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  • : Blog consacré à l'actualité dans les domaines de la politique et de l'astronomie, vus au sens large. Ce blog n'est pas neutre : il se positionne à gauche, de philosophie laïque et donnant la primauté à l'expérience sur la spéculation. Ce blog est ouvert au débat, à l'exception des invectives, des attaques personnelles et des insultes qui seront systématiquement rejetées afin de permettre à chacun(e) de débattre en toute liberté et dans la sérénité qui n'exclut en rien la passion.
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5 mars 2020 4 05 /03 /mars /2020 21:31

 

 

 

La fonction publique internationale comme nationale a très mauvaise réputation. Et les fonctionnaires internationaux en particulier. Il y en a cependant un qui honore le service public : il s’appelle Nils Melzer, juriste suisse qui s’est très vite spécialisé en droit international. C’est à ce titre qu’il s’est retrouvé nommé rapporteur spécial des Nations Unies sur la torture. Il est devenu célèbre en enquêtant sur les présomptions de tortures qu’auraient subies le fondateur de Wikileaks, Julian Assange.

 

Ses conclusions sont édifiantes et accablantes. Edifiantes, car elles mettent en lumière un système transnational de Justice de défense des « intérêts » occidentaux, c’est-à-dire essentiellement de l’Etat profond US, accablantes parce qu’elles montrent que les droits fondamentaux de Julian Assange sont bafoués. Melzer en fait part dans une longue interview accordée le 30 janvier dernier au journal suisse alémanique indépendant en ligne « Republik » traduite en français par nos amis du site « Le Grand Soir ». Nous nous orientons donc, d’après le rapporteur spécial, vers un « système meurtrier ». Et ces mots ne sont en rien exagérés.

 

 

 

Nils Melzer, le rapporteur spécial des Nations Unies sur la torture n'hésite pas à dénoncer le système judiciaire oppresseur de "l'Occident" atlantique.

Nils Melzer, le rapporteur spécial des Nations Unies sur la torture n'hésite pas à dénoncer le système judiciaire oppresseur de "l'Occident" atlantique.

 

 

 

Rappelons que Wikileaks a diffusé un nombre considérable de câbles diplomatiques qui montrent que les Etats-Unis se sont livrés à des crimes de guerre en Afghanistan et en Irak, notamment la pratique systématique de la torture. Wikileaks a même publié des vidéos diffusées par toutes les chaînes de télévision, qui montrent les pratiques criminelles de l’Armée US. Par après, évidemment, le gouvernement américain a tout fait pour neutraliser Assange. Et « on » a monté de toute pièce une affaire de viols de deux de ses collaboratrices.

 

Un éléphant dans la pièce

 

C’était cousu de fil blanc ! Melzer donne cette image :

 

« Imaginez une pièce sombre. Soudain, quelqu’un éclaire l’éléphant qui se trouve dans la pièce - sur les criminels de guerre, sur la corruption. Assange est l’homme qui a le projecteur braqué sur l’éléphant. Les gouvernements sont brièvement sous le choc, mais ensuite ils retournent les projecteurs en l’accusant de viol. C’est une manœuvre classique lorsqu’il s’agit de manipuler l’opinion publique. L’éléphant disparaît une fois de plus dans l’obscurité, derrière les projecteurs. Et c’est Assange qui devient le centre d’attention, et on commence à se demander si Assange fait du skateboard dans l’ambassade ou s’il nourrit correctement son chat. Soudain, nous savons tous qu’il est un violeur, un hacker, un espion et un narcissique. Mais les abus et les crimes de guerre qu’il a découverts s’évanouissent dans l’obscurité. »

 

Pour le rapporteur spécial, ce scénario a été monté de toute pièce par les Américains avec la complicité de la Justice britannique.

 

« Soudain, nous savons tous qu’il est un violeur, un hacker, un espion et un narcissique. Mais les abus et les crimes de guerre qu’il a découverts s’évanouissent dans l’obscurité. »

 

 

Un hacker éthique

 

Hacker ? Assange l’est. Il est capable de pénétrer dans les systèmes informatiques les plus sophistiqués. Espion ? Là est toute la question. Agit-il pour le compte d’une puissance étrangère ou d’intérêts contraires à ceux des USA ? Non. Il est un hacker « éthique ». C’est ce que décrit un ouvrage intitulé « Dans la tête de Julian Assange » (Solin/Actes Sud, 2020) de deux journalistes français, Guillaume Ledit et Olivier Tesquet. Le piratage comporte deux actes : pénétrer dans un système informatique et le saboter. Le « piratage » d’Assange se limite au premier. Jamais, il n’a saboté un système ou introduit de virus. C’est animé par une éthique rigoureuse qu’il fonde Wikileaks. Il a fallu plusieurs années pour mettre au point son système basé à la fois sur une maîtrise technologique exceptionnelle et sur une idéologie alliant anarchie et rigueur morale. Il s’identifiait aux propos de l’anarchiste Gustav Landauer, anarchiste et pacifiste allemand du début du XXe siècle :

 

 

Gustav Landauer (1870 - 1919) anarchiste allemand dont la pensée a inspiré Julian Assange.

Gustav Landauer (1870 - 1919) anarchiste allemand dont la pensée a inspiré Julian Assange.

 

 

 

« L’Etat est une condition, une forme de relation entre les êtres humains, une modalité de comportements. Nous le détruirons donc par l’instauration d’autres relations, en nous comportant différemment les uns avec les autres. Nous sommes l’Etat et nous continuerons à l’être jusqu’à ce que nous ayons créé d’autres institutions qui formeront une communauté, une véritable société des hommes. »

 

 

Il est évident qu’un tel système de pensée indispose l’establishment. C’est cela et rien d’autre qu’il veut faire payer à Julian Assange. Et pour ce faire, les moyens les plus abjects sont bons. Ainsi, cette fausse accusation de viol où les deux « plaignantes », deux anciennes collaboratrices de Assange en Suède, ont été manipulées comme le démontre Nils Melzer.

 

 

Un vrai-faux viol oublié

 

 

Il raconte :

 

 

« Le 20 août 2010, une femme nommée S. W. est entrée dans un poste de police de Stockholm avec une deuxième femme nommée A. A. La première femme, S. W., a déclaré qu’elle avait eu des relations sexuelles consenties avec Julian Assange, mais qu’il ne portait pas de préservatif. Elle a dit qu’elle craignait maintenant d’être infectée par le VIH et voulait savoir si elle pouvait forcer Assange à passer un test de dépistage du VIH. Elle a dit qu’elle était très inquiète. La police a écrit sa déclaration et a immédiatement informé les procureurs. Avant même que l’interrogatoire ne puisse être terminé, S. W. a été informée qu’Assange serait arrêtée pour suspicion de viol. S. W. a été choquée et a refusé de poursuivre l’interrogatoire. Alors qu’elle était encore au poste de police, elle a écrit un message texte à un ami pour lui dire qu’elle ne voulait pas incriminer Assange, qu’elle voulait juste qu’il passe un test de dépistage du VIH, mais que la police était apparemment intéressée à ’mettre la main sur lui.’ ».

 

 

Ensuite, les choses se compliquent. La deuxième femme A.A. ne déclare rien ce jour-là, le 20 août 2010. L’affaire est aussitôt publiée dans la presse, alors qu’il n’y a pas de plainte formelle. Melzer récapitule :

 

 

« … il y avait la deuxième femme, A. A. Elle ne voulait pas non plus porter plainte, elle avait simplement accompagné S. W. au poste de police. Elle n’a même pas été interrogée ce jour-là. Elle a dit plus tard qu’Assange l’avait harcelée sexuellement. Je ne peux pas dire, bien sûr, si c’est vrai ou non. Je ne peux qu’indiquer l’ordre des événements : Une femme entre dans un poste de police. Elle ne veut pas porter plainte mais veut exiger un test de dépistage du VIH. La police décide alors qu’il pourrait s’agir d’un cas de viol et que cela pourrait relever du ministère public. La femme refuse d’accepter cette version des faits, puis rentre chez elle et écrit à une amie que ce n’était pas son intention, mais que la police veut ’mettre la main sur’ Assange. Deux heures plus tard, l’affaire est publiée dans le journal. Comme nous le savons aujourd’hui, les procureurs publics ont divulgué l’affaire à la presse - et ils l’ont fait sans même inviter Assange à faire une déclaration. Et la deuxième femme, qui aurait été violée selon le gros titre du 20 août, n’a été interrogée que le 21 août. »

 

 

Ce qu’A. A. a dit est déconcertant. Elle avait mis son appartement à la disposition d’Assange. Elle rentre chez elle plus tôt que prévu. Assange lui propose de dormir avec lui dans le seul lit qui s’y trouvait. Ils ont des rapports sexuels consensuels. Cependant A. A. déclare qu’Assange avait volontairement déchiré son préservatif. Et il n’y a aucune trace d’ADN de Assange et de A. A. sur le préservatif qui a été présenté comme pièce à conviction. Il semblerait que S.W. ait mis au courant A.A. de ses inquiétudes au sujet du VIH. C’est A.A. qui a proposé de se rendre à un commissariat de police où elle connaît une policière qui a d’abord interrogé S.W. en présence d’A.A., ce qui est illégal. Melzer ajoute :

 

 

« La malveillance délibérée des autorités n’est apparue que lorsqu’elles ont immédiatement diffusé le soupçon de viol par le biais de la presse à sensation, et ce sans interroger A. A. et en contradiction avec la déclaration de S. W. Cela a également violé une interdiction claire de la loi suédoise de divulguer les noms des victimes ou des auteurs présumés dans les affaires de délits sexuels. L’affaire a maintenant été portée à l’attention du procureur général de la capitale et elle a suspendu l’enquête sur le viol quelques jours plus tard, estimant que si les déclarations de S. W. étaient crédibles, il n’y avait aucune preuve qu’un crime avait été commis. »

 

 

Et puis, les déclarations de S.W. ont été modifiées par la police : elle parle cette fois-ci de viol !

 

 

Ce n’est pas tout ! Assange a appris les allégations de viol par la presse. Il se présenta à la police pour y faire une déclaration. On ne l’y autorisa que neuf jours plus tard après que l’accusation de viol n’a plus été retenue ! Le 30 août 2010, Assange se présente à la police et est interrogé par la même policière qui avait révisé la déclaration de S.W. Il demande que sa déclaration ne soit pas publiée dans la presse. Ce qui lui est garanti. Le soir-même, elle se trouvait dans les journaux ! Il est évident qu’il s’agissait de salir son nom ! De plus, Assange a été accusé de vouloir fuir la Justice suédoise !

 

Melzer ajoute :

 

« Le jour où Julian Assange a quitté la Suède, à un moment où il n’était pas clair s’il partait pour une courte ou une longue période, un mandat d’arrêt a été émis contre lui. Il a pris l’avion avec Scandinavian Airlines de Stockholm à Berlin. Pendant le vol, ses ordinateurs portables ont disparu de ses bagages enregistrés. À son arrivée à Berlin, Lufthansa a demandé une enquête à SAS, mais la compagnie aérienne a apparemment refusé de fournir la moindre information. »

 

 

Assange : condamné à mort politique

 

 

Cela commence à faire beaucoup. Il est vrai que la période était dangereuse pour le patron de Wikileaks. C’est au mois de juillet 2010 que Wikileaks en collaboration avec le « New York Times », le « Guardian » et « Der Spiegel » a publié le journal de guerre afghan. C’est la plus grande fuite de l’histoire de l’armée US ! Aussi, Assange devenait l’ennemi n° 1 et les USA exigèrent de leurs alliés qu’ils le criminalisent ! La Suède a donc trouvé l’affaire du viol !

 

Il est donc clair que ce n’est pas l’intérêt des deux femmes que la Justice suédoise a défendu. Comme le dit Melzer :

 

« C’est une indication supplémentaire que la Suède n’a jamais été intéressée par la découverte de la vérité. Pour ce type de questions judiciaires, il existe un traité de coopération entre le Royaume-Uni et la Suède, qui prévoit que les fonctionnaires suédois peuvent se rendre au Royaume-Uni, ou vice versa, pour mener des interrogatoires ou que ces interrogatoires peuvent avoir lieu par liaison vidéo. Pendant la période en question, de tels interrogatoires entre la Suède et l’Angleterre ont eu lieu dans 44 autres affaires. Ce n’est que dans le cas de Julian Assange que la Suède a insisté sur le fait qu’il était essentiel qu’il comparaisse en personne. »

 

Ensuite, Assange s’est rendu en Grande Bretagne. On connaît la suite.

 

Malgré qu’Assange pendant son séjour à l’ambassade équatorienne ait proposé d’être interrogé par un magistrat suédois ou en vidéoconférence. Ce qui est une procédure normale. Il est clair que si la Suède exigeait sa présence physique, c’était pour l’extrader aux USA !

 

Melzer révèle en outre que lorsque la justice suédoise a voulu classer l’affaire, la Grande Bretagne a fait pression sur les Suédois pour qu’ils poursuivent cette procédure ! En effet, s’il n’y a plus de demande d’extradition, Assange peut quitter librement l’ambassade équatorienne.  Mais comme le dit le rapporteur spécial, le motif de cet acharnement est essentiellement politique :

 

 

« Il faut cesser de croire qu’il y avait vraiment un intérêt à mener une enquête sur un délit sexuel. Ce que Wikileaks a fait est une menace pour l’élite politique aux États-Unis, en Grande-Bretagne, en France et en Russie dans une même mesure. Wikileaks publie des informations d’État secrètes - ils sont opposés à la classification. Et dans un monde, même dans les démocraties dites matures, où le secret est devenu omniprésent, cela est considéré comme une menace fondamentale. Assange a clairement indiqué que les pays ne sont plus aujourd’hui intéressés par la confidentialité légitime, mais par la suppression d’informations importantes sur la corruption et les crimes. »

 

 

La liberté de la presse : victime d’une tentative de meurtre

 

 

Et puis, il y a ce sinistre épisode. Nils Melzer révèle la trahison du nouveau pouvoir équatorien qui a succédé à Rafaele Correa (qui n’a pas été « renversé » contrairement à ce que nous avons écrit dans le premier volet de cet article) en retirant à Assange son passeport équatorien et en le livrant aux autorités britanniques

 

 

« En 2017, un nouveau gouvernement a été élu en Équateur. En réponse, les États-Unis ont écrit une lettre indiquant qu’ils étaient désireux de coopérer avec l’Équateur. Il y avait bien sûr beaucoup d’argent en jeu, mais il y avait un obstacle : Julian Assange. Le message était que les États-Unis étaient prêts à coopérer si l’Équateur remettait Assange aux États-Unis. Ils lui ont rendu la vie difficile. Mais il est resté. L’Équateur a alors annulé son amnistie et a donné le feu vert à la Grande-Bretagne pour l’arrêter. Comme le gouvernement précédent lui avait accordé la citoyenneté équatorienne, le passeport d’Assange a également dû être révoqué, car la constitution équatorienne interdit l’extradition de ses propres citoyens. Tout cela s’est passé du jour au lendemain et sans aucune procédure judiciaire. Assange n’a pas eu la possibilité de faire une déclaration ni d’avoir recours à un recours juridique. Il a été arrêté par les Britanniques et conduit le jour même devant un juge britannique, qui l’a condamné pour violation de sa liberté sous caution. »

 

 

 

 

 

 

L'expulsion manu militari de l'ambassade d'Equateur à Londres montre le sort que lui réserve la Justice britannique.

L'expulsion manu militari de l'ambassade d'Equateur à Londres montre le sort que lui réserve la Justice britannique.

 

 

 

On connaît la suite Assange a été violemment expulsé de l’ambassade équatorienne. Il a été emprisonné à Belmarsch, la prison de haute sécurité de Londres, condamné à 51 semaines de prison pour ne pas avoir obéi aux ordres de la police britannique, torturé psychologiquement et la première partie de son procès d’extradition vient de s’achever. Il reprendra le 18 mai prochain. À la manière où il a été mené, on ne doute pas du résultat : l’extradition sera autorisée et il y aura sans doute appel, puis éventuellement la Cour suprême britannique. Tout a été mené sans aucun respect des règles les plus élémentaires. Assange est l’ennemi public N° 1. Pourquoi ? Parce qu’il a usé d’une liberté fondamentale : celle de la presse. Et c’est elle qui à travers le véritable supplice infligé à Julian Assange, fait l’objet d’une tentative de meurtre.

 

 

Pierre Verhas

 

 

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27 février 2020 4 27 /02 /février /2020 00:14

 

 

 

« Mon message aux libéraux et aux conservateurs : en restant les bras croisés pendant que le mastodonte autoritaire de Trump déferle sur Julian Assange, le condamnant à être mort vivant pour avoir publié la vérité, vous abandonnez vos propres traditions et réputation philosophique »

 

Ainsi s’exprime l’ancien ministre des Finances grec Yanis Varoufakis. Il rappelle à ceux qui se réclament du libéralisme – cette doctrine bourgeoise défendant le système capitaliste mais se voulant héritière des Lumières mais qui s’est fourvoyée dans le néolibéralisme de plus en plus autoritaire promoteur du capitalisme sauvage défendant uniquement la classe des possédants.

 

 

 

Yanis Varoufakis accompagnant John Bishop, le père de Julian Assange après l'avoir visité à la prison de Belmash.

Yanis Varoufakis accompagnant John Bishop, le père de Julian Assange après l'avoir visité à la prison de Belmash.

 

 

 

De son côté, dans la livraison du 24 février, le jour de l’ouverture du procès en extradition de Julian Assange (voir Uranopole : http://uranopole.over-blog.com/2020/02/julian-assange-la-fin-de-la-route-i-un-proces-truque.html ) du quotidien en ligne « Mediapart », son directeur Edwy Plenel rappelle à juste titre cette dérive du libéralisme qui avait déjà été dénoncée par George Orwell dès 1945 !

 

« Le sort judiciaire de Julian Assange se joue en Grande-Bretagne, le pays de George Orwell, l’auteur anti-autoritaire de 1984. « L’un des phénomènes propres à notre époque est le reniement des libéraux », soulignait-il dans sa préface de 1945, longtemps inédite, à La Ferme des animaux, où il s’alarmait de « l’affaiblissement général de la tradition libérale occidentale ». Le constat vaut, ô combien, pour notre siècle débutant où le libéralisme politique a été défait par un libéralisme autoritaire, imposant au plus grand nombre la loi d’airain de l’argent et de la marchandise, en ayant réussi à mettre la puissance étatique au service d’une petite minorité de privilégiés. »

 

 

 

Le bon sens et la lucidité de George Orwell sont proverbiaux !

Le bon sens et la lucidité de George Orwell sont proverbiaux !

 

 

 

 

Parler de liberté n’a de sens qu’à condition que ce soit la liberté de dire aux gens ce qu’ils n’ont pas envie d’entendre.

 

 

Secondement, avec l’affaire Assange se pose la question fondamentale de la liberté de la presse qui, elle, est posée depuis… 1644 ! Edwy Plenel ajoute :

 

« En décembre 1944, alors qu’il écrivait cette préface, Orwell avait assisté à une réunion du PEN Club organisée pour célébrer le tricentenaire d’Areopagitica, le premier texte ayant radicalement défendu la liberté d’informer, sans entrave ni censure. Sous-titré A Speech For the Liberty of Unlicens’d Printing, il est connu dans notre langue sous l’intitulé Pour la liberté d’imprimer sans autorisation ni censure. Datant de 1644, cette adresse au Parlement anglais trouva son premier traducteur français fin 1788, quelques mois avant le début de la Révolution française. Ce n’était autre que l’un de ses principaux orateurs à venir, le comte de Mirabeau. Sur la liberté de la presse, imité de l’Anglais de Milton est accompagné sur sa couverture, en deux versions, anglaise et française, de cette citation extraite du livre : « Tuer un homme, c’est détruire une créature raisonnable ; mais étouffer un livre, c’est tuer la raison elle-même»

 

Et ces idées exprimées par Milton sont le pilier des révolutions modernes – anglaise, américaines, française et haïtienne – dont les fondements sont aujourd’hui menacés.

 

« Quant au texte de Milton, il se termine par une défense de la liberté de la presse comme sauvegarde face aux erreurs qui sont « aussi communes dans les bons gouvernements que dans les mauvais » : « Car, quel est le magistrat dont la religion ne puisse être surprise, surtout si l’on met des entraves à la liberté de la presse ? » Cette fraîcheur nous vient d’une révolution, la première des révolutions politiques modernes, précédant l’enchaînement des révolutions américaine, française et haïtienne. C’est celle qui, de 1642 à 1660, avec une éphémère république et l’exécution d’un roi, ouvrit l’horizon d’un libéralisme politique radical, à rebours des monarchies absolues, des bonapartismes impériaux et des césarismes républicains.

 

 

 

John Milton (1608 - 1674) fut le premier à introduire la notion de la liberté de la presse.

John Milton (1608 - 1674) fut le premier à introduire la notion de la liberté de la presse.

