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  • : Le blog de pierre verhas
  • : Blog consacré à l'actualité dans les domaines de la politique et de l'astronomie, vus au sens large. Ce blog n'est pas neutre : il se positionne à gauche, de philosophie laïque et donnant la primauté à l'expérience sur la spéculation. Ce blog est ouvert au débat, à l'exception des invectives, des attaques personnelles et des insultes qui seront systématiquement rejetées afin de permettre à chacun(e) de débattre en toute liberté et dans la sérénité qui n'exclut en rien la passion.
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22 août 2020 6 22 /08 /août /2020 19:32

 

 

 

Les choses tournent mal pour Julian Assange et ce n’est pas une surprise.

 

Rappelons que le fondateur de Wikileaks fut violemment expulsé de l’ambassade d’Equateur à Londres où il s’était réfugié le 16 août 2012 pour échapper à une extradition vers les Etats-Unis où il risque 175 ans de prison. Le 12 avril 2019, sur plainte de l’ambassadeur d’Equateur, la police londonienne a exfiltré violemment le journaliste réfugié à la légation. Il a été presqu’aussitôt condamné à 50 semaines de prison pour avoir échappé à la Justice britannique  et aussitôt enfermé à la prison de haute sécurité de Belmarsch réputée pour être une des plus dures du Royaume Uni et en même temps, le gouvernement de Londres a accepté la demande d’extradition d’Assange vers le Etats-Unis. Cependant, l’affaire reste pendante devant la Justice britannique. En février 2020, ont eu lieu quatre audiences du tribunal de Westminster en vue de l’extradition du journaliste australien vers les USA. Assange était enfermé dans une cage de verre blindé et tout était fait pour l’empêcher d’avoir contact avec ses avocats. L’affaire a été reportée au 14 août 2020 à cause de tergiversations de la partie américaine.

 

 

 

 

Julian Assange enfermé dans une cage de verre lors des première audiences du procès en extradition.

Julian Assange enfermé dans une cage de verre lors des première audiences du procès en extradition.

 

 

 

Cette dernière audience qui devait débuter dans la matinée a été suspendue pour qu’Assange puisse pour la première fois s’entretenir avec ses conseils ! Elle a donc débuté au début de l’après-midi. Assange était resté à la prison de Belmarsch et il ne pouvait répondre qu’en visioconférence. Seuls 5 journalistes ont été autorisés à suivre les débats.

 

On a pu à nouveau constater l’attitude partisane de la juge Vanessa Baraister. Elle donna de faux numéros de téléphone aux journalistes qui souhaitaient assister à l’audience en visioconférence. Elle a fait obstruction sur plusieurs demandes de la défense. Bref, la routine ! Cependant, la surprise vint des Américains demandeurs de l’extradition : ils ont légèrement modifié leur acte d’accusation ce qui désarçonna la défense qui avait déposé ses conclusions sur l’acte d’accusation initial. Et cela retarde une fois de plus la procédure.

 

 

D’après les responsables de Wikileaks, le motif de ces manœuvres de retardement serait… les élections présidentielles américaines du 3 novembre prochain ! En effet, si l’extradition d’Assange a lieu avant novembre, cela risque d’être un boulet de plus dans la campagne de Trump et même sans doute de Biden, car n’oublions pas que c’est sous la présidence d’Obama que les USA ont demandé l’extradition du journaliste australien. Cela laisserait-il un répit ? On verra. En tout cas, la prochaine audience reste fixée au 7 septembre prochain jusqu’à nouvel ordre. Signalons au passage que les partisans d’Assange appellent à une grande manifestation internationale devant le tribunal de Westminster ce jour-là.

 

 

 

Ni Joe Biden, ni Donald Trump ne souhaitent voir Julian Assange arriver sur le territoire étatsunien avant les élections du 3 novembre prochain.

Ni Joe Biden, ni Donald Trump ne souhaitent voir Julian Assange arriver sur le territoire étatsunien avant les élections du 3 novembre prochain.

 

 

 

 

On ne peut rien envisager à ce stade. Néanmoins, un élément jouera sans doute. Des juristes du monde entier se regroupant sous le nom de « Lawiers for Assange » ont adressé au gouvernement britannique une longue lettre ouverte dans laquelle ils disent d’emblée :

 

 

« Nous vous écrivons en tant que juristes professionnels et universitaires pour exprimer nos préoccupations collectives concernant les violations des droits humains, civils et politiques fondamentaux de M. Julian Assange et le précédent créé par sa persécution. Nous vous demandons d’agir dans le respect du droit national et international, des droits de l’homme et de l’État de droit en mettant un terme à la procédure d’extradition en cours et en accordant à M. Assange la liberté qui lui est due de longue date, à savoir le droit de ne pas être soumis à la torture, à la détention arbitraire et à la privation de liberté, ainsi qu’à la persécution politique. »

 

 

Ils y dénoncent l’illégalité de l’extradition d’Assange, avec le risque de ne pas avoir un procès équitable et d’être soumis à la torture. Sur le fond, les juristes dénoncent la violation de la liberté de la presse en assimilant les informations diffusées par Wikileaks à de l’espionnage. Les conclusions du commissaire aux droits de l’homme du Conseil de l’Europe sont d’ailleurs très claires :

 

 

« La nature large et vague des allégations contre Julian Assange, et des infractions énumérées dans l’acte d’accusation, est troublante car beaucoup d’entre elles concernent des activités qui sont au cœur du journalisme d’investigation en Europe et au-delà »

 

 

Ainsi, au-delà du cas Assange, c’est la liberté de la presse qui est en jeu. Nous l’avions déjà signalé ( http://uranopole.over-blog.com/2019/08/qui-est-big-brother-ii.html ) :

 

 

David McCraw, avocat du New York Timesaverti une salle pleine de juges que la poursuite de Julian Assange pour les publications de Wikileaks créerait un précédent très dangereux qui finirait par nuire aux principaux médias d’information comme NYT, le Washington Post et les autres médias qui publient des documents gouvernementaux secrets.

 

 

 

 

Le célèbre avocat new-yorkais David Mc Craw a dénoncé le danger mortel de l'extradition de Julian Assange pour la liberté de la presse.

Le célèbre avocat new-yorkais David Mc Craw a dénoncé le danger mortel de l'extradition de Julian Assange pour la liberté de la presse.

 

 

 

"Je pense que la poursuite contre lui constituerait un très, très mauvais précédent pour les éditeurs", a déclaré M. McCraw. "Dans cette affaire, d’après ce que je sais, il se trouve dans la position d’un éditeur classique et je pense que la loi aurait beaucoup de mal à faire la distinction entre le New York Times et Wikileaks. »

 

 

On observe que ces deux célèbres et puissants organes de la presse mainstream ne sont guère conscients de ce danger mortel ou ne désirent pas l’être… Ils sont en effet étrangement silencieux sur cette affaire.

 

 

 

Nous conseillons aux lecteurs d’Uranopole de lire en entier la lettre ouverte des « Lawiers for Assange ». Elle est longue, certes. Elle constitue cependant une référence pour la défense de nos libertés fondamentales. Ce sont évidemment nos amis du « Grand Soir » qui en ont publié la version française :

 

 

https://www.legrandsoir.info/lettre-ouverte-au-gouvernement-britannique.html

 

 

Il va de soi que la presse mainstream n’en a guère fait allusion, malgré le nombre important de signataires parmi lesquelles figurent d’importantes personnalités du monde juridique et universitaire.

 

 

Ce silence est un inquiétant indice.

 

 

 

Pierre Verhas

 

 

 

 

La prochaine et sans doute ultime audience du procès d’extradition de Julian Assange est fixée au 7 septembre prochain. Il est probable qu’elle soit reportée à novembre. Cependant, une manifestation est prévue à Londres devant le tribunal afin de protester contre cette extradition. Les lecteurs d’Uranopole seront informés en temps voulu afin qu’ils puissent éventuellement s’y rendre, tenant compte des contraintes dues au Covid 19.

 

 

 

 

Des pétitions demandant de ne pas extrader Julian Assange circulent, dont une d’Amnesty International qui a enfin décidé de se réveiller !

 

 

 

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28 juillet 2020 2 28 /07 /juillet /2020 23:13
Hommage à Gisèle Halimi

Hommage à une grande dame qui vient de nous quitter. Elle fut à la tête de toutes les luttes pour les femmes et pour la Justice là où elle était bafouée, ici et dans toutes les parties du monde. Levons-nous toutes et tous pour poursuivre son combat.

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24 juillet 2020 5 24 /07 /juillet /2020 19:36

 

 

 

La laïcité en Belgique a subi coup sur coup deux échecs d’importance. Sur le plan dit éthique, elle vient de perdre la bataille de la dépénalisation totale de l’IVG. Même si les méthodes utilisées par les adversaires de cette proposition de loi sont détestables, c’est un échec et il faut en tirer les leçons. Sur le plan de la vie en société, les laïques ont échoué sur l’interdiction du port du voile dans les établissements d’enseignement supérieur à Bruxelles. Et ce dernier revers provient de formations politiques censées défendre les principes de l’universalisme laïque.

 

 

 

La députée PS de Namur, Eliane Tillieux s'est battue jusqu'au bout mais en vain pour obtenir la dépénalisation totale de l'IVG.

La députée PS de Namur, Eliane Tillieux s'est battue jusqu'au bout mais en vain pour obtenir la dépénalisation totale de l'IVG.

 

 

 

Quelles sont les causes de ce déclin de l’influence laïque dans la société belge ? On pourrait parler de l’Europe, mais la situation diffère d’un pays à l’autre. La Belgique qui a une structure et une situation particulières est cependant un sujet intéressant. Ses différents clivages permettent de mieux analyser l’évolution des choses.

 

Quant à la laïcité en Belgique, le débat était relativement simple depuis l’indépendance en 1831 jusqu’au début des années 1970 – notons au passage que ce courant de pensée ne s’est pas toujours appelé « laïcité ».

 

C’était plus simple quand il y avait deux « camps » !

 

Il existait alors deux « camps » qui s’affrontaient : d’un côté l’Eglise catholique qui a toujours exercé une influence prépondérante en ce Royaume et de l’autre, ce qu’on a appelé les libres penseurs qui avaient comme relais politiques les libéraux et les socialistes, surtout dans la partie méridionale du pays, à Bruxelles et aussi à Gand et à Anvers. Bref, essentiellement dans les zones urbaines. La Belgique connaît dans une sorte de concordat pluraliste où l’Eglise catholique se taille la part du lion. Le champ de bataille initial a été essentiellement l’enseignement. Le camp de la libre pensée a obtenu quelques belles victoires : l’instruction gratuite et obligatoire, la primeur à l’enseignement officiel jusqu’à la « guerre scolaire » de 1959 qui s’est terminée par un compromis boiteux dont on subit toujours les conséquences : le Pacte scolaire a empêché la concrétisation d’un projet moderne émanant des libres penseurs et même de certains catholiques : l’école pluraliste sous le contrôle de l’Etat. Un autre combat fut celui de l’égalité hommes-femmes. C’est seulement en 1958 que les femmes obtinrent des droits civils égaux à ceux des hommes. Par exemple, auparavant, elles ne pouvaient ouvrir un compte en banque ou fonder une société commerciale sans l’autorisation de leur mari.

