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  • : Le blog de pierre verhas
  • : Blog consacré à l'actualité dans les domaines de la politique et de l'astronomie, vus au sens large. Ce blog n'est pas neutre : il se positionne à gauche, de philosophie laïque et donnant la primauté à l'expérience sur la spéculation. Ce blog est ouvert au débat, à l'exception des invectives, des attaques personnelles et des insultes qui seront systématiquement rejetées afin de permettre à chacun(e) de débattre en toute liberté et dans la sérénité qui n'exclut en rien la passion.
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30 octobre 2017 1 30 /10 /octobre /2017 11:01

 

 

 

Parti discrètement ce 28 octobre2017 comme il a vécu, Jacques Sauvageot, le « troisième homme » du mai 68 parisien était incontestablement l’homme le plus attachant du trio Cohn Bendit, Geismar, Sauvageot.

 

 

 

Jacques Sauvageot : le militant discret

Jacques Sauvageot : le militant discret

 

 

 

Il était à l’époque le vice-président de l’UNEF (l’Union Nationale des Etudiants de France), le principal syndicat étudiant de l’époque qui avait joué un rôle important lors de la guerre d’indépendance algérienne et qui connaissait un déclin certain – il était passé de 100.000 membres en 1962 à 30.000 en 1968 –. Il s’est trouvé mêlé malgré lui aux débuts de la révolte étudiante de mai 68. Le Recteur de l’Université de Nanterre avait fermé l’établissement suite aux contestations récurrentes menées par Cohn Bendit. Une manifestation de protestation fut organisée dans la cour de la Sorbonne, manifestation assez clairsemée, mais qui fut interdite par son Recteur qui craignait des bagarres avec l’extrême-droite. La police intervint et après de violentes échauffourées, les meneurs – Daniel Cohn Bendit pour Nanterre, Alain Geismar pour le SNeSup (Syndicat des enseignants du supérieur) et Jacques Sauvageot pour l’UNEF, furent arrêtés. Suite aux troubles consécutifs à leur arrestation, ils furent vite libérés et Jacques Sauvageot lança le mot d’ordre de grève générale des étudiants. Mai 68 était lancé.

 

 

 

 

Le trio Geismar Sauvageot Cohn Bendit en mai 68. Sauvageot dira plus tard : "La photo où on nous voit tous les trois lever le poing était de circonstance, nous n’avions pas d’affinités particulières et nous n’avons pas de réunions d’anciens combattants"

Le trio Geismar Sauvageot Cohn Bendit en mai 68. Sauvageot dira plus tard : "La photo où on nous voit tous les trois lever le poing était de circonstance, nous n’avions pas d’affinités particulières et nous n’avons pas de réunions d’anciens combattants"

 

 

 

Déjà deux gauches

 

 

Sauvageot né en 1943 d’une famille modeste était étudiant en histoire de l’art. Il était militant du PSU (le Parti Socialiste Unifié), petite formation de gauche non communiste qui comptait Michel Rocard dans ses rangs. Sauvageot fut un des organisateurs du grand meeting de la gauche de Charléty qui visait à ramener Pierre Mendès France au pouvoir à la place du pouvoir gaulliste en pleine déliquescence. Les jeunes progressistes préféraient Mendès France à François Mitterrand dont ils critiquaient le parlementarisme, son attitude lors de la guerre d’Algérie et ses compromissions avec la droite. Déjà, deux gauches se dessinaient !

 

 

Sauvageot, quant à lui, voulait à la fois éviter la violence qu’il considérait comme une arme « inefficace » et rapprocher le mouvement étudiant et le mouvement ouvrier qui s’était déclenché après les violences au Quartier latin le 10 mai 68. Charléty fut pour lui la grande occasion pour ce faire. Le mouvement social fut toujours la préoccupation première de Jacques Sauvageot.

 

 

Malheureusement, malgré l’évidente réussite de ce rassemblement, ce fut un coup d’épée dans l’eau. Le 30 mai, de Gaulle reprit les rênes et les élections amenèrent une forte majorité de droite à l’Assemblée nationale. Jacques Sauvageot quitta l’avant-scène et acheva ses études. Il fit son service militaire à Solenzara en Corse – le service à la coopération lui avait été refusé – et, après, il eut toutes les difficultés à trouver un emploi. Il en trouva un comme OS (ouvrier spécialisé) dans une usine de transformateurs électriques qui fit faillite, puis il fut éphémère enquêteur agricole. Par après, il obtint une charge de professeur d’histoire de l’art à l’école des Beaux Arts de Nantes. Il devint par après directeur de l’école des Beaux Arts de Rennes et écrivit des ouvrages sur sa passion, l’architecture.

 

 

La fibre sociale

 

 

Sur le plan politique, Sauvageot milita au PSU jusqu’en 1972 et puis participa à plusieurs groupuscules d’extrême-gauche, mais l’éparpillement de l’extrême gauche en une myriade de chapelles et de groupuscules finirent par le fatiguer. Il abandonna cette forme de militantisme en 1976 et s’investit dans la création de radios libres, alors interdites par le pouvoir giscardien, notamment à Saint-Nazaire (Loire-Atlantique).

 

 

Sans jouer aux « anciens combattants soixante-huitards », associé au cinquantenaire du PSU, en 2010, Jacques Sauvageot fut le secrétaire de l’Institut tribune socialiste, qui gère les archives et anime des débats avec des anciens du PSU et des militants sensibles aux idées et pratiques de ce parti dissous en 1989, mais qui a marqué l’histoire de la gauche politique et syndicale.

 

 

Comme l’écrit Robert Falony : « Mai 68 en France fut aussi un échec « hormis dans le domaine des mœurs ». Si Cohn Bendit représenta bruyamment la libération des mœurs lancée en 1968 et aussi le virage néolibéral pris allégrement par bon nombre de « soixante-huitards », Jacques Sauvageot garda toute sa vie la fibre sociale.

 

 

C’est cette gauche là que l’ancien vice-président de l’UNEF représenta, à laquelle il milita toute sa vie dans l’efficacité et dans la discrétion. Jacques Sauvageot était des nôtres. Il était un exemple.  

 

 

Bon vent, camarade !

 

 

 

 

 

Pierre Verhas

 

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19 octobre 2017 4 19 /10 /octobre /2017 10:30

 

 

 

Il existe en Tunisie une femme extraordinaire. Elle s’appelle Faouzia Farida Charfi, elle est physicienne, professeur à l’Université de Tunis a dirigé l’Institut Préparatoire aux Etudes Scientifiques et Techniques et la première équipe de recherches de physique des semi-conducteurs en Tunisie. Militante de la première heure, dès la présidence de Habib Bourguiba, elle a été nommée Secrétaire d’Etat à l’Enseignement supérieur dans le gouvernement provisoire après la révolution dite du « Printemps arabe » du 14 janvier 2011. Elle en a démissionné peu après sentant que cette « révolution » prenait une orientation dangereuse, afin de reprendre sa liberté de parole et d’action. Elle est l’auteur de « La science voilée », Ed. Odile Jacob, 2013 et « Sacrées questions… Pour un islam d’aujourd’hui », Ed. Odile Jacob, 2017 et de publications scientifiques de recherches sur les propriétés électroniques et optiques des semi-conducteurs.

 

 

 

 

Faouzia Charfi, physicienne tunisienne, femme politique, mène un combat acharné contre la pensée magique et le dogmatisme

Faouzia Charfi, physicienne tunisienne, femme politique, mène un combat acharné contre la pensée magique et le dogmatisme

 

 

 

Le dangereux retour du religieux

 

 

Madame Charfi nous explique que le retour du religieux dans nos sociétés et particulièrement dans le monde musulman provoque un regain de l’obscurantisme qui s’étend bien au-delà des pays de culture musulmane.

 

En Tunisie, notamment, de graves événements assez peu évoqués en Europe auraient dû déclencher la sonnette d’alarme. Mais, au nom d’intérêts mal compris, on préfère garder la tête dans le sable.

 

En effet, deux ans à peine  après les révolutions arabes, la jeune démocratie tunisienne est sérieusement secouée.

 

Ainsi, par exemple :

 

• L’assassinat, le 6 février 2013, de Chokri Belaïd qui avait osé s'attaquer aux ennemis jurés de l' « intelligence tunisienne », les religieux salafistes ceux qui veulent tout contrôler...

 

• Les violences à l'endroit du doyen de la faculté des lettres, des arts et des humanités de l'Université La Manouba par des étudiants salafistes : ils exigèrent la non mixité, la création de salles de prières, le port du niqab; deux étudiantes en niqab investirent le bureau du doyen, dispersent des documents administratifs...Raison pour laquelle, le doyen a comparu devant le tribunal administratif où il encourait une peine de 5 années de prison. Heureusement, l’affaire en est restée là suite à l’intervention du président de la République et aux pressions des milieux universitaires provenant du monde entier.

 

 

 

 

Les salafistes menés par une femme en niqab sèment le trouble à l'Université La Manouba.

Les salafistes menés par une femme en niqab sèment le trouble à l'Université La Manouba.

 

 

 

• En janvier 2013, des mausolées soufis – les soufis qui prônent un Islam tolérant, sont les pires ennemis des salafistes – font  l'objet d'attaques et d'incendies de leurs locaux.

 

 

• Un projet existe, celui de s'emparer de la Grande Mosquée de la Zitouna pour en faire une université qui puisera sa source dans l'idéologie wahhabite : « Nous voulons des médecins zitouniens de cœur qui ont le diplôme de la Zitouna et une médecine avec la morale et l'éthique en plus, chose que nous avons perdue pour le moment ; nous avons des médecins matérialistes qui ont perdu de vue que le corps qu'ils soignent est l’œuvre de Dieu ».

 

 

• Un maître à penser des wahhabites n'admet qu'une vision de l'Islam, celle de l'orthodoxie sunnite qui va de pair avec une formation excluant le rôle de la raison. Quelle science de la médecine les islamistes veulent-ils imposer? Il s'agit d'imposer l'autorité religieuse dans le domaine de la connaissance. Et Rached Ghanouchi, président du parti Ennahdha, de déclarer : « Notre projet se caractérise par le fait qu'il donne la priorité à la société par rapport à l’État. Notre capital le plus important, c'est la société, ce n'est pas l’État ». Plus loin, le même auteur revient sur la modernisation de l'enseignement qu'il qualifie de « désertification religieuse », de la « stratégie de marginalisation » qu'a dû affronter l'islam.

 

 

• Les étudiants adhèrent à cette méfiance par rapport à la science moderne « étrangère par rapport à notre culture et venant d'un monde qui perdu ses valeurs morales ». On affirme avec force la prédominance du dogme sur la science.

 

 

Ce retour à l’obscurantisme manifestement téléguidé des monarchies de la Péninsule arabique, ne manqua pas d’inquiéter. Mais l’Europe préféra fermer les yeux ne voulant pas voir le danger et se montre incapable d’analyser ce phénomène.

 

 

 

L’Islam : un facteur du progrès... Il y a longtemps !

 

 

 

Tout d’abord, l’Islam contrairement à ce que l’on pense, n’est pas la source de cet obscurantisme et de son expansion. À ses origines, l’Islam était le réel moteur du progrès.

 

 

Dans un entretien au quotidien « Le Monde » du 18 octobre 2017, Faouzia Charfi décrit les avancées scientifiques au sein de l’Islam des premiers siècles.

 

 

« Le monde musulman était à l’avant-garde de la science entre les VIIIe-IXe siècles et le XVe siècle. La science arabe a innové, elle a introduit de nouveaux concepts. On pourrait citer Ibn al Haytham (Alhazen pour les latins) (1) qui jette les bases au début du XIe siècle de la théorie de l’optique. Il formule les lois de la réflexion qu’on étudiera plus tard comme les lois Descartes Il a écrit un ouvrage extrêmement intéressant : Doutes sur Ptolémée. Ptolémée voyait le monde avec une Terre au centre, la Lune satellite de la Terre, et tout gravitait autour de la Terre. Alhazen pose un certain nombre de questions sur la démarche de Ptolémée sans toutefois remettre en cause le géocentrisme. »

 

 

 

Alhazen fut le premier à utiliser les mathématiques pour exposer sa théorie de l'optique.

Alhazen fut le premier à utiliser les mathématiques pour exposer sa théorie de l'optique.

 

 

 

Elle cite d’autres exemples que l’on peut retrouver dans son livre « La science voilée ». Ainsi, Al Jahiz (2) introduit pour la première fois – on était au IXe siècle – l’idée de l’évolution, soit un millénaire avant Darwin ! Cette idée sera reprise par Ibn Khaldoun (3) dans un passage « magnifique dans les Prolégomènes où il parle de l’évolution des espèces. Ibn Khaldoun évoque un homme doué de raison qui vient après le monde simiesque. »

 

Ainsi, lorsqu’on compare le Haut Moyen-âge européen avec les débuts de la période musulmane, la différence est spectaculaire : totalement plongée dans l’obscurantisme, l’Europe morcelée stagne alors que le monde musulman se trouve à une période qui rappelle les prémices de la Renaissance.

 

Mais cette extraordinaire dynamique intellectuelle s’est enrayée.

 

Pourquoi tout cela s’est-il arrêté ?

 

Selon Faouzia Charfi, il y a deux raisons à cette disparition de la science dans le monde musulman.

 

« La science arabe a produit un patrimoine extraordinaire mais ce dernier n’a été intégré dans aucun cursus des grandes universités musulmanes de l’époque : la Zitouna à Tunis, Karawiyin à Fez ou Al Ahzar au Caire. Elles qui auraient dû être le vecteur de la transmission de toute cette civilisation n’a pas joué ce rôle-là. Elles se sont contentées d’être un vecteur de transmission de la seule tradition, une tradition qui exclut la science. En somme, il n’y a pas eu de passeurs de science. »

 

 

 

Université Al Ahzar au Caire : la plus célèbre université islamique

Université Al Ahzar au Caire : la plus célèbre université islamique

 

 

 

Donc, en premier lieu, la tradition l’a emporté sur la science. La source du progrès a été définitivement tarie.

 

Ensuite, c’est le pouvoir politique qui a joué un rôle fondamental.

 

« Celui-ci s’est appuyé sur les oulémas, les hommes de la tradition, qui eux-mêmes ne voulaient pas d’une science qui remette en cause la vérité de la révélation. À partir des Xe-XIe siècles, la pensée acharite s’impose, en rupture avec le mutazilisme. Cette pensée pose que la puissance de Dieu domine le monde. Les lois scientifiques ne sauraient donc remettre en cause cette toute-puissance. Dieu est la cause première mais il est aussi maître des causes secondes. Il n’y a pas de principe de causalité. Et s’il n’y a pas de causalité, il n’y a pas de science. »

 

Ainsi, non seulement les découvertes, mais aussi la méthode scientifique sont abandonnées au profit de la seule révélation qui est l’unique connaissance.

 

En définitive, tout cela n’est qu’un jeu de pouvoir. On instrumentalise la religion pour mieux contrôler et donc asservir les masses. Une justice cruelle et rétrograde et le terrorisme sont avant tout les instruments de ce pouvoir. C’est la clé de ce regain du religieux et pas seulement en terre d’Islam.

 

Un autre danger : le concordisme

 

En effet, plus récemment, est apparu un autre danger : le concordisme.

 

« Selon le concordisme, toute la science moderne, sauf celle qui s’intéresse à l’origine de l’homme, existe déjà dans les versets coraniques. Le big bang, les trous noirs, l’exploration spatiale, l’embryologie, etc., toutes ces découvertes figuraient déjà, explique-t-on, dans le texte coranique il y a mille quatre cents ans. Et on insiste sur l’illettrisme du prophète Mohammed pour mieux souligner son caractère miraculeux. Il y a de larges développements pour affirmer, texte coranique à l’appui, que l’expansion de l’univers est prévue par tel ou tel verset. Le concordisme, c’est de considérer que la science d’aujourd’hui concorde avec un certain nombre de versets coraniques et que cela met en valeur le caractère miraculeux de la religion musulmane. »

 

 

L’alliance « objective » entre les islamistes et les évangéliques américains

 

 

Mais le concordisme constitue un autre danger. Il a intéressé au plus haut point les évangélistes américains. Madame Faouzia Charfi observe :

 

« Depuis les années 1980 s’est nouée une sorte d’alliance entre les évangéliques américains et les islamistes, lesquels acceptent la science sous certains aspects concordistes, mais en refusent la théorie de l’évolution. (…)

 

« Avec Internet, le mouvement s’est amplifié dans les années 1990. Il existe un site créationniste turc, animé par Harun Yahya (aussi connu sous le nom d’Adnan Oktar, auteur de l’Atlas de la création (Global Publishing 2006) qui est en relation directe avec les créationnistes américains. Ces courants dénoncent le darwinisme comme une philosophie matérialiste. Pour les créationnistes musulmans, la théorie de l’évolution n’est pas une théorie. C’est grave. Il a une déconstruction de la science. En juillet, la Turquie d’Erdogan a retiré Darwin des programmes scolaires. »

 

 

 

Adnan Oktar qui diffusa l'Atlas de la céation depuis la Turquie.

Adnan Oktar qui diffusa l'Atlas de la céation depuis la Turquie.

 

 

 

Les évangéliques sont extrêmement puissants, non seulement aux Etats-Unis où ils occupent les plus hauts postes de l’administration Trump, mais aussi en Amérique latine et en Afrique noire. Remarquons au passage que les évangéliques sont des grands alliés d’Israël et ils fricotent avec les islamistes… La plus subtile des chattes aura difficile à retrouver ses petits ! Et pourtant. L’intégrisme religieux, qu’il émane d’un des trois grands courants du monothéisme, procède de la même démarche. Aussi, des « bouts de chemin » entre les intégristes de différentes obédiences ne sont pas invraisemblables.

 

En plus, il s’agit ici de l’alliance entre les deux plus puissants mouvements religieux au monde. Il y a là un danger considérable dont on ne prend pas suffisamment conscience. Tout comme les wahhabites avec le Coran, les évangéliques se basent sur une interprétation littérale des textes bibliques.

