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  • : Le blog de pierre verhas
  • : Blog consacré à l'actualité dans les domaines de la politique et de l'astronomie, vus au sens large. Ce blog n'est pas neutre : il se positionne à gauche, de philosophie laïque et donnant la primauté à l'expérience sur la spéculation. Ce blog est ouvert au débat, à l'exception des invectives, des attaques personnelles et des insultes qui seront systématiquement rejetées afin de permettre à chacun(e) de débattre en toute liberté et dans la sérénité qui n'exclut en rien la passion.
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3 février 2021 3 03 /02 /février /2021 10:46

 

 

L’épidémie de Covid 19 : on est loin d’en avoir fini ! Les mutations du virus que l’on appelle « variants » sont des signes inquiétants d’une éventuelle multiplication des contaminations. D’ailleurs, les chiffres qui nous sont distillés quotidiennement repartent à la hausse. Il suffit d’ailleurs de voir chez nos voisins Outre-Manche.

 

En Europe, les gouvernements tergiversent. Ils hésitent à réinstaurer de plus sévères mesures de confinement, de peur d’une crise de confiance de la population. Pourtant, les dispositions déjà adoptées sont très sévères et ont provoqué un bouleversement majeur de la société.

 

Des chercheurs de différentes universités belges ont publié une carte blanche dans le quotidien « Le Soir » où ils affirment entre autres :

 

« Les mesures covid-19 sont donc maintenues depuis des mois pour des périodes déterminées à répétition qui se transforment de facto en période indéterminée. Récemment, la prolongation jusqu’au 1er mars des mesures de confinement témoigne d’une nouvelle dégradation préoccupante de la situation. Jusqu’à présent, les autorités prenaient à tout le moins la peine d’avertir les citoyens et citoyennes de leurs décisions lors de conférences de presse. Désormais, elles agissent en catimini. Ainsi, nous ne sommes plus dans le cas de l’urgence mais d’un régime d’exception qui s’installe dans la durée. Trois mois après le début du 2e confinement, le gouvernement ne communique toujours aucune perspective de sortie. »

 

 

 

Les conférences de presse après chaque réunion du comité de concertation informaient la population Depuis, on reçoit les diktats par communiqué de presse

Les conférences de presse après chaque réunion du comité de concertation informaient la population Depuis, on reçoit les diktats par communiqué de presse

 

 

 

L’état d’urgence permanent

 

Et le récent incident qui a opposé le virologue Marc Van Ramst au très droitier président des libéraux francophones, Georges Louis Bouchez, sur l’éventuelle réouverture des salons de coiffure, montre qu’il ne faut guère envisager de « sortie » avant longtemps. Aussi, comme l’écrivent les universitaires : on s’installe dans l’urgence.

 

 

Incident entre Georges Louis Bouchez, le très droitier président de MR (dit GLouB) et Marc Van Ramst, virologue de la KULeuven Le démagogue contre l'austère scientifique

Incident entre Georges Louis Bouchez, le très droitier président de MR (dit GLouB) et Marc Van Ramst, virologue de la KULeuven Le démagogue contre l'austère scientifique

 

 

 

« Malgré la durée de la crise, la communication est toujours celle de l’urgence. Les médias reçoivent leur dose quotidienne de chiffres Covid, sans aucun recul ou analyse ni, sauf cas rares, modération critique. De même, le nouveau feuilleton de la course entre la vaccination et la dissémination des nouveaux variants est censé nous tenir en haleine. Surtout, les données fournies sont incomplètes pour qui veut se faire une idée réelle des implications du confinement. Quid de la santé mentale, des tentatives de suicide, du décrochage scolaire, de la paupérisation, de l’augmentation des violences intra-familiales ? Il semble en tout cas que ces dimensions n’influent que de manière marginale sur les décisions prises. Probablement parce que les effets concrets ne se font ici ressentir qu’avec retard, alors que les contaminations se voient chaque jour avec une publicité maximale. Est-ce dès lors une raison pour ne pas prendre en compte ces réalités au moins aussi importantes ? » 

 

 

Il y a donc une réalité. Nous allons vivre longtemps encore plus ou moins enfermés, peut-être pendant plusieurs années. C’est une situation unique dans l’histoire. Alors que nous pensions vivre l’ère de la communication, de la libre circulation, de la libre association, de la libre expression, du libre commerce, de l’expansion culturelle pour tous, des droits sociaux, tout à coup un virus sans doute originaire de Chine a tout stoppé net !

 

 

Désormais, il est interdit d’aller et de venir comme bon nous semble. Dans certains pays, on est allé jusqu’à limiter les distances à parcourir, un peu partout, on a plus ou moins fermé les frontières – quoi qu’en dise le Premier ministre belge – et même interdit de voyager, sans compter les couvres feux à 18 heures ou à 22 heures selon les contrées.

 

 

 

Les voyages sont strictement limités et surveillés (ici dans une gare parisienne)

Les voyages sont strictement limités et surveillés (ici dans une gare parisienne)

 

 

 

Par les restrictions de circulation, il est défendu de se réunir sinon en petit comité en respectant les gestes « barrières ». Certes, on a l’ersatz de liberté de réunion que sont les visioconférences, mais rien ne remplace le contact humain et puis, a-t-on toutes les garanties de la confidentialité de ces conversations électroniques quand on connaît la porosité des moyens de communication digitaux ?

 

Un autre fait : la répression dimanche 24 janvier d’une manifestation sur le thème « Justice de classe, Justice de race » a été réprimée par des dizaines d’arrestations « administratives » sans aucun motif, rebelote le dimanche suivant, 31 janvier lors d’une manifestation d’opposants aux mesures anti-Covid à Bruxelles, certes interdite. Là, c’est une première : les forces de l’ordre procèdent à près de 450 arrestations toujours « administratives » alors qu’il n’y eut aucun incident. Tout cela n’est pas un hasard. D’ailleurs, les autorités académiques s’inquiètent publiquement du maintien de l’état d’exception imposé depuis le début de la crise sanitaire sans débat sérieux au Parlement.

 

 

 

Arrestations arbitraires et massives de passants comme de manifestants à Bruxelles ce  31 janvier 2021.

Arrestations arbitraires et massives de passants comme de manifestants à Bruxelles ce 31 janvier 2021.

 

 

 

Quant à la liberté d’expression, elle est restreinte de fait : toute critique des décisions prises en ce domaine fait l’objet d’opprobres bien orchestrées, voire de poursuites judiciaires. Nous avons déjà évoqué l’exemple du film de propagande « Hold Up » (Voir Uranopole : http://uranopole.over-blog.com/2020/11/covid-grand-complot-ou-big-business.html ). Nous y écrivions :

 

« Hold Up » n’est pas seulement un film « complotiste » comme le dénoncent les médias mainstream et les milieux officiels. Il est le symptôme d'une maladie aussi virale que celle du Covid 19 : la défiance. Le peuple n’a plus aucune confiance en ses dirigeants et encore moins envers les élites. Pour une raison très simple : la société qu’ils construisent par la destruction de l’ancienne ne lui convient pas. Nous n’arrêtons pas dans ces colonnes de dénoncer l’ultralibéralisme et ses nuisances avec notamment l’élimination de tous les mécanismes de solidarité menant ainsi à l’atomisation. Ce n’est pas le triomphe de l’individualisme, c’est l’isolement de toutes et de tous avec en corollaire la surveillance généralisée. Les lois liberticides qui se mettent en place, notamment en France, mais aussi un peu partout en Europe démontrent que le pouvoir a peur et ne répond que par la violence. »

 

 

N'est-ce pas exactement ce qu’il se passe ?

 

 

On n’a pas non plus assez insisté sur cette notion nouvelle : la distinction entre l’essentiel et le non essentiel. Lors du premier confinement, le gouvernement a décidé de fermer les commerces dits non essentiels. Il s’agissait de tous les marchands à l’exception des grandes surfaces alimentaires, des pharmacies, des librairies marchands de journaux et de tabac et des jardineries et magasins de bricolages… Lors du second confinement, ce furent ces mêmes commerces à l’exception des librairies générales, et puis on a tout réouvert sauf l’Horeca et les coiffeurs.

 

 

Essentiel versus non essentiel…

 

 

Alors, que signifient « essentiel » et « non essentiel » ? Ce ne peut être qu’un concept. Une définition d’un mode de vie, une échelle de valeurs. L’essentiel est purement matériel : s’alimenter et se soigner. Le non essentiel peut être à la fois le superflu et/ou le non matériel. Le secteur culturel est encore plus atteint que l’Horeca. Plus de théâtres, plus de concerts, plus de cinémas, plus d’expositions, plus de colloques ni de congrès et j’en passe. Plus de créations – comment tourner un film dans les conditions actuelles ? Comment monter un spectacle alors qu’on limite les « bulles » à moins de dix personnes ? Eh oui ! Parce que nous vivons désormais dans des « bulles » !

 

 

 

Un coiffeur du Havre se met en tenue d'Adam pour protester conte la fermeture obligatoire.

Un coiffeur du Havre se met en tenue d'Adam pour protester conte la fermeture obligatoire.

 

 

 

Un autre secteur qui semble « non essentiel » bien qu’on dise le contraire : l’enseignement. On donne des cours à distance. L’élève ou l’étudiant est « scotché » à son ordinateur du matin au soir. Même des examens se passent « virtuellement » ! Certes, on tente peu ou prou de donner des cours ou de faire passer des épreuves en « présentiel », mais ce n’est pas toujours possible avec les règles strictes. Et il y a des séances où l’étudiant ne peut être absent ou à distance : les travaux pratiques ou les labos. Un autre problème : les stages. Les entreprises en télétravail ne peuvent prendre des stagiaires pour des raisons évidentes. Et les autres entreprises sont désorganisées avec la crise du Covid. Or, sans stage dans certaines branches, il est impossible d’obtenir un diplôme.

 

 

 

Des milliers d'étudiantes et d'étudiants confinés suivent des cours et passent même des examens  visioconférences. Cela génère parfois des situations dramatiques.

Des milliers d'étudiantes et d'étudiants confinés suivent des cours et passent même des examens visioconférences. Cela génère parfois des situations dramatiques.

 

 

 

Quant au télétravail qui n’est applicable que dans plusieurs branches du secteur tertiaire, il crée un nouveau régime social. Il n’y a plus aucune collégialité. Le travailleur est confiné et sa seule relation avec l’entreprise se passe via son ordinateur. Il y a quelques réunions en « zoom » qui sont dirigées puisque l’organisateur peut distribuer la parole à son gré à l’un ou à l’autre. Il est impossible d’avoir une conversation transversale. Comment réagissent les organisations syndicales à ce phénomène du télétravail ? Sans solidarité, le syndicalisme est mort.

 

 

Ainsi, depuis l’apparition du coronavirus se construit petit à petit une société nouvelle, foncièrement différente de l’ancienne. Une société atomisée qui convient parfaitement au projet ultralibéral.

 

 

La saga des vaccins

 

 

La saga des vaccins le confirme d’ailleurs : la méthode utilisée pour la conception, la fabrication, la commercialisation et la distribution des vaccins relève du processus ultralibéral qui s’est imposé dans le commerce mondial, car il ne s’agit pas en l’occurrence de santé publique. Dans une interview à plusieurs organes militants dont nos amis du Grand Soir (www.legrandsoir.info ), la biologiste et ancienne directrice de la campagne pour l’accès aux médicaments de Médecins Sans Frontière, Els Torrelle explique : « Ces dernières décennies, la recherche biomédicale a été transférée au marché. On laisse faire – au sens le plus classique du capitalisme – les grandes entreprises pharmaceutiques, qui doivent résoudre les problèmes de santé avec des solutions technologiques. Les pouvoirs publics ne leur fixent aucune condition et attendent simplement qu’elles soient les sauveurs du monde. C’est exemplaire dans la course aux vaccins contre le Covid-19. »

 

 

Elle ajoute, ce qui est encore plus inquiétant : « … nul ne sait si les produits qui font la une aujourd’hui coupent la chaîne de transmission du virus, alors que c’est la dimension essentielle pour déterminer l’efficacité d’un vaccin. Ce qu’on nous dit, c’est que, deux ou trois semaines après une injection, il existe une certaine protection contre la maladie... Or, pour la santé publique, il est indispensable d’en savoir davantage sur l’efficacité et la sécurité dans la durée. »

 

 

Et elle conclut : « Avec le Covid-19, on a remis les multinationales et leur modèle basé sur les profits financiers au centre du jeu. Depuis quelques années, l’industrie pharmaceutique, qui dépense plus en marketing qu’en recherche et développement, était plutôt sur la défensive : sous la pression des mouvements et de la société civile, la durée des brevets, les monopoles, les mises sur le marché de traitements sans aucune valeur thérapeutique, les prix exorbitants – dépassant parfois les centaines de milliers d’euros – de certains médicaments aux frais des systèmes de sécurité sociale en Europe étaient mis en question... Et là, la pandémie survient, les gouvernements sont effrayés et les grandes entreprises en profitent pour redorer leur blason. C’est leur heure de gloire et elles en profitent. Les patrons discutent en direct avec les chefs d’État, et la société civile, les pays du Sud sont écartés des discussions. »

 

 

Donc, nous sommes en plein dans la logique capitaliste extrême : le marché l’emporte sur les impératifs de santé publique, quelles qu’en soient les conséquences. Le politique s’est mis hors-jeu tout simplement ! Et le médecin aussi ! Cela dit : faut-il ou non se faire inoculer le vaccin ? La réponse est oui puisque s’il ne remplit pas totalement le rôle qu’on en attend, il assure une certaine protection.

 

 

Et le Sud ?

 

 

Rien ne dit que les vaccins mettront fin à la pandémie. Rien ne dit que nous sortirons de cette « liberté surveillée » qui devient insupportable pour beaucoup et dramatique pour un grand nombre. Trop de questions restent en suspens, notamment une que l’on passe quasi sous silence : pourquoi les pays du Sud sont-ils une fois de plus les derniers et les plus mal servis ? Nous en parlerons bientôt. C’est d’ailleurs aussi odieux qu’imbécile : si ces pays ne bénéficient pas des protections indispensables, ils peuvent constituer un immense foyer (le fameux « cluster », parlons français !) pour ce virus qui est loin de se faire oublier. Ainsi Big Covid veillera longtemps encore sur nous !

 

 

Pierre Verhas

 

 

 

Post scriptum

 

 

Bravo les médecins cubains !

 

 

Dès le début de la pandémie, Cuba a envoyé ses équipes de médecins un peu partout dans le monde. Ces hommes et ces femmes sont d’une efficacité et d’un dévouement sans pareil : ils procèdent comme une maison médicale, c’est-à-dire de manière globale, gratuitement et sans aucune discrimination

 

Les équipes de médecins cubains se rendent partout dans le monde pour contribuer à la lutte contre la pandémie.

Les équipes de médecins cubains se rendent partout dans le monde pour contribuer à la lutte contre la pandémie.

 

 

 

Trump a tenté de les faire interdire Il n’y est pas parvenu. Plusieurs personnalités se mobilisent, notamment en Belgique, pour qu’ils puissent être « nominés » pour le Prix Nobel de la Paix. Incontestablement, ce serait plus que mérité. Et cela pourrait servir d’exemple.

 

 

 

 

Le piège de l’ordre moral

 

 

Nous avons longuement évoqué ici ce qu’on appelle l’affaire Duhamel. Dans un éditorial du « Figaro » daté du 1er février 2021, l’écrivain et éditorialiste démocrate-chrétien Jacques Julliard met en garde contre une résurgence du tristement célèbre Ordre moral qui a régné en France après la Commune de Paris jusqu’à la première moitié du XXe siècle.

 

Le crime de pédophilie qui a été « couvert » par ce microcosme « bobo » parisien est en soi abominable, mais Julliard a bien raison de mettre en garde contre le piège de l’Ordre moral qui pourrait profiter de la sidération – substantif très à la mode – causée par les révélations de Camille Kouchner.

 

 

 

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25 janvier 2021 1 25 /01 /janvier /2021 15:22

 

 

 

S’il y a une personne avec qui je diverge, c’est bien Nadia Geerts.

 

Nadia Geerts, enseignante, militante féministe, républicaine, laïque et aussi farouche opposante au port du foulard dans les écoles, est incontestablement une femme courageuse ne concédant rien à ses principes, mais qui exprime souvent des prises de position excessives qui, à mon sens, risquent d’aboutir au résultat inverse à celui recherché.

 

Par exemple, en ce qui concerne le voile, je considère que militer pour son interdiction en milieu scolaire secondaire ou supérieur risque de mener à un système discriminatoire qui jette de l’eau au moulin des pires ennemis de la liberté de conscience. La laïcité s’accommode mal d’interdits ! En outre, c’est inefficace : cette controverse dure depuis trente deux années et n’a jusqu’à présent mené à rien.

 

Très bien ! Mais aujourd’hui, le temps n’est plus au débat !

 

Nadia Geerts est menacée ! Et c’est intolérable !

 

 

 

Nadia Geerts, militante féministe et laïque fait l'objet de graves menaces.

Nadia Geerts, militante féministe et laïque fait l'objet de graves menaces.

