de l'Etat d'Israël le 14 mai 1948. Le lendemain, la guerre a commencé par l'offensive de trois pays arabes : l'Egypte, la Transjordanie et la Syrie.
Le bilan : les Israéliens ont conquis aux Arabes 45 % des territoires qui leur étaient attribués par le plan de partage de l’ONU. Cependant, ils ne réussirent pas à prendre la partie orientale de Jérusalem et la Cisjordanie. D’autre part, en 1949, 750 000 Arabes ont été expulsés, soit 50 % des Arabes de Palestine.
Une conscience nationale palestinienne est née dans ces camps et même parmi les Arabes qui étaient restés en Israël, sans qu’ils ne l’expriment ouvertement. Dans les camps de réfugiés, il n’y avait en 1949 aucune organisation politique. Cependant, si jusqu’en 1967, la situation resta figée, une résistance palestinienne se structura peu à peu dans les camps de réfugiés et se livra à des attaques terroristes dans les kibboutzim et dans les villages israéliens isolés. Avec l’appui de Gamal Abdel Nasser, les Palestiniens se structurèrent politiquement sous l’impulsion de Yasser Arafat. Ce fut la naissance de l’OLP (l’Organisation de Libération de la Palestine) qui regroupait plusieurs fractions adhérant à une Charte adoptée en 1964 à Jérusalem Est.
Elle stipulait : « 1 - La Palestine est une terre arabe unie par des liens nationaux étroits aux autres pays arabes. Ensemble, ils forment la grande nation arabe.
2 - La Palestine avec ses frontières de l’époque du mandat britannique constitue une unité régionale indivisible. »
C’était inacceptable pour les Israéliens puisque cette Charte ne reconnaissait que les Juifs qui vivaient en Palestine avant 1948.
La guerre dite des Six Jours en juin 1967 bouleversa tout. Une fois de plus, les Arabes connurent une cuisante défaite. Israël s’est révélé être la principale puissance dans la région. Les Palestiniens connurent l’occupation en Cisjordanie et à Gaza. Les actes terroristes se multiplièrent. On était rentré dans le cycle action – répression qui coûta de nombreuses vies humaines de part et d’autre. En1970, ce fut le « septembre noir ». Les Jordaniens expulsèrent les Palestiniens qui se réfugièrent au Liban. Cette arrivée massive de Palestiniens fut à l’origine de la guerre civile qui se déclencha dans le pays du Cèdre en 1976.
En 1973, les Israéliens furent surpris par l’offensive égyptienne au Sinaï, même si Tsahal put avancer jusqu’à une centaine de kilomètres du Caire. Cette guerre eut pour conséquence les premières négociations israélo-arabes, dites de Camp David, sous le chapeautage du président étatsunien Carter. Israël rendit le Sinaï aux Egyptiens et, surtout, le canal de Suez fut réouvert. Les Accords de Camp David ont été signés le 17 septembre 1978 par le président égyptien Anouar el-Sadate et le Premier ministre israélien Menahem Begin, sous la médiation du président américain Jimmy Carter. Ces accords ont servi de base à un traité de paix ultérieur entre l'Égypte et Israël, signé en 1979. Ce fut le premier traité de paix adopté par Israël depuis sa naissance. Et il n’était toujours pas question des Palestiniens.
Cependant, le terrorisme palestinien se renforça durant cette période. La prise d’otages de la délégation israélienne aux Jeux Olympiques de Munich en 1972 fut l’acte le plus spectaculaire et meurtrier des commandos palestiniens. En 1982, Israël envahit le Liban à l’initiative d’Ariel Sharon avec pour objectif d’éliminer l’OLP réfugiée à Beyrouth. On était en pleine guerre civile. Les phalangistes maronites se battaient aussi contre les Palestiniens. À la suite de pressions internationales, l’OLP et Yasser Arafat purent s’installer à Tunis loin des frontières israéliennes et des territoires occupés. Il y eut aussi la tragédie de Sabra et Chatila, un camp de réfugiés palestiniens, où les phalanges du leader maronite Gemayel se livrèrent à des massacres sans que l’armée israélienne ne s’interpose.
Les massacres de Sabra et Chatila commis par les phalangistes libanais éclaboussèrent les Israéliens. Il y eut d'ailleurs un procès à Tel Aviv.
Le 9 décembre 1987, c’est le début de la première Intifada. Il s’agit de la première révolte massive des Palestiniens de Cisjordanie. Quelques jours après à Gaza, c’est la fondation du Hamas sous l’impulsion de Cheik Yassine. Malgré les attentats, les dirigeants israéliens de l’époque ne voyaient pas d’un mauvais œil la naissance de ce nouveau mouvement, car ils estimaient qu’il pouvait s’opposer sérieusement à l’OLP (lire Charles Enderlin, Le grand aveuglement) qu’ils considéraient comme leur principal ennemi.
En 1991, éclate la guerre du Golfe après l’invasion du Koweït par les Irakiens. L’OLP prend fait et cause pour l’Irak de Saddam Hussein, ainsi que le roi Hussein de Jordanie, ce qui entraînera des conséquences par après. Cependant, sous l’égide de Moscou et de Washington eut lieu le 30 octobre de la même année l’ouverture à Madrid d’une conférence sur la paix au Proche Orient. De premières négociations débutèrent en novembre entre Israéliens et Palestiniens. Elles aboutiront à ce qu’on a appelé les accords d’Oslo.
Un processus était lancé pour la première fois en plus d’un siècle de conflit entre Juifs et Arabes vivant en Palestine historique entre la Mer et le Fleuve occupée entièrement par l’Etat d’Israël.
Ce processus fut émaillé d’espoirs et de désillusions, de réconciliations et de haines, de paix et de guerre. Et il est toujours inachevé et menacé aujourd’hui.
Nous l’analysons dans la deuxième partie de cette contribution.
Pierre Verhas
Prochaine publication : De la mer au fleuve : Un ou deux Etats ? De l’espoir à l’extermination


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