 

Un mouvement est apparu aux Etats-Unis à la fin des années 1990 : l’intelligent design (le dessein intelligent) (ID). Dans son livre « La science voilée », Faouzia Charfi explique :

 

« Contrairement au créationnisme « scientifique », l’ID ne refuse pas le principe de l’évolution et ne fait pas de l’âge de l’univers une question centrale. Mais il refuse la contingence, le hasard dans le mécanisme de la transformation des espèces. C’est une communauté de scientifiques (…) qui refusent la sélection naturelle non orientée, non finaliste, et soutiennent que toute l’histoire du vivant relève d’un projet, d’une intention. »

 

Donc, seul un projet peut expliquer les caractéristiques de l’univers et des êtres vivants. C’est le « dessein intelligent ». Et ce « dessein », seul Dieu est à même de le réaliser. Et voilà la clé de l’alliance entre les évangéliques et les islamistes.

 

Tout cela apparaît comme dérisoire querelle de théologiens et de prétendus scientifiques. En réalité, c’est bien plus redoutable qu’on le pense.

 

Le système totalitaire qui se met petit à petit en place sur les plans économique et politique pourrait très bien encourager cette démarche dogmatique qui n’est en définitive que l’asservissement des esprits et l’emprisonnement de l’intelligence afin de mieux contrôler le « matériel » humain.

 

Aussi, convient-il d’être vigilant. Les associations laïques, de défense des droits fondamentaux semblent sur la défensive, soit ne pas prendre conscience des enjeux. Or, face à une telle menace contre la liberté, il serait bien plus efficace d’être offensif si l’on ne veut pas voir la nuit s’étendre définitivement sur nos pensées et nos actes, si l’on refuse que la seule croissance soit celle des ténèbres.

 

 

Pierre Verhas

 

 

 (1) Alhacen, Alhazen ou Ibn al-Haytham, de son vrai nom Abu Ali al-Hasan ibn al-Hasan ibn al-Haytham (Bassora, 965 – Le Caire, 1039) est un mathématicien, philosophe, physiologiste et physicien du monde médiéval musulman..

Il fut un des premiers promoteurs de la méthode scientifique expérimentale, ce qui est fondamental sur le plan du progrès scientifique, et aussi un des premiers physiciens théoriciens à utiliser les mathématiques, il s'illustre par ses travaux fondateurs dans les domaines de l’optique physiologique et de l'optique. (Source : Wikipedia)

 

(2) Al-Jahiz ou Al-Ǧah̩iz̩ , de son vrai nom ’Abu ʿUthmân ʿAmrû ibn Baḥr Mahbûb, al-Kinânî al-Laithî al-Baṣrî  est un écrivain, encyclopédiste et polygraphe arabe mutazilite, né vers 776 à Bassora, ville où il est mort en décembre 867.

Véritable créateur de la prose arabe, il défend une culture arabe en combinant la tradition avec des données de la pensée grecque, et laisse plus de deux cents ouvrages dont une cinquantaine ont été traduits en français.

Il continue ses études pendant vingt-cinq ans, durant lesquels il acquiert une connaissance profonde de la poésie et de la philologie arabe, de l'Histoire préislamique des Arabes et des Perses, du Coran et des hadith. Il étudie également des textes de science et de philosophie traduits du grec, notamment les œuvres d'Aristote. Son éducation est facilitée par le fait que le califat abbasside, en pleine révolution culturelle et intellectuelle, favorise la diffusion des livres. (Source : Wikipedia)

 

(3) Ibn Khaldoun, de son nom complet Abū Zayd ‘Abd ar-Raḥmān ibn Muḥammad ibn Khaldūn al-Ḥaḍramī (né le 27 mai 1332 à Tunis et mort le 17 mars 1406 au Caire), est un historien, philosophe, diplomate et homme politique issu d'une famille andalouse d'origine arabe.

 

Sa façon d'analyser les changements sociaux et politiques qu'il a observés dans le Maghreb et l'Espagne de son époque a conduit à considérer Ibn Khaldoun comme un « précurseur de la sociologie moderne ».

 

Ibn Khaldoun est aussi un historien de premier plan auquel on doit la Muqaddima (traduite en Prolégomènes), qui est en fait son Introduction à l'histoire universelle et à la sociologie moderne, et Le Livre des exemples ou Livre des considérations sur l'histoire des Arabes, des Persans et des Berbères. (Source : Wikipédia)

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8 octobre 2017 7 08 /10 /octobre /2017 19:26

 

 

 

Donc le référendum catalan a eu lieu dimanche 1er octobre dans les circonstances que l’on sait. La répression de la Guardia civil fut d’une violence qui rappelle les sinistres années du franquisme. Pourquoi cette répression ?

 

 

 

La Guardia civil n'a pas hésité à s'attaquer à des personnes âgées... De sinistres souvenirs ressurgissent.

La Guardia civil n'a pas hésité à s'attaquer à des personnes âgées... De sinistres souvenirs ressurgissent.

 

 

 

Le gouvernement espagnol conservateur du parti populaire, formation chrétienne post-franquiste, de Mariano Rajoy a décrété illégal le scrutin référendaire demandant aux Catalans s’ils souhaitent ou non l’indépendance décidé par La Generalitat (le gouvernement catalan).

 

Référendum « illégal », vraiment ?

 

Illégal ? Selon Gérard Onesta, membre d’EELV (les Ecolos français) qui était un observateur international chargé de constater le bon déroulement de ce scrutin, le référendum était bien légal. Il l’explique dans une interview à « Libération » du 3 octobre :

 

« Mariano Rajoy a tort de s’appuyer sur des textes juridiques pour affirmer le contraire. L’article 2 de la Constitution espagnole de 1978 reconnaît que l’Espagne est constituée de plusieurs nations et garantit leur droit à l’autonomie. L’article 10, lui, stipule que tout ce qui a trait aux droits de l’homme doit être interprété au regard des textes internationaux que l’Espagne a ratifiés. Or, que disent ces textes ? Que l’autodétermination des peuples est un droit, à condition que certains critères soient remplis. Parmi les plus importants de ces critères, il y a le fait qu’un pays ou une région ne doit pas être agressif ou encore persécuter une minorité et, enfin, être en capacité de s’administrer. Et justement, la Catalogne répond à ces trois critères. »

 

 

 

Gérard Onesta, fils d'immigrés italiens ayant fui le fascisme, membre d'EELV, observateur international pour le référendum catalan du 1er octobre, est indigné de la répression de la Guardia Civil qui rappelle par trop le franquisme.

Gérard Onesta, fils d'immigrés italiens ayant fui le fascisme, membre d'EELV, observateur international pour le référendum catalan du 1er octobre, est indigné de la répression de la Guardia Civil qui rappelle par trop le franquisme.

 

 

 

Au contraire, « Face à la demande de pouvoir exprimer notre « droit de décider », le gouvernement du parti populaire a répondu en envoyant des juges et des policiers dans les institutions catalanes. Pourtant, je trouve que la réaction des gens a été exemplaire, pacifique. Le comportement disproportionné des forces de l’ordre n’a fait qu’aggraver le conflit. Je crois que maintenant nous devons apporter une réponse politique au Premier ministre espagnol. » explique dans une interview à « La Libre Belgique » du 3 octobre, Gala Pin, 36 ans, maire de la Ciutat Vella, une commune faisant partie du grand Barcelone et membre de Barcelona en comù, une formation proche de Podemos dont fait partie la maire de Barcelone, Ada Colau.

 

Une répression rappelant les années noires du franquisme

 

La répression fut d’une violence inouïe, même si certains esprits chagrins estiment que la comparaison avec le franquisme est disproportionnée. Certes, il n’y a pas eu de morts – on n’est cependant pas passé très loin – ni d’arrestations de masse, mais réprimer des gens qui veulent s’exprimer pacifiquement, y compris des personnes âgées, arrêter pour « sédition »  des fonctionnaires qui ne font que leur devoir envers la Generalitat qui les emploie, enlever de force du matériel électoral ne peut être qualifié d’attitude démocratique, sans compter l’image désastreuse donnée au monde par le gouvernement de Madrid.

 

 

 

Les violences de la Guardia Civil laisseront des traces.

Les violences de la Guardia Civil laisseront des traces.

 

 

 

Le résultat : le vote des Catalans dimanche 1er octobre a mis en lumière la force de l'indépendantisme. Mais ce sentiment repose-t-il sur un simple égoïsme financier vis-à-vis des régions moins riches de l'Espagne ?

 

 

Certes, si le scrutin, suite au sabotage organisé dans la violence  par Madrid, ne s’est pas déroulé dans des circonstances normales, sur les 6 millions d’électeurs catalans, seuls 2 millions se sont exprimés et 1,8 millions ont voté pour l'indépendance, soit autant que les votes pour les partis régionalistes et indépendantistes en 2012 avec une participation pratiquement deux fois plus élevée. Désormais un électeur sur trois soutient l’indépendance, alors que précédemment les indépendantistes étaient fortement minoritaires. Depuis la fin du franquisme en 1977, ils totalisaient à peine 15 % de l’électorat catalan.

 

C’est donc un grave échec pour Rajoy qui mène à une situation quasi inextricable. Et la droite espagnole au pouvoir ne l’a pas accepté. Le roi Felipe VI a ensuite jeté de l’huile sur le feu par un discours télévisé où il a fustigé les indépendantistes et la Generalitat. Ce qui fait dire à l’écrivain Mathias Énard, romancier, auteur de – Zone (2008), Rue des voleurs (2012), ou Boussole (prix Goncourt 2015) –, qui a vécu une quinzaine d'années à Barcelone où il enseigna la littérature arabe et persane à l'université,  dans une interview à Ludovic Lamant du quotidien en ligne « Mediapart » :

 

« Le roi s’est exprimé – puisque Mariano Rajoy fait preuve d’une étrange lâcheté –, pour reprendre le même discours que le Parti populaire au pouvoir à Madrid : en manifestant un refus de voir ce qui se passe en Catalogne. Il y a là une absence effrayante et absolue de proposition politique, de tentative de négociation, un peu comme si nous étions dans un retour sinistre de la dictature – ce qu’induisait la mise en scène du discours de Felipe VI en instance quasi médiévale, tâchant de se hisser jusqu’à la solennité d’un discours définitif qui ne saurait admettre la moindre contradiction… »

 

 

 

Le roi Felipe VI en refusant d'ouvrir la porte aux Catalans, a jeté de l'huile sur le feu et divisé l'Espagne.

Le roi Felipe VI en refusant d'ouvrir la porte aux Catalans, a jeté de l'huile sur le feu et divisé l'Espagne.

 

 

 

Ce discours royal ferme la porte à tout dialogue. Désormais, la menace de l’article 155 de la Constitution, c’est-à-dire la suspension de l’autonomie et la reprise en main par le gouvernement de Madrid, plane sur la Catalogne.

 

Rajoy : animé par une motivation politicienne ?

 

Cependant, quelle est la motivation d’une position aussi ferme de la part de Madrid ? Mathias Énard ajoute :

 

« À bien y regarder, plus le Parti populaire se positionne contre le nationalisme catalan et les revendications régionales, plus il gagne des électeurs et du pouvoir en Espagne. C’est un mécanisme terrifiant : plus la position est politiquement injustifiable, plus elle rapporte politiquement. D’autant que tout cela évite à Mariano Rajoy d’avoir à faire face à des sujets autrement plus gênants pour lui : la crise économique, la corruption et plus généralement l’absence de projet pour l’Espagne… »

 

Bref, Rajoy rallume la flamme nationaliste espagnole contre le nationalisme catalan ! Les ingrédients d’une nouvelle guerre civile sont rassemblés.

 

La nature du nationalisme catalan est différente des autres nationalismes « régionaux » comme le nationalisme flamand. Il ne se montre guère hostile à l’égard des autres régions d’Espagne. Il est profondément pro-européen. Il est, par contre, opposé au centralisme et à l’austérité imposés par Rajoy depuis des années. La Catalogne est une région riche de sa modernité avec une jeunesse d’un grand dynamisme qui ne demande qu’à s’épanouir. Elle veut s’intégrer de manière autonome à l’Europe par esprit d’ouverture. Ainsi, par exemple, lors du grand rassemblement des indépendantistes lundi 2 octobre à Barcelone en protestation contre les violences policières, les jeunes ont entonné en plus de l’hymne catalan, l’Ode à la joie de Beethoven qui est le chant officiel  de l’Union européenne.

 

Certains mouvements, comme le mouvement Barcelona en comù, proche de Podemos, n’ont jamais été indépendantiste, mais, comme il a été écrit dans le précédent article (voir Uranopole : http://uranopole.over-blog.com/2017/09/hommage-a-la-catalogne.html ), il a appelé à la participation au référendum. Gala Pin, quant à elle, a voté « oui » car elle considère qu’après ce qu’il s’est passé, les choses doivent bouger. Le « non » d’après elle aurait été un signe d’immobilisme.

 

La question du « déficit fiscal »

 

Ce n’est pas le cas de la Catalogne. Selon le quotidien en ligne « La Tribune » du 5 octobre :

 

« Une des questions clés de la Catalogne, c'est le « déficit fiscal » de cette région, autrement dit sa contribution nette au budget du reste de l'Espagne. La « communauté autonome » catalane est une des plus riches du pays et elle est soumise au même régime de répartition que les autres, à l'exception (…) du Pays Basque. Son « déficit fiscal » est immense, il représente 8 % du PIB catalan. « Aucune région en Europe ne souffre d'un tel déséquilibre », explique Ferran Requejo, professeur de sciences politique cité par Henry de Laguérie dans son récent ouvrage Les Catalans aux éditions Ateliers Henry Dougier. Les Catalans auraient donc plus de raison de se plaindre que les Flamands ou les Italiens du Nord, pourtant fort habitués aux jérémiades contre les « paresseux wallons » et les « voleurs romains. » »

 

La question de ce déficit fiscal s’est posée, il y a une dizaine d’années, au gouvernement socialiste de Zapatero qui parvint à imposer une solution équitable.

 

« A la longue, la question de ce large déficit fiscal a néanmoins fini par se poser. Mais là encore, pas en « négatif », autrement dit sur le refus de la solidarité, mais en « positif » : donner à la Catalogne la capacité de mener une vraie politique économique et sociale autonome. Autrement dit accepter au sein de l'Espagne, une identité économique catalane. C'est cette idée qui a présidé aux premières réflexions sur le nouveau statut (Estatut) au sein de la monarchie espagnole au milieu des années 2000. Là encore, comme le souligne Ferran Requejo, il ne s'agissait pas de briser les liens de solidarité, mais de « ne plus être une communauté autonome comme les 17 autres. » »

 

L’Estatut s’est inspiré de l’exemple du pays Basque, mais était bien plus modéré. Il a été adopté par référendum en Catalogne et par les Chambres législatives espagnoles en 2006.

 

Ce statut prévoyait entre autres la création d'une agence tributaire catalane (ATC) chargée de collecter les impôts catalans, et de la réduction du déficit fiscal à 4 % du PIB. Autrement dit, il permettait d'allier une large autonomie fiscale et maintien de la solidarité. Mais le recours de députés du parti populaire imprégné du centralisme franquiste devant le Tribunal Constitutionnel a conduit à la censure de plusieurs mesures de l'Estatut, notamment celles relatives aux dispositions financières. L’ATC est devenu une coquille vide. C’est la flamme qui a rallumé l’indépendantisme catalan. C’est donc une volonté farouche de domination de la part de Madrid qui détermine son intransigeance à l’égard de la Catalogne.

 

L’Espagne divisée

 

Ce conflit divise les Espagnols. Certains sont des unitaristes convaincus et réclament même la mise en prison de Carlos Puigdemont, le président de la Generalitat, qui est à l’origine du référendum. Une manifestation ce dimanche 8 octobre, rassemblant près de 800.000 Espagnols catalans à Barcelone réclame le maintien de la Catalogne dans le royaume.

 

 

 

Carlos Puigdemont, Premier ministre de la Generalitat, indépendantiste convaincu, se sent coincé par le refus de dialogue avec le gouvernement Rajoy.

Carlos Puigdemont, Premier ministre de la Generalitat, indépendantiste convaincu, se sent coincé par le refus de dialogue avec le gouvernement Rajoy.

 

 

 

En plus, Rajoy peut compter sur le soutien des instances de l’Union européenne. Ce n’est d’ailleurs pas surprenant. Dans ce genre de conflit, les dirigeants européens ont toujours été fort passifs se basant sur la doctrine de la seule reconnaissance des Etats-membres.

 

L’Union européenne a-t-elle conscience de l’enjeu ?

 

Et puis, il ne faut pas oublier que le Premier espagnol fait partie de la même famille politique que le Luxembourgeois Juncker, président de la Commission et le Polonais Donald Tusk, les démocrates chrétiens qui forment la principale fraction du Parlement européen, le PPE.

 

Un communiqué sibyllin a été publié par la Commission européenne où elle précise ne pas intervenir dans les questions intérieures d’un Etat membre. Dont acte.

 

 

 

Jean-Claude Juncker et Donald Tusk auront-ils le courage de dépasser les clivages politiciens pour proposer une solution équitable à la crise catalane ?

Jean-Claude Juncker et Donald Tusk auront-ils le courage de dépasser les clivages politiciens pour proposer une solution équitable à la crise catalane ?

 

 

 

Mais est-ce simplement une question intérieure ? Si l’opinion publique internationale se préoccupe tant de la question catalane, c’est parce qu’elle estime qu’elle pourra avoir des conséquences au-delà des frontières de l’Espagne. Si la situation s’envenime au point de provoquer une crise majeure aux conséquences internationales, les institutions européennes auront une fois de plus montré leur faiblesse.

 

Elles ont bien exercé de terribles pressions sur la Grèce pour qu’elle aligne sa politique financière sur celle dictée par l’Eurogroupe, c’est-à-dire l’Allemagne. Se détourneront-elles, en se cachant derrière des arguties juridiques, d’une éventuelle et violente mise sous tutelle de la Catalogne ? Ne sont-elles conscientes du danger de cette situation ? Inéluctablement, si la Catalogne s’enflamme, l’incendie se répandra dans d’autres régions d’Europe.