 

 

 

Que s’est-il passé ? Dans un post sur Facebook, elle a proclamé « Je suis Samuel Paty ! ». Samuel Paty, ce professeur des écoles français décapité à Conflans Sainte Honorine parce qu’il a montré une des fameuses caricatures de « Charlie Hebdo » lors d’un cours consacré à la liberté d’expression ( voir Uranopole : http://uranopole.over-blog.com/2020/10/imaginez-vous-un-prof-decapite.html ). J’avais constaté : « Deux mondes s’affrontent et dès aujourd’hui en un lieu qui devrait être un havre de paix : l’école. Dès le départ, l’affaire de cette simple leçon dans un collège de la banlieue parisienne a pris des proportions gigantesques dont d’ailleurs les islamistes sont coutumiers. »

 

Les réactions au poste de Nadia Geerts furent aussi odieuses que dangereuses. Voici ce qu’elle écrit sur son blog :

 

« Il y a trois mois et quelques jours, j’étais encore un prof heureux. Des cours qui me passionnaient, des collègues sympas, des étudiants avec qui le contact était vraiment bon, un cadre de travail verdoyant (hors covid…). Bref, tout allait bien, ou du moins je pouvais le croire.

Aujourd’hui, je ne vois plus comment continuer, tout simplement. L’affaire Paty, puis la décision de WBE [Wallonie-Bruxelles Enseignement – le pouvoir organisateur] d’autoriser les signes convictionnels en Haute École, ont suscité un flot d’insultes, d’attaques et d’accusations graves à mon encontre qui me mènent à cette conclusion aussi simple que douloureuse : pour beaucoup, mon départ sera un soulagement. »

 

Oui, Nadia Geerts a peur ! Et elle a raison ! Il y a trop d’exemples tragiques. « Charlie Hebdo » en janvier 2015, un intellectuel de droite, Boris Redeker, qui avait publié en 2006 une tribune dans « Le Figaro » contre les menaces des islamistes, qui vit désormais sous protection policière, le dernier, Samuel Paty en 2020. Molenbeek, un prof suspendu puis réhabilité, suite aux pressions. Cela n’arrête pas !

 

De beaux esprits diront : Facebook, ce ne sont que des paroles. Il n’y a pas de quoi en faire un plat ! Parmi eux, d’autres proclameront : Nadia Geerts l’a « un peu » cherché ! Oui : elle s’est opposée, à mon avis à tort, à l’autorisation du port du voile dans les établissements d’enseignement supérieur. Serait-ce interdit ? Dans son blog, elle observe que son syndicat ne bouge pas d’un pouce. Elle a eu une réunion avec WBE qui s’est achevée en eau de boudin par une décision qui n’en est pas une. Et puis, elle explique dans le même blog :

 

« Tout cela contribue à expliquer ce qui fait que depuis l’annonce de la décision de WBE d’autoriser le voile dès la rentrée prochaine, je subis une véritable salve d’attaques. Ce ne sont plus trois, mais des dizaines d’individus, généralement anonymes, certains se prétendant anciens étudiants ayant eu à « subir » mes enseignements, qui m’expriment leur haine, leur dégoût, leur mépris. L’idée selon laquelle je ne devrais pas être autorisée à enseigner domine très largement dans ces messages fleuris, émanant parfois d’individus qui travaillent à présent dans des écoles de WBE et qui sont donc mes « collègues », soumis aux mêmes règles que moi... J’y suis aussi traitée de « sale lesbienne », et l’un de mes agresseurs d’il y a trois mois, dont le réseau social est fort de six mille abonnés, réitère à présent en m’invitant à « aller me faire foutre ».

 

Rappelons-nous avec Samuel Paty, cela a aussi commencé par des menaces verbales et cela s’est terminé comme on sait !

 

Aussi, il n’y a pas à tergiverser ! Il faut sauver le soldat – le hussard de la République, en fait ! – Nadia Geerts !

 

Mais où êtes-vous les syndicalistes ; où êtes-vous, les responsables de l’enseignement, où êtes-vous les politiques : Ahmed Laaouej, François De Smet, Georges-Louis Bouchez si prompt à combattre le port du voile, Paul Magnette, Raoul Hedebouw, Eliane Tillieux, Valérie Glatigny, Caroline Désir, Pierre-Yves Jéholet, Rudi Vervoort et bien d’autres bien silencieux ; où êtes-vous les membres du corps académique : Didier Viviers, Annemie Schaus, Vincent Blondel ? Et la Ligue des Droits Humains, la Ligue de l’enseignement, les sociétés de libre pensée, où êtes-vous ?

 

Nadia Geerts est bien seule et c’est insupportable !

 

Voulons-nous sauver ce qui peut encore l’être, porter un coup dur à l’intolérance ? C’est le moment où jamais !

 

Un seul mot d’ordre : Mobilisons-nous et vite ! Aux armes Citoyens !

 

 

Pierre Verhas

 

 

 

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19 janvier 2021 2 19 /01 /janvier /2021 13:33

 

 

 

Le caméléon est un petit reptile insectivore qui a la propriété de se fondre dans la couleur de son environnement immédiat pour échapper aux prédateurs. Par extension, il désigne une personne qui a tendance à adapter son opinion à l’air du temps. Le conseiller des dirigeants financiers et politiques français, Alain Minc correspond tout à fait à cette définition.

 

 

Alain Minc est né d’une famille juive de Brest-Litovsk qui y a subi l’antisémitisme le plus virulent et puis s’est exilée en France en 1931. Son père Joseph obtient un diplôme de dentiste à Bordeaux. Pendant l’occupation nazie et sous le régime pétainiste, il risquait la déportation et entra dans la clandestinité puis adhéra aux FTP (Franc-Tireur et Partisan), l’aile communiste armée de la Résistance française. Après la guerre, Joseph et son épouse obtinrent la nationalité française et donnèrent naissance à Alain en 1949. Celui-ci fit de belles études dans les lycées les plus huppés et termina, comme il se doit, à l’ENA. Et comme il se doit également, il débute sa carrière à l’inspection générale des finances.

 

 

 

Alain Minc aujourd'hui proche conseiller d'Emmanuel Macron après tant d'autres...

Alain Minc aujourd'hui proche conseiller d'Emmanuel Macron après tant d'autres...

 

 

 

On peut intituler cette carrière « d’échecs en échecs pour ma gloire finale ». Première tentative : en 1977, le rapport Nora-Minc sur l’informatisation de la société qui sera à l’origine de l’installation du calamiteux Minitel (souvenez-vous : 3615…) qui bloquera en France toutes les avancées dans le domaine de la transmission informatique des données qui aboutira à Internet et au Web (qui a d’ailleurs été inventé par un Belge…). Un bide pareil lui aurait valu d’être mis au placard pour longtemps !

 

Mais non, l’oiseau a une capacité extraordinaire à reprendre son envol. Il démissionne du corps de l’inspection des finances pour rejoindre Saint-Gobain. Là, il veut fusionner l’industrie informatique (Bull) avec le fabricant de verre. Un peu audacieux et quelque peu étrange. En 1981, le nouveau gouvernement de la gauche interdit ce rapprochement. Alain Minc quitte puis revient à Saint-Gobain. Il prône la nationalisation de la Compagnie générale des eaux. Cherchait-il à en être le patron ?

 

Minc se diversifie. En 1985, il devient président de la société des lecteurs du « quotidien de référence » le « Monde » et il sera nommé en 1994 président du Conseil de surveillance. Nul n’a fait remarquer ou voulu faire remarquer qu’il risquait d’y avoir une contradiction entre les deux fonctions. Enfin, on a laissé faire. Et ce n’est pas fini. Gérard Mestrallet, PDG de Suez, rémunérait Alain Minc, alors qu’il travaillait pour son adversaire, le belge Albert Frère qui voulait destituer Mestrallet…

 

 

 

Gérard Mestrallet, patron de Suez : une relation amour-haine "business" avec Alain Minc

Gérard Mestrallet, patron de Suez : une relation amour-haine "business" avec Alain Minc

 

 

 

Le mécano de la Générale… de Belgique

 

C’est en 1986 que Minc entame son plus grand « exploit ». L’industriel Carlo de Benedetti l’engage pour mener avec lui la spectaculaire OPA sur la Société générale de Belgique, la holding – symbole du colonialisme belge – qui s’était assoupie après la décolonisation. Une énorme proie à s’offrir ! Sous les conseils de Minc, Benedetti a sans doute lancé son OPA de manière trop brutale au lieu de négocier avec les dirigeants de la Société générale. Néanmoins, il avait un projet industriel, ce qui aurait sorti la « Vieille dame », comme l’appelaient les Belges, de sa torpeur. Ce sont les rentiers qui tiennent l’économie belge. Aussi, attendent-ils les bénéfices de leurs investissements sans trop se préoccuper du reste. C’est ainsi que de nombreux fleurons industriels du pays de Magritte sont partis à l’étranger. L’affaire de l’OPA de la Société générale a lancé le signal de cette fuite en avant. En grande partie par la faute d’Alain Minc, Benedetti a commis des erreurs qui ont permis à la holding Suez dirigée par Mestrallet – tiens, tiens – d’emporter la mise avec l’aide du sempiternel vicomte belge Davignon. Après, Tractebel a été bouffé par Suez qui a fusionné avec Gaz de France et qui, aujourd’hui, est devenue Engie. Tout le monde n’est pas à même de jouer le mécano de la Générale… de Belgique.

 

 

 

Carlo de Benedetti roulé ou trahi par Alain Minc ?

Carlo de Benedetti roulé ou trahi par Alain Minc ?

 

 

 

Par après, il s’éloigne provisoirement des affaires – il était quelque peu brûlé – pour se consacrer aux médias et aux groupes de réflexions. Il participe à la Fondation Saint-Simon créée par Pierre Rosanvallon qui cherche à rapprocher la gauche du (néo) libéralisme. Il est membre du club Le Siècle – club select de rencontre des personnages influents des affaires, de la gauche bourgeoise et de politiciens en vue de droite.

 

De Tonton à Manu en passant par Sarko

 

La navigation politique d’Alain Minc est très variée, tout en gardant un cap constant, celui de l’arrivisme. Il a soutenu Mitterrand dit Tonton, en 1981 et 1988, Balladur au premier tour en 1995 et Jospin au deuxième tour. En 2002, il appuie François Bayrou et puis Nicolas Sarkozy en 2007 et en 2012. En 2017, il soutient d’abord Alain Juppé, puis Emmanuel Macron appelé Manu, dont il vante l’européisme accompagné de l’abandon de souveraineté.

 

Avec Sarkozy, il a pu pénétrer dans le monde des médias et a aussi été conseiller de Bolloré.

 

Chaque année, Minc publie un bouquin. Il y prône les thèses ultralibérales en se gaussant de toutes les critiques émanant même des plus éminents analystes et économistes. Pour une de ces publications, il fut d’ailleurs sévèrement condamné pour plagiat !

 

Le caméléon en chef

 

Dans le microcosme intello parisien, Alain Minc est sans conteste le caméléon en chef ! Ne rions pas : son jeu lui a permis de se faire un fameux carnet d’adresse et d’avoir ainsi une influence considérable. Mais le traintrain idéologique néolibéral a quelque peu déraillé depuis la crise du COVID 19 où l’on s’est aperçu que l’Etat avait encore à jouer un rôle pour tenter de sauver les gens, que le pouvoir politique démocratique, cela compte. Même l’Europe s’y est mise. La Commission européenne, « gardienne » des traités – sans lesquels la démocratie n’existe pas, comme chacun sait – a contribué : elle a gelé « provisoirement » les critères de Maastricht. Et notre caméléon Alain Minc s’en est vite rendu compte ! Il faut reconnaître qu’il a le nez fin !

 

Du bleu roi au rouge écarlate

 

Dans une interview à « Libération » datée du 15 janvier 2021, il n’y va pas par le dos de la cuiller ! Le caméléon passe du bleu roi ultralibéral au rouge écarlate de la CGT !

 

D’ailleurs, cela commence fort. À la première question relative à l’importante augmentation des dépenses publiques due au Coronavirus, entraînant de facto la fin de l’équilibre budgétaire – la priorité absolue des économistes « orthodoxes » – Minc répond avec sa désinvolture coutumière : « A chaque époque macroéconomique ses règles. Et nous avons changé d’époque macroéconomique. »  Tiens ! Il y a peu, Minc et ses amis nous affirmaient que les cycles en économie, c’était terminé. C’était « la fin de l’histoire » … Même la Commission européenne a accordé aux Etats de l’Eurozone une dérogation sur les sacro-saints critères de Maastricht. Et vogue la galère !

 

 

 

Alain Minc aujourd'hui photographié par "Libération"

Alain Minc aujourd'hui photographié par "Libération"

 

 

 

Ce qu’Alain Minc ne nous dira pas : à la première crise sérieuse, tout le système mis au point depuis 1992 s’effondre comme un château de cartes, mais qu’entre temps il a provoqué un tsunami économique et social. Le sous-investissement public qui avait déjà commencé dans les années 1980, les privatisations qui comptent parmi les facteurs de la désindustrialisation de l’Europe par les délocalisations vers d’autres continents, les coupes sombres dans les budgets sociaux ont provoqué une dépendance financière et économique notamment à l’égard des Etats-Unis qui s’est traduite en une perte de souveraineté de l’Union européenne à laquelle il faut ajouter la disparition de la classe ouvrière et l’appauvrissement des classes moyennes générant des drames sociaux massifs. De l’autre côté, la concentration du capital entre les mains d’une minorité financière et économique, n’a jamais été aussi forte. Les adeptes de l’orthodoxie ne se sont pas aperçus des terribles déséquilibres que cette politique génère.

 

Quant à la dette qui est l’obsession numéro 1 des économistes de l’offre, si on écoute Alain Minc, il ne faut guère s’en soucier ! « Je pense comme Mario Draghi, l’ancien président de la Banque centrale européenne, qu’il y a la bonne et la mauvaise dette. On ne peut pas penser que l’on va durablement payer les frais de fonctionnement de l’Etat, c’est-à-dire les salaires, par endettement. Ça ne peut marcher qu’un temps. Mais il y a la bonne dette. Aujourd’hui, la France s’endette en dessous de 0 à dix ans. On m’aurait dit un jour qu’on allait payer la République française pour qu’elle prenne votre fric… C’est hallucinant ! »

 

Et Minc ajoute : « Le résultat, c’est que l’on peut financer tout ce qui améliore le système productif par endettement, notamment les infrastructures ou la recherche. On peut même aller plus loin. Pourquoi pas financer par endettement la baisse des impôts de production qui améliore le bilan des entreprises, et donc leur capacité d’investissement… C’est un débat qui va s’ouvrir quand on va réécrire les critères de Maastricht. »

 

Un Maastricht « keynésien », voilà ce que prévoit le conseiller Minc, l’ex-chantre du néolibéralisme, de l’austérité, du strict équilibre budgétaire ! Au passage, il doit être très bien informé pour prévoir que l’on reverra les critères de Maastricht. On voit mal Angela Merkel ou son éventuel successeur accepter un tel bouleversement d’une politique qui est si avantageuse pour l’Allemagne !

 

Endettez-vous, donc enrichissez-vous !

 

Ce n’est pas tout. Alain Minc n’est pas fort préoccupé par la dette Covid. « Un jour, vous aurez une déclaration anodine de la BCE disant qu’elle va réduire ses achats de bons du Trésor sans réduire son bilan. Ça veut dire qu’elle va faire rouler sa dette, donc la rendre éternelle. Personne n’y verra que du feu. » Ici aussi, quand on pense aux cris d’orfraie poussés par les économistes et les dirigeants politiques néolibéraux au sujet de la dette, de la sévérité de la Commission européenne  – rappelons-nous le drame de la Grèce – c’est un virage à 180° ! Endettez-vous, donc enrichissez-vous ! disent-ils aujourd’hui.

 

Créons massivement de la monnaie !

 

Ensuite, le conseiller ne peut s’empêcher un brin d’utopie à propos de l’écologie. « Je pense que le grand mouvement de prise en compte de l’idéologie par le capitalisme suppose que les capitalistes acceptent de baisser leur taux de rentabilité. » Alléluia ! On va arrêter le déboisement de l’Amazonie et de Bornéo. On va imposer l’énergie dite renouvelable partout ! On va en revenir à une agriculture extensive ! Allons donc ! Notons au passage qu’il y a une écologie très rentable : celle des « nouvelles énergies ». Ajoutons aussi que les écologistes feraient bien de s’exprimer clairement à l’égard du capitalisme qui n’est « vert » que dans son seul intérêt !

 

Minc socialiste ? « Je suis plus à gauche que vous ! » dit-il.

 

Autre paradoxe « mincien » : notre économiste-conseiller est partisan de la création massive de monnaie pour financer les Etats. Il prétend qu’elle ne génère plus l’inflation comme dans le temps. Il est même pour une augmentation massive des salaires qui doit résulter « d’une confrontation, au bon sens du terme [entre patrons et salariés] (…) Je crois à la dialectique sociale. Les patrons sont payés pour augmenter le taux de profit. On ne va pas leur demander au nom du bien général, de réduire significativement le taux de profit. Cela doit résulter de la confrontation normale dans les entreprises. » Mais, notre Minc est opposé à toute augmentation du smic ! Bref, on travaille par entreprise et pas question d’une négociation collective sur les salaires. Cela signifie qu’il en résultera une inégalité salariale en fonction de la rentabilité de chaque entreprise. Si elle est rentable, on augmentera les salaires, par contre si elle connaît des difficultés, les salaires stagneront. Ainsi, un travailleur dans l’entreprise X pourra gagner bien plus qu’une consœur ou un confrère de l’entreprise Y de même qualification ! Et chacun sait que l’inégalité est la première source de la précarité !

