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  • : Le blog de pierre verhas
  • : Blog consacré à l'actualité dans les domaines de la politique et de l'astronomie, vus au sens large. Ce blog n'est pas neutre : il se positionne à gauche, de philosophie laïque et donnant la primauté à l'expérience sur la spéculation. Ce blog est ouvert au débat, à l'exception des invectives, des attaques personnelles et des insultes qui seront systématiquement rejetées afin de permettre à chacun(e) de débattre en toute liberté et dans la sérénité qui n'exclut en rien la passion.
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20 août 2017 7 20 /08 /août /2017 15:18

 

 

 

Voilà le raisonnement que tiennent pas mal de leaders politiques après chaque vague d’attentats terroristes. L’opinion publique est sensible à ce type de message qui a pour conséquence majeure d'attiser les tensions, de pousser à la discrimination et surtout de porter atteinte aux droits fondamentaux.

 

Suite aux attaques à Barcelone et à Cambrils, l’ineffable Nigel Farage, le leader du parti populiste UKIP qui fut le fer de lance du référendum sur le Brexit,  n’a pas hésité à déclarer que le vrai coupable de cette tragédie est l’Union européenne qui accueille beaucoup trop de migrants qui vont par leur « invasion » détruire la civilisation européenne ! Ainsi, ce sont les migrants qui sont le vrai moteur du terrorisme islamiste !

 

 

 

Une fois de plus, certains tentent d'exploiter les attentats islamistes pour imposer leurs idées nauséabondes.

Une fois de plus, certains tentent d'exploiter les attentats islamistes pour imposer leurs idées nauséabondes.

 

 

 

En arriver à de tels raisonnements est effarant.

 

Sur le blog de Paul Jorion, François Leclerc écrit à propos des réfugiés :

 

« La distinction entre les migrants économiques et ceux relevant du droit d’asile derrière laquelle les gouvernements européens se réfugient est une ligne de défense hypocrite et dépassée. Comment l’appliquer quand l’exode irrésistible qui s’est déclenché est le fruit d’une crise humanitaire multiforme, qui a éclaté après avoir longtemps couvé et n’est pas prête de s’arrêter ? On attend avec curiosité les consignes qui seront données à cet égard à ceux qui seront chargés d’opérer le tri.

 

Comment en effet opérer une discrimination ? Les désastres sont de toutes natures et combinés ; démocratique, humanitaire, sécuritaire, social et écologique. Chacun d’entre eux justifie à lui seul de rechercher un sort meilleur, et pour tout dire un avenir. Où le trouver si ce n’est en Europe ? Fixer dans leur pays les réfugiés qui le fuient est par ailleurs une tâche de longue haleine qui suppose l’avènement d’un développement économique d’une toute autre nature que celui qui est dévolu à l’Afrique, qui se résume à en faire un gigantesque marché plaqué sur le modèle du nôtre.

 

Faute de chercher et trouver les moyens d’exprimer leur solidarité et hospitalité, les autorités renient les valeurs qu’elles clament être constitutives de l’identité européenne et font de ses habitants des assiégés, donnant un très mauvais signal. Pratiquement, elles se sont engagées sur une mauvaise pente, modelant à cette échelle les sociétés de contrôle et d’enfermement qui s’esquissent. »

 

On pourrait appliquer le même raisonnement au terrorisme.

 

Aujourd’hui, le cinéaste libanais Claude El Khal écrit sur son blog :

 

« Barcelone. 16 morts, des dizaines de blessés. Les chaines d’info en continu parlent beaucoup mais ne disent rien. Les réseaux sociaux se remplissent de bougies et de larmes virtuelles. Les mêmes que celles pour Paris, Nice, Bruxelles, Londres, Manchester et toutes les villes ensanglantées par le terrorisme. En Europe ou ailleurs.



Ces bougies et ces larmes virtuelles sont devenues un réflexe, presque une habitude. A chaque attentat, les mêmes images, le même pathos, les mêmes bons sentiments. Les mêmes peurs aussi. Des peurs qui font désormais partie de nos vies. Bientôt elles feront partie de notre être. Indissociables de qui nous sommes. A la vue d’une voiture, d’un voile, d’une barbe, d’une peau légèrement basanée, d’une chevelure un peu trop frisée. »

 

Effectivement, la réaction aux actes terroristes n’amène que plus de discrimination et de peur et donc de nouvelles tensions. Et c’est cela le but des terroristes. D’ailleurs, « terreur » est inscrite dans « terrorisme ». Aussi, faut–il prendre le terrorisme comme une arme qui n’est que le redoutable outil d’une stratégie qui se montre particulièrement efficace. Stratégie qui n’a rien à voir avec le fameux « choc des civilisations » et qui fut élaboré par des tenants d’intérêts qui sont vitaux aussi bien pour les dirigeants des pays qui utilisent l’arme du terrorisme que pour ceux des pays qui en sont victimes. C’est donc là le véritable enjeu.

 

Comment en effet ne pas se rendre compte que l’origine du terrorisme se trouve dans ces guerres criminelles uniquement destinées à assurer l’approvisionnement en hydrocarbure des Etats-Unis et des pays de l’Union européenne ?

 

Comme l’a dit à plusieurs reprises le philosophe français controversé Michel Onfray : « Islamophile au-dedans, la France est islamophobe au dehors. » Et on pourrait appliquer cette sentence à tous les pays de l’OTAN ou membres des coalitions diverses qui participent depuis 2003 à ces guerres interminables au Moyen-Orient qui n’ont pour résultat que la destruction, l’exode des populations et la ruine. C’est par ces guerres qui ont d’ailleurs commencé bien plus tôt, en 1979, par l’invasion de l’Afghanistan par l’Union Soviétique qu’est né le terrorisme islamiste qui ensanglante non seulement l’Occident, mais aussi le Moyen Orient, l’Afrique et l’Asie. Et n’oublions pas les relations ambiguës entre les services secrets occidentaux et israéliens et certaines organisations terroristes.

 

La lutte contre le terrorisme : une chimère sémantique

 

Cela dit, « la lutte contre le terrorisme » est une chimère sémantique inventée pour enfumer l’opinion publique. Tout d’abord, on lutte contre un ennemi et non contre une méthode de combat, ensuite, et c’est le plus important, cette « lutte » sert de prétexte à restreindre drastiquement les libertés fondamentales tout en ne démontrant aucune efficacité dans la réalisation de l’objectif proclamé. Il y eut tout d’abord, après les attaques du 11 septembre 2001, le fameux Patriot Act imposé par George W Bush qui a été suivi par l’adoption de législations antiterroristes dans plusieurs pays de l’Union européenne.

 

Ces mesures législatives n’ont en rien freiné les attaques terroristes. Par contre elles conduisent peu à peu à un régime de restriction des libertés par des contrôles tatillons, des atteintes à la vie privée et l’affaiblissement du pouvoir judiciaire. Le plus bel exemple est l’état d’urgence « provisoire » décrété en France par François Hollande après les attentats du 13 novembre 2015 à Paris et qui a été prolongé à deux reprises. Aujourd’hui, Emmanuel Macron souhaite déposer un projet de loi pour qu’il soit permanent. Si ce n’est une claire volonté de réduire les droits fondamentaux, c’est bien imité !

 

 

Remarquons que les magistrats et policiers spécialisés en matière de terrorisme ne sont pas demandeurs d’un arsenal législatif anti-terroriste, mais de moyens plus efficaces que les gouvernements refusent de leur donner sous prétexte de restrictions budgétaires. Il s’agit d’ailleurs du même problème en matière de lutte contre la criminalité financière qui, d’ailleurs, aiderait à combattre le terrorisme. À certains moments, on peut franchement se poser la question de la réelle volonté des gouvernements de combattre ces fléaux.

 

Une autre question à poser : ces restrictions des droits fondamentaux n’ont-elles pas un autre objectif que la prétendue « lutte contre le terrorisme » ? Par exemple, accroître la répression contre les mouvements sociaux ou le radicalisme (1) politique ?

 

En effet, après chaque vague d’attentats, les dirigeants politiques, la bouche en cœur, expriment leur indignation et leur compassion. La maire Podemos de Barcelone, Ada Calau, a elle aussi succombé à cette « tradition ». Néanmoins, elle a parlé avant tout de la vocation d’ouverture au monde de la capitale catalane et il faut lui reconnaître une organisation particulièrement efficace des secours. Et son discours tranche avec celui des autres leaders : elle n’a en rien demandé le renforcement des mesures répressives contre les terroristes.

 

 

 

Ada Calau, la maire Podemos de Barcelone sur les Ramblas après l'attentat

Ada Calau, la maire Podemos de Barcelone sur les Ramblas après l'attentat

 

 

 

Depuis la catastrophique guerre en Syrie, suite aux bombardements effectués par tous les camps en présence et les massacres perpétrés par l’armée syrienne et les rebelles de toutes obédiences, des dizaines de milliers de personnes ont préféré quitter leurs maisons, leurs villes et villages et leur pays pour tenter de trouver un havre de paix en Europe. La première réaction de plusieurs pays de l’Europe centrale fut de fermer les frontières, contraignant ces colonnes de réfugiés à prendre des chemins périlleux via la Turquie pour arriver à destination ou à s’embarquer sur des canots et des bateaux gonflables pour traverser la mer Egée en se mettant sous la coupe de passeurs sans scrupules. On peut se poser la question de leur impunité de la part des autorités locales.