 

 

 

Plus connu de nos jours pour son œuvre de poète, l’un des plus grands en langue anglaise, notoirement célèbre pour Le Paradis perdu, John Milton en fut pleinement acteur, l’un de ses publicistes les plus actifs et les plus radicaux. On lui doit d’ailleurs, en 1642, deux ans avant son plaidoyer pour une radicale liberté d’informer, de publier et de diffuser, cette lucidité prophétique, parfois reprise dans le mouvement des « gilets jaunes » français face aux violences policières : « Ceux qui ont crevé les yeux du peuple lui reprochent d’être aveugle. »

 

Là aussi, Plenel montre un autre aspect de la dérive de nos régimes « libéraux » : la répression des manifestations de la liberté d’expression par la violence, les entraves à la liberté de la presse – notamment par l’interdiction de filmer les exactions policières lors des manifestations de gilets jaunes et de syndicalistes –, presse étant de plus en plus entravée par le pouvoir et soumise au pouvoir financier des milliardaires.

 

Le patron de « Mediapart » conclut :

 

« Or l’un des principes défendus par Orwell dans sa préface longtemps méconnue, exhumée en 1995 pour le cinquantième anniversaire d’Animal Farm, est entré en 1976 dans le droit européen, avec l’arrêt Handyside de la Cour européenne des droits de l’homme (CEDH). Il stipule que la liberté d’expression « vaut non seulement pour les informations ou les idées accueillies avec faveur, ou considérées comme inoffensives ou indifférentes, mais aussi pour celles qui heurtent, choquent ou inquiètent l’État ou une fraction quelconque de la population ». « Ainsi le veulent, concluait la CEDH, le pluralisme, la tolérance et l’esprit d’ouverture sans lesquels il n’y a pas de société démocratique. » Avec les révélations de Wikileaks, Julian Assange a servi ces principes démocratiques.

 

Sans s’embarrasser de juridisme, Orwell avait fait plus court et plus direct : « Parler de liberté n’a de sens qu’à condition que ce soit la liberté de dire aux gens ce qu’ils n’ont pas envie d’entendre. » Répondant par avance à d’éventuels contradicteurs, il s’était contenté d’une citation en guise de justification. C’était un vers de Milton, le poète : « By the known rules of ancient liberty ». Littéralement : « Par les règles connues de l’ancienne liberté. »

 

 

Les crimes de Julian Assange

 

 

 Nous l’avons déjà écrit à plusieurs reprises : George Orwell fut un visionnaire. Il avait compris avant tout le monde le mécanisme totalitaire qui consiste à neutraliser toute entrave à sa marche vers la domination totale. Et le journalisme – le vrai, pas celui des godillots de la presse mainstream – consiste tout simplement à chercher la vérité et à la rapporter après avoir recoupé toutes les informations.

 

C’est ce qu’a fait Assange qui – en plus – a compris avant tout le monde le parti à prendre des nouvelles technologies de l’information comme celle des réseaux. En cela, il a innové et a rendu le journalisme plus efficace. C’est là son crime.

 

John Pilger a fait la synthèse des « crimes » reprochés à Assange. John Pilger est un journaliste australien, correspondant de guerre depuis la guerre du Vietnam, et qui rapporte des faits qui souvent ne sont pas conformes aux canons de la presse mainstream qui le considère comme un affabulateur, notamment sur la guerre en Syrie.

 

 

 

John Pilger journaliste australien et militant des droits fondamentaux s'est mobilisé depuis longtemps pour la défense de Julian Assange.

John Pilger journaliste australien et militant des droits fondamentaux s'est mobilisé depuis longtemps pour la défense de Julian Assange.

 

 

 

Voici ce qu’il a dit à Sidney dans un discours le 6 mars 2019 :

 

« En tant que fondateur et rédacteur en chef de Wikileaks, son crime a été de jeter une lumière sur cette période sombre. Wikileaks a un bilan impeccable en termes de précision et de véracité, qu’aucun journal, aucune chaîne de télévision, aucune station de radio, aucune BBC, aucun New York Times, aucun Washington Post, aucun Guardian ne peut égaler. De fait, ils en sont humiliés.

 

Cela explique pourquoi il est puni.

 

Par exemple :

 

La semaine dernière, la Cour internationale de Justice a statué que le gouvernement britannique n’avait aucun pouvoir légal sur les habitants des îles Chagos qui, dans les années 1960 et 1970, ont été expulsés en secret de leur terre natale sur Diego Garcia dans l’océan Indien et envoyés en exil vers la misère. D’innombrables enfants sont morts, beaucoup d’entre eux de tristesse. Ce fut un crime épique que peu de gens connaissaient.

 

Depuis près de 50 ans, les Britanniques refusent aux insulaires le droit de retourner dans leur pays d’origine, qu’ils avaient donné aux Américains pour y installer une base militaire importante.

 

En 2009, le ministère britannique des Affaires étrangères a concocté une "réserve marine" autour de l’archipel des Chagos.

 

Cette émouvante préoccupation pour l’environnement fut révélée comme une supercherie lorsque WikiLeaks a publié un câble secret du gouvernement britannique rassurant les Américains que "les anciens habitants auraient du mal, voire impossible, à faire valoir leur demande de réinstallation sur les îles si l’archipel des Chagos était une réserve marine".

 

La vérité du complot a clairement influencé la décision capitale de la Cour internationale de Justice.

 

WikiLeaks a également révélé comment les États-Unis espionnent leurs alliés, comment la CIA peut vous surveiller sur votre iPhone, comment la candidate à la présidence Hillary Clinton a empoché d’énormes sommes d’argent de Wall Street pour des discours secrets qui ont rassuré les banquiers que si elle était élue, elle serait leur amie.

 

En 2016, WikiLeaks a révélé un lien direct entre Clinton et le jihad organisé au Moyen-Orient : en d’autres termes, les terroristes. Un courriel révélait que lorsque Mme Clinton était secrétaire d’État américaine, elle savait que l’Arabie saoudite et le Qatar finançaient l’État islamique, mais elle a accepté des dons énormes des deux gouvernements pour sa fondation.

 

Elle a ensuite approuvé la plus importante vente d’armes au monde jamais réalisée à ses bienfaiteurs saoudiens : des armes qui sont actuellement utilisées contre les populations du Yémen.

 

Cela explique pourquoi il est puni.

 

WikiLeaks a également publié plus de 800 000 documents secrets en provenance de Russie, y compris du Kremlin, qui en disent plus sur les machinations du pouvoir dans ce pays que l’hystérie fallacieuse de la pantomime du Russiagate à Washington. »

 

 

À la lecture de cette liste, on peut comprendre que l’establishment ait une forte envie de se débarrasser de ce gêneur d’Assange !

 

 

« Daesh, ce sont les Américains ! »

 

 

Remarquons quelques points : le financement de Daesh – soi-disant l’ennemi numéro 1 au Proche Orient – est pour le moins approuvé par Hillary Clinton alors secrétaire d’Etat à Washington. Cela me rappelle une discussion avec un dirigeant palestinien à Bethlehem qui n’a pas hésité à me dire : « Daesh ? Ce sont les Américains ! » J’étais quelque peu choqué, mais je finis par penser qu’il a raison ! Et n’oublions pas la vente des armes aux Saoudiens qui commettent d’abominables crimes contre l’humanité au Yemen dans la quasi-indifférence générale. Et on peut multiplier les entorses au droit international autant qu’on le désire.

 

 

La réalité est que l’Etat profond US s’impose partout et particulièrement en Europe où les dirigeants s’alignent systématiquement sur les diktats étatsuniens. Et cet alignement entraîne le renoncement aux principes fondamentaux comme la liberté de la presse. Si on continue ainsi, nous le paierons très cher !

 

 

Dans notre prochaine livraison, nous analyserons les propos de Nils Melzer, le rapporteur des Nations Unies sur la torture. Il craint que ne s’installe un système meurtrier sous nos yeux.

 

 

 

Pierre Verhas

 

 

 

Prochain article : Julian Assange : la fin de la route (III) Vers un système meurtrier ?

 

 

 

 

 

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25 février 2020 2 25 /02 /février /2020 22:44

 

 

 

Le procès en extradition de Julian Assange, le patron fondateur de Wikileaks, a commencé le 24 février 2020 à la Cour de la Couronne de Woolwich au Sud-Est de Londres. Ce procès est une nouvelle étape du calvaire que subit Julian Assange depuis son exil à l’ambassade d’Equateur à Londres le 19 juin 2012, car il risquait son extradition vers la Suède où il était accusé d’une sombre histoire de relations sexuelles non consenties. Assange ne souhaitait pas échapper à la Justice suédoise, mais malgré sa demande, elle ne put lui garantir qu’il ne serait pas extradé vers les Etats-Unis qui voulaient le juger pour espionnage où il risquait jusqu’à la peine de mort. Le président de la république d’Equateur de l’époque, Rafaele Correa, lui avait accordé l’asile politique. L’ambassade fut encerclée par la police londonienne. Ainsi, Assange ne put sortir pour prendre un avion vers l’Equateur. En 2019, Correa est renversé par un conservateur proche des Etats-Unis. Le 12 avril, sur plainte du nouvel ambassadeur équatorien à Londres, la police londonienne a exfiltré violemment le journaliste de la légation. Il a été presqu’aussitôt condamné à 50 semaines de prison et enfermé à la prison de Belmarsch réputée pour être une des plus dures du Royaume Uni et le gouvernement britannique a accepté la demande d’extradition des Etats-Unis. À Belmarsch, les témoins qui ont pu lui rendre visite firent état de sa dégradation physique et mentale. Le nombre de visites est réduit au minimum, même pour ses avocats qui ont dès lors difficile à assurer sa défense pour empêcher une extradition vers les Etats-Unis où il risque 175 années de prison, voire la peine de mort puisqu’il serait jugé dans l’Etat de Virginie ! En plus, il n’y a pas de libération conditionnelle aux USA !

 

 

 

Julian Assange vieilli en perpétuelle haute surveillance

Julian Assange vieilli en perpétuelle haute surveillance

 

 

 

Les chefs d’accusation sont très graves : conspiration avec Chelsea Manning pour publier les journaux de guerre en Irak (Iraq War logs), de la guerre en Afghanistan (Afghanistan War logs) et les câbles du Département d’État. Les accusations n’ont rien à voir avec la Suède, rien à voir avec le sexe et rien à voir avec les élections américaines de 2016 ; une clarification simple que les médias traditionnels semblent incapables de comprendre. 

 

Donc devant l’inanité de cette accusation de viol qui a été au départ la raison principale de « l’exil » d’Assange à l’ambassade d’Equateur où il fut enfermé plus de sept ans, on ne peut que conclure à un complot (quel vilain mot !) destiné à neutraliser le directeur de Wikileaks. En effet, s’il avait été extradé vers la Suède, il risquait donc d’être à nouveau extradé de ce pays, cette fois vers les Etats-Unis ! Finalement, on se retrouve à la case départ. Il est donc évident que cette rocambolesque histoire de viol avait un double objectif : démonétiser Assange et favoriser son extradition. Objectifs atteints ! Mais l’accusation est oubliée.

 

Le 21 octobre 2019, Julian Assange comparaît devant le tribunal en vue de fixer le calendrier de la procédure d’extradition vers les Etats-Unis. En outre, on se pose la question : qui mène ce procès : la Justice britannique ou les Etats-Unis ?

 

L’ancien ambassadeur Craig Murray qui apporte un soutien concret et efficace à Julian Assange (voir Uranopole http://uranopole.over-blog.com/2019/10/julian-assange-avant-qu-il-ne-soit-trop-tard.html ) rapporte :

Craig Murray, ancien ambassadeur du Royaume Uni, est un observateur avisé et est engagé à fond  dans la défense de Julian Assange et des principes qu'il porte.

Craig Murray, ancien ambassadeur du Royaume Uni, est un observateur avisé et est engagé à fond dans la défense de Julian Assange et des principes qu'il porte.

 

 

 

« En outre, il venait tout juste de se voir accorder un accès limité à un ordinateur, et tous ses dossiers et documents pertinents avaient été saisis à l’ambassade équatorienne par le gouvernement américain ; il n’avait pas accès à ses propres documents pour préparer sa défense. »

 

À quel titre le gouvernement américain saisit des pièces destinées à l’instruction d’un procès anglais ?

 

Et ce n’est pas tout ! Tout d’abord, comme l’écrit Craig Murray, la défense a fait état de l’espionnage de Julian Assange à l’ambassade d’Equateur et particulièrement de ses entretiens avec ses avocats, organisé par une société espagnole, UC Global, pour le compte de la CIA. Le quotidien El Pais rapporte le 9 octobre 2019 l’arrestation en Espagne du patron de cette société, un certain David Morales, à la suite d’une plainte des avocats d’Assange.

 

« Les preuves présentées au tribunal espagnol comprenaient également un complot de la CIA visant à enlever Assange, ce qui révèle l’attitude des autorités américaines à l’égard de la légalité de cette affaire et sur le traitement qu’il pouvait attendre aux États-Unis. L’équipe de Julian a expliqué que le processus juridique espagnol était en cours et que les preuves qui en découleraient seraient extrêmement importantes, mais qu’elles ne seraient peut-être pas terminées et qu’elles ne seraient donc pas entièrement validées et disponibles à temps pour le calendrier actuel proposé pour les audiences d’extradition d’Assange. »

 

Et aujourd’hui, le véritable procès en extradition est commencé. Son calendrier est assez curieux. D’habitude, ce genre de procès ne dure qu’un jour à une semaine. Et cela commence bien ! Il va être scindé entre une semaine à partir du 24 février et une semaine dans le courant du mois de mai prochain pour réunir les pièces nécessaires au procès !

 

L’incarnation de Guantanamo Bay

 

Craig Murray a assisté à la première audience de ce 24 février et il rapporte (voir le site « Le Grand Soir » ( https://www.legrandsoir.info/compte-rendu-du-proces-assange-1er-jour.html ).

 

Tout d’abord, si le procès n’est pas à huis clos, tout est fait pour qu’il y ait le moins de publicité possible des débats.

 

« Woolwich Crown Court est conçu pour imposer le pouvoir de l’État. Les tribunaux normaux de ce pays sont des bâtiments publics, délibérément placés par nos ancêtres en plein centre-ville, presque toujours à proximité d’une rue principale. Le but principal de leur positionnement et de leur architecture était de faciliter l’accès au public, avec la conviction qu’il est vital que la justice soit visible par le public.

 

Woolwich Crown Court, qui accueille le Belmarsh Magistrates Court, est construit sur un principe totalement opposé. Il n’a pas d’autre but que d’exclure le public. Rattaché à une prison située dans un marais balayé par les vents, loin de tout centre social normal, une île accessible uniquement en naviguant dans un labyrinthe de routes à double voie, tout l’emplacement et l’architecture du bâtiment sont pensés pour décourager l’accès au public. Il est entouré par la même barrière de palissage en acier extrêmement résistant qui ceinture la prison. C’est une chose extraordinaire, un palais de justice qui fait partie du système carcéral lui-même, un lieu où l’on est déjà considéré comme coupable et incarcéré dès son arrivée. Le Woolwich Crown Court n’est rien d’autre que la négation physique de la présomption d’innocence, l’incarnation même de l’injustice coulée dans du béton, de l’acier, et des vitres blindées. Il a précisément la même relation à la justice que Guantanamo Bay ou la Lubyanka. Il n’est en réalité que l’aile de condamnations de la prison de Belmarsh. »

 

 

 

John Shipton, le père de Julian Assange, avec l'ancien ministre des Finances grec Yanis Varoufakis devant le trobunal de Woolwich

John Shipton, le père de Julian Assange, avec l'ancien ministre des Finances grec Yanis Varoufakis devant le trobunal de Woolwich

 

 

 

Ensuite, Assange est enfermé dans une cage pare-balles et par conséquent a difficile à suivre les débats et donc de réagir étant éloigné de ses avocats. Comment, après avoir été isolé dans cette prison de « haute sécurité » de Belmarsh 20 heures sur 24, enfermé dans une cellule sombre, après avoir été maltraité, Assange peut-il avoir la force requise pour se défendre ?

 

 Murray, indigné, n’y va pas par quatre chemins :

 

« Or, il n’y a aucune raison pour qu’Assange se trouve dans cette boîte, conçue pour contenir des terroristes extrêmement violents physiquement. Il pourrait siéger, comme le ferait normalement un accusé à une audience, au sein du tribunal à côté de ses avocats. Mais la lâche et vicieuse Baraitser a refusé les demandes répétées et persistantes de la défense pour qu’Assange soit autorisé à s’asseoir avec ses avocats. Baraitser n’est bien sûr qu’une marionnette, étant supervisée par la magistrate en chef Lady Arbuthnot, une femme tellement imbriquée dans l’establishment des services de défense et de sécurité que son implication dans cette affaire ne pourrait être plus corrompue.

 

Peu importe à Baraitser ou Arbuthnot s’il est vraiment nécessaire d’incarcérer Assange dans une cage pare-balles, ou si cela l’empêche de suivre la procédure judiciaire. L’intention de Baraitser est d’humilier Assange, et de nous inspirer de l’horreur face à l’énorme pouvoir d’écrasement de l’État. La force inexorable de l’aile des condamnations de la cauchemardesque prison de Belmarsh doit être affirmée. Si vous êtes ici, c’est que vous êtes coupable. »

Voilà pour le cadre et l’ambiance. Sur le fond, l’avocat de l’accusation, l’Etatsunien James Lewis s’adresse d’abord aux médias qui se trouvent dans une autre salle. Curieuse manière de procéder ! En principe, on s’adresse à la juge…

 

Murray raconte et on nage en plein surréalisme :

 

« Lewis dit : il n’est pas vrai que les grands médias comme le Guardian et le New York Times sont également menacés par les accusations portées contre Assange, car ce dernier n’était pas accusé d’avoir publié les câbles, mais seulement d’avoir publié les noms des informateurs, et d’avoir encouragé Manning et de l’avoir aidée à tenter de pirater les ordinateurs. Seul Assange avait fait ces choses, et non les grands médias. »

 

 

L’avenir de la liberté de la presse

 

 

Donc, les grands médias ne sont pas coupables d’avoir publié des informations que l’accusation considère comme acquises de manière illicite ! C’est uniquement leur source qui est « coupable » ! Et là, Lewis est pris à son propre piège. Murray poursuit :

 

 

« Après un ajournement, la magistrate Baraitser a interrogé l’accusation sur la véracité de certaines de ces affirmations. En particulier, l’affirmation selon laquelle les journaux ne se trouvaient pas dans la même situation parce qu’Assange était accusé non pas de publier, mais d’avoir "aidé et encouragé" Chelsea Manning à obtenir le matériel, ne semblait pas cohérente avec la lecture que faisait Lewis de la loi de 1989 sur les secrets officiels, selon laquelle le simple fait d’obtenir et de publier un secret gouvernemental constitue une infraction. Cela signifiait certainement, selon Baraitser, que les journaux qui se contentent de publier les fuites de Manning seraient aussi coupables d’un délit. »

 

Lewis fut pris au dépourvu. Il ne s’attendait pas à ce que la juge ne soit pas au garde à vous à son égard ! Il a hésité et puis :

 

« Soudain, Lewis a semblé prendre une décision. Oui, a-t-il dit d’une voix beaucoup plus ferme. La loi de 1989 sur les secrets officiels avait été introduite par le gouvernement Thatcher après l’affaire Ponting, précisément pour éliminer la défense d’intérêt public et faire de la possession non autorisée d’un secret officiel un crime de responsabilité stricte - ce qui signifie que peu importe comment vous l’avez obtenu, le fait de le publier et même de le posséder vous rendait coupable. Par conséquent, en vertu du principe de la double incrimination, Assange était passible d’extradition, qu’il ait ou non aidé et encouragé Manning. Lewis a ensuite ajouté que tout journaliste et toute publication qui publierait le secret officiel commettrait donc également une infraction, quelle que soit la manière dont il l’aurait obtenu, qu’il ait ou non nommé des informateurs.

 

Lewis venait ainsi de contredire carrément toute sa déclaration d’ouverture aux médias en déclarant qu’ils n’avaient pas à s’inquiéter puisque les accusations d’Assange ne pouvaient jamais leur être appliquées. »

 

Face à cette controverse, on se pose la question de l’avenir de la liberté de la presse !

 

La déclaration de la défense de Julian Assange a commencé par évoquer le caractère politique de la demande d’extradition. En effet, nulle personne, selon la loi britannique, ne peut être extradée pour des motifs politiques. Sur le fond, elle a avancé d’autre arguments, notamment concernant le rôle illégal de la CIA en cette affaire, entre autres l’espionnage d’Assange dans les locaux de l’ambassade équatorienne à Londres. Nous aurons l’occasion d’en reparler.

 

Mais, en plus de ce procès truqué qui montre que l’establishment britannique est aligné sur celui des USA, il y a d’autres éléments bien plus inquiétants : l’énorme poids de ce qu’on appelle l’Etat profond sur le monde et particulièrement dans l’affaire Assange.

 

 

Assange garrotté ?

 

 

 

« Je voudrais poser une question simple : pourquoi Julian Assange n'est-il pas mort ?

 

 

Au cas où vous ne le sauriez pas, Assange est le programmeur informatique australien derrière Wikileaks, un effort massif et massivement réussi pour divulguer des informations secrètes ou classifiées. Dans une série de décharges récentes, il a dévoilé des milliers et des milliers de documents classifiés des guerres en Afghanistan et en Irak. L'armée et d'autres représentants du gouvernement insistent sur le fait que Wikileaks nuit gravement à la sécurité nationale américaine et va tuer des gens, y compris de courageux Irakiens et Afghans qui ont risqué leur vie et celle de leurs familles pour nous aider.