 

 

Dans tout ce fatras, il a malgré une ou deux bonnes idées. Ainsi, Minc constate que « la répartition des bénéfices entre les revenus du capital et les revenus du travail s’est trop déformée au profit des revenus du capital. » Il préconise la distribution d’une partie du capital aux travailleurs de l’entreprise et non pas la participation au bénéfice. Pour lui, ce serait 10 % et il estime qu’« un type de gauche devrait dire 20 % à 25 % ». Incontestablement, cela bouleverserait le rapport de forces capital travail.

 

Et il insiste au sujet des inégalités : « Il y a un moment où cet accroissement des écarts de patrimoine devient insupportable. Ce n’est pas tellement le problème illustratif de l’excès de richesse des très riches – encore que c’est un sujet. Prenez deux professeurs : l’un a hérité de ses parents un trois-pièces à Paris, l’autre doit se loger en banlieue. Eh bien, ils ne sont pas dans la même classe sociale. Leur mode de vie n’a rien de commun. ». Une fois de plus, Minc confond les situations individuelles avec la condition collective du monde du travail. Il évoque les classes sociales, mais il n’a aucune notion de ce qu’elles sont en réalité.

 

Alain Minc à gauche ? Disons qu’il a pêché quelques idées aux penseurs de gauche, mais il est farouchement opposé à toute solution collective, à la notion de redistribution – en cela il critique sévèrement Thomas Piketty –, à l’ISF. Il préconise à la place un impôt de 0,1 % sur le patrimoine, mais ne fait aucune allusion à l’idée d’une taxe sur les transactions financières – la fameuse taxe Tobin – qui ferait bien d’être relancée.

 

Le conseiller et futur conseiller d’Emmanuel Macron restera qu’il le veuille ou non un caméléon, mais à force de se transformer, il risque un jour de prendre la mauvaise couleur.

 

 

Pierre Verhas

 

 

 

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10 janvier 2021 7 10 /01 /janvier /2021 14:31

 

 

 

Nous avons toutes et tous en notre vie, notre part d’ombre qui nous poursuit et que nous tentons d’oublier sans trop y arriver. Mais ici, avec le récent livre de Camille Kouchner, « La familia grande » (Seuil, Paris, 2021), nous plongeons dans les profondes ténèbres que la lumière n’a point atteinte. Ce récit de la fille de l’ancien ministre de Mitterrand et de Sarkozy, le « french doctor », l’homme aux sacs de riz, époux puis ex-époux d’Evelyne Pisier, sœur de l’actrice Marie-France Pisier, est une terrible confession.

 

La confession d’une famille comptant dans une classe sociale aisée, s’estimant puissante, mais en réalité loin des vrais centres de décisions, pourtant hantant les allées du pouvoir, influente dans le monde universitaire et chérie des médias. Famille de soixante-huitards adepte de la libération sexuelle se pensant dénuée de tabous,  mais où il est de bon aloi que les enfants fassent de brillantes études et conquièrent les hauts postes à l’administration et à l’université. L’idéal est sociétal et très loin d’être social. Libération des mœurs, mais pas un mot sur l’aliénation des travailleurs dénoncée il y a plus d’un siècle par Karl Marx qui est pourtant leur référence. Le féminisme de Simone de Beauvoir, mais guère de préoccupation pour les ouvrières qui se battent pour l’égalité des salaires. La liberté absolue, mais on parle peu des peuples opprimés ou des prisonniers politiques un peu partout dans le monde. En réalité, dans la belle propriété d’Olivier Duhamel à Sanary sur Mer, à l’Est de Marseille, liberté de baiser ou de se faire baiser par qui on veut, « interdit d’interdire », « sous les pavés la plage ». On connaît, merci ! Les bains de minuit à poil, bas la culotte, on pisse hommes comme femmes sur le gazon. « La liberté, les femmes, le couple, l’infidélité joyeuse, la modernité intelligente ». Quelle belle définition de ce milieu !

 

 

 

Olivier Duhamel, politologue faisant la pluie et le beau temps à la fameuse faculté de Science Po. Ancien membre de la  commission Giscard d'Estaing -  Dehaene pour le traité constitutionnel européen, conseiller de nombreux ministres, homme de réseaux. Il a cependant une terrible part d'ombre dénoncée par sa belle-fille Camille Kouchner.

Olivier Duhamel, politologue faisant la pluie et le beau temps à la fameuse faculté de Science Po. Ancien membre de la commission Giscard d'Estaing - Dehaene pour le traité constitutionnel européen, conseiller de nombreux ministres, homme de réseaux. Il a cependant une terrible part d'ombre dénoncée par sa belle-fille Camille Kouchner.

 

 

 

Bon. Évelyne et Marie-France sont nées des œuvres d’un haut fonctionnaire français en Indochine dénommé Georges Pisier et de son épouse Paula, une femme libérée. Par après, ce fut l’enfance en Calédonie, où naquit Gilles. Autant le grand-père Pisier fut honni – il avait été pétainiste – autant Paula était admirée comme femme libre et féministe. Georges et Paula divorcèrent puis se remarièrent pour définitivement redivorcer. Paula s’échappa de Calédonie avec ses enfants et s’installa à Nice. Et aussitôt, Paula proclama le bas la culotte et l’abolition du soutien-gorge pour elle et pour ses filles. Plus question d’être des « cuculs entravées » !

 

Marie-France commence sa carrière d’actrice à seize ans sous la houlette de François Truffaut, mais – obligation familiale – est tenue de faire des études universitaires qu’elle réussit d’ailleurs brillamment en obtenant deux diplômes en droit public. La famille déménage à Paris. Évelyne publie son premier roman et fait la connaissance de Bernard Kouchner, homme beau, fort, autoritaire et d’une solide culture de gauche émanant de son père juif résistant.

 

 

 

Evelyne Pisier et Bernard Kouchner, couple en vue dans les milieux de la gauche parisienne

Evelyne Pisier et Bernard Kouchner, couple en vue dans les milieux de la gauche parisienne

 

 

 

Ils se rendent à Cuba – le pays de la révolution. Ils rencontrent Fidel Castro. Évelyne devient pour un temps sa maîtresse. Quelle belle pièce pour son tableau de chasse ! Et Camille commente : « Pendant ce temps, mon père aime ma tante, je crois Ma tante occupe mon père » Ben tiens ! « On n’interroge pas la liberté ! Bien plus malin de s’en amuser »

 

Mais, comme toujours en cette classe, les contradictions s’accumulent Camille écrit : « Pour moi, un grand chef révolutionnaire attiré par une jeune femme Une idéaliste cédant au machisme qu’elle combat Une contradiction, sans doute La liberté, peut-être. Une anecdote surtout puisque, quelques années plus tard, c’est mon père que ma mère choisira d’épouser. L’institution du mariage pour les révolutionnaires ! Décidément, la liberté… »

 

 

 

Evelyne Pisier eut une longue liaison avec Fidel Castro.

Evelyne Pisier eut une longue liaison avec Fidel Castro.

 

 

 

Chez ces gens-là, Monsieur, c’est la contradiction et non la révolution qui est permanente !

 

En 1970, naquit le premier enfant, Colin. En 1975, vinrent au monde les jumeaux Camille et Victor. C’est en 1979 que Bernard Kouchner, avec l’aide de Sartre, entame sa fameuse campagne humanitaire pour sauver les boat people vietnamien dérivant en mer de Chine. Résultat pour la famille : un père jamais présent. En 1981, Évelyne quitte le père de ses enfants. Elle ne supportait plus son machisme et ses cris et sans l’avouer – liberté oblige – une fille dans chaque port ! Et puis, le « french doctor » se transforme rapidement en homme du monde et surtout de réseaux. Il s’acoquine avec la journaliste Christine Ockrent, qui ne supporte pas ses enfants. On ne peut rien y faire, c’est la garde alternée ! Soulagement ! Victor et Camille vont chez leur mère pour quelques jours.

 

 

 

Christine Ockrent seconde épouse de Bernard Kouchner ne fut guère tendre avec les enfants de son nouveau mari.

Christine Ockrent seconde épouse de Bernard Kouchner ne fut guère tendre avec les enfants de son nouveau mari.

 

 

 

Après l’élection de Mitterrand, Evelyne, professeur de droit public s’amourache d’un de ses confrères, Olivier Duhamel – celui-ci n’est nommé dans le récit de Camille Kouchner que par le nom de « beau-père » – « un mélange de Michel Berger d’Eddy Mitchell ». Toujours l’ambiguïté, même dans l’aspect physique ! Et c’était aussi un « révolutionnaire ». Il se consacrait au Chili – un peu tard après le renversement de Salvador Allende, le 11 septembre 1973 – « Après Cuba, le Chili, avec Cuba, le Chili, la gauche en étendard, nous serons bientôt la familia grande. » Et puis, avec le temps, on devient un peu moins révolutionnaire ! Et c’est aussi le temps de Sanary, la propriété du beau-père. C’est la dolce vita annuelle. À lire le bouquin de Camille Kouchner, on dirait que l’année de toutes ces grosses têtes de la gauche bourgeoise n’est consacrée qu’à un seul but :  les vacances à Sanary.

 

 

 

Evelyne Pisier se maria avec Olivier Duhamel pour le pire...

Evelyne Pisier se maria avec Olivier Duhamel pour le pire...

 

 

 

Évelyne et Olivier se marient à Conflans-Sainte-Honorine, la commune de Michel Rocard, comme il se doit. On reste entre « nous » ! Ils convolent parce qu’ils veulent adopter un enfant. Un peu tard pour Evelyne d’être enceinte du haut de ses 45 ans. Ce sera finalement une petite chilienne qu’on fera venir de là-bas. Elle sera prénommée Luz. Comme cela va de soi, les parents délèguent l’éducation de Luz à des nounous, au pédiatre et aussi à Camille et à son frère Victor. Et puis, c’est la période des suicides, le grand-père de Camille qu’elle n’a rencontré qu’une fois, se tire une balle dans la tête. Alors que sa tante et sa mère jouent l’indifférence, Camille, du haut de ses dix ans, est profondément surprise. Est-ce le choc de deux visions des choses ? Évelyne estime que c’était sa « liberté » de se donner la mort et Marie-France joue les indifférentes, elle s’en amusera même dans un de ses films où une urne funéraire portée par deux adolescents est trop lourde et ils en avalent la poussière sous le vent. On rit. Camille, elle, est sous le choc. Sa grand-mère Paula, un peu triste, ne porte cependant pas le deuil.

 

Chez ces gens-là, Monsieur, on voit la mort et tout le reste comme un jeu !

 

En 1988, Paula se tue. Camille avait onze ans. Ici, ce n’est plus un jeu. Camille et Victor ont vu le corps ensanglanté. Deuxième suicide dans la familia grande et ce ne sera pas le dernier. Après, tout change. Évelyne dépérit. Elle boit et fume sans arrêt. Bernard Kouchner est nommé secrétaire d’Etat du gouvernement Rocard. Colin a dix-huit ans et s’en va. Évelyne est nommée directrice du livre par Jack Lang, ami de la famille. Elle assure cette fonction avec des pieds de plomb. Et puis, c’est la catastrophe.

 

Victor révèle à Camille la conduite de son beau-père. Les attouchements, les fellations qu’il lui impose. Victor demande à sa sœur de se taire. Et elle se tut pendant des années. Petit à petit, cependant, tout le monde est plus ou moins au courant, sauf les principaux intéressés : Evelyne, Marie-France et Bernard Kouchner.

 

Chez ces gens-là, Monsieur, on ne cause pas, on la ferme !

 

À Sanary, devenu le lieu de rencontre des intellos branchés, de quelques politiciens des artistes en vue. Le beau-père « se fait roi ». Il devient une personnalité de haut niveau. Et c’est la totale permissivité. La liberté, n’est-ce pas ! A quinze ans, les enfants sont autorisés à sortir en boîte. Toute la nuit. Lever à 13 heures. Des heures dans la piscine à faire des attouchements aux vieux. Évelyne veut que Camille soit déniaisée. Elle lui apprend qu’elle a fait l’amour la première fois à douze ans ! Mais Camille vit un calvaire. Les révélations de Victor la rongent. Et il faut se taire !

 

En 1995, Camille et Victor ont vingt ans. Colin, l’aîné, est parti au Texas, Victor s’en va aussi à Madrid. Camille reste seule. Elle commence le droit mais n’assiste pas aux cours. Sa mère va mieux, a repris son boulot de prof, mais Camille est en proie à un terrible sentiment de culpabilité : être coupable de se taire !

 

À vingt-cinq ans, Camille rencontre un scénariste du nom de Thiago. Cela ne plaît pas à sa mère, à sa tante et à son père. C’est un saltimbanque, il n’est pas dans la réalité. Ah ! le conformisme des bourges « libérés » ! Quant à Victor, il avait parlé à son beau-père qui menaçait de se suicider, le supplia de ne rien dire à sa mère. Victor s’éloigna. Il entama une brillante vie professionnelle, s’est marié et à trois enfants. Il s’est détaché de la « familia grande » pour construire sa propre famille et sans doute échapper aux fantômes. Quant à Camille, elle mène sa vie avec Thiago qui a un fils, Orso. Ils sont allés plusieurs fois à Sanary et Camille commença à avoir peur. Elle redoutait qu’Orso subisse le même calvaire que Victor. C’est là qu’elle décida de parler. Elle mit au courant son frère jumeau qui piqua une colère noire. Entre temps, Camille tombe malade, une embolie pulmonaire qui l’obligea à se rendre plusieurs fois à l’hôpital. Elle s’en sort et passe sa thèse de doctorat en droit et puis elle donne naissance à une petite fille, Lily, en référence à la chanson de Pierre Perret. Ensuite, Camille devient maître de conférences à l’université d’Amiens.

 

Nouvelles vacances à Sanary. Colin, le frère aîné, veut y envoyer son fils de 2 ans et demi. Là, Camille est obligée de parler. Elle lui raconte. Son frère n’est pas surpris, car le beau-père est régulièrement venu dans sa chambre quand il était ado. Il mesurait son pénis avec un double décimètre ! Cependant, il lui en voulait de ne pas avoir parlé plus tôt ! Il avait quarante ans ! Et il a accepté lui aussi de se taire. Décidément !

 

Camille accouche d’un deuxième enfant, un garçon, Nathan. Là, elle parle à sa tante Marie-France qui, furieuse, lui conseille de mettre son père au parfum. Évelyne pardonne. Elle dit à Victor qu’il y a eu fellation, mais pas sodomie ! Ce n’est pas si grave et puis, c’est un peu tard pour se séparer. Eh non ! La loi ne s’intéresse pas à la manière, mais au fait : l’inceste est un viol et doit être poursuivi comme tel !

 

 

 

L'actrice Marie-France Pisier ne décoléra pas après avoir appris l'abomination dont son beau-frère s'était rendu coupable. Est-ce le motif de son suicide en 2011 ?

L'actrice Marie-France Pisier ne décoléra pas après avoir appris l'abomination dont son beau-frère s'était rendu coupable. Est-ce le motif de son suicide en 2011 ?

 

 

 

Chez ces gens-là, Monsieur, la culture de l’excuse est mise sur un piédestal !

 

Et l’histoire se continuera avec un troisième suicide, en 2011, celui de Marie-France Pisier que l’on retrouvera au fond de sa piscine. Elle s’était démenée pour mettre un terme à cette abomination en conseillant à sa sœur de divorcer. Elle avait conseillé à Camille d’en parler à son père. Celui-ci, furieux, a voulu « péter la gueule » au beauf. Il ne l’a pas fait sous les suppliques de sa fille. Ce qu’elle regrette aujourd’hui comme elle l’a récemment déclaré à « l’Obs ». Camille a consulté des juristes qui lui ont dit que l’affaire est prescrite ! Il aurait fallu parler plus tôt. Enfin, c’est autour d’Evelyne de succomber à un cancer du poumon. Toute une génération s’en est allée, sauf le « présumé » coupable.

 

 

 

Camille Kouchner, professeur de droit, avocate, fille de Bernard Kouchner et d'Evelyne Pisier a eu le courage de déclencher un séisme avec son livre. Sera-ce utile ? Espérons-le.

Camille Kouchner, professeur de droit, avocate, fille de Bernard Kouchner et d'Evelyne Pisier a eu le courage de déclencher un séisme avec son livre. Sera-ce utile ? Espérons-le.

 

 

 

En définitive, c’est le livre de Camille Kouchner qui mettra sans doute un terme à cette tragédie. On a appris que beaucoup de monde était au courant. Ainsi, le directeur de la célèbre faculté de Science politique savait et s’est tu lui aussi. Le beau-père, Olivier Duhamel, a démissionné de toutes ses hautes fonctions universitaires et médiatiques. C’est la chute !

 

Mais ce qui reste de la « familia grande » se redressera-t-il ?

 

Et cette classe de « bobos » donneurs de leçons mettra-t-elle un bémol à ses prétentions ? Ce serait étonnant, mais espérons-le dans l'intérêt du monde du progrès..