 

 

 

Le Docteur Willy Peers arrêté et incarcéré à Namur le 18 janvier 1973 accusé d"avoir procédé à des avortements dans sa clinique. Il devint le symbole à la fois de la libération de la femme et de la laïcité.

Le Docteur Willy Peers arrêté et incarcéré à Namur le 18 janvier 1973 accusé d"avoir procédé à des avortements dans sa clinique. Il devint le symbole à la fois de la libération de la femme et de la laïcité.

 

 

 

Un second semi-échec fut la bataille pour la dépénalisation de l’IVG. Elle débuta en 1973 à la suite de l’emprisonnement du Dr Willy Peers qui avait pratiqué des avortements dans sa clinique gynécologique à Namur et s’acheva par une loi hybride dépénalisant « partiellement » l’IVG en 1990, en provoquant par ailleurs une crise royale – dix-sept années d’opiniâtre combat, alors que la France dépénalisa l’avortement dès 1974 ! Cependant, l’essentiel est que l’avortement ne soit plus interdit. Deux autres batailles éthiques furent elle aussi emportées sans trop de difficultés : celle de l’euthanasie et celle du « mariage pour tous » dans les années 1990. Mais depuis, la laïcité semble en léthargie.

 

 

Notre société a évolué plus vite que la laïcité organisée. Et c’est à la fois sa chance et son drame ! Avec la décolonisation fort évoquée ces temps-ci, l’ouverture des frontières et l’immigration, la société belge et européenne en général a été profondément bouleversée. Les institutions - partis, syndicats, laïcité – élaborées pour une société relativement homogène, ont été désarçonnées. Je l’ai personnellement vécu lors de ma période syndicaliste dans le secteur privé dans la décennie 1970-80. Des dirigeants syndicaux plus lucides, plus ouverts et ayant un esprit fondamentalement internationaliste se sont vite aperçus de la nécessité d’œuvrer pour que les travailleurs maghrébins et turcs – notamment dans le secteur de la construction où je travaillais comme informaticien – soient traités au même régime que leurs collègues belges : salaires, sécurité sociale, représentation dans les instances syndicales, etc. Ce fut un combat difficile : la réticence du patronat voyait en ces « nouveaux » travailleurs une main d’œuvre à bon marché et bon nombre de syndicalistes de terrain n’étaient pas prêts à accueillir ces nouveaux venus qu’ils considéraient comme des concurrents, voire des ennemis. Le racisme existe aussi dans le monde du travail !

 

 

 

Philippe Moureaux fut le premier à imposer l'antiracisme au PS après avoir fait voter la loi réprimant les actes de racisme et de xénophobie en 1981.

Philippe Moureaux fut le premier à imposer l'antiracisme au PS après avoir fait voter la loi réprimant les actes de racisme et de xénophobie en 1981.

 

 

 

Sur le plan politique, ce fut pareil. À la Fédération bruxelloise du PS, il a fallu la poigne d’une personnalité comme Philippe Moureaux pour que les choses évoluent vers plus de solidarité à l’égard des populations immigrées maghrébines et turques qui s’installaient dans les quartiers populaires de Bruxelles le long du canal et aussi dans les environs de la gare du Midi et de la gare du Nord. Je me souviens d’une AG de la section du PS de Saint-Gilles en 1983 présidée par Charles Picqué où ce fut un défouloir raciste de vieux socialistes dont certains avaient été des Résistants pendant la Seconde guerre mondiale. Là, je me suis rendu compte que la question était loin d’être marginale. Désormais, nous ne vivrons plus jamais dans une société homogène.

 

Et là, plusieurs dérivèrent. Les uns s’enlisèrent dans le rejet de l’Autre, d’autres poussèrent la tolérance jusqu’au renoncement à leurs propres valeurs. Ces deux comportements extrêmes ont pourri le débat, ont empêché tout progrès vers une société de rencontre. Il y a cependant une chose à retenir : la philosophie judéo-chrétienne qui présidait à notre société n’est plus de mise aujourd’hui. Mais, c’est plus tard que la question religieuse est apparue.

 

 

La laïcité a été incapable d’intégrer la culture musulmane.

 

 

La laïcité a été confrontée à la montée de l’Islam après la révolution khomeyniste de 1979. C’est à partir de ce moment que s’est répandu le port du voile islamique en Europe occidentale. Indice visible d’un changement ! En 1989, un groupe de féministes laïques françaises dirigé par Elisabeth Badinter avertit le ministre de l’Education nationale de l’époque, Lionel Jospin, de la menace que représentait pour elles le port généralisé du voile dans les écoles de la République. Cette démarche se solda par un échec, mais la controverse était désormais sur le terrain et ne s’arrêta plus. On vota des lois inapplicables, on prit des mesures tout aussi inefficaces. Notre société se montre incapable de répondre au défi d’un pluralisme culturel.

 

 

 

Le hidjab est devenu une coutume. Pourquoi dès lors l'interdire ?

Le hidjab est devenu une coutume. Pourquoi dès lors l'interdire ?

 

 

 

Aujourd’hui, un collectif « Laïcité Yallah » composé de Musulmans se réclamant de la laïcité vient d’exprimer son inquiétude face à ce qu’il considère comme un renoncement de la part des autorités communales de Molenbeek – commune combien symbolique depuis les attentats islamistes de 2016 ! – à la neutralité de l’enseignement en étant soupçonnée d’accepter le port du voile dans les écoles molenbeekoises. Ce collectif déclare :

 

« Si la question du voile alimente toujours (encore) le débat public, elle a, néanmoins, subi une transformation en profondeur avec une nouvelle génération de militantes et militants qui prétend agir au nom des droits humains et de la lutte contre le racisme. Leur interprétation de l'ouverture et leur lecture de la diversité et de l'inclusion les amènent à légitimer une injonction religieuse qui découle d'une culture islamique rigoriste et d'une contextualisation de la religion au-delà de la sphère spirituelle. »

 

Soyons plus nuancés. Si, en effet, les groupes islamistes se servent du voile comme arme, c’est dû à l’erreur de stratégie du mouvement laïque qui n’a trouvé comme réponses que l’interdiction et l’exclusion. Et on continue ! Ce collectif argue en outre :

 

« Ces militantes et militants pro-voiles qui prétendent afficher, par ailleurs, une grande ouverture sur le monde, ne portent aucune considération à la lutte des femmes en Iran ou au sort des libres-penseurs et des homosexuels dans le monde musulman. Ont-ils un jour entendu parler de Raif Badawi ou de Nasrine Sotoudeh qui croupissent dans les pires geôles, l'une saoudienne et l'autre iranienne ? La seule question, qui trouve grâce à leurs yeux, est celle du voile vue sous l'angle de la liberté individuelle. Cet activisme politique crée de la confusion et des malentendus. Ajoutons à cela une croisade contre la laïcité ... qui ne dit pas son nom. »

 

« Croisade » ! Le mot est lâché ! Il y a une double question : quelle est la signification du voile et surtout, constitue-t-il une menace pour les fondamentaux de notre société occidentale ?

 

On ne réglemente pas sur une interprétation !

 

D’après certains analystes, le hijab est le principe de séparation chargé de soustraire de la vue une chose ou un être. Il serait aussi et tout simplement un moyen d’échapper à la « police religieuse » composée surtout de jeunes hommes désœuvrés qui veulent dominer la rue !  D’autres considèrent que le hijab n’est qu’un simple « signe », un bout de tissu comme n’importe quel pendentif ou fichu. Aussi, interdire d’arborer un « signe » serait une entrave à la liberté.

 

Quelle est donc la bonne interprétation ? Le « signe » ou l’obligation « divine » de séparation des sexes ? C’est très difficile à trancher. Aussi, on ne peut édicter une règle d’interdiction sur la base d’une interprétation ! Ce serait une lourde erreur stratégique.

 

Et c’est justement à cause de cette erreur stratégique que la laïcité est attaquée de la sorte ! Tout d’abord la laïcité qui a pour piliers le triptyque « liberté égalité fraternité », s’accommode mal d’interdits. Ensuite ce combat contre le voile risque d’être assimilé à un rejet de la femme musulmane pouvant s’apparenter à du racisme et à du sexisme. Bien sûr, c’était tout le contraire : les protagonistes laïques voient en cette lutte la libération de la femme musulmane en rétablissant l’égalité hommes-femmes et aussi le refus de voir une religion dogmatique s’imposer dans l’espace scolaire. Cependant, les apparences sont contre les laïques notamment suite à des prises de position et de déclarations trop radicales de la part de certains de leurs dirigeants. Aussi, une partie significative de la mouvance progressiste s’est insurgée contre ce qu’elle considère comme de l’intolérance. Et puis, on ne libère pas les gens malgré eux !

 

Résultat : la laïcité est isolée. On voit même l’extrême-droite se réclamer de la laïcité avec cette affaire du voile ! De l’autre côté, le voile est devenu le symbole de la résistance de l’Islam face à un « Occident envahisseur ». Désormais, la laïcité durement attaquée sur ses propres bases, est sur la défensive. Et elle le restera tant qu’elle n’adoptera pas une autre stratégie tenant compte de l’hétérogénéité de notre société.

 

 

 

La blogeuse tunisienne Emna Chargui vient d'être condamnée à six mois de prison pour s'être moquée de al religion musulmane sur les réseaux sociaux !

La blogeuse tunisienne Emna Chargui vient d'être condamnée à six mois de prison pour s'être moquée de al religion musulmane sur les réseaux sociaux !

 

 

 

Un danger bien plus sérieux

 

En outre, cette affaire du voile cache un autre danger bien plus sérieux, celui-là : les attaques contre la liberté de critique à l’égard de l’Islam depuis l’affaire Salman Rushdie  jusqu’à aujourd’hui. La récente condamnation d’une jeune blogueuse tunisienne Emna Chargui à six mois de prison pour avoir lancé sur Facebook des plaisanteries sur la religion constitue une menace sérieuse pour les libertés fondamentales dans un pays comme la Tunisie qui vient de restaurer la démocratie après le fameux « Printemps arabe ». Il s’agit d’ailleurs du seul pays du Maghreb qu’on peut qualifier de démocratique. Mais il est sérieusement menacé ! Et là, nous devons être solidaires, car c’est aussi un danger pour l’évolution de ces pays du Sud Méditerranéen qui ont un potentiel formidable. Là, le progrès est menacé. Et cette menace peut nous atteindre. Déjà, dans certains milieux religieux, sans compter la mouvance antiraciste dite intersectionnelle, l’idée de restaurer le délit de blasphème fait son chemin. Et cela s’ajoute aux velléités des pouvoirs ultralibéraux de restreindre le champ de la liberté d’expression ! Ici, il faut prendre garde !

 

Les Lumières sont en danger. Et ce n’est pas en se barricadant dans une forteresse qu’on les préservera. Aucune forteresse n’a tenu dans l’histoire. Il faudra y penser à la rentrée.