 

L’humanisme à géométrie variable

 

Une autre vague de réfugiés est venue s’ajouter : des dizaines de milliers de personnes fuyant l’Afrique subsaharienne en proie à une catastrophe humanitaire qui dure depuis des décennies : sécheresse, famine, à laquelle il faut ajouter les guerres et guerillas atroces qui ensanglantent l’Afrique de l’Est (Ethiopie et Erythrée) et l’Afrique de l’Ouest (Tchad, Niger, Nigeria, Mali, Côte d’Ivoire). Jusqu’à la chute de Khadafi en Libye, ces migrants étaient refoulés avec l’accord tacite des Européens qui fermaient « pudiquement » les yeux sur le sort de ces malheureux. L’humanisme à géométrie variable est décidément une spécialité européenne !

 

Tout a changé depuis la chute du dictateur libyen au terme d’une offensive des Européens et spécialement des Français dans le cadre de l’OTAN qui a totalement déstabilisé ce pays. Une guerre civile s’en est suivie et dure toujours. Le barrage « Khadafi » n’existant plus, des milliers de réfugiés traversent la Méditerranée par l’intermédiaire de passeurs sur de frêles esquifs  pour atteindre l’Italie en échouant à l’île de Lampedusa ou au Sud de la Sicile. Bon nombre n’atteindront jamais leur destination.

 

 

 

 

Les autorités européennes se  recueillent sur les tombes des migrants naufragés. On leur demande d'allier l'efficacité et l'humanité. Équation impossible pour eux.

Les autorités européennes se recueillent sur les tombes des migrants naufragés. On leur demande d'allier l'efficacité et l'humanité. Équation impossible pour eux.

 

 

 

La situation semble avoir récemment changé puisqu’il semble qu’un nouveau pouvoir se soit installé en Libye qui endigue ainsi la vague migratoire avec l’accord toujours tacite de l’Union européenne. Les ONG qui étaient les seules à porter secours aux migrants ont été interdites d’opérer le long des côtes libyennes.

 

Ce type de compromis fort peu honorable a été précédé de l’accord pris entre la chancelière allemande Angela Merkel et le président turc, le quasi dictateur Recep Tayyip Erdogan qui, moyennant une substantielle aide financière, retient les réfugiés du Moyen Orient en Turquie. Pourtant, peu avant, la même Merkel s’est montrée particulièrement ouverte à l’accueil des migrants en Allemagne. Il est vrai aussi que le patronat allemand aurait apprécié disposer de la main d’œuvre syrienne, car bien des réfugiés sont des personnes qualifiées. Cependant, l’opinion publique s’est montrée particulièrement hostile à l’égard de l’arrivée de ces migrants. Sans doute est-ce l’explication du revirement de la chancelière.

 

Respecte l’étranger voyageur…

 

Certains d’ailleurs n’hésitent pas à profiter de l’émotion suscitée par les attentats islamistes pour exiger l’arrêt de l’immigration. Ainsi, le gouvernement polonais vient de demander à l’Union européenne de décréter un moratoire sur l’accueil des réfugiés.

 

Ainsi, le lien est fait. Les réfugiés sont des vecteurs du terrorisme. Il y a dans ces affirmations sans fondement émanant aussi bien des milieux d’extrême-droite que de certains gouvernements, non seulement une méconnaissance de la réalité, mais surtout une absence totale d’éthique et de rejet des prescrits de la Charte des droits fondamentaux de l’Union européenne  et de la Déclaration universelle des Droits de l’Homme dont on célèbre l’année prochaine le septantième anniversaire.

 

« Respecte l’étranger voyageur, sa personne est sacrée » est un principe édicté par beaucoup mais adopté par fort peu. Les campagnes médiatiques en faveur de l’accueil des migrants n’ont eu que des effets… médiatiques ! Et leurs promoteurs eux-mêmes n’ont rien fait de concret.

 

Cependant, émanant des horizons les plus divers, des initiatives sont prises et aboutissent à des résultats. Ainsi, la bourgmestre (maire) de la commune rurale de Walcourt dans le Namurois a décidé, il y a deux ans, d’accueillir plusieurs familles de migrants malgré la farouche opposition de pas mal de ses administrés. Elle a tenu bon et aujourd’hui, les migrants de Walcourt se sont parfaitement intégrés. Plusieurs d’entre eux ont trouvé du travail. Les enfants étudient dans les écoles du coin. Et la plupart des familles de migrants participent à la vie locale.

 

 

Christine Poulin, maire PS de Walcourt, tient bon devant une assemblée hostile à l'accueil des réfugiés. Une des rares édiles socialistes à respecter les principes fondamentaux.

Christine Poulin, maire PS de Walcourt, tient bon devant une assemblée hostile à l'accueil des réfugiés. Une des rares édiles socialistes à respecter les principes fondamentaux.

 

 

 

Mais ces initiatives d’autorités municipales sont trop peu nombreuses. Des ONG font pression pour que les gouvernements soient plus accueillants, mais en vain. Certains pays comme ceux d’Europe centrale exigent plus de fermeté de la part de l’Union européenne et ferment leurs frontières en construisant des murs de barbelés. L’Europe aujourd’hui n’a jamais compté autant de murs !

L’Union européenne prise de panique par la vague migratoire a décrété des quotas pour chaque Etat-membre. Mais plusieurs d’entre eux ne les respectent pas. En Belgique, le secrétaire d’Etat chargé de l’immigration, le nationaliste flamand Théo Francken qui ne cache pas ses opinions fascisantes met toute une série d’obstacles à l’arrivée des réfugiés et – c’est le plus inquiétant – sa cote est très élevée dans les sondages d’opinion.

 

Voilà, la situation devient inextricable. Que ce soit pour les réfugiés comme pour le terrorisme, aucune solution n’alliant les principes essentiels de notre vie sociale et l’efficacité ne semble être possible.

 

La vraie question est donc : notre civilisation n’est-elle pas plus menacée par le rejet des réfugiés et par les répressions antiterroristes tout aussi inefficaces que  restrictives de libertés ?

 

Si nous tenons à perpétuer les principes de vie figurant dans la Déclaration universelle des Droits de l’Homme, dans la Charte des droits fondamentaux de l’’Union européenne et dans nos Constitutions, il est urgent de trouver une véritable stratégie.

 

Le dossier est donc loin d’être clos.

 

Pierre Verhas

 

 

 

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18 août 2017 5 18 /08 /août /2017 20:06

 

 

 

Nous publions ici un extrait de l’analyse publiée sur le blog de Paul Jorion de l’économiste français spécialiste des finances Pierre Sarton du Jonchay relative à la situation catastrophique au Venezuela, intitulée : « Le Venezuela, métastase du cancer monétariste libéral mondial ».

 

Cette analyse est sans complaisance à l’égard de la politique menée par la finance internationale à l’égard de ce pays qui a vécu 19 années de chavisme et aussi, comme l’écrit l’auteur, dix années de crise des subprimes. Ce sont en effet les pays de la zone dollar qui ont payé le prix fort de cette crise que beaucoup considèrent comme une des plus grandes escroqueries de l’histoire financière.

 

Elle est aussi la conséquence du monétarisme libéral qui est né le 15 août 1971 lorsque le président Richard Nixon rompit unilatéralement les accords de Bretton Woods de 1944. En retirant la parité or du dollar, il flanquait en l’air le système monétaire international. Dès lors, toutes les monnaies liées par les accords de Bretton Woods allaient connaître l’instabilité avec les conséquences économiques et sociales catastrophiques qui ont frappé non seulement l’Europe  et surtout les pays du Tiers-monde.

 

Les effets de cette décision prirent un temps assez long avant de se faire dramatiquement ressentir.

 

Le premier fut le choc pétrolier de 1973. Sous prétexte du soutien occidental à Israël lors de la guerre du Yom Kippour, les pays exportateurs de pétrole – essentiellement les monarchies pétrolières du Golfe – se sont liguées en cartel, la fameuse OPEP dont faisait d’ailleurs partie le Venezuela, pour augmenter considérablement le prix du baril de pétrole. Le dollar étant devenu instable, les revenus du pétrole risquaient de s’effondrer surtout que le pétrole se négociait, à l’époque, à un prix particulièrement bas sur les marchés.

 

Le second choc pétrolier de 1979 fut le signal de la régression en Europe occidentale, de l’affaiblissement de l’URSS et de ses satellites et les pays du Tiers-monde se retrouvaient totalement dépendants des fluctuations du dollar.

 

Se sont ajoutées à tout cela, en effet logiquement après la fin du système monétaire de Bretton Woods la fin des politiques keynésiennes désormais inapplicables qui avaient assuré la prospérité de l’Europe occidentale puisque les Etats ne pouvaient plus contrôler la dette publique. Cela a entraîné progressivement une diminution des investissements publics, ce qui eut des conséquences économiques et sociales catastrophiques.

 

Cela a été ensuite dès le début des années 1980 les politiques ultralibérales inaugurées par le tandem Thatcher Reagan.

 

Suite à la chute de l’URSS en 1991, les politiques libérales se sont imposées dans l’ensemble des pays industrialisés et dans la majeure partie des pays dits émergents à l’exception de la Chine qui a inauguré un nouveau système paradoxal d’apparence : un capitalisme dans le cadre d’un régime totalitaire issu de la période maoïste.

 

En ces quelques lignes, Pierre Sarton du Jonchay, se basant sur le cas du Venezuela, nous décrit magistralement le monétarisme libéral qui nous conduit à la catastrophe.

