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  • : Le blog de pierre verhas
  • : Blog consacré à l'actualité dans les domaines de la politique et de l'astronomie, vus au sens large. Ce blog n'est pas neutre : il se positionne à gauche, de philosophie laïque et donnant la primauté à l'expérience sur la spéculation. Ce blog est ouvert au débat, à l'exception des invectives, des attaques personnelles et des insultes qui seront systématiquement rejetées afin de permettre à chacun(e) de débattre en toute liberté et dans la sérénité qui n'exclut en rien la passion.
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1 juin 2017 4 01 /06 /juin /2017 15:19

 

 

 

L’incident s’est passé il y a quelques jours à Bordeaux. Un groupe de jeunes distribuait des repas à des SDF dans les rues de la capitale de l’Aquitaine. Le maire de la ville, Alain Juppé, passait par hasard par là et s’avança vers le groupe qui, le voyant, s’attendait à ce qu’il félicite ces jeunes-gens. Pas du tout ! Il leur a intimé l’ordre de déguerpir, car, à son sens, ils troublaient l’ordre public. Une fois l’édile parti, les jeunes ont poursuivi leur distribution. Un quart d’heure plus tard, Juppé revint menaçant et leur reprochant de « favoriser l’assistanat » qu’il ne pouvait tolérer dans sa bonne ville.

 

 

Voilà donc un ancien « présidentiable » qui a d’ailleurs été soutenu par une partie de l’électorat de gauche lors des primaires de la droite en France qui jette le masque ! Aider des sans-abris est donc interdit dans l’esprit d’Alain Juppé, car ce serait de l’assistanat et par là, on les empêcherait d’en sortir.

 

 

 

 

Alain Juppé n'aime pas qu'on aide les SDF ! Comportement typique de la classe dirigeante : la solidarité, c'est lassistanat.

Alain Juppé n'aime pas qu'on aide les SDF ! Comportement typique de la classe dirigeante : la solidarité, c'est lassistanat.

 

 

 

Cette attitude aussi odieuse que stupide montre que la classe dirigeante n’éprouve que mépris à l’égard de ceux qu’elle exclut de la société. Pire, elle n’a ou plutôt ne veut avoir aucune solution pour eux.

 

 

La solidarité, sous quelque forme qu’elle soit, est le fondement d’une société qui se veut humaniste. Et cette solidarité est la caractéristique même de « l’humanisme européen » selon l’expression qu’utilise l’économiste belge Bruno Colmant.

 

 

 

Et il avertit dans « La Libre Belgique » du 21 mai 2017 :

 

 

« Ceci ne veut pas dire que notre modèle social, conçu pour aider les plus démunis, est mauvais. Au contraire, il véhicule l’humanisme européen. Mais les stabilisateurs économiques, destinés à atténuer les chocs conjoncturels, donnent désormais le gîte à toute l’économie. »

 

Dès lors :

 

« Les pays européens, happés par la logique des marchés qui les financent, seront obligés de s’immerger dans une économie nettement plus exigeante, au sein de laquelle l’Etat, intoxiqué par quatre décennies d’endettement croissant et de manque de vision et d’ambition, sera contraint d’exercer un rôle répressif. La monétisation de la crise suscitera de probables poussées d’inflation modeste. Cette inflation résignée sera, avec le vieillissement de la population, la trame commune de tous les scénarios économiques des prochaines années.

 

La crise révèle aussi une contradiction sociétale : avec la monnaie unique, nos communautés ont exprimé un choix d’économie de marché et de libre-échange qui aurait théoriquement dû conduire à une diminution relative du rôle de l’Etat. Pourtant, le poids et la dette de ce dernier ont augmenté, reflétant sa fonction légitime de stabilisation économique pour traverser la crise. »

 

 

 

Bruno Colmant plaide pour les pensions par capitalisation puisqu'on a fait le choix de l'économie de marché.

Bruno Colmant plaide pour les pensions par capitalisation puisqu'on a fait le choix de l'économie de marché.

 

 

 

La brebis galeuse : l’Etat social

 

Les économistes libéraux cherchent toujours à culpabiliser l’Etat social, ce qui est révélateur et complique le débat.