 

 

Même Assange est d'accord. Il a déclaré au New Yorker au début de cette année qu'il comprenait parfaitement que des innocents pourraient mourir à cause des « dommages collatéraux » de son travail et que Wikileaks pourrait avoir « du sang sur les mains ». Wikileaks est facilement parmi les violations les plus importantes et les plus médiatisées de la sécurité nationale américaine depuis que les Rosenberg ont donné la bombe aux Soviétiques.

 

 

Encore une fois, je demande : pourquoi Assange n'était-il pas garrotté dans sa chambre d'hôtel il y a des années ? »

 

 

 

 

 

Jonah Goldberg, chercheur à l'AEI, ne souhaite pas moins que la mise à mort de Julian Assange !

Jonah Goldberg, chercheur à l'AEI, ne souhaite pas moins que la mise à mort de Julian Assange !

 

 

 

À lire ces propos tenus par Jonah Goldberg sur le site de l’American Enterprise Institute (AEI), un think tank privé faisant partie de l’Etat profond US, les dés de Julian Assange, s’il est extradé aux Etats-Unis, sont jetés ! Et on le sait : il n’y a aucune garantie qu’il bénéficie d’un procès équitable et que son issue ne soit pas « au mieux » 175 ans de prison, au pire, la mort ! Et l’allusion de Goldberg aux époux Rosenberg est édifiante : ils furent exécutés pour des raisons politiques !

 

 

 

 

Le rôle de l’Etat profond

 

 

Nous avons déjà évoqué cette notion d’Etat profond dont la réalité est contestée en nous référant aux travaux de Peter Dale Scott (voir Uranopole « Les réalités des 11 septembre » http://uranopole.over-blog.com/article-les-realites-des-11-septembre-83939382.html )

 

Scott pose l’hypothèse suivante : il existe deux formes d’Etat dans plusieurs pays du monde et particulièrement aux Etats-Unis : le premier connu de tous est l’Etat public, c’est-à-dire le gouvernement, l’administration, le pouvoir judiciaire, le parlement, le second est ce que Scott appelle « l’Etat profond » qui sert avant tout des intérêts comme ceux des compagnies pétrolières et des grandes multinationales. Cet Etat profond qui représente un danger mortel pour l’Etat public est composé de différents services secrets, comme le plus connu d’entre eux, la CIA qui a été fondée en 1948 initialement pour lutter clandestinement contre le bloc soviétique. Par après, cet organisme échappa au contrôle légal (ou celui de l’Etat public) pour s’intégrer totalement dans l’Etat profond. Il s’agit aussi du fameux complexe militaro-industriel dénoncé par le Président Eisenhower à la fin de son mandat présidentiel en 1960. Rien que cela est une sérieuse épine dans les pieds des partisans de la théorie officielle.

 

 

De son côté, Edward Snowden dans ses mémoires (Edward Snowden, Mémoires vives, Paris, Seuil, 2019) donne une définition de l’Etat profond : « L’Etat profond est un concept politique, apparu en Turquie à la fin des années 1990, en lien avec l’affaire de Susurluk. Sa définition varie mais il désigne le plus souvent la réunion d’un groupe de personnes au sein d’une entité informelle qui détient secrètement les pouvoirs de décision de l’Etat, au-delà du pouvoir légal. Il est constitué soit par le noyau de la classe dominante, soit par des représentants d’intérêts au sein d’un Etat bureaucratique. C’est la composante la plus restreinte, la plus secrète, la plus agissante de l’establishment. »

 

 

L’AEI est un élément très important de l’Etat profond US. Selon le site NACLA, site progressiste proche du journal de gauche The Nation, L'American Enterprise Institute (AEI) est un formidable groupe de réflexion pro-entreprise à Washington, DC, avec une valeur nette de 150 millions de dollars. L'ancien vice-président Cheney reçoit plus de 200 000 $ par an d'AEI pour travailler en moyenne une heure par semaine en tant que syndic, selon les déclarations de revenus de l'organisation. (Observons que nos politicien.ne.s liégeois.e.s de Publifin et de Nethys sont minables au regard des émoluments distribués par l’AEI…).

 

Dick Cheney le plus belliciste de l’équipe de George W Bush lié aux intérêts pétroliers et du complexe militaro-industriel garde toujours son influence !

 

Le 18 septembre 2012, l’AEI a organisé une table ronde intitulée « L'asile d'Assange dans l'Équateur de Correa : dernier refuge pour les scélérats ? » Deux panélistes de droite ont été invités à défendre cette position, tandis que l'économiste Mark Weisbrot du groupe de réflexion de gauche, Center for Economic and Policy Research , a été invité pour contester le cadre de base de la discussion. Il fallait bien donner un cadre « démocratique » à ce colloque !

 

Malgré l'inclinaison et le déséquilibre évidents du média, Weisbrot a profité de l'occasion pour démystifier rondement de nombreux tropes de droite entourant les questions de libertés de la presse, le rôle de Wikileaks, les accusations contre Assange, et les coûts et avantages pour l'Équateur d'accorder l'asile à Assange. Mais cela n’a pas empêché l’AEI d’agir contre Julian Assange.

 

 

Il y a une évidence dans l’affaire Assange : l’Etat profond US veut sa peau. Les propos de Jonah Goldberg ne laissent aucun doute à ce sujet. S’il ne s’agissait que des idées d’un membre d’un think tank, cela n’aurait guère d’importance ; Cependant, et c’est le plus grave, l’ancien ministre de l’Intérieur britannique Sajid Javid d’avril 2018 à juillet 2019, participe depuis 2010 – il n’était alors que simple député – aux réunions « officieuses » de l’AEI en même temps que des personnalités de haut niveau de l’armée et des services de renseignement américains. Plusieurs de ces personnalités ont d’ailleurs été citées dans les documents diffusés par Wikileaks. Tout ce beau monde se réunit dans un hôtel insulaire 5 étoiles au large des côtes de l’Etat de Géorgie (US). L’AEI combat Wikileaks depuis 2011. On dirait même qu’il en fait une fixation ! Plus de 43 articles contre Assange et Wikileaks ont été publiés sur son site ! Déjà en 2010, l’AEI voulait mettre fin aux activités du lanceur d’alerte australien. Et comme par hasard, c’est Javid qui a signé la demande d’extradition en juin 2019 malgré l’opposition de nombreux membres de la Chambre des Communes.

 

 

 

Manifestation le 24 février à Bruxelles pour la libération d'Assange. Derrière le calicot, on reconnaît le journaliste Jean-Claude Defossé et son frère Josy Dubié portant une casquette, lui aussi journaliste et militant et au milieu Ralph Coekelbergs, infatigable militant du progrès et des libertés.

Manifestation le 24 février à Bruxelles pour la libération d'Assange. Derrière le calicot, on reconnaît le journaliste Jean-Claude Defossé et son frère Josy Dubié portant une casquette, lui aussi journaliste et militant et au milieu Ralph Coekelbergs, infatigable militant du progrès et des libertés.

 

 

 

 

 

 

L’affaire est-elle entendue pour Assange ? En tout cas, elle se présente mal.. Mais la lutte pour sa libération continue et doit se poursuivre jusqu’au bout. C’est une question de dignité et de lucidité : l’avenir de pans entiers des droits humains est en jeu et certainement celui de la liberté de la presse. Alors, ne nous endormons pas !

 

 

 

Pierre Verhas

 

 

Prochain article : Julian Assange : la fin de la route ? (II) Menace sur nos fondamentaux

 

 

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16 février 2020 7 16 /02 /février /2020 23:07

 

 

 

Charles Enderlin frappe à nouveau ! Et fort et juste !

 

Le grand journaliste et écrivain franco-israélien Charles Enderlin vient de publier un nouveau livre choc qui n’est plus spécifiquement consacré à la situation en Israël et en Palestine, mais plutôt en France. Il s’intitule « Les Juifs de France entre République et Sionisme » (éditions du Seuil, Paris, 2020). Il écrit :

 

 

 

Charles Enderlin, ancien correspondant de France 2 à Jérusalem, est un des meilleurs analystes du conflit du Proche-Orient et du monde juif auquel il appartient.

Charles Enderlin, ancien correspondant de France 2 à Jérusalem, est un des meilleurs analystes du conflit du Proche-Orient et du monde juif auquel il appartient.

 

 

 

« Les institutions dominantes du judaïsme français s’efforcent de convaincre les Juifs que leur destin est lié non plus au principe d’une République juste et exigeante, mais à un “État-nation du peuple juif” à tendance messianique et qui discrimine les minorités non juives », écrit Charles Enderlin. « Le judaïsme français se confond-il désormais avec Israël, ce petit État du Proche-Orient ? ». Il cite l’ancienne mise en garde de Raymond Aron : « Dans ce cas, il sortirait de l’histoire universelle. » L’auteur explique dans son introduction en une phrase la raison de cet ouvrage : « J’ai écrit ce livre pour tenter de comprendre l’évolution de ces Juifs français dont je fus autrefois si proche et dont je me sens souvent aujourd’hui si éloigné. C’est l’histoire de la transformation d’une communauté prestigieuse qui a donné à la République les Crémieux, Netter, Naquet, Reinach, Blum, Cassin, Heilbronner, Mendès-France, Aubrac, Léon Meiss, Simone Veil, le grand rabbin Joseph Kaplan, pour ne citer que quelques noms, et qui est aujourd’hui celle des Meyer-Habib, des Gilles-William Goldnadel, des Finkielkraut, Zemmour, du CRIF – autant de soutiens inconditionnels d’Israël. »

 

Comme l’écrit « Mediapart » : Outre son intérêt historique, le livre de Charles Enderlin permet de prendre de la hauteur par rapport à la nauséabonde polémique visant à assimiler antisionisme et antisémitisme. Les retours historiques sont à cet égard éclairants et montrent la diversité des engagements comme la vivacité des débats entre responsables ou intellectuels juifs se réclamant du sionisme et de l'antisionisme.

 

Emmanuel Macron, ses relais à droite comme à gauche, veulent aujourd'hui interdire, voire criminaliser ce débat. En juillet 2017, le chef de l’État affirmait, dans son discours commémorant la rafle du Vél d’Hiv en présence de Netanyahou : « L’antisionisme est une des formes modernes de l’antisémitisme. » « Nous ne céderons rien à l’antisionisme, car il est la forme réinventée de l’antisémitisme », répète-t-il depuis. Et début décembre 2019, l’Assemblée nationale adoptait une résolution très controversée du député LREM Sylvain Maillard élargissant la définition de l’antisémitisme à l’antisionisme. 

 

Lors de ce débat parlementaire, Meyer Habib, député LR cité par Enderlin et relais suractif de la droite du Likoud, pouvait ainsi asséner que « la détestation de l’État d’Israël, c’est le nouvel antisémitisme », car « le sionisme est au cœur de l’identité juive ». Meyer Habib est le symptôme le plus extrême de la lente dérive des représentants de la communauté juive et de ses institutions qui va aboutir à un alignement puis à un soutien inconditionnel aux politiques israéliennes conduites par Ariel Sharon et par Benjamin Netanyahou.

 

 

 

Le député français Meyer-Habib est l'homme de Benjamin Netanyahou à l'Assemblée nationale française.

Le député français Meyer-Habib est l'homme de Benjamin Netanyahou à l'Assemblée nationale française.

 

 

 

Emmanuel Macron, ses relais à droite comme à gauche, veulent aujourd'hui interdire, voire criminaliser ce débat. En juillet 2017, le chef de l’État affirmait, dans son discours commémorant la rafle du Vél d’Hiv en présence de Netanyahou : « L’antisionisme est une des formes modernes de l’antisémitisme. » « Nous ne céderons rien à l’antisionisme, car il est la forme réinventée de l’antisémitisme », répète-t-il depuis. Et début décembre 2019, l’Assemblée nationale adoptait une résolution très controversée du député LREM Sylvain Maillard élargissant la définition de l’antisémitisme à l’antisionisme. 

 

 

Lors de ce débat parlementaire, Meyer Habib, député LR cité par Enderlin et relais suractif de la droite du Likoud, pouvait ainsi asséner que « la détestation de l’État d’Israël, c’est le nouvel antisémitisme », car « le sionisme est au cœur de l’identité juive ». Meyer Habib est le symptôme le plus extrême de la lente dérive des représentants de la communauté juive et de ses institutions qui va aboutir à un alignement puis à un soutien inconditionnel aux politiques israéliennes conduites par Ariel Sharon et par Benjamin Netanyahou.

 

Au-delà d’un conflit interne à la communauté juive de France, Charles Enderlin met en évidence une question de valeurs fondamentales : l’universalisme dont les intellectuels et penseurs juifs en France et en Europe étaient les militants les plus actifs après l’Holocauste et le nationalisme discriminatoire émanant de la loi Etat-nation que Netanyahou a fait voter le 19 juillet 2018 à la Knesset. Cette loi, non seulement, discrimine tous les habitants non juifs de l’Etat d’Israël – Arabes et Druzes, principalement – en faisant d’Israël l’Etat-nation du seul peuple juif. Et, implicitement, tout Juif est considéré comme citoyen de l’Etat d’Israël, qu’il y habite ou non. Enfin, cette loi encourage la colonisation dans les territoires occupés depuis 1967, Jérusalem et la Cisjordanie appelée Judée et Samarie.

 

Et le journaliste cite l’avertissement lancé en août 2018 au gouvernement israélien par Ronald Lauder, le président du Congrès juif mondial accusant Netanyahou de « saper l’alliance entre le judaïsme et les Lumières (…). Lorsqu’il dénigre la valeur sacrée qu’est l’égalité, nombre de ses partisans sentent qu’il tourne le dos à son héritage juif, à l’ethos sioniste et à l’esprit d’Israël. Ces nouvelles politiques ne renforceront pas Israël : elles l’affaibliront et à la longue, elles mettront en danger sa cohésion sociale, ses succès économiques et son statut international (…). » Le président Lauder ajoute que les jeunes Juifs pourraient se détourner d’Israël, ainsi que les groupes minoritaires comme les LGBT.

 

 

Cette tendance dangereuse à rejeter l’universalisme – qui ne concerne pas qu’Israël, nous aurons l’occasion de le voir – est aussi dénoncée pas plus tard que ce jour par le professeur d’histoire des religions de l’ULB, Jean-Philippe Schreiber dans une chronique qu’il tient sur Facebook au sujet des incidents qui se déroulent dans cette Alma mater au sujet d’une invitation des dirigeants de Charlie Hebdo qui sont invités à un colloque sur la liberté d’expression. Il voit l’affrontement entre deux camps, celui de l’universalisme et le courant identitaire :

 

 

 

Le professeur Jean-Philippe Schreiber a la même vision universaliste que Charles Enderlin.

Le professeur Jean-Philippe Schreiber a la même vision universaliste que Charles Enderlin.

 

 

 

« En simplifiant de manière assez grossière, l’on peut dire que deux camps s’affrontent. Le premier porte comme étendard l’universalisme, l’égalité et l’esprit des Lumières ; il est le plus souvent allergique aux identités et aux idées post-modernes.

 

L’autre camp, qui n’est toutefois en rien homogène, est tout aussi progressiste, tout aussi démocrate, et tout aussi soucieux de l’égalité. Mais il analyse le réel par le prisme de la domination. Une domination occidentale, masculine, hétéronormée, bourgeoise et blanche, sur les femmes, sur les « racisés », sur les minorités... Ainsi, si l’on est par exemple une femme, une femme de couleur et dans le même temps une musulmane portant le foulard, l’on est victime de discriminations croisées : c’est l’intersectionnalité, un terme désignant à l’origine l'intersection entre le sexisme et le racisme subis par les femmes afro-américaines, un terme conduisant à penser les discriminations non en les distinguant mais dans leurs relations, car elles seraient intrinsèquement liées.

 

L’Union syndicale étudiante et le Cercle féministe qui ont dénoncé la participation de Charlie Hebdo à la conférence consacrée à la liberté d’expression à l’ULB, véhiculent précisément ce discours et reflètent le fossé profond qui se creuse de plus en plus entre démocrates à l’Université. S’ils stigmatisent l’universalisme, c’est parce que l’universalisme serait raciste, réactionnaire, oppresseur des minorités et islamophobe. S’ils stigmatisent Charlie Hebdo, c’est parce que l’hebdomadaire satirique n’a justement eu de cesse de dénoncer le détournement de l’antiracisme, du féminisme et de la défense des droits humains par les apôtres des minorités.

 

Enfin, si leur discours vise très clairement l’Université, c’est qu’il existe à leurs yeux, outre un supposé système médiatique, un système intellectuel dominant qui aurait écrasé la parole des dominés ~ chose curieuse, car s’il y a bien un lieu où le discours postcolonial, féministe et intersectionnel a droit de cité, c’est précisément l’Université. Peut-on pour autant nier que notre société contemporaine serait le produit d’une triple oppression ~ capitaliste, patriarcale et ethnocentrée ? Assurément pas. Mais quel est alors le chemin à prendre pour travailler à l’égalité et à la reconnaissance ? Question épineuse. Je suis pour ma part convaincu que si notre logiciel n’est pas universaliste, nous courrons à la catastrophe de la fragmentation et serons incapables, politiquement, culturellement et socialement, de résister à la montée en puissance du nationalisme et de la barbarie.

 

Dans le même temps, je suis sensible à l’affirmation de celles et ceux qui estiment sincèrement que notre société ne les reconnaît pas dans leur identité, tout autant que le fait que la parole des femmes a trop longtemps été muselée. Trouver des convergences entre ces deux camps, ces deux positions, ces deux discours, sera ardu, mais essentiel face à la sauvagerie d’un système économique prédateur.

 

Sans se tromper de cible quant au vent qui porte la menace : car ce n’est pas de la réaction et de la domination que produit l’hebdomadaire satirique et laïque qu’est Charlie Hebdo, c’est un souffle authentique et puissant de liberté. Vouloir condamner Charlie au silence, c’est l’assassiner une seconde fois. Comme l’écrit Marcel Sel, « on n’a jamais aussi mal traité les résistants qu’aujourd’hui ».

Cela dit, Charlie Hebdo qui, bien avant les attentats, sous l’impulsion de Philippe Val, a viré vers le camp intellectuel dominant, avait perdu son âme. C’est, en définitive – et c’est terrible à dire – le massacre du 13 janvier 2015 qui l’a sauvé. Mais, il n’y a aucune justification de l’empêcher de s’exprimer… surtout dans un colloque consacré à la liberté d’expression.

 

Comme quoi, tout courant de pensée n’est viable que s’il garde ses distances avec le pouvoir et la classe dominante.

 

 

 

Interview de Charles Enderlin par Mediapart au sujet de son livre.

 

 

 

Charles Enderlin

Les Juifs de France entre République et Sionisme

 

 

 

Morceaux d’humeur du 16 février 2020

Seuil, Paris, 2020

ISBN 978-2-02-121165-8

Prix 22,50 €

 

P.V.

 

 

 

Israël : encore un abus de pouvoir

 

L’agence Belga a publié le vendredi 07 février 2020 l’information suivante :

 

« Israël a convoqué jeudi l'ambassadeur suppléant de Belgique, a confirmé vendredi le SPF Affaires étrangères. L'Etat hébreu reproche à la Belgique d'avoir invité une ONG qui travaille pour des enfants palestiniens en zone de guerre à s'exprimer à la session du Conseil de Sécurité des Nations unies dédiée au Moyen-Orient. L'ambassadeur d'Israël en Belgique a à son tour été convoqué à Bruxelles, après avoir partagé des tweets critiques à l'encontre de la Belgique.

 

"La Belgique et Israël entretiennent de bonnes relations mais, comme entre de bons amis, il y a parfois des désaccords", affirme le SPF.

 

Samedi dernier, la Belgique a pris la présidence du Conseil de sécurité de l'ONU pour un mois. Dans ce cadre, elle a invité l'ONG Defense for Children Palestine à s'exprimer à la session du Conseil de Sécurité des Nations unies dédiée au Moyen-Orient, le 24 février. DCIPalestine, qui défend les droits des enfants palestiniens en zone de guerre, est très critique à l'égard d'Israël.

 

Pour l'Etat hébreu, cette invitation ne passe pas. En l'absence au pays de l'ambassadeur de Belgique en Israël, son suppléant a été convoqué par le ministère israélien des Affaires étrangères. Selon les médias israéliens, cette convocation a eu lieu jeudi.

 

Les Affaires étrangères ont confirmé la convocation à Belga et ont qualifié la réunion à Tel Aviv de "cordiale". »

 

Une fois de plus toute expression de solidarité à l’égard des Palestiniens est condamnée par le gouvernement Netanyahou qui va jusqu’à en faire un incident diplomatique. L’étape suivante sera l’interdiction d’intervention des ONG et l’expulsion de leurs membres.

 

 

P.V.

 

 

 

Populisme

 

Lors de l’émission dominicale « Ce n’est pas tous les jours dimanche » de RTL-TVI qui consiste en des débats sociétaux et politiques et qui se termine par une conversation entre une personnalité invitée et le journaliste Pascal Vrebos, l’invité du 9 février était le patron des patrons belges, l’administrateur délégué de la FEB (Fédération des Entreprises de Belgique), l’équivalent belge du MEDEF, Pieter Timmermans, connu pour être particulièrement peu ouvert à la concertation sociale. Le « script » d’une partie de la conversation est révélateur.