 

 

 

Pierre Verhas

 

 

 

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22 juillet 2020 3 22 /07 /juillet /2020 16:45

 

 

 

La crise sanitaire a fait oublier pendant un gros trimestre la crise politique qui sévit en Belgique depuis la chute du gouvernement de Charles Michel en 2019 et les élections qui suivirent. Elles virent la défaite des partis traditionnels (libéraux, socialistes et catholiques) et des nationalistes flamands de la NV-A (extrême-droite « douce ») et la victoire des Ecologistes, du PTB (gauche radicale) et des nationalistes flamands du Vlaams Belang (extrême-droite « dure »). Les dirigeants des partis traditionnels se sont échinés à trouver des formules de gouvernement qui ont échoué les unes après les autres. Pourquoi ? Parce que la NV-A, même si elle a laissé des plumes aux dernières élections, reste incontournable si l’on veut une majorité suffisante à la Chambre.

 

 

C’est un dilemme pour les Socialistes. D’un côté, comme le PS est le premier parti de la partie francophone de la Belgique et comme la NV-A est la première formation politique flamande, il eût été logique qu’ils s’associent pour former un gouvernement en y associant l’un ou l’autre parti pour disposer d’une majorité solide. Cependant, une telle coalition serait l’alliance de l’eau et du feu et surtout ferait perdre leur âme aux Socialistes.

 

 

 

L'ancien président du PS Elio Di Rupo et le nouveau, Paul Magnette. Il semble bien que l'ancien tienne toujours les manettes.

L'ancien président du PS Elio Di Rupo et le nouveau, Paul Magnette. Il semble bien que l'ancien tienne toujours les manettes.

 

 

 

La social-démocratie a perdu son âme.

 

 

 

En réalité, la social-démocratie d’Europe occidentale a perdu son âme depuis longtemps. Elle s’est inclinée sinon ralliée à la politique néolibérale lancée par Thatcher et Reagan au début des années 1980. Elle a tenu vis-à-vis de son électorat un double langage. D’un côté, très critique à l’égard du nouveau capitalisme anglo-saxon, tout en affirmant qu’il était impossible de s’y opposer et que son rôle consistait à limiter les dégâts sociaux, le fameux « Sans nous, ce serait pire ! ». On a vu le résultat ! En politique internationale, la social-démocratie européenne est le meilleur soutien de l’atlantisme et de la politique belliciste des USA au Moyen-Orient.

 

Où est l’internationalisme d’antan ? Où se trouve la solidarité avec le monde du travail ? Même sur le plan sociétal qui était devenu son créneau durant cette funeste décennie 1980-90, la social-démocratie tergiverse. Comme on avait dit à l’époque de François Mitterrand : le matin, on manifeste avec SOS Racisme, le soir on écoute Le Pen à la télé ! Sur le plan communautaire, les Socialistes sont aussi divisés. Une partie se rallie au communautarisme et l’autre campe sur une position laïque pure et dure (voir plus haut). Une fois de plus, tout cela n’est pas le fruit d’une réflexion approfondie. C’est la navigation à vue !

 

 

 

Michel Rocard et François Mitterrabnd, les deux faces de la social-démocratie française des années 1980-90.

Michel Rocard et François Mitterrabnd, les deux faces de la social-démocratie française des années 1980-90.

 

 

 

Revenons en Belgique. Cela n’est pas simple, comme toujours !

 

L’actuel président du PS, Paul Magnette qui a succédé à l’ancien Premier ministre Elio Di Rupo a d’abord juré ses grands dieux qu’il ne négocierait jamais avec la NV-A et laissa les partis de droite s’emberlificoter dans des négociations sans issue : impossible d’avoir une majorité solide sans un des deux poids lourds – NV-A ou PS – et tout cela mena à l’impasse. Les milieux économiques déjà secoués par la crise sanitaire firent pression sur ces deux partis pour qu’ils négocient enfin la formation d’un gouvernement. Magnette commença à faire volteface en acceptant le principe de la négociation avec la NV-A. On savait d’ailleurs qu’il avait déjà négocié en secret sans en informer ses instances politiques, ce qui lui valut une volée de bois vert de la part de plusieurs caciques du PS. Le 20 juillet, à la veille de la fête nationale, c’est chose faite : le roi a donné à Paul Magnette et à Bart De Wever, le patron de la NV-A, la mission de « préformer » un nouveau gouvernement avec une majorité solide. Finies les pauses de matamore !

 

 

 

 

Bart De Wever et Magnette se saluent sous le regard de Di Rupo. Qui manipule qui ?

Bart De Wever et Magnette se saluent sous le regard de Di Rupo. Qui manipule qui ?

 

 

 

La compliquée histoire belge

 

Pour bien comprendre, faisons un peu d’histoire. En 2010, les deux vainqueurs des élections étaient le PS et la NV-A – l’inverse d’aujourd’hui. Son président, Elio Di Rupo tenta de négocier avec les nationalistes flamands en excluant les libéraux. Cependant, les Socialistes n’étaient pas en position de force et les exigences de la NV-A étaient inacceptables. Aussi, au bout de quelque 500 jours de palabres, il a bien fallu que les Socialistes se tournent vers les libéraux qui étaient dès lors en position de force. Di Rupo fut nommé Premier ministre tout en gardant la présidence du PS dont il donna les fonctions à Paul Magnette. Les libéraux occupent les postes clés et exigent des mesures anti-sociales comme la dégressivité des allocations de chômage qui ont coûté électoralement très cher au Parti socialiste. De l’autre côté, sous la pression des partis flamands fut entamée une sixième réforme de l’Etat qui réforma le Sénat, qui transféra plusieurs compétences fédérales vers les régions et les communautés, mais surtout qui régionalisa les allocations familiales et une partie des soins de santé. Cela équivalait à une première étape de la scission de la Sécurité sociale, sujet tabou pour les organisations syndicales et le monde du travail. Face à tout cela, il n’était évidemment plus possible de faire confiance à la gauche sociale-démocrate.

 

Aux élections de 2014, cela fut donc un échec colossal pour les Socialistes même s’ils maintinrent de justesse leur position dominante en Wallonie et à Bruxelles, les libéraux reprirent des couleurs et la NV-A devint le premier parti de Flandres et même du pays ! Un gouvernement dirigé par le libéral francophone Charles Michel – actuel président du Conseil européen – avec la NV-A qui occupa les postes clés et les libéraux et les sociaux-chrétiens flamands fut rapidement formé. Il mena une politique anti-sociale très dure, notamment avec le saut d’index, une réforme drastique des pensions et la diminution des allocations sociales. En dépit de fortes mobilisations syndicales, le gouvernement Michel n’infléchit en rien sa politique. Cependant, le parti du Premier ministre, les libéraux francophones, avalait les couleuvres d’une NV-A qui faisait la pluie et le beau temps au sein de ce gouvernement. Elle impose, par l’intermédiaire d’un secrétaire d’Etat qui affiche ouvertement ses « idées » néonazies, une politique drastique à l’égard des migrants.

 

 

 

Malgré les coups qu'il a subi, le très néolibéral Charles Michel a tenu bon jusqu'à ce que son "partenaire" NV-A le lâche.

Malgré les coups qu'il a subi, le très néolibéral Charles Michel a tenu bon jusqu'à ce que son "partenaire" NV-A le lâche.

 

 

 

Cependant, l’objectif premier de la NV-A soutenue par le patronat flamand est le confédéralisme, c’est-à-dire le transfert d’un maximum de compétences du fédéral aux régions de manière à faire de l’Etat fédéral une coquille vide. D’autre part, les nationalistes et libéraux flamands installent une politique économique et sociale ultralibérale dure. Et en ce domaine, la NV-A campe toujours sur ses positions.

 

 

Voilà donc le paysage politique en Belgique aujourd’hui : la NV-A est toujours maître du jeu. Le PS est le « premier » en Wallonie et à Bruxelles, mais peut être écarté si toutes les formations de droite s’allient avec… les Socialistes flamands ! Cela n’a pas marché et le roi a fini par donner au leader socialiste wallon Paul Magnette et au nationaliste flamand Bart De Wever la mission de former un gouvernement. Ils ont cinquante jours !

 

 

 

 

Le roi Philippe a chargé les deux ennemis de former un gouvernement ce 20 juillet 2020..

Le roi Philippe a chargé les deux ennemis de former un gouvernement ce 20 juillet 2020..

 

 

Les Socialistes vont-ils renoncer à leurs fondamentaux ?

 

De deux choses l’une. Ou bien les Socialistes renoncent à leurs fondamentaux – sécurité sociale fédérale, maintien du budget de la même Sécu, institutions démocratiques, antiracisme, etc. – ou bien, pour accéder au pouvoir, ils cèdent aux exigences des nationalistes. Les militants socialistes sont divisés. Les uns estiment que le PS ne peut agir que s’il est au pouvoir, les autres pensent que le rapport de forces est loin d’être favorable aux Socialistes et le prix d’un renoncement serait bien trop élevé. Le PS est d’ailleurs affaibli par ses divisions internes. Un député-bourgmestre accusé d’être trop communautariste a été exclu il y a quelques mois et une députée-bourgmestre incapable de se dépêtrer de querelles personnelles avec un de ses échevins est également menacée d’exclusion. Perdre deux sièges à la Chambre des représentants alors qu’on est en état de faiblesse n’est pas la meilleure manière pour gagner des négociations !

 

La social-démocratie est en crise profonde partout en Europe. Ainsi, en France, des intellectuels parisiens ont tenté de la rafistoler : Raphaël Glucksmann et maintenant l’ex-journaliste Laurent Joffrin croient pouvoir lui donner un nouveau souffle, alors qu’ils sont eux-mêmes des « has been ». 

 

 

 

 

Laurent Joffrin s'est donné pour mission de renouveler la social-démocratie en France. Bien du plaisir !

Laurent Joffrin s'est donné pour mission de renouveler la social-démocratie en France. Bien du plaisir !

 

 

 

Pour un renouveau théorique : commencer par relire Marx, Engels, Rosa Luxemburg avec le regard de notre époque.

 

La social-démocratie n’est plus la force dynamique qu’elle a été entre les deux-guerres et dans l’immédiate après-seconde guerre mondiale. Elle n’a plus la capacité d’œuvrer pour un projet de renouveau, ni même d’en élaborer un. Sa base s’effrite. Elle est en voie de disparition et on en est arrivé au point de considérer qu’il serait nuisible de tenter de la sauver.

 

 

 

Rosa Luxemburg redevient d'actualité. Sa pensée économique intéresse à nouveau les économistes qui y détectent une grande modernité.

Rosa Luxemburg redevient d'actualité. Sa pensée économique intéresse à nouveau les économistes qui y détectent une grande modernité.

 

 

 

Si on veut voir surgir de nouvelles forces de progrès, il serait temps de penser un autre monde et ne plus se baser uniquement sur les canons de l’ancien. Une recherche théorique est donc indispensable en ces premières décennies du XXIe siècle. Par exemple, relire Marx, Engels, Rosa Luxemburg avec le regard de notre époque pourrait être un bon début. C’est un travail colossal, mais il faut s’y atteler.

 

 

 

Pierre Verhas

 

 

 

 

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1 juillet 2020 3 01 /07 /juillet /2020 12:36

 

 

 

II L’universalisme ne survivra que sur le terrain !