 

Quelles sont en fait les causes de quatre décennies d’endettement croissant ? Depuis le second choc pétrolier (1979 – 80), les politiques d’austérité ont commencé. L’Etat a moins dépensé. Les salaires ont été bloqués et on a fait des économies dans la Sécurité sociale. Normalement, selon les dires des responsables politiques de l’époque, la dette aurait dû se stabiliser ou diminuer.

 

Eh bien non ! Au contraire, les dettes n’ont cessé de croître, contrairement aux PIB. Et il y a trois causes principales à cela : la baisse des recettes fiscales avec les cadeaux fiscaux successifs aux entreprises et aux contribuables les plus riches, ainsi que l’absence de lutte contre la grande fraude fiscale qui prend des proportions tragiques ; l’interdiction que les gouvernements se sont imposée de faire financer les déficits publics par la banque centrale ; les variations des taux d’intérêt. Rappelons-nous le scandale dénoncé par Michel Rocard il y a cinq ans : la Banque Centrale Européenne prête aux banques privées à des taux ridiculement bas et les Etats leur empruntent cet argent à des taux usuraires.

 

 

Ajoutons que le déficit de la Sécurité sociale est consécutif de ces trois facteurs en plus de l’augmentation du chômage par la désindustrialisation et aussi des baisses des cotisations sociales patronales.

 

 

Et puis arrive la crise financière de 2008 et Bruno Colmant avertit sur son blog :

 

 

« Le choc de 2008, combiné à un tassement de la croissance et à une désinflation généralisée, a conduit à une progression inimaginable des engagements publics sont seuls des taux d’intérêt faibles assurent la soutenabilité. Dans le domaine des pensions publiques, par exemple, l’augmentation de l’espérance de vie (estimée à deux mois par an) conjuguée à une diminution de l’âge effectif de départ à la pension (elle-même entraîné par le choc digital et a mutation de nos environnements économiques) est impossible à financer sauf à diluer drastiquement ces pensions ou à augmenter les cotisations imposées à un nombre réduit de travailleurs. Mais, de manière plus générale, les difficultés sociales et les inégalités s’amplifient, suscitant une demande croissante de biens publics à des États déjà exsangues. »

 

 

Dans un autre article sur son blog, Colmant prône la suppression de la pension par répartition et l’introduction générale de la capitalisation. On sait ce que cela a donné !

 

 

Le fardeau de la Dette

 

 

Si on continue ainsi, on va vers un choc social majeur. Bruno Colmant, dans son blog, avertit :

 

« Ces dettes publiques vont mettre nos systèmes sociaux en joue. Les rapports de force entre les classes socio-économiques seront donc exacerbés. Finalement, il faudrait bien qu’un jour, on paie la myopie des Etats-providences et autres systèmes sociaux fondés sur l’hypothèque de la croissance et de la démographie futures. Le dialogue entre les Etats et le marché sera complexe. Et il est certain que les rentiers passifs, c’est-à-dire investis en dépôts bancaires et en assurances-vie, en seront les victimes. Ils le sont déjà au travers d’un taux d’inflation qui dépasse la rémunération de l’épargne. Bien sûr, on pourrait argumenter que ces rentiers doivent prendre plus de risques au travers d’investissements en actions. Mais tous ne peuvent pas se le permettre. L’épargne doit être stable pour les personnes âgées car leur horizon d’investissement est biologiquement réduit et leur capacité à subir des aléas boursiers très limitée. »

 

Cependant, Colmant s’en tient aux principes et aux grandes tendances. Il fait un constat qui est juste et sans appel, mais il n’en analyse pas les causes. En outre, la principale critique qu’on peut émettre à l’égard de son analyse est le fatalisme. Selon lui, la fin des pensions par répartition – donc d’un pan entier de la Sécu – est inéluctable. Nous sommes à nouveau en plein TINA.

 

La mort du CDI

 

En définitive, cette attaque contre le système de pensions par répartition cache un autre objet : en finir avec le CDI qui permet le financement de ce système et qui assure une certaine sécurité au travailleur. Or, la désindustrialisation, la robotisation du travail mettent à mal cette relation contractuelle entre le travail et le capital.

 

Aussi, a-t-on mis au point une autre forme de travail : la flexibilité à court terme. L’ubérisation en est un exemple. L'Alsacien Jean-Clet Martin, ancien directeur de programme au Collège international de philosophie, spécialiste de Deleuze, explique dans une interview à The Dissident.