 

 

 

Pieter Timmermans, le patron des patrons belge n'a pas hésité à traiter Pascal Vrebos de "populiste" !

Pieter Timmermans, le patron des patrons belge n'a pas hésité à traiter Pascal Vrebos de "populiste" !

 

 

 

Pascal Vrebos : Un patron qui gagne cinq millions par an, pour vous c’est un bon chiffre, ou c’est quand même un peu trop ?

 

 

Pieter Timmermans : Moi je ne m’exprime pas sur des chiffres, c’est très populiste. C’est très populiste…

 

 

Pascal Vrebos : Pourtant on en parle tout le temps.

 

 

Pieter Timmermans : Oui on en parle tout le temps, mais ça dépend de l’entreprise, dans quel domaine elle est située, qu’est-ce qu’elle fait, etc. Donc non.

[…]

 

Pascal Vrebos : Et 1.593 euros bruts, le salaire minimum. Franchement, vous pourriez vivre avec ça? Quelqu’un qui gagne ça, est-ce qu’il peut vivre avec ça ? Avec des enfants ?

 

 

Pieter Timmermans : Mais allez… ça ce sont des… Je ne réponds pas parce que ce sont des questions populistes de ces gens-là.

 

 

Pascal Vrebos : Mais est-ce qu’on peut vivre avec ça ?

 

 

Pieter Timmermans : Mais je ne sais pas. Est-ce que les gens savent vivre avec ça à l’étranger ? Apparemment oui. Donc c’est pas une question de…

 

 

Pascal Vrebos : Oui en Croatie c’est vrai que c’est encore moins.

 

 

Pieter Timmermans : Mais il faut nous comparer monsieur Vrebos… soyons un peu honnête. Vous êtes populiste.

 

 

Pascal Vrebos : Mais pas du tout ! C’est la question que les gens se posent, dans les courriers, lisez les forums. Qu’est-ce qu’on peut faire avec 1.500 euros aujourd’hui ?

 

 

Pieter Timmermans : Mais comparez-vous à d’autres. Est-ce qu’on veut que ces gens se trouvent dans le chômage, avec une allocation encore plus faible ? C’est ça la question qu’il faut poser ! C’est ça la question ! On oublie ici le côté marché de l’emploi. Est-ce qu’on veut expulser ces gens vers le chômage ? C’est ça la question. Non. Nous voulons créer de l’emploi pour les gens, qu’ils trouvent de l’emploi, et qu’ils peuvent évoluer.

 

 

C’est édifiant ! Face à l’attitude de ces pontes de l’économie ultralibérale de marché, on se rend compte que le dialogue est impossible. Même Pascal Vrebos, pourtant connu pour être un bon libéral, n’est pas épargné par la doxa de ces dirigeants.

 

 

Comme on le voit en France avec la bataille sur les retraites, un véritable débat et a fortiori une réelle négociation sont impossibles.

 

 

L’affrontement est donc inévitable !

 

 

 

P.V.

 

 

Affaire Griveaux : ne jouons pas les vertus outragées !

 

 

La lamentable chute du candidat LREM Benjamin Griveaux à la Mairie de Paris qui bénéficiait de l’appui du président Macron himself a soulevé l’indignation de la classe politique de l’extrême-gauche à l’extrême-droite en passant par toutes les nuances du centrisme dominant. On a porté atteinte à la vie privée du candidat. Il est interdit de diffuser des vidéos à caractère privé sur la toile.

 

 

 

 

Benjamin Griveaux, ex-candidat à la mairie de Paris, est plutôt ennuyé !

Benjamin Griveaux, ex-candidat à la mairie de Paris, est plutôt ennuyé !

 

 

 

Certes, le procédé n’est pas joli joli et l’atteinte à la vie privée est intolérable Cependant, n’oublions pas que la « macronie » ne se gêne pas de surveiller toute monde avec notamment la reconnaissance faciale qui nous parvient de la très démocratique Chine populaire de M. Xi Jin Ping. Autre chose, ce Griveaux qui est un politicien de seconde zone, ancien collaborateur de DSK et éphémère secrétaire d’Etat du second gouvernement Philippe et même porte-parole dudit gouvernement, a été désigné candidat maire de Paris par défaut, suite à la bagarre avec l’autre candidat, le mathématicien Cédric Villani. La macronie en marche, quoi ! Tout bénéfice pour la sortante, la socialiste Anne Hidalgo.

 

 

Quant à la vidéo, n’oublions pas que Griveaux s’est laissé filmer lors de son « exercice ». Dans quel but ? Il devrait savoir que lorsqu’on devient un homme public, il est dangereux de laisser des traces de ses pratiques sexuelles. Alors, jouer aux vertus outragées comme le fait la classe politique française est risible. Comment veut-il être pris au sérieux, alors que tout ce beau monde était au courant de cette vidéo !

 

 

En attendant, le parti LREM est aux abois et a désigné en désespoir de cause Agnès Buzyn, une hématologue, elle aussi ancienne ministre de la Solidarité et de la Santé du gouvernement Philippe et liée au lobby pharmaceutique… Le bilan de son ministère est catastrophique, ce qui n’augure rien de bon pour le parti présidentiel aux élections municipales qui se dérouleront dans un mois.

 

 

Cette affaire minable montre la grave dégradation de la classe et de la vie politiques. C’est là le vrai danger pour la démocratie. Nous assistons à l’effondrement d’un monde en pleine déliquescence, mais nul ne sait quel monde viendra à sa place.

 

 

 

Pierre Verhas

 

 

 

 

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30 janvier 2020 4 30 /01 /janvier /2020 14:12

 

 

 

Le 27 janvier 2020, c’est le 75e anniversaire de la libération du camp d’Auschwitz par l’Armée rouge qui avançait vers Berlin. Auschwitz se situait dans la partie occidentale de la Pologne attribuée à l’Allemagne par le Pacte germano-soviétique de 1939.

 

 

 

L'Armée rouge libère les détenues du camp d'extermination d'Auschwitz Birkenau. Mais si cette libération est une réalité incontestable,  cette image n'est -elle pas un élément de propagande ?

L'Armée rouge libère les détenues du camp d'extermination d'Auschwitz Birkenau. Mais si cette libération est une réalité incontestable, cette image n'est -elle pas un élément de propagande ?

 

 

 

Le 27 janvier 2020, c’est à Auschwitz même l’apothéose des commémorations qui ont commencé à Jérusalem sous les auspices du gouvernement israélien, en présence de nombreux chefs d’Etat et de gouvernement. Aujourd’hui, les mêmes chefs d’Etat et de gouvernement sont invités, à l’exception de celui du pays libérateur : la Russie.

 

Le militant progressiste Henri Goldman a récemment rouvert son blog ( https://leblogcosmopolite.blogspot.com/ ). Son dernier article est consacré à Auschwitz. Sa famille y fut décimée. Seul son père est revenu et il épousa peu après la mère d'Henri, Sonia, elle aussi rescapée. Henri Goldman écrit :

 

« Ma mère, Szajndla dite Sonia, y fut déportée de Malines en janvier 1944, avec le 23e convoi. Peu de temps après, elle donna naissance à une petite fille qui fut doucement euthanasiée pour éviter pire. Mon père, Yisroël dit Charles, arriva un peu plus tard, avec le 24e convoi, l’avant-dernier, accompagné de sa femme et du plus jeune de ses trois enfants. À l’arrivée, ils furent séparés sur la rampe. Mon père rentra dans le camp. Sa femme et son fils furent poussés dans l’autre file. Ils allaient prendre une douche. On ne devait plus les revoir. Leurs noms sont gravés sur les murs du mémorial juif d’Anderlecht, parmi plus de 25 000 autres noms. »

 

Ensuite, Henri Goldman dénonce avec virulence la récupération à des fins uniquement politiques de l’horreur des massacres de masse des Juifs allemands et des pays occupés perpétrés par les nazis.

 

« En 1960, le criminel nazi Adolf Eichmann fut exfiltré d’Argentine par des agents israéliens. Il fut exécuté au terme d’un procès qui s’acheva deux ans plus tard. C’est à partir de ce moment-là qu’Israël élabora une véritable stratégie autour de « la Shoah », un mot que, dans ma famille qui l’avait pourtant vécue, on n’avait jamais prononcé ni même entendu. Cette stratégie quelque peu anachronique – on est alors plus de quinze ans après la Libération – visait à faire d’Israël le légataire universel de tous les Juifs exterminés entre 1942 et 1945 afin d’en récolter les dividendes politiques auprès d’une opinion occidentale travaillée par la culpabilité. Tout une mythologie fut élaborée pour faire de l’État d’Israël la revanche rédemptrice des Juifs massacrés.


Mais de quel droit ? Mes grands-parents, gazés à Treblinka avec neuf de leurs dix enfants – ma mère était la dixième – n’étaient pas sionistes. Quand, lors de la fête de Pâque, ils se souhaitaient « l’an prochain à Jérusalem », il s’agissait de la Jérusalem céleste qui nous serait ouverte à l’arrivée du Messie, pas d’une ville physique. Ils n’ont donné mandat à personne pour parler en leur nom. Et moi, leur héritier, non plus. »

 

 

 

Henri Goldman dans ce livre nous parle de sa mère, Sonia, rescapée des marches de la mort après Auschwitz.

Henri Goldman dans ce livre nous parle de sa mère, Sonia, rescapée des marches de la mort après Auschwitz.

 

 

 

La confusion entre le politique et le religieux

 

 

Le mot « Shoah » a été utilisé pour la première fois par Menahem Begin, alors chef de l’opposition en Israël. Il a été largement répandu par le film de Claude Lanzmann paru en 1985, d’une durée de 582 minutes et diffusé en feuilletons à la télévision. Ce documentaire eut le mérite de faire prendre conscience de l’holocauste nazi par un large public. Depuis lors, c’est le mot « Shoah » qui est le plus usité.

 

 

Notons que « Shoah » est une expression religieuse. Il y a donc un mélange entre une abomination concrète, œuvre d’êtres humains avec une foi. Comme le dénonce Henri Goldman : la fameuse prière « l’an prochain à Jérusalem » prononcée par ses parents concerne la « Jérusalem céleste », est donc purement spirituelle et ne consiste en rien à une adhésion inconditionnelle au projet sioniste. C’est cette confusion entre le religieux et le politique qui est abominable !

 

 

Il est clair que de nombreux descendants des victimes de l’horreur absolue des camps d’extermination n’acceptent pas cette récupération, ou plutôt cette appropriation par l’Etat d’Israël de l’extermination des Juifs à des fins purement politiques. Tout cela s’inscrit dans la logique de la fameuse loi « Etat nation » qui dispose qu’Israël est l’Etat du seul peuple juif. Donc, dans cet état d’esprit, Israël est l’unique représentant du peuple juif et les Occidentaux semblent accepter cela sans broncher. Le plus zélé d’entre eux, le président Macron, va même jusqu’à défendre un projet de loi assimilant l’antisionisme à l’antisémitisme. Donc, une opinion politique par définition critiquable, mais légitime puisqu’elle n’incite pas à la haine, est assimilée au pire des racismes. Après la récente adoption de loi dite Avia par l’Assemblée nationale française réprimant « les expressions de haine » sur les réseaux sociaux, voici une nouvelle disposition limitant la liberté d’opinion qui est en gestation !

 

 

Une politique bien pensée

 

 

 

En outre, tout cela s’inscrit dans une politique bien pensée. Israël est devenu selon le vieux rêve des néoconservateurs étatsuniens la pointe avancée de l’Occident dans le monde arabe dans l’optique du fameux « choc des civilisations ». Et ces commémorations faisant appel à l’émotion tout à fait légitime des peuples ont en réalité un objectif géopolitique : justifier une éventuelle guerre contre l’Iran qui est assimilé au nouveau « Satan ». D’ailleurs, le « plan de paix » de Trump s’inscrit dans la ligne de la politique du gouvernement de Benjamin Netanyahou.

 

 

 

Le plan de paix signé entre le Président US Trump et le Premier ministre israélien Netanyahou  fait partie d'une politique bien pensée qui s'est appropriée la mémoire d'Auschwitz.

Le plan de paix signé entre le Président US Trump et le Premier ministre israélien Netanyahou fait partie d'une politique bien pensée qui s'est appropriée la mémoire d'Auschwitz.

 

 

 

Henri Goldman ajoute :

 

« L’appropriation par Israël de ce qu’il convient désormais d’appeler « la mémoire de la Shoah » est pour moi une vraie souffrance. Les derniers grands prêtres autoproclamés de cette nouvelle religion civile, les Sharon, Netanyahou et autres Liebermann, ont beaucoup plus de sang sur les mains que nos petits fascistes locaux. Aujourd’hui, le gouvernement d’Israël compte en son sein des ministres qui développent exactement la même idéologie suprémaciste que le Vlaams Belang, le MHP turc ou le Ku Klux Klan. Dans leur chef, c’est même plus qu’une idéologie. C’est une pratique. »

 

 

 

Et puis, on oublie le libérateur aujourd’hui considéré comme ennemi depuis que des apprentis sorciers de l’Occident « atlantiste » ont relancé la guerre froide, sanctionnant et isolant la Russie. C’est cependant, qu’on le veuille ou non, l’Union Soviétique qui a payé le plus lourd tribut à la lutte contre l’Allemagne nazie. Jean Lévy sur son blog ( http://canempechepasnicolas.over-blog.com/ ) exprime son avis :

 

 

« A entendre les médias, on pourrait penser que ce sont les Israéliens qui ont libéré Auschwitz. Et quand l'un de leurs journalistes se veut plus précis, il évoque" les Russes". Et bien non, ce sont les Soviétiques et les soldats de leur Armée rouge, composée de Russes, bien sûr, mais aussi venus de Sibérie, du Caucase, d'Ukraine, de Biélorussie, de toutes les Républiques qui alors fédéraient l'URSS. Ces forces, qui ont écrasé l'Allemand à Stalingrad, planteront le drapeau rouge sur les ruines de Berlin.

 

A cette époque, la propagande officielle de Berlin, et celle de leurs valets parisiens, n'évoquait le pouvoir soviétique que sous le terme de "judéo-bolchevique" et les consignes données à la Wehrmacht étaient alors de massacrer systématiquement "les commissaires politiques communistes et les juifs".

 

Cette assimilation, thème de la propagande nazie, n'est plus de mise aujourd'hui. L'Etat d'Israël fait partie aujourd'hui du dispositif militaire occidental.

 

L'ennemi, ce sont les Russes, ceux d'hier comme ceux d'aujourd’hui, coupables de ne pas laisser piller les richesses de leur pays, en clair, de ne pas livrer celui-ci aux intérêts étrangers.

 

Crime, aux yeux du capital international. 

 

C'est ce qui conduit les instances de l'Union européenne, sous la direction de l’Allemagne, à considérer Moscou comme l'ennemi. Et d'assimiler Poutine à Hitler ! La goujaterie occidentale va même jusqu'à ne pas inviter les dirigeants russes à Auschwitz, que leurs troupes ont libéré, lors de la commémoration officielle de cet événement ...alors que les responsables de Berlin sont conviés à visiter les bunkers nazis des plages normandes, lors des anniversaires du débarquement de juin 44 ! »

 

Certes, ces propos sont excessifs, mais ils ont le mérite de bien cerner la question. Alors que l’on commémore la pire des abominations, il est intolérable que l’extermination des Juifs et aussi des Tziganes et des Soviétiques soit exploitée, deux tiers de siècle après, à des fins géopolitiques qui n’ont historiquement rien à voir avec cette horreur. Ce n’est rien d’autre que flétrir la mémoire des millions de morts des camps nazis – parce qu’il n’y a pas que Auschwitz – et mépriser le calvaire des rescapés.

 

Les marches de la mort

 

Et puis, il faut savoir que le plus grand nombre de prisonniers d’Auschwitz présents en janvier 1945 n’ont pas été libérés par l’Armée rouge le 27. On « oublie » dans ces cérémonies officielles un autre aspect aussi abominable : les marches de la mort. L’historienne belge Claire Pahaut vient de le rappeler sur les réseaux sociaux :

 

 

 

Madame Claire Pahaut, historienne spécialiste de la déportation rappelle utilement l'horreur des "marches de la mort".

Madame Claire Pahaut, historienne spécialiste de la déportation rappelle utilement l'horreur des "marches de la mort".

 

 

 

« Oui, le camp d'Auschwitz est libéré par les Russes, Alliés de l'Est, comme les Anglais, les Américains, les Canadiens ... étaient ceux de l'Ouest. Mais que trouvent les Russes en entrant sans doute par le camp de Birkenau ?


Des hectares de baraques vides devant eux. Et tout dans le fond ? Les restes des chambres à gaz que les nazis ont fait sauter avant leur départ. Comme si l'Histoire ne pourrait y découvrir leur usage. Des survivants ? Peu. Pour la plupart, grabataires. Abandonnés à leur agonie.


Et les centaines de milliers d’autres ? Évacués sur les routes d'Europe. Des "marches de la mort" en langage de camps. 10.000 femmes sont menées à Ravensbrück et y arrivent autour du 23 janvier. Environ 7.000 survivantes. Ravensbrück est déjà en surpeuplement. Épidémies, faim, épuisement ... Un camp de déportées politiques, qui se doublent maintenant de déportées raciales. Survivre est le mot d'ordre qui se glisse de bouches à oreilles. Trois mois s'écouleront avant "leur" libération. Il en est de même dans tous les camps d'hommes. Dora, Buchenwald, Flossenburg, Dachau, ... La liste est si longue. Qui dans les médias d'aujourd'hui dressent le vrai décor de l'Europe du IIIe Reich de janvier à avril 1945 ? J'en connais un, dans le Soir, Marc Metdepenningen pour ne pas le citer. Oui, Auschwitz commémore sa libération. Et le monde s'en souvient avec lui. »

 

Eh oui, chère Claire Pahaut, la mémoire officielle a des lacunes ! Les marches de la mort qui ont pourtant été évoquées par le général de Gaulle lui-même dans ses « Mémoires de guerre », n’ont guère été retenues – ou très peu – dans les discours officiels. Or, il suffit de lire les témoignages des rescapés. Ces marches furent le paroxysme de l’horreur, les SS étant en panique et donc encore plus cruels. Dans son témoignage interview, Sam Braun, rescapé du camp d’Auschwitz, victime avec sa famille de la rafle du Vel d’Hiv, fut le seul à survivre. Sa carrure d’athlète lui évita la « douche » à la sélection à Birkenau et il fut transféré à Monowitz, l’usine du camp Auschwitz III qui exploita les esclaves à la fabrication de caoutchouc dans une énorme usine de la tristement célèbre compagnie IG Farben. (Voir Sam Braun, Personne ne m’aurait cru, alors je me suis tu, Albin Michel, 2008, réédité en édition de poche). Il raconte « sa » marche de la mort.

 

 

 

Feu le Docteur Sam Braun, victime de la rafle du Vel d'Hiv, rescapé d'Auschwitz a voulu perpétuer la mémoire de l'horreur de ce camp. Il fonda et dirigea jusqu'à sa disparition le Cercle Mémoire & Vigilance à Paris. Il décrit "sa" marche de la mort...

Feu le Docteur Sam Braun, victime de la rafle du Vel d'Hiv, rescapé d'Auschwitz a voulu perpétuer la mémoire de l'horreur de ce camp. Il fonda et dirigea jusqu'à sa disparition le Cercle Mémoire & Vigilance à Paris. Il décrit "sa" marche de la mort...

 

 

 

Le 17 janvier 1945, les SS et les kapos firent sortir brutalement les détenus, d’abord en rang, ensuite, la file s’étirait et ils avaient comme chaussures des galoches à semelles de bois. Ils marchèrent sans savoir leur destination, gardés par de nombreux SS nerveux et féroces. Sam Braun dit :

 

« Les longues colonnes de déportés en habits de bagnards, fuyant la progression de l’avance alliée, avançaient dans des directions diverses, le but étant de s’éloigner du front. Les SS nous menaient comme ils auraient mené des troupeaux (…) Très peu de déportés se sont retrouvés comme moi à Prague. La grande majorité des colonnes a été dirigée vers des camps comme Bergen-Belsen ou Buchenwald… ».

 

Sam Braun quant à lui, a rejoint durant cette marche qui a duré quatre mois, quatre camps de taille moyenne, puis les déportés de son groupe ont été mis sur des wagons plats de chemin de fer sur la ligne de Prague. Ils servaient de boucliers humains pour que l’aviation alliée ne bombarde pas cette ligne. Le convoi s’arrêta dans une gare. Là, la population locale a vu ces bagnards affamés, malades, certains étaient mourants. Le train reparti, des passerelles qui étaient au-dessus de la ligne de chemin de fer, des hommes jetaient du pain aux prisonniers. Les SS furieux leur tiraient dessus, mais ce dérisoire « ravitaillement » se poursuivait. Des hommes avaient fait leur devoir d’être humain au péril de leur vie.

 

Ainsi donc, le 27 janvier 1945, tout Auschwitz était loin d’être libéré. Il ne restait sur place que des malades, quelques centaines de femmes et d’hommes valides qui n’avaient pas été emmenés vers la marche de la mort. Ils étaient environ 7 000. Mais le calvaire de des dizaines de milliers d’autres se poursuivit jusqu’à la mort pour bon nombre d’entre eux et les autres furent libérés par les Américains en mai 1945.