 

 

Commençons par un peu d’histoire. À Saint-Louis du Missouri, trône dans le parc de Forest attenant au Musée de la ville, une statue équestre du roi Louis IX dit Saint-Louis. Pourquoi le second principal monument de cette ville étatsunienne est consacré à ce souverain français du XIIIe siècle ?

 

Saint-Louis a été fondée par des Français. Cette ville marquait la limite Nord de la Louisiane qui appartenait à la France. Ce territoire était bien plus étendu que l’actuel Etat de Louisiane. Au XVIIIe siècle, le territoire de Louisiane s'étend des Grands Lacs jusqu'au golfe du Mexique. Il comprend alors une bonne partie de ce qui allait devenir le centre-ouest des États-Unis. Cet immense territoire fut appelé Louisiane par Louis XIV. En 1803, le Premier consul Napoléon Bonaparte vend pour 10 millions de dollars la Louisiane à la toute nouvelle république des Etats-Unis afin de financer sa calamiteuse expédition en Egypte. Cet acte insensé réduira considérablement l’influence de la France dans le monde.

 

 

 

Statue équestre de Saint-Louis au Parc Forest de la ville étatsunienne de Saint-Louis du Missouri. Un symbole ambigu qui déclenche une polémique malsaine.

Statue équestre de Saint-Louis au Parc Forest de la ville étatsunienne de Saint-Louis du Missouri. Un symbole ambigu qui déclenche une polémique malsaine.

 

 

 

La statue de Louis IX à Saint-Louis du Missouri qui est arrosé par le Mississipi érigée en 1904 a donc une lourde signification historique. Pourtant, des activistes américains veulent la déboulonner, car ce roi français est responsable de la persécution de Juifs, il a présidé à l’autodafé du Talmud et expulsé les sujets juifs du royaume de France. Il a dirigé deux offensives armées de Croisés en Afrique du Nord qui furent de cuisants échecs. Cela n’a cependant rien à voir avec l’histoire des Etats-Unis.

 

 

Cela donne un prétexte aux activistes « intersectionnels » pour menacer de déboulonner ce monument représentant un personnage qu’ils considèrent comme un antisémite notoire et un criminel contre l’humanité à la suite de ses Croisades. À l’heure où les statues des dirigeants confédérés et d’autres personnalités condamnées pour des actions racistes descendent dans tout le pays, les militants de Saint-Louis veulent que la statue de Louis IX soit aussi abattue. Une pétition lancée, il y a peu, demande à la ville non seulement d’abattre la statue, mais aussi de changer le nom de la ville. Obtiendront-ils gain de cause ? Il sera intéressant de suivre cette affaire.

 

 

Un peu partout dans le monde occidental, des militants menacent de déboulonner des statues ou y procèdent eux-mêmes comme en Belgique celle du roi Léopold II qui est accusé de crimes contre l’humanité dans sa « propriété » qui fut appelée l’Etat indépendant du Congo et cédée à la Belgique en 1908 qui en fit sa colonie, le Congo belge, jusqu’en 1960. Cette question est d’autant plus sensible, car le 30 juin 2020, a été commémoré le 60e anniversaire de l’indépendance du Congo. Alors, pour rendre sa dignité au peuple congolais, faut-il déboulonner les statues des dirigeants colonialistes belges du XXe siècle ? La question est posée. Dans le blog « Uranopole », nous avons déjà tenté d’y répondre (http://uranopole.over-blog.com/2020/06/qui-controle-le-present.html), il y a deux semaines.

 

 

 

La statue du deuxième roi des belges Léopold II qui a régné de 1865 à 1909 symbolise les crimes commis par ses sbires dans "l'Etat indépendant du Congo".

La statue du deuxième roi des belges Léopold II qui a régné de 1865 à 1909 symbolise les crimes commis par ses sbires dans "l'Etat indépendant du Congo".

 

 

 

Une révolution culturelle

 

 

Cette « table rase du passé » est un projet dangereux pour nos libertés et nos combats. On le retrouve dans un autre aspect dicté par l’offensive des grandes entreprises transnationales après le déclenchement du mouvement « Black lives matter ». Coca Cola, la marque symbolique de la culture capitaliste anglo-saxonne, a décidé de ne plus publier de publicité sur le réseau social Facebook tant que ne seront pas systématiquement effacés les posts à connotation raciste. La réaction de Zuckerberg qui, auparavant, déclarait la main sur le cœur qu’en cas de propos nauséabonds diffusés sur son réseau, c’était aux internautes à choisir – alors que toute représentation d’une femme dénudée était effacée sans préavis – fut aussitôt, après la menace du fabricant de sodas, d’accepter son exigence sans sourciller ! La puissance du dollar !  En plus, ce seront dorénavant les annonceurs qui dicteront la ligne éditoriale des médias – réseaux sociaux, presse, audiovisuel – dans lesquels ils achètent des espaces publicitaires.

 

 

Cela prend même un aspect grotesque : L’Oréal, la transnationale française de parfums et cosmétiques au lourd passé et qui a récemment connu un scandale nauséabond, retire tout mot évoquant la couleur blanche de ses produits ! Cela va encore plus loin. Une campagne a été lancée aux Etats-Unis pour retirer la musique classique des programmes des concerts sous prétexte qu’il s’agit d’une musique européenne, « blanche » et jouée uniquement par musiciens des Blancs ou Asiatiques. Aucun Africain ou Afro-américain ne jouerait ce type de musique, ce qui est faux. Ces campagnes n’émanent pas seulement de groupes radicaux, minoritaires mais d’organes de presse de l’establishment comme le New York Times et cela est le plus dangereux ! Il est évident que cette offensive contre la culture européenne assimilée à la culture « blanche » fait partie d’une politique bien définie : imposer une société multiculturelle à l’anglo-saxonne dans l’ensemble du monde occidental. C’est cela la nouvelle révolution culturelle.

 

 

En Europe, elle trouve écho dans l’attitude d’entreprises comme L’Oréal, mais surtout, pour le moment, dans les milieux universitaires. Il s’agit du développement des études dites « postcoloniales ». Il s’agit de publications ayant objet principal de préoccupation, l'héritage du colonialisme, et leur posture hypercritique à l'égard de l'Occident, supposé intrinsèquement colonialiste, raciste et impérialiste. C’est aux Etats-Unis qu’au cours des années 1980 et 1990, les postcolonial studies se sont développées, avant d'être importées en France à la fin des années 1990 et dans les années 2000.

 

« Le terme "postcolonialisme" est équivoque : il signifie à la fois "après" et "contre" le colonialisme. Il peut être mis à toutes les sauces et couvrir les marchandises les plus diverses. S'il est à la mode dans certains milieux intellectuels, c'est précisément en raison de son flou conceptuel et de son sens polémique. Comme d'autres mots plastiques, tel "populisme" ou "progressisme", il fonctionne avant tout comme étiquette, attractive ou répulsive. L'indétermination sémantique du mot "postcolonial" - condition de son suremploi dans le langage politique des intellectuels - suscite des discussions interminables sur son "véritable" sens, à vrai dire insaisissable. »  Ainsi s’expriment plusieurs universitaires autour de Pierre-André Taguieff dans un manifeste datant du 28 décembre 2019. Que dire ?

 

 

 

Pierre-André Taguieff est un polémiste spécialisé dans la question de l'antisémitisme. Il dépasse son domaine de prédilection pour s'inquiéter du multiculturalisme.

Pierre-André Taguieff est un polémiste spécialisé dans la question de l'antisémitisme. Il dépasse son domaine de prédilection pour s'inquiéter du multiculturalisme.

 

 

 

Certes, Taguieff n’est pas de la mouvance progressiste – il considère que le progressisme est une notion floue ! Il confond floue et diverse ! – mais son raisonnement tient la route, car il s’agit avec le « postcolonialisme » de l’encadrement intellectuel d’une campagne destinée à opposer non pas les opposants à toute colonisation aux colonisateurs, mais les Noirs victimes du colonialisme, aux Blancs par définition tous coupables des crimes perpétrés dans les colonies et dans le Tiers-monde actuel. Outre que c’est une vision réductrice des choses, il y a plus grave.

 

Dans une tribune parue dans le quotidien Le Monde du 25 septembre 2019, 80 psychanalystes décrivent la pensée dite « décoloniale » et dénoncent le fait que celle-ci « s'insinue à l'université » : « Ce phénomène se répand de manière inquiétante. Nous n’hésitons pas à parler d’un phénomène d’emprise, qui distille subrepticement une idéologie aux relents totalitaires en utilisant des techniques de propagande. Réintroduire la "race" et stigmatiser des populations dites "blanches" ou de couleur comme coupables ou victimes, c’est dénier la complexité psychique, ce n’est pas reconnaître l’histoire trop souvent méconnue des peuples colonisés et les traumatismes qui empêchent sa transmission. » Les psychanalystes s'inquiètent par ailleurs que ces « militants, obsédés par l’identité, réduite à l’identitarisme, et sous couvert d’antiracisme et de défense du bien, imposent dans le champ du savoir et du social des idéologies racistes ».

 

 

Clairement, les « antiracistes racialistes », partagent un même combat avec l'extrême droite qu'ils fustigent par ailleurs : la reconnaissance de la race.

 

 

Toutes les notions évoquées ici proviennent du multiculturalisme étatsunien. Et ce n’est pas un hasard si les grandes entreprises transnationales s’inscrivent dans cette mouvance. Il s’agit d’imposer un seul et même modèle politique à l’ensemble du monde occidental et ainsi mettre fin aux spécificités culturelles des pays placés dans la zone d’influence américaine. Et cela se fait en exportant en Europe la pensée intersectionnelle et antiraciste racialiste et la notion de « privilège blanc ».

 

 

L’Histoire en noir et blanc

 

 

Dans la première partie de cet article, nous avons évoqué les arguments clés avancés par Jean-Philippe Schreiber et Elisabeth Badinter tous deux opposés à ce courant intersectionnel et antiraciste racialiste. En gros, ils dénoncent la renaissance de l’identitarisme menaçant l’universalisme qui constitue la base même de notre société. Ils se réfèrent à l’histoire. Ainsi, Elisabeth Badinter, au sujet de l’esclavage, dénonce :

 

 

« On a construit peu à peu l’image d’un Blanc exclusivement coupable de ce crime, en omettant complètement les traites africaines ou musulmanes. Il est intellectuellement malhonnête d’affirmer qu’au XVIIIe siècle cette pratique abominable n’a été exécutée que par des hommes blancs. Mais la vérité historique devient indicible. »

 

 

Certes, mais c’est bien la preuve que la notion d’esclavagisme exclusivement blanc provient des Etats-Unis où l’on retient uniquement l’exploitation des esclaves Noirs Africains par des Américains Blancs. Ils ne tiennent nul compte de ceux, tout aussi coupables, qui leur ont fourni cette « marchandise » humaine. Il y a là, comme en d’autre domaines, une volonté de simplifier l’histoire, de la réduire en noir et blanc.

 

 

Critiquer est insuffisant.

 

Cependant, dénoncer, c’est bien, mais c’est insuffisant. L’historien et sociologue français Benjamin Stora pose les questions. « C’est une « guerre des mémoires » qui a pris de l’ampleur depuis le début des années 2000. Notamment autour de la question de l’universalisme. Suffit-il de proclamer l’universalisme des droits humains pour assurer une réelle égalité ? Mais n’est-ce pas la seule façon d’éviter l’essentialisme, le renvoi aux origines ? »

 

 

 

Benjamin Stora, historien sociologue spécialiste de l'Algérie pose la bonne question sur l'universalisme.