 

La puissance publique, seul véritable garant de la démocratie, a été réduite à sa plus simple expression. La monnaie est dorénavant devenue une affaire privée. Seules quelques grandes banques américaines, quelques grandes banques européennes et de la Banque centrale européenne qui est, ne l’oublions pas, un organisme privé, contrôlent la monnaie selon la doxa libérale qui veut que seuls les intérêts privés puissent s’imposer.

 

Nous avons souligné les éléments essentiels de l’analyse de Pierre Carton du Jonchay que l’on peut résumer ainsi :

 

  1. L’Etat n’a plus aucun pouvoir sur la monnaie et la masse monétaire. La monnaie est donc devenue affaire privée.

 

  1. Depuis la dérégulation de 1971, le prix réel de la monnaie est défini par les rapports de force au sein des marchés.

 

  1. Le principe fondateur du monétarisme libéral est la libre circulation du capital interdit dès lors toute souveraineté publique sur l’économie au sein d’un Etat.

 

  1. Cette libre circulation permet de contourner les lois relatives au travail et les lois fiscales.

 

 

Ces quatre points, si on y réfléchit bien, montrent qu’au nom de la seule liberté du capital, s’installe un régime sans lois qui permet au plus fort d’écraser les plus faibles à leur guise et selon ce qu’ils pensent être leurs seuls intérêts. Et le plus piquant de tout cela : cette pensée monétariste libérale est basée sur des mythes.

 

Ces quatre éléments, au fond, n’expliquent-ils pas l’évolution de notre société depuis un peu plus d’une génération ?

 

Voilà un très intéressant thème de réflexions sur lequel nous reviendrons.

 

 

Pierre Verhas

 

 

Mythologie libérale de la valeur créée ex nihilo par les banquiers

 

 

 

Concrètement, le monétarisme libéral pose le crédit comme une affaire privée assurée par des capitaux privés. La masse monétaire résultant de l’émission de crédits bancaires ne peut pas être initiée ni limitée par l’État de droit posé comme acteur public institué de la chose publique. Les finalités de la monnaie émise par le crédit bancaire libéral sont exclusivement privées : elles n’entrent pas dans le champ de la république. La monnaie libérale est une matière privée qui accorde au banquier le droit exorbitant de faire exister une valeur sans lui donner de cause intelligible concrètement et publiquement vérifiable : un paiement en monnaie n’exprime que la satisfaction d’un objectif privé dont la légalité et la conformité à un bien commun réel tangible n’ont pas à être établies ni vérifiées par un pouvoir public collectif.

 

Le monétarisme libéral étatsunien est la norme monétaire mondiale depuis la dérégulation financière qui a sanctionné dans les années 1980 l’abandon de tout étalon international objectif de comptabilité du crédit. Depuis l’abandon en 1971 de l’étalonnage international des monnaies par le prix fixe d’une once d’or, le pouvoir d’achat et de remboursement monétaires des dettes se définit indépendamment de toute légalité nationale ou internationale. Le prix « réel » d’un signe monétaire se définit uniquement par un rapport de force mathématisé sur un marché bancaire nominal entre des opérateurs qui empruntent et qui prêtent le signe.

 

La force des prêteurs du signe est dans le crédit obligeamment prêté à fournir une contrepartie réelle dans un futur indéterminé. La force des emprunteurs du signe est dans la contrepartie supposée réelle immédiate fournie en contrevaleur du prix revendiqué de quelque chose proposé à la vente. Ainsi le prix réel du dollar, qui est la monnaie réelle de fait au Venezuela, est dans tout ce qui peut s’acheter à des gens qui acceptent de vendre quelque chose contre un paiement en dollar.

 

L’imbécillité du dollar au Venezuela comme dans le reste du monde est dans la causalité légalement, moralement et réellement invérifiable du prix prêté ou emprunté. L’objet de valeur positive sous-jacent à un prix en dollar n’est pas reconnaissable indépendamment de son prix affirmé par une banque. Le banquier libéral peut décréter le prix d’un crédit dont l’objet n’est pas public, donc invisible.

 

De fait, un détenteur de dollar en espèces ou sur un compte de dépôt dans un paradis fiscal quelconque, peut au Venezuela tout acheter y compris la conscience et l’arbitrage d’un président, d’un député, d’un fonctionnaire, d’un policier, d’un juge, d’un maire, d’un chef d’entreprise, d’un proxénète ou d’un trafiquant de drogue. Dès son émancipation à la faveur de l’occupation de la métropole espagnole par les Français impériaux en 1808, le Venezuela a été contrôlé par des grands propriétaires et des marchands soucieux de s’enrichir librement par le commerce avec l’Europe.

 

(…)

 

Le principe juridique fondateur du monétarisme libéral est la libre circulation du capital par-dessus les frontières de la souveraineté donc de la responsabilité des États nationaux. En pratique, la circulation du capital est libre quand une banque gérant des dépôts nationaux peut prêter ou emprunter à des étrangers sans permettre à la puissance publique nationale qui garantit les dépôts de contrôler les crédits ou emprunts internationaux qu’ils génèrent. L’intérêt immédiat de la circulation totalement libre du capital est de contourner la loi et l’impôt pour augmenter et accélérer la rentabilité du capital.

 

Contourner la loi permet de minimiser les droits du travail qui transforme et rentabilise le capital. Contourner l’impôt permet de minimiser le coût des solidarités sociales légales et de cantonner l’investissement public au minimum d’existentialité juridique qui permette la rentabilité exclusive du capital privé. L’État de droit libéral est nominal et pas nécessairement réel : au service du capitalisme privé, il se doit de minimiser l’intérêt général à la reconnaissance légale et politique de tous les besoins humains des citoyens. Le travail est un coût à abaisser le plus possible au profit d’une attribution maximale de valeur ajoutée aux propriétaires du capital.

 

Extraits de la contribution de Pierre Sarton du Jonchay sur le site de Paul Jorion :

http://www.pauljorion.com/blog/2017/08/18/le-venezuela-metastase-du-cancer-monetariste-liberal-mondial-par-pierre-sarton-du-jonchay/#more-98249

 

 

 

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15 août 2017 2 15 /08 /août /2017 23:02

 

 

 

Le terrible attentat de Charlottesville montre une fois encore que la « bête » n’est pas morte. Elle s’est manifestée dimanche 13 août par un jeune gamin endoctriné qui a lancé à plein tube sa grosse bagnole sur une foule de manifestants antiracistes tuant une jeune femme et blessant sérieusement une vingtaine de personnes.

 

Ces manifestants protestaient contre un rassemblement d’activistes néonazis, du Ku Klux Klan et de « suprématistes »  blancs. La vision binaire de ces gens est aberrante : la race blanche est souillée par les gens de toutes origines et particulièrement les Noirs qui viennent polluer l’Amérique ! Et pour cela, il faut en éliminer un maximum !

 

 

 

 

La voiture du suprémaciste fonçant sur la foule des militants antiracistes à Charlottesville

La voiture du suprémaciste fonçant sur la foule des militants antiracistes à Charlottesville

 

 

 

En Europe, cela serait purement et simplement interdit. Aux USA, au nom de la liberté d’expression, on laisse faire. Ce sont deux visions différentes. Noam Chomsky, par exemple, est partisan de la liberté totale d’expression. Il y a là un débat important qu’il faudra aborder de front.

 

Le plus important cependant, c’est la résurgence du fascisme un peu partout et sous des aspects différents. Là aussi, si on veut lutter efficacement contre ce fléau, il convient de l’analyser sur la base des faits. Il faut absolument éviter de tomber dans le piège du fameux « point Godwin », qui consiste, en gros, à voir le fascisme partout et à traiter tout contradicteur de « fasciste ». Pour certains, une caméra de surveillance, un policier un peu brutal, des lois par trop répressives, les restrictions de certains droits sont le signe d’une renaissance du fascisme. Ce n’est pas tout à fait faux, mais il est cependant réducteur de voir l’évolution totalitaire de la société « libérale » comme étant simplement un nouveau fascisme.

 

Dans un essai datant de 1997 intitulé « Cinque scritti morali » écrit par feu Umberto Eco, il y a un des textes intitulé « Reconnaître le fascisme » (Grasset, 2010 réédité en 2017), l’auteur met en garde : « On peut jouer au fascisme de mille façons, sans que jamais le nom du jeu ne change. » Il convient donc de définir ce qu’est réellement le fascisme, d’autant plus qu’il se présente sous plusieurs visages.

 

 

 

 

Umberto Eco montre comment on peut identifier le fascisme dans les actes et les discours.

Umberto Eco montre comment on peut identifier le fascisme dans les actes et les discours.

 

 

 

Ainsi, il n’y a en apparence aucun point commun entre les brutes épaisses débordant de haine de Charlottesville et les technocrates cravatés qui, derrière leurs bureaux et leurs ordinateurs, construisent une société où la seule liberté sera celle du plus nanti.

 

 

Pour l’auteur du « Nom de la rose » :

 

 

« Il serait difficile de les [les fascistes] voir revenir sous la même forme dans des circonstances historiques différentes. »

 

Et il ajoute :

 

 

« … même si je suis préoccupé par les différents mouvements pronazis actifs çà et là en Europe, je ne pense pas que le nazisme, dans sa forme originale, soit en passe de renaître en tant que mouvement capable d’impliquer une nation entière. »

 

 

Selon Umberto Eco – et cela va faire hurler – les partis « parlementaires » d’extrême-droite actuels comme Alleanza Nazionale, héritière du MSI, lui-même renaissance du parti fasciste après guerre, ne sont pas fascistes. On pourrait dire de même du Front national français.