 

Alors, dans les commémorations, les déportés des marches de la mort ont été oubliés.

 

Ces commémorations ont fait appel à l’émotion suscitée par cette horreur. Mais elles avaient un objectif politique : assurer la suprématie de l’Occident. Les puissants de ce monde réunis en une sorte de communion médiatisée pour pleurer un passé qu’ils n’ont pas connu n’ont rien suscité au fond de nous-même, sinon un manque de sincérité. Faire appel uniquement à l’émotion est effacer la lucidité. Or, si on veut que le « Plus jamais ça » tant proclamé ne soit plus le « Toujours ça », la lucidité est indispensable.

 

Et la lucidité montre que ses commémorations sont incomplètes – volontairement ou par ignorance ? Nul ne le sait.

 

Laissons la conclusion à Alain Garrigou, historien, professeur des universités à Paris-Sorbonne qui écrit dans un article paru dans le « Monde diplomatique » de janvier 2020 :

 

« Ce ne sont pas les raisons politiques anachroniques   contemporaines — ménager les susceptibilités des Alliés d’aujourd’hui, faire du passé table rase pour un futur meilleur, ou bien seulement faire le malin — qui doivent guider nos appréciations du passé. Ce serait un bien mauvais calcul que de croire aider à la paix en ménageant les susceptibilités individuelles ou collectives d’aujourd’hui au prix de l’oubli des crimes individuels et collectifs d’hier. Sur un sujet aussi grave, il n’y a aucune place pour les accommodements mais seulement pour la vérité. Aussi dérangeante et accablante soit-elle. »

 

Oui, l’émotion toute légitime qu’elle soit doit laisser la place à la lucidité et à la raison pour que « Plus jamais ça ! » soit une réalité.

 

 

 

Pierre Verhas
 

 

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23 janvier 2020 4 23 /01 /janvier /2020 09:41

 

 

 

L’exclusion du PS d’Emir Kir, député-bourgmestre de Saint-Josse ten Noode (une commune de la Région de Bruxelles et aussi plus petite commune de Belgique), est un fait exceptionnel qui ne s’est plus produit depuis la Seconde guerre mondiale.

 

 

 

L'exclusion du PS d'Emir Kir député-bourgmestre de Saint-Josse ten Noode, a déclenché un séisme au sein de la Fédération bruxelloise du PS.

L'exclusion du PS d'Emir Kir député-bourgmestre de Saint-Josse ten Noode, a déclenché un séisme au sein de la Fédération bruxelloise du PS.

 

 

 

Le motif est la réception officielle dans sa mairie d’une délégation de maire turcs parmi lesquels il y avait deux membres du MHP, parti d’extrême-droite proche de la milice fasciste « Les Loups gris ». En agissant ainsi, Kir rompait le « cordon sanitaire » avec l’extrême-droite. Ce n’est pas la première fois qu’on lui reproche des attitudes incompatibles avec l’éthique socialiste et démocratique. Ainsi, en 2018, il s’absenta le jour du vote à la Chambre d’une motion reconnaissant le génocide arménien de 1915. Lors des tensions entre Turcs et Kurdes dans sa commune, Kir a pris ouvertement parti pour les Turcs. La réception de la délégation turque a été la goutte d’eau qui a fait déborder le vase. Un échevin de Neupré dans la région de Liège avait été exclu quelques jours plus tôt pour avoir posté des propos racistes sur Facebook. On ne pouvait dès lors faire deux poids deux mesures avec le bourgmestre de St-Josse. Il est clair que Paul Magnette, le nouveau président du PS veut redorer l’image de son parti en traquant les responsables de scandales et les dérives de certains mandataires.

 

 

 

Paul Magnette nouveau président national du PS a choisi une ligne dure face aux dérives politiques et aux scandales qui secouent le Parti socialiste.

Paul Magnette nouveau président national du PS a choisi une ligne dure face aux dérives politiques et aux scandales qui secouent le Parti socialiste.

 

 

 

Certains vont même – en coulisse – jusqu’à remettre en question l’opportunité de l’exclusion d’Emir Kir. Imaginons un instant qu’une délégation de l’association des maires de France composée entre autres des maires RN de Béziers et de Hénin-Beaumont soit reçue par un bourgmestre socialiste. Ce serait une levée de boucliers ! Et le bourgmestre en question serait exclu illico et forcé à la démission. Pourquoi, alors, tergiverser sur Emir Kir ?

 

Cela dit, les conséquences politiques de l’exclusion d’Emir Kir sont très importantes. Sur le plan communal, Emir Kir semble être solidement installé puisque malgré son exclusion, la section socialiste locale lui apporte son soutien. Son argument : Kir est un bon bourgmestre de gauche. C’est vrai, mais les responsables socialistes locaux ne tiennent aucun compte de son attitude politique qui a des conséquences désastreuses sur l’ensemble de la Région et même sur le pays. Sur le plan régional, le PS perd un bourgmestre et un député régional aussi d’origine turque qui a décidé de siéger comme indépendant. Il partage désormais la première place à la Région de Bruxelles-capitale ex-aequo avec Ecolo et risque même de se trouver à la deuxième place si un ou deux autres députés régionaux s’en vont. Cela impliquerait une redistribution des compétences au niveau du gouvernement régional et une perte d’influence pour les Socialistes bruxellois. Sur le plan de la représentation socialiste au niveau fédéral, les Socialistes bruxellois ont perdu un siège lors du scrutin du 26 mai 2019. Avec l’exclusion d’Emir Kir qui est aussi député fédéral, ils en perdent un deuxième. Il ne reste plus dès lors qu’un siège socialiste au fédéral qui est d’ailleurs occupé par Ahmed Laaouej, par ailleurs président de la Fédération bruxelloise du PS.

 

 

 

Ahmed Laaouej nouveau président de la Fédération bruxelloise du PS, bourgmestre de Koekelberg reste le seul député fédéral socialiste de Bruxelles.

Ahmed Laaouej nouveau président de la Fédération bruxelloise du PS, bourgmestre de Koekelberg reste le seul député fédéral socialiste de Bruxelles.

 

 

 

En clair, politiquement, les Socialistes ne sont pas débarrassés d’Emir Kir. Il se peut que la communauté turque de Bruxelles se détourne du PS, alors qu’avec Emir Kir, elle votait massivement pour lui – 18 540 voix de préférence aux dernières élections fédérales – et suivra ses instructions au moment voulu. D’autre part, cette exclusion a été un choc pour tous les militants. Elle risque de diviser la Fédération entre un bloc de « laïques blancs » et un bloc « méditerranéen » comprenant des militants maghrébins et turcs. Et c’est là le véritable danger !

 

 

 

Laurette Onkelinx qui a succédé à feu Philippe Moureaux à la tête de la Fédération s'entendaient très bien.

Laurette Onkelinx qui a succédé à feu Philippe Moureaux à la tête de la Fédération s'entendaient très bien.

 

 

 

Déjà, pudiquement, on évoquait des divergences de vue entre les sections socialistes dites du « Nord de Bruxelles » et les autres. L’affaire Kir a accentué ce phénomène. Le nouveau président de la Fédération, Ahmed Laaouej, qui a été élu avec seulement 52 % des voix contre Rachid Madrane, ancien ministre et actuel président du Parlement régional, cherche à faire la synthèse entre ces deux courants. Il a cependant été ferme sur l’attitude du bourgmestre de St-Josse et affirme qu’il ne tolérera plus aucune dérive. C’est la quadrature du cercle ! C’est déjà suffisamment évident : la Fédération est désormais divisée en deux blocs et pourrait éclater. Cela signifierait à terme la fin du PS dans la capitale de ce qu’il reste de la Belgique.

 

Cela pourrait être un cataclysme au-delà du Parti socialiste. « Laïques blancs » contre « Méditerranéens » signifie la « racialisation » du débat politique. C’est la porte ouverte aux extrémistes de tout bord qui s’engouffreraient dans ces « blocs ». La faute en revient aux prédécesseurs de Laaouej – feu Philippe Moureaux et Laurette Onkelinx et leurs mentors – qui ont ouvert, avec raison, les portes du Parti socialiste aux citoyens issus de l’immigration, surtout depuis l’adoption du droit de vote pour les étrangers non européens. Cependant, tous les deux ont fermé les yeux sur les dérives et n’ont rien fait pour assurer une intégration digne de ce nom. En voulant faire prendre « l’ascenseur social » aux allochtones, Moureaux a obtenu le résultat contraire. Sur le plan de l’éducation, on a créé les ZEP (Zones d’éducation prioritaires) qui ont été très mal gérées et qui n’ont pas disposé de suffisamment de moyens. Résultat : des écoles poubelles. On a construit des logements sociaux pour des familles nombreuses composées essentiellement de personnes issues de l’immigration. Résultat : des ghettos. On a mis aux responsabilités politiques des allochtones. Résultat : à quelques exceptions près, s’est développé un clientélisme qui a accentué le repli sur soi des différentes communautés. Pourtant, les émeutes de Cureghem – un quartier proche de la gare du Midi – en 1997 (il y a 23 ans !) auraient dû servir d’avertissement. Après quelques déclarations matamoresques, rien n’a été fait.

 

 

 

On n'a pas tiré les leçons des émeutes de Cureghem en 1997 !

On n'a pas tiré les leçons des émeutes de Cureghem en 1997 !

 

 

 

En plus, on aurait dû pourtant prendre en compte cette évidence : un Turc vote pour un Turc, un Marocain vote pour un Marocain, non par conviction politique, mais parce que le candidat est de « chez eux » et aussi pour avoir des avantages comme un logement ou un emploi. Cette tendance s’est accentuée avec la faculté de voter pour plusieurs candidats d’une même liste. Et puis, on a oublié un élément essentiel : la démocratie a mis deux siècles à se développer en Europe. Il y a au maximum trois ou quatre générations d’immigrés non européens qui entretiennent toujours des liens étroits avec leurs pays d’origine et qui en gardent les mœurs. Et puis, reconnaissons que notre « belle » démocratie est malade : les scandales de corruption, l’incapacité des politiques à relever les défis de notre temps, l’ultralibéralisme qui démolit toute forme d’action collective. Aussi, comment demander aux immigrés une adhésion sans faille à nos « grands » principes démocratiques ?

 

Et le plus grave : on n’a même pas essayé. On a pensé que cela viendrait spontanément. Et puis, on a même cru qu’ils représentaient un électorat malléable. Cela n’a évidemment pas été le cas. Les électeurs et les politiques socialistes issus de l’immigration n’adhèrent pas, pour la plupart, aux principes socialistes. Ils votent et agissent selon leurs intérêts et ceux de leurs communautés respectives. Cependant, il y a des exceptions comme Rachid Madrane qui adhère ouvertement à la laïcité et au socialisme, mais qui a été mis à l’écart par sordides calculs politiciens après les élections du 26 mai 2019. Il fut pourtant un excellent ministre de la protection de la jeunesse. Il a réussi à faire avancer ce dossier difficile et en « récompense », on l’a casé au perchoir du parlement bruxellois. Il est donc isolé. Et après, on s’étonne qu’il ait pris fait et cause pour Emir Kir ! Ahmed Laaouej est aussi un socialiste sincère et un grand spécialiste des finances publiques, mais son influence est limitée et en voulant absolument faire la synthèse entre les deux « blocs », il se retrouve dans l’ambiguïté. Aussi, son autorité en tant que président de la Fédération élu de justesse est limitée.

 

 

 

Rachid Madrane a été écarté alors qu'il fut un excellent ministre.

Rachid Madrane a été écarté alors qu'il fut un excellent ministre.

 

 

 

Si l’éclatement se produit, c’est le scénario catastrophe ! Il signifie non seulement la fin du mouvement socialiste à Bruxelles, l’affaiblissement de la gauche – le PTB n’en profitera pas, car il a aussi ses ambiguïtés en la matière – et les ingrédients d’un conflit « communautaire » sont rassemblés. Et on peut compter sur les fanatiques des deux bords pour lier la sauce.

 

Voilà donc la perspective d’un conflit majeur qui s’ajoute à la crise politique inextricable en Belgique. Les perspectives ne sont guère réjouissantes. Et hormis l’un ou l’autre politique, on ne voit personne à même de prendre le taureau par les cornes. C’est pourtant l’avenir de notre société qui est en cause. Une synthèse est-elle encore possible ? Dans l’état actuel des choses, on en doute. Le gouffre entre les deux blocs est trop profond et il sera très difficile de le combler.

 

 Entre « communautarisme » - à propos, quelle est la définition de ce mot ? – et « socialisme », faudra-t-il choisir ? Il est à craindre que oui !

 

 

Pierre Verhas

 

 

 

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13 janvier 2020 1 13 /01 /janvier /2020 21:14

 

 

 

La crise politique qui s’éternise en Belgique (nous l’analyserons dans un prochain article), la crise politique qui vient de trouver une solution bancale en Espagne, la crise politique latente en Italie, un pouvoir tournant au totalitarisme en France, le risque de démantèlement de l’Union européenne avec le Brexit, la Grande Bretagne elle-même en voie de démantèlement et j’en passe, sont des indices d’un changement profond de régime dans la plupart des Etats européens. Cependant, il s’agit d’un changement dont on ne connaît ni la nature ni l’issue.

 

Une des caractéristiques de ces crises est le déclin des partis traditionnels. Scrutins après scrutins, on observe leur déliquescence. C’est l’Italie qui, il y a bien longtemps, a donné le signal : le leader social-démocrate Bettino Craxi, ancien Premier ministre, ami de Silvio Berlusconi fut mouillé dans une affaire de corruption et est même contraint à s’exiler. Le parti social-démocrate italien ne survécut pas à ce scandale.

 

 

 

Le premier ministre social-démocrate italien était un grand ami de Silvio Berlusconi. La corruption s'installe dans les régimes parlementaires.

Le premier ministre social-démocrate italien était un grand ami de Silvio Berlusconi. La corruption s'installe dans les régimes parlementaires.

 

 

 

 La démocratie chrétienne qui régnait en maître depuis la fin du fascisme s’est également effondrée suite à l’assassinat de son dirigeant Aldo Moro par le groupement terroriste Brigades rouges et aussi par les liens qu’entretenaient ses principaux dirigeants dont l’inamovible Andreotti avec la mafia. Le parti communiste italien, principale force d’opposition, s’effrita petit à petit.

 

 

 

Aldo Moro assassiné par les Brigades Rouges italiennes fut le dernier grand dirigeant de la Démocratie chrétenne italienne. Il fut avec Enrico Berlinguer l'artisan du "compromis historique" qui ne plut certainement pas à l'establishment atlantiste européen.

Aldo Moro assassiné par les Brigades Rouges italiennes fut le dernier grand dirigeant de la Démocratie chrétenne italienne. Il fut avec Enrico Berlinguer l'artisan du "compromis historique" qui ne plut certainement pas à l'establishment atlantiste européen.

 

 

Malgré son leader dans les années 1970, Enrico Berlinguer, mort prématurément, qui rompit avec l’Union Soviétique et qui tenta le fameux « compromis historique » avec la démocratie chrétienne, le PCI déclina rapidement au point de disparaître.

 

 

 

Enrico Berlinguer, secrétaire général du Parti communiste italien, parvint à intégrer sa formation dans le concert politique européen en rompant avec l'URSS et en prônant le "compromis historique". L'assassinat d'Aldo Moro et sa mort prématurée mirent fin à ce rêve.

Enrico Berlinguer, secrétaire général du Parti communiste italien, parvint à intégrer sa formation dans le concert politique européen en rompant avec l'URSS et en prônant le "compromis historique". L'assassinat d'Aldo Moro et sa mort prématurée mirent fin à ce rêve.

 

 

 

Depuis l’Italie a connu la calamiteuse période de Berlusconi avec une formation à sa botte appelée Forza Italia, le calamiteux gouvernement technocratique de Monti imposé par l’Union européenne et une montée de la droite dure qui a réussi à grignoter à gauche avec le Mouvement 5 étoiles et la Ligue du Nord qui s’est muée en un parti d’extrême-droite dirigé par Salviani, aujourd’hui rejeté dans l’opposition, mais toujours menaçant. L’Autriche après que l’extrême-droite monta à plusieurs reprises au pouvoir, est depuis peu gouvernée par une coalition entre la droite dure de Kurz et les écologistes. Ce qui pose la question : les écologistes font-ils ou non partie du camp progressiste ?

 

En France, les partis « classiques », PS et Républicains ont connu des divisions internes et des « affaires » qui ont fini par les affaiblir. Macron n’a eu aucun mal à les marginaliser en imposant sa nouvelle structure, La République en Marche (LREM), véritable « parti » godillot du Président français, qui fait la pluie et le beau temps à l’Assemblée nationale française. En Allemagne, la CDU-CSU et le SPD perdent des sièges et des majorités régionales élections après élections.

 

 

 

Emmanuel Macron est le maître d'oeuvre du démantèlement de l'Etat social quitte à user de la force brutale pour arriver à ses fins.

Emmanuel Macron est le maître d'oeuvre du démantèlement de l'Etat social quitte à user de la force brutale pour arriver à ses fins.

 

 

 

Le rejet du centrisme

 

En définitive, c’est le « centrisme » qui est rejeté. Les formations traditionnelles, depuis une quarantaine d’années, ont toutes fait la même politique, c’est-à-dire la mise en place d’un régime économique et social néolibéral qui a été l’œuvre aussi bien des partis se réclamant de la gauche que ceux se revendiquant de la droite ou du « centre droit » pour ne pas effrayer l’opinion. Cette politique fut inaugurée avec la révolution thatchérienne et le néo capitalisme de Reagan dès le début de la décennie 1980-1990. Elle se poursuit dans quasi toute l’Europe et édicte des réformes de plus en plus dures destinées à démanteler l’Etat social né après la Seconde guerre mondiale.

 

Qui comble le vide laissé par ces partis ? L’extrême-droite et les écologistes et, dans une moindre mesure, la gauche radicale, mais surtout, ce qu’on appelle le populisme, c’est-à-dire une sorte de fourre-tout des contestations, des frustrations et des révoltes. Mais ces mouvements dits populistes ne restent pas longtemps au pouvoir quand ils y sont conviés. On l’a vu en Italie et en Autriche : l’extrême-droite se montre incapable de gouverner. Quant aux écologistes, ils sont divisés entre les « radicaux » et les « réalistes » et sont dès lors déstabilisés par leurs querelles intestines qui s’expriment dans un système interne de démocratie directe. Aussi, leurs passages au pouvoir les rendent impopulaires parce qu’ils prennent souvent des mesures que la population ne comprend pas. Au passage, notons que la démocratie « directe » dont ils se réclament, a aussi ses faiblesses !

 

Face à cette faiblesse des gouvernements à s’atteler aux urgences aussi bien climatique que sociale, économique, politique comme géopolitique, les peuples se soulèvent. « Peuple », ce mot est méprisé et rejeté par les clercs proches du pouvoir. L’ineffable BHL en est l’exemple caricatural. C’est très inquiétant cependant, car on ne voit guère d’intellectuels qui parviennent à donner des explications des bouleversements que nous vivons et à proposer une réponse aux défis de notre temps. Certains comme Thomas Piketty ou Paul Jorion arrivent à approfondir les questions et à avoir une vision indépendante et claire. Cependant, leur influence est limitée et les médias ne leur accordent pas suffisamment de crédit pour qu’ils puissent s’exprimer d’une voix forte. Et aussi, ils ne vont pas assez loin. Au-delà de leurs analyses critiques, ils ne proposent pas une réelle alternative. Dire qu’il faut éliminer le capitalisme est bien sûr évident, mais quel système proposent-ils à la place ?

 

 

 

L'économiste français Thomas Piekkty auteur du "Capital au XXIe siècle" et de "Capitalisme et idéologie" est considéré comme un "dangereux utopiste" par les milieux néolibéraux. Raison de plus pour le lire et l'écouter...

L'économiste français Thomas Piekkty auteur du "Capital au XXIe siècle" et de "Capitalisme et idéologie" est considéré comme un "dangereux utopiste" par les milieux néolibéraux. Raison de plus pour le lire et l'écouter...

 

 

 

La crise politique internationale génère en outre un phénomène nouveau : les vagues de protestations massives contre l’ordre établi aussi bien en France, au Chili, en Bolivie, en Equateur, au Liban, en Irak, en Algérie, à Hong Kong. C’est un véritable soulèvement international contre les politiques néolibérales et impérialistes. Et ces manifestations n’émanent pas d’organisations structurées comme des syndicats ou des partis politiques. Et on s’aperçoit que leur déclencheur est souvent dérisoire : une augmentation du prix du ticket de métro à Santiago du Chili et l’introduction d’une nouvelle taxe sur le carburant en France. À Hong Kong, c’est plus sérieux, c’est une loi sur l’extradition des opposants politiques vers la Chine qui a mis le feu aux poudres. En dépit d’une répression d’une violence inégalée depuis longtemps, les pouvoirs ont dû reculer. Cela n’a pas suffi à calmer les choses. Ces mouvements se perpétuent et échappent à tout contrôle des gouvernements.