 

En réalité, les dirigeants européens se méfient comme de la peste des autonomismes régionaux. Or, le conflit Madrid – Barcelone n’est pas qu’un simple différend entre un Etat central et une de ses régions, il est le signe d’une crise de l’Etat-nation. Et cela ne concerne pas que la seule Espagne. C’est sans doute cela qui explique l’attentisme des institutions européennes et aussi des voisins de l’Espagne, dont la France.

 

On s’aperçoit des conséquences, rien que sur le plan financier. Au lendemain des violences qui ont émaillé la journée du 1er octobre en Catalogne et de la grève générale du 3 octobre, les marchés ont placé immédiatement la dette espagnole sous pression. Lundi 2 octobre, le taux moyen espagnol à 10 ans est passé de 1,60 % à 1,71 %, soit un recul du prix de l’obligation de 7 %, avant de se stabiliser autour de 1,7 %. À chaque secousse venant de Catalogne, la dette espagnole connaît ainsi un nouveau soubresaut. Et pour cause. En cas de sécession catalane, la question de la dette sera l’une des premières posées. Or, compte tenu de l’importance de la dette espagnole, estimée fin 2016 à 102,2 % du PIB – l’Espagne est le sixième pays de l’Eurozone qui a un ratio de dette supérieur à 100 % du PIB –, et du poids de la Catalogne dans la richesse du royaume (20,1 % du PIB), cette question devient délicate.

 

Cela devrait préoccuper les dirigeants européens si à cheval sur la problématique de la dette dans la zone Euro…

 

Les fédéralistes européens devront clarifier leur position.

 

Donc, la question politique « interne » de l’Espagne devrait pousser l’Union européenne à réagir, comme médiateur, par exemple et dans un esprit réellement fédéraliste.

 

Les Européistes ne cessent de prôner le fédéralisme européen. Or, le fédéralisme est justement la garantie de l’autonomie des entités fédérées avec le transfert de certaines compétences au pouvoir fédéral. Mais, dans leur esprit, il s’agit d’un pouvoir fédéral européen centralisé avec un maximum de compétences. Pour compenser cela, on a ressorti dans le traité de Maastricht le vieux principe de subsidiarité qui consiste à dire que c’est à l’échelon ayant la capacité d’exercer une compétence qui en a la responsabilité. C’est donc une règle empirique susceptible de changer selon les circonstances, ce qui ne peut qu’être source de conflits de compétences. Ce fédéralisme là est évidemment inapplicable dans une Europe dont bien des Etats membres sont secoués par des tensions régionales, voire des contestations de frontières (ce qui n’est pas le cas de l’Espagne).

 

Aussi, c’est en usant de pragmatisme et aussi de neutralité que l’Union européenne pourrait tenter une médiation afin d’étouffer l’incendie qui menace. Mais, en est-elle capable ?

 

Elle le devra sinon c’est l’Union européenne elle-même qui risque d’être carbonisée.

 

 

Pierre Verhas

 

 

 

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22 septembre 2017 5 22 /09 /septembre /2017 21:25

 

 

 

« Ma maman, 85 ans, Espagnole d'origine: " priez et faites tout ce que vous pouvez pour empêcher la Catalogne de sombrer dans la guerre civile. La dernière fois, ça a été l'antichambre de la seconde guerre mondiale. Nous pleurerons tous nos mort qu'ils soient Catalan, Espagnol, Français ou autre, parce que la guerre c'est l'horreur ! »

 

 

Ces propos ont été rapportés par la maman d’un ami catalan français vivant à Perpignan. Ils traduisent la grande inquiétude de beaucoup d’habitants de cette région du Sud Ouest de l’Europe suite au réveil du mouvement indépendantiste catalan et à la répression du gouvernement conservateur – postfranquiste de Mario Rajoy. Ils ravivent des souvenirs tragiques et il faut bien dire que ni Madrid, ni la Generalitat (le gouvernement catalan) ne font rien pour calmer les choses.

 

 

Cette répression fait suite à la décision prise par la Generalitat d’organiser un référendum sur l’indépendance de la Catalogne. Elle se traduit par l’occupation des bureaux de vote par la Guarda civil, l’arrestation des maires ayant accepté d’organiser le référendum dans leurs communes et par la saisie du matériel électoral, à la fin de rendre impossible la tenue de ce scrutin.

 

 

 

 

Madrid a ordonné une sévère répression en Catalogne suite à la décision de la Generalitat d'organiser un référendum sur l'indépendance.

Madrid a ordonné une sévère répression en Catalogne suite à la décision de la Generalitat d'organiser un référendum sur l'indépendance.

 

 

 

Un mouvement indépendantiste en expansion

 

 

La Catalogne bénéficie d’un statut particulier en Espagne, appelé le statut d’autonomie de la Catalogne qui est une loi organique régissant, dans le cadre de la constitution espagnole de 1978, l'organisation institutionnelle de la Catalogne, en Espagne. Le statut de la Catalogne accorde l'autonomie à la communauté autonome de Catalogne. Il fixe les compétences du gouvernement régional et de l'État espagnol.

 

 

Le statut actuel s'inscrit dans la continuité de statuts précédents : le premier, rédigé sous la Seconde République espagnole en 1932, resta officiellement en vigueur jusqu'en 1939 et la chute de la Catalogne, lors de la guerre d'Espagne. En réalité, il avait été supprimé en mai 1937 par le gouvernement républicain réfugié à Valence qui a organisé sous la pression des communistes staliniens une terrible répression plaçant ainsi la Catalogne sous tutelle. Ces événements sont narrés par George Orwell dans son ouvrage sur la guerre d’Espagne,  Hommage à la Catalogne.

 

 

 

Fac similé de la couverture du livre reportage de George Orwell sur la Catalogne pendant la guerre d'Espagne. Ce livre permet de comprendre la situation actuelle.

Fac similé de la couverture du livre reportage de George Orwell sur la Catalogne pendant la guerre d'Espagne. Ce livre permet de comprendre la situation actuelle.

 

 

 

Le second, appliqué à partir de 1979, dans le contexte de la Transition démocratique, resta en vigueur jusqu'en 2006. La proposition d'un nouveau statut d'autonomie, approuvée par le Parlement de Catalogne le 30 septembre 2005, fut transmise au Congrès des députés, où il fut accepté le 30 mars 2006, puis au Sénat, où il fut approuvé le 10 mai 2006. Un référendum tenu en Catalogne le 18 juin 2006 confirma le texte, qui fut promulgué par le roi Juan Carlos et publié par la loi organique 6/2006 du 19 juillet 2006. Le statut actuel est en vigueur depuis le 9 août 2006.

 

Depuis, des escarmouches ont eu lieu entre le gouvernement de Madrid et celui de Barcelone. Mario Rajoy ne fit que durcir sa position. Un référendum sur l’indépendance éventuelle de la Catalogne fut organisé dans 169 communes catalanes le 13 septembre 2009. Le « oui » à l’indépendance l’emporta à 95 %. Cependant seulement un tiers des électeurs se sont exprimés.

 

A la fin du mois de juin 2010, après quatre années de délibération, le Tribunal constitutionnel espagnol déclara illégal le statut d’autonomie de 2006. Une manifestation nationaliste fut organisée le 9 juillet 2010 et rassembla un million de personnes à Barcelone. Des élections eurent lieu pour renouveler le Parlement catalan et les autonomistes l’emportent. Artur Mas, un nationaliste libéral, devient président de la Generalitat.

 

Le 11 septembre 2012, une nouvelle manifestation fut organisée à Barcelone. Elle rassembla 1,5 million de personnes et la revendication posée fut un la création d’un Etat catalan dans l’Union européenne. Le président de la Commission européenne de l’époque, José Manuel Barroso, fit savoir que l’Union européenne n’accepterait pas comme membre une Catalogne indépendante. La crainte d’un éclatement des Etats-nations composant l’Union était très vive. Et l’éventuelle indépendance de la Catalogne pourrait constituer un défi fondamental à l’UE.

 

L’année suivante, toujours le 11 septembre, il y eut encore une immense manifestation intitulée la « voix catalane vers l’indépendance » qui a traversé toute la Catalogne depuis le Perthus à la frontière française jusqu’à Vinàros près de Valence.

 

 

 

Une des manifestations de masse des indépendantistes catalans

Une des manifestations de masse des indépendantistes catalans

 

 

Le président de la Generalitat, Artur Mas décréta avec cinq partis sur les sept que compte le Parlement catalan, une nouvelle consultation populaire le 9 novembre 2014. Là aussi, un tiers des électeurs se sont exprimés. Ce référendum est déclaré illégal par le gouvernement espagnol et suite à un compromis entre la Generalitat et le gouvernement de Mario Rajoy, de nouvelles élections régionales sont organisées le 27 septembre 2015 où les indépendantistes obtiennent un résultat mitigé. Artur Mas a été remplacé par Carles Puigdemont.

 

Entre temps, les élections municipales du 24 mai 2015 ont amené à la mairie de Barcelone la militante de Podemos Ada Calau qui ne soutient pas le mouvement indépendantiste. Elle s’est particulièrement penchée sur la question du logement et sur l’accueil des migrants. Elle a refusé de faire une surenchère sécuritaire après l’attentat du camion fou dans les Ramblas au mois d’août dernier.

 

Suite à la décision d’organiser un nouveau référendum sur l’indépendance catalane le 1er octobre prochain qui a été déclaré illégal par le Tribunal constitutionnel, Madrid s’est livré à une féroce répression : occupation des bureaux de vote par la Guarda civil, saisie du matériel électoral, arrestations de maires et de fonctionnaires qui se chargent d’organiser ce scrutin.

 

En effet, le 20 septembre, une vingtaine de hauts fonctionnaires catalans ont été arrêtés et leurs locaux perquisitionnés. Toute l’équipe chargée de l’infrastructure pour le référendum du 1er octobre est emprisonnée. Dix millions de bulletins de vote ont aussi été saisis dans des imprimeries, ainsi qu’une grande quantité d’imprimés relatifs au scrutin. Les propriétaires de ces imprimeries, eux aussi arrêtés.

 

C’est du jamais vu… depuis Franco !

 

 

 

 

Le 20 septembre, des milliers de gens se sont rassemblés pour réclamer l'arrêt de la répression.

Le 20 septembre, des milliers de gens se sont rassemblés pour réclamer l'arrêt de la répression.

 

 

 

Face à cette répression et à sa réticence à l’égard du référendum, Ada Calau a réagi. Elle demande une négociation bilatérale entre le gouvernement Rajoy et la Generalitat. Elle a expliqué au journal « Le Monde » du 16 septembre :

 

« Il y a une demande légitime, celle des centaines de milliers de personnes qui sont sorties dans la rue de manière civique et pacifique durant sept années consécutives [à l’occasion de la Diada, la « fête nationale » catalane] et celle des près de 80 % de Catalans qui demandent un référendum effectif. Ces personnes pensent que le cadre actuel de relation avec l’Etat espagnol est dépassé. Le gouvernement du Parti populaire a refusé de donner une réponse à cette demande, et ce blocage a produit un sentiment d’impuissance chez beaucoup de gens. Le gouvernement catalan a décidé de convoquer unilatéralement un référendum. Nous ne sommes pas d’accord avec cette décision, non pas parce qu’elle est illégitime, mais parce que le fait qu’elle soit unilatérale fait que beaucoup de Catalans ne se sentent pas inclus dans ce processus. Il faut reprendre le dialogue. Nous ne nous résignons pas à cette idée du choc frontal. Nous devons tous faire un effort pour revenir sur le terrain de la politique et du dialogue. »

 

 

 

Ada Calau à la maire de Barcelone (photographie - Le Monde)

Ada Calau à la maire de Barcelone (photographie - Le Monde)

 

 

 

Les années noires du franquisme

 

D’un côté, la maire de Barcelone fustige la politique répressive du gouvernement espagnol qui rappelle les années noires du franquisme :

 

« La situation est très préoccupante. La seule réponse du gouvernement espagnol est judiciaire et répressive. Ce n’est pas seulement la décision de la Cour constitutionnelle, c’est aussi le parquet général qui a cité à comparaître des centaines de maires parce qu’ils se sont déclarés favorables au référendum, qui a interdit des réunions publiques, ordonné d’arracher des affiches… Tout cela, c’est un état d’exception. »

 

De l’autre, elle se montre très critique envers la Generalitat :

 

« Vous estimez que ce référendum n’est pas correct, car il exclut la moitié des citoyens, et vous appelez en même temps à y participer, avec le risque que le résultat affecte tous les Catalans…

 

 

Pour que le référendum soit reconnu comme contraignant, il faut auparavant qu’il y ait des règles du jeu acceptées par tous.

 

 

La Généralité dit qu’il sera contraignant…

 

 

Il faudra voir dans la pratique si cela est réalisable. Je crois que les conditions ne sont pas réunies. Pour être contraignant, il faut qu’un référendum soit reconnu, non seulement par l’Etat espagnol, mais aussi par la communauté internationale et surtout par la population. »

 

 

Vous ne pensez pas qu’il y aura une déclaration unilatérale d’indépendance si le oui l’emporte ?

 

 

Je crois que le gouvernement de la Généralité va comprendre qu’il ne peut pas gérer le résultat d’une manière qui ne contente que la partie indépendantiste. Ce serait une erreur de vouloir prendre une décision aussi importante si tous les citoyens catalans ne se sentent pas impliqués.

 

 

En Comu [le Podemos catalan] va-t-il donner une consigne de vote ?

 

 

Non. Notre formation est le seul espace politique transversal et pluriel qui reste en Catalogne, et nous en sommes fiers. Nous devons construire en conservant cette pluralité – indépendantistes, fédéralistes, ou ceux qui ne s’intéressent pas au sujet de la relation avec l’Etat. Dans notre formation, il y a des gens en faveur du oui et d’autres en faveur du non. »

 

 

Ada Calau souhaite que l’on conçoive d’une toute autre manière les relations entre les peuples qui composent l’Espagne. Elle explique :

 

« Est-il encore possible de rétablir les relations entre la Catalogne et le reste de l’Espagne ?

 

Il ne faut pas confondre l’Espagne, les Espagnols, les peuples, les villes, avec le gouvernement de l’Etat. Je suis très critique envers ceux qui, en Catalogne, parlent de l’Espagne comme d’un espace impossible à réformer. C’est une position réactionnaire. Cela fait deux ans que nous avons construit une alternative politique, y compris au niveau de l’Etat. Le PP gouverne, mais il est désormais en minorité. Le chef de file du Parti socialiste, Pedro Sanchez, s’est ouvert à parler de « plurinationalité » [existence de plusieurs nations au sein de l’Espagne] et défend un dialogue politique. »

 

 

Ainsi, au lieu du séparatisme pur et simple, la maire de Barcelone se rallie à la position du leader du PSOE : faire de l’Espagne un Etat où vivent ensemble plusieurs nationalités.

 

 

Cette affaire dont on ne peut prévoir l’issue doit interpeller tous les pays confrontés à des conflits régionaux et la Belgique, notamment.

 

 

La voie de la raison

 

 

On s’aperçoit que le séparatisme conduit à l’impasse. Si on prend le cas de la Belgique, les nationalistes flamands les plus virulents de la NV-A hésitent à franchir le Rubicon en proclamant unilatéralement l’indépendance de la Flandre. D’autre part, la situation belge est explosive, car le déséquilibre entre les trois régions (Flandre, Bruxelles, Wallonie) ne cesse de s’accentuer au profit de la Flandre. Dernièrement, la Wallonie a réussi à s’imposer politiquement aussi bien sur le plan belge qu’international en bloquant l’accord CETA pendant plusieurs semaines. C’est un élément nouveau qui va sans doute amener les responsables politiques à revoir la « lasagne institutionnelle » qu’est l’actuelle Belgique « fédérale ».

 

 

On remarque également que ce sont les régions les plus riches qui revendiquent leur indépendance : Ecosse en Grande Bretagne, Flandre en Belgique, Catalogne en Espagne, le Nord en Italie, etc. Cela constitue une menace certaine pour l’avenir de l’Union européenne.

 

 

Ainsi, l’affaire catalane va sans doute amener les Européens à une réflexion sérieuse sur l’avenir de l’Etat nation et des peuples qui les composent.

 

 

Ada Calau et la gauche espagnole sont les premiers à montrer la voie de la raison. Espérons que d’autres suivront cet exemple.

 

 

Ah oui ! J’oubliais ! Ce sont des extrémistes, paraît-il…

 

 

 

Pierre Verhas

 

 

 

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25 août 2017 5 25 /08 /août /2017 22:31

 

 

 

Le 21 août, le Bureau du PS, c’est-à-dire Elio Di Rupo, décide d’un « changement profond » du Parti suite aux affaires qui l’ont ébranlé et suite à l’éviction du PS du gouvernement wallon. Bon nombre pensent, et non des moindres, comme Paul Magnette, l'ancien ministre président de la Wallonie destitué par un coup politique de la droite, bourgmestre de Charleroi et candidat proclamé à la succession d'Elio Di Rupo, que cela peut sonner le glas du Parti socialiste en Belgique francophone.

 

Alors ? Ce « changement profond » va-t-il tout à coup inverser le cours des choses ? On peut en douter.

 

N’est-ce pas plutôt une énième  opération de « com » dont Di Rupo a le secret depuis des années ? Cerise sur le gâteau : tout cela est accompagné de la parution à grande publicité d’un livre dont l’auteur est l’actuel président du PS, qui s’intitule : « Nouvelles conquêtes » dont la bande proclame : « A gauche pour un monde plus juste »... Le choix du titre, on s’en doute, a fait éclater de rire les réseaux sociaux où certains ne se sont pas privés de se livrer à des jeux de mots plus ou moins scabreux. De plus, l’accueil des médias est plutôt mitigé.

 

 

 

Elio Di Rupo présentant son livre. Une belle opération de "com" dont il a le secret...

Elio Di Rupo présentant son livre. Une belle opération de "com" dont il a le secret...