 

 

À la réflexion, ce n’est pas faux. Ces deux partis qui ont incontestablement un background fascisant, cherchent à conquérir le pouvoir par la voie parlementaire. L’Alliance nationale y a à peine réussi en Italie en servant d’appoint à  Forza Italia de Silvio Berlusconi. Gianfranco Fini, le leader d’Alliance nationale fut président de la Chambre et son parti fut carrément « pompé » par celui de Berlusconi. Quant au Front national, s’il a réussi à conquérir quelques villes moyennes en France, il s’est montré incapable de diriger un département et une région. Il s’est lamentablement planté lors des dernières élections présidentielles, même s’il a engrangé 11 millions de voix, soit un vote exprimé sur quatre. Et il a fait difficilement monter huit députés à l’Assemblée nationale française.

 

 

 

 

Gianfranco Fini, leader d'Allienza Nazionale a fini par rejoindre Berlusconi avant d'être balayé.

Gianfranco Fini, leader d'Allienza Nazionale a fini par rejoindre Berlusconi avant d'être balayé.

 

 

 

Le véritable danger de ces formations apparemment formées de notables « dédiabolisés » est l’idéologie qu’elles diffusent. Elles se servent de la frustration des citoyens due entre autres aux politiques d’austérité provoquant chômage et pauvreté pour répandre des idées nauséabondes sur la base du « bouc émissaire » : le coupable, c’est l’étranger. Un autre coupable, c’est « Bruxelles », autrement dit l’Union européenne. Un troisième coupable, c’est la « mondialisation », etc., etc. En gros, c’est « l’autre » !  La seule réponse est donc de se débarrasser de « l’autre » et tout ira bien mieux. Un peu court ! Mais, ces partis ont un art consommé de la propagande et de la provocation, ce qui a l’heur de plaire. En effet, leurs électeurs ne sont pas pour la plupart des adeptes du « fascisme », mais cela leur fait du bien de taper sur l’establishment – un autre coupable – qui est à la source de tous leurs maux.

 

 

C’est la pauvreté de la « pensée » fasciste que démontre Umberto Eco. Et cela va encore faire hurler !

 

 

« Il ne fait aucun doute que le fascisme était une dictature, mais il n’était pas complètement totalitaire, non point à cause d’une sorte de tiédeur, mais en raison de la faiblesse philosophique de son idéologie. Contrairement à ce que l’on pense en général, le fascisme italien n’avait pas une philosophie propre.(…) Mussolini n’avait aucune philosophie : il avait une rhétorique. »

 

 

Le « Duce » était selon Eco un opportuniste. Il a commencé comme athée militant pour aboutir à la signature du Concordat avec l’Eglise. Par après, il invoqua Dieu dans ses discours.

 

 

 

 

 

Le dictateur fasciste Benito Mussolini était un opportuniste !

Le dictateur fasciste Benito Mussolini était un opportuniste !

 

 

 

Une caractéristique du fascisme italien, c’est « une liturgie militaire, un folklore, voire une mode vestimentaire. » Et c’est vrai : cela est commun à tous les groupes ou groupuscules fascisants de se promener en uniforme, d’organiser des défilés avec musiques militaires, de porter des étendards frappés de symboles rappelant la svastika hitlérienne.

 

C’est d’ailleurs ce qu’il vient de se passer à Charlottesville. Cela ne signifie pas pour autant qu’il s’agit d’un rassemblement cohérent. Les seuls points communs entre ces groupuscules sont le rejet de l’autre et la nostalgie des passés sudiste et nazi. Et cela s’est exprimé de manière dramatique par un individu drogué à ces abominations.

 

 

 

Les racistes rassemblés à Charlottesville : folklore, drapeaux, uniformes...

Les racistes rassemblés à Charlottesville : folklore, drapeaux, uniformes...

 

 

 

Pour Umberto Eco : « Le fascisme était un totalitarisme fuzzy (1). Le fascisme n’avait rien d’une idéologie monolithique, c’était un collage de diverses idées politiques et philosophiques, fourmillant de contradictions. »

 

 

Par exemple, le parti fasciste se proclamait révolutionnaire et était financé par les riches propriétaires terriens qui craignaient le communisme. Il avait formé une milice, mais travaillait avec l’armée royale, etc.

 

 

Le nazisme, lui, était monolithique. Il n’y avait qu’une pensée nazie, qu’un art nazi, qu’une littérature nazie, etc. Le fascisme, en matière d’art, était relativement pluraliste.

 

 

«  D’Annunzio était le poète national, un dandy que l’Allemagne ou la Russie auraient envoyé au peloton d’exécution. Il fut élevé au rang de Chantre du régime pour son nationalisme, son culte de l’héroïsme – mâtiné de fortes doses de décadentisme français. » On croirait lire le portrait de Zemmour !

 

 

Eco ajoute cependant :

 

 

« Cela ne signifie pas que le fascisme italien était tolérant. Gramsci fut jeté en prison jusqu’à sa mort, les frères Rosselli furent assassinés, la liberté de la presse supprimée, les syndicats démantelés, les dissidents politiques relégués sur des îles lointaines, le pouvoir législatif devint une pure fiction, l’exécutif (…) promulguait directement les nouvelles lois, parmi lesquelles celles de la défense des races (appui formel italien à l’Holocauste). »

 

 

L’image incohérente du fascisme italien était intolérante. « … il s’agissait d’une désarticulation ordonnée d’une confusion structurée. Le fascisme était philosophiquement disloqué, mais d’un point de vue émotif il était fermement enchâssé dans certains archétypes. »

 

 

En conclusion de sa thèse, Umberto Eco écrit :

 

 

« Le terme fascisme s’adapte à tout parce que même si l’on élimine d’un régime fasciste un ou plusieurs aspects, il sera toujours possible de le reconnaître comme fasciste. Enlevez-lui l’impérialisme et vous aurez Franco ou Salazar ; enlevez le colonialisme et vous aurez le fascisme balkanique. Ajoutez au fascisme un anticapitalisme radical (…) et vous aurez Ezra pound. Ajoutez le culte de la mythologie celte et le mysticisme du Graal (…) et vous aurez l’un des gourous fascistes les plus respectés, Julius Evola. »

 

 

Alors, comment reconnaître le fascisme aujourd’hui ?

 

 

Umberto Eco établit une liste des caractéristiques de ce qu’il appelle « l’Ur-fascisme », c’est-à-dire « le fascisme primitif et éternel ».

 

 

La première, c’est le culte de la tradition qui bien entendu date d’avant le fascisme, mais qui a toujours fait partie de la réaction dès l’antiquité. Ainsi, la pensée contre-révolutionnaire catholique pendant la Révolution française. À cela s’ajoute le syncrétisme qui n’est pas seulement la combinaison de différentes formes de croyances et de pratiques. Tous les messages originaux portent en eux des germes de sagesse et s’ils évoquent des choses différentes, c’est parce qu’ils se réfèrent de façon allégorique à une vérité primitive.

 

 

Cela amène de curieuses combinaisons : « Julius Evola, la source théorique essentielle de la nouvelle droite italienne, mélangeait le Graal avec le Protocole des Sages de Sion, l’alchimie avec le Saint-Empire romain germanique. Le fait qu’une partie de la droite italienne ait récemment élargi son syllabus en réunissant De Maistre, Guénon et Gramsci, est une preuve lumineuse de syncrétisme. »

 

 

Il faut vraiment une boussole pour essayer de s’y retrouver dans le labyrinthe de la nouvelle droite !

 

 

La seconde caractéristique est le refus du modernisme, même si les nazis et les fascistes adoraient les nouvelles technologies. Sous ce couvert, les nazis, par exemple, vénéraient le « Blut und Boden » (le sang et la terre). Le refus du monde moderne était camouflé sous la condamnation du mode de vie capitaliste. Mais ce sont surtout les Lumières qui sont rejetées par l’Ur-fascisme.

 

 

En troisième lieu, il y a l’irrationalisme. C’est le culte de l’action pour l’action, de l’intellectualisme, de la culture qui peut être assimilée à une attitude critique.

 

 

Le quatrième point est le refus de la critique. Elle est assimilée à de la trahison pour l’Ur-fascisme.

 

 

Le cinquième est le refus du désaccord, donc de la différence. Ainsi, l’Ur-fascisme est raciste par définition.

 

 

L’Ur-fascisme naît de la frustration notamment des classes moyennes et y puise ses troupes.

 

 

L’Ur-fascisme est nationaliste en ce sens qu’il voit dans la nation l’unité qu’il prône en rassemblant tous ceux qui y vivent.

 

 

L’Ur-fascisme doit avoir un ennemi supérieur matériellement, mais inférieur en esprit. Paradoxalement, il est ainsi appelé à perdre les guerres.

 

 

Il n’y a pas de lutte pour la vie, mais de vie pour la lutte. Le pacifisme est donc considéré comme favorisant l’ennemi et est donc une trahison.

 

 

L’Ur-fascisme est élitiste. Il prône un élitisme populaire et affiche un mépris pour les faibles. C’est le culte de la force.