Benjamin Stora, historien sociologue spécialiste de l'Algérie pose la bonne question sur l'universalisme.

 

 

 

Elisabeth Badinter est connue du grand public depuis 1989 où elle a condamné le port du voile islamique à l’école. Cela a déclenché une polémique telle qu’il a fallu quelques années après adopter une loi d’interdiction de port de signes religieux dans les écoles publiques, loi qui s’est vite révélée inefficiente. Cela a divisé la société entre, d’une part, les tenants d’une laïcité rigoureuse basée sur le principe de neutralité dans les établissements scolaires et d’égalité absolue entre les élèves et d’autre part, ce qu’on a appelé les communautaristes, c’est-à-dire ceux qui considèrent que l’expression religieuse doit être libre et que la laïcité n’est pas absolue. Des tensions ont été exacerbées et ont laissé désarmées tant les autorités scolaires que politiques. Il est vrai qu’aux laïques comme aux communautaristes se sont accrochés des mouvances dont ils se seraient bien passés : l’extrême-droite raciste et de l’autre côté les islamistes. Cela a en plus généré l’islamophobie dans des franges importantes de la population. Bref, depuis, les tensions sont exacerbées et il sera très difficile de recoller les morceaux. La bataille du voile lancée par les laïques est perdue. Et ce, pour deux raisons : par nature, la laïcité s’accommode mal d’interdits et aussi, elle fut très vite mise sur la défensive. Conséquences : cette affaire qu’on tente timidement de relancer, n’intéresse plus personne. Le voile est désormais intégré dans l’opinion même s’il fait encore grincer quelques dents. De plus, la laïcité s’est ainsi marginalisée et n’attire plus les jeunes qui considère qu’elle véhicule une vision dépassée du monde.

 

 

C’est ce qu’il risque d’arriver avec l’actuel débat sur les antiracismes. Tout d’abord, l’offensive intersectionnelle et antiraciste racialiste a pris des proportions inattendues avec le choc du meurtre de George Floyd. D’autre part, ce nouvel identitarisme rivalise qu’on le veuille ou non avec celui de l’extrême-droite. Aussi, le monde progressiste européen est désarçonné. Et la seule réponse cohérente est celle de l’universalisme face aux identitaires, mais cette réponse critique ne suffit pas. Peut-être faudrait-il se pencher sur les causes profondes de ce phénomène.

 

 

En premier lieu, si on dénonce le communautarisme, il ne faut pas nier les tensions exacerbées entre communautés. Et cela ne concerne pas que les Noirs. La vie dans les « quartiers » ou dans les banlieues devient insupportable. Pauvreté, règne des bandes de dealers et des groupes islamistes, fuite des services publics. Avec en plus, de graves violences policières qui vont jusqu’à entraîner la mort de jeunes manifestants ou délinquants, comme l’affaire Mehdi à Bruxelles mortellement blessé en août 2019. Face à une telle tension les « territoires perdus de la République » ne seront plus jamais reconquis ! Et ce n’est pas la violence policière devenue systématique qui inversera la tendance, bien au contraire. Il serait temps de dépasser les clivages et d’instaurer sur le terrain un dialogue avec ces communautés. Il est plus que temps, car la guerre civile est à nos portes ! Mais qui va en prendre l’initiative et surtout qui sera efficace ? Et enfin, quelle stratégie à adopter ? Questions sans réponses jusqu’à présent.

 

 

Pourtant, c’est le boulot de toutes celles et de tous ceux qui mettent l’universalisme comme base de leur pensée et de leurs actes. À la condition qu’ils tiennent compte d’une réalité : le communautarisme et ses avatars « postcoloniaux » et « antiracistes racialistes » ne s’effaceront que si l’on tient compte de la réalité de terrain.

 

 

 

 

Pierre Verhas

 

 

 

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29 juin 2020 1 29 /06 /juin /2020 21:05

 

 

 

Des islamistes flétrissent la cause palestinienne !

 

Comment saboter une manif ? On peut dire que les islamistes s’y connaissent. Dimanche 28 juin à Bruxelles, s’est déroulé un rassemblement de quelque 500 personnes organisé par l’ABP – Association Belgique Palestine – pour protester contre l’annexion de quelque 60 % du territoire de la Cisjordanie occupée décidée par le gouvernement israélien dit « d’union nationale » officialisée le 1er juillet. Plusieurs discours en français et en anglais ont été prononcés par des militants de la cause palestinienne, des Palestiniens et aussi celui d’une Israélienne Eléonore Mezra Bronstein, militante de l’opposition à la politique expansionniste d’Israël qui  est l’autrice d’un livre intitulé « Nakba » - la catastrophe – qui traite de l’expulsion massive des Arabes des territoires attribués à Israël suite au plan de partage élaboré par l’ONU en 1947 et des relations entre Israéliens et Palestiniens depuis.

 

 

 

Slogan porté par cette jeune Palestinienne qui résume toute la tragédie de ce conflit presque séculaire.

Slogan porté par cette jeune Palestinienne qui résume toute la tragédie de ce conflit presque séculaire.

 

 

 

Après les discours, un groupe composé d’une dizaine d’individus relayés par quelques femmes portant un hidjab noir a entonné des slogans islamistes et judéophobes, notamment le fameux « Khaybar, khaybar, Ya ya'ud, jaysh Muhammad sawfa ya'ud » (« Khaybar, Khaybar ô juifs, l'armée de Mahomet reviendra ! »). Ce slogan fait référence à une bataille ayant eu lieu au VIIe siècle au village de Khaybar situé non loin de Médine et peuplé majoritairement de juifs qui furent exterminés ou réduits en esclavage par les compagnons du Prophète. C’est évidemment cet incident qui a été retenu par la presse mainstream et non le discours d’Eléonore qui était bien plus important …

 

Que dire ? Ces islamistes ont manifestement voulu flétrir ce rassemblement qui s’était déroulé dans la dignité. Dans quel but ? Evidemment marginaliser la cause palestinienne, car les islamistes se moquent bien de la cause palestinienne. Il ne faut pas oublier qu’en Palestine, cohabitent aussi bien des Musulmans que des Chrétiens. Il n’y a aucun conflit sérieux entre eux. Vouloir l’islamiser revient à donner un prétexte aux extrémistes israéliens d’éliminer la Palestine.

 

Un indice ? L’Arabie Saoudite a officiellement cessé d’appuyer l’Autorité palestinienne et de financer les camps de réfugiés qu’elle aidait jusqu’à présent.

 

Il est indispensable que les responsables des mouvements de solidarité avec la Palestine réagissent avec vigueur contre ces sabotages de leur expression. Sans cela, ils desserviraient la cause qu’ils défendent.

 

Aussi, vigilance !

 

 

Pierre Verhas

 

 

 

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27 juin 2020 6 27 /06 /juin /2020 19:17

I  L’universalisme chassé par l’identitaire ?

 

 

Le 2 juin 2020 eut lieu à Paris une grande manifestation à la fois antiraciste et contre les violences policières à l’appel du Comité Adama, pour Adama Traoré, un jeune homme tué sans doute involontairement le 19 juillet 2016 après avoir été embarqué par les gendarmes de Persan, une localité du Val d’Oise. Cette affaire fit grand bruit et n’est toujours pas résolue. Elle a en plus de fortes similitudes avec la tragédie du jeune Afro-américain de Minneapolis, George Floyd, étranglé par un policier raciste. Une manifestation similaire s’est déroulée à Bruxelles le 7 juin.

 

 

 

 

L'étranglement de George Floyd pourtant déjà neutralisé est une pratique courante de la police US mais aussi d'autres pays...

L'étranglement de George Floyd pourtant déjà neutralisé est une pratique courante de la police US mais aussi d'autres pays...

 

 

 

Une nouvelle pensée s’impose dans le monde occidental : l’intersectionnalité.

 

Le meurtre de Minneapolis a servi de détonateur à une explosion sociale et idéologique sans précédent. Un nouveau concept s’est imposé. Il provient de la mouvance libertarienne américaine, ou plutôt californienne. Il s’appelle « intersectionnalité ».

 

Lors de ce rassemblement, Assa Traoré, la sœur d’Adama harangua la foule (« Libération » des 13 et 14 juin 2020) :

 

 

 

Assa Traoré, la soeur d'Adama Traoré milite avec force pour la Justice à l'égard de son frère assassiné par les forces de l'ordre françaises. Cependant, en analysant, tout n'est pas blanc et noir en cette tragédie.

Assa Traoré, la soeur d'Adama Traoré milite avec force pour la Justice à l'égard de son frère assassiné par les forces de l'ordre françaises. Cependant, en analysant, tout n'est pas blanc et noir en cette tragédie.

 

 

 

« Peu importe d’où tu viens, peu importe ta religion, peu importe ton orientation sexuelle, tu ne dois pas rester spectateur face à l’injustice, face au meurtre, face à l’impunité policière ! Aujourd’hui, ce rapport de forces, il est puissant. »

 

Que dire, sinon adhérer à ce discours apparemment clair et net ? Cependant, il faut user en la matière d’esprit critique. Ce discours veut globaliser les combats féministes, LGBT, antiracistes, des migrants. Il s’inscrit dans la pensée dite « intersectionnelle » forgée par la juriste étatsunienne Kimberlé Crenshaw. Son objectif : croiser, combiner et globaliser les luttes de différentes catégories sociales (sexe, classe, race, âge, handicap, orientation sexuelle). C’est ce qu’on appelle une convergence des luttes. Mais ce courant s’oppose au concept universaliste des Lumières qui a mobilisé depuis des années tous les combats en faveur de l’égalité hommes-femmes, de dépénalisation de l’IVG, de luttes contre le racisme, etc.

 

 

 

La juriste de Los Angeles Kimberlé Crenshaw a déclenché une véritable révolution avec sa théorie de l'intersectionnalité.

La juriste de Los Angeles Kimberlé Crenshaw a déclenché une véritable révolution avec sa théorie de l'intersectionnalité.

 

 

 

Pour quelles raisons ? C’est le journaliste français de la droite classique, rédacteur en chef du « Point », Franz-Olivier Giesbert, qui s’est alarmé. Il y voit comme d’autres une « américanisation de la pensée » et la naissance d’un « mouvement néo-identitaire qui attise la haine de l’autre sous le vernis de l’antiracisme. »

 

 

« Libération » cite Madame Crenshaw : « L’intersectionnalité est une sensibilité analytique, une façon de penser l’identité dans sa relation au pouvoir. » Une sensibilité analytique ? Cela revient à « rationaliser » une pensée irrationnelle. C’est pour le moins paradoxal. Toute approche réellement progressiste se base sur des données mesurables, comme par exemple, le statut des femmes ou des homosexuels, ou encore des allochtones dans une société.

 

 

Lutte des classes ou lutte des races ?