 

 

Pierre Verhas

 

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7 janvier 2021 4 07 /01 /janvier /2021 08:19
                                    Berlin 1933 -  Washington 2021                                    Berlin 1933 -  Washington 2021

 

               L'histoire ne se répète pas, elle bégaye.

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5 janvier 2021 2 05 /01 /janvier /2021 20:15

 

 

 

Le jugement tout à fait inattendu de ce 4 janvier 2021 prononcé par la juge Vanessa Baraister a surpris tout le monde. Voilà donc l’extradition de Julian Assange refusée après des semaines d’audiences où l’accusation a eu la part belle face à la défense, où tout était permis, même de changer l’acte d’accusation en cours de procès, de limiter au strict minimum le contact entre l’accusé et ses défenseurs, de l’enfermer dans une cellule non chauffée de la prison de haute sécurité de Belmarsh, maison de détention surpeuplée, foyer de Covid 19, de l’amener quotidiennement à la Cour criminelle centrale près de Old Bailey à Londres dans un fourgon roulant plus d’une heure dans les embouteillages où il peut à peine se tenir debout. Après ce calvaire et ce procès inéquitable, la juge Baraitser refuse l’extradition pour le motif de la détérioration de la santé mentale de l’accusé qui pourrait entraîner son suicide. D’ailleurs, on aurait trouvé une demi-lame de rasoir dans sa cellule…

 

 

 

Manifestation pour la libération d'Assange et la liberté de la presse  ce lundi 4 janvier 2021 devant l'ambassade de Grande Bretagne

Manifestation pour la libération d'Assange et la liberté de la presse ce lundi 4 janvier 2021 devant l'ambassade de Grande Bretagne

 

 

 

« La condition mentale de Julian Assange est telle qu’il serait abusif de l’extrader vers les États-Unis » Rappelons-nous les propos de Nils Melzer, rapporteur spécial des Nations Unies sur la torture qui a fait examiner Assange lors de sa visite à Belmarsh : Julian Assange présentait « tous les symptômes typiques d’une exposition prolongée à la torture psychologique ». ( http://uranopole.over-blog.com/2020/04/j-accuse.html ) Cet argument, ou plutôt ces faits avérés ont manifestement joué dans la décision de la juge Baraitser.

 

Suite : un précédent très dangereux !

 

Par contre, il ne serait pas abusif de l’extrader pour les autres motifs avancés par les Etatsuniens ! Et cela constitue un précédent très dangereux d’autant plus que les Etats-Unis ont fait appel de ce jugement.

 

Baraitser a en premier lieu refusé de reconnaître le caractère journalistique des activités de Julian Assange, les estimant potentiellement « criminelles ». Reprenant quasiment mot pour mot les arguments de l’acte d’accusation américain, elle a lui a reproché d’avoir proposé à Chelsea Manning de l’aider à casser un mot de passe et d’avoir discuté « durant des mois » avec elle pour l’inciter à lui procurer des nouveaux documents.

 

Or, il s’agit là d’une prise de position très dangereuse. Le journaliste anglais Jonathan Cook écrit : « Baraitser a accepté la nouvelle définition dangereuse du gouvernement américain du journalisme d’investigation comme "espionnage", et a laissé entendre qu’Assange avait également enfreint la draconienne loi britannique sur les secrets officiels en exposant les crimes de guerre du gouvernement. » (voir « Le Grand Soir.info » https://www.legrandsoir.info/assange-gagne-le-cout-la-liberte-de-la-presse-est-ecrasee-et-la-dissidence-qualifiee-de-maladie-mentale.html )

 

 

 

Jonathan Cook est un journaliste britannique spécialiste du Proche Orient et aussi attaché à la liberté de la presse.

Jonathan Cook est un journaliste britannique spécialiste du Proche Orient et aussi attaché à la liberté de la presse.

 

 

 

Elle a convenu en outre que le traité d’extradition de 2007 s’applique dans le cas d’Assange, ignorant les termes mêmes du traité qui exemptent les cas politiques comme le sien, ce qu’avait déjà dénoncé Nils Melzer. Elle a ainsi ouvert la porte à la détention d’autres journalistes dans leur pays d’origine et à leur remise aux États-Unis pour avoir mis Washington dans l’embarras.

 

Baraitser a estimé que la protection des sources à l’ère numérique - comme l’a fait Assange pour la dénonciatrice Chelsea Manning, une obligation essentielle des journalistes dans une société libre - équivaut désormais à du "piratage" criminel. Elle a dénigré les droits à la liberté d’expression et de la presse, affirmant qu’ils n’offraient pas « une discrétion sans entrave à M. Assange pour décider de ce qu’il va publier ».

 

 

 

Chelsea Manning aurait été manipulée par Assange. Condamnée, libérée, à nouveau détenue. De quoi les tenants de l'Etat profond ont peur ?

Chelsea Manning aurait été manipulée par Assange. Condamnée, libérée, à nouveau détenue. De quoi les tenants de l'Etat profond ont peur ?

 

 

 

Référons-nous aux propos de la compagne de Julian Assange, Stella Moris-Smith Robinson. Elle est avocate spécialisée dans les droits de l’homme, née en Afrique du Sud. Elle était membre de l’équipe juridique d’Assange pendant son séjour à l’ambassade équatorienne et est devenue sa compagne. Cette liaison a donné naissance à deux enfants. Elle a accordé une interview au site « Revolver » qui a été traduite et diffusée par nos amis du « Grand Soir.info » (https://www.legrandsoir.info/la-fiancee-de-julian-assange-s-entretient-avec-revolver-pour-devoiler-la-strategie-de-l-etat-profond-visant-a-supprimer-notre.html

 

 

 

Stella Moris Smith-Morison avec Julian Assange juste avant son asile à l'ambassade équatorienne à Londres.

Stella Moris Smith-Morison avec Julian Assange juste avant son asile à l'ambassade équatorienne à Londres.

 

 

 

Journaliste et pas espion

 

L’interviewer commence par poser une question fondamentale à la juriste qu’est Moris-Smith Robinson : « Commençons par le crime dont Julian est en fait accusé, une violation de la loi sur l’espionnage de 1917. Y a-t-il la moindre preuve que Julian ait commis un acte d’espionnage ? D’après ce que j’ai vu, il a publié des informations classifiées, ce que tous les grands journaux ont fait, comme le New York Times. Il y a également des allégations selon lesquelles il aurait aidé sa source, Chelsea, à dissimuler son identité – ce qui est également une pratique journalistique courante. Alors, où est le véritable crime ici ? »

 

Réponse : « Il n’y en a pas. Il s’agit d’une affaire politique inconstitutionnelle qui a fait plier la loi pour répondre à son objectif politique. Elle transforme en crimes des pratiques journalistiques nécessaires - communiquer avec une source et obtenir et publier des informations véridiques.

 

Dire que c’est un crime pour Julian d’avoir publié ce matériel est aussi absurde que de dire que les journalistes étasuniens sont légalement tenus de ne pas violer les lois sur le secret ou la censure de la Chine, de la Turquie ou de la France, même s’ils publient aux États-Unis.

 

J’entends parfois Julian mentionné dans le même souffle que de célèbres dénonciateurs étasuniens. Mais leurs cas sont différents. Ce sont des citoyens des EU. Ils ont travaillé pour le gouvernement des EU. Cela ne s’applique pas à Julian. Julian est un rédacteur en chef. Il n’était pas aux États-Unis. Il n’était pas un employé du gouvernement ou un entrepreneur. Il n’a jamais signé d’accord de confidentialité. La seule promesse qu’il a faite était au public, de publier la vérité sur les gouvernements et les entreprises. Chacun a son rôle dans une société libre et le rôle de Julian est de publier. »

 

Madame Moris-Smith Robinson se réfère ensuite au fameux premier amendement de la Constitution américaine adopté en 1791 qui dispose : « Le Congrès ne pourra faire aucune loi ayant pour objet l’établissement d’une religion ou interdisant son libre exercice, de limiter la liberté de parole ou de presse, ou le droit des citoyens de s’assembler pacifiquement et d’adresser des pétitions au gouvernement pour qu’il mette fin aux abus ».

 

Un nœud coulant autour des droits de chacun garantis par le Premier amendement

 

Par sa démonstration limpide, Madame Moris Smith-Robinson met en évidence les graves dangers encourus pour la liberté d’expression des journalistes des lanceurs d’alerte, comme de tous les citoyens.

 

« La force du Premier Amendement est qu’il est simple, clair et absolu. Il est vraiment exceptionnel quand on le compare aux droits équivalents en Europe, et cela vient du fait qu’il n’est pas ce que les gens pensent qu’il est. Il n’accorde pas aux gens des droits qui peuvent leur être retirés. Elle interdit aux législateurs et à l’exécutif d’interférer avec la parole et l’édition. Il est donc illégal d’adopter des lois visant à criminaliser la parole et la presse.

 

 

 

Les pères fondateurs des Etats-Unis d'Amérique les ont doté de la première constitution démocratique de l'Histoire.

Les pères fondateurs des Etats-Unis d'Amérique les ont doté de la première constitution démocratique de l'Histoire.

 

 

 

Comment contourner ce problème ? Eh bien vous ne le faites pas – si vous respectez la Constitution. Ce qui se passe, c’est que ceux qui mènent le procès contre Julian – les éléments les plus sinistres du gouvernement américain – abusent de la formulation large d’une loi existante, la loi de 1917 sur l’espionnage, pour la réorienter de manière à ce qu’elle fasse ce que le Premier Amendement interdit : interférer avec la liberté d’expression et de la presse. L’affaire Julian a créé un nœud coulant autour des droits de chacun garantis par le Premier Amendement.

 

Pendant les années Obama, le DOJ s’est normalisé en réorientant la loi sur l’espionnage pour poursuivre les dénonciateurs. Mais l’étendre aux journalistes et aux responsables des rédactions va explicitement à l’encontre de l’esprit et de la formulation de la Constitution. L’intention déclarée du Congrès lorsqu’il a adopté la loi sur l’espionnage était qu’elle ne s’appliquerait pas à la presse. L’affaire Julian est la première fois qu’elle est utilisée contre un rédacteur en chef. C’est pourquoi tout le monde s’accorde, de tous les côtés de la politique, à dire que le procès de Julian est la menace numéro un pour la liberté d’expression et la liberté de la presse et qu’il aura des conséquences catastrophiques pour la démocratie aux EU.

 

Si les républicains ne s’en sont peut-être pas préoccupés sous l’administration actuelle, la menace que cette affaire représente pour eux doit maintenant être évidente. Il est certain que si l’affaire se poursuit, le précédent qu’elle crée sera utilisé abusivement par les éléments les plus antidémocratiques des futures administrations. »

 

La grande menace

 

Cela constitue une menace majeure pour la liberté de la presse et celle du journaliste en particulier. Nous avons déjà évoqué les craintes exprimées par de nombreux journalistes, spécialistes de la presse et juristes. Il semble que cela a eu de très faibles échos. Sans doute, le jugement du 4 janvier va éveiller les consciences. On verra. À lire, certains éditoriaux, on peut en douter. Ainsi, celui de la « Libre Belgique » du 5 janvier – laissons à ce quotidien catholique conservateur le crédit d’avoir régulièrement suivi l’affaire Assange et d’avoir publié des cartes blanches en faveur de sa libération – est intitulé « Une leçon britannique aux Etats-Unis » et conclut « En s’inspirant de la jurisprudence de la Cour européenne des droits de l’homme, la justice britannique vient donc (…) d’administrer une belle leçon d’indépendance à l’égard de son allié historique, les Etats-Unis. »

 

Curieuse leçon d’indépendance lorsque ladite justice se rallie à tous les arguments des accusateurs US !

 

Reporter sans frontières n’est pas en reste : Viktor Dedaj rapporte un tweet posté ce 5 janvier par Christophe Deloire, le secrétaire général de cette ONG : « Quels que soient les arguments officiels, la décision de ne pas extrader Assange est historique pour le droit à l'information. Elle n'ajoute pas une menace supplémentaire au journalisme d'investigation. Une extradition aurait créé un précédent. Pour ceux qui le défendent, c'est un énorme soulagement. »

 

On est vite content à RSF !

 

Le professeur belge Jean Bricmont qui est loin de faire l’unanimité dans l’establishment se montre plus lucide :

 

« J’insiste : le jugement de ce matin est une VICTOIRE pour les EU : TOUTES leurs demandes sont satisfaites : ils ont le droit de faire extrader un non-citoyen américain qui n'a commis aucun crime sur leur sol. Ils ont aussi le droit d'espionner à l'intérieur d'une ambassade étrangère en GB. »

 

 

 

Le professeur Jean Bricmont est une personnalité controversée, mais exprime souvent des avis lucides.

Le professeur Jean Bricmont est une personnalité controversée, mais exprime souvent des avis lucides.

 

 

 

L’Etat de l’ombre

 

Stella Moris Smith-Robinson rappelle le véritable enjeu et dénonce le rôle de l’Etat profond qu’elle appelle l’Etat de l’ombre :

 

« Les pires éléments du gouvernement détestent Julian parce qu’il a exposé leurs abus contre le public pendant des années. Leur intérêt personnel est évident. Ils craignent d’être licenciés, ruinés ou poursuivis, ou de ne pas pouvoir mener ce que Julian appelle des "guerres dangereuses et stupides". Julian a toujours cru en la légitimité du gouvernement élu plutôt qu’en celle du gouvernement non élu. Et c’est le gouvernement non élu qui se sent le plus menacé d’être exposé.

Julian dit que la guerre est du racket, et ceux qui ont l’intention d’en tirer profit au détriment de la vie des soldats et des impôts ont besoin que le gouvernement vende la guerre à la population en lui mentant. Ce n’est un secret pour personne que Julian considérait Hillary Clinton comme une dangereuse belliciste, et que les guerres qui ont commencé lorsqu’elle était secrétaire d’État ont eu des conséquences désastreuses.

 

L’État de l’ombre a tout fait pour faire taire et emprisonner Julian. Il a été victime d’interminables histoires fabriquées. Il ne s’agit pas simplement de journalistes paresseux qui font des erreurs. Pour construire une couverture politique, des histoires fausses ont été mises en place avant son arrestation. Par exemple, le Guardian a imprimé une histoire en première page entièrement fabriquée (https://theintercept.com/2019/01/02/five-weeks-after-the-guardians-viral-blockbuster-assangemanafort-scoop-no-evidence-has-emerged-just-stonewalling/ ), dans laquelle Paul Manafort rendait visite à Julian à l’ambassade. Cette histoire était un mensonge élaboré, fabriqué par un opérateur qui a reçu 60 000 dollars de la NED. Le Guardian a fini par revenir sur son histoire, mais le mal était fait. Certaines de ces fausses histoires sur CNN et dans le Guardian ont récemment été révélées par la principale équipe d’enquête de la chaîne publique allemande. Les forces obscures qui plantent les histoires ont le même mode opératoire depuis des décennies. Elles savent comment jouer sur les peurs des gens. Il y a une vidéo très intéressante d’un ancien officier de la CIA, John Stockwell (https://youtu.be/NK1tfkESPVY ), qui explique comment les usines de la CIA fabriquent des histoires dans la presse. Tout le monde devrait le regarder. Il est consternant que Julian, qui a créé Wikileaks pour lutter contre les fausses nouvelles et pour la liberté des gens, ait été l’une des principales cibles de fausses nouvelles.

 

Dans son discours d’adieu à la nation [en 1960], le président Eisenhower a mis en garde contre l’influence indue de ce qu’il a décrit comme le complexe militaro-industriel. L’absence de responsabilité a permis à l’État de l’ombre de devenir de plus en plus grand et puissant. Si l’on considère la façon dont ils abusent de leur pouvoir pour façonner secrètement les récits de la presse au détriment du public, le travail de Julian avec Wikileaks a été un antidote nécessaire. WikiLeaks a mis un frein à l’influence croissante des pires éléments du gouvernement depuis des années. Il y a de bonnes personnes dans la communauté du renseignement, mais l’État secret dans son ensemble menace les fondements démocratiques des sociétés libres. Il est un peu comme un vampire, il n’aime pas la lumière du soleil, et Julian est la lumière du soleil. »

 

L’affaire ne fait donc que commencer. D’après plusieurs juristes, l’appel introduit par les Etats-Unis a peu de chances d’aboutir. On verra. Mercredi 6 janvier, on verra aussi si une libération sous caution sera accordée à Julian Assange.

 

La liberté est de plus en plus difficile à défendre face à cet empire US décadent et à ses larbins européens. On vient de le voir avec la Grande Bretagne. Mais ne nous faisons guère d’illusions sur les pays de l’Union européenne. Une anecdote pour terminer : vous ignorez sans doute qu’en 2003, lorsque Chirac a refusé la participation de la France à l’offensive US en Irak – refus belge également de Louis Michel, alors ministre des Affaires étrangères – François Hollande est allé à l’ambassade étatsunienne présenter les excuses du PS !

 

Les larbins ont encore de beaux jours devant eux !

 

 

Pierre Verhas

 

 

 

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29 décembre 2020 2 29 /12 /décembre /2020 23:58

 

 

 

II La fin d’un monde

 

Si Julian Assange est extradé vers les USA, il sera soumis au régime des MAS (Mesures Administratives Spéciales). Voici ce régime tel qu’il a été décrit à l’audience du procès d’extradition à Westminster le 29 septembre 2020.