 

 

Chacun doit dès lors être éduqué pour devenir un héros. « Le héros Ur-fasciste est impatient de mourir. Entre nous soit dit, dans son impatience, il lui arrive plus souvent de faire mourir les autres. »

 

 

Et le héros Ur-fasciste « transfère sa volonté de puissance sur des questions sexuelles. Là est l’origine du machisme. » Il est également un adversaire déclaré des minorités sexuelles, des LGBT ; bref, tous ceux qui sortent de la « normalité » fasciste.

 

L’Ur-fascisme se fonde sur que Eco appelle un populisme qualitatif. L’individu en tant que tel n’a pas de droits, mais « le peuple » est conçu comme une entité monolithique exprimant « la volonté commune ». Eco met en garde :

 

 

« Notre avenir voit se profiler un populisme qualitatif télé ou Internet, où la réponse émotive d’un groupe sélectionné de citoyens peut être présentée et acceptée comme la « voix du peuple ». » Le parlementarisme est évidemment exclu et combattu.

 

 

Enfin, l’Ur-fascisme par la « novlangue », c’est-à-dire un lexique pauvre et une syntaxe élémentaire afin de limiter les instruments de raisonnement complexe.

 

 

En conclusion, l’auteur du « Pendule de Foucault » nous invite à détecter tous ces signes pour combattre une résurgence du fascisme.

 

 

Son analyse fine du fascisme du XXIe siècle ne doit pas cependant nous faire oublier que certaines caractéristiques de l’Ur-fascisme se retrouvent dans d’autres projets totalitaires.

 

 

Le refus de la critique, par exemple, qui peut parfois être assimilée à la « théorie du complot » ou au « populisme », voire dans certains cas à « l’antisémitisme » est donc rejetée sans autre forme de procès. Il y a des formes subtiles d’antiparlementarisme comme le recours à des pouvoirs spéciaux ou à des ordonnances. La mainmise du pouvoir exécutif sur le pouvoir judiciaire s’accentue, la novlangue se répand notamment via Internet et les réseaux sociaux. Dans certains cas aussi, le pacifisme est considéré comme une tare : il est de bon ton d’approuver ou à tout le moins de ne pas critiquer la politique impérialiste occidentale au Moyen Orient.

 

 

L’Ur-fascisme n’est donc qu’un volet de l’entreprise totalitaire. George Orwell avait compris en pleine guerre froide au moment où l’hystérie maccarthyste sévissait aux USA et où l’anticommunisme le plus virulent était de mise en occident, que l’hydre totalitaire n’avait pas d’idéologie, que le pouvoir totalitaire est là pour le pouvoir totalitaire, autrement dit, aujourd’hui, l’élaboration du pouvoir absolu d’une minorité sur l’ensemble de l’humanité.

 

 

 

 

Pierre Verhas

 

 

(1) fuzzy est un terme de logique désignant un ensemble flou.

 

 

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21 juillet 2017 5 21 /07 /juillet /2017 20:23

 

 

 

Il y a longtemps que certains assimilent l’antisionisme – c’est-à-dire les opposants à l’Etat d’Israël, ou à sa politique – à l’antisémitisme – c’est-à-dire le racisme à l’égard des Juifs qui peut conduire jusqu’aux pires exactions à l’égard de personnes uniquement parce qu’elles sont juives.
 
Certes, il y a des antisémites qui prennent prétexte de la critique à l’égard d’Israël pour s’exprimer et c’est inacceptable. Certes, certaines critiques relèvent plus de la haine que de l’analyse et il faut les combattre.
 
Mais il est essentiel de pouvoir librement exprimer son opinion et même son indignation à l’égard d’une politique discriminatoire à l’égard des Arabes israéliens et des Palestiniens, à l’égard d’une occupation militaire cinquantenaire, à l’égard d’un gouvernement composé de fanatiques nationalistes et religieux qui ne cherche qu’à renforcer l’occupation en Cisjordanie par l’extension de la colonisation et à mettre les Palestiniens sous tutelle à défaut de les expulser et à étouffer – avec la complicité de l’Egypte du dictateur Al Sissi – la bande de Gaza, lieu où il y a la plus grande concentration d’habitants au monde.
 
Est-ce là de l’antisionime et donc de l’antisémitisme ? A chacun de juger.
 
Mais, pourquoi le nouveau Président français, Emmanuel Macron, a-t-il dit à l’occasion de la commémoration de la rafle du Vel’ d’Hiv le 16 juillet dernier « L’antisionisme est la forme réinventée de l’antisémitisme » excluant ainsi toute critique radicale à l’égard de la politique du gouvernement israélien de Benjamin Netanyahou qui était d’ailleurs présent à cette cérémonie ?

 

 

 

Benjamin Netanyahou est venu à Paris commémorer la rafle du Vel' d'Hiv à l'inviation d'Emmanuel Macron, ce 16 juillet 2017.

Benjamin Netanyahou est venu à Paris commémorer la rafle du Vel' d'Hiv à l'inviation d'Emmanuel Macron, ce 16 juillet 2017.

 

 

 

Voulait-il exprimer par là son adhésion à la politique des néoconservateurs de soutien inconditionnel à Israël et d’alliance avec l’Arabie Saoudite contre l’Iran et la Russie ? Cela expliquerait la présence du Premier israélien après la participation de Donald Trump aux cérémonies du 14 juillet.
 
Sans doute, mais comme d’habitude les tensions entre Israéliens et Palestiniens sont bien là ces jours-ci, notamment à Jérusalem où les autorités d’occupation ont à nouveau bloqué l’accès à l’Esplanade des mosquées pour la prière du vendredi.
 
Déjà, et nous en avons été témoins, les Israéliens font tout pour empêcher les Palestiniens musulmans de venir prier dans un des plus importants lieux saints de l’Islam. Nous nous rendions le vendredi matin 21 octobre 2016 de Bethlehem à Jérusalem, à peine dix kilomètres de bus. Au check point, des soldats israéliens lourdement armés montent dans le bus et chacun doit exhiber ses papiers et laissez-passer. Comme étrangers, nos passeports avec le visa israélien suffisaient. Les Palestiniens, la plupart des musulmans allant prier à l’Esplanade, âgés de plus de cinquante ans, doivent en plus montrer un laissez-passer. Pour l’un d’eux, le précieux Sésame sans doute périmé fut confisqué et il dut descendre du bus. Nous avons appris que pour renouveler ce document, il fallait faire des démarches particulièrement humiliantes soumises à l’arbitraire des autorités d’occupation.

 

 

 

La Porte de Damas à l'entrée de la Vieille Ville de Jérusalem. Au-dessus, le vendredi 21 octobre 2016 - les fidèles musulmans reviennent de la prière à l'Esplanade des mosquées. En dessous le vendredi 21 juillet 2017, la police spéciale israélienne filtre l'accès.La Porte de Damas à l'entrée de la Vieille Ville de Jérusalem. Au-dessus, le vendredi 21 octobre 2016 - les fidèles musulmans reviennent de la prière à l'Esplanade des mosquées. En dessous le vendredi 21 juillet 2017, la police spéciale israélienne filtre l'accès.

La Porte de Damas à l'entrée de la Vieille Ville de Jérusalem. Au-dessus, le vendredi 21 octobre 2016 - les fidèles musulmans reviennent de la prière à l'Esplanade des mosquées. En dessous le vendredi 21 juillet 2017, la police spéciale israélienne filtre l'accès.

 

 

 

Et tout est à l’avenant, sans compter les violences des soldats de Tsahal en Cisjordanie.
 
La fameuse Autorité palestinienne est faible et complètement discréditée. Les Palestiniens sont isolés à l’intérieur comme à l’extérieur. Des gaffes politiques comme la résolution insensée de l’UNESCO qui prétend que Jérusalem n’a aucun caractère juif, desservent la cause palestinienne.  En plus, l’Arabie Saoudite a retiré son soutien à la Palestine, sans doute dans le cadre de la nouvelle donne géopolitique qui s’installe au Moyen-Orient : une coalition sous le contrôle des USA avec Israël, l’Egypte et les monarchies pétrolières, à l’exception du Qatar, contre l’Iran et la Russie. Le Hamas palestinien et le Hezbollah libanais sont particulièrement visés.  
 
Cette situation inextricable entretient les tensions entre les Israéliens et les Palestiniens. Et voilà qu’en Europe, une propagande générée par les grandes associations juives sionistes vise à assimiler l’opposition à la politique israélienne à l’antisémitisme. Cela a commencé avec le BDS (Boycott Désinvestissements Sanctions) contre la colonisation de la Cisjordanie. Le précédent gouvernement français de Manuel Valls a décrété que cette campagne est antisémite. Et les Israéliens interdisent de séjour toute personne qui y participe. Cela se poursuit aujourd’hui avec le discours du Président Macron lors de la commémoration de la rafle du Vel’ d’Hiv, où il assimile antisémitisme et antisionisme. Il est évident que cette radicalisation s’inscrit dans la stratégie globale évoquée ci-dessus.
 
Mais tous les Juifs et tous les Israéliens ne sont pas d’accord avec cela. Comme le rappelle régulièrement le journaliste franco-israélien Charles Enderlin : « Je suis sioniste jusqu’à la Ligne Verte », c’est-à-dire la frontière d’Israël de 1967. Un autre Israélien célèbre, l’historien Shlomo Sand, professeur à l’Université de Tel Aviv et auteur du remarquable ouvrage Comment le peuple juif fut inventé, Fayard, 2008, est très critique à l’égard de la politique israélienne d’occupation de la Cisjordanie.  En outre, il refuse cette assimilation de l’antisionisme à l’antisémitisme. Il l’explique dans une lettre ouverte au Président Macron et publiée entre autres par le blog « Les invités de Mediapart » ce 20 juillet. « Uranopole » la reproduit ci-dessous.