 

 

En définitive, dans ce discours, à la lutte des classes se substitue la lutte des races. Ce sont les « racisés », c’est-à-dire les Noirs, femmes, homosexuels, handicapés qui forment la masse dans les luttes pour l’égalité contre les « privilégiés blancs hétérosexuels ». On distingue donc les individus selon leur appartenance des individus selon ce qu’ils sont. C’est là un nouveau clivage au sein du monde des luttes. À terme, peu importe la classe sociale, seuls comptent la « race » et l’orientation sexuelle. Et si elles sont « minoritaires », elles sont par définition opprimées.

 

Ainsi, on en est arrivé au mot « racisé ». En ce débat, la sémantique a beaucoup d’importance. Ainsi, tout récemment à Bruxelles, une dame d’origine africaine a été nommée à la direction d’un important théâtre. Elle a déclaré être la première femme « racisée » à occuper ce poste. En France, le syndicat de gauche radicale SUD organise des réunions où seuls les « racisés », c’est-à-dire des Noirs et des Maghrébins peuvent participer ; les affiliés « blancs » de la même organisation syndicale y sont interdits ! Et on peut multiplier les exemples.

 

 

Sur un plan philosophique, l’intersectionnalité est devenue un outil de recherche mondialement partagé dans les universités aux USA d’abord et en Europe au début des années 2000. Il s’est étendu à d’autres luttes comme celle des femmes, par exemple. Donc, il s’agit de toutes les discriminations. Ainsi, toujours dans « Libération », le sociologue Eric Fassin écrit :

 

« On prend conscience qu’il est absurde de renvoyer le racisme outre-Atlantique en invoquant l’histoire de l’esclavage, comme si la France n’était pas, elle aussi, héritière du commerce triangulaire. La question raciale n’appartient pas en propre à une culture ou à une autre ; elle ne nous est pas étrangère. »

 

C’est exact, mais il faut tenir compte des circonstances historiques. Ainsi, les racismes antinoirs aux USA, en France et en Belgique ne sont pas identiques. Aux Etats-Unis, celui-ci a été généré par la période esclavagiste et s’est exacerbé lors de la guerre de Sécession qui, comme certains analystes le disent, n’est toujours pas terminée. Ainsi, le Sud est toujours profondément raciste. On peut même dire qu’il est institutionnel. Le Nord industriel connaît aussi ce fléau. Rappelons-nous les graves émeutes des années 1960 à Harlem, quartier noir de New-York. Cependant dans les Etats du Nord, le racisme n’est pas institutionnel.

 

 

 

Les émeutes raciales à Harlem en 1964 ont entraîné une sévère répression, mais incontestablement une prise de conscience de la discrimination à l'égard des Noirs aux Etats-Unis.

Les émeutes raciales à Harlem en 1964 ont entraîné une sévère répression, mais incontestablement une prise de conscience de la discrimination à l'égard des Noirs aux Etats-Unis.

 

 

 

En France, le racisme contre les Africains noirs date de la colonisation et s’est accentué avec l’immigration des années 1960 et plus récemment avec les migrants d’Afrique subsaharienne qui fuient la famine et l’état de guerre permanent qui sévissent dans cette région du monde.

 

 

Cependant, le racisme est divers. L’erreur est de le considérer comme un tout, même si le comportement raciste de rejet d’une personne ou de groupes de personnes « différentes » a très peu de variantes. Il s’agit du rejet, de l’agressivité individuelle ou collective pouvant aller jusqu’aux tristement fameuses « ratonnades » ou même aux pogroms. Depuis la déclaration universelle des droits de l’homme de 1948, depuis l’instauration en Europe occidentale de lois réprimant le racisme et la xénophobie, depuis un effort continu de lutte contre les comportements et idées racistes auprès des jeunes, le racisme a été marginalisé. Cependant, il n’a pas disparu. Les partis et mouvements politiques hostiles à tout qui n’est pas autochtone qui cachent habilement leur profond racisme derrière la pensée sécuritaire. Et puis, le racisme est inscrit dans notre imaginaire, car il remonte de très loin. Il implique aussi bien l’antisémitisme, l’islamophobie que la négrophobie. Tout ce qui est « autre » est rejeté dans l’imaginaire collectif.

 

 

S'il y a un puissant imaginaire antisémite en Occident, il cohabite avec un imaginaire islamophobe depuis les croisades et surtout depuis le « 11 septembre ». Il se nourrit d’un imaginaire négrophobe depuis la deuxième traite négrière au XVe siècle et durant la colonisation et même la décolonisation. Ces imaginaires nourrissent donc diverses variantes de racisme. Une lutte résolue contre toutes ces variantes ne devrait jamais être sélective au risque d’alimenter une absurde concurrence des victimes, chaque groupe concerné espérant y gagner quelques dividendes symboliques. Néanmoins, l’exemple d’Achille Mbembe est édifiant.

 

 

Achille Mbembe, « le Faurisson noir »

 

 

Le gouvernement de Rhénanie du Nord - Westphalie a sanctionné ce philosophe, professeur à l’université de Johannesburg, une des figures de proue de l’intelligentsia africaine. Sous la pression d’un élu du FDP (Parti libéral allemand), ce philosophe politique, théoricien du post-colonialisme et historien camerounais de renommée internationale, n’interviendra pas à la Ruhrtriennale – événement majeur de la vie culturelle allemande estivale –, et ce n’est pas à cause de la crise sanitaire. Dans un ouvrage paru en 2016 intitulé Politiques de l’inimitié et traduit en allemand l’année suivante, Mbembe est accusé d’antisémitisme parce qu’il évoque la politique de colonisation israélienne, estime qu’elle « rappelle à certains égards » l’apartheid en Afrique du Sud. En plus, l’affaire a pris une ampleur nationale : Felix Klein qui dirige le Commissariat fédéral de lutte contre l’antisémitisme l’accuse de relativiser la Shoah et de nier le droit à l’existence d’Israël : « Dans ses écrits universitaires, Achille Mbembe a assimilé l’État d’Israël au système d’apartheid d’Afrique du Sud, ce qui correspond à un schéma antisémite bien connu » Cela suffit à en faire un Faurisson noir pour les autorités allemandes !

 

 

 

Achille Mbembé, un éminent philosophe historien camerounais, s'est fait sanctionné pour antisémitisme par les autorités allemandes parce qu'il avait écrit une critique de la politique colonialiste de l'Etat d'Israël.

Achille Mbembé, un éminent philosophe historien camerounais, s'est fait sanctionné pour antisémitisme par les autorités allemandes parce qu'il avait écrit une critique de la politique colonialiste de l'Etat d'Israël.

 

 

 

On observe dans ce cas que Mbembe était dans le collimateur des associations juives sionistes, car l’ouvrage du professeur camerounais date de trois ans et, même s’il est brillant et interpellant, ce n’est pas le bestseller de l’année 2017 ! On observe que la notion d’antisémitisme a une définition extensive puisque celle utilisée par Felix Klein y assimile la critique de la politique colonialiste d’Israël.

 

 

Un autre aspect de cet imaginaire se manifeste dans le monde culturel et particulièrement dans celui du cinéma. Ainsi, on cantonne les acteurs noirs à des rôles stéréotypés : l’esclave noir qui se libère, le dealer noir, le voyou de banlieue, ou encore le bon flic bien comme il faut. L’actrice noire, elle, est cantonnée au rôle de mama ou de femme de ménage à « l’accent bwana », ou la femme hypersexualisée ou encore la prostituée, comme dit l’actrice Aïssa Maïga.

 

 

 

L'actrice Aïssa Maïga a dérangé lors de son discours à la cérémonie parisienne des Césars 2020.

L'actrice Aïssa Maïga a dérangé lors de son discours à la cérémonie parisienne des Césars 2020.

 

 

 

Rien ne peut s’opposer à cette analyse de faits. Mais que faire ? N’oublions pas qu’un film de cinéma ou un feuilleton télévisé nécessitent de lourds investissements et sont donc des entreprises commerciales. Cela signifie qu’il faut répondre à la demande culturelle et se conformer aux canons idéologiques du consommateur.

 

Aussi, la question du racisme est bien plus complexe. On pourrait même parler non pas d’un racisme, mais de racismes ! Et là, on assiste à une polémique très dangereuse entre deux conceptions de la lutte contre le racisme qui sont en fait le heurt entre deux visions du monde.

 

 

Deux antiracismes

 

 

Dans sa chronique sur Faceboook « La vie au temps de la chose », le professeur Jean-Philippe Schreiber écrit :

 

 

« La tragédie de la défense des droits humains aujourd’hui, c’est qu’il y a désormais deux antiracismes. Le premier, l’antiracisme historique, est né du combat contre l’esclavage puis les discriminations, de l’Affaire Dreyfus, de l’idéologie des Lumières et des luttes sociales, de la décolonisation des hommes, des territoires et des esprits, de l’idée forte qu’il existe des droits humains intangibles, du rêve d’un monde plus égalitaire et plus fraternel... C’est l’antiracisme auquel j’adhère, qui s’en prend à toutes les formes d’exclusion, aspire à l’universel sans nier les identités, considère que même ceux qui n’ont pas subi l’épreuve de la stigmatisation sont légitimes pour penser et combattre le racisme ~ sans pour autant confisquer la voix des afro-descendants et des autres victimes des violences raciales, effectives et symboliques.

 

 

Et puis il y a un autre antiracisme, auquel je n’adhère pas et qui m’inquiète, un antiracisme qui est né du trop-plein d’exclusion, de l’épreuve douloureuse de la stigmatisation, du défaut de reconnaissance, de l’impossibilité de se défaire du regard porté sur la différence, des discriminations croisées, d’un nouveau féminisme et d’un nouveau progressisme marqué par le relativisme culturel... Cet antiracisme nouvelle mouture réifie les catégories qu’il est supposé pourfendre : il y aurait des « blancs » et il y aurait des « noirs », et ces supposés blancs qui supposément n’auraient jamais vécu ce que signifie être stigmatisé n’auraient dès lors aucune légitimité pour représenter cet antiracisme-là à la place des véritables victimes. Car aux yeux de ces antiracistes-là, on ne pourrait ainsi se défaire de l’évidence que nous serions nécessairement « racisés » et continuer à brandir naïvement un humanisme abstrait, lui-même en réalité ethnocentrique. (…) Cet antiracisme qui emprunte aux catégories raciales en en faisant désormais des constructions sociales n’était jusqu’il y a peu l’apanage que de quelques groupes radicaux, lesquels demeuraient enfermés dans l’idée d’un monde « blanc » viscéralement raciste ou incapable de saisir la blessure raciale ~ jusqu’à organiser parfois des réunions dites décoloniales fermées aux « blancs », ou jusqu’à s’en prendre à Bernie Sanders, accusé de défendre un « suprémacisme mâle blanc » parce qu’il a un jour affirmé que la couleur de peau et le genre d’une personnalité politique étaient moins importants que son programme. »

 

Cette opposition radicale que constate Jean-Philippe Schreiber rejoint celle exposée par Elisabeth Badinter. Dans une interview à l’hebdomadaire français « l’Express » du 18 juin 2020, la philosophe qui fut l’initiatrice de la campagne pour l’interdiction du voile dans les écoles en 1989 ne pas son inquiétude. C’est la naissance d’un nouveau racisme dit-elle. Quant aux expressions comme « racisés » qui désigne en fait tout ce qui n’est pas « blanc », ou « privilège blanc », elle affirme : « Ce nouveau vocabulaire est un crachat à la figure des hommes des Lumières, cela va jusqu’au biologiste François Jacob, qui a pulvérisé le concept de races (…). Or, nous y revoilà avec ce vocabulaire importé des Etats-Unis. La race partout ! Je pense que c’est la naissance d’un nouveau racisme, dont le Blanc est le dernier avatar, et qui peut mener à un véritable séparatisme. »

 

 

Le débat oui, mais pas le bâillon !