 

 

 

Le fameux « chantier des idées » qui a été initié par Di Rupo dès sa sortie du gouvernement fédéral en 2014  juste après s’être fait réélire président du PS alors que son mandat n’était pas terminé. Ce « chantier » qui a débuté en 2015 lors d’un rassemblement à Liège est censé faire un aggiornamento idéologique. Il semble enfin aboutir après s’être manifestement assoupi pendant quelques mois. Le voici tout à coup relancé ! Tout cela sera définitivement adopté lors d’un Congrès prévu le 26 novembre prochain.

 

On en sait relativement peu, mais ce qui a été livré au public montre une orientation inquiétante. Sous couvert « d’écosocialisme » de « gauche », c’est en réalité un socialisme libéral qui sera soumis aux « militants ».

 

On peut surtout douter que le « chantier des idées » réponde aux défis de notre temps tels que les expose Jean-Pierre Garnier dans le chapitre IV intitulé « Le capitalisme comme mode de destruction » de son ouvrage De l’escrologie. (Librairie Tropisme – Bruxelles – éd. Agone)

 

« Avec l’avènement du néo-libéralisme et l’effacement du mouvement ouvrier, puis l’effondrement du « socialisme réel » et l’évanouissement, provisoire sinon définitif, des idéaux d’émancipation collective, le capitalisme est entré, depuis les années 70, dans une nouvelle période historique caractérisée par la disparition progressive des entraves politiques à son développement. En même temps que la bourgeoisie, désormais transnationalisée, retrouvait ainsi sa pleine liberté, a ressurgi la barbarie dans toute son ampleur : généralisation de la misère, jusque dans les sociétés « développées », multiplication des « guerres préventives » au nom du « droit d’ingérence humanitaire », institutionnalisation des représailles de masse contre les populations civiles sous la forme embargos mortifères, et de la torture au nom de « la lutte contre le terrorisme », montée de l’obsession sécuritaire justifiant une gestion policière de la question sociale, et, last but not least, dégradation accélérée de « l’environnement ». Exclusivement tourné vers sa reproduction illimitée, le mouvement « aveugle » du capital se trouve ainsi au cœur d’une crise de civilisation planétaire.

 

L’accroissement des inégalités et, pour une partie de l’humanité, de la précarité et de la pauvreté, la fréquence des situations conduisant au déchaînement de la violence d’État et les atteintes aux conditions géophysiques de la reproduction de la vie sur le globe terrestre ne sont pas des phénomènes sans liens entre eux, mais différentes manifestations d’un système socio-économique dont les dérèglements sont enracinés dans ses fondements. Loin d’être, en effet, le système rationnel que ses apologistes décrivent, la société fondée sur le « marché » est marquée par une irrationalité profonde, si profonde qu’elle porte en elle-même son autodestruction. »

 

Aucun de ces constats n’apparaît clairement dans les travaux du « chantier des idées ». Les propositions qui sont faites consistent en un catalogue de mesure sans aucune ligne directrice. N’osons pas dire sur le plan idéologique. Et ce n’est pas « l’écosocialisme » proclamé par le président du PS qui fera illusion !

 

Il est en premier lieu proposé d’abandonner ce qui fut un des piliers fondamentaux du PS depuis sa fondation en 1884 : la lutte des classes qui est inscrite dans la Charte de Quaregnon qui, elle, répondait aux défis de l’époque. C’est la raison pour laquelle elle servit de pilier à un mouvement politique qui marqua profondément la vie sociale en Belgique pendant plus d’un siècle. Aussi, même si la Charte méritait un aggiornamento, cet abandon du principe fondamental est inacceptable pour un socialiste. La lutte des classes est une réalité que des millions d’êtres humains vivent quotidiennement et dans bien des cas tragiquement. Nier sa réalité ou considérer qu’il s’agit d’une vieillerie idéologique est tout simplement aberrant !

 

Quand une entreprise délocalise laissant sur le carreau des centaines de travailleurs, n’est-ce pas un épisode de la lutte des classes ? N’est-ce pas un affrontement entre ceux qui détiennent le capital et ceux qui louent leur force de travail souvent au prix le plus bas, où le rapport des forces est bien inégal ?

 

Lorsque Caterpillar a fermé à Gosselies provoquant non seulement plusieurs centaines de sans-emplois et entraînant  la faillite de plusieurs entreprises qui travaillaient en sous-traitance avec le géant américain et donc une catastrophe économique pour la région, n’est-ce pas là aussi une forme de lutte des classes où les détenteurs de la puissance disposent à leur gré des plus faibles qu’eux ?

 

 

 

Les travailleurs de Caterpillar Gosselies en grève suite à l'annonce de la fermeture pure et simple d'une des plus grandes entreprises du pays de Charleroi. N'est-ce pas de la lutte des classes ?

Les travailleurs de Caterpillar Gosselies en grève suite à l'annonce de la fermeture pure et simple d'une des plus grandes entreprises du pays de Charleroi. N'est-ce pas de la lutte des classes ?

 

 

 

Lorsqu’un patronat surpuissant impose le démantèlement du droit du travail ainsi que la traque et la précarisation des chômeurs à  un gouvernement présidé par un Socialiste, n’est-ce pas là aussi un aspect de la lutte des classes ?

 

Rappelons que ce n’est pas la première fois que des dirigeants du PS ont souhaité supprimer la référence à la lutte des classes. Ce fut le cas en 1982 lorsque Guy Spitaels, alors tout puissant président du PS, a inscrit dans la révision des statuts à l’occasion du Congrès « Rénover et agir II », la suppression de la mention « lutte des classes » de l’article 1er. Il y eut à l’époque une telle opposition que Spitaels dut renoncer. Mais le ver était dans le fruit.

 

Privatisations et fédéralisation de la Sécu…

 

Lorsqu’il était Premier ministre, Elio Di Rupo a accepté sous la pression du patronat la dégressivité des allocations de chômage, cela déclencha un tollé dans le monde du travail. Il ne mesura l’ampleur du mécontentement que lorsqu’il était devenu chef de l’opposition et il a osé déclarer que face aux conséquences de sa propre mesure, « son cœur saignait. » ! Il saignait pour un énième épisode de la lutte des classes, tout simplement.

 

D’ailleurs durant sa longue carrière ministérielle au gouvernement fédéral, Di Rupo a d’ailleurs directement ou indirectement participé aux nombreuses privatisations des services publics en commençant par la Sabena, puis ce fut Belgacom, puis la Poste, sans compter les organismes publics de crédit comme le Crédit communal qui est devenu Dexia avec le résultat catastrophique que l’on sait. Elio en fut même administrateur. Tout cela sans qu’il n’y eut de réelles contestations au sein du PS ; ce qui prouve qu’il a été caporalisé. Trop de membres devaient leur carrière, même au plus bas niveau, au PS. Aussi, régna l’omerta.

 

Cette permanente confusion entre la « communication » et des idées de plus en plus floues est insupportable. Le terrible défaut de la social-démocratie, car il y a belle lurette que nous ne sommes plus à l’époque des « socialistes », est le double langage. Côté cour, on tient un discours de gauche teinté de moralisme, de l’autre, on prend des décisions et des positions qui vont à l’encontre du discours.

 

Ensuite, on en est arrivé à appliquer les décisions exigées par le monde du capital. Alors, Elio a trouvé la parade : « Si nous n’étions pas là, ce serait pire ! ».

 

Autrement dit, nous devons être absolument au pouvoir pour maintenir, voire « sauver » les acquis sociaux, garder intact le « modèle social », ne pas toucher à la Sécu qu’il n’est pas question de régionaliser. Ah oui ?

 

La sixième réforme de l’Etat qui fut l’œuvre du gouvernement Di Rupo (premier et… dernier) a eu pour conséquence de régionaliser les allocations familiales et plusieurs branches de l’assurance maladie. Une fois de plus, le double langage et la capitulation devant les diktats des ultralibéraux et des flamingants qui font pour le moment un bout de chemin ensemble pour démolir tout ce qui peut encore l’être. Merci Elio !

 

A quoi sert désormais le PS ?

 

Cet attentisme, cette soif du pouvoir pour le pouvoir ont profondément changé la structure et la sociologie du Parti. Les militants se sont effacés pour faire place à de jeunes ambitieux avides de places dans les nombreux organismes d’intérêt public (OIP) générés par les gouvernements fédéral comme régionaux où le PS y exerçait le pouvoir. L’Institut Emile Vandervelde, le bureau d’études du PS, est devenu le cabinet des cabinets. Il est composé de jeunes universitaires recrutés pour la plupart dans les universités wallonnes sans qu’il leur soit demandé un engagement à l’égard des principes fondamentaux censés guider le Parti socialiste. C’est donc le règne des technocrates qui ont été dirigés pendant plusieurs années par une femme aussi redoutable que de grande qualité, Anne Poutrain, qu’on a surnommé la « Première ministre bis » à l’époque du gouvernement Di Rupo.

 

Si ce changement de structure fit preuve d’une grande efficacité reconnue d’ailleurs par les adversaires des socialistes, elle eut pour conséquence de dénaturer le Parti. La modernité, c’est très bien, c’est indispensable, mais cela ne doit pas effacer l’essentiel.

 

Et c’est justement cet essentiel qui est… essentiel.

 

Nul ne sait aujourd’hui où est et où va le PS. Par contre, on voit très bien comment la société se transforme au seul profit de l’ultralibéralisme.

 

Alors, la véritable question est : à quoi sert-il ?

 

Il est irritant de constater que le PS, pendant des années, a été le premier parti à Bruxelles et en Wallonie. Malgré cela, il n’est porteur d’aucune grande réforme où il aurait pu y poser sa marque. Il s’est contenté de gérer au fédéral. À Bruxelles, les Socialistes n’ont guère dépassé le stade de l’électoralisme et du municipalisme. En Wallonie, ce fut avant tout la mise en place d’une série d’OIP qui ont servi à placer des « amis » et à se soustraire au contrôle démocratique du Parlement wallon. Une véritable nomenklatura PS a été mise en place. De plus, le clientélisme s’est étendu au point qu’il est entré dans les mœurs.

 

Et même à autre niveau, l’Europe, le PS – et cela va bien au-delà de la Belgique francophone – s’avère incapable de réagir efficacement. Ainsi, c’est Philippe Moureaux qui l’a rapporté. Lors des négociations sur le traité de Maastricht en 1992, à l’époque où plusieurs Etats membres étaient dirigés par des majorités sociale-démocrates, il tint une conversation avec Laurent Fabius où tous deux déploraient ne pas avoir obtenu les harmonisations fiscale et sociale qui auraient évidemment changé fondamentalement la philosophie du traité et bien des événements se seraient déroulés autrement. Voilà encore une preuve de la faiblesse politique des sociaux-démocrates.

 

Les scandales récurrents depuis une vingtaine d’années dans les deux grandes villes de Wallonie, Liège et Charleroi n’ont eu guère d’impact sur le Parti ni, il est vrai, sur les résultats électoraux. Cependant, rien n’a été sérieusement fait pour mettre fin à ce « système ». Ce n’est qu’après les toutes récentes affaires Publifin à Liège, ISPPC à Charleroi et Samusocial à Bruxelles que dans une certaine panique, la direction du PS a bougé, sentant venir le cataclysme. On s’est penché sur le cumul des mandats en votant la solution minimaliste au Congrès de l’Eau d’Heure au début pluvieux de cet été. Or, si le cumul des mandats est un aspect du problème, il est loin d’être le seul. Une fois de plus, on choisit l’échappatoire.

 

Est-ce à dire que tous les mandataires socialistes travaillent pour leurs « seuls » intérêts ? Rien n’est plus faux. Bien des responsables socialistes mènent une action formidable sur le plan social, local et régional n’hésitant pas à consentir des sacrifices pour tenter de sortir un maximum de gens de la précarité et de leur donner un meilleur cadre de vie. Et sur le plan fédéral, un parlementaire comme Ahmed Laaouej, grand spécialiste des finances publiques, met régulièrement le gouvernement NVA-MR en difficulté.

 

 

Citons aussi le député européen Marc Tarabella qui, bien qu’étant peu soutenu par son groupe social-démocrate dominé par le SPD allemand, s’obstine à tenter d’imposer une vision socialiste des questions relevant des compétences européennes.

 

Nous avons évoqué dans un autre article le cas de Madame Christine Poulin, bourgmestre de Walcourt, qui s’est battue pour que sa commune accepte des familles de migrants. Voilà, parmi beaucoup d’autres, un exemple de militante socialiste fidèle aux principes fondamentaux du Socialisme.

 

 

 

Christine Poulin, bourgmestre (maire) de Walcourt a réussi à surmonter l'hostilité de la population de sa commune pour permettre à des familles de migrants de s'y installer et de s'y épanouir.

Christine Poulin, bourgmestre (maire) de Walcourt a réussi à surmonter l'hostilité de la population de sa commune pour permettre à des familles de migrants de s'y installer et de s'y épanouir.

 

 

 

Ce sont ceux-là et bien d’autres encore que nous n’avons pas cité qui forment avec de nombreux militants imprégnés de l’idéal socialiste, la base qui pourra tout changer. Mais leur en laissera-t-on la possibilité ? Ou plutôt, auront-ils les moyens d’y arriver ?

 

Et sans ce changement, le PS ne sert plus à rien.

 

Certains, même à gauche, se réjouissent de la déliquescence de la principale formation de gauche en Belgique francophone pensant que s’ouvrirait la voie vers une réelle force de gauche. Ils ont tort, car qui, désormais, va constituer une puissante force de gauche dans le pays ? Certes, il faut compter avec le PTB, mais ce ne sera pas suffisant. Quant à Ecolo, il prend de plus en plus une orientation centriste.

 

Le Parti du Travail de Belgique est certes la force de gauche qui monte. Ce parti issu du mouvement « Amada » (Alle macht aan de arbeiders : tout le pouvoir aux travailleurs) qui est né des grèves des mineurs du Limbourg de 1970 et qui s’est mué en un parti d’abord flamand, PvdA (Partij van den Arbeid, Parti du Travail) s’est étendu dans tout le pays dans les années 1990 et est devenu le PTB-PvdA qui a emporté deux sièges à la Chambre lors des dernières élections fédérales de 2014 : les députés liégeois Raoul Hedebouw et bruxellois Marco Van Hees qui sont très actifs au point qu’Hedebouw est devenu une « bête » médiatique et Van Hees, grand spécialiste de la fiscalité, un opposant redoutable dans les domaines économiques et financiers. D’autre part, le PTB s’est basé sur les Maisons médicales et a profondément infiltré les organisations syndicales où il y exerce une forte influence.

 

Sa grande force par rapport au PS est d’être sur le terrain social et sur celui des luttes. Cela devrait aussi faire partie de la réflexion des dirigeants socialistes !

 

Le problème posé par le PTB est que sa structure est inspirée du maoïsme. Même si, incontestablement, il évolue, il n’arrive pas (encore ?) à s’ouvrir à des forces de gauche qui pourraient être un appoint pour reconstituer une grande force de gauche démocratique. Malheureusement, on est fort loin du compte.

 

Aussi est-on mal parti. Si le PS disparaît de la scène politique, il y aura un grand vide à gauche.

 

Une autre question : le PS peut-il se réformer en profondeur ?

 

Dans sa structure actuelle et avec Elio Di Rupo, incontestablement non, surtout quand on lit le projet de manifeste qui devrait remplacer la très ancienne et très forte Charte de Quaregnon datant de 1884 qui constitue jusqu’aujourd’hui le fondement du socialisme en Belgique.

 

 

Pierre Verhas

 

 

Il est intéressant de comparer les deux textes. On sera édifié sur l’évolution des choses et surtout sur les renoncements que contient le projet de manifestes proposé aux membres du Parti socialiste.

 

Cela fera l’objet de la prochaine livraison d’Uranopole.

 

 

 

 

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20 août 2017 7 20 /08 /août /2017 15:18

 

 

 

Voilà le raisonnement que tiennent pas mal de leaders politiques après chaque vague d’attentats terroristes. L’opinion publique est sensible à ce type de message qui a pour conséquence majeure d'attiser les tensions, de pousser à la discrimination et surtout de porter atteinte aux droits fondamentaux.

 

Suite aux attaques à Barcelone et à Cambrils, l’ineffable Nigel Farage, le leader du parti populiste UKIP qui fut le fer de lance du référendum sur le Brexit,  n’a pas hésité à déclarer que le vrai coupable de cette tragédie est l’Union européenne qui accueille beaucoup trop de migrants qui vont par leur « invasion » détruire la civilisation européenne ! Ainsi, ce sont les migrants qui sont le vrai moteur du terrorisme islamiste !

 

 

 

Une fois de plus, certains tentent d'exploiter les attentats islamistes pour imposer leurs idées nauséabondes.

Une fois de plus, certains tentent d'exploiter les attentats islamistes pour imposer leurs idées nauséabondes.

 

 

 

En arriver à de tels raisonnements est effarant.

 

Sur le blog de Paul Jorion, François Leclerc écrit à propos des réfugiés :

 

« La distinction entre les migrants économiques et ceux relevant du droit d’asile derrière laquelle les gouvernements européens se réfugient est une ligne de défense hypocrite et dépassée. Comment l’appliquer quand l’exode irrésistible qui s’est déclenché est le fruit d’une crise humanitaire multiforme, qui a éclaté après avoir longtemps couvé et n’est pas prête de s’arrêter ? On attend avec curiosité les consignes qui seront données à cet égard à ceux qui seront chargés d’opérer le tri.

 

Comment en effet opérer une discrimination ? Les désastres sont de toutes natures et combinés ; démocratique, humanitaire, sécuritaire, social et écologique. Chacun d’entre eux justifie à lui seul de rechercher un sort meilleur, et pour tout dire un avenir. Où le trouver si ce n’est en Europe ? Fixer dans leur pays les réfugiés qui le fuient est par ailleurs une tâche de longue haleine qui suppose l’avènement d’un développement économique d’une toute autre nature que celui qui est dévolu à l’Afrique, qui se résume à en faire un gigantesque marché plaqué sur le modèle du nôtre.

 

Faute de chercher et trouver les moyens d’exprimer leur solidarité et hospitalité, les autorités renient les valeurs qu’elles clament être constitutives de l’identité européenne et font de ses habitants des assiégés, donnant un très mauvais signal. Pratiquement, elles se sont engagées sur une mauvaise pente, modelant à cette échelle les sociétés de contrôle et d’enfermement qui s’esquissent. »

 

On pourrait appliquer le même raisonnement au terrorisme.