 

 

 

L'historien israélien Shlomo Sand a le courage de ses idées.

L'historien israélien Shlomo Sand a le courage de ses idées.

 

 

 

J’ai toujours pensé que sur des questions aussi délicates, il faut avoir l’avis de Juifs éclairés comme Zeev Strenhell, Charles Enderlin, Michel Warschawski, Illan Pappe et même certains officiers supérieurs du Shin Beth  - le service de renseignement intérieur d’Israël – et de Tsahal, et bien entendu Shlomo Sand qui comprennent bien mieux et vivent quotidiennement cette situation difficile et jusqu’à présent inextricable.
 
Et cette lettre a le grand mérite d’apporter un éclairage nouveau sur cette question et permet enfin de l’examiner sans haine avec l’esprit critique indispensable à une opinion libre.
 
Pierre Verhas
 
 
Lettre ouverte à M. le Président de la République française

 

20 juil. 2017 Par Les invités de Mediapart

- Mediapart.fr

 

 

En commençant à lire votre discours sur la commémoration de la rafle du Vel’d’hiv, j’ai éprouvé de la reconnaissance envers vous. En effet, au regard d’une longue tradition de dirigeants politiques, de droite, comme de gauche, qui, au passé et au présent, se sont défaussés quant à la participation et à la responsabilité de la France dans la déportation des personnes d’origine juive vers les camps de la mort, vous avez pris une position claire et dénuée d’ambiguïté : oui la France est responsable de la déportation, oui il y a bien eu un antisémitisme, en France, avant et après la seconde guerre mondiale. Oui, il faut continuer à combattre toutes les formes de racisme. J’ai vu ces positions comme étant en continuité avec votre courageuse déclaration faite en Algérie, selon laquelle le colonialisme constitue un crime contre l’humanité.

Pour être tout à fait franc, j’ai été plutôt agacé par le fait que vous ayez invité Benjamin Netanyahou, qui est incontestablement à ranger dans la catégorie des oppresseurs, et ne saurait donc s’afficher en représentant des victimes d’hier. Certes, je connais depuis longtemps l’impossibilité de séparer la mémoire de la politique. Peut-être déployez-vous une stratégie sophistiquée, encore non révélée, visant à contribuer à la réalisation d’un compromis équitable, au Proche-Orient ?

 

J’ai cessé de vous comprendre lorsqu’au cours de votre discours, vous avez déclaré que :

 

« L’antisionisme… est la forme réinventée de l’antisémitisme ». Cette déclaration avait-elle pour but de complaire à votre invité, ou bien est-ce purement et simplement une marque d’inculture politique ? L’ancien étudiant en philosophie, l’assistant de Paul Ricœur a-t-il si peu lu de livres d’histoire, au point d’ignorer que nombre de juifs, ou de descendants de filiation juive se sont toujours opposés au sionisme sans, pour autant, être antisémites ? Je fais ici référence à presque tous les anciens grands rabbins, mais aussi, aux prises de position d’une partie du judaïsme orthodoxe contemporain. J’ai également en mémoire des personnalités telles Marek Edelman, l’un des dirigeants rescapé de l’insurrection du ghetto de Varsovie, ou encore les communistes d’origine juive, résistants du groupe Manouchian, qui ont péri. Je pense aussi à mon ami et professeur : Pierre Vidal-Naquet, et à d’autres grands historiens ou sociologues comme Eric Hobsbawm et Maxime Rodinson dont les écrits et le souvenir me sont chers, ou encore à Edgar Morin. Enfin, je me demande si, sincèrement, vous attendez des Palestiniens qu’ils ne soient pas antisionistes !

 

Je suppose, toutefois, que vous n’appréciez pas particulièrement les gens de gauche, ni, peut-être, les Palestiniens ; aussi, sachant que vous avez travaillé à la banque Rothschild, je livre ici une citation de Nathan Rothschild, président de l’union des synagogues en Grande-Bretagne, et premier juif à avoir été nommé Lord au Royaume Uni, dont il devint également la gouverneur de la banque. Dans une lettre adressée, en 1903, à Théodore Herzl, le talentueux banquier écrit : « Je vous le dis en toute franchise : je tremble à l’idée de la fondation d’une colonie juive au plein sens du terme. Une telle colonie deviendrait un ghetto, avec tous les préjugés d’un ghetto. Un petit, tout petit, Etat juif, dévot et non libéral, qui rejettera le Chrétien et l’étranger. » Rothschild s’est, peut-être, trompé dans sa prophétie, mais une chose est sûre, cependant : il n’était pas antisémite !

 

Il y a eu, et il y a, bien sûr, des antisionistes qui sont aussi des antisémites, mais je suis également certain que l’on trouve des antisémites parmi les thuriféraires du sionisme. Je puis aussi vous assurer que nombre de sionistes sont des racistes dont la structure mentale ne diffère pas de celle de parfaits judéophobes : ils recherchent sans relâche un ADN juif (ce, jusqu’à l’université où j’enseigne).

 

Pour clarifier ce qu’est un point de vue antisioniste, il importe, cependant, de commencer par convenir de la définition, ou, à tout le moins, d’une série de caractéristiques du concept : « sionisme » ; ce à quoi, je vais m’employer le plus brièvement possible.

 

Tout d’abord, le sionisme n’est pas le judaïsme, contre lequel il constitue même une révolte radicale. Tout au long des siècles, les juifs pieux ont nourri une profonde ferveur envers leur terre sainte, plus particulièrement pour Jérusalem, mais ils s’en sont tenus au précepte talmudique qui leur intimait de ne pas y émigrer collectivement, avant la venue du Messie. En effet, la terre n’appartient pas aux juifs mais à Dieu. Dieu a donné et Dieu a repris, et lorsqu’il le voudra, il enverra le Messie pour restituer. Quand le sionisme est apparu, il a enlevé de son siège le « Tout Puissant », pour lui substituer le sujet humain actif.

 

Chacun de nous peut se prononcer sur le point de savoir si le projet de créer un Etat juif exclusif sur un morceau de territoire ultra-majoritairement peuplé d’Arabes, est une idée morale. En 1917, la Palestine comptait 700.000 musulmans et chrétiens arabes et environ 60.000 juifs dont la moitié étaient opposés au sionisme. Jusqu’alors, les masses du peuple yiddish, voulant fuir les pogroms de l’empire Russe, avaient préféré émigrer vers le continent américain, que deux millions atteignirent effectivement, échappant ainsi aux persécutions nazies (et à celles du régime de Vichy).

 

En 1948, il y avait en Palestine : 650 000 juifs et 1,3 million de musulmans et chrétiens arabes dont 700.000 devinrent des réfugiés : c’est sur ces bases démographiques qu’est né l’Etat d’Israël. Malgré cela, et dans le contexte de l’extermination des juifs d’Europe, nombre d’antisionistes sont parvenus à la conclusion que si l’on ne veut pas créer de nouvelles tragédies, il convient de considérer l’Etat d’Israël comme un fait accompli irréversible. Un enfant né d’un viol a bien le droit de vivre, mais que se passe-t-il si cet enfant marche sur les traces de son père ?

 

Et vint l’année 1967 : depuis lors Israël règne sur 5,5 millions de Palestiniens, privés de droits civiques, politiques et sociaux. Ils sont assujettis par Israël à un contrôle militaire : pour une partie d’entre eux, dans une sorte de « réserve d’Indiens » en Cisjordanie, tandis que d’autres sont enfermés dans un « réserve de barbelés » à Gaza (70% de ceux-ci sont des réfugiés ou des descendants de réfugiés). Israël, qui ne cesse de proclamer son désir de paix, considère les territoires conquis en 1967 comme faisant intégralement partie de « la terre d’Israël », et s’y comporte selon son bon vouloir : jusqu’à présent, 600 000 colons israéliens juifs y ont été installés….et cela n’est pas terminé !

 

Est-cela le sionisme d’aujourd’hui ? Non ! Répondront mes amis de la gauche sioniste qui ne cesse de se rétrécir, et ils diront qu’il faut mettre fin à la dynamique de la colonisation sioniste, qu’un petit Etat palestinien étroit doit être constitué à côté de l’Etat d’Israël, que l’objectif du sionisme était de fonder un Etat où les juifs exerceront la souveraineté sur eux-mêmes, et non pas de conquérir dans sa totalité « l’antique patrie ». Et le plus dangereux dans tout cela, à leurs yeux : l’annexion des territoires occupé constitue une menace pour Israël en tant qu’Etat juif.