 

Comme l’écrit Serge Halimi dans le « Monde diplomatique » du mois de janvier 2020 :

« Une défiance générale sert de ciment, ou de glaise, au mouvement  populaire. Défiance envers le libéralisme économique qui parachève une société de castes, avec ses nababs et ses parias. Mais surtout, défiance envers l’arrogance et la prévarication du système politique en place, que la classe dominante, « les élites », a transformé en garde prétorienne de ses privilèges.

 

L’impuissance, la question de l’environnement en apporte la preuve. Quatre ans après les proclamations solennelles de la COP 21, le vernis a déjà craqué. La planète des riches n’a pas réfréné ses appétits de consommation ; les risques de surchauffe se sont précisés. »

 

Ces quelques lignes résument admirablement le caractère insupportable des pouvoirs actuels : défiance envers une société de castes, rejet de l’arrogance de la classe dominante avec ses laquais des médias de plus en plus agressifs et insultants envers les opposants tout en faisant la révérence aux puissants. L’exemple de la récente interview du « grand » patron évadé et repris de justice Carlos Ghosn par la journaliste franco-libanaise Léa Salamé en est la caricature vivante !

 

 

 

L'interview de complaisance de Carlos Ghosn réfugié au Liban par Léa Salamé, le prototype même de la journaliste cireuse de bottes. Preuve que les médias sont aux mains de l'stablishment néolibéral.

L'interview de complaisance de Carlos Ghosn réfugié au Liban par Léa Salamé, le prototype même de la journaliste cireuse de bottes. Preuve que les médias sont aux mains de l'stablishment néolibéral.

 

 

 

Il y a aussi, et c’est sans doute le plus grave, l’incapacité à mettre en œuvre des solutions face aux défis de notre temps. Les incendies dramatiques en Australie en sont un tragique exemple. On voit un Premier ministre impuissant, incapable de prendre les décisions indispensables pour combattre ce phénomène qui n’est pas seulement dû au réchauffement climatique et qui n’est pas nouveau : les pompiers sont sous-équipés, pas assez nombreux, mal organisés en dépit de leur courage. D’autre part, l’aménagement du territoire laissé aux seuls spéculateurs immobiliers, l’industrie charbonnière polluante augmentent considérablement les risques de pollution et d’incendies. C’est typique des politiques néolibérales de total « laisser-faire », de désinvestissement public et de privatisations anarchiques.

 

 

 

Le Premier ministre australien est insulté par la population lors de sa visite au front des incendies.

Le Premier ministre australien est insulté par la population lors de sa visite au front des incendies.

 

 

 

Enfin, les institutions affaiblies par ces mêmes politiques néolibérales sont impuissantes face aux fléaux sociaux et environnementaux que nous vivons. Les institutions européennes ne sont plus qu’un instrument au service des grandes entreprises transnationales et de la politique folle de libre-échange. Elles imposent aux Etats membres, surtout ceux de la zone Euro, une austérité qui mène à l’échec total et à l’immobilisme. C’est l’impossibilité de changer de politique. C’est une régression sociale imposée par la force d’un pouvoir qui, paradoxalement, montre sa faiblesse. Le projet français sur les retraites en France est inspiré par la Commission européenne comme le projet belge qui, heureusement, n’a pas été adopté, les organisations syndicales étant bien plus puissantes en Belgique.

 

Ajoutons, et c’est un point essentiel qu’a dénoncé Thomas Piketty entre autres : la réforme des retraites crée une discrimination entre les plus riches et les plus pauvres et ne se base en rien sur la Justice. Or, tout projet de réforme sociale, s’il ne tient pas compte de la Justice est appelé à déclencher la révolte ou à être réformé en profondeur.

 

Or, il faut bien admettre que des réformes sont indispensables. Il est évident que l’on ne peut plus continuer avec la retraite basée sur la répartition avec une population basée sur 1,7 actifs pour 1 pensionné. Une réforme de ce genre doit être globale, concertée, basée sur l’intérêt général et la Justice et surtout non imposée par un exécutif usant de la violence et faisant des simulacres de négociations. En effet, chacun a compris que le « pactole » des retraites intéresse au plus haut point les grandes compagnies d’assurance. Notons au passage que, comme par hasard, le ministre français délégué à la réforme des retraites, Delevoye qui a dû piteusement démissionner à la suite de fausses déclarations sur ses multiples fonctions, était lié au secteur des assurances tout comme le ministre belge des pensions, Bacquelaine. Est-ce vraiment un hasard ?

 

La crise de la démocratie représentative est avant tout la défiance de la population à l’égard de la classe politique et en plus les combines qui font en sorte que les résultats des scrutins et les accords politiques qui s’en suivent ne correspondent pas à la majorité exprimée par les électeurs. Ce sont les principales raisons de la dispersion des voix dont une partie significative va vers le fameux populisme. Et ce qu’on appelle la gauche porte une terrible responsabilité.

 

Pourquoi ? A cause d’un divorce mis en évidence par le rédacteur en chef du « Monde diplomatique » dans la dernière livraison du bimestriel du « Diplo », « Manière de voir » qui est consacré au « peuple des ronds-points – « gilets jaunes » et autres soulèvements ». Divorce au sein même de la gauche, entre le social et le sociétal, entre la gauche des travailleurs et celle des bobos.

 

« En 2010, le journaliste français François Ruffin [qui est devenu député de la France insoumise depuis] évoquait l’image de deux cortèges progressistes qui, à Amiens, le même jour, s’étaient croisés sans se rejoindre. D’un côté, un défilé des ouvriers de Goodyear. De l’autre une manifestation d’altermondialistes contre une loi antiféministe en Espagne. « C’est, écrivait Ruffin, comme si deux mondes séparés seulement de six kilomètres, se tournaient le dos. Sans possibilité de jonction entre les « durs » des usines et, comme l’ironise un ouvrier, « les bourgeois du centre qui font leur promenade ». La même année, au même moment, le sociologue Rick Fantasia relevait lui aussi, à Detroit aux Etats-Unis, « l’existence de deux gauches qui s’ignorent », l’une composée de militants sans perspective politique, l’autre de réaliste sans volonté d’action. Même si les clivages d’Amiens et de Detroit ne se superposent pas tout à fait, ils renvoient au gouffre croissant entre un univers populaire qui subit des coups, essaie de les rendre et un monde de la contestation (trop ?) souvent inspiré par des intellectuels dont la radicalité de papier ne présente aucun danger pour l’ordre social. »

 

Il y a encore bien du chemin à parcourir !

 

 

Pierre Verhas

 

 

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1 janvier 2020 3 01 /01 /janvier /2020 21:31

 

 

L’évasion de l’année

 

Le charmant ex-patron de Renault – Nissan a l’art de la surprise ! Il s’est fait la belle ! Il en avait sans doute assez du charme des geishas et a préféré prendre ses distances avec l’empire nippon.

 

Nul quidam n’aurait pu se permettre pareille escapade : quitter clandestinement le Japon pour rejoindre la Turquie et puis terminer son périple au Liban ! Sans l’aide de services secrets, cette rocambolesque expédition eût été impossible ! Et voilà notre Carlos bien tranquille en son Liban natal où il est « entré légalement » … On se demande avec quel passeport puisque ses trois Sésame (le français, le brésilien et le libanais) se trouvent entre les mains de ses avocats japonais qui n’auraient jamais osé les lui rendre. Or, d’après les autorités libanaises, il serait rentré avec un passeport français et sa carte d’identité libanaise. De deux choses l’une, ou bien il s’agit du passeport français qui devait se trouver chez ses avocats japonais, ou bien il s’agit d’un faux passeport. De plus, son voyage : en avion privé vers la Turquie a dû s’effectuer en plusieurs escales. Tout cela nécessite une fameuse organisation et beaucoup d’argent… En plus des 12 millions qu’il a laissés en caution à la Justice japonaise.

 

 

 

Carlos Ghosn le terrible CEO de Renault Nissan pousruivi, emprisonné et puis libéré sous conditions par la Justice japonaise lui a filé entre les doigts !

Carlos Ghosn le terrible CEO de Renault Nissan pousruivi, emprisonné et puis libéré sous conditions par la Justice japonaise lui a filé entre les doigts !

 

 

 

En plus, dans certains milieux libanais, il est très bien accueilli : dans la crise politique que traverse actuellement le Liban, on verrait bien Carlos Ghosn comme ministre de l’Economie ! Il n’y a pas à dire, on sait bien choisir les compétences au pays du Cèdre.

 

Cela dit, cette classe ultrapuissante de la haute finance – car Ghosn est un financier avant d’être un industriel – montre qu’elle est omnipuissante, sans aucun respect des règles les plus élémentaires et manifestement appuyée par le pouvoir politique, particulièrement en France depuis l’arrivée au pouvoir d’Emmanuel Macron. En effet, curieusement, aucune désapprobation officielle n’est venue du gouvernement français au sujet du comportement de Carlos Ghosn qui est aussi citoyen français.

 

 

 

Emmanuel Macron était-il au courant du projet d'évasion de Carlos Ghosn ?

Emmanuel Macron était-il au courant du projet d'évasion de Carlos Ghosn ?

 

 

 

Y aurait-il eu connivence dans cette aventure évasive ? Il n’est pas interdit de se poser la question.

 

P.V.

 

Le jusqu’auboutisme de Macron : le bordel !

 

Il fallait s’y attendre. Dans ses vœux de fin d’année, Emmanuel Macron ne cède rien sur le projet de privatisation des retraites. Il est prêt à l’épreuve de force et/ou au pourrissement de ce qui pourra dans quelques jours être considéré comme le plus important mouvement social depuis la fin de la guerre.

 

Quand on lit le parcours de l’actuel locataire de l’Elysée, on observe qu’il n’est pas au service du peuple français, que l’intérêt général est loin d’être son premier souci et que la position de la France dans le monde ne l’intéresse guère. Il est au service de la haute finance pour laquelle il a travaillé depuis qu’il est sorti de l’ENA, cette institution qui devait au départ permettre à chaque Français d’accéder à la haute fonction publique par le principe de l’égalité des chances et qui est devenue l’instrument d’une caste qui noyaute les hauts corps de l’Etat au service des grandes banques et du grand patronat, les fameux « CAC40 ».

 

 

 

Emmanuel Macron a choisi l'affrontement ce 31 décembre 2019.

Emmanuel Macron a choisi l'affrontement ce 31 décembre 2019.

 

 

 

La réforme des retraites a pour principal objet la privatisation des caisses de retraites au plus grand bénéfice des grandes compagnies d’assurance. La fameuse retraite par point convient parfaitement à ce secteur. D’ailleurs, on observe que ce système a été proposé en Belgique – heureusement en vain – par le ministre libéral des pensions Michel Bacquelaine par ailleurs lié au secteur des assurances et son maître d’œuvre en France a été jusqu’il y a peu Jean-Paul Delevoye, un piètre député et ministre des retraites (déjà !) sous le très réactionnaire gouvernement Raffarin, ayant lui aussi des intérêts dans ce secteur.

 

Sur le site « Le Grand Soir », Jean-Pierre Page, ancien responsable de la CGT qui l’a représentée au niveau international, attire l’attention sur l’aspect européen de la question des retraites :

 

« Il est évident que le silence syndical sur les directives européennes en matière de retraite constitue une faille dans la bataille et par un autre côté un aveu embarrassant, qu’exploitent Macron et son gouvernement. La déclaration de la CES en appui flagrant à la CFDT est significative. En Belgique la mobilisation sociale et politique a fait échec à la retraite par points, on ne peut donc que s’étonner de voir les confédérations dans la plupart des pays européens n’en tirer aucune conséquence. L’Union européenne veut en fait mettre en place une tombola. Partout où ce système a été imposé, les montants des retraites ont diminué, l’âge-pivot a reculé. En Allemagne le niveau des retraites a baissé de 10% par rapport aux salaires. Le nombre d’Allemands qui vivent en dessous du seuil de pauvreté a été multiplié par deux depuis 1990, de plus en plus de pauvres fréquentent les banques alimentaires, près de trois millions des plus de 65 ans vivent sous le seuil de pauvreté. En Suède souvent citée en exemple, on doit travailler jusqu’à 68,5 ans pour toucher le montant que l’on avait avant la réforme, à 65 ans.

 

Cette situation catastrophique est connue mais elle n’inquiète pas ce rouage des institutions européennes qu’est la CES, tout simplement parce qu’elle adhère sans restriction aux finalités de la construction européenne qu’elle se garde bien de critiquer, d’autant qu’elle en dépend financièrement. On n’entend pas plus les directions des confédérations syndicales en Europe, y compris la CGT, s’exprimer sur la nocivité de cette politique qui vise à l’alignement par le bas en développant une précarité à outrance et en cassant les systèmes sociaux.

 

Il est quand même incroyable que Thierry Breton à peine nommé nouveau commissaire européen interpelle fermement le gouvernement français sur l’absolue mise en œuvre d’un système de retraites à points. Silence dans les rangs syndicaux ! »

 

 

 

Jean-Pierre Page, dirigeant CGT, a une analyse très pertinente.

Jean-Pierre Page, dirigeant CGT, a une analyse très pertinente.

 

 

 

La stratégie utilisée pour faire passer cette pilule fort difficile à avaler est de diviser les générations. En effet, la réforme, si elle passe, ne sera appliquée qu’aux travailleurs nés à partir de 1975. Alors que le président de la République se doit d’être rassembleur, ce que plusieurs des prédécesseurs de Macron ont tenté de faire – à l’exception peut-être de Giscard et de Sarkozy, deux libéraux comme par hasard – lui, au contraire, veut imposer ses réformes en divisant les Français au risque de provoquer des troubles graves.

 

Une dernière réflexion sur ce sujet : la stratégie d’opposition des organisations syndicales classiques, y compris la très modérée CFDT et la décadente FO, risque de mener à rien. Une grève essentiellement des transports publics qui se prolonge sans qu’il y ait la moindre issue en vue, c’est l’aventure.

 

Il faut cependant nuancer. Les syndicalistes semblent prendre conscience de cette impasse et de nouvelles stratégies vont être mises sur pied. Jean-Pierre Page constate :

 

« Je pense qu’il y a le risque chez certains dirigeants syndicaux à prétendre jouer la locomotive d’un mouvement, à encourager les corporatismes ou à vouloir incarner seuls une action de cette ampleur en faisant preuve d’un radicalisme jusqu’au-boutiste qui ne correspond pas à l’état d’esprit réel des travailleurs. L’excès est souvent la preuve de faiblesses, il est préférable de s’en libérer.

 

L’important me semble-t-il, c’est que cette mobilisation a un besoin urgent de trouver un débouché politique. C’est là un obstacle majeur qui gêne toutes recherches d’alternatives et de perspectives. Il y a bien des années le patronat avait l’habitude de dire qu’on ne fait pas la même politique dans un pays avec une influence communiste à plus de 20% et une CGT activement présente dans les entreprises. Il est un fait que l’acceptation peu ou prou de l’ordre néolibéral, ou celui des institutions européennes considéré comme un horizon indépassable par de nombreuses organisations syndicales et politiques ne sont pas sans contribuer aux fantasmes d’une Europe qui pourrait être sociale. L’illusion aussi que des propositions pourraient à elles seules permettre de se faire mieux entendre en justifiant le choix d’un partenariat social dégagé de contradictions de classes est tout aussi dangereux. Tout cela a un effet pédagogique désastreux. »

 

En effet, le découragement et la violence risquent d’en être les résultats. De plus, comme le constate Jean-Pierre Page, les travailleurs n’ont aucun relais politique : Macron a réussi à démanteler l’opposition. Le PS n’existe plus. France Insoumise est déstructurée. Le PCF n’est plus qu’un souvenir. Les écologistes sont inexistants. À droite, les Républicains sont en pleine déliquescence. Il reste le Rassemblement National de Marine Le Pen, ex FN.

 

Cela dit, beaucoup de militants syndicaux sont conscients que la poursuite du mouvement tel quel mène à l’impasse. Ils envisagent d’autres stratégies comme des grèves reconductibles avec des assemblées générales qui maintiennent la mobilisation des travailleurs. On verra. Et on ne peut que constater une chose :

 

C’est le bordel. Et nul ne sait quelle en sera la sortie.

 

P.V.

 

L’échec du gouvernement Michel

 

L’alliance libérale nationalistes flamands qui a sévi de 2014 à 2018 en Belgique sous la direction de Charles Michel a imposé une austérité jamais vue auparavant. Ce gouvernement qui avait pris comme slogan « jobs, jobs, jobs » a vu le chômage plutôt augmenter, un nombre important de faillites et de fermetures d’entreprises.

 

 

 

Charles Michel a préféré quitter le gouvernement belge avant le terme de son mandat pour le Conseil européen. Le courage politique !

Charles Michel a préféré quitter le gouvernement belge avant le terme de son mandat pour le Conseil européen. Le courage politique !

 

 

 

Le site « éconosphère » est très sévère : « Créations de nouveaux emplois guère plus nombreuses qu’auparavant, croissance mécanique de l’emploi sous l’effet des mesures retardant l’âge de départ en retraite, substitution d’emplois temporaires aux emplois permanents, ... Les évolutions qui transparaissent des statistiques officielles mettent à mal le bilan officiel de l’actuelle législature en matière d’emploi. »

 

D’autre part, si le chômage n’a pas « statistiquement » augmenté, c’est à cause du maintien au travail des travailleurs de 55-64 ans.

 

Sur le plan des retraites, l’âge de départ est passé de 65 à 67 ans et le gouvernement a voulu imposer la pension « à points » mais n’y a pas réussi.

 

Sur le plan énergétique et des services publics, c’est le chaos. Alors qu’il était question de sortir du nucléaire pour 2025, on a au contraire prolongé les centrales qui sont très anciennes. Quelques-unes d’entre elles ont dû être fermées pendant de longs mois pour des raisons de sécurité. En ce qui concerne les chemins de fer, depuis la scission de la SNCB entre Infrabel qui s’occupe de l’infrastructure et la SNCB du transport des voyageurs et des marchandises, destiné à être libéralisé, il y a un manque total de coordination avec les conséquences que l’on connaît pour l’usager : fermetures de points d’arrêts, retards importants, problèmes de sécurité, etc. C’est aussi le chaos dans les entreprises publiques semi privatisées comme Belgacom devenue Proximus où plusieurs scandales ont éclaboussé la haute direction et où des « plans sociaux » sont appliqués avec brutalité.

 

Le déficit public qui était l’obsession de cette coalition a augmenté comme jamais, avec la dette publique qui, heureusement, ne s’est pas trop accrue avec l’effet des taux d’intérêt négatifs imposé par la BCE. La réforme fiscale appelée « tax schift » a essentiellement bénéficié aux entreprises.

 

Aussi, comme le proclame Ewald Pironet, rédacteur en chef de l’hebdomadaire flamand Knack qu’on ne peut guère accuser de gauchisme, « Le verdict sur la performance économique et financière du gouvernement Michel est impitoyable. Qu’il s’agisse de la croissance économique, de l’emploi, de la compétitivité, du pouvoir d’achat ou du budget, ces cinq dernières années, la Belgique a enregistré des performances de plus en plus mauvaises par rapport à ses voisins et aux autres pays de la zone euro. »

 

En plus, 2019 a été une année perdue parce que le gouvernement n’a plus les pleins pouvoirs depuis décembre 2018 et qu’il doit travailler avec des crédits provisoires, parce que ne disposant plus de majorité, il lui est impossible de faire voter un budget lui permettant d’assurer une politique bien définie. Et il faut ne pas oublier la Commission européenne qui s’inquiète du déficit croissant des finances publiques belges. La Banque nationale a calculé que le déficit en l’absence de gouvernement passera de 1,6 % en 2019 à 2,8 % en 2022, soit une augmentation d e14 milliards d’euros.

 

Et que fait Charles Michel ? Il part présider le Conseil européen… Quel homme d’Etat ! Quel grand Européen !

 

Aujourd’hui, on s’aperçoit que les efforts imposés avant tout au monde du travail par ce gouvernement libéral-nationaliste, adepte du néolibéralisme le plus dur, ont servi à accroître les transferts du travail vers le capital, c’est-à-dire d’appauvrir la population au plus grand bénéfice de la classe la plus nantie.

 

Vous direz sans doute : c’est partout la même chose. Maigre consolation !

 

P.V.

 

L’avis du philosophe

 

Le journal « l’Echo » du samedi 28 décembre dernier publie un entretien avec le philosophe et politologue Vincent de Coorebyter, professeur à l’ULB.

 

 

Le philosophe et politologue belge Vincent de Coorebyter est considéré comme un sage dont l'analyse est rigoureuse et sans complaisance.

Le philosophe et politologue belge Vincent de Coorebyter est considéré comme un sage dont l'analyse est rigoureuse et sans complaisance.

 

 

 

Il constate également – voir paragraphe précédent – que la crise politique n’est pas l’apanage de la seule petite Belgique : « La même montée en puissance des antagonismes s’observe au-delà du champ belge… ». Il constate que la formation d’un gouvernement belge (dit fédéral) regroupant wallons et flamands est anormalement longue. En effet, les élections ont eu lieu le 26 mai 2019 et on ne peut s’attendre à la formation d’un gouvernement dans un délai relativement bref. On peut même se poser la question : sera-t-il possible de former un gouvernement ?