 

« Sous la conduite d’Edward Fitzgerald QC [le principal avocat d’Assange], Baird [ancienne directrice d’une prison spéciale de New York, le MCC, spécialiste des MAS] a confirmé qu’elle prévoyait qu’Assange serait soumis à des MAS avant le procès, sur la base de l’argument de la sécurité nationale et de tous les documents soumis par le procureur américain, et après le procès. Les MAS signifient être confiné dans une cellule 23-24 heures par jour sans aucune communication avec les autres prisonniers. Au MCC, la seule heure par jour passée en dehors de votre cellule était simplement passée dans une cellule vide différente mais identique, appelée "cellule de loisirs". Elle avait installé un vélo d’exercice ; à part ça, il n’y avait aucun équipement. La récréation se faisait toujours en solitaire.

 

Les prisonniers avaient droit à un appel téléphonique par mois de 30 minutes, ou 2 de 15 minutes, à des membres de leur famille désignés et contrôlés. Ces appels étaient surveillés par le FBI.

 

Fitzgerald s’interroge sur l’affirmation de Kromberg selon laquelle le courrier était "fluide". Baird a répondu que tout le courrier était filtré. Ce courrier était généralement retardé de deux à trois mois, s’il arrivait à passer.

 

Baird a déclaré que le régime des MAS était déterminé de manière centralisée et était le même dans tous les lieux. Il était décidé par le procureur général. Ni le directeur de la prison, ni le Conseil des Prisons (BOP) lui-même n’avaient le pouvoir de modérer le régime des MAS. Fitzgerald a déclaré que le gouvernement américain avait prétendu hier qu’il pouvait être modifié, et que certaines personnes sous le régime des MAS pouvaient même avoir un compagnon de cellule. Baird a répondu : "Non, ce n’est pas du tout mon expérience". »

 

 

 

Le 4 janvier 2021, Assange nous fera-t-il ses adieux ?

Le 4 janvier 2021, Assange nous fera-t-il ses adieux ?

 

 

 

« La vie sous les « MAS » n’est pas bâtie pour des humains. »

 

Sur les conséquences de ce régime exceptionnel, le témoin déclare :

 

« Les MAS ont des conséquences fortes et négatives sur la santé mentale et physique des prisonniers. Parmi ces conséquences, citons la dépression sévère, les troubles anxieux et la perte de poids. Baird a déclaré qu’elle était d’accord avec le précédent témoin Sickler sur le fait que si Assange était condamné, il pourrait très bien passer le reste de sa vie en prison sous des MAS à l’ADX de Floride. Elle a cité un ancien directeur de cette prison qui la décrit comme "n’étant pas été bâtie pour des humains". »

 

Un assassinat officiel !

 

Un autre trouble surgit pour les détenus qui sont libérés au terme de leur condamnation.

 

« Fitzgerald a interrogé Baird sur l’affirmation du Dr Leukefeld selon laquelle certains prisonniers apprécient tellement Florence ADX [une prison au régime MAS du Colorado] qu’ils ne veulent pas la quitter. Baird a déclaré que cela reflétait les troubles d’anxiété extrême qui pouvaient affecter les prisonniers. Ils avaient peur de quitter leur monde très ordonné. »

 

En clair, victimes de pathologies mentales graves consécutives aux MAS, les détenus libérés sont incapables de réintégrer une vie normale, ce qui peut les mener au suicide ! 

 

Il est donc clair qu’Assange, s’il est détenu et condamné aux Etats-Unis, ne survivra pas. Déjà affaibli et diminué par le régime carcéral de Belmarsch, le fondateur de Wikileaks est voué à une mort lente et atroce. Il sera victime d’une EOF (Escalade of force), c’est-à-dire, en langage militaire US, l’exécution d’un civil non armé !

 

Un assassinat officiel !

 

Et cet assassinat est aussi le symptôme de la fin d’un monde.

 

On a évoqué et décrit pendant des décennies l’atroce régime des camps nazis, des goulags soviétiques, des Khmers rouges et d’autres encore. On a cité en exemples celles et ceux qui avaient eu le courage de combattre ces systèmes abominables qui ont pour seuls objectifs, soit d’éliminer, soit de réduire l’être humain à l’état de zombie au seul service du pouvoir.

 

 

 

Vue aérienne du camp d'extermination d'Auschwitz. Certes, le sort réservé à Assange en prison n'est pas comparable à celui des déportés d'Auschwitz et de Birkenau, mais il est basé sur le même principe de déshumanisation.

Vue aérienne du camp d'extermination d'Auschwitz. Certes, le sort réservé à Assange en prison n'est pas comparable à celui des déportés d'Auschwitz et de Birkenau, mais il est basé sur le même principe de déshumanisation.

 

 

 

En ce qui concerne les Etats-Unis dont l’impérialisme se montre de plus en plus violent, on avait déjà été alerté par le régime imposé aux présumés djihadistes à Guantanamo Bay. Ici, avec les Mesures Administratives Spéciales, on peut se poser une question : ces horreurs vont-elles se généraliser et devenir ordinaires ?

 

La montée en puissance d’une oligarchie prédatrice

 

Dans son ouvrage « L’Etat profond américain » (éditions Demi-Lune, 2015), Peter Dale Scott (1) décrit l’évolution de la démocratie américaine gangrénée par l’impérialisme.

 

Scott observe : « La transformation de ces empires en mécanismes de guerre aveuglés par leur propre puissance s’est avérée plus dangereuse et déstabilisante. » Il prend l’exemple d’Athènes se référant à l’homme politique et historien grec Thucydide (né en – 465 et assassiné en – 400 ou – 395) auteur de la « Guerre du Péloponnèse » et qui a connu l’Athènes resplendissante de Périclès et puis son déclin sous l’occupation spartiate. Cette référence est intéressante, car elle montre comment un empire puissant militairement et à l’économie florissante peut, en quelques années, se transformer en une entité décadente et dangereuse pour l’équilibre mondial.

 

« Ce dernier décrivit comment Athènes fut mise en échec du fait de sa cupidité sans limites lors de son expédition inutile en Sicile – une folie présageant celle des Etats-Unis au Vietnam et en Irak. Thucydide attribua l’émergence de cette folie collective aux rapides changements que connut Athènes après la mort de Périclès, et en particulier à la montée en puissance d’une oligarchie prédatrice. » L’auteur ajoute, se référant à plusieurs historiens, que ce phénomène est commun à la fin de tous les empires au cours de l’histoire.

 

 

 

L'homme politique et historien athénien Thucydide a analysé le premier la nuisance de l'impérialisme décadent.

L'homme politique et historien athénien Thucydide a analysé le premier la nuisance de l'impérialisme décadent.

 

 

 

Il ajoute : « à partir de l’après-guerre, l’Histoire des Etats-Unis a été marquée par le remplacement progressif des institutions de gouvernance démocratique par un ensemble de nouvelles agences – comme la CIA et le Pentagone – qui avaient pour mission première d’assurer la domination violente et le contrôle des populations à l’étranger. (…) Cette bureaucratie est régie par une éthique manipulatrice. Elle favorise aussi la corruption de ceux qui, afin d’évoluer hiérarchiquement, érigent la culture de la suprématie belliciste en une mentalité commune. »

 

N’est-ce pas en réalité ce qu’il se passe avec la traque de Julian Assange ? Il suffit de lire les comptes-rendus des audiences rédigées par Craig Murray pour se rendre compte que l’accusation représentée par des hauts fonctionnaires étatsuniens manipule le tribunal, tente de mettre la défense en porte à faux avec la complicité évidente de la juge Baraitser dont on peut douter de l’impartialité dans cette affaire et surtout de sa supérieure, la juge Emma Arbuthnot, qui est soupçonnée de conflit d’intérêts. Nous aurons l’occasion d’en reparler.

 

Deux cultures politiques

 

Scott va plus loin en cette question. Il écrit :

 

« … depuis longtemps, deux cultures politiques différentes avaient prévalu aux Etats-Unis. Celles-ci sous-tendent les divergences politiques entre les citoyens de ce pays, de même qu’entre divers secteurs de l’Etat. L’une de ces cultures est principalement égalitaire et démocratique, favorisant le renforcement juridique des Droits de l’Homme aussi bien aux Etats-Unis qu’à l’étranger. La seconde, bien moins admise mais profondément enracinée, priorise et enseigne le recours à la violence répressive. Visant à maintenir « l’ordre », elle est dirigée à la fois contre la population des Etats-Unis et contre celle du Tiers-monde. »

 

N’est-ce pas ce à quoi nous assistons et ce que dénonce Wikileaks ?

 

Enfin, Scott explique qu’il y eut après la Seconde guerre mondiale, un conflit idéologique aux Etats-Unis sur la conception de la démocratie. Il opposa la philosophe Hannah Arendt à Samuel P. Huntington – connu par après avec son fameux ouvrage « Le choc des civilisations » qui est un éloge de la guerre permanente.

 

 

 

Hannah Arendt et Samuel P. Huntington : deux conceptions radicalement opposées du pouvoir
Hannah Arendt et Samuel P. Huntington : deux conceptions radicalement opposées du pouvoir

Hannah Arendt et Samuel P. Huntington : deux conceptions radicalement opposées du pouvoir

 

 

 

« Dans une certaine mesure, on peut retrouver ces deux mentalités dans chaque société. Elles correspondent à deux exercices du pouvoir, définis par Hannah Arendt comme la « persuasion par arguments » face à la « contrainte par la force ». (…) On peut considérer que l’apologie par Hannah Arendt, du pouvoir persuasif comme fondement d’une société constitutionnelle et ouverte est aux antipodes de la défense – par le professeur de Harvard Samuel P. Huntington – d’un pouvoir de l’ombre autoritaire et coercitif comme prérequis de la cohésion sociale. »

 

Scott explique en outre que Hannah Arendt admirait la Révolution américaine « puisqu’elle avait abouti à la création d’une Constitution visant à assurer l’encadrement du pouvoir politique par l’ouverture et la persuasion. » En revanche, Samuel P. Huntington fut conseiller du Premier ministre de l’Afrique du Sud de l’apartheid Botha et lui suggéra de fonder un pouvoir sécuritaire vertical et non soumis au contrôle public.

 

Aujourd’hui, au regard de l’affaire Assange, lequel des deux – Arendt ou Huntington – l’a emporté, d’après vous ?

 

Cela signifie l’installation du pouvoir d’une oligarchie détenant tous les leviers du pouvoir, agissant dans l’ombre. C’est ce que Scott et d’autres auteurs appellent « l’Etat profond » qui est constitué d’agences comme la CIA, le Pentagone, la NSA se substituant aux institutions démocratiques et agissant dans l’ombre, mais aussi d’une oligarchie comprenant les grandes entreprises transnationales comme les fameuses GAFAM et quelques milliardaires dont Bill Gates.

 

Prenons un exemple : on évoque ces temps-ci le remplacement de la monnaie fiduciaire – le « cash » - par la monnaie numérique. Un des plus chauds promoteurs en est Bill Gates en plus de sociétés de crédit comme Visa ou Mastercard. Tout simplement pour Gates la monnaie numérique amènerait un nouveau marché et un développement considérable de la multinationale Microsoft, car il faudrait créer de tout nouveaux systèmes de logiciels.

 

 

 

Bill Gates est avec les dirigeants des GAFAM un rouage important de l'Etat profond.

Bill Gates est avec les dirigeants des GAFAM un rouage important de l'Etat profond.

 

 

 

Aussi, ce pouvoir ne peut tolérer les méthodes d’investigations de Wikileaks qui, rappelons-le, ont eu des imitateurs comme les groupements internationaux de journalistes qui se sont penchés sur la criminalité financière, tels les « Panama papers » révélant un nombre considérable de comptes offshore détenus par de riches particuliers et des entreprises transnationales et « Luxleaks » qui a mis au jour le contenu de plusieurs centaines d'accords fiscaux très avantageux conclus par des cabinets d'audit avec l'administration fiscale luxembourgeoise pour le compte de nombreux clients internationaux. Parmi ces clients figurent les sociétés multinationales Apple, Amazon, Heinz, Pepsi, Ikea et Deutsche Bank. Deux lanceurs d’alerte ont été poursuivis au Luxembourg et condamnés, mais furent réhabilités à la suite de pressions du Parlement européen.

 

Le sort de Julian Assange est le nôtre.

 

On comprendra donc que le sort de Julian Assange est lié au nôtre. Le journaliste informaticien australien a eu l’immense mérite de révéler au monde les nuisances d’un pouvoir criminel qui domine le monde. Ce pouvoir a tout de suite perçu le danger représenté par les méthodes d’investigations de Wikileaks et a décidé d’écraser son fondateur.

 

Pourquoi – alors qu’il en a les moyens – ne l’a-t-il pas éliminé physiquement ? Parce qu’il fallait faire un exemple. Il fallait terroriser le monde de l’information. Nous verrons sans doute le 4 janvier 2021, dans cinq jours, quel sort est réservé à Assange. Un appel sera certainement interjeté par une des deux parties devant la Haute Cour en fonction du jugement donné. Ne présageons pas, on verra. Mais, ne nous berçons pas d’illusions. La Justice britannique a montré qu’elle n’était pas indépendante. Quelle déchéance pour cette nation qui a combattu avec un courage exceptionnel pour garder sa souveraineté, sa liberté et ses principes !

 

En attendant, ayons conscience que le sort réservé à Assange est intimement lié au nôtre, à notre liberté, à notre indépendance, à notre vie.

 

 

Pierre Verhas 

 

  1. Peter Dale Scott, né en 1929 à Montréal, est un poète, un linguiste, un ancien professeur à l’Université de Berkeley, un diplomate honoraire et l’auteur de plusieurs ouvrages géopolitiques dont « La route vers le nouveau désordre mondial » et « l’Etat profond américain ». Ces livres controversés ont donné à leur auteur une réputation de « conspirationniste ». Nous laissons à chacun le soin d’en juger. Cependant, à leur lecture, on constate que Scott confronte les différents points de vue et n’affirme rien sans références. Inquiet de l’évolution de l’empire américain, Peter Dale Scott est, par ses travaux, un lanceur d’alerte et cela est donc gênant pour l’oligarchie.

 

 

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27 décembre 2020 7 27 /12 /décembre /2020 22:44

 

 

 

I La fin d’un homme

 

Depuis plusieurs mois, nous évoquons l’évolution de la situation de l’informaticien et journaliste australien Julian Assange, persécuté pour avoir publié les câbles diplomatiques secrets de Washington qui révélaient les crimes de guerre des Etatsuniens et de leurs alliés en Afghanistan et en Irak, accusé par la Suède d’un prétendu viol.

 

« Vous vous souvenez du meurtre de sang froid de civils irakiens dans Collateral Murder ? Vous vous souvenez de la torture à Guantanamo Bay ? Vous vous souvenez de la corruption politique révélée par les câbles diplomatiques ? Ce sont quelques-unes des histoires qui ont fait la une en 2010, lorsque les principaux journaux internationaux, du New York Times au Guardian en passant par Der Spiegel, se sont associés à WikiLeaks pour exposer les crimes de guerre américains et une longue liste de vérités honteuses que nos gouvernements avaient gardées secrètes. » (Ex Berliner – EXB – journal berlinois en langue anglaise, 8 septembre 2020)

 

Assange se trouvait à Londres lorsque la Justice suédoise demanda son extradition pour une accusation de viol. Sentant le piège et craignant d’être ensuite extradé de Suède vers les Etats-Unis, Assange s’est d’abord réfugié durant sept années à l’ambassade d’Equateur à Londres d’où il ne pouvait sortir et où, à son insu, ses moindres faits, gestes et paroles étaient notés par la CIA par l’intermédiaire d’une société de surveillance espagnole qui a clandestinement installé des dispositifs d’espionnage Quelques semaines après le renversement du président progressiste Rafaele Correa qui lui avait accordé l’asile et la nationalité équatorienne, exclu du pouvoir suite à des élections contestables, le nouveau président, Lénine (!) Moreno, sous la pression du gouvernement étatsunien, retire à Assange sa nouvelle nationalité et le fait expulser de sa « résidence » équatorienne. La police londonienne l’a transféré manu militari à la prison de haute sécurité de Belmarsch, où il côtoie des terroristes et de dangereux criminels. Il a d’abord été condamné par un tribunal londonien à 52 semaines de détention pour avoir échappé à la Justice anglaise en se réfugiant à l’ambassade d’Equateur. Cette période de détention a permis aux juges britanniques de préparer le procès de l’extradition d’Assange pour répondre à la demande de la puissance étatsunienne.

 

 

 

L'expulsion manu militari de Julian Assange par la police londonienne révèle son traitement futur !

L'expulsion manu militari de Julian Assange par la police londonienne révèle son traitement futur !

 

 

 

Entre temps, la Justice suédoise a abandonné les poursuites contre le fondateur de Wikileaks, faute de preuves. À y réfléchir, cette affaire de viol avait un double objectif : discréditer Assange auprès de l’opinion publique et le livrer indirectement aux Etats-Unis. Tout cela pour ce qui est en définitive une banale relation sexuelle consentie non protégée !