 

 

 

Jean-Clet Martin, un philosophe alsacien, qui sait déduire les enjeux fondamentaux.

Jean-Clet Martin, un philosophe alsacien, qui sait déduire les enjeux fondamentaux.

 

 

 

« Que dire en effet de ce qui nous attend, en terme de liberté et de sécurité d’emploi, si ce n’est que les petits contrats d’embauche, inférieurs à un mois, explosent !

 

La flexibilité à très court terme est devenue le mode majeur du marché. Le travail dans son amplitude, sa complexité, sa durée, sa compétence n’est plus pris en charge par les entreprises qui cherchent le licenciement plutôt que l’emploi. Sauf pour toucher les subventions publiques et bénéficier pour elles-mêmes d’une aide de l’État, refusée à ceux qui sont employés sans contrepartie réelle de la part des employeurs. D’où sans doute le refus de toute codification, la complainte insupportable que le travail soit devenu trop cher !

 

En vérité, le nom nouveau de « flexibilité », c’est la rentabilisation de chaque instant, la non-reconnaissance du sommeil, de la nuit, du repos, du temps de la formation, de la vacuité qui accompagnent toujours le véritable travail. La « Retraite » même à 65 ans, le retrait dans la quiétude sont devenus suspects. Inévitablement, la violence dans l’espace dégradé de l’emploi va connaître dans les années qui viennent un développement sans précédent au moment où la droite ne connaît du travail que des emplois fictifs pour ceux qui la soutiennent. »

 

Il est clair que dans une situation pareille, le système par répartition est impossible. C’est donc à un autre mode de financement et surtout de solidarité qu’il faudra penser. Surtout, comme l’explique le même Jean-Clet Martin, l’Etat est mort, ou plutôt on l’a tué.

 

Il faudra changer de paradigme.

 

« Ce n’est pas l’économie qui est en crise mais les États qui lui sont soumis. En effet, force nous incombe de reconnaître que l’économie se porte au mieux, comme jamais… Ce qui va mal, c’est bien l’État. L’État est mort. Il n’y a plus besoin de le tuer. À l’État s’est substituée ce qu’on appelle la gouvernance. Une forme d’usurpation qui, à l’époque monarchique, se nommait (…) des « Régences », une prise de pouvoir illégitime dont les mesures ont toujours constituées pour les peuples une source d’étranglement et de ruine. Il n’y a pas un seul exemple de Régence qui ne soit pas inique. Et l’économie est en situation de régenter les peuples. Les gens qui occupent aujourd’hui des fonctions politiques ne sont plus des hommes d’État mais des managers du système financier et médiatique. »

 

En outre, la chape de plomb de la Dette devient insupportable. Aussi, selon Martin, la boucle est bouclée :

 

« D’une telle situation, on ne pourra sortir par aucune des politiques que nous proposent la droite ou le socialisme tiède du gouvernement actuel. On ne pourra en sortir aussi longtemps que la reconnaissance de la Dette domine notre vision des choses et que nous nous sentons coupables d’une faute inventée par les mieux nantis pour asseoir leur pouvoir. Le capitalisme vit aujourd’hui de façon très profitable de l’effondrement des États. Il mise sur la faillite des nations. Il faudrait donc des mesures rapides pour mettre en œuvre une régulation des transactions financières et une taxation des profits que la mondialisation permet de réaliser hors impôts et, pour ainsi dire, dans l’ombre. »

 

Il faudra changer totalement de paradigmes. Certains semblent l’avoir compris, comme Hamon et Mélenchon lors de la campagne présidentielle française, en proposant d’autres formes de relations entre le travail et le capital et en y introduisant la dimension écologique.

 

En Belgique, de jeunes mandataires politiques, surtout après les séismes provoqués par les affaires Publifin, Kazakhgate et Ores, avancent des propositions de changement fondamental. Nous en parlerons bientôt.

 

Mais tout cela est encore trop épars. Ce n’est pas assez mûr. Cependant, ce printemps annonce sans doute une moisson quelque peu différente. Wait and see.

 

 

Pierre Verhas

 

 

 

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Published by pierre verhas
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