 

Pour Vincent de Coorebyter, les causes profondes de ce blocage politique sont à analyser en ceci : « Nous sommes entrés depuis quelques années dans des dynamiques multiples de refus du cadre dominant tel qu’il s’est installé dans les années 80 au départ de la révolution néolibérale. On vit depuis cette époque dans un modèle libéral généralisé qui est de moins en moins accepté aux plans économique et social, au plan environnemental et au plan civilisationnel. »

 

Il observe que « les partis qui jusque là avaient accompagné ce modèle ne veulent plus en être les partenaires plus ou moins consentants. On sent une opposition croissante au principe de la mondialisation et du libre-échange, à la dérégulation du capitalisme qui a dominé la fin du 20e siècle, à l’accentuation des inégalités, à l’intégration européenne de plus en plus vécue comme un système de mise en concurrence des entreprises, des travailleurs et des régimes fiscaux. Il y a une réaction devant l’effritement des droits sociaux, une résistance au productivisme avec ses effets délétères sur le climat, l’environnement, la santé. »

 

À cela s’ajoute : « … une réaction de refus de la mise en place d’une société multiculturelle sur fond de montée de l’islamisme politique et d’inquiétude identitaire. Il y a enfin une résistance qui se manifeste au sein des partis populistes de droite devant la mise en cause des valeurs jugées intangibles qui structuraient la société occidentale : la domination masculine, l’évidence hétérosexuelle, la différence entre l’homme et la nature et les autres espèces, le productivisme, la suprématie de l’Occident… »

 

Cette analyse est tout à fait pertinente. La tragédie est qu’il n’existe plus de projet. On a cru – et on croit encore – à des billevesées comme la « fin de l’histoire » et le « TINA » (There Is No Alternative) qui veulent imposer la société néolibérale comme l’ultime étape de l’humanité. Sinistre illusion !

 

L’être humain sera toujours un résistant.

 

Pierre Verhas

 

 

 

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11 décembre 2019 3 11 /12 /décembre /2019 20:01

 

 

 

Le 4 novembre 2019 s’est ouvert à la Cour d’Assises de Bruxelles le procès du Rwandais Fabien Neretze accusé de crime de génocide, sur la base de la loi de 1993 dite de compétence universelle. Il s’agit du cinquième procès de génocidaires rwandais à Bruxelles depuis les tragiques événements de 1994.

 

 

 

Fabien Neretze répond aux questions de la Présidente de la Cour d'Assises de Bruxelles sous l'écoute attentive des avocats de la défense et des parties civiles.

Fabien Neretze répond aux questions de la Présidente de la Cour d'Assises de Bruxelles sous l'écoute attentive des avocats de la défense et des parties civiles.

 

 

 

Trois parties civiles se sont constituées contre Neretze. La première est Mme Martine Beckers, sa sœur Claire ayant été assassinée avec son mari Rwandais Tutsi Isaïe Bucyana et leur fille Katia, ainsi que la famille voisine Sissi, le premier jour du génocide, le 9 avril 1994, à Kigali.  Ce serait Fabien Neretze qui aurait averti les milices hutues de leur fuite vers le cantonnement de la MINUAR. La seconde est la fratrie de Mme Godelieve Mpendwanzi et de M. Jacques Rwigenza, respectivement 25 et 23 ans. Ils sont les cinquième et sixième enfants de Joseph Mpendwanzi. En mai 1994, à Mataba dans le Nord-Ouest du Rwanda, Joseph Mpendwanzi, un assistant médical hutu et aussi un cultivateur, était le chef local depuis 1991 du parti MDR (Mouvement Démocratique Républicain), formation démocratique d’opposition au MNRD du président Habyarimana. Il a été tué par les milices Interahamwe qui auraient été dirigée par Fabien Neretze. La troisième partie civile est M. Eugène Udahemuka qui réside au Rwanda.

 

 

 

Madame Martine Beckers avec les portraits de feu son beau-frère Isaïe Bucyana, de sa nièce Katia et de sa sœur Claire tous les trois assassinés par les Interahamwe le 9 avril 1994 à Kigali.

Madame Martine Beckers avec les portraits de feu son beau-frère Isaïe Bucyana, de sa nièce Katia et de sa sœur Claire tous les trois assassinés par les Interahamwe le 9 avril 1994 à Kigali.

 

 

 

Ce procès fleuve voit défiler près de 130 témoins à charge ou à décharge. Bon nombre ont effectué le long voyage pour venir témoigner à Bruxelles. D’autres ont été interrogés à Kigali par visio-conférence. L’interprète infatigable a traduit la plupart des témoignages, bien des témoins ne parlant pas le français. Des témoins qui évoquent des faits qui se sont déroulés il y a un quart de siècle dont ils ont été marqués dans leur chair et dans leur esprit. Après cette tragédie, nul n’est sorti intact. Pour eux, plus rien n’a jamais été comme avant, il y a vingt-cinq ans. Certains sont les derniers survivants de leurs familles. D’autres furent mutilés et ne doivent leur survie que par miracle. D’autres encore ont sombré dans la délinquance. Ainsi, une jeune femme qui était enfant en 1994 a témoigné en visioconférence des atrocités qu’elle a subies. Elle était en tenue de détenue, c’est-à-dire un chemisier rose. Elle n’a pas voulu révéler la raison de son emprisonnement. Après tout, peu importe ! Voilà ce qu’est une victime de cette abomination…

 

Dans la déclaration préliminaire au jury prononcée par les avocats des parties civiles au début du procès, il est dit :

 

« Nous devons donc vous dire, au moment où ce procès commence, que ce génocide dure encore.  Il façonne malheureusement la société rwandaise d’aujourd’hui, et il le fera sans doute pendant plusieurs générations.  Lorsque l’on parcourt aujourd’hui les collines du Rwanda, pour s’imprégner de l’âme et de la vitalité de son peuple et de la silhouette de ses collines, l’on est surpris d’avoir aussi à écarter à chaque pas le grand linceul qui couvre le pays.   Des témoins viendront vous le dire, parce que ces témoins sont pour l’essentiel des rescapés, des femmes et des hommes qui parfois sont les seuls survivants de familles de cinquante ou de cent personnes.  La plupart des témoins que vous verrez défiler ici, ont vécu ce génocide.  Vivre un génocide, cela signifie des choses concrètes.  Cela signifie que l’on a vu ses enfants être sous ses yeux, humiliés, violés, abattus, découpés à la machette ; cela signifie avoir été laissés pour mort, parfois enterrés dans un charnier, y être demeuré des heures ou des jours et s’en être échappé lorsque le silence était retombé après les derniers râles des mourants et que les tueurs s’en soient allés vers d’autres exploits.  Ce silence insupportable des charniers … »

 

Vingt-cinq ans après ! Comment les témoins dont la majorité sont des victimes survivantes du génocide peuvent-ils apporter un témoignage fiable ? Le temps efface la mémoire et pourtant, plusieurs d’entre eux sont étonnamment précis, ce qui constituera une aide majeure au jury qui va devoir bientôt trancher. Pourquoi une telle précision après cette longue période ? Sans doute, ces victimes veulent éradiquer le terrible traumatisme qui les ronge en parlant et en contribuant ainsi à l’éclosion de la vérité devant un tribunal qui n’est pas de leur pays mais qu’ils reconnaissent. Cependant, qu’ils soient à charge ou à décharge, bien des témoignages sont contradictoires ou donnent des versions différentes d’un même fait.

 

Ainsi, le massacre de Claire Beckers, de son mari Isaïe Bucyana et de sa fille Katia avec des membres de la famille Sissi alors qu’ils s’apprêtaient à rejoindre les troupes de la MINUAR qui n’ont pas voulu se déplacer, alors qu’elles se trouvaient à 500 m, au lieu de susciter la compassion unanime de la Cour, fait l’objet de controverses entre la défense de Neretze et les parties civiles, la défense – et c’est son droit – relevant les contradictions entre les témoignages jusqu’au moindre détail. Un des avocats de la défense, Me Flamme, se montre particulièrement agressif, ce qui ajoute à la tension entre la Cour, les parties civiles et la défense. L’autre défenseur, Me Jean-Pierre Jacques, est plus réfléchi et n’hésite pas à manifester de l’empathie à l’égard des victimes de cette tragédie. Sont-ce deux tempéraments différents ou est-ce la stratégie du « gentil policier et du méchant policier » ? Qui sait ?

 

Pourtant, tout est tragiquement clair. Claire Beckers établie à Kigali dans le quartier de Nyamirambo depuis 17 ans avait épousé un Rwandais Tutsi, Isaïe Bucyana, un ingénieur en construction Ils eurent trois enfants : Katia, vingt ans en 1994, Laurent, dégoûté des injustices faites aux Tutsis, avait rejoint le FPR et Céline vivait à Bruxelles chez Martine. De sérieux troubles secouaient le Rwanda dès 1992, en conséquence, Isaïe Bucyana décida de laisser son métier qui nécessitait de nombreux et longs déplacements pour rester à Kigali auprès de son épouse et de ses enfants afin de les protéger. Il ouvrit une glacière nommée la « Sorbetière » qui était la seule de Kigali et qui fut connue de tous. Un de leurs voisins n’est autre que l’accusé Fabien Neretze.

 

Fabien Neretze, hutu, est ingénieur agronome. Il a d’abord été haut fonctionnaire au ministère de l’agriculture. Ensuite, il a été nommé directeur d’un organisme important l’OCIR-café, l’Office qui réglementait la production, la vente et l’exportation de café au Rwanda, une des principales ressources du pays, dont il sera viré en 1991. Il prétend qu’il a démissionné parce que les accords d’Arusha avaient introduit le multipartisme au Rwanda.  Son licenciement est en réalité dû à la corruption dont il était coutumier et après l'introduction du multipartisme, le Premier ministre qui était membre d'un autre parti que celui du Président, exigea la mise à l'écart de quatre dignitaires du régime, dont Fabien Neretze qui étaient connus pour de graves faits de corruption. Mais on offrit à Neretze une planque où il pouvait librement s'occuper de ses affaires. En effet, l’oncle de l’épouse de Neretze n’était autre que le médecin privé du président Habyarimana qui a d’ailleurs été tué en même temps que lui. Cela explique pas mal de choses…

 

Le 6 avril 1994, l’avion du président rwandais hutu Habyarimana, au pouvoir depuis 1973 suite à un coup d’Etat militaire, est abattu. Dès le lendemain, les massacres de Tutsis et de Hutus dits « modérés » commencent à Kigali. Dès le lendemain, ce qu’il faudra bien appeler un génocide, commence.

 

Le 7 avril, Claire Beckers fait part de son inquiétude à sa sœur Martine à Bruxelles qui lui demande comment l’aider. Ils pourraient tenter de passer la frontière pour rejoindre ensuite la Belgique, mais elle héberge deux enfants de la famille de son mari, Régine et Emmanuel qui n’ont pas de passeport. Donc, il est impossible de partir.

 

Le soir même, la maison est attaquée par des Interahamwe, les milices de jeunes à la solde du parti au pouvoir. Isaïe, qu’ils recherchent, se réfugie dans le « magasin », une pièce dans laquelle on stocke les réserves de nourriture. Leur foyer est pillé, la violence fait rage.
En partant, la soldatesque, furieuse de n’avoir trouvé Isaïe, accuse les Belges de l’assassinat du Président. La porte de la maison est cassée. La famille se réfugie chez les Sissi,

 

Le 9 avril 1994, c’est le massacre des familles Bucyana-Beckers, Sissi et Gakwaya, toutes trois d’origine tutsi. Se sentant gravement menacées – Claire Beckers avait fait part de ses craintes au téléphone à sa sœur Martine à Bruxelles – les trois familles se sont regroupées dans la parcelle de terrain de la famille Sissi afin de rejoindre le cantonnement de la MINUAR composé de soldats belges. Deux camions militaires arrivent. Le premier était chargé de soldats de l’armée rwandaise et le second d’Interahamwe.

 

Qu’est-ce que les Interahamwe ? Les parties civiles en ont donné une définition.

 

« … la milice Interahamwe, créée par le parti du Président de la République de l’époque, Monsieur Juvénal Habyarimana. Il en sera beaucoup question au cours de ce procès ; cette milice fut créée dès l’année 1992. Au départ, elle apparaissait comme la jeunesse de ce parti politique, le MRND [le parti du président] ; Puis, elle fut chargée de ses basses œuvres. Spécialement, de créer, par ses exactions, un climat de terreur dans le pays, tout au long des années 1992 et 1993, jusque 1994. Elle sera entraînée au maniement des armes dans les camps militaires ; Elle finit, pendant le génocide lui-même, par constituer le prolongement des forces armées rwandaises sur chaque colline, dans chaque quartier ; elles agiront en parfaite coordination avec l’armée ; ce sont elles qui organiseront les barrières omniprésentes sur toutes les routes et sur tous les chemins et sentiers du Rwanda, rendant toute circulation impossible pour les Tutsis, qui y étaient arrêtés, torturés, violés, puis atrocement massacrés ; ce sont elles qui poursuivront chaque fuyard dans les forêts, dans les marais ; ce sont elles qui massacreront dans les églises les Tutsis qui croiront y avoir trouvé refuge ; et qui appelleront l’armée lorsque les fugitifs opposeront une trop forte résistance. »

 

 

 

Les Interahamwe, une milice d'une violence extrême entretenue par le régime hutu extrémiste

Les Interahamwe, une milice d'une violence extrême entretenue par le régime hutu extrémiste

 

 

 

Les membres des trois familles sont roués de coups par les Interahamwe, puis sont emmenés à l’arrière de la maison Sissi. Les militaires ouvrent alors le feu. Dix personnes sont tuées dont Claire Beckers, son mari Isaïe Bucyana et leur fille Katia qui avait été violée au préalable. Une onzième personne qui a réussi à échapper au carnage, est abattue en tentant de franchir un barrage. Une jeune fille de 14 ans, blessée, survivra, ainsi que la grand-mère de la famille Sissi qui sera épargnée par les militaires. Régine et Emmanuel doivent leur vie sauve, car ils se trouvaient derrière le dos des adultes et la force des balles était insuffisante pour les atteindre. Ils passèrent ainsi plusieurs heures sous les corps avant de tenter de rejoindre un voisin du nom de Abadala. Celui-ci refusa de leur ouvrir la porte. Ils passèrent la nuit dans le WC du jardin et le lendemain matin, Régine et Emmanuel frappèrent à nouveau à la porte d'Abdala qui leur ouvrit et les hébergea. Les génocidaires les recherchaient et eux aussi frappèrent chez Abdala qui eut le courage de bluffer en leur disant qu'ils pouvaient fouiller toute la maison et qu'ils ne trouveraient rien. Les génocidaires n'insistèrent pas. Ainsi, Régine et Emmanuel furent sauvés.

 

Neretze est accusé d’être à l’origine de ce massacre, car il aurait averti les militaires et les Interahamwe locaux de la tentative de fuite des trois familles. En effet, sa maison était voisine de celle des Sissi. C’est ici qu’au cours du procès, l’on s’aperçoit que les témoignages divergent et sont parfois contradictoires.

 

Un témoin a affirmé que l’employé de maison de l’accusé était présent avec les Interahamwe au moment du crime. Un autre a déclaré avoir vu l’accusé observer les préparatifs de départ des victimes et désigner aux militaires la maison des Sissi. Un autre témoin encore a déclaré que Fabien Neretze était craint dans le quartier et qu’il dirigeait des Interahamwe. Et encore une autre personne a affirmé que, selon elle, seuls deux individus ont pu donner l’alerte aux militaires, soit Fabien Neretze, voisin direct des Sissi, soit le major Evariste Nyampame, dont la parcelle donne sur la façade arrière de la maison des Sissi.

 

L’accusé nie formellement avoir dénoncé ses voisins, affirmant que la famille Sissi et la sienne étaient très proches. Il a également précisé que sa famille elle-même avait été la cible d’attaques à Kigali, fin mars 1994.

 

Un autre crime dont est accusé Fabien Neretze est le meurtre de Joseph Mpendwanzi qui est évoqué par plusieurs témoins. Mais d’abord, comment cela s’est-il déroulé ? Joseph Mpendwanzi, hutu, est né en 1937 et est assistant médical à Mataba, avec rang de médecin, village natal de Fabien Neretze dans la préfecture de Ruhengeri . Il a été accusé en 1980 d’avoir participé à une tentative de coup d’Etat et fut emprisonné à plusieurs reprises avec interdiction d’exercer son métier, puis assigné à résidence. Comme il possédait de nombreuses terres, il parvint à subvenir aux besoins de sa famille. Il fonda même une entreprise agricole rentable. Il avait en outre fondé à Ndusu une coopérative exploitant de la chaux qui est indispensable pour engraisser les champs au Rwanda. Sa réussite provoqua la jalousie de l’élite locale. En plus, bien qu’interdit de prodiguer des soins, il aida plusieurs femmes à accoucher et soigna des malades chez eux. Aussi était-il fort apprécié à Mataba. Après l’avènement du multipartisme en 1991, suite aux accords d’Arusha, Joseph Mpendwanzi adhéra à un nouveau parti d’opposition, le Mouvement Démocratique Républicain (MDR) dont il devint le chef local. Le régime les redoutait. En effet, dès le début du génocide d’avril-juillet 1994, les membres du MDR furent les premiers à être traqués.

 

 

 

Carte de la région de Mataba au Nord-Ouest du Rwanda,  non loin du lac Kivu et de la frontière zaïroise (aujourd'hui RDC)

Carte de la région de Mataba au Nord-Ouest du Rwanda, non loin du lac Kivu et de la frontière zaïroise (aujourd'hui RDC)

 

 

 

Le 16 avril 1994, Fabien Neretze quitte Kigali avec sa famille pour rejoindre sa maison à Mataba. Plusieurs témoins affirment qu’il y aurait créé et entretenu une milice Interahamwe qui se livra à de nombreux massacres de Tutsis et de Hutus dits « modérés ». Le nombre de victimes est indéterminé, l’identité de la plupart des victimes étant inconnue, sauf deux d’entre elles : Anastase Nzamwita, un ancien employé de l’OCIR-café dont l’accusé était directeur. Il a été battu à mort par les Interahamwe et jeté dans la rivière Nyabarongo qui forme la limite méridionale de Mataba. La seconde victime est Joseph Mpendwazi.

 

Neretze était bien connu à Mataba et estimé comme un bienfaiteur. En effet, il a financé la construction en 1989 de l’école secondaire ACEDI-Mataba et celle d’un centre médical. Ses sources de financement restent encore mystérieuses. Par exemple, on l’accuse d’avoir détourné 2,5 millions de francs rwandais de l’OCIR-café. Néanmoins, Neretze était considéré comme « seigneur en ses terres », selon une enquêtrice belge. C'est ainsi qu'il avait autorité sur tout, étant le « patriarche ».

 

À la fin avril, une réunion est organisée à l’école de Mataba où la population est convoquée. Elle est présidée par le nouveau Préfet, aujourd’hui décédé, le sous-préfet Busengo condamné à la prison à perpétuité et qui a témoigné par visio-conférence au procès, le bourgmestre de Ndusu dont dépendait la municipalité de Mataba, une autre personne non identifiée et Fabien Neretze. À cette réunion, selon plusieurs témoins, il fut question de sécurité alors qu’on entendait des coups de feu à l’extérieur. Selon de nombreux témoins, les fonctionnaires et Neretze encouragent les habitants à dénoncer les « Inyenzi » (cafards) qui sont cachés et à démolir les maisons de ceux qui ont été tués aux premiers jours du génocide. D’après un autre témoin, il a été donné ensuite comme instruction d’effacer les marques sur les maisons des Tutsis qui n’avaient pas été détruites. En effet, les Interahamwe avaient semé la terreur. Ils forçaient les habitants à s’enfermer dans leurs habitations et « marquaient » les maisons des Tutsis. Par après, les militaires passaient et emmenaient tous les Tutsis vers la rivière Nyabarongo où ils étaient abattus à coups de fusil et jetés dans l’eau. L’accusé Neretze et le sous-préfet Busengo entendu en visio-conférence contestent cette version des faits et que l’objet de cette réunion était d’inciter les habitants à assurer leur propre sécurité contre les infiltrations d’éléments du FPR… Toujours le même argument de défense : les massacres sont le fait du FPR et non des milices du régime ! On peut noter une anecdote : à la fin de son audition, Busengo a demandé à la présidente de la Cour la faveur de saluer Neretze ! Celle-ci a bien sûr refusé et a garanti au témoin que Neretze était bien vivant !

 

 

 

L'école de Mataba où eut lieu la réunion entre les officiels "génocidaires" et la population locale, sans doute fin avril 1994.

L'école de Mataba où eut lieu la réunion entre les officiels "génocidaires" et la population locale, sans doute fin avril 1994.

 

 

 

Quant à l’école, elle était gardée jour et nuit par une équipe de gardiens qui fut « renforcée » par d’autres gardiens qui seraient en réalité des Interahamwe armés selon plusieurs témoins et qui étaient à l’école secondaire. Sur ces faits, il y a confusion entre les déclarations de plusieurs témoins. Cependant, quelles que soient les versions, tous les témoins mettent Fabien Neretze au centre de cette affaire.

 

On peut se poser cette question : l’école de Mataba ne servait-elle pas de base aux génocidaires ? Une école devenue la base de criminels ! Quel terrible symbole !

