J’ai eu l’idée saugrenue d’envoyer au blogueur – auteur Marcel Sel, mon dernier « papier » sur votre blog préféré : « L’Atomium est proche de l’Acropole » qui commentait la dernière rebuffade belgo-belge avec le refus de la NV-A de discuter de la note du formateur Elio Di Rupo.
M. Sel trouve bizarre que tout en dénonçant le nationalisme flamand agressif, je me refuse à le diaboliser. Au passage, il ne s’est pas aperçu que je critique aussi le soi-disant « universalisme » francophone qui cache mal un repli sur soi de la part du FDF qui ne parvient pas à se débarrasser de son refus de toute concession. Or, les négociations devraient normalement se mener avec ces gens-là. Le très néolibéral Ministre des Finances Didier Reynders a eu une parole juste : « Une négociation ne se fait pas entre colombes mais entre faucons. » Encore faut-il faire la différence entre le but avoué et l’objectif réel de ces faucons.
Ecartons d’abord l’un des deux faucons : les francophones radicaux du FDF ne représentent quasi rien. Leur électorat est étique – ils n’ont obtenu que trois sièges à la Chambre – et ils n’ont aucune capacité de mobilisation populaire. Et pire, ils n'ont aucune stratégie. Ils subissent l'événement. Ils ne servent en définitive que d'épouvantail au nationalisme flamand qui s'en sert pour affaiblir les Wallons et les Bruxellois francophones. Aussi, le faucon flamand représenté non seulement par la NV-A mais aussi par l’ensemble du nationalisme flamand qui va des néo-nazis du Vlaams Belang à une large partie du CD&V, voire même à certains libéraux flamands, est majoritaire en Flandre.
Aussi, l’interlocuteur francophone – wallon plus bruxellois – est composé de colombes avec en avant-garde, Elio Di Rupo. Comme le Roi l’a coiffé de la casquette de formateur, il a remisé celle de président du PS. Or, s’il était légitime de se présenter avant tout comme formateur, il devait, du moins sur l'essentiel, rester Socialiste. Il ne l’a pas fait. Il aurait dû présenter un projet au lieu d'un catalogue de propositions destinées à satisfaire les uns et les autres, c'est-à-dire à tenter d'allier l'eau et le feu. Or, M. Di Rupo aurait dû ne pas oublier qu’il représente avant tout un important courant politique et social. C'est pour cela qu'il a été élu. La classe ouvrière et le monde du travail wallon et bruxellois sont inquiets des menaces qui pèsent sur l'Etat social. Ils pourraient à l'avenir se détourner du PS et on ne serait pas loin de « l'aventure » et pas seulement pour la gauche.
Résultats : A force de chercher le compromis, il a exclu la défense des principes de base. Qu’il ait proposé des concessions sur BHV, c’est normal, on ne peut s’en sortir autrement. Par contre, avoir, par son saupoudrage de mesures sur le plan économique et social, compromis l’Etat social, est une faute politique majeure.
D’ailleurs, les organisations syndicales l’ont compris : Anne Demelenne, la secrétaire générale de la FGTB, a bien résumé l’aspect socio-économique de la note de Di Rupo : « L’impact de toutes les mesures de régression sociale est chiffré de manière très précise, les quelques propositions de progrès sont floues ». Et puis – et c’est une excellente chose – le front commun syndical est reconstitué, ce qui accroît quelque peu le rapport de force pour le monde du travail.
Le nationalisme flamand a trouvé un écho dans le haut patronat flamand par l’intermédiaire de l’association d’employeurs le VOKA, pendant de la FEB en Flandre et d’ailleurs majoritaire au sein de celle-ci. Ce n’est pas un hasard. Le patronat se moque du nationalisme, mais il l’appuie car une division de la Belgique par un transfert massif de compétences, dont celles de la Sécurité sociale, vers les Régions et les Communautés va amener à établir des règles différentes de la redistribution entre le Nord et le Sud, c’est-à-dire à créer une concurrence entre les deux systèmes, mais aussi réduira dangereusement leurs financements par la division de l’assiette en deux. En effet, un système de Sécurité sociale avec une assiette de 4 à 6 millions d’habitants est moins fort qu’avec 10 millions.
En outre, avec des mesures de régression sociale sur le chômage, la réduction de moitié de l’augmentation annuelle du coût des soins de santé, la suppression de la déduction fiscale sur les titres-service qui ne fera qu'accroître le chômage et l'économie parallèle, des mesures vexatoires au sujet de la notion « d’emploi convenable » (par exemple : faire passer l’éloignement maximum du domicile au lieu de travail de 30 km à 60 km), il y aura un détricotage progressif de l’Etat social.
Il n’y a en outre pas un seul mot dans la note sur l'avenir des services publics (SNCB, Postes, Télécommunications, etc.). C’est également révélateur.
Que dire de tout cela ? Il n’y a qu’une possibilité : une médiation extérieure. Pourquoi pas de « sages » désignés par le Parlement européen qui n’ont aucun lien avec la Belgique ? Il faudrait bien sûr, afin que cela ait une certaine efficacité, leur donner des pouvoirs équivalents à ceux des membres d’une commission d’enquêtes. Ils seraient chargés de consulter au préalable, d’élaborer des propositions, éventuellement d’organiser des consultations populaires. Cela ne serait pas possible ?
Ne perdons pas de vue que nous nous dirigeons lentement mais sûrement vers une situation à la Yougoslave et le problème, là-bas, a connu un début de solution grâce à une intervention étrangère. A moins qu'il y ait un réel soulèvement populaire pour la défense de l'Etat social, c'est-à-dire de notre civilisation. Mais, on est loin du compte, car il faudrait un levier majeur pour ce faire. Les « indignés », c'est bien sympathique, mais c'est loin d'être suffisant.
Bizarre, vous avez dit bizarre ?
Pierre Verhas
Cet article sera complété par une analyse sur la gauche, l’Etat social et l’Etat nation, car, la situation belge suscite, cela va de soi, ce débat fondamental.