 

Voici précisément le moment de vous expliquer pourquoi je vous écris, et pourquoi, je me définis comme non-sioniste, ou antisioniste, sans pour autant devenir antijuif. Votre parti politique inscrit, dans son intitulé : « La République », c’est pourquoi je présume que vous êtes un fervent républicain. Et dussé-je vous étonner : c’est aussi mon cas. Donc, étant démocrate et républicain, je ne puis, comme le font sans exception tous les sionistes, de droite comme de gauche, soutenir un Etat juif. Le Ministère de l’Intérieur israélien recense 75% de ses citoyens comme juifs, 21% comme musulmans et chrétiens arabes et 4% comme « autres » (sic). Or, selon l’esprit de ses lois, Israël n’appartient pas à l’ensemble des Israéliens, mais aux juifs du monde entier qui n’ont pas l’intention de venir y vivre. Ainsi, par exemple, Israël appartient beaucoup plus à Bernard Henry-Lévy et à Alain Finkielkraut qu’à mes étudiants palestino-israéliens qui s’expriment en hébreu, parfois mieux que moi-même ! Israël espère aussi qu’un jour viendra où tous les gens du CRIF, et leurs « supporters » y émigreront ! Je connais même des français antisémites que cette perspective enchante ! En revanche, on a pu entendre deux ministres israéliens, proches de Benjamin Nétanyahou, émettre l’idée selon laquelle il faut encourager le « transfert » des Israéliens arabes, sans que personne n’ait émis la demande qu’ils démissionnent de leurs fonctions.

 

Voilà pourquoi, Monsieur le Président, je ne peux pas être sioniste. Je suis un citoyen désireux que l’Etat dans lequel il vit soit une République israélienne, et non pas un Etat communautaire juif. Descendant de juifs qui ont tant souffert de discriminations, je ne veux pas vivre dans un Etat, qui, par son autodéfinition, fait de moi un citoyen doté de privilèges. A votre avis, Monsieur le Président : cela fait-il de moi un antisémite ?

 

Shlomo Sand, historien israélien
(Traduit de l’hébreu par Michel Bilis) 

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18 juillet 2017 2 18 /07 /juillet /2017 08:51

 

 

 

 

Un débat secoue l’opinion depuis la controverse sur le traité de Maastricht et sur le projet de constitution européenne qui fut rejetée en 2005 par référendum en France et aux Pays-Bas. Bien des opposants de droite comme de gauche qualifiaient ce traité constitutionnel de charte de l’ultralibéralisme.

 

 

Depuis, il y a une sorte d’alliance objective entre l’extrême-droite et la gauche dite « souverainiste ». Cela permet ainsi aux partisans de la construction européenne de disqualifier toute critique à son égard. Leur leitmotiv est : tu es contre l’ultralibéralisme européen, tu es donc anti- européen, tu es un « eurosceptique ».

 

 

D’autre part, les « eurosceptiques » eux-mêmes rejettent toute idée de construction européenne et veulent en revenir à l’Etat-nation d’antan et souhaitent le rétablissement des frontières au sein même de l’Europe. La régression sociale basée sur l’exploitation des travailleurs issus des anciens pays satellites de l’URSS au détriment de ceux d’Europe occidentale contribue à entretenir ce climat anti-européen. La crise des migrants a montré que la solidarité entre Etats-membres de l’Union européenne est, dans bien des cas, une coquille vide. Enfin, et c’est notre propos, certains « eurosceptiques » marquent leur hostilité à l’Union européenne, car elle serait un projet ultralibéral.

 

 

Il y a du vrai dans cette critique qui date d’ailleurs des années 1950 au moment de la fondation de la Communauté européenne. Rappelons-nous la forte opposition d’un éminent dirigeant politique de gauche français : Pierre Mendès-France.

 

 

« Le projet de marché commun tel qu’il nous est présenté est basé sur le libéralisme classique du XXème siècle selon lequel la concurrence pure et simple règle tous les problèmes. L’abdication d’une démocratie peut prendre deux formes, soit elle recourt à une dictature interne par la remise de tous les pouvoirs à un homme providentiel, soit à la délégation de ses pouvoirs à une autorité extérieure, laquelle au nom de la technique exercera en réalité la puissance politique, car au nom d’une saine économie on en vient aisément à dicter une politique monétaire, budgétaire, sociale, finalement une politique au sens le plus large du mot, nationale et internationale. »

 

 

Donc, pour l’ancien Président du Conseil français, le projet européen est antidémocratique et est surtout un projet libéral. D’autres ont repris cette analyse.

 

 

Un projet ultralibéral ?

 

 

Alors, la question est : l’Union européenne est-elle un projet ultralibéral ?

 

 

Le journaliste du « Soir », Domnique Berns a publié le 10 juillet 2017 un très intéressant article dans le cadre de Lena qui rassemble des quotidiens de différents pays européenns : le Français « Le Figaro », le Suisse alémanique « Tages Anzeiger », l’Espagnol « El Pais », le Suisse romand « La Tribune de Genève », l’Italien « La Repubblica », l’Allemand « Die Welt » et le Belge « Le Soir » et qui publient chaque semaine une « Lettre d’Europe ».

 

 

Cet article  est intitulé : « L’Union européenne ou le rêve néolibéral devenu réalité ». Il se base sur une conférence prononcée à l’Institut européen de Florence par le philosophe belge, professeur à l’Université catholique de Louvain, Philippe Van Parijs.

 

 

 

Philippe Van Parijs a une conception claire de la construction européenne, même si on n'est pas tenu de partager sa confiance au modèle libéral.

Philippe Van Parijs a une conception claire de la construction européenne, même si on n'est pas tenu de partager sa confiance au modèle libéral.

 

 

 

Celui-ci se réfère à une conférence prononcée à Londres en 1939 par le philosophe autrichien naturalisé anglais, fondateur du néolibéralisme, Friedrich Hayek, intitulée : « Les conditions économiques du fédéralisme interétatique » publiée dans son traité : « Individualism & Economic Order »

 

 

Une fédération absorbant les Etats

 

 

Hayek commence par définir selon lui les avantages du fédéralisme interétatique :

 

« Un des grands avantages de la Fédération interétatique serait une Fédération qui éliminerait les obstacles à la libre circulation des hommes, des biens et des capitaux entre les États et qui rendrait possible la création de règles de droit communes, un Système monétaire unique et le contrôle commun des communications. »
 
 
Pour Philippe Van Parijs de Hayek  veut limiter au maximum les pouvoirs des Etats membres de la Fédération. Et la Fédération ne doit surtout pas être un « super-Etat ».

 

 

 

Friedrich Hayek, le père de l'ultralibéralisme, voyait dans une fédération interétatique le meilleur moyen d museler l'Etat.

Friedrich Hayek, le père de l'ultralibéralisme, voyait dans une fédération interétatique le meilleur moyen d museler l'Etat.

 

 

 

Peter Gowan dans « Contretemps » n°4 de juin 2014 explique bien les objectifs de Hayek :
 
 

« …Dans la conception de Hayek, la fédération doit avoir une fonction avant tout négative, car son rôle est d'empêcher les États membres de céder aux pressions démocratiques dans le champ des politiques économiques et sociales. Elle ne doit donc pas être une fédération démocratique relevant d'une intégration positive, car cela en ferait ce qu'Hayek appelle un «super-État». Or, comme il l'écrit, il faut s'opposer aux États jouissant d' « une souveraineté sans entraves dans la sphère économique,  un ensemble de règles définissant ce qu'un Etat peut faire et une autorité apte à faire respecter ces règles. Les pouvoirs nécessaires à une telle autorité sont avant tout négatifs: elle doit avant tout être capable de dire «non» à toutes sortes de mesures restrictives » (…)  

 

 

Les pouvoirs dont Hayek pense que nous avons été trop stupides pour les exercer de manière responsable sont ceux que le gouvernement parlementaire représentatif confère sur la vie économique et sociale. Le but de la « fédération » qu’il propose est donc de limiter l'autorité démocratique nationale et non pas de la transférer à l'échelon supérieur. La fédération doit avoir une «constitution de liberté» au niveau européen, bloquant l'exercice de la démocratie dans le champ de l'organisation et des politiques économiques et sociales. Le rôle de la fédération est d'être « un pouvoir qui peut limiter les différentes nations. »

 

 
 

Parallèlement aux gouvernements, toutes les organisations économiques et sociales nationales comme les syndicats, qu’on appelle aussi corps intermédiaires, seraient considérablement affaiblies :

 

Une fois que les frontières sont ouvertes et que la libre circulation est assurée, toutes ces organisations nationales, syndicales, cartels ou associations professionnelles, perdront leur position de monopole et, par conséquent, les organisations nationales, leur pouvoir de contrôler l'offre de leurs services ou produits.

 

Il est donc évident pour Hayek qu’une telle fédération retirerait tout pouvoir à la puissance publique, démantèlerait l’Etat social et les lois sur le travail et aussi rendrait inopérants les contrepouvoirs comme les syndicats.

 

« Merveilleux - pour Hayek ! » s’exclame Van Parijs, mais il pose la question : «  La capacité d'agir au niveau national ne sera-t-elle pas remplacée par une capacité à agir au niveau nouvellement créé de la fédération ? »

 

 En aucun cas : et c'est le deuxième critère qui, combiné au premier, explique l'enthousiasme de Hayek. En effet, il existe deux obstacles sérieux à la création d'une telle capacité. Tout d'abord, les différences économiques sont susceptibles d'être beaucoup plus prononcées dans une grande entité que dans une petite :

 

« De nombreuses formes d'interférence de l'État, bienvenues dans une étape du progrès économique, sont considérées dans un autre comme un obstacle majeur. Même une législation telle que la limitation des heures de travail ou de l'assurance chômage obligatoire, ou la protection des commodités, sera considérée sous une lumière différente dans les régions pauvres et riches et peut, dans le premier, nuire réellement et susciter une opposition violente des personnes qui dans les régions les plus riches l'exigent et en profitent. »

 

Une fédération sans identité commune

 

Deuxièmement, une fédération supranationale n'a pas d'identité commune et donc la solidarité sur laquelle les États-nations reposent ne peut exister dans la fédération :

 

Dans l'état national, les idéologies actuelles permettent aisément de persuader le reste de la communauté qu'il est de son intérêt de protéger «son » industrie du fer ou «sa» production de blé, etc. (…) La considération décisive est que son sacrifice profite aux seuls compatriotes. Les mêmes motivations fonctionneront-elles en faveur d'autres membres de l'Union ? Est-il probable que le paysan français soit prêt à payer davantage pour son engrais pour aider l'industrie chimique britannique ? Will (…) le greffier dans la ville de Londres serait-il prêt à payer plus pour ses chaussures ou son vélo pour aider (...) les ouvriers belges ?