 

C’est d’ailleurs ce que dit Nils Melzer, rapporteur spécial des Nations Unies sur la torture :

 

« Je ne sais pas si Julian Assange a commis une agression sexuelle ou non, mais ce que je sais, c’est que la Suède ne s’est jamais souciée de le savoir. Ils voulaient utiliser ces allégations pour le discréditer. Et une fois qu’ils ont activement diffusé ces allégations aux quatre coins du monde, ils se sont ensuite assurés qu’il n’y aurait jamais de procès en bonne et due forme car, comme le procureur l’a finalement admis en novembre 2019, ils n’ont jamais eu suffisamment de preuves pour même porter plainte contre Julian Assange. »

 

 

 

Nils Melzer est un éminent juriste suisse, professeur à Genève et aussi dans plusieurs pays étrangers, rapporteur spécial des Nations Unies sur la torture et les traitements inhumains, a pris fait et cause pour Julian Assange.

Nils Melzer est un éminent juriste suisse, professeur à Genève et aussi dans plusieurs pays étrangers, rapporteur spécial des Nations Unies sur la torture et les traitements inhumains, a pris fait et cause pour Julian Assange.

 

 

Un palais de justice qui fait partie d’un système carcéral.

 

Une première série d’audiences du procès d’extradition britannique eut lieu fin février, début mars 2020. Elles se déroulèrent à Woolwich Court attenant à la prison de Belmarsch. Craig Murray a rédigé et publié le compte-rendu de ces audiences. Il commente :

« Woolwich Crown Court est conçu pour imposer le pouvoir de l’État. Les tribunaux normaux de ce pays sont des bâtiments publics, délibérément placés par nos ancêtres en plein centre-ville, presque toujours à proximité d’une rue principale. Le but principal de leur positionnement et de leur architecture était de faciliter l’accès au public, avec la conviction qu’il est vital que la justice soit visible par le public.

 

Woolwich Crown Court, qui accueille le Belmarsh Magistrates Court, est construit sur un principe totalement opposé. Il n’a pas d’autre but que d’exclure le public. Rattaché à une prison située dans un marais balayé par les vents, loin de tout centre social normal, une île accessible uniquement en naviguant dans un labyrinthe de routes à double voie, tout l’emplacement et l’architecture du bâtiment sont pensés pour décourager l’accès au public. Il est entouré par la même barrière de palissage en acier extrêmement résistant qui ceinture la prison. C’est une chose extraordinaire, un palais de justice qui fait partie du système carcéral lui-même, un lieu où l’on est déjà considéré comme coupable et incarcéré dès son arrivée. Le Woolwich Crown Court n’est rien d’autre que la négation physique de la présomption d’innocence, l’incarnation même de l’injustice coulée dans du béton, de l’acier, et des vitres blindées. Il a précisément la même relation à la justice que Guantanamo Bay ou la Lubyanka. Il n’est en réalité que l’aile de condamnations de la prison de Belmarsh. »

 

Le tribunal est présidé par la magistrate Vanessa Baraitser qui se montre particulièrement hostile à l’égard de l’accusé et de sa défense.

 

« dans la salle d’audience elle-même, Julian Assange est confiné au fond du tribunal derrière un écran de verre pare-balles. Il a fait remarquer à plusieurs reprises au cours de la procédure qu’il lui était ainsi très difficile de voir et d’entendre les débats. La magistrate, Vanessa Baraitser, a choisi d’interpréter cela, avec une malhonnêteté étudiée, comme un problème dû au très faible bruit des manifestants à l’extérieur, par opposition à un problème causé par le fait qu’Assange est enfermé à l’écart dans une énorme boîte de verre pare-balles.

 

Or, il n’y a aucune raison pour qu’Assange se trouve dans cette boîte, conçue pour contenir des terroristes extrêmement violents physiquement. Il pourrait siéger, comme le ferait normalement un accusé à une audience, au sein du tribunal à côté de ses avocats. Mais la lâche et vicieuse Baraitser a refusé les demandes répétées et persistantes de la défense pour qu’Assange soit autorisé à s’asseoir avec ses avocats. »

 

Voilà donc comment la Justice britannique traite Julian Assange ! Public limité au strict minimum, enfermement de Julian Assange dans une cage de verre pour entraver les contacts avec ses avocats, attitude hostile de la présidente du tribunal. Le procès s’annonce très mal ! Un incident révélateur : à la seconde audience, un des avocats d’Assange, Baltasar Garzon, l’ancien juge espagnol qui a fait poursuivre le dictateur Pinochet et qui souhaitait poursuivre les crimes du franquisme, devait rejoindre Madrid. Il se leva et alla vers la cage de verre pour saluer et serrer la main d’Assange. Les gardiens assis à ses côtés l’en empêchèrent !

 

 

 

Baltasar Garzon, évincé de son mandat de juge d'instruction, pour sa tentative d'exhumation du passé franquiste de l'Espagne est un des avocats de Julian Assange.

Baltasar Garzon, évincé de son mandat de juge d'instruction, pour sa tentative d'exhumation du passé franquiste de l'Espagne est un des avocats de Julian Assange.

 

 

 

Des décisions pré-écrites

 

 

La première série d’audiences s’acheva le 8 avril 2020 pour reprendre le 7 septembre, à Westminster cette fois. Craig Murray dans son compte-rendu de la dernière audience du 30 septembre écrit :

 

« Baraitser a de nouveau suivi son cheminement habituel qui consiste à refuser chaque requête de la défense, à la suite de décisions pré-rédigées (je ne sais pas si elles sont écrites par elle ou si elle les a copiées), même lorsque l’accusation ne s’y oppose pas. Vous vous rappelez qu’au cours de la première semaine de l’audience d’extradition proprement dite, elle a insisté pour que Julian soit maintenu dans une cage de verre, bien que l’avocat du gouvernement américain n’ait émis aucune objection à ce qu’il siège dans le tribunal, et qu’elle ait refusé d’intervenir pour faire cesser ses fouilles à nu, ses menottes et la confiscation de ses documents, même si le gouvernement américain s’est joint à la défense pour contester sa déclaration selon laquelle elle n’avait pas le pouvoir de le faire (pour laquelle elle a ensuite été vivement réprimandée par l’Association internationale du barreau).

 

Hier, le gouvernement américain ne s’est pas opposé à une motion de la défense visant à reporter la reprise de l’audience d’extradition. La défense a invoqué quatre motifs :

 

1) Julian est actuellement trop malade pour préparer sa défense
2) En raison du confinement, l’accès à ses avocats est pratiquement impossible
3) Les témoins vitaux de la défense, y compris de l’étranger, ne pourraient pas être présents pour témoigner
4) Le traitement des problèmes de santé mentale de Julian a été interrompu en raison de la situation de Covid-19.

 

Baraitser a rejeté catégoriquement tous ces motifs - bien que James Lewis ait déclaré que l’accusation était neutre sur la question - et a insisté pour que la date du 18 mai soit maintenue. Elle a déclaré que Julian pouvait être amené dans les cellules du tribunal de Westminster pour des consultations avec ses avocats. (Premièrement, en pratique, ce n’est pas le cas, et deuxièmement, ces cellules ont un passage constant de prisonniers, ce qui est très manifestement indésirable avec Covid19). »

 

 

L'ancien diplomate Craig Murray a fait état de toutes audiences du procès Assange.

L'ancien diplomate Craig Murray a fait état de toutes audiences du procès Assange.

 

 

 

Il y a deux constats : à chaque fois, la juge Baraitser présente des décisions écrites avant l’audience – est-ce de sa propre initiative ou lui ont-elles été dictées ? – et rejette systématiquement toute requête de la défense, même si l’accusation ne s’y oppose pas ! Se conformerait-elle à des instructions préalables, on peut raisonnablement se poser la question.

 

Enfin, nulle mesure de protection d’Assange contre le Covid 19 n’a été prise aussi bien à la salle d’audience qu’à la prison de Belmarsch. Sans doute, son éventuelle contamination aurait arrangé pas mal de monde !

 

Trois pas sur deux !

 

Voici ce que conclut Craig Murray de ces trois semaines d’audience :

 

« … dans cette salle d’audience, vous étiez en présence du mal. Avec un placage civilisé, un semblant de procès, et même des démonstrations de bonhomie, la destruction totale d’un être humain était en cours. Julian était détruit en tant que personne sous mes yeux. Pour le crime d’avoir publié la vérité. Il a dû rester assis là à écouter des jours entiers de discussions posées sur l’incroyable torture qui l’attendait dans une prison américaine de grande sécurité, privé de tout contact humain significatif pendant des années, à l’isolement dans une cellule de seulement 4,5 mètres carrés.

 

4,5 mètres carrés. Retenez bien cela. Trois pas sur deux. De toutes les terribles choses que j’ai entendues, la plus effrayante était peut-être ce qu’a dit le directeur Baird en expliquant que la seule heure par jour autorisée pour sortir de la cellule est passée seul dans une autre cellule absolument identique, appelée "cellule de loisirs". Cela et l’infâme "expert" du gouvernement, le Dr Blackwood, décrivant comment Julian pourrait être suffisamment drogué et physiquement privé des moyens de se suicider pour le maintenir en vie pendant des années. »

 

Le jugement sur l’extradition est annoncé pour le 4 janvier 2021.

 

Nils Melzer estime : « Quelle que soit la décision, je pense qu’un appel sera interjeté auprès de la Haute Cour. Probablement par Julian Assange, car je ne m’attends pas à ce que la première instance refuse l’extradition. Mais même si un miracle se produit et que le juge refuse de l’extrader, les États-Unis feront certainement appel de cette décision. »

 

Laissons la conclusion à Nils Melzer :

 

« Nous parlons des droits de l’homme et non des droits des héros ou des anges. Assange est une personne, et il a le droit de se défendre et d’être traité avec humanité. Peu importe de quoi il est accusé, Assange a droit à un procès équitable. Mais ce droit lui a été délibérément refusé - en Suède, aux États-Unis, en Grande-Bretagne et en Équateur. Au lieu de cela, il a été laissé à pourrir pendant près de sept ans dans les limbes d’une pièce. Puis, il a été soudainement été traîné dehors et condamné en quelques heures et sans aucune préparation pour une violation de la liberté sous caution qui consistait à lui avoir accordé l’asile diplomatique d’un autre État membre des Nations unies sur la base de persécutions politiques, comme le veut le droit international et comme l’ont fait d’innombrables dissidents chinois, russes et autres dans les ambassades occidentales. Il est évident que ce à quoi nous avons affaire ici, c’est la persécution politique. En Grande-Bretagne, les violations de la liberté sous caution entraînent rarement des peines de prison - elles ne sont généralement passibles que d’amendes. En revanche, Assange a été condamné dans le cadre d’une procédure sommaire à 50 semaines dans une prison de haute sécurité - une peine clairement disproportionnée qui n’avait qu’un seul but : détenir Assange suffisamment longtemps pour que les États-Unis puissent préparer leur dossier d’espionnage contre lui.

 

Que signifie le refus des États membres de l’ONU de fournir des informations à leur propre rapporteur spécial sur la torture ?

 

Qu’il s’agit d’une affaire arrangée d’avance. Un simulacre de procès doit être utilisé pour faire un exemple de Julian Assange. Le but est d’intimider d’autres journalistes. L’intimidation, d’ailleurs, est l’un des principaux objectifs de l’utilisation de la torture dans le monde. Le message que nous devons tous recevoir est le suivant : Voici ce qui vous arrivera si vous imitez le modèle de Wikileaks. »

 

Une affaire arrangée d’avance ? Nils Melzer en est bien conscient et ne se fait guère d’illusions sur son propre sort :

 

« En tout cas, je ne me fais pas d’illusions sur le fait que ma carrière aux Nations unies est probablement terminée. Ayant ouvertement affronté deux États P5 (membres du Conseil de sécurité des Nations unies) comme je l’ai fait, il est très peu probable qu’ils m’acceptent à un autre poste de haut niveau. On m’a dit que mon engagement sans compromis dans cette affaire avait un prix politique. Mais le silence a aussi un prix. Et j’ai décidé que je préfère payer le prix pour m’exprimer que le prix pour rester silencieux. »

 

L’affaire Assange n’a jamais porté sur Julian Assange.

 

Mais pour lui, le plus important est :

« Mais l’affaire Assange n’a jamais porté sur Julian Assange. Il s’agit de l’éléphant dans la pièce que tout le monde semble ignorer : la mauvaise conduite officielle des états qu’Assange a exposé. En 2010, au moment des révélations, tout le monde était choqué par les crimes de guerre, la torture, la corruption, et le public du monde entier a commencé à en parler. Cela a rendu les États concernés très nerveux. Ce n’est donc pas un hasard si, quelques semaines plus tard, les autorités suédoises ont délibérément publié un gros titre dans la presse à sensation : Julian Assange est soupçonné de double viol. Immédiatement, le public du monde entier s’est désintéressé de la discussion des crimes des puissants, a changé d’orientation et a commencé à débattre du caractère et de la personnalité de Julian Assange : est-il un violeur, un narcissique, un hacker, un espion ? »

 

 

Ainsi, la fin d’un homme est programmée par l’Etat profond étatsunien avec comme supplétifs la Justice britannique et la Justice équatorienne.

 

La fin d’un homme, la fin d’un monde.

 

 

Pierre Verhas

 

Prochain article : II la fin d’un monde

 

 

 

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14 décembre 2020 1 14 /12 /décembre /2020 22:16

 

 

 

Oui, cela pourrait être la dernière plaidoirie, parce que la liberté d’expression est assiégée par une offensive tous azimuts et rien n’est moins sûr qu’elle puisse la repousser. Les attaques proviennent aussi bien des gouvernements inaptes ou trop faibles à juguler l’adversité et qui ne trouvent comme réplique que l’aveugle répression ; elles proviennent aussi bien des firmes transnationales et surtout de fameuses GAFAM qui imposent leur leadership sur les marchés mondiaux, c’est-à-dire sur l’ensemble de l’humanité ; elles proviennent aussi de groupes fascisants de plus en plus agressifs dont l’objectif est de diviser les êtres humains ; elles proviennent aussi bien de groupes fanatiques usant de la religion comme étendard pour assurer la toute-puissance des royaumes fondés par des tribus du désert et qui reçurent comme don  de la nature la manne d’une huile visqueuse stagnant en son sous-sol et qui s’est muée en or noir, l’or du diable, le pétrole et elles proviennent aussi de sectes obscurantistes cherchant à imposer leurs dogmes à l’humanité en réalité pour servir les intérêts les plus sordides.

 

 

 

Maître Richard Malka, un avocat sans concessions

Maître Richard Malka, un avocat sans concessions

 

 

 

Maître Richard Malka, avocat depuis toujours de « Charlie Hebdo », a conclu le 4 décembre les audiences du procès intenté à la Cour d’assises de Paris contre les auteurs présumés des attentats contre la rédaction de l’hebdo et contre l’Hypercasher de Vincennes qui se déroulèrent les 13 et 15 janvier 2015.

 

Nous avons déjà exprimé notre critique sur « Charlie » qui s’était, sans doute en dépit de ses dessinateurs et rédacteurs, aligné sur un conformisme de bon aloi sous l’impulsion d’un homme de pouvoir, Philippe Val, qui avait licencié le caricaturiste Siné qui avait « osé » se gausser du mariage du fils de Sarkozy, alors président de la République, avec une jeune fille juive issue de la haute société d’affaires. L’accusation d’antisémitisme était donc bien aisée en l’occurrence. Notre critique sur « Charlie » portait aussi sur cette insistance à toujours taper sur le clou des caricatures contre l’islamisme extrémiste, que nous estimons contreproductives et… inutilement dangereuses !

 

Les campagnes des milieux laïques contre le port du voile nous semblent sources de conflits stériles et en contradiction avec les principes fondamentaux de la laïcité de non exclusion et de tolérance. Comme le plaide Maître Malka, ce combat s'inscrit dans : celui de «Charlie Hebdo, c’est aussi un combat pour la banalisation de l’islam. C’est un combat pour qu’on regarde cette religion comme une autre. Qu’on la traite comme une autre.»  Cependant, nous maintenons que la provocation mène à l'impasse. En cela, Charlie est tombé dans le piège tendu par les fanatiques. Peut-on en effet être rassuré quand la première réaction du Président François Hollande à l'attentat fut de dire : « Pas d'amalgame ! » ?

 

Nous avons aussi estimé que ce procès n’apporterait rien, car il ne jugerait que des seconds couteaux et aurait pour effet d’attiser une tension déjà exacerbée. Ce qu’il s’y est passé bouleverse cette opinion. Il y eut les émouvants témoignages des survivantes et des survivants de ces massacres, il y eut les lâches systèmes de défense des auteurs et de leurs complices qui n’ont pas eu le courage d’assumer leurs actes commis au nom d’un monothéisme meurtrier et enfin, il y eut en conclusion la dernière plaidoirie, celle de Me Richard Malka, avocat depuis toujours de « Charlie » qui, au-delà des faits inéluctables, évoque l’essentiel :

 

Le sens de tout cela. C’est-à-dire la défense totale de la liberté d’expression qui est le levain de notre liberté derrière laquelle tout le reste doit s'effacer.

 

Notre ami, Bernard Gensane, qui est un enseignant chevronné, a publié sur son blog http://bernard-gensane.over-blog.com/ 

 

 

 

 

«Quand Coulibaly tue des juifs, il ne tue pas que des juifs, il tue l’autre. Charlie Hebdo aussi, c’est l’autre. Le sens de ces crimes, c’est l’annihilation de l’autre, de la différence. Si l’on ne répond pas à cela, on se sera arrêté en chemin.»