 

Aujourd’hui, le cinéaste libanais Claude El Khal écrit sur son blog :

 

« Barcelone. 16 morts, des dizaines de blessés. Les chaines d’info en continu parlent beaucoup mais ne disent rien. Les réseaux sociaux se remplissent de bougies et de larmes virtuelles. Les mêmes que celles pour Paris, Nice, Bruxelles, Londres, Manchester et toutes les villes ensanglantées par le terrorisme. En Europe ou ailleurs.



Ces bougies et ces larmes virtuelles sont devenues un réflexe, presque une habitude. A chaque attentat, les mêmes images, le même pathos, les mêmes bons sentiments. Les mêmes peurs aussi. Des peurs qui font désormais partie de nos vies. Bientôt elles feront partie de notre être. Indissociables de qui nous sommes. A la vue d’une voiture, d’un voile, d’une barbe, d’une peau légèrement basanée, d’une chevelure un peu trop frisée. »

 

Effectivement, la réaction aux actes terroristes n’amène que plus de discrimination et de peur et donc de nouvelles tensions. Et c’est cela le but des terroristes. D’ailleurs, « terreur » est inscrite dans « terrorisme ». Aussi, faut–il prendre le terrorisme comme une arme qui n’est que le redoutable outil d’une stratégie qui se montre particulièrement efficace. Stratégie qui n’a rien à voir avec le fameux « choc des civilisations » et qui fut élaboré par des tenants d’intérêts qui sont vitaux aussi bien pour les dirigeants des pays qui utilisent l’arme du terrorisme que pour ceux des pays qui en sont victimes. C’est donc là le véritable enjeu.

 

Comment en effet ne pas se rendre compte que l’origine du terrorisme se trouve dans ces guerres criminelles uniquement destinées à assurer l’approvisionnement en hydrocarbure des Etats-Unis et des pays de l’Union européenne ?

 

Comme l’a dit à plusieurs reprises le philosophe français controversé Michel Onfray : « Islamophile au-dedans, la France est islamophobe au dehors. » Et on pourrait appliquer cette sentence à tous les pays de l’OTAN ou membres des coalitions diverses qui participent depuis 2003 à ces guerres interminables au Moyen-Orient qui n’ont pour résultat que la destruction, l’exode des populations et la ruine. C’est par ces guerres qui ont d’ailleurs commencé bien plus tôt, en 1979, par l’invasion de l’Afghanistan par l’Union Soviétique qu’est né le terrorisme islamiste qui ensanglante non seulement l’Occident, mais aussi le Moyen Orient, l’Afrique et l’Asie. Et n’oublions pas les relations ambiguës entre les services secrets occidentaux et israéliens et certaines organisations terroristes.

 

La lutte contre le terrorisme : une chimère sémantique

 

Cela dit, « la lutte contre le terrorisme » est une chimère sémantique inventée pour enfumer l’opinion publique. Tout d’abord, on lutte contre un ennemi et non contre une méthode de combat, ensuite, et c’est le plus important, cette « lutte » sert de prétexte à restreindre drastiquement les libertés fondamentales tout en ne démontrant aucune efficacité dans la réalisation de l’objectif proclamé. Il y eut tout d’abord, après les attaques du 11 septembre 2001, le fameux Patriot Act imposé par George W Bush qui a été suivi par l’adoption de législations antiterroristes dans plusieurs pays de l’Union européenne.

 

Ces mesures législatives n’ont en rien freiné les attaques terroristes. Par contre elles conduisent peu à peu à un régime de restriction des libertés par des contrôles tatillons, des atteintes à la vie privée et l’affaiblissement du pouvoir judiciaire. Le plus bel exemple est l’état d’urgence « provisoire » décrété en France par François Hollande après les attentats du 13 novembre 2015 à Paris et qui a été prolongé à deux reprises. Aujourd’hui, Emmanuel Macron souhaite déposer un projet de loi pour qu’il soit permanent. Si ce n’est une claire volonté de réduire les droits fondamentaux, c’est bien imité !

 

 

Remarquons que les magistrats et policiers spécialisés en matière de terrorisme ne sont pas demandeurs d’un arsenal législatif anti-terroriste, mais de moyens plus efficaces que les gouvernements refusent de leur donner sous prétexte de restrictions budgétaires. Il s’agit d’ailleurs du même problème en matière de lutte contre la criminalité financière qui, d’ailleurs, aiderait à combattre le terrorisme. À certains moments, on peut franchement se poser la question de la réelle volonté des gouvernements de combattre ces fléaux.

 

Une autre question à poser : ces restrictions des droits fondamentaux n’ont-elles pas un autre objectif que la prétendue « lutte contre le terrorisme » ? Par exemple, accroître la répression contre les mouvements sociaux ou le radicalisme (1) politique ?

 

En effet, après chaque vague d’attentats, les dirigeants politiques, la bouche en cœur, expriment leur indignation et leur compassion. La maire Podemos de Barcelone, Ada Calau, a elle aussi succombé à cette « tradition ». Néanmoins, elle a parlé avant tout de la vocation d’ouverture au monde de la capitale catalane et il faut lui reconnaître une organisation particulièrement efficace des secours. Et son discours tranche avec celui des autres leaders : elle n’a en rien demandé le renforcement des mesures répressives contre les terroristes.

 

 

 

Ada Calau, la maire Podemos de Barcelone sur les Ramblas après l'attentat

Ada Calau, la maire Podemos de Barcelone sur les Ramblas après l'attentat

 

 

 

Depuis la catastrophique guerre en Syrie, suite aux bombardements effectués par tous les camps en présence et les massacres perpétrés par l’armée syrienne et les rebelles de toutes obédiences, des dizaines de milliers de personnes ont préféré quitter leurs maisons, leurs villes et villages et leur pays pour tenter de trouver un havre de paix en Europe. La première réaction de plusieurs pays de l’Europe centrale fut de fermer les frontières, contraignant ces colonnes de réfugiés à prendre des chemins périlleux via la Turquie pour arriver à destination ou à s’embarquer sur des canots et des bateaux gonflables pour traverser la mer Egée en se mettant sous la coupe de passeurs sans scrupules. On peut se poser la question de leur impunité de la part des autorités locales.

 

L’humanisme à géométrie variable

 

Une autre vague de réfugiés est venue s’ajouter : des dizaines de milliers de personnes fuyant l’Afrique subsaharienne en proie à une catastrophe humanitaire qui dure depuis des décennies : sécheresse, famine, à laquelle il faut ajouter les guerres et guerillas atroces qui ensanglantent l’Afrique de l’Est (Ethiopie et Erythrée) et l’Afrique de l’Ouest (Tchad, Niger, Nigeria, Mali, Côte d’Ivoire). Jusqu’à la chute de Khadafi en Libye, ces migrants étaient refoulés avec l’accord tacite des Européens qui fermaient « pudiquement » les yeux sur le sort de ces malheureux. L’humanisme à géométrie variable est décidément une spécialité européenne !

 

Tout a changé depuis la chute du dictateur libyen au terme d’une offensive des Européens et spécialement des Français dans le cadre de l’OTAN qui a totalement déstabilisé ce pays. Une guerre civile s’en est suivie et dure toujours. Le barrage « Khadafi » n’existant plus, des milliers de réfugiés traversent la Méditerranée par l’intermédiaire de passeurs sur de frêles esquifs  pour atteindre l’Italie en échouant à l’île de Lampedusa ou au Sud de la Sicile. Bon nombre n’atteindront jamais leur destination.

 

 

 

 

Les autorités européennes se  recueillent sur les tombes des migrants naufragés. On leur demande d'allier l'efficacité et l'humanité. Équation impossible pour eux.

Les autorités européennes se recueillent sur les tombes des migrants naufragés. On leur demande d'allier l'efficacité et l'humanité. Équation impossible pour eux.

 

 

 

La situation semble avoir récemment changé puisqu’il semble qu’un nouveau pouvoir se soit installé en Libye qui endigue ainsi la vague migratoire avec l’accord toujours tacite de l’Union européenne. Les ONG qui étaient les seules à porter secours aux migrants ont été interdites d’opérer le long des côtes libyennes.

 

Ce type de compromis fort peu honorable a été précédé de l’accord pris entre la chancelière allemande Angela Merkel et le président turc, le quasi dictateur Recep Tayyip Erdogan qui, moyennant une substantielle aide financière, retient les réfugiés du Moyen Orient en Turquie. Pourtant, peu avant, la même Merkel s’est montrée particulièrement ouverte à l’accueil des migrants en Allemagne. Il est vrai aussi que le patronat allemand aurait apprécié disposer de la main d’œuvre syrienne, car bien des réfugiés sont des personnes qualifiées. Cependant, l’opinion publique s’est montrée particulièrement hostile à l’égard de l’arrivée de ces migrants. Sans doute est-ce l’explication du revirement de la chancelière.

 

Respecte l’étranger voyageur…

 

Certains d’ailleurs n’hésitent pas à profiter de l’émotion suscitée par les attentats islamistes pour exiger l’arrêt de l’immigration. Ainsi, le gouvernement polonais vient de demander à l’Union européenne de décréter un moratoire sur l’accueil des réfugiés.

 

Ainsi, le lien est fait. Les réfugiés sont des vecteurs du terrorisme. Il y a dans ces affirmations sans fondement émanant aussi bien des milieux d’extrême-droite que de certains gouvernements, non seulement une méconnaissance de la réalité, mais surtout une absence totale d’éthique et de rejet des prescrits de la Charte des droits fondamentaux de l’Union européenne  et de la Déclaration universelle des Droits de l’Homme dont on célèbre l’année prochaine le septantième anniversaire.

 

« Respecte l’étranger voyageur, sa personne est sacrée » est un principe édicté par beaucoup mais adopté par fort peu. Les campagnes médiatiques en faveur de l’accueil des migrants n’ont eu que des effets… médiatiques ! Et leurs promoteurs eux-mêmes n’ont rien fait de concret.

 

Cependant, émanant des horizons les plus divers, des initiatives sont prises et aboutissent à des résultats. Ainsi, la bourgmestre (maire) de la commune rurale de Walcourt dans le Namurois a décidé, il y a deux ans, d’accueillir plusieurs familles de migrants malgré la farouche opposition de pas mal de ses administrés. Elle a tenu bon et aujourd’hui, les migrants de Walcourt se sont parfaitement intégrés. Plusieurs d’entre eux ont trouvé du travail. Les enfants étudient dans les écoles du coin. Et la plupart des familles de migrants participent à la vie locale.

 

 

Christine Poulin, maire PS de Walcourt, tient bon devant une assemblée hostile à l'accueil des réfugiés. Une des rares édiles socialistes à respecter les principes fondamentaux.

Christine Poulin, maire PS de Walcourt, tient bon devant une assemblée hostile à l'accueil des réfugiés. Une des rares édiles socialistes à respecter les principes fondamentaux.

 

 

 

Mais ces initiatives d’autorités municipales sont trop peu nombreuses. Des ONG font pression pour que les gouvernements soient plus accueillants, mais en vain. Certains pays comme ceux d’Europe centrale exigent plus de fermeté de la part de l’Union européenne et ferment leurs frontières en construisant des murs de barbelés. L’Europe aujourd’hui n’a jamais compté autant de murs !

L’Union européenne prise de panique par la vague migratoire a décrété des quotas pour chaque Etat-membre. Mais plusieurs d’entre eux ne les respectent pas. En Belgique, le secrétaire d’Etat chargé de l’immigration, le nationaliste flamand Théo Francken qui ne cache pas ses opinions fascisantes met toute une série d’obstacles à l’arrivée des réfugiés et – c’est le plus inquiétant – sa cote est très élevée dans les sondages d’opinion.

 

Voilà, la situation devient inextricable. Que ce soit pour les réfugiés comme pour le terrorisme, aucune solution n’alliant les principes essentiels de notre vie sociale et l’efficacité ne semble être possible.

 

La vraie question est donc : notre civilisation n’est-elle pas plus menacée par le rejet des réfugiés et par les répressions antiterroristes tout aussi inefficaces que  restrictives de libertés ?

 

Si nous tenons à perpétuer les principes de vie figurant dans la Déclaration universelle des Droits de l’Homme, dans la Charte des droits fondamentaux de l’’Union européenne et dans nos Constitutions, il est urgent de trouver une véritable stratégie.

 

Le dossier est donc loin d’être clos.

 

Pierre Verhas

 

 

 

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18 août 2017 5 18 /08 /août /2017 20:06

 

 

 

Nous publions ici un extrait de l’analyse publiée sur le blog de Paul Jorion de l’économiste français spécialiste des finances Pierre Sarton du Jonchay relative à la situation catastrophique au Venezuela, intitulée : « Le Venezuela, métastase du cancer monétariste libéral mondial ».

 

Cette analyse est sans complaisance à l’égard de la politique menée par la finance internationale à l’égard de ce pays qui a vécu 19 années de chavisme et aussi, comme l’écrit l’auteur, dix années de crise des subprimes. Ce sont en effet les pays de la zone dollar qui ont payé le prix fort de cette crise que beaucoup considèrent comme une des plus grandes escroqueries de l’histoire financière.

 

Elle est aussi la conséquence du monétarisme libéral qui est né le 15 août 1971 lorsque le président Richard Nixon rompit unilatéralement les accords de Bretton Woods de 1944. En retirant la parité or du dollar, il flanquait en l’air le système monétaire international. Dès lors, toutes les monnaies liées par les accords de Bretton Woods allaient connaître l’instabilité avec les conséquences économiques et sociales catastrophiques qui ont frappé non seulement l’Europe  et surtout les pays du Tiers-monde.

 

Les effets de cette décision prirent un temps assez long avant de se faire dramatiquement ressentir.

 

Le premier fut le choc pétrolier de 1973. Sous prétexte du soutien occidental à Israël lors de la guerre du Yom Kippour, les pays exportateurs de pétrole – essentiellement les monarchies pétrolières du Golfe – se sont liguées en cartel, la fameuse OPEP dont faisait d’ailleurs partie le Venezuela, pour augmenter considérablement le prix du baril de pétrole. Le dollar étant devenu instable, les revenus du pétrole risquaient de s’effondrer surtout que le pétrole se négociait, à l’époque, à un prix particulièrement bas sur les marchés.

 

Le second choc pétrolier de 1979 fut le signal de la régression en Europe occidentale, de l’affaiblissement de l’URSS et de ses satellites et les pays du Tiers-monde se retrouvaient totalement dépendants des fluctuations du dollar.

 

Se sont ajoutées à tout cela, en effet logiquement après la fin du système monétaire de Bretton Woods la fin des politiques keynésiennes désormais inapplicables qui avaient assuré la prospérité de l’Europe occidentale puisque les Etats ne pouvaient plus contrôler la dette publique. Cela a entraîné progressivement une diminution des investissements publics, ce qui eut des conséquences économiques et sociales catastrophiques.

 

Cela a été ensuite dès le début des années 1980 les politiques ultralibérales inaugurées par le tandem Thatcher Reagan.

 

Suite à la chute de l’URSS en 1991, les politiques libérales se sont imposées dans l’ensemble des pays industrialisés et dans la majeure partie des pays dits émergents à l’exception de la Chine qui a inauguré un nouveau système paradoxal d’apparence : un capitalisme dans le cadre d’un régime totalitaire issu de la période maoïste.

 

En ces quelques lignes, Pierre Sarton du Jonchay, se basant sur le cas du Venezuela, nous décrit magistralement le monétarisme libéral qui nous conduit à la catastrophe.

 

La puissance publique, seul véritable garant de la démocratie, a été réduite à sa plus simple expression. La monnaie est dorénavant devenue une affaire privée. Seules quelques grandes banques américaines, quelques grandes banques européennes et de la Banque centrale européenne qui est, ne l’oublions pas, un organisme privé, contrôlent la monnaie selon la doxa libérale qui veut que seuls les intérêts privés puissent s’imposer.

 

Nous avons souligné les éléments essentiels de l’analyse de Pierre Carton du Jonchay que l’on peut résumer ainsi :

 

  1. L’Etat n’a plus aucun pouvoir sur la monnaie et la masse monétaire. La monnaie est donc devenue affaire privée.

 

  1. Depuis la dérégulation de 1971, le prix réel de la monnaie est défini par les rapports de force au sein des marchés.

 

  1. Le principe fondateur du monétarisme libéral est la libre circulation du capital interdit dès lors toute souveraineté publique sur l’économie au sein d’un Etat.

 

  1. Cette libre circulation permet de contourner les lois relatives au travail et les lois fiscales.

 

 

Ces quatre points, si on y réfléchit bien, montrent qu’au nom de la seule liberté du capital, s’installe un régime sans lois qui permet au plus fort d’écraser les plus faibles à leur guise et selon ce qu’ils pensent être leurs seuls intérêts. Et le plus piquant de tout cela : cette pensée monétariste libérale est basée sur des mythes.

 

Ces quatre éléments, au fond, n’expliquent-ils pas l’évolution de notre société depuis un peu plus d’une génération ?

 

Voilà un très intéressant thème de réflexions sur lequel nous reviendrons.

 

 

Pierre Verhas

 

 

Mythologie libérale de la valeur créée ex nihilo par les banquiers

 

 

 

Concrètement, le monétarisme libéral pose le crédit comme une affaire privée assurée par des capitaux privés. La masse monétaire résultant de l’émission de crédits bancaires ne peut pas être initiée ni limitée par l’État de droit posé comme acteur public institué de la chose publique. Les finalités de la monnaie émise par le crédit bancaire libéral sont exclusivement privées : elles n’entrent pas dans le champ de la république. La monnaie libérale est une matière privée qui accorde au banquier le droit exorbitant de faire exister une valeur sans lui donner de cause intelligible concrètement et publiquement vérifiable : un paiement en monnaie n’exprime que la satisfaction d’un objectif privé dont la légalité et la conformité à un bien commun réel tangible n’ont pas à être établies ni vérifiées par un pouvoir public collectif.