 

L’autre crime dont Fabien Neretze est accusé est le meurtre de Joseph Mpendwazi. Comme à l’accoutumée, l’accusé conteste toute implication dans ce crime. Il a notamment déclaré que certains des témoins qui l'accusent lui sont inconnus. Voyons les faits.

 

Godelieve Mpendwazi reçoit à Bruxelles des nouvelles de son père le 8 mai 1994. Des militaires sont arrivés au marché pour le capturer, mais il a pu fuir. Joseph Mpendwanzi s’enfuit vers la rivière Nyabarongo. Des paysans l’y ont vu mais ne l’ont pas dénoncé. Il reste caché, chez un voisin, sur la colline faisant face à la maison familiale, jusqu’au 19 juin 1994. Ce jour-là, une voisine vient prévenir Jacques qu’un homme encadré par des Interahamwe est venu sur la colline et qu’une femme a montré l’endroit où est caché son père. Paniqué et impuissant, Jacques observe la scène depuis sa maison : deux hommes grimpent la colline, entrent dans la maison où son père est caché et ressortent après 10 minutes avec son père, habillé en rouge-bordeaux.

 

« Comme ce tapis, ici, dans la salle d’audience », dira-t-il à la Cour. Neretse est présent. Ils descendent vers le pont qui surplombe la rivière et Jacques perd son père de vue.

 

La suite des événements, Godelieve et Jacques la tiennent de leur petit-frère Jean-Paul présent près du pont. Leur père est ligoté les mains derrière le dos, humilié, battu. Neretze se réjouit : « Ton jour est venu. On a capturé le Grand Inyenzi, le chef FPR local ».

 

On charge Joseph à l’arrière de la camionnette, on lui jette des sacs de pommes de terre sur le dos et il est emmené au camp militaire, d’où il ne reviendra pas.

 

L’audition de Godelieve et Jacques est aussi l’occasion de confronter la version des faits de Neretse à celle des principaux concernés. Il prétend, par exemple, avoir financé les études d’Emmanuel, le fils aîné de la famille Mpendwanzi. Jacques le conteste formellement : « Emmanuel n’a jamais été à l’école de Mataba et de toute façon, à l’époque où il a fait ses études, l’école n’existait pas encore ».

 

Godelieve et Jacques terminent leur audition en réclamant la justice pour leur père qui a sauvé beaucoup de vies au Rwanda. Ils insistent sur le fait que Fabien Neretse n’est pas n’importe qui. En raison de ses moyens, c’est un homme influent dans sa région, aujourd’hui encore.

 

Ajoutons que si Neretze n’est pas « n’importe qui », Joseph Mpendwanzi fut un homme de qualité. Un de ces hommes dont l’Afrique a un besoin vital, à la place de ces chefs de guerre qui prennent et se maintiennent au pouvoir par la violence et la corruption au plus grand profit des sociétés transnationales qui pillent sans vergogne les ressources en métaux rares en exploitant des esclaves dont bon nombre sont des enfants dans la région des Grands Lacs. Mais, c’est sans doute rêver.

 

Neretze ne nie pas avoir conduit son pick-up pour chercher et ramener Joseph Mpendwanzi. Il prétend qu’il en a été contraint par les militaires à son corps défendant…

 

Nous en resterons là. Bien des témoignages mériteraient d’être rapportés comme celui de cette infirmière du centre de santé de Mataba traquée par les Interahamwe et les militaires, qui a réussi à fuir avec son enfant, mais son mari n’a pu suivre. Il a été tué. Elle s’est d’abord réfugiée au centre de santé, que les miliciens ont fouillé peu après. Elle s’est échappée en se cachant dans une bananeraie et puis dans un caféier et enfin a réussi à traverser en pirogue la rivière Nyabarongo. Quelques jours plus tard, elle décida de revenir au centre de santé où elle pensait se trouver en sécurité. Elle retraversa la rivière sur une civière se faisant ainsi passer pour une malade et put ainsi se cacher en son lieu de travail.

 

Aujourd’hui, les derniers témoins ont été entendus. Place aux plaidoiries des parties civiles, au réquisitoire du Procureur fédéral et aux plaidoiries de la défense. Ensuite, ce sera, après les dernières répliques, au jury à prononcer son verdict.

 

Le poids de la preuve

 

Celui qui fut le premier juge d’instruction belge à enquêter au Rwanda sur le génocide, Damien Vandermeersch, a écrit un ouvrage remarquable sur le génocide rwandais : « Comment devient-on génocidaire ? » GRIP, Bruxelles, réédition 2019.

 

Il écrit : « En jugeant des auteurs de tels actes, la justice remet l’accent sur la responsabilité individuelle face au crime collectif. »

 

 

 

Le juge Damien Vandermeersch aujourd'hui avocat général près de la Cour de cassation a enquêté au Rwanda juste après le génocide.

Le juge Damien Vandermeersch aujourd'hui avocat général près de la Cour de cassation a enquêté au Rwanda juste après le génocide.

 

 

 

En effet, toute la difficulté de ce procès est : le génocide est un crime collectif décidé et organisé par avance. Or, la Justice juge des individus et non des groupes. L’accusé est-il le seul responsable du génocide ? Evidemment non, mais il est accusé d’y avoir pris une part active soit en incitant au crime, soit en y participant. Et pour Damien Vandermeersch, c’est « Une démarche essentielle dans une société où tout le monde se considère comme un simple maillon d’une machine, une société où nombre de crimes ont pour toile de fond l’anonymat et la banalisation des comportements. » C’est ce que dénonça Hannah Arendt dans son ouvrage reportage « Eichmann à Jérusalem » (Gallimard, 2002) en évoquant « la banalité du mal ». Ce qui lui fut d’ailleurs abondamment reproché !

 

Me Hirsch, avocate de Martine Beckers proclame : « En Droit, le jury n'a pas à juger de la qualfication de génocide mais d'une série de crimes commis par Fabien Neretse. » Il s'agit donc bien de juger un individu fut-il Neretse ou une quelconque autre personne. 

 

 

Mais, le jury en ce procès aura une lourde tâche : culpabilité ou acquittement de Fabien Neretse ? Nous l’avons vu : l’ensemble des témoignages est accablant pour l’accusé. Il est d’ailleurs recherché dans son pays pour crime de génocide. Il a d’ailleurs été condamné par les GACACA (prononcer « Gatchatcha ») qui sont des tribunaux locaux où toute la population participe l’ensemble de la population. En effet, après la prise de pouvoir par le FPR de Kagame, la machine judiciaire rwandaise était en décomposition. C’est ainsi que l’on a rétabli provisoirement ces tribunaux coutumiers qui ont d’ailleurs été dissous par après. Il est évident, bien entendu, que ces juridictions sont arbitraires et ne peuvent garantir une Justice digne de ce nom.

 

Mais, et c’est dramatique, il n’y a que fort peu de preuves formelles établissant la culpabilité de Fabien Neretse.

 

La charge de la preuve incombe à l’accusation, le poids de la preuve est supporté par le jury. Et il semble bien léger au regard des témoignages, certes contradictoires et imprécis dans bien des cas, mais globalement accablants pour l’accusé aussi bien à Nyamirambo qu’à Mataba.

 

Peut-on juger sans preuves ? Non, bien sûr. Pourtant, les jurés doivent exprimer leur conviction en âme et conscience. Comme l’a écrit Stefan Zweig, « Nul n’échappe à sa conscience ». Et leur verdict ne suffit pas. Ils sont tenus à le motiver.

 

Et il y a un autre aspect comme l’écrit Damien Vandermeersch :

 

« Si le verdict est « coupable », les faits sont qualifiés et imputés à l’accusé. La justice joue un rôle indispensable en identifiant des criminels de droit international humanitaire ; car reconnaître quelqu’un coupable, c’est aussi reconnaître « officiellement » les victimes. Enfin un soulagement à travers cette vérité affirmée et partagée publiquement, vérité qui contribue à replacer les repères perdus et qui constitue par ailleurs la première étape d’un processus de mémoire. »

 

La responsabilité des jurés est énorme. Celle de la Justice belge aussi, car si ce procès qui aura duré un mois et demi sans compter les longs et nombreux devoirs d’enquête préalable, aboutit à un non-lieu, ce sera terrible. Jacques Mpendwanzi, le fils de Joseph assassiné par les génocidaires, partie civile avec sa sœur Godelieve, a dit à la Cour : « Ça fait 25 ans qu’on souffre … il nous manque beaucoup … il s’est sacrifié pour nous … On demande simplement la justice ! S’il est innocent, il doit être innocenté, s’il est coupable, il doit être condamné. C’est vous qui décidez ! »

 

Oui, la Justice est interpellée ! Il n’y a plus qu’à attendre le verdict. Pourvu qu’il accorde à Jacques, Godelieve, Martine et à tant d’autres la possibilité d’entamer le processus de mémoire.

 

 

Pierre Verhas

 

 

Sources :

 

Evelyne Guzy, Mélanie Moraes et Florence Evrard qui ont écrit plusieurs compte-rendus pour le Groupe de soutien aux parties civiles, reportage de Pierre Verhas, « Comment devient-on génocidaire ? » par Damien Vandermeersch.

 

 

 

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1 décembre 2019 7 01 /12 /décembre /2019 17:54

 

 

 

Ce titre fait évidemment songer à la théorie du complot et aux fameuses « fake news » dont les autorités politiques et médiatiques veulent nous préserver dans leur plus grand intérêt. Pourtant, à la lecture de la recension de l’ouvrage éponyme de Madame Liliane Held-Khawam, dont la biographie se trouve sur son blog (https://lilianeheldkhawam.com/), effectuée par notre ami Bernard Gensane sur son blog (http://bernard-gensane.over-blog.com/) on est confronté à une réalité qu'on devinait mais qui est bien plus redoutable que ce qu'on pensait.

 

Liliane Held-Khawam est née à Héliopolis (Egypte) et a vécu au Liban, en France, Suisse, aux Etats-Unis. Elle est aujourd’hui binationale (Suisse- Liban) mais avec des origines multiples (byzantine, arménienne, alépine, libanaise, grecque, éthiopienne).

 

Elle est diplômée en 1982 en économiste d’entreprise de l’Université de Neuchâtel (Suisse). Elle a fondé en 1989  une entreprise basée à Lausanne (Suisse) et active dans le conseil en stratégie d’entreprise et en management. Le slogan de l’entreprise est « Le développement de l’Humain dans le développement de l’Organisation ».

 

Elle a mis au point un système de gestion qui intègre le développement des processus,des projets et des compétences humaines. Cette méthodologie, appelée MPC,  vise une gestion d’entreprise basée sur l’Humain.

Elle est également l’auteur du livre Le Management Par le Coaching (MPC): le cadre à la recherche de ses repères, publié aux éditions Promind en 2002 et traduit en anglais. http://viaf.org/viaf/95216793/ Elle est aussi fondatrice de http://www.hr4free.com et http://www.management4free.com dont l’objectif est de ré-humaniser l’économie en mettant gratuitement à disposition de tous des outils de RH et de Management. Ces sites sont visités quotidiennement par plusieurs milliers de personnes venus de plus de 185 pays.

 

Elle s’est intéressée à l’économie politique le 6 septembre 2011 au moment où la BNS a fixé artificiellement le taux-plancher euro-franc suisse à 1.20.

Membre active de Impressum Vaud, association vaudoise des journalistes (Suisse) http://www.impressumvaud.ch

 

L’ouvrage que Lilian Held-Khawam vient de publier est essentiel pour comprendre le système de la finance mondialisée qui est en train de couvrir le monde d’une chape de plomb. Une élite financière domine la planète et l’Union européenne telle qu’elle est aujourd’hui, et est entièrement entre ses mains.

 

C’est une tyrannie qui s’est installée et l’auteure explique comment elle a pu prendre le pouvoir depuis les années 1960.

 

 

Bernard Gensane a écrit sur son blog une recension complète du « Coup d’Etat planétaire », livre que nous devons tous lire et qui nous aidera à réfléchir sur l’avenir de ce monde et aux moyens de Résistance contre la financiarisation globale afin de retrouver notre souveraineté qui n’interdit en rien la solidarité et l’internationalisme, bien au contraire.

 

 

Un exemple récent : la banque coopérative belge New B qui vient d’être fondée dispose du capital suffisant pour pouvoir fonctionner, mais on ne sait pas comment va réagir la Banque Centrale Européenne qui préfère des banques de grande taille, les fameuses « too big to fail » qui sont responsables de la crise financière de 2007 – 2008. On se rappelle cependant qu’une des recommandations des « régulateurs financiers » après cette crise était d’en finir avec ce type de banque afin de les remplacer par des banques moyennes plus faciles à recapitaliser en cas de problème. Ils avaient aussi recommandé de revenir avec la séparation banque d’affaire – banque de dépôt. On sait ce qu’il en est aujourd’hui. Et avec Christine Lagarde à la tête de la BCE, il ne faut pas s’attendre à un revirement en la matière.

 

 

Pierre Verhas

 

 

NB. Il y a juste un élément qui est inexact dans cette recension. Dans l’Eurozone, depuis 2002, les Etats membres ne peuvent plus battre monnaie puisque c’est devenu une prérogative de la Banque Centrale Européenne. Donc, ce n’est pas « anticonstitutionnel » pour ces Etats puisqu’ils ont confié par traité cette prérogative à la BCE dès le traité de Maastricht de 1992. Par contre, pour les autres Etats, évidemment, ce droit souverain leur a été retiré par le système financier mondial.

 

 

 

Lilian Held-Khawam : une analyste rigoureuse et sans concessions

Lilian Held-Khawam : une analyste rigoureuse et sans concessions

 

 

 

Liliane Held-Khawam. Coup d’État planétaireComment une élite financière s’arroge le pouvoir absolu par la captation universelle des ressources. Éditions Réorganisation du monde. 2019.

 

 

En 2018, Liliane Held-Khawam – qui a publié une cinquantaine d'articles dans Le Grand Soir – nous avait expliqué dans Dépossession comment l’hyper puissance d’une élite financière mettait les États et les citoyens à genoux. Avec cet ouvrage magistral, très analytique et formidablement documenté, elle va plus loin en décrivant l’instauration d’une tyrannie globale qui ne fait même plus semblant de se cacher derrière les faux-nez d’une “ démocratie ” qui n’existe plus.

 

Économiste, entrepreneur, Liliane Held-Khawam a une vraie connaissance du système de l’intérieur. Pour elle, cette tyrannie s’est installée en trois moments. Un premier stade à partir 1960, avec l’essor des pétrodollars gérés par la haute finance qui a développé les paradis fiscaux jusqu’en 1986, l’année du big bang financier consécutif à la dérégulation financière imposée par l’Acte unique européen. Le deuxième stade a duré jusqu’en 2007, avec la crise du système monétaire et financier qui a culminé dans le scandale des subprimes. Cette période fut pour LH-K celle de la mondialisation proprement dite qui a vu les structures étatiques classiques se vider de leurs pouvoirs décisionnels. Le troisième stade nous amène à aujourd’hui. Non seulement les élus ont accepté d’être dépossédés de tout pouvoir par les groupes financiers transnationaux mais ils se sont efforcés de convaincre les peuples qu’ils étaient incapables de les protéger contre les effets dévastateurs de l’endettement pensé, programmé, des États.

 

 

Depuis une trentaine d’année, une petite oligarchie financière s’est appropriée la presque totalité de la création monétaire, ce qui lui a permis de coordonner les flux financiers qui régentent le marché mondial, l’industrie, le commerce, l’industrie dans son ensemble. Autrefois attribut du souverain, la création monétaire était jusqu’à il y a peu l’apanage des États. Dès lors que des instances privées peuvent battre monnaie, nous sommes en pleine forfaiture anticonstitutionnelle. Les banques centrales ont juste gardé la création monétaire numéraire. L’essentiel de la monnaie a été remis aux banques commerciales. La conséquence est que « les détenteurs de la création monétaire sont dépositaires de richesse incommensurables grâce à l’endettement généralisé des sociétés. […] En transférant la création monétaire-crédit à des privés, les États se privent d’importants bénéfices, sont lestés de dettes impossibles à rembourser, et gagent leur patrimoine commun. Ils s’asservissent à l’oligarchie monétaire. » Les Etats-Unis n’échappent pas à cette règle d’airain, leur dette étant actuellement de 22 trillons de dollars.

 

 

LH-K pose une grave question : un État peut-il encore être souverain ? Vu de la droite lucide, la réponse est « non ». Ainsi, pour Marie-France Garaud, l’élection présidentielle n’a strictement aucune importance car la souveraineté repose sur quatre pouvoirs dont les États et les politiques se sont progressivement défaits : battre monnaie, décider de la paix et de la guerre, faire les lois, rendre la justice.

 

 

L’économie est désormais organisée en monopoles. C’est le cas, par exemple et malheureusement, de l’industrie pharmaceutique qui voit l’appât du gain passer bien avant la santé des patients. Des médicaments cessent d’être fabriqués, d’autres ne sont pas vendus car leurs prix ne sont pas assez élevés selon les trusts. Ce sont ces mêmes trusts, ou leurs lobbys, qui tiennent la plume lorsqu’il s’agit de rédiger des lois créant des niches fiscales. Ces mêmes trusts qui ne reconnaissent pas les tribunaux nationaux ou qui les défient lorsque c’est nécessaire comme quand la multinationale Lone Pine a demandé au gouvernement canadien de lui accorder 250 millions de dollars de « réparations » pour le manque à gagner à cause du moratoire sur l’extraction du gaz de schiste dans la vallée du Saint-Laurent. On a vu des entreprises étrangères engager des poursuites contre l’augmentation du salaire minimum en Égypte ou contre la limitation des émissions toxiques au PérouPlus de 450 procédures de ce type sont actuellement en cours dans le monde. Tous les Codes du travail font l’objet d’attaques frontales.

 

 

 

Nous sommes passés, explique Liliane Held-Khawam, au stade de la mondialisation par la transformation des citoyens en consommateurs. En Europe, même pas besoin de l’idéologie thatchérienne pour cela puisque la consommation figure dans les textes officiels de l’UE : « Avec 502 millions de consommateurs depuis l’élargissement de 2007, il s’agit du plus grand marché au monde. » La chute du Mur de Berlin a coïncidé avec la fin des trente glorieuses et a permis le passage de l’internationalisation à la mondialisation, que l’UNESCO définit comme « le processus d’intégration des marchés qui résulte de la libéralisation des échanges, de l’expansion de la concurrence et des retombées des technologies de l’information et de la communication à l’échelle planétaire. » Que pour l'Organisation des Nations unies pour l'éducation, la science et la culture la culture et la concurrence soient en parfaite symbiose, cela est tout un programme, mieux une idéologie.

 

 

Afin d’être partie prenante de la globalisation, les grandes entreprises vont devenir transnationales, « en se construisant indépendamment des frontières ». Elles vont se dénationaliser, « gommer ce qui les relient à leur pays d’origine ». La filiale “ française ” d’un géant étasunien installera son siège social à La Haye et payera (en fait, ne payera guère) ses impôts au Luxembourg. Toute tentative de résistance de la part des travailleurs ou des pouvoirs publics français débouchera sur une prompte délocalisation en Pologne ou au Viet Nam. Dans le cas d’un super géant comme Amazon, l'entreprise se permettra de collecter 10 fois plus de données que l’Administration, et de les revendre.

 

 

Les maîtres de ces entreprises vont s’emparer petit à petit de la gouvernance des États (sur le concept de «gouvernance » qui est loin d’être neutre, lire absolument cet article de Bernard Cassen de 2001) en devenant les partenaires privilégiés et officiels des gouvernements (les tristement célèbres PPP, partenariat public-privé, se pratiquent désormais à l’échelle mondiale). L’autrice de ce livre connaît à fond les arcanes des lobbys bruxellois, à commencer par Business Europe, organisation qui regroupe entre autres Bayer, BMW, Google, Microsoft, Shell, Total. Un lobby capable de tenir 170 réunions en trois ans avec l’élite de la Commission. Quand il y a lobby, il y a vite pub. C’est ainsi que Coca Cola sponsorise la présidence roumaine de l’UE.

 

 

Autre caractéristique de la globalisation : les pratiques des entreprises transnationales s’imposent progressivement aux méthodes de fonctionnement des fonctions publiques. Avec l’aide, pour ce qui nous concerne, des manitous de l’UE. Au premier chef, les social-traîtres du style Moscovici pour qui « on peut très bien avoir des services publics gérés par des entreprises privées. » Quand l’État se met à genoux devant le service privé, il se retrouve sur les genoux, comme quand il accorde – de son plein gré, n’est-ce pas ? – 205 millions d’Euros à la SNCM au moment où elle a été privatisée par le fonds Butler Capital Partners et Veolia Transport.

 

 

Quoiqu’il arrive, les intérêts privés sont toujours gagnants. Les autoroutes que la classe politique gouvernante française dans son entier a privatisées représentent 15% des activités de Vinci, mais 60% de ses profits. Leurs sociétés dégagent une marge brute de 73%.

 

 

E la nave va. Pas forcément dans le mur…

Le coup d’Etat planétaire

Coup d'Etat planétaire

Éditeur : Réorganisation du monde 

EAN :   978-2-9701262-2-5

Prix : 38,05 €

 

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