Le Monde a publié le verbatim de la plaidoirie de Richard Malka

Un texte remarquable qui pourrait servir de support à la réflexion sur la liberté d'expression, le droit à la caricature, l'islamisme, la justice, le droit. Vous cherchez un support à vos cours, chers collègues ? Rien de plus efficace que ce texte.

                                                                                                                                                      

 

 

En effet, le texte de cette plaidoirie, du moins dans ses passages significatifs, doit figurer dans les programmes scolaires pour éveiller la conscience de nos chères têtes de toutes les couleurs pour qu’elles apprennent ce qu’est la vie sociale où nous côtoyons toutes les origines, toutes les cultures, pour, qu’on le veuille ou non, le même avenir.

 

Enfin, pourquoi la dernière plaidoirie ?

 

Parce que si nous ne faisons pas l’effort de la comprendre, ce sera effectivement la dernière.

 

Lisons la plaidoirie de Maître Richard Malka dont en reproduisons l’intégralité publiée dans « le Monde » du 5 décembre et retenons sa magistrale leçon.

 

Pierre Verhas

 

 

 

Charlie Hebdo a reproduit à l'ouverture du procès, en page de couverture ses principales caricatures.  Ultime provocation, peut-être, mais aussi souci de combattre pour la liberté d'expression.

Charlie Hebdo a reproduit à l'ouverture du procès, en page de couverture ses principales caricatures. Ultime provocation, peut-être, mais aussi souci de combattre pour la liberté d'expression.

 

 

 

« Le temps qui passe, les contretemps, les renvois d’audience, les déficiences et les indécences de certains, tout cela ne peut rien changer à la profondeur de notre chagrin. Celui d’être privé de l’intelligence, du talent et de la bonté de ceux qui ne sont plus. Alors on cherche un sens. C’est le seul moyen de le supporter. Un sens à ce qui est arrivé. Un sens à ce procès.

 

Il a été épique, tragique, tourmenté. Il a déclenché la fureur du monde. Il a été ponctué d’attentats. Il nous a livré la parole bouleversante des victimes et nous a perdus dans les tentatives d’explication des accusés. Son sens c’est évidemment, et d’abord, de juger ces accusés. C’est de démontrer que le droit prime la force. Tout cela est déjà énorme, et dans n’importe quel procès ce serait suffisant. Mais pas là. Pas au regard des crimes commis. Les attentats de l’Hyper Cacher et de Charlie ne sont pas que des crimes. Ils ont une portée politique, philosophique, métaphysique. Ils convergent vers la même idée, ils ont le même but. Quand Coulibaly tue des juifs, il ne tue pas que des juifs, il tue l’autre. Charlie Hebdo aussi, c’est l’autre. Le sens de ces crimes, c’est l’annihilation de l’autre, de la différence. Si l’on ne répond pas à cela, on se sera arrêté en chemin.

 

Cette cour n’a pas pour objet de protéger la liberté et l’altérité. Mais de la même façon que vous avez organisé ce procès en deux temps, celui des victimes et celui des accusés, il faut accepter qu’il y ait deux procès en un. Celui des accusés et celui des idées que l’on a voulu assassiner. Ces fameuses valeurs républicaines ébranlées. Ces crimes ne sont pas des crimes comme les autres et ce procès ne peut pas être un procès comme un autre. Il doit tenir compte de sa dimension symbolique. Et mon rôle, comme avocat de la personne morale Charlie Hebdo sera de m’attacher à ce second volet.

 

Je ne plaide pas pour l’histoire. Je n’en ai rien à faire, de l’histoire. Je veux plaider pour aujourd’hui, pas pour demain. Pour les hommes d’ici et maintenant, pas pour les historiens du futur. Le futur, c’est comme le ciel, c’est virtuel. C’est à nous, et à nous seuls, qu’il revient de s’engager, de réfléchir, et parfois de prendre des risques pour rester libres d’être ce que nous voulons. C’est à nous, et à personne d’autre, de trouver les mots, de les prononcer pour recouvrir le son des couteaux sous nos gorges. A nous de rire, de dessiner, de jouir de nos libertés, face à des fanatiques qui voudront nous imposer leur monde de névroses et de frustrations. C’est à nous de nous battre pour rester libres. C’est ça qui se joue aujourd’hui.

 

« Ils détestent nos libertés »

 

Rester libre, cela implique de pouvoir dire ce que l’on veut des croyances sans être menacé de mort, abattu par des kalachnikovs ou décapité. Or, ce n’est plus le cas aujourd’hui dans notre pays. Pendant ce procès, un enseignant a été coupé en deux. Pendant ce procès, on a tué dans une basilique. On a atrocement blessé rue Nicolas-Appert. On a menacé dans plusieurs communiqués, dont un d’Al-Qaida.

 

 

Le message de ces terroristes est clair. Ils nous disent : vos mots, vos indignations ne servent à rien. On continuera à vous tuer. Vos juges, vos procès, sont indifférents. Vos lois sont des blagues, nous ne répondrons qu’à celles du Ciel. Ils nous disent de renoncer à la liberté parce qu’un couteau et un hachoir seront plus forts que 67 millions de Français, une armée et une police. C’est l’arme de la peur pour nous faire abandonner un mode de vie construit au fil des siècles. Et évidemment, ça ne s’arrêtera pas aux caricatures, ni même à la liberté d’expression. Ils détestent nos libertés. Ils ne s’arrêteront pas, parce que nous sommes un des rares peuples au monde à être porteur d’un universalisme qui s’oppose au leur.

 

 

Comment en est-on arrivé là ? Qu’est-ce que cette nouvelle guerre qui oppose des dessinateurs avec leurs crayons, des enseignants avec leur tableau, à des fanatiques armés de kalachnikovs ou d’ustensiles de boucherie ? Par quel enchevêtrement d’idées, de discours et d’errements en est-on arrivé à ce que, pour la première fois dans le monde occidental depuis la fin de la guerre, un journal soit décimé, avant de devoir se retrancher dans un bunker à l’adresse secrète ? Qui a nourri le crocodile en espérant être le dernier à être mangé ? Parce que c’est toujours la même chose : quand on est confronté à la peur, certains choisissent de pactiser.

 

 

L’histoire que je vais vous raconter est notre histoire à tous. C’est en partie, Messieurs, celle qui vous a amenés dans ces box, alors j’espère qu’elle va vous intéresser.

 

Le compte à rebours s’est déclenché à Amsterdam le 2 novembre 2004. Theo Van Gogh était un journaliste et un réalisateur pas sympathique. En 2004, il réalise Submission pour dénoncer la soumission des femmes dans l’islam. Le 2 novembre 2004, il est abattu dans une rue d’Amsterdam de huit balles dans le corps par un jeune islamiste de tendance takfiriste [une sous-branche du salafisme]. Ensuite il est égorgé, et on lui plante deux poignards dans le torse. Sur l’un de ces poignards, un petit mot de menaces de mort contre les juifs. C’est la matrice de 2015 et de ses deux obsessions : la liberté d’expression et l’antisémitisme.

 

Supercherie, mystification

 

A la suite de cet assassinat, un autre écrivain, danois cette fois, Kare Bluitgen, veut écrire un livre sur la vie de Mahomet dans un souci pédagogique à destination de la jeunesse. Il cherche un illustrateur. Tout le monde refuse. La peur a déjà gagné. Alors, le 17 septembre 2005, il écrit dans un journal pour dénoncer l’autocensure dès qu’il s’agit de l’islam. Flemming Rose, rédacteur en chef des pages culture du Jyllands-Posten, un journal de centre droit qui serait l’équivalent chez nous du Figaro, va demander au syndicat des caricaturistes danois comment il représente Mahomet. Le 30 septembre 2005, ces caricatures sont publiées. Pendant deux mois, il ne se passe pas grand-chose.

 

Cette affaire ne va prendre sa véritable ampleur qu’à raison d’une escroquerie à la religion. Elle a été commise par des imams danois de la mouvance des Frères musulmans, essentiellement des salafistes. En décembre 2005, ces imams partent faire le tour des capitales arabes. pour mobiliser les Etats musulmans contre ces méchants danois islamophobes. Et pour le prouver, ils constituent un dossier, comprenant les caricatures. Ce dossier, on l’a récupéré.

 

Le problème, c’est que dans ce dossier, ils ont ajouté trois dessins qui n’y figuraient pas. Deux d’entre eux viennent d’un site de fous furieux, des suprémacistes blancs américains. Un autre vient de France, il n’a rien à voir avec l’islam, c’est un dessin sur la Fête du cochon à Tulle en Corrèze. Et les imams disent : « Voilà comment on représente l’islam en Occident. » Et alors là évidemment, sur le fondement de cette supercherie, de cette mystification, le monde s’embrase. Et il y a des manifestations, des morts, des drapeaux brûlés. Ils ont allumé le feu et ils nous traitent d’incendiaires ? Alors oui, c’est dur d’être aimé par des cons d’intégristes mais c’est encore plus triste d’être instrumentalisé par des escrocs !

 

Puis vient le temps de la récupération politique. En janvier 2006, la très officielle Organisation de la conférence islamique, qui regroupe 57 pays, va saisir l’ONU et lui demander d’obliger tous les pays du monde à interdire la critique des religions. Voilà comment une escroquerie va tenter d’obtenir une modification du droit mondial sur la liberté d’expression !

 

Et c’est là que l’on va commencer à nourrir le crocodile. Le 3 février 2006, le cheikh Al-Qaradawi, guide spirituel des Frères musulmans, déclare un « Jour de la colère ». Le même jour, Jacques Chirac, Bill Clinton et le secrétaire général de l’ONU, Kofi Annan, déclarent que « les journaux ayant contribué à diffuser les caricatures ont fait un usage abusif de la liberté de parole » et font appel à plus de respect envers les sentiments religieux.

 

Le monde a cédé devant l’obscurantisme 

 

On en est arrivé là : le monde a cédé devant l’obscurantisme, la vérité a été recouverte par le mensonge. Et ceux qui détestent nos libertés ont senti le sang de nos démocraties et ça leur a donné de l’appétit. L’opération d’Al-Qaradawi a parfaitement réussi.

 

Cette histoire des caricatures, il faut la connaître. Il faut la répéter, il faut l’enseigner. [Le premier ministre canadien] Justin Trudeau connaît-il cette histoire, lui qui nous donne des leçons d’accommodements raisonnables pendant ce procès ? Le président  Erdogan, qui nous fait des leçons d’antiracisme, connaît-il cette histoire ? Savent-ils que tout cela n’a pas été commis par nous ?

 

Mais la machine va se gripper. La machination politique ne va pas aller jusqu’au bout. France Soir va publier ces caricatures en France, son directeur [Jacques Lefranc] sera immédiatement limogé et Charlie Hebdo va reprendre ces caricatures et les publier par solidarité. En 2007, nous sommes poursuivis par l’UOIF [Union des organisations islamiques de France] et la mosquée de Paris, nous gagnons le procès. On croyait qu’on avait gagné. En fait, on n’avait rien gagné du tout.

 

Il faut encore savoir quelque chose. Le monde entier pense que le procès des caricatures a eu lieu en France. Le premier procès, il a eu lieu au Danemark, avec le même résultat. Mais il n’a intéressé personne. Et pourquoi ? Parce que la France a une histoire particulière. Parce que c’est le premier pays au monde à avoir banni le blasphème du code pénal. C’était en 1791. La même année que le décret sur l’égalité des juifs. Je ne sais pas pourquoi, mais ces deux questions sont toujours liées, pour le pire et pour le meilleur.

 

Renoncer à enseigner que l'homme descend du singe...

 

Alors l’histoire du blasphème en France, je vais vous la raconter.

 

En 1789, la liberté d’expression est proclamée comme un des droits les plus précieux de l’homme. Deux ans plus tard, on sort le blasphème du code pénal. En 1881, on vote la grande loi sur la liberté de la presse. Les débats font rage à l’Assemblée et c’est frappant de constater à quel point ils se focalisent sur ceux d’aujourd’hui : le dessin et la religion. C’est comme si Charlie Hebdo existait déjà ! « Dieu se défendra bien lui-même, il n’a pas besoin pour cela de la Chambre des députés ! », répond Clemenceau à l’évêque d’Angers qui invoque la blessure des catholiques outragés.

 

Alors vous voyez, on n’a pas le choix. Renoncer à la libre critique des religions, renoncer aux caricatures de Mahomet, ce serait renoncer à notre histoire, à l’Encyclopédie, aux grandes lois de la République. Renoncer à enseigner que l’homme descend du singe et pas d’un songe. Renoncer à l’égalité pour les femmes, qui ne sont pas la moitié des hommes, à l’égalité pour les homosexuels, alors que, bizarrement, dans 72 pays au monde, les mêmes ou à peu près que ceux qui ont encore une législation contre le blasphème, l’homosexualité est encore une abomination.

 

On ne peut pas sortir une religion de l’égalité.

 

Ce serait renoncer à l’indomptable liberté humaine pour vivre enchaîné. Ce serait renoncer à ce droit si merveilleux d’emmerder Dieu, monsieur le président. Charlie Hebdo ne peut pas y renoncer, et nous n’y renoncerons jamais, jamais, jamais. C’est ça, Charlie Hebdo. C’est notre droit, il est reconnu par les tribunaux. Et au-delà de nos tribunaux nationaux, par la CEDH [Cour européenne des droits de l’homme], qui lie des centaines de millions de personnes et ne dit pas autre chose.

 

Mais alors comment on fait pour sortir l’islam de cela ? Il faudrait le sortir du pacte républicain ? Il faudrait dire, non, il n’y a qu’une religion qui devrait avoir un traitement de faveur, qu’on ne pourrait pas caricaturer, et ce serait l’islam ? Ce n’est pas possible. Le combat de Charlie Hebdo, c’est aussi un combat pour la banalisation de l’islam. C’est un combat pour qu’on regarde cette religion comme une autre. Qu’on la traite comme une autre. En faire une exception, c’est évidemment le pire service qu’on pourrait lui rendre. On ne peut pas sortir une religion de l’égalité. Les religions doivent faire l’objet de la satire, et pour reprendre les mots de Salman Rushdie, de « notre manque de respect intrépide ».

 

 

L'écrivain indien Salman Rushdie vit sous la menace depuis 1989 d'une "fatwa" de feu l'ayatollah Khomeiny  pour avoir publié un ouvrage intitulé "Les versets sataniques"  qui se référaient à un passage controversé du Coran. L'homme est devenu célèbre et vit sous protection policière, sans doute jusqu'à la fin de ses jours.

L'écrivain indien Salman Rushdie vit sous la menace depuis 1989 d'une "fatwa" de feu l'ayatollah Khomeiny pour avoir publié un ouvrage intitulé "Les versets sataniques" qui se référaient à un passage controversé du Coran. L'homme est devenu célèbre et vit sous protection policière, sans doute jusqu'à la fin de ses jours.

 

 

 

On nous reproche des caricatures des religions. Mais en réalité, nous n’en avons jamais fait. Ce n’est pas vrai. Toutes les caricatures dont nous avons parlé ici ne sont pas des caricatures de la religion, ce sont des caricatures du fanatisme religieux, de l’irruption de la religion dans le monde politique.

 

Alors j’en viens à l’histoire de Charlie, la personne morale que je représente. En 1960, nous sommes dans la France corsetée du général de Gaulle, Cavanna rencontre Choron, ils décident de créer un journal transgressif pour bousculer les mœurs, un journal essentiellement fait de dessins, c’est Hara-Kiri. Le slogan de ce journal au départ, c’est : « Si tu ne peux pas l’acheter, vole-le. ». Cabu va les rejoindre, puis Gébé, Topor, Wolinski, Reiser. En 1970, c’est l’interdiction.

 

Le 1er novembre, y avait eu un incendie, 146 morts dans une discothèque. Le 9 novembre, le général de Gaulle meurt. Et le 16 novembre, Hara-Kiri titre « Bal tragique à Colombey, un mort ». Ça n’a pas plus du tout au ministre de l’intérieur de l’époque, Raymond Marcellin, qui ne doit d’ailleurs sa postérité qu’à cela. Interdiction d’Hara-Kiri.

 

 

La "Une" d'Hara Kiri, l'ancêtre de Charlie, publiée à la mort du général de Gaulle, fit l'objet de la censure. La liberté d'expression n'est réelle que si elle peut choquer !

La "Une" d'Hara Kiri, l'ancêtre de Charlie, publiée à la mort du général de Gaulle, fit l'objet de la censure. La liberté d'expression n'est réelle que si elle peut choquer !

 

 

 

A l’époque, il existait un Charlie Mensuel, dirigé par Wolinski, il a été décidé de faire une déclinaison hebdomadaire. C’est-à-dire que le fondement de l’existence de Charlie, c’est là censure de son ancêtre. Et son premier numéro va être consacré à la censure. C’est l’ADN de ce journal.

 

Charlie Hebdo, un symbole !

 

Arrive 1981, la gauche est au pouvoir, ce n’est plus le temps de la transgression, les ventes du journal s’effondrent, Dix ans d’interruption. 1992, sous la houlette de Philippe Val, l’équipe se reforme. Cabu, Wolinski, Gébé, Cavanna et Renaud, le chanteur, décident de relancer Charlie Hebdo, c’est la formule que vous connaissez aujourd’hui. Et je me revois rédigeant les statuts de ce journal – probablement bien mal, j’avais 23 ans. Par une triste ironie de l’histoire, ses créateurs avaient décidé d’appeler la société éditrice de ce journal, la « société Kalachnikov ».