 

 

 

Elisabeth Badinter philosophe combattante de l'universalisme et du féminisme.

Elisabeth Badinter philosophe combattante de l'universalisme et du féminisme.

 

 

 

En outre, d’après la philosophe française Elisabeth Badinter, il s’agit d’un projet politique :

 

« C’est un rejet de la culture et des valeurs de ce qu’on appelle « les Blancs ». Oui, il y a une volonté politique dans cette injonction au silence. On érige des barrières. « Que les Blancs ne se mêlent surtout pas de ce qui nous concerne. ». (…) Ce nouveau racisme rejette l’héritage occidental, et pourtant, c’est tout de même grâce aux Lumières, au XVIIIe siècle, qu’on a fait des progrès vers l’humanisme ! La prise de conscience que les hommes ont plus en commun que de différences a entraîné des progrès vertigineux. Condorcet – avec d’autres – a inauguré le combat contre l’esclavage des Noirs, il a porté haut le discours sur l’égalité des sexes, et s’est préoccupé du statut des juifs. »

 

Elisabeth Badinter dénonce aussi comme une intimidation, l’accusation de confiscation par des personnes blanches de la parole sur la discrimination. Elle observe que cela se développe dans les jeunes générations en Europe. « C’est le règne du « Taisez-vous ! ». Or, le droit à la parole ne peut pas être contraint à ce point-là. (…) Il faut combattre cette intimidation à toute force. Si on ne peut même plus avoir des échanges verbaux, des échanges d’idées, vers quel monde nous dirigeons-nous ? Le débat oui, mais pas le bâillon ! »

 

« Black lives Matter » ou « Human lives matter » ?

 

Ces raisonnements émanant de deux brillants intellectuels, le belge Jean-Philippe Schreiber et la française Elisabeth Badinter, sont ceux de l’universalisme, mais celui-ci n’est plus de mise de nos jours. Paradoxalement, la lutte contre le racisme engendre un phénomène identitaire. Après le meurtre de George Floyd, l’indignation s’est exprimée par un slogan qui est devenu un mouvement mondial : « Black live matter » - la vie des Noirs compte. Cependant, il s’est transformé en « Seule la vie des Noirs compte ». Si ce mouvement avait été humaniste et universel, le mot d’ordre aurait été « Human live matter ». Car les Noirs, comme les Blancs sont avant tout des êtres humains. Non ! Face à la discrimination, la vie de ses victimes est plus importante et seuls les Blancs en sont coupables.

 

 

 

Manifestation devant le Palais de Justice à Bruxelles le 7 juin dernier.

Manifestation devant le Palais de Justice à Bruxelles le 7 juin dernier.

 

 

 

Bien sûr, mais cela n’est pas aussi simple. Le clivage ne se situe plus entre l’universalisme et la pensée identitaire portée essentiellement par l’extrême-droite, mais entre deux pensées identitaires, la nouvelle étant celle des victimes « racisées » face aux Blancs coupables par définition.

 

Nous en discutons dans le prochain article.

 

 

Pierre Verhas

 

 

 

 

 

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18 juin 2020 4 18 /06 /juin /2020 22:28

 

 

 

80 ans après

 

Aujourd’hui, c’est le quatre-vingtième anniversaire du fameux appel à la Résistance du général de Gaulle lancé sur les ondes de la BBC à Londres.

 

Quoiqu’on pense de Charles de Gaulle, il faut bien admettre qu’il avait une extraordinaire vision des choses. En 1940, juste après la colossale défaite des armées françaises et anglaises en France, il a compris qu’il s’agissait d’une guerre mondiale et qu’Hitler ne pouvait être vaincu qu’avec une coalition des forces armées de tous les pays opposés à la pensée nazie. En 1945, dans son discours de Brazzaville, il a prédit la décolonisation ; lors de sa prise de pouvoir en 1958, le général savait que la seule solution était de mettre fin à la guerre d’Algérie en accordant l’indépendance à ce pays, en 1963, il s’est opposé à juste titre à l’entrée de la Grande Bretagne dans la Communauté européenne. En 1965, redoutant une domination étatsunienne trop forte en Europe, il prit ses distances à l’égard de l’OTAN. En 1968, après avoir cafouillé en mai, il gagne les élections législatives et puis conscient de l’importance de réformer la nation et la société, il propose la régionalisation, la réforme du Sénat, la participation des travailleurs dans le capital et la gestion de l’entreprise. Le référendum de 1969 a marqué la fin de son parcours politique.

 

 

 

Dernier discours de Charles de Gaulle à Quimper en février 1969. Une vision mondiale et à travers le temps.

Dernier discours de Charles de Gaulle à Quimper en février 1969. Une vision mondiale et à travers le temps.

 

 

 

Un train en retard

 

De Gaulle – et c’est sans doute cela qui le rend aussi exceptionnel – n’a jamais pris le train en retard. Les politiciens n’avaient pas compris l’importance du programme qu’il proposait, ou bien, certains d’entre eux redoutaient son application. Pourtant, il avait compris qu’une réforme fondamentale était seule à même de redonner son aura à la France. Et c’est ce qu’on bien dû mettre en œuvre ses successeurs.

 

Ses successeurs ? Parlons-en.

 

Pompidou qui a ouvert la porte de l’Europe à la Grande Bretagne et qui a donné aux banques la gestion de la dette publique. On sait aujourd’hui ce que ces deux décisions ont donné !

 

Giscard d’Estaing qui a introduit le libéralisme en France avec les conséquences que l’on sait.

 

Mitterrand, ancien Croix de feu, ancien haut fonctionnaire de Vichy, fidèle ami de Bousquet, le responsable de la rafle du Vel d’Hiv’. Ministre de l’Intérieur, il a fait envoyer le contingent en Algérie pour réprimer brutalement la rébellion de ce qu’on appelait « les Musulmans ». Il a approuvé les tortures et les exécutions de militants du FLN, mais, incontestablement doté d’un don de manipulation politique, a réussi à représenter la gauche au point de se faire élire Président de la République, en son nom en 1981. Après avoir jeté de la poudre aux yeux avec quelques réformes sociales, il expulsa les communistes du gouvernement et mit en œuvre une politique ultralibérale qui convenait parfaitement aux bourgeois « Bohème » – les fameux « bobos » - qui recouvraient leur cupidité proverbiale d’un vernis progressiste où se mélangeaient écologisme, antiracisme de bon aloi et libération des mœurs.

 

 

 

Jacques Chirac et François Mitterrand : aucun des deux n'a réussi à avoir une vision d'avenir.

Jacques Chirac et François Mitterrand : aucun des deux n'a réussi à avoir une vision d'avenir.

 

 

 

Lors de la chute du Mur de Berlin que le locataire de l’Elysée n’avait pas prévu, il ne détecta pas le chemin ouvert au processus de réunification allemande ainsi que la chute de l'Union Soviétique. Il préféra soutenir des putschistes de l'Armée Rouge plutôt que Gorbatchev qui, lui, avait vu juste.

 

Après Mitterrand, Chirac, on peut lui reconnaître, a eu le courage d’avoir assumé la responsabilité de la France dans les persécutions antisémites, mais sa présidence fut sans aucune ambition. La montée de l’extrême-droite et la déliquescence de la gauche lui permirent de s’assurer un second mandat tout aussi médiocre. Il crut se renforcer en organisant un référendum sur la constitution européenne qui se solda par un camouflet déshonorant. Son successeur, Nicolas Sarkozy, un jeune bourgeois dévoré d’ambitions, mais sans aucune envergure, accentua l’affaiblissement de la France. Sur le plan social, la gauche n’a pas réussi à préserver les conquêtes sociales et la base même du programme du Conseil national de la Résistance. Elle apparut dénuée de toute ambition réellement réformatrice, donc inutile. Quant à François Hollande qui lui succéda par défaut, il accentua la dérive néolibérale prise en 1982, trente ans plus tôt, par François Mitterrand. Il dut céder sa place à un jeune banquier ambitieux mais sans envergure qui n’a comme adversaire réel que la représentante de l’extrême-droite.

 

Nul ne sait aujourd’hui si un mouvement en sens inverse se manifestera. L’échec général du réformisme ultralibéral a entraîné la France dans une régression sociale et économique sans précédent.

 

À la différence de de Gaulle, tous ses successeurs ont pris le train en retard, car ils n’eurent pas l’ambition et le courage d’avoir le regard plus loin que l’horizon. Tous s’appuyèrent sur l’Europe, cette construction pour toujours inachevée.

 

Et l’Europe ?

 

Parlons-en justement de l’Europe. Cette prétendue ambition, œuvre de deux politiciens français de seconde zone, Robert Schuman, ancien ministre du gouvernement Pétain, Jean Monnet, homme d’affaires et agent des services secrets étatsuniens, n’avait pour objet que de libéraliser le commerce au sein de la partie occidentale de l’Europe. Son élargissement d’abord à la Grande Bretagne, ensuite aux pays méditerranéens et par après aux anciens pays du « bloc communiste » n’eut pour objet que de créer une vaste zone de libre échange sur l’ensemble du continent européen.

 

 

 

Jean Monnet et Robert Schuman, les "pères de l'Europe" n'avaient aucune ambition politique pour l'Europe. Ils souhaitaient en faire un satellite des USA et une zone de libre échange.

Jean Monnet et Robert Schuman, les "pères de l'Europe" n'avaient aucune ambition politique pour l'Europe. Ils souhaitaient en faire un satellite des USA et une zone de libre échange.

 

 

 

Cette Europe a échoué à répondre aux défis de l’Histoire. Qu’il s’agisse de son élargissement aux pays de l’Est, des défis posés par les bouleversements au Proche-Orient, des relations commerciales mondiales où elle n’opta que pour le dogmatique libre échange, de son économie interne, elle ne parvient à apporter aucune réponse tant elle est enfermée dans sa dogmatique du TINA ultralibéral.

 

C’est inquiétant, car où que l’on regarde sur le vieux continent, on ne voit naître aucun projet politique à même de répondre aux défis de l’Histoire, tant la classe dirigeante européenne est incapable de monter à l’heure dans le train.

 

Mais, il n’est point besoin d’espérer pour entreprendre, ni de réussir pour persévérer. Tiens ! On a entendu cela quelque-part…

 

 

Pierre Verhas

 

 

 

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15 juin 2020 1 15 /06 /juin /2020 15:32

 

 

 

Voici enfin une étude complète de la pandémie Covid 19.

 

 

 

Savourez l'enseignement du génial professeur Pierre Perret ! Il est le premier - et sans doute le seul - à nous faire comprendre les trois mois de folie que nous avons vécus et qui ne sont sans doute guère terminés. 