 

Le monétarisme libéral étatsunien est la norme monétaire mondiale depuis la dérégulation financière qui a sanctionné dans les années 1980 l’abandon de tout étalon international objectif de comptabilité du crédit. Depuis l’abandon en 1971 de l’étalonnage international des monnaies par le prix fixe d’une once d’or, le pouvoir d’achat et de remboursement monétaires des dettes se définit indépendamment de toute légalité nationale ou internationale. Le prix « réel » d’un signe monétaire se définit uniquement par un rapport de force mathématisé sur un marché bancaire nominal entre des opérateurs qui empruntent et qui prêtent le signe.

 

La force des prêteurs du signe est dans le crédit obligeamment prêté à fournir une contrepartie réelle dans un futur indéterminé. La force des emprunteurs du signe est dans la contrepartie supposée réelle immédiate fournie en contrevaleur du prix revendiqué de quelque chose proposé à la vente. Ainsi le prix réel du dollar, qui est la monnaie réelle de fait au Venezuela, est dans tout ce qui peut s’acheter à des gens qui acceptent de vendre quelque chose contre un paiement en dollar.

 

L’imbécillité du dollar au Venezuela comme dans le reste du monde est dans la causalité légalement, moralement et réellement invérifiable du prix prêté ou emprunté. L’objet de valeur positive sous-jacent à un prix en dollar n’est pas reconnaissable indépendamment de son prix affirmé par une banque. Le banquier libéral peut décréter le prix d’un crédit dont l’objet n’est pas public, donc invisible.

 

De fait, un détenteur de dollar en espèces ou sur un compte de dépôt dans un paradis fiscal quelconque, peut au Venezuela tout acheter y compris la conscience et l’arbitrage d’un président, d’un député, d’un fonctionnaire, d’un policier, d’un juge, d’un maire, d’un chef d’entreprise, d’un proxénète ou d’un trafiquant de drogue. Dès son émancipation à la faveur de l’occupation de la métropole espagnole par les Français impériaux en 1808, le Venezuela a été contrôlé par des grands propriétaires et des marchands soucieux de s’enrichir librement par le commerce avec l’Europe.

 

(…)

 

Le principe juridique fondateur du monétarisme libéral est la libre circulation du capital par-dessus les frontières de la souveraineté donc de la responsabilité des États nationaux. En pratique, la circulation du capital est libre quand une banque gérant des dépôts nationaux peut prêter ou emprunter à des étrangers sans permettre à la puissance publique nationale qui garantit les dépôts de contrôler les crédits ou emprunts internationaux qu’ils génèrent. L’intérêt immédiat de la circulation totalement libre du capital est de contourner la loi et l’impôt pour augmenter et accélérer la rentabilité du capital.

 

Contourner la loi permet de minimiser les droits du travail qui transforme et rentabilise le capital. Contourner l’impôt permet de minimiser le coût des solidarités sociales légales et de cantonner l’investissement public au minimum d’existentialité juridique qui permette la rentabilité exclusive du capital privé. L’État de droit libéral est nominal et pas nécessairement réel : au service du capitalisme privé, il se doit de minimiser l’intérêt général à la reconnaissance légale et politique de tous les besoins humains des citoyens. Le travail est un coût à abaisser le plus possible au profit d’une attribution maximale de valeur ajoutée aux propriétaires du capital.

 

Extraits de la contribution de Pierre Sarton du Jonchay sur le site de Paul Jorion :

http://www.pauljorion.com/blog/2017/08/18/le-venezuela-metastase-du-cancer-monetariste-liberal-mondial-par-pierre-sarton-du-jonchay/#more-98249

 

 

 

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15 août 2017 2 15 /08 /août /2017 23:02

 

 

 

Le terrible attentat de Charlottesville montre une fois encore que la « bête » n’est pas morte. Elle s’est manifestée dimanche 13 août par un jeune gamin endoctriné qui a lancé à plein tube sa grosse bagnole sur une foule de manifestants antiracistes tuant une jeune femme et blessant sérieusement une vingtaine de personnes.

 

Ces manifestants protestaient contre un rassemblement d’activistes néonazis, du Ku Klux Klan et de « suprématistes »  blancs. La vision binaire de ces gens est aberrante : la race blanche est souillée par les gens de toutes origines et particulièrement les Noirs qui viennent polluer l’Amérique ! Et pour cela, il faut en éliminer un maximum !

 

 

 

 

La voiture du suprémaciste fonçant sur la foule des militants antiracistes à Charlottesville

La voiture du suprémaciste fonçant sur la foule des militants antiracistes à Charlottesville

 

 

 

En Europe, cela serait purement et simplement interdit. Aux USA, au nom de la liberté d’expression, on laisse faire. Ce sont deux visions différentes. Noam Chomsky, par exemple, est partisan de la liberté totale d’expression. Il y a là un débat important qu’il faudra aborder de front.

 

Le plus important cependant, c’est la résurgence du fascisme un peu partout et sous des aspects différents. Là aussi, si on veut lutter efficacement contre ce fléau, il convient de l’analyser sur la base des faits. Il faut absolument éviter de tomber dans le piège du fameux « point Godwin », qui consiste, en gros, à voir le fascisme partout et à traiter tout contradicteur de « fasciste ». Pour certains, une caméra de surveillance, un policier un peu brutal, des lois par trop répressives, les restrictions de certains droits sont le signe d’une renaissance du fascisme. Ce n’est pas tout à fait faux, mais il est cependant réducteur de voir l’évolution totalitaire de la société « libérale » comme étant simplement un nouveau fascisme.

 

Dans un essai datant de 1997 intitulé « Cinque scritti morali » écrit par feu Umberto Eco, il y a un des textes intitulé « Reconnaître le fascisme » (Grasset, 2010 réédité en 2017), l’auteur met en garde : « On peut jouer au fascisme de mille façons, sans que jamais le nom du jeu ne change. » Il convient donc de définir ce qu’est réellement le fascisme, d’autant plus qu’il se présente sous plusieurs visages.

 

 

 

 

Umberto Eco montre comment on peut identifier le fascisme dans les actes et les discours.

Umberto Eco montre comment on peut identifier le fascisme dans les actes et les discours.

 

 

 

Ainsi, il n’y a en apparence aucun point commun entre les brutes épaisses débordant de haine de Charlottesville et les technocrates cravatés qui, derrière leurs bureaux et leurs ordinateurs, construisent une société où la seule liberté sera celle du plus nanti.

 

 

Pour l’auteur du « Nom de la rose » :

 

 

« Il serait difficile de les [les fascistes] voir revenir sous la même forme dans des circonstances historiques différentes. »

 

Et il ajoute :

 

 

« … même si je suis préoccupé par les différents mouvements pronazis actifs çà et là en Europe, je ne pense pas que le nazisme, dans sa forme originale, soit en passe de renaître en tant que mouvement capable d’impliquer une nation entière. »

 

 

Selon Umberto Eco – et cela va faire hurler – les partis « parlementaires » d’extrême-droite actuels comme Alleanza Nazionale, héritière du MSI, lui-même renaissance du parti fasciste après guerre, ne sont pas fascistes. On pourrait dire de même du Front national français.

 

 

À la réflexion, ce n’est pas faux. Ces deux partis qui ont incontestablement un background fascisant, cherchent à conquérir le pouvoir par la voie parlementaire. L’Alliance nationale y a à peine réussi en Italie en servant d’appoint à  Forza Italia de Silvio Berlusconi. Gianfranco Fini, le leader d’Alliance nationale fut président de la Chambre et son parti fut carrément « pompé » par celui de Berlusconi. Quant au Front national, s’il a réussi à conquérir quelques villes moyennes en France, il s’est montré incapable de diriger un département et une région. Il s’est lamentablement planté lors des dernières élections présidentielles, même s’il a engrangé 11 millions de voix, soit un vote exprimé sur quatre. Et il a fait difficilement monter huit députés à l’Assemblée nationale française.

 

 

 

 

Gianfranco Fini, leader d'Allienza Nazionale a fini par rejoindre Berlusconi avant d'être balayé.

Gianfranco Fini, leader d'Allienza Nazionale a fini par rejoindre Berlusconi avant d'être balayé.

 

 

 

Le véritable danger de ces formations apparemment formées de notables « dédiabolisés » est l’idéologie qu’elles diffusent. Elles se servent de la frustration des citoyens due entre autres aux politiques d’austérité provoquant chômage et pauvreté pour répandre des idées nauséabondes sur la base du « bouc émissaire » : le coupable, c’est l’étranger. Un autre coupable, c’est « Bruxelles », autrement dit l’Union européenne. Un troisième coupable, c’est la « mondialisation », etc., etc. En gros, c’est « l’autre » !  La seule réponse est donc de se débarrasser de « l’autre » et tout ira bien mieux. Un peu court ! Mais, ces partis ont un art consommé de la propagande et de la provocation, ce qui a l’heur de plaire. En effet, leurs électeurs ne sont pas pour la plupart des adeptes du « fascisme », mais cela leur fait du bien de taper sur l’establishment – un autre coupable – qui est à la source de tous leurs maux.

 

 

C’est la pauvreté de la « pensée » fasciste que démontre Umberto Eco. Et cela va encore faire hurler !

 

 

« Il ne fait aucun doute que le fascisme était une dictature, mais il n’était pas complètement totalitaire, non point à cause d’une sorte de tiédeur, mais en raison de la faiblesse philosophique de son idéologie. Contrairement à ce que l’on pense en général, le fascisme italien n’avait pas une philosophie propre.(…) Mussolini n’avait aucune philosophie : il avait une rhétorique. »

 

 

Le « Duce » était selon Eco un opportuniste. Il a commencé comme athée militant pour aboutir à la signature du Concordat avec l’Eglise. Par après, il invoqua Dieu dans ses discours.

 

 

 

 

 

Le dictateur fasciste Benito Mussolini était un opportuniste !

Le dictateur fasciste Benito Mussolini était un opportuniste !

 

 

 

Une caractéristique du fascisme italien, c’est « une liturgie militaire, un folklore, voire une mode vestimentaire. » Et c’est vrai : cela est commun à tous les groupes ou groupuscules fascisants de se promener en uniforme, d’organiser des défilés avec musiques militaires, de porter des étendards frappés de symboles rappelant la svastika hitlérienne.

 

C’est d’ailleurs ce qu’il vient de se passer à Charlottesville. Cela ne signifie pas pour autant qu’il s’agit d’un rassemblement cohérent. Les seuls points communs entre ces groupuscules sont le rejet de l’autre et la nostalgie des passés sudiste et nazi. Et cela s’est exprimé de manière dramatique par un individu drogué à ces abominations.

 

 

 

Les racistes rassemblés à Charlottesville : folklore, drapeaux, uniformes...

Les racistes rassemblés à Charlottesville : folklore, drapeaux, uniformes...

 

 

 

Pour Umberto Eco : « Le fascisme était un totalitarisme fuzzy (1). Le fascisme n’avait rien d’une idéologie monolithique, c’était un collage de diverses idées politiques et philosophiques, fourmillant de contradictions. »

 

 

Par exemple, le parti fasciste se proclamait révolutionnaire et était financé par les riches propriétaires terriens qui craignaient le communisme. Il avait formé une milice, mais travaillait avec l’armée royale, etc.

 

 

Le nazisme, lui, était monolithique. Il n’y avait qu’une pensée nazie, qu’un art nazi, qu’une littérature nazie, etc. Le fascisme, en matière d’art, était relativement pluraliste.

 

 

«  D’Annunzio était le poète national, un dandy que l’Allemagne ou la Russie auraient envoyé au peloton d’exécution. Il fut élevé au rang de Chantre du régime pour son nationalisme, son culte de l’héroïsme – mâtiné de fortes doses de décadentisme français. » On croirait lire le portrait de Zemmour !

 

 

Eco ajoute cependant :

 

 

« Cela ne signifie pas que le fascisme italien était tolérant. Gramsci fut jeté en prison jusqu’à sa mort, les frères Rosselli furent assassinés, la liberté de la presse supprimée, les syndicats démantelés, les dissidents politiques relégués sur des îles lointaines, le pouvoir législatif devint une pure fiction, l’exécutif (…) promulguait directement les nouvelles lois, parmi lesquelles celles de la défense des races (appui formel italien à l’Holocauste). »

 

 

L’image incohérente du fascisme italien était intolérante. « … il s’agissait d’une désarticulation ordonnée d’une confusion structurée. Le fascisme était philosophiquement disloqué, mais d’un point de vue émotif il était fermement enchâssé dans certains archétypes. »

 

 

En conclusion de sa thèse, Umberto Eco écrit :

 

 

« Le terme fascisme s’adapte à tout parce que même si l’on élimine d’un régime fasciste un ou plusieurs aspects, il sera toujours possible de le reconnaître comme fasciste. Enlevez-lui l’impérialisme et vous aurez Franco ou Salazar ; enlevez le colonialisme et vous aurez le fascisme balkanique. Ajoutez au fascisme un anticapitalisme radical (…) et vous aurez Ezra pound. Ajoutez le culte de la mythologie celte et le mysticisme du Graal (…) et vous aurez l’un des gourous fascistes les plus respectés, Julius Evola. »

 

 

Alors, comment reconnaître le fascisme aujourd’hui ?

 

 

Umberto Eco établit une liste des caractéristiques de ce qu’il appelle « l’Ur-fascisme », c’est-à-dire « le fascisme primitif et éternel ».

 

 

La première, c’est le culte de la tradition qui bien entendu date d’avant le fascisme, mais qui a toujours fait partie de la réaction dès l’antiquité. Ainsi, la pensée contre-révolutionnaire catholique pendant la Révolution française. À cela s’ajoute le syncrétisme qui n’est pas seulement la combinaison de différentes formes de croyances et de pratiques. Tous les messages originaux portent en eux des germes de sagesse et s’ils évoquent des choses différentes, c’est parce qu’ils se réfèrent de façon allégorique à une vérité primitive.

 

 

Cela amène de curieuses combinaisons : « Julius Evola, la source théorique essentielle de la nouvelle droite italienne, mélangeait le Graal avec le Protocole des Sages de Sion, l’alchimie avec le Saint-Empire romain germanique. Le fait qu’une partie de la droite italienne ait récemment élargi son syllabus en réunissant De Maistre, Guénon et Gramsci, est une preuve lumineuse de syncrétisme. »

 

 

Il faut vraiment une boussole pour essayer de s’y retrouver dans le labyrinthe de la nouvelle droite !

 

 

La seconde caractéristique est le refus du modernisme, même si les nazis et les fascistes adoraient les nouvelles technologies. Sous ce couvert, les nazis, par exemple, vénéraient le « Blut und Boden » (le sang et la terre). Le refus du monde moderne était camouflé sous la condamnation du mode de vie capitaliste. Mais ce sont surtout les Lumières qui sont rejetées par l’Ur-fascisme.

 

 

En troisième lieu, il y a l’irrationalisme. C’est le culte de l’action pour l’action, de l’intellectualisme, de la culture qui peut être assimilée à une attitude critique.

 

 

Le quatrième point est le refus de la critique. Elle est assimilée à de la trahison pour l’Ur-fascisme.

 

 

Le cinquième est le refus du désaccord, donc de la différence. Ainsi, l’Ur-fascisme est raciste par définition.

 

 

L’Ur-fascisme naît de la frustration notamment des classes moyennes et y puise ses troupes.

 

 

L’Ur-fascisme est nationaliste en ce sens qu’il voit dans la nation l’unité qu’il prône en rassemblant tous ceux qui y vivent.

 

 

L’Ur-fascisme doit avoir un ennemi supérieur matériellement, mais inférieur en esprit. Paradoxalement, il est ainsi appelé à perdre les guerres.

 

 

Il n’y a pas de lutte pour la vie, mais de vie pour la lutte. Le pacifisme est donc considéré comme favorisant l’ennemi et est donc une trahison.

 

 

L’Ur-fascisme est élitiste. Il prône un élitisme populaire et affiche un mépris pour les faibles. C’est le culte de la force.

 

 

Chacun doit dès lors être éduqué pour devenir un héros. « Le héros Ur-fasciste est impatient de mourir. Entre nous soit dit, dans son impatience, il lui arrive plus souvent de faire mourir les autres. »

 

 

Et le héros Ur-fasciste « transfère sa volonté de puissance sur des questions sexuelles. Là est l’origine du machisme. » Il est également un adversaire déclaré des minorités sexuelles, des LGBT ; bref, tous ceux qui sortent de la « normalité » fasciste.

 

L’Ur-fascisme se fonde sur que Eco appelle un populisme qualitatif. L’individu en tant que tel n’a pas de droits, mais « le peuple » est conçu comme une entité monolithique exprimant « la volonté commune ». Eco met en garde :

 

 

« Notre avenir voit se profiler un populisme qualitatif télé ou Internet, où la réponse émotive d’un groupe sélectionné de citoyens peut être présentée et acceptée comme la « voix du peuple ». » Le parlementarisme est évidemment exclu et combattu.

 

 

Enfin, l’Ur-fascisme par la « novlangue », c’est-à-dire un lexique pauvre et une syntaxe élémentaire afin de limiter les instruments de raisonnement complexe.

 

 

En conclusion, l’auteur du « Pendule de Foucault » nous invite à détecter tous ces signes pour combattre une résurgence du fascisme.

 

 

Son analyse fine du fascisme du XXIe siècle ne doit pas cependant nous faire oublier que certaines caractéristiques de l’Ur-fascisme se retrouvent dans d’autres projets totalitaires.

 

 

Le refus de la critique, par exemple, qui peut parfois être assimilée à la « théorie du complot » ou au « populisme », voire dans certains cas à « l’antisémitisme » est donc rejetée sans autre forme de procès. Il y a des formes subtiles d’antiparlementarisme comme le recours à des pouvoirs spéciaux ou à des ordonnances. La mainmise du pouvoir exécutif sur le pouvoir judiciaire s’accentue, la novlangue se répand notamment via Internet et les réseaux sociaux. Dans certains cas aussi, le pacifisme est considéré comme une tare : il est de bon ton d’approuver ou à tout le moins de ne pas critiquer la politique impérialiste occidentale au Moyen Orient.