 

Sous la houlette de Philippe Val, ce journal est devenu une pépinière de talents. Mélangeant les anciens et les modernes, Siné, Joann Sfar, Jul, Riad Sattouf, Catherine Meurisse, Fourest, Corcuff, Polac, Cavanna, Gébé, tant d’autres ont passé par là. C’est devenu un journal d’une richesse incroyable. Des crises, des ruptures, des psychodrames, il y en a eu tant que je ne peux pas m’en rappeler. Mais il y a un point sur lequel tout le monde était toujours d’accord : la liberté d’expression, la libre critique des religions, pas des hommes à raison de leur religion, ça, c’est autre chose, ça, c’est du racisme ou de l’antisémitisme. Mais la libre critique des idées, des opinions, des croyances.

 

Et puis, il y a eu l’attentat. Et ce journal continue à faire vivre ce rire, et ce journal continue à vivre. Il vit dans un bunker, mais il vit. Il vit entouré de policiers, mais il vit. Il vit avec des collaborateurs qui ne peuvent plus se déplacer avec leurs époux et leurs enfants, mais il vit. Il vit sous les menaces, il vit avec les disparus et les blessés, il vit avec les milliers de difficultés, il vit grâce à ses lecteurs, il vit grâce à cette merveilleuse banalité du bien, il vit grâce à l’aide de tous ceux, anonymes, qui viennent à son secours tous les jours, il vit aussi grâce à ceux que vous avez vus à votre barre, et qui vivent plus intensément et plus profondément que nous-mêmes.

 

Ils pourraient tous nous tuer, ça ne servirait plus à rien, parce que Charlie est devenu une idée. Et Charlie pourrait disparaître aujourd’hui, cette idée vivrait encore. On ne peut pas tuer une idée, ce n’est pas la peine d’essayer. Charlie Hebdo, vous en avez fait un symbole ! Vous en avez fait une idée ! On ne la tuera plus.

 

Il y a un éveil des consciences 

 

Ce procès a été un formidable accélérateur de l’histoire. Pendant ce procès, il y a un islam républicain qui a grandi dans ce pays, avec de nouvelles voix, et je pense en particulier au recteur de la Mosquée de Paris, qui a été mon adversaire, puisqu’il était avocat en 2006 au moment du procès des caricatures de Mahomet, et qui développe aujourd’hui un discours magnifique et courageux qui lui vaut d’ailleurs à son tour d’être menacé. Il nous dit qu’il faut accepter le droit aux caricatures, et c’est important qu’il le dise.

 

Les discours politiques ne sont plus les mêmes non plus, ils ont évolué. Il y a beaucoup moins d’accusations d’islamophobie. Les choses bougent, il y a un éveil des consciences. Ce procès y aura contribué, et à ce titre-là, il aura été historique.

 

Alors ces trois mois ont été tragiques, difficiles, autant que cela serve. Autant que ce soit pour que nous ne perdions pas nos rêves, pour que nous ne perdions pas nos idéaux, pour que nous ne tournions pas le dos à notre histoire, pour que nous ne soyons pas la génération qui aurait abandonné l’histoire que je vous ai racontée, qui a abandonné ses rêves, ses idéaux, son rêve de liberté et de liberté d’expression. »

 

 

 

 

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1 décembre 2020 2 01 /12 /décembre /2020 10:23

 

 

 

Le gouvernement belge lors de la première vague de la pandémie, au mois de mars 2020 a fermé les commerces dits « non essentiels » jusqu’au mois de juin. Les commerces « essentiels » sont les grandes surfaces alimentaires, les pharmacies, les librairies-marchands de journaux et les… magasins de bricolage et les pépiniéristes. On dit que la Première ministre de l’époque, Madame Sophie Wilmès, est une grande amatrice de jardinage… Les marchés pourtant alimentaires, eux, sont considérés eux comme « non essentiels » et donc interdits !

 

L’Horeca, l’évènementiel, les théâtres et cinémas, les librairies – livres, les coiffeurs : tous fermés ! Des milliers de personnes soit ruinées, soit jetées dans la misère, sans emploi et surtout sans espoir ! Tout cela dès la première vague.

 

Les universités et les écoles fermées, ou ouvertes avec les fameux « gestes barrière », ou encore mises en vidéoconférences. Les élèves et les étudiants et aussi leurs profs s’en sont retrouvés désemparés ! On le serait à moins ! L’année académique 2019-2020 s’est achevée dans un chaos plus ou moins organisé. Bref, on ne l’avouera pas : un fameux gâchis. C’est-à-dire une génération laissée pour compte et cela continue !

 

Une catastrophe humanitaire

 

Et n’oublions pas le secteur hospitalier saturé avec un personnel débordé. Le COVID 19 a tout envahi. Des opérations dites non urgentes ont été reportées, des chimiothérapies retardées, des AVC et des troubles cardiaques plus ou moins soignés et les unités de soins intensifs croulant sous le nombre de personnes contaminées et en grande souffrance, avec un manque flagrant de personnels et d’équipements adéquats. Le résultat de trente années d’austérité dans le secteur des soins de santé. Une catastrophe humanitaire ! Le qualificatif n’est pas exagéré.

 

Et maintenant, nous sommes dans la deuxième vague encore plus dure que la première. Le gouvernement a cependant lâché un peu de lest en permettant tout récemment aux commerces dits « non essentiels » de rouvrir, à l’exception des coiffeurs et des métiers dits de contact (esthéticiennes, masseurs, tatoueurs, etc.). Cette dernière décision est incompréhensible. En quoi, ces professions sont-elles susceptibles de générer des foyers de contamination ?

 

 

 

Le Docteur Nathan Clumeck, un des plus grands spécialistes des maladies infectieuses.

Le Docteur Nathan Clumeck, un des plus grands spécialistes des maladies infectieuses.

 

 

 

Une sommité en matière de maladies infectieuses, le Docteur Nathan Clumeck qui, il y a une trentaine d’années, avait trouvé des thérapies efficaces contre le SIDA, vient de déclarer à la RTBF (Radiotélévision officielle de la partie francophone de la Belgique) au sujet du maintien de la fermeture des métiers de contact : « C'est difficilement compréhensible. Selon une étude américaine, 2 coiffeurs infectés mais portant le masque n'ont contaminé aucun de leurs 150 clients tracés. Avec les protocoles, on peut travailler. »

 

Un ministre inquisiteur

 

Cette décision émane essentiellement du ministre socialiste flamand Frank Vandenbroucke de la Santé publique du nouveau gouvernement fédéral du libéral flamand Alexander De Croo.  

 

Frank Vandenbroucke est un personnage étrange. Aussi austère qu’autoritaire, peu ouvert au dialogue, il ressemble plus à un moine inquisiteur du XVIe siècle qu’à un ministre dans un gouvernement. En tant qu’homme politique, il traîne une batterie de casseroles datant de l’époque où il était l’étoile montante des Socialistes flamands au début des années 2000. Pour se faire oublier, il laissa tomber la politique pour épouser une carrière universitaire en Grande Bretagne et en Belgique. Il prône depuis la conception de « l’Etat social actif » qui revient à prêcher une refondation de la Sécurité sociale dans le cadre d’une économie mondialisée. En clair, tenter d’adapter la Sécu à la société ultralibérale… Et maintenant, il vient de rentrer par la grande porte au gouvernement en décrochant le poste de Vice-premier ministre et ministre des Affaires sociales et de la Santé.

 

 

 

Frank Vandenbroucke, un ministre autoritaire et sans concessions

Frank Vandenbroucke, un ministre autoritaire et sans concessions

 

 

 

Au début, Vandenbroucke apparut comme un homme de décision, contrairement à sa prédécesseresse, l’ineffable Maggie De Block. Mais très rapidement, son caractère « janséniste » suscita la méfiance. Il s’est montré coutumier des déclarations à l’emporte-pièce et d’un autoritarisme excessif, même si certaines de ses décisions étaient tout à fait adéquates.

 

Mais, patatras ! Le ministre de la Santé vient de franchir le pont trop loin dans une de ses fameuses déclarations. Le comité de concertation gouvernement-experts qui s’est réuni le 27 novembre a décidé comme nous l’avons vu de rouvrir les commerces « non essentiels » au 1er décembre. Vandenbroucke s'est expliqué sur la décision de les fermer fin octobre : « Le risque de contamination dans les magasins est faible mais il fallait prendre une décision choc, à ce moment-là : il fallait créer un électrochoc ! »

 

L’électrochoc a provoqué un court-circuit !

 

L’électrochoc a manifestement provoqué un court-circuit ! C’est un tollé qui va de l’Union des Classes Moyennes jusqu’aux partis d’opposition – du pain bénit pour eux ! – en passant par plusieurs dirigeants de la majorité gouvernementale. Interdire à des dizaines de milliers de travailleurs indépendants comme salariés d’exercer leur métier et de gagner leur vie pour provoquer un « électrochoc » semble être un argument très peu convaincant ! Il n’est en tout cas dicté par aucune conclusion scientifique. Alors, quoi ?

 

Et puis, où est la compassion dans ce genre de froide déclaration ? S’il y a une personne qui n’a pas supporté l’électrochoc, c’est bien la barbière liégeoise Alysson qui a mis fin à ses jours choquant profondément tous les travailleurs indépendants de la région et devenant ainsi le symbole des laissés pour compte du confinement.

 

La tentation totalitaire

 

Au-delà de l’indignation tout à fait légitime suscitée par ces propos, il y a autre chose. Quelque-chose de bien plus important et de beaucoup plus grave : la tentation totalitaire. La stratégie de l’électrochoc ressemble à s’y méprendre à la stratégie du choc dénoncée par la journaliste et autrice canadienne Naomi Klein en 2008. (Voir Uranopole : http://uranopole.over-blog.com/article-26135187.html ) On crée ou on profite d’un choc pour imposer sans aucun débat une décision politique, sociale ou économique qui d’ordinaire ne serait pas acceptée. En décrétant unilatéralement la fermeture des commerces, l’objet était donc d’agir avec force. C’est ce qu’a voulu faire Frank Vandenbroucke et il y est arrivé. On n’en parlerait pas s’il s’était abstenu de sa déclaration intempestive. Il persiste et signe par ailleurs en arguant qu’il s’est basé sur des études scientifiques, par ailleurs controversées.

 

 

 

La journaliste et militante canadienne Naomi Klein a admirablement démonté le mécanisme totalitaire dans son livre devenu de référence "La stratégie du choc" (Actes Sud, 2008)

La journaliste et militante canadienne Naomi Klein a admirablement démonté le mécanisme totalitaire dans son livre devenu de référence "La stratégie du choc" (Actes Sud, 2008)

 

 

 

Mais, le ver est dans le fruit. Des personnages comme Vandenbroucke souhaitent imposer leurs décisions en se basant sur un pouvoir fort et il faut bien avouer que c’est ce qu’il se passe depuis le début de la pandémie. Les mesures ont été prises unilatéralement. Les instances dirigeantes ont pris prétexte de l’urgence sanitaire pour les imposer sans en aviser le Parlement qui perd ainsi toute capacité de contrôle de l’exécutif.

 

Nous sommes bien là dans un processus totalitaire.

 

D’ailleurs, derrière cette politique sanitaire totalitaire, il y a d’autres aspects. Ainsi, des juristes se sont penchés sur les atteintes successives aux libertés fondamentales consécutives de la politique sanitaire du gouvernement De Croo et préconisent un nouveau cadre juridique pour que l’on reste dans la légalité.

 

Les apprentis sorciers du droit

 

La « Libre Belgique » du 30 novembre 2020 relate un projet émanant de juristes du Centre de Droit Public de l’ULB – un des meilleurs de Belgique – dirigé par le célèbre avocat et constitutionnaliste Marc Uyttendaele, qui propose l’instauration d’un Etat d’urgence légal en Belgique. Leur motivation :

 

« Personne ne réfute que nous étions, en mars, dans une situation d’urgence, ce qui est moins certain huit mois plus tard. Néanmoins, les mesures instaurées dans le cadre de la gestion de l’urgence et qui limitent nos droits fondamentaux doivent respecter le principe de légalité et ne peuvent pas être disproportionnées sous prétexte que nous sommes en période de crise. La Belgique reste un État de droit », rappelle Saba Parsa, avocate. Pour éviter que des mesures problématiques en droit soient de nouveau instaurées à l’avenir, ces experts proposent que soit élaboré un régime d’exception : celui de l’état d’urgence.

 

 

 

Saba Parsa, avocate et membre du Centre de droit public de l'ULB souhaite donner un cadre légal aux mesures d'exception.

Saba Parsa, avocate et membre du Centre de droit public de l'ULB souhaite donner un cadre légal aux mesures d'exception.

 

 

 

« Ce mécanisme, qui existe dans de nombreux États démocratiques, permet de limiter ce qu’on voit aujourd’hui en Belgique, à savoir des actions politiques qui, en droit, ne sont pas toujours parfaitement balisées », poursuit Saba Parsa. Pour son confrère, Quentin Peiffer, assistant en droit constitutionnel à l’ULB : « D’autres démocraties ont instauré ce régime et cela fonctionne très bien. Le modèle allemand est à observer, et des standards internationaux existent, dont nous pourrions nous inspirer ». Sans doute vise-t-il la France qui vit dans un état d’urgence permanent depuis les attentats de 2015. Plusieurs voix s’élèvent pour dénoncer cet état de fait qui est la porte ouverte à de graves abus comme on le vit maintenant avec les violences policières systématiques outre Quiévrain.

Certes, toutes les mesures restrictives de liberté en Belgique ont été prises sans aucun cadre légal. Et le plus surprenant est qu’elles furent imposées sans fortes protestations. La peur de la pandémie a suffi à la population pour accepter et appliquer bon gré mal gré des règles incontestablement totalitaires : restrictions de la liberté de circulation, obligation de porter un masque protecteur, couvre-feu, limitation stricte des réunions de toutes sortes, même funèbres, interdiction de travail pour certaines catégories de population, etc. Jamais, depuis l’occupation de 1940-1944, il n’y eut un tel régime. Certains ont remis en question son utilité, mais la grande majorité s’y est ralliée.

 

C’est cette absence de cadre légal qui justifie la démarche des constitutionnalistes de l’ULB. Mais, ils jouent aux apprentis sorciers en voulant légaliser l’état d’urgence.

 

« Pour Saba Parsa, le couvre-feu est un exemple parmi d’autres de limitation de nos droits fondamentaux. "C’est une restriction à nos libertés, dont la première, celle de pouvoir circuler librement dans la rue. D’autres limitations aux droits fondamentaux dictées dans le cadre de la lutte contre la Covid-19 ressemblaient à s’y méprendre à de pures et simples suspensions de droits. Or, en Belgique, de telles suspensions ne sont pas autorisées par la Constitution en son article 187, sauf en temps de guerre en application de l’arrêté-loi du 11 octobre 1916. »

 

Un état d’urgence permanent

 

Ces juristes préconisent donc un cadre normatif plus clair, actuellement inexistant. "Ce régime d’exception devrait prévoir qui sera l’autorité compétente : le fédéral ou les entités fédérées, ou même un organe externe représentatif de ces entités ? Il devrait aussi dire comment faire les choses : à quel moment précis doit-on décréter l’état d’urgence ? Dans quelles conditions ? Uniquement en temps de guerre ou dans d’autres circonstances comme les épidémies ou les attaques terroristes, etc. ? Et enfin dire ce que les citoyens peuvent faire et ne pas faire", explique Patricia Minsier. "Il faut donc instaurer l’état d’urgence en Belgique dans l’intérêt de nos droits à tous." »

Cette démarche motivée par l’absence de cadre légal aux restrictions de libertés comporte un danger majeur. Elle tend à légaliser l’état d’urgence qui peut être décrété dans certaines circonstances comme une crise sanitaire, état de guerre, vague terroriste, etc. Et nos juristes vont encore plus loin : ils souhaitent adapter la Constitution qui est « une Constitution de temps de paix » - encore heureux !

 

Une période délimitée ?

 

Et Me Parsa conclut : « Un régime d’exception permettra d’instaurer des mesures exceptionnelles de manière encadrée et pour une période délimitée. Les mesures prises pour assurer la gestion d’une crise ne peuvent perdurer au-delà de l’urgence au risque de porter atteinte gravement aux droits fondamentaux. »

« Une période délimitée » ? C’est là où le bât blesse. Le régime d’exception que nous vivons sera-t-il levé à l’éventuelle fin de la crise sanitaire ? Rien n’est moins sûr, car il faudra en assumer les conséquences : faillites massives de commerces, dans bien des secteurs dont l’Horeca et l’agro-alimentaire, énorme accroissement du chômage et aussi une dette publique abyssale qui entraînera forcément un régime drastique d’austérité, insupportable pour les classes moyennes et populaires. Il sera dès lors impossible, dans ces conditions, de lever les mesures restrictives de liberté. Aussi, si on leur donne un cadre légal, on peut être convaincu qu’elles dureront, car au lieu de les encadrer, on les renforcera.

 

On ne peut toujours pas rentrer dans l’auberge, mais lorsque ce sera possible, on n’est pas près d’en sortir !

 

Pierre Verhas

 

 

 

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