 

Un vieux prof de 85 balais qui devrait être nommé membre d'honneur du Gang des Vieux en colère ( https://gangdesvieuxencolere.be/ ) ! 

 

 

Pierre Verhas

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14 juin 2020 7 14 /06 /juin /2020 13:45

 

 

 

contrôle l’avenir et qui contrôle l’avenir contrôle le passé ». Cette sentence du « 1984 » de George Orwell définit le triomphe du totalitarisme. Au fond, le pouvoir est absolu s’il efface le temps. Un esprit n’est libre que s’il maîtrise le temps. Il peut analyser le passé, il peut maîtriser son présent et construire son avenir. C’est en lui ôtant le temps que s’installe la dictature.

 

Vouloir effacer le passé est une entreprise totalitaire quel qu’en soit le motif, car la mémoire dérange les pouvoirs absolus qui font table rase du passé mais aussi qui en retiennent les éléments qui leur conviennent quitte à les falsifier.

 

 

 

Dessin des pingouins paru dans le "Monde". Très bonne image du débat sur le "passé"

Dessin des pingouins paru dans le "Monde". Très bonne image du débat sur le "passé"

 

 

 

Cette question fondamentale se pose avec la mobilisation anti-raciste déclenchée par le meurtre de George Floyd à Minneapolis. Il est désormais question d’effacer le passé esclavagiste des Etats-Unis et le colonialisme européen en détruisant les statues et effigies des chefs d’Etat, de militaires, ou des hommes d’affaires considérés comme responsables des crimes qui ont accompagné l’entreprise coloniale et l’exploitation esclavagiste. Comme l’écrit le professeur Jean-Philippe Schreiber sur Facebook ce 11 juin 2020 :

 

 

 

George Floyd a subi à mort la "technique" de l'étranglement utilisé par plusieurs polices dans le monde.

George Floyd a subi à mort la "technique" de l'étranglement utilisé par plusieurs polices dans le monde.

 

 

 

« Des mémoires sont à vif, et c’est légitime, très certainement. Pour autant, la mémoire n’est pas l’histoire ; elle n’est jamais que le regard que nos sociétés portent aujourd’hui, au prisme des enjeux d’aujourd’hui, sur le passé. La volonté de décoloniser l’espace public n’est pas une manière de rendre justice à l’histoire, elle est une manière de panser les blessures de l’histoire ~ et en la matière il y aurait bien d’autres motifs de nettoyer l’espace urbain d’autres blessures mémorielles. »

 

Godefroid de Bouillon symbole de l’Eglise catholique conquérante

 

Par exemple, la statue équestre de Godefroid de Bouillon couronné, place Royale à Bruxelles est non seulement une insulte à l’esthétique, mais aussi à l’histoire. Il n’y a aucune raison d’honorer ce pillard, cet assassin de la Première Croisade qui n’était même pas roi. Mais, au moment où ce monument fut érigé en 1848, c’était, comme l’explique l’historien bruxellois Roel Jacobs, la fin de l’Unionisme – première période de l’histoire de la Belgique indépendante où catholiques et libéraux gouvernaient ensemble – et l’Eglise voulait glorifier son passé conquérant en « oubliant » qu’il fut sanglant. Elle cherchait à tout prix à réinstaller son pouvoir spirituel sur le territoire de la jeune Belgique qui avait été ébranlé par la Révolution française et la Révolution belge de 1830. C’est ce que symbolise cette statue placée juste en face de l’Eglise St-Jacques de Coudenberg qui est la paroisse de la très catholique royauté belge.

 

 

 

La statue de Godefroid de Bouillon à la Place Royale à Bruxelles. Le personnage semble sortir de l'Eglise St-Jacques de Coudenberg pour se lancer à la conquête des mécréants.

La statue de Godefroid de Bouillon à la Place Royale à Bruxelles. Le personnage semble sortir de l'Eglise St-Jacques de Coudenberg pour se lancer à la conquête des mécréants.

 

 

 

Faut-il pour autant démolir l’effigie de ce personnage ? Certes, elle est la glorification d’un meurtrier et d’un envahisseur. De plus, il n’y a aucune raison qu’elle se trouve à cet endroit d’autant plus que cette statue casse la perspective de la rue de la Régence et celle de la place Royale qui aurait un autre lustre en étant dépouillée de tout édifice. Ce sont deux motifs suffisants pour l’éradiquer. Plus récemment, un troisième argument est avancé : ce monument est une insulte à l’Islam. Là, nous tombons dans l’anachronisme. En 1848, il n’était pas question d’islamisme et d’islamophobie. Alors que cette question est souvent tragiquement d’actualité, pourquoi s’en prendre à cette statue vieille de plus d’un siècle et demi ? Elle n’a pas été édifiée dans le but d’affronter les Musulmans. Même si les Croisades furent des expéditions sanguinaires d’extermination, elles font partie de l’Histoire. Sans elles, l’Europe ne serait jamais sortie du Moyen-âge grâce d’ailleurs à l’immense patrimoine intellectuel gréco-arabe pillé par les Croisés. Cela prouve qu’une vision binaire de l’Histoire peut conduire aux pires erreurs. L’Histoire n’est ni le bien ni le mal, elle est la réalité humaine à travers le temps.

 

 

Aussi, l’Histoire est un outil essentiel pour comprendre l’évolution des choses. Lorsqu’il y eut le début de la colonisation en Afrique noire au XIXe siècle, la droite comme la gauche y voyaient une grande avancée. Pour les uns, c’était un enrichissement et la montée en puissance des nations européennes, pour les autres, il s’agissait de donner la « civilisation » aux populations indigènes, c’était donc une mission libératrice. Nul ne voyait le caractère oppresseur des colonies. À de rares exceptions, les massacres et l’exploitation quasi esclavagiste des Noirs étaient ignorés. C’est Marx qui fut le premier grand penseur à dénoncer le colonialisme comme mécanisme d’exploitation des classes par le capitalisme.

 

Le racisme, c’est la matrice de la colonisation.

 

Le colonialisme était-il dicté par le racisme ? En partie. À l’époque, on considérait le Noir qu’on appelait le nègre, comme un être inférieur. Certains pensaient qu’il n’était même pas humain. Comme l’écrit l’historienne Bérangère Piret : « Le racisme, c'est la matrice de la colonisation. Les Belges étaient persuadés qu'ils étaient biologiquement supérieurs aux Congolais. C'est le fondement de tout le reste » Le racisme servait donc de justification aux crimes abominables qui eurent lieu au Congo pendant la période dite de l’Etat indépendant du Congo, propriété du roi des Belges de l’époque, Léopold II. Ces crimes étaient commis pour des motifs d’exploitation des ressources de cette immense région d’Afrique Noire. La colonie belge est venue par après. Si elle ne connut pas de massacres similaires, elle procéda à la destruction des structures sociales et culturelles de cette région du monde. Il y eut aussi pillage non seulement des ressources, mais aussi de l’art africain. Il était de bon ton en Belgique, dans les demeures bourgeoises de la première moitié du XXe siècle, d’y exposer des œuvres d’art congolaises comme des masques et des sculptures en bois précieux et en ivoire, le même ivoire qui consistait aussi une ressource précieuse. Pour ce faire, on procédait déjà au massacre des éléphants.  

 

 

 

Statue équestre du roi des belges Léopold II taguée. Il régna de 1865 à 1909 et  se paya un immense territoire en Afrique centrale et qu'il nomma "Etat indépendant du Congo" avant de le donner à son pays qui en fit le Congo belge, la plus grande colonie d'Afrique centrale qui fut indépendante en 1960. De nombreux crimes y furent commis, au point  qu'on évoque un génocide.

Statue équestre du roi des belges Léopold II taguée. Il régna de 1865 à 1909 et se paya un immense territoire en Afrique centrale et qu'il nomma "Etat indépendant du Congo" avant de le donner à son pays qui en fit le Congo belge, la plus grande colonie d'Afrique centrale qui fut indépendante en 1960. De nombreux crimes y furent commis, au point qu'on évoque un génocide.

 

 

 

Le racisme n’a rien à voir dans cet épouvantable néocolonialisme.

 

Après la décolonisation officielle d’Afrique centrale, les massacres de populations et le pillage des ressources se poursuivirent et s’accentuèrent. Et ici, on ne peut plus évoquer le racisme. Des hommes d’affaires véreux, des multinationales américaines comme européennes, des Chinois de l’Empire « communiste » du Milieu exploitent les richesses minières du Congo et particulièrement du Kivu en faisant des travailleurs congolais de nouveaux esclaves. Des milliers d’enfants crèvent dans ces exploitations minières dangereuses et polluantes. Il ne s’agit plus ici de racisme à proprement parler, il s’agit de l’exploitation éhontée de l’homme par l’homme. Et nous participons tous à cette exploitation.

 

 

 

Des esclaves enfants au Kivu extraient le fameux coltan indispensable à nos smartphones. Va-t-on au nom de notre petit confort, continuer à accepter cette horreur ?

Des esclaves enfants au Kivu extraient le fameux coltan indispensable à nos smartphones. Va-t-on au nom de notre petit confort, continuer à accepter cette horreur ?

 

 

 

Tous nos appareils « connectés » contiennent des métaux rares qui sont extraits dans le sous-sol du Kivu. Les batteries pour les voitures électriques contiennent des matériaux par ailleurs très polluants provenant de ces exploitations minières. Dès lors, on ferait bien de revoir fondamentalement toutes ces technologies qui créent une dépendance vis-à-vis d’entreprises transnationales, nous contraignent à participer à des conflits meurtriers pour le contrôle de ces régions minières, sont extrêmement polluantes et, en définitive, sont très coûteuses. Et il faut bien constater que le racisme n’a rien à voir dans cet épouvantable néocolonialisme.

 

 

L’Histoire est vivante.

 

 

Faut-il dès lors déboulonner les effigies des dirigeants colonialistes ? Non. Parce que cela ne sert à rien et c’est même nuisible. Cela attise les haines et les divisions dans le seul but d’assouvir une émotion légitime. Cela n’empêchera pas le meurtre d’autres George Floyd, cela ne combattra ce nouvel esclavagisme si utile à l’économie mondialisée. Et puis, c’est ignorer le sens même du concept Histoire.

 

 

Ainsi, quand on voit ce tragique passage du colonialisme au néocolonialisme, l’Histoire figée dans des statues qui sont avant tout des commémorations et des instruments idéologiques n’a pour objet que la perpétuation d’une époque donnée. Elle est nostalgique. L’Histoire, au contraire, doit être vivante, car elle doit nous donner les armes pour maîtriser notre évolution et appréhender celle de l’humanité qui n’est malheureusement pas toujours synonyme de progrès. Mais cette Histoire est le mouvement.

 

L’Histoire est un outil essentiel pour œuvrer à un monde plus juste. Non seulement, elle doit être enseignée partout, mais il faut donner le goût de l’Histoire à toutes et à tous. Qu’on soit ouvrier, ingénieur, artiste, artisan, paysan, commerçant, enseignant, soignant, policier, chercheur, cette matière nous fournit la base de l’esprit critique. Non seulement, nous devons toutes et tous l’apprendre, mais surtout en avoir le goût.

 

C’est le prix de la liberté et de la paix entre nous.

 

 

Pierre Verhas

 

 

 

 

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