 

 

L’Ur-fascisme n’est donc qu’un volet de l’entreprise totalitaire. George Orwell avait compris en pleine guerre froide au moment où l’hystérie maccarthyste sévissait aux USA et où l’anticommunisme le plus virulent était de mise en occident, que l’hydre totalitaire n’avait pas d’idéologie, que le pouvoir totalitaire est là pour le pouvoir totalitaire, autrement dit, aujourd’hui, l’élaboration du pouvoir absolu d’une minorité sur l’ensemble de l’humanité.

 

 

 

 

Pierre Verhas

 

 

(1) fuzzy est un terme de logique désignant un ensemble flou.

 

 

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21 juillet 2017 5 21 /07 /juillet /2017 20:23

 

 

 

Il y a longtemps que certains assimilent l’antisionisme – c’est-à-dire les opposants à l’Etat d’Israël, ou à sa politique – à l’antisémitisme – c’est-à-dire le racisme à l’égard des Juifs qui peut conduire jusqu’aux pires exactions à l’égard de personnes uniquement parce qu’elles sont juives.
Certes, il y a des antisémites qui prennent prétexte de la critique à l’égard d’Israël pour s’exprimer et c’est inacceptable. Certes, certaines critiques relèvent plus de la haine que de l’analyse et il faut les combattre.
Mais il est essentiel de pouvoir librement exprimer son opinion et même son indignation à l’égard d’une politique discriminatoire à l’égard des Arabes israéliens et des Palestiniens, à l’égard d’une occupation militaire cinquantenaire, à l’égard d’un gouvernement composé de fanatiques nationalistes et religieux qui ne cherche qu’à renforcer l’occupation en Cisjordanie par l’extension de la colonisation et à mettre les Palestiniens sous tutelle à défaut de les expulser et à étouffer – avec la complicité de l’Egypte du dictateur Al Sissi – la bande de Gaza, lieu où il y a la plus grande concentration d’habitants au monde.
Est-ce là de l’antisionime et donc de l’antisémitisme ? A chacun de juger.
Mais, pourquoi le nouveau Président français, Emmanuel Macron, a-t-il dit à l’occasion de la commémoration de la rafle du Vel’ d’Hiv le 16 juillet dernier « L’antisionisme est la forme réinventée de l’antisémitisme » excluant ainsi toute critique radicale à l’égard de la politique du gouvernement israélien de Benjamin Netanyahou qui était d’ailleurs présent à cette cérémonie ?

 

 

 

Benjamin Netanyahou est venu à Paris commémorer la rafle du Vel' d'Hiv à l'inviation d'Emmanuel Macron, ce 16 juillet 2017.

Benjamin Netanyahou est venu à Paris commémorer la rafle du Vel' d'Hiv à l'inviation d'Emmanuel Macron, ce 16 juillet 2017.

 

 

 

Voulait-il exprimer par là son adhésion à la politique des néoconservateurs de soutien inconditionnel à Israël et d’alliance avec l’Arabie Saoudite contre l’Iran et la Russie ? Cela expliquerait la présence du Premier israélien après la participation de Donald Trump aux cérémonies du 14 juillet.
Sans doute, mais comme d’habitude les tensions entre Israéliens et Palestiniens sont bien là ces jours-ci, notamment à Jérusalem où les autorités d’occupation ont à nouveau bloqué l’accès à l’Esplanade des mosquées pour la prière du vendredi.
Déjà, et nous en avons été témoins, les Israéliens font tout pour empêcher les Palestiniens musulmans de venir prier dans un des plus importants lieux saints de l’Islam. Nous nous rendions le vendredi matin 21 octobre 2016 de Bethlehem à Jérusalem, à peine dix kilomètres de bus. Au check point, des soldats israéliens lourdement armés montent dans le bus et chacun doit exhiber ses papiers et laissez-passer. Comme étrangers, nos passeports avec le visa israélien suffisaient. Les Palestiniens, la plupart des musulmans allant prier à l’Esplanade, âgés de plus de cinquante ans, doivent en plus montrer un laissez-passer. Pour l’un d’eux, le précieux Sésame sans doute périmé fut confisqué et il dut descendre du bus. Nous avons appris que pour renouveler ce document, il fallait faire des démarches particulièrement humiliantes soumises à l’arbitraire des autorités d’occupation.

 

 

 

La Porte de Damas à l'entrée de la Vieille Ville de Jérusalem. Au-dessus, le vendredi 21 octobre 2016 - les fidèles musulmans reviennent de la prière à l'Esplanade des mosquées. En dessous le vendredi 21 juillet 2017, la police spéciale israélienne filtre l'accès.La Porte de Damas à l'entrée de la Vieille Ville de Jérusalem. Au-dessus, le vendredi 21 octobre 2016 - les fidèles musulmans reviennent de la prière à l'Esplanade des mosquées. En dessous le vendredi 21 juillet 2017, la police spéciale israélienne filtre l'accès.

La Porte de Damas à l'entrée de la Vieille Ville de Jérusalem. Au-dessus, le vendredi 21 octobre 2016 - les fidèles musulmans reviennent de la prière à l'Esplanade des mosquées. En dessous le vendredi 21 juillet 2017, la police spéciale israélienne filtre l'accès.

 

 

 

Et tout est à l’avenant, sans compter les violences des soldats de Tsahal en Cisjordanie.
La fameuse Autorité palestinienne est faible et complètement discréditée. Les Palestiniens sont isolés à l’intérieur comme à l’extérieur. Des gaffes politiques comme la résolution insensée de l’UNESCO qui prétend que Jérusalem n’a aucun caractère juif, desservent la cause palestinienne.  En plus, l’Arabie Saoudite a retiré son soutien à la Palestine, sans doute dans le cadre de la nouvelle donne géopolitique qui s’installe au Moyen-Orient : une coalition sous le contrôle des USA avec Israël, l’Egypte et les monarchies pétrolières, à l’exception du Qatar, contre l’Iran et la Russie. Le Hamas palestinien et le Hezbollah libanais sont particulièrement visés.  
Cette situation inextricable entretient les tensions entre les Israéliens et les Palestiniens. Et voilà qu’en Europe, une propagande générée par les grandes associations juives sionistes vise à assimiler l’opposition à la politique israélienne à l’antisémitisme. Cela a commencé avec le BDS (Boycott Désinvestissements Sanctions) contre la colonisation de la Cisjordanie. Le précédent gouvernement français de Manuel Valls a décrété que cette campagne est antisémite. Et les Israéliens interdisent de séjour toute personne qui y participe. Cela se poursuit aujourd’hui avec le discours du Président Macron lors de la commémoration de la rafle du Vel’ d’Hiv, où il assimile antisémitisme et antisionisme. Il est évident que cette radicalisation s’inscrit dans la stratégie globale évoquée ci-dessus.
Mais tous les Juifs et tous les Israéliens ne sont pas d’accord avec cela. Comme le rappelle régulièrement le journaliste franco-israélien Charles Enderlin : « Je suis sioniste jusqu’à la Ligne Verte », c’est-à-dire la frontière d’Israël de 1967. Un autre Israélien célèbre, l’historien Shlomo Sand, professeur à l’Université de Tel Aviv et auteur du remarquable ouvrage Comment le peuple juif fut inventé, Fayard, 2008, est très critique à l’égard de la politique israélienne d’occupation de la Cisjordanie.  En outre, il refuse cette assimilation de l’antisionisme à l’antisémitisme. Il l’explique dans une lettre ouverte au Président Macron et publiée entre autres par le blog « Les invités de Mediapart » ce 20 juillet. « Uranopole » la reproduit ci-dessous.

 

 

 

L'historien israélien Shlomo Sand a le courage de ses idées.

L'historien israélien Shlomo Sand a le courage de ses idées.

 

 

 

J’ai toujours pensé que sur des questions aussi délicates, il faut avoir l’avis de Juifs éclairés comme Zeev Strenhell, Charles Enderlin, Michel Warschawski, Illan Pappe et même certains officiers supérieurs du Shin Beth  - le service de renseignement intérieur d’Israël – et de Tsahal, et bien entendu Shlomo Sand qui comprennent bien mieux et vivent quotidiennement cette situation difficile et jusqu’à présent inextricable.
Et cette lettre a le grand mérite d’apporter un éclairage nouveau sur cette question et permet enfin de l’examiner sans haine avec l’esprit critique indispensable à une opinion libre.
Pierre Verhas
Lettre ouverte à M. le Président de la République française

 

20 juil. 2017 Par Les invités de Mediapart

- Mediapart.fr

 

 

En commençant à lire votre discours sur la commémoration de la rafle du Vel’d’hiv, j’ai éprouvé de la reconnaissance envers vous. En effet, au regard d’une longue tradition de dirigeants politiques, de droite, comme de gauche, qui, au passé et au présent, se sont défaussés quant à la participation et à la responsabilité de la France dans la déportation des personnes d’origine juive vers les camps de la mort, vous avez pris une position claire et dénuée d’ambiguïté : oui la France est responsable de la déportation, oui il y a bien eu un antisémitisme, en France, avant et après la seconde guerre mondiale. Oui, il faut continuer à combattre toutes les formes de racisme. J’ai vu ces positions comme étant en continuité avec votre courageuse déclaration faite en Algérie, selon laquelle le colonialisme constitue un crime contre l’humanité.

Pour être tout à fait franc, j’ai été plutôt agacé par le fait que vous ayez invité Benjamin Netanyahou, qui est incontestablement à ranger dans la catégorie des oppresseurs, et ne saurait donc s’afficher en représentant des victimes d’hier. Certes, je connais depuis longtemps l’impossibilité de séparer la mémoire de la politique. Peut-être déployez-vous une stratégie sophistiquée, encore non révélée, visant à contribuer à la réalisation d’un compromis équitable, au Proche-Orient ?

 

J’ai cessé de vous comprendre lorsqu’au cours de votre discours, vous avez déclaré que :

 

« L’antisionisme… est la forme réinventée de l’antisémitisme ». Cette déclaration avait-elle pour but de complaire à votre invité, ou bien est-ce purement et simplement une marque d’inculture politique ? L’ancien étudiant en philosophie, l’assistant de Paul Ricœur a-t-il si peu lu de livres d’histoire, au point d’ignorer que nombre de juifs, ou de descendants de filiation juive se sont toujours opposés au sionisme sans, pour autant, être antisémites ? Je fais ici référence à presque tous les anciens grands rabbins, mais aussi, aux prises de position d’une partie du judaïsme orthodoxe contemporain. J’ai également en mémoire des personnalités telles Marek Edelman, l’un des dirigeants rescapé de l’insurrection du ghetto de Varsovie, ou encore les communistes d’origine juive, résistants du groupe Manouchian, qui ont péri. Je pense aussi à mon ami et professeur : Pierre Vidal-Naquet, et à d’autres grands historiens ou sociologues comme Eric Hobsbawm et Maxime Rodinson dont les écrits et le souvenir me sont chers, ou encore à Edgar Morin. Enfin, je me demande si, sincèrement, vous attendez des Palestiniens qu’ils ne soient pas antisionistes !

 

Je suppose, toutefois, que vous n’appréciez pas particulièrement les gens de gauche, ni, peut-être, les Palestiniens ; aussi, sachant que vous avez travaillé à la banque Rothschild, je livre ici une citation de Nathan Rothschild, président de l’union des synagogues en Grande-Bretagne, et premier juif à avoir été nommé Lord au Royaume Uni, dont il devint également la gouverneur de la banque. Dans une lettre adressée, en 1903, à Théodore Herzl, le talentueux banquier écrit : « Je vous le dis en toute franchise : je tremble à l’idée de la fondation d’une colonie juive au plein sens du terme. Une telle colonie deviendrait un ghetto, avec tous les préjugés d’un ghetto. Un petit, tout petit, Etat juif, dévot et non libéral, qui rejettera le Chrétien et l’étranger. » Rothschild s’est, peut-être, trompé dans sa prophétie, mais une chose est sûre, cependant : il n’était pas antisémite !

 

Il y a eu, et il y a, bien sûr, des antisionistes qui sont aussi des antisémites, mais je suis également certain que l’on trouve des antisémites parmi les thuriféraires du sionisme. Je puis aussi vous assurer que nombre de sionistes sont des racistes dont la structure mentale ne diffère pas de celle de parfaits judéophobes : ils recherchent sans relâche un ADN juif (ce, jusqu’à l’université où j’enseigne).

 

Pour clarifier ce qu’est un point de vue antisioniste, il importe, cependant, de commencer par convenir de la définition, ou, à tout le moins, d’une série de caractéristiques du concept : « sionisme » ; ce à quoi, je vais m’employer le plus brièvement possible.

 

Tout d’abord, le sionisme n’est pas le judaïsme, contre lequel il constitue même une révolte radicale. Tout au long des siècles, les juifs pieux ont nourri une profonde ferveur envers leur terre sainte, plus particulièrement pour Jérusalem, mais ils s’en sont tenus au précepte talmudique qui leur intimait de ne pas y émigrer collectivement, avant la venue du Messie. En effet, la terre n’appartient pas aux juifs mais à Dieu. Dieu a donné et Dieu a repris, et lorsqu’il le voudra, il enverra le Messie pour restituer. Quand le sionisme est apparu, il a enlevé de son siège le « Tout Puissant », pour lui substituer le sujet humain actif.

 

Chacun de nous peut se prononcer sur le point de savoir si le projet de créer un Etat juif exclusif sur un morceau de territoire ultra-majoritairement peuplé d’Arabes, est une idée morale. En 1917, la Palestine comptait 700.000 musulmans et chrétiens arabes et environ 60.000 juifs dont la moitié étaient opposés au sionisme. Jusqu’alors, les masses du peuple yiddish, voulant fuir les pogroms de l’empire Russe, avaient préféré émigrer vers le continent américain, que deux millions atteignirent effectivement, échappant ainsi aux persécutions nazies (et à celles du régime de Vichy).

 

En 1948, il y avait en Palestine : 650 000 juifs et 1,3 million de musulmans et chrétiens arabes dont 700.000 devinrent des réfugiés : c’est sur ces bases démographiques qu’est né l’Etat d’Israël. Malgré cela, et dans le contexte de l’extermination des juifs d’Europe, nombre d’antisionistes sont parvenus à la conclusion que si l’on ne veut pas créer de nouvelles tragédies, il convient de considérer l’Etat d’Israël comme un fait accompli irréversible. Un enfant né d’un viol a bien le droit de vivre, mais que se passe-t-il si cet enfant marche sur les traces de son père ?

 

Et vint l’année 1967 : depuis lors Israël règne sur 5,5 millions de Palestiniens, privés de droits civiques, politiques et sociaux. Ils sont assujettis par Israël à un contrôle militaire : pour une partie d’entre eux, dans une sorte de « réserve d’Indiens » en Cisjordanie, tandis que d’autres sont enfermés dans un « réserve de barbelés » à Gaza (70% de ceux-ci sont des réfugiés ou des descendants de réfugiés). Israël, qui ne cesse de proclamer son désir de paix, considère les territoires conquis en 1967 comme faisant intégralement partie de « la terre d’Israël », et s’y comporte selon son bon vouloir : jusqu’à présent, 600 000 colons israéliens juifs y ont été installés….et cela n’est pas terminé !

 

Est-cela le sionisme d’aujourd’hui ? Non ! Répondront mes amis de la gauche sioniste qui ne cesse de se rétrécir, et ils diront qu’il faut mettre fin à la dynamique de la colonisation sioniste, qu’un petit Etat palestinien étroit doit être constitué à côté de l’Etat d’Israël, que l’objectif du sionisme était de fonder un Etat où les juifs exerceront la souveraineté sur eux-mêmes, et non pas de conquérir dans sa totalité « l’antique patrie ». Et le plus dangereux dans tout cela, à leurs yeux : l’annexion des territoires occupé constitue une menace pour Israël en tant qu’Etat juif.

 

Voici précisément le moment de vous expliquer pourquoi je vous écris, et pourquoi, je me définis comme non-sioniste, ou antisioniste, sans pour autant devenir antijuif. Votre parti politique inscrit, dans son intitulé : « La République », c’est pourquoi je présume que vous êtes un fervent républicain. Et dussé-je vous étonner : c’est aussi mon cas. Donc, étant démocrate et républicain, je ne puis, comme le font sans exception tous les sionistes, de droite comme de gauche, soutenir un Etat juif. Le Ministère de l’Intérieur israélien recense 75% de ses citoyens comme juifs, 21% comme musulmans et chrétiens arabes et 4% comme « autres » (sic). Or, selon l’esprit de ses lois, Israël n’appartient pas à l’ensemble des Israéliens, mais aux juifs du monde entier qui n’ont pas l’intention de venir y vivre. Ainsi, par exemple, Israël appartient beaucoup plus à Bernard Henry-Lévy et à Alain Finkielkraut qu’à mes étudiants palestino-israéliens qui s’expriment en hébreu, parfois mieux que moi-même ! Israël espère aussi qu’un jour viendra où tous les gens du CRIF, et leurs « supporters » y émigreront ! Je connais même des français antisémites que cette perspective enchante ! En revanche, on a pu entendre deux ministres israéliens, proches de Benjamin Nétanyahou, émettre l’idée selon laquelle il faut encourager le « transfert » des Israéliens arabes, sans que personne n’ait émis la demande qu’ils démissionnent de leurs fonctions.

 

Voilà pourquoi, Monsieur le Président, je ne peux pas être sioniste. Je suis un citoyen désireux que l’Etat dans lequel il vit soit une République israélienne, et non pas un Etat communautaire juif. Descendant de juifs qui ont tant souffert de discriminations, je ne veux pas vivre dans un Etat, qui, par son autodéfinition, fait de moi un citoyen doté de privilèges. A votre avis, Monsieur le Président : cela fait-il de moi un antisémite ?

 

Shlomo Sand, historien israélien
(Traduit de l’hébreu par Michel Bilis) 

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18 juillet 2017 2 18 /07 /juillet /2017 08:51

 

 

 

 

Un débat secoue l’opinion depuis la controverse sur le traité de Maastricht et sur le projet de constitution européenne qui fut rejetée en 2005 par référendum en France et aux Pays-Bas. Bien des opposants de droite comme de gauche qualifiaient ce traité constitutionnel de charte de l’ultralibéralisme.

 

 

Depuis, il y a une sorte d’alliance objective entre l’extrême-droite et la gauche dite « souverainiste ». Cela permet ainsi aux partisans de la construction européenne de disqualifier toute critique à son égard. Leur leitmotiv est : tu es contre l’ultralibéralisme européen, tu es donc anti- européen, tu es un « eurosceptique ».

 

 

D’autre part, les « eurosceptiques » eux-mêmes rejettent toute idée de construction européenne et veulent en revenir à l’Etat-nation d’antan et souhaitent le rétablissement des frontières au sein même de l’Europe. La régression sociale basée sur l’exploitation des travailleurs issus des anciens pays satellites de l’URSS au détriment de ceux d’Europe occidentale contribue à entretenir ce climat anti-européen. La crise des migrants a montré que la solidarité entre Etats-membres de l’Union européenne est, dans bien des cas, une coquille vide. Enfin, et c’est notre propos, certains « eurosceptiques » marquent leur hostilité à l’Union européenne, car elle serait un projet ultralibéral.

 

 

Il y a du vrai dans cette critique qui date d’ailleurs des années 1950 au moment de la fondation de la Communauté européenne. Rappelons-nous la forte opposition d’un éminent dirigeant politique de gauche français : Pierre Mendès-France.

 

 

« Le projet de marché commun tel qu’il nous est présenté est basé sur le libéralisme classique du XXème siècle selon lequel la concurrence pure et simple règle tous les problèmes. L’abdication d’une démocratie peut prendre deux formes, soit elle recourt à une dictature interne par la remise de tous les pouvoirs à un homme providentiel, soit à la délégation de ses pouvoirs à une autorité extérieure, laquelle au nom de la technique exercera en réalité la puissance politique, car au nom d’une saine économie on en vient aisément à dicter une politique monétaire, budgétaire, sociale, finalement une politique au sens le plus large du mot, nationale et internationale. »

 

 

Donc, pour l’ancien Président du Conseil français, le projet européen est antidémocratique et est surtout un projet libéral. D’autres ont repris cette analyse.

 

 

Un projet ultralibéral ?

 

 

Alors, la question est : l’Union européenne est-elle un projet ultralibéral ?

 

 

Le journaliste du « Soir », Domnique Berns a publié le 10 juillet 2017 un très intéressant article dans le cadre de Lena qui rassemble des quotidiens de différents pays européenns : le Français « Le Figaro », le Suisse alémanique « Tages Anzeiger », l’Espagnol « El Pais », le Suisse romand « La Tribune de Genève », l’Italien « La Repubblica », l’Allemand « Die Welt » et le Belge « Le Soir » et qui publient chaque semaine une « Lettre d’Europe ».

 

 

Cet article  est intitulé : « L’Union européenne ou le rêve néolibéral devenu réalité ». Il se base sur une conférence prononcée à l’Institut européen de Florence par le philosophe belge, professeur à l’Université catholique de Louvain, Philippe Van Parijs.

 

 

 

Philippe Van Parijs a une conception claire de la construction européenne, même si on n'est pas tenu de partager sa confiance au modèle libéral.

Philippe Van Parijs a une conception claire de la construction européenne, même si on n'est pas tenu de partager sa confiance au modèle libéral.

 

 

 

Celui-ci se réfère à une conférence prononcée à Londres en 1939 par le philosophe autrichien naturalisé anglais, fondateur du néolibéralisme, Friedrich Hayek, intitulée : « Les conditions économiques du fédéralisme interétatique » publiée dans son traité : « Individualism & Economic Order »

 

 

Une fédération absorbant les Etats

 

 

Hayek commence par définir selon lui les avantages du fédéralisme interétatique :

 

« Un des grands avantages de la Fédération interétatique serait une Fédération qui éliminerait les obstacles à la libre circulation des hommes, des biens et des capitaux entre les États et qui rendrait possible la création de règles de droit communes, un Système monétaire unique et le contrôle commun des communications. »
 
 
Pour Philippe Van Parijs de Hayek  veut limiter au maximum les pouvoirs des Etats membres de la Fédération. Et la Fédération ne doit surtout pas être un « super-Etat ».

 

 

 

Friedrich Hayek, le père de l'ultralibéralisme, voyait dans une fédération interétatique le meilleur moyen d museler l'Etat.

Friedrich Hayek, le père de l'ultralibéralisme, voyait dans une fédération interétatique le meilleur moyen d museler l'Etat.

 

 

 

Peter Gowan dans « Contretemps » n°4 de juin 2014 explique bien les objectifs de Hayek :
 
 

« …Dans la conception de Hayek, la fédération doit avoir une fonction avant tout négative, car son rôle est d'empêcher les États membres de céder aux pressions démocratiques dans le champ des politiques économiques et sociales. Elle ne doit donc pas être une fédération démocratique relevant d'une intégration positive, car cela en ferait ce qu'Hayek appelle un «super-État». Or, comme il l'écrit, il faut s'opposer aux États jouissant d' « une souveraineté sans entraves dans la sphère économique,  un ensemble de règles définissant ce qu'un Etat peut faire et une autorité apte à faire respecter ces règles. Les pouvoirs nécessaires à une telle autorité sont avant tout négatifs: elle doit avant tout être capable de dire «non» à toutes sortes de mesures restrictives » (…)  

 

 

Les pouvoirs dont Hayek pense que nous avons été trop stupides pour les exercer de manière responsable sont ceux que le gouvernement parlementaire représentatif confère sur la vie économique et sociale. Le but de la « fédération » qu’il propose est donc de limiter l'autorité démocratique nationale et non pas de la transférer à l'échelon supérieur. La fédération doit avoir une «constitution de liberté» au niveau européen, bloquant l'exercice de la démocratie dans le champ de l'organisation et des politiques économiques et sociales. Le rôle de la fédération est d'être « un pouvoir qui peut limiter les différentes nations. »

 

 
 

Parallèlement aux gouvernements, toutes les organisations économiques et sociales nationales comme les syndicats, qu’on appelle aussi corps intermédiaires, seraient considérablement affaiblies :

 

Une fois que les frontières sont ouvertes et que la libre circulation est assurée, toutes ces organisations nationales, syndicales, cartels ou associations professionnelles, perdront leur position de monopole et, par conséquent, les organisations nationales, leur pouvoir de contrôler l'offre de leurs services ou produits.

 

Il est donc évident pour Hayek qu’une telle fédération retirerait tout pouvoir à la puissance publique, démantèlerait l’Etat social et les lois sur le travail et aussi rendrait inopérants les contrepouvoirs comme les syndicats.

 

« Merveilleux - pour Hayek ! » s’exclame Van Parijs, mais il pose la question : «  La capacité d'agir au niveau national ne sera-t-elle pas remplacée par une capacité à agir au niveau nouvellement créé de la fédération ? »

 

 En aucun cas : et c'est le deuxième critère qui, combiné au premier, explique l'enthousiasme de Hayek. En effet, il existe deux obstacles sérieux à la création d'une telle capacité. Tout d'abord, les différences économiques sont susceptibles d'être beaucoup plus prononcées dans une grande entité que dans une petite :

 

« De nombreuses formes d'interférence de l'État, bienvenues dans une étape du progrès économique, sont considérées dans un autre comme un obstacle majeur. Même une législation telle que la limitation des heures de travail ou de l'assurance chômage obligatoire, ou la protection des commodités, sera considérée sous une lumière différente dans les régions pauvres et riches et peut, dans le premier, nuire réellement et susciter une opposition violente des personnes qui dans les régions les plus riches l'exigent et en profitent. »

 

Une fédération sans identité commune

 

Deuxièmement, une fédération supranationale n'a pas d'identité commune et donc la solidarité sur laquelle les États-nations reposent ne peut exister dans la fédération :

 

Dans l'état national, les idéologies actuelles permettent aisément de persuader le reste de la communauté qu'il est de son intérêt de protéger «son » industrie du fer ou «sa» production de blé, etc. (…) La considération décisive est que son sacrifice profite aux seuls compatriotes. Les mêmes motivations fonctionneront-elles en faveur d'autres membres de l'Union ? Est-il probable que le paysan français soit prêt à payer davantage pour son engrais pour aider l'industrie chimique britannique ? Will (…) le greffier dans la ville de Londres serait-il prêt à payer plus pour ses chaussures ou son vélo pour aider (...) les ouvriers belges ?

Pour Hayek, il n’y a évidemment aucun doute. Il reconnaît cependant que :

 

Ces problèmes ne sont évidemment pas familiers dans les États nationaux tels que nous les connaissons. Mais ils sont moins difficiles par l'homogénéité comparative, les convictions et les idéaux communs, et toute la tradition commune des gens d'un État national.

 

Pour le père du néolibéralisme, il faut donc éliminer la puissance publique et laisser la totale liberté au capital en entravant les capacités d’action des Etats, organisations de travailleurs et de tous les contrepouvoirs. Et seule, une fédération interétatique peut y arriver.

Aussi n’est-ce pas là l’objectif réel de la construction européenne. Et n’est-ce pas à cela qu’elle aboutit, en définitive ?

 

Dominique Berns pose dès lors la question :

 

« Ainsi, on peut discuter sur l’harmonisation fiscale, mais c’est la concurrence qui prévaut. Et les beaux discours sur l’Europe sociale ne changent rien à la réalité. L’harmonisation, là aussi, tend vers le bas. Ainsi la Belgique a-t-elle assoupli la réglementation sur le travail de nuit pour s’aligner sur la législation hollandaise, espérant récupérer une partie de l’e-commerce qui avait spontanément choisi de s’installer aux Etats-Unis. »

 

On est cependant loin d’une fédération.

 

Mais, cela ne se passe pas tout à fait comme Hayek l’avait prévu. Tout d’abord, l’Union européenne n’est pas une fédération, même si c’est son objectif depuis le début. Elle reste encore une association intergouvernementale. C’est le Conseil qui dirige l’Union, la Commission – seul organe supranational avec le Parlement européen – est la gardienne des traités. Elle a certes un grand pouvoir de contrôle et d’action sur les Etats membres, mais elle ne fixe pas la politique, même si elle a une capacité de propositions.

 

Du fait de l’intergouvernementalité, c’est évidemment l’Etat le plus puissant qui mène la danse, cet Etat étant l’Allemagne, le Royaume uni s’étant mis hors jeu en n’adhérant pas à l’Euro et en actionnant le « Brexit ».

 

En réalité – et il suffit d’analyser le système de l’Euro – il n’y a pas de solidarité interétatique puisqu’il est interdit d’aider un Etat-membre en difficulté, comme ce fut le cas de la Grèce, mais aussi du Portugal, de l’Irlande et de l’Espagne, sans compter l’Italie qui est en porte à faux sur le plan financier.

 

À l’origine, l’Allemagne qui, avant la chute du Mur de Berlin, était considérée comme un « géant économique et un nain politique », a réussi à s’imposer par la réunification. C’est elle qui a demandé la monnaie unique.

 

Marie-France Garaud a raison lorsqu’elle dit : « Les Allemands – pays pluriel – ont besoin d’un élément structurant. Pour eux, le  pluriel, c’est l’Europe fédérale, l’élément structurant, c’est la monnaie unique. »

 

 

 

Marie-France Garaud, la souverainiste, a une analyse très fine des rapports de force au sein de l'Union européenne.

Marie-France Garaud, la souverainiste, a une analyse très fine des rapports de force au sein de l'Union européenne.

 

 

 

Cependant, les Allemands auraient souhaité que les pays dits du « Club Med » ne participent pas à la monnaie unique, ces pays constituant le Sud de l’Union européenne. Mais, Romano Prodi, ancien président de la Commission européenne et à l’époque président du Conseil italien, a réussi à imposer l’Italie dans la zone Euro et les autres pays méditerranéens ont suivi.

 

On l’a vu ensuite lors de la crise grecque, l’Allemagne a fait preuve d’une intransigeance qui a mis le pays des Hellènes à genoux. Cela essentiellement pour maintenir le caractère structurant de l’Euro et… accessoirement pour sauver les banques françaises et allemandes qui ont imprudemment spéculé sur la dette grecque.

 

Un autre aspect mis en avant par Philippe Van Parijs est l’hétérogénéité de l’Union européenne. Il en déplore le manque d’uniformité.

« Comment réagir ?

Comme l'expliquait lucidement par Hayek, si l'on exclut la ré-érection des frontières nationales épaisses, avec les énormes pertes économiques et les incertitudes de toutes sortes, que cela déclencherait, il n'y a qu'une seule option réelle: il faut construire une véritable politique européenne qui englobe le marché unique européen , Au lieu de laisser chaque politique nationale lutter contre les contraintes imposées par son immersion sur ce marché et, au-delà, dans un marché mondial de plus en plus mondialisé. 

En particulier, nous devons d'urgence créer des institutions socio-économiques qui organisent au moins une partie de la redistribution à plus grande échelle. Une telle redistribution favorise la poursuite de la justice directement, grâce à des transferts au niveau de l'Union mieux protégés contre la concurrence sociale et fiscale que la redistribution au niveau des pays, et indirectement (…). 

 

Rien qu'en raison des différences linguistiques de ces débats au sein de chaque Etat, une version particulièrement forte du principe de subsidiarité devrait s'appliquer. En matière de politique sociale, comme dans bien d'autres, cela justifierait durablement un degré de décentralisation significativement supérieur à ce qui serait optimal avec une population mono-nationale de même taille. Le risque moral inhérent à une telle décentralisation réduira légitimement le niveau optimal des transferts transnationaux: « pas de solidarité sans responsabilité », c’est ce que nous avons entendu tout au long de la crise grecque. Cependant, le fait qu'un haut niveau de solidarité soit plus difficile à atteindre et à maintenir politiquement au niveau européen qu'au niveau national, ne le rend pas moins important»

 

N’oublions pas cependant que les Traités budgétaires ont imposé des restrictions sur le plan social. Ainsi, la Troïka a interdit à plusieurs reprises à la Grèce de réajuster les pensions de retraites qui avaient été drastiquement diminuées. Aussi, le « principe de subsidiarité » qui devrait s’appliquer en matière sociale est-il fortement restreint.

 

Donc, conclut Dominique Berns :

 

« … si l’Union n’est pas néolibérale par accident, elle ne l’est pas non plus par, assure-t-il [Philippe Van Parijs] par essence. Elle est ce que nous Européens, en ferons. Mais c’est ce « nous », justement, qu’il convient de faire advenir, si l’on veut une autre Europe. Un peuple européen, donc.

 

Il faut absolument une langue commune, une « lingua franca » - que Phlippe Van Parijs imagine être l’anglais (et pourquoi pas ?) – mais pas seulement. Il faudrait construire un imaginaire commun et ces corps intermédiaires qui animent, dans nos pays, la dynamique démocratique. »

 

La novlangue de George Orwell

 

Remarquons que cette volonté d’uniformisation est contraire à la lettre et à l’esprit de la devise de l’Union européenne : « l’Unité dans la diversité ». Elle signifierait une perte de culture. Prenons le cas d’une langue unique : il est vrai qu’elle ne pourrait être que l’anglais, mais quel anglais ? C’est déjà fait au niveau des institutions européennes grâce à Barroso, le président des deux précédentes commissions connu pour son atlantisme virulent, qui a imposé un sabir techno-linguistique qu’on appelle le « globish » : un anglais technico-administratif au vocabulaire limité, à la syntaxe simplifiée. On peut réellement le comparer à la novlangue de George Orwell !

 

La Commission a d’ailleurs une fâcheuse tendance à tout niveler par des réglementations tatillonne, notamment en matière d’alimentation. La saga des fromages au lait cru qui n’est toujours pas terminée, le grotesque projet d’imposer un mélange de vin blanc et de vin rouge pour faire du rosé, en sont des exemples significatifs.

 

Par contre, afin de créer un espace cohérent sur les plans économique et social, il est indispensable de procéder à l’harmonisation fiscale et sociale, tenant compte des caractéristiques de chaque Etat. Mais cela va à l’encontre de la doxa néolibérale mise en avant, il y a bien longtemps, par Friedrich Hayek.

 

Dominique Berns avertit :

 

« Et surtout, le temps presse. Dans dix ou vingt ans, l’Union, incapable de corriger le développement inégal de ses régions, sera encore plus hétérogène ; son modèle social, loin de s’étendre aux nouveaux membres, aura régressé au sein des pays fondateurs ; et la capacité d’action des Etats, à défaut d’un réarmement fiscal, sera toujours plus réduite. »

 

Est-ce une raison pour renoncer ?

 

L’Europe est gangrénée par l’ultralibéralisme. Même les Etats-Unis qui sont la patrie du libéralisme et du laissez-faire ne vont pas aussi loin. Les Américains sont des gens pragmatiques. Lorsque c’est nécessaire, ils laissent l’idéologie au vestiaire et n’hésitent pas à faire appel à l’Etat. L’Union européenne est figée dans ses traités. « Il n’y a pas de démocratie en dehors des traités » proclamait Jean-Claude Juncker. Ainsi, tout est bloqué. Les Grecs le paient assez cher et d’autres peuples vont sans doute suivre.

 

 

 

Jean-Claude Juncker : hors des traités point de salut !

Jean-Claude Juncker : hors des traités point de salut !

 

 

 

Aussi, en dénonçant l’Europe ultralibérale, bon nombre considère qu’il faut rejeter l’Europe, en revenir à l’Etat-nation d’antan. C’est une erreur majeure. L’union des peuples d’Europe doit se poursuivre, si l’on veut élaborer un système réellement démocratique et de justice sociale.

 

D’ailleurs quel poids a un Etat-nation européen face aux Etats-Unis et à la Chine ? Qu’est-ce qu’une nation même moyenne dans la mondialisation ?

 

Mais pour reconstruire l’Europe en dehors du modèle ultralibéral, il faut une réelle force politique. Et là, on est loin du compte. Mais, est-ce une raison pour renoncer ?

 

 

 

 

Pierre Verhas

 

 

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