Pour Hayek, il n’y a évidemment aucun doute. Il reconnaît cependant que :

 

Ces problèmes ne sont évidemment pas familiers dans les États nationaux tels que nous les connaissons. Mais ils sont moins difficiles par l'homogénéité comparative, les convictions et les idéaux communs, et toute la tradition commune des gens d'un État national.

 

Pour le père du néolibéralisme, il faut donc éliminer la puissance publique et laisser la totale liberté au capital en entravant les capacités d’action des Etats, organisations de travailleurs et de tous les contrepouvoirs. Et seule, une fédération interétatique peut y arriver.

Aussi n’est-ce pas là l’objectif réel de la construction européenne. Et n’est-ce pas à cela qu’elle aboutit, en définitive ?

 

Dominique Berns pose dès lors la question :

 

« Ainsi, on peut discuter sur l’harmonisation fiscale, mais c’est la concurrence qui prévaut. Et les beaux discours sur l’Europe sociale ne changent rien à la réalité. L’harmonisation, là aussi, tend vers le bas. Ainsi la Belgique a-t-elle assoupli la réglementation sur le travail de nuit pour s’aligner sur la législation hollandaise, espérant récupérer une partie de l’e-commerce qui avait spontanément choisi de s’installer aux Etats-Unis. »

 

On est cependant loin d’une fédération.

 

Mais, cela ne se passe pas tout à fait comme Hayek l’avait prévu. Tout d’abord, l’Union européenne n’est pas une fédération, même si c’est son objectif depuis le début. Elle reste encore une association intergouvernementale. C’est le Conseil qui dirige l’Union, la Commission – seul organe supranational avec le Parlement européen – est la gardienne des traités. Elle a certes un grand pouvoir de contrôle et d’action sur les Etats membres, mais elle ne fixe pas la politique, même si elle a une capacité de propositions.

 

Du fait de l’intergouvernementalité, c’est évidemment l’Etat le plus puissant qui mène la danse, cet Etat étant l’Allemagne, le Royaume uni s’étant mis hors jeu en n’adhérant pas à l’Euro et en actionnant le « Brexit ».

 

En réalité – et il suffit d’analyser le système de l’Euro – il n’y a pas de solidarité interétatique puisqu’il est interdit d’aider un Etat-membre en difficulté, comme ce fut le cas de la Grèce, mais aussi du Portugal, de l’Irlande et de l’Espagne, sans compter l’Italie qui est en porte à faux sur le plan financier.

 

À l’origine, l’Allemagne qui, avant la chute du Mur de Berlin, était considérée comme un « géant économique et un nain politique », a réussi à s’imposer par la réunification. C’est elle qui a demandé la monnaie unique.

 

Marie-France Garaud a raison lorsqu’elle dit : « Les Allemands – pays pluriel – ont besoin d’un élément structurant. Pour eux, le  pluriel, c’est l’Europe fédérale, l’élément structurant, c’est la monnaie unique. »

 

 

 

Marie-France Garaud, la souverainiste, a une analyse très fine des rapports de force au sein de l'Union européenne.

Marie-France Garaud, la souverainiste, a une analyse très fine des rapports de force au sein de l'Union européenne.

 

 

 

Cependant, les Allemands auraient souhaité que les pays dits du « Club Med » ne participent pas à la monnaie unique, ces pays constituant le Sud de l’Union européenne. Mais, Romano Prodi, ancien président de la Commission européenne et à l’époque président du Conseil italien, a réussi à imposer l’Italie dans la zone Euro et les autres pays méditerranéens ont suivi.

 

On l’a vu ensuite lors de la crise grecque, l’Allemagne a fait preuve d’une intransigeance qui a mis le pays des Hellènes à genoux. Cela essentiellement pour maintenir le caractère structurant de l’Euro et… accessoirement pour sauver les banques françaises et allemandes qui ont imprudemment spéculé sur la dette grecque.

 

Un autre aspect mis en avant par Philippe Van Parijs est l’hétérogénéité de l’Union européenne. Il en déplore le manque d’uniformité.

« Comment réagir ?

Comme l'expliquait lucidement par Hayek, si l'on exclut la ré-érection des frontières nationales épaisses, avec les énormes pertes économiques et les incertitudes de toutes sortes, que cela déclencherait, il n'y a qu'une seule option réelle: il faut construire une véritable politique européenne qui englobe le marché unique européen , Au lieu de laisser chaque politique nationale lutter contre les contraintes imposées par son immersion sur ce marché et, au-delà, dans un marché mondial de plus en plus mondialisé. 

En particulier, nous devons d'urgence créer des institutions socio-économiques qui organisent au moins une partie de la redistribution à plus grande échelle. Une telle redistribution favorise la poursuite de la justice directement, grâce à des transferts au niveau de l'Union mieux protégés contre la concurrence sociale et fiscale que la redistribution au niveau des pays, et indirectement (…). 

 

Rien qu'en raison des différences linguistiques de ces débats au sein de chaque Etat, une version particulièrement forte du principe de subsidiarité devrait s'appliquer. En matière de politique sociale, comme dans bien d'autres, cela justifierait durablement un degré de décentralisation significativement supérieur à ce qui serait optimal avec une population mono-nationale de même taille. Le risque moral inhérent à une telle décentralisation réduira légitimement le niveau optimal des transferts transnationaux: « pas de solidarité sans responsabilité », c’est ce que nous avons entendu tout au long de la crise grecque. Cependant, le fait qu'un haut niveau de solidarité soit plus difficile à atteindre et à maintenir politiquement au niveau européen qu'au niveau national, ne le rend pas moins important»

 

N’oublions pas cependant que les Traités budgétaires ont imposé des restrictions sur le plan social. Ainsi, la Troïka a interdit à plusieurs reprises à la Grèce de réajuster les pensions de retraites qui avaient été drastiquement diminuées. Aussi, le « principe de subsidiarité » qui devrait s’appliquer en matière sociale est-il fortement restreint.

 

Donc, conclut Dominique Berns :

 

« … si l’Union n’est pas néolibérale par accident, elle ne l’est pas non plus par, assure-t-il [Philippe Van Parijs] par essence. Elle est ce que nous Européens, en ferons. Mais c’est ce « nous », justement, qu’il convient de faire advenir, si l’on veut une autre Europe. Un peuple européen, donc.

 

Il faut absolument une langue commune, une « lingua franca » - que Phlippe Van Parijs imagine être l’anglais (et pourquoi pas ?) – mais pas seulement. Il faudrait construire un imaginaire commun et ces corps intermédiaires qui animent, dans nos pays, la dynamique démocratique. »

 

La novlangue de George Orwell

 

Remarquons que cette volonté d’uniformisation est contraire à la lettre et à l’esprit de la devise de l’Union européenne : « l’Unité dans la diversité ». Elle signifierait une perte de culture. Prenons le cas d’une langue unique : il est vrai qu’elle ne pourrait être que l’anglais, mais quel anglais ? C’est déjà fait au niveau des institutions européennes grâce à Barroso, le président des deux précédentes commissions connu pour son atlantisme virulent, qui a imposé un sabir techno-linguistique qu’on appelle le « globish » : un anglais technico-administratif au vocabulaire limité, à la syntaxe simplifiée. On peut réellement le comparer à la novlangue de George Orwell !

 

La Commission a d’ailleurs une fâcheuse tendance à tout niveler par des réglementations tatillonne, notamment en matière d’alimentation. La saga des fromages au lait cru qui n’est toujours pas terminée, le grotesque projet d’imposer un mélange de vin blanc et de vin rouge pour faire du rosé, en sont des exemples significatifs.

 

Par contre, afin de créer un espace cohérent sur les plans économique et social, il est indispensable de procéder à l’harmonisation fiscale et sociale, tenant compte des caractéristiques de chaque Etat. Mais cela va à l’encontre de la doxa néolibérale mise en avant, il y a bien longtemps, par Friedrich Hayek.

 

Dominique Berns avertit :

 

« Et surtout, le temps presse. Dans dix ou vingt ans, l’Union, incapable de corriger le développement inégal de ses régions, sera encore plus hétérogène ; son modèle social, loin de s’étendre aux nouveaux membres, aura régressé au sein des pays fondateurs ; et la capacité d’action des Etats, à défaut d’un réarmement fiscal, sera toujours plus réduite. »

 

Est-ce une raison pour renoncer ?

 

L’Europe est gangrénée par l’ultralibéralisme. Même les Etats-Unis qui sont la patrie du libéralisme et du laissez-faire ne vont pas aussi loin. Les Américains sont des gens pragmatiques. Lorsque c’est nécessaire, ils laissent l’idéologie au vestiaire et n’hésitent pas à faire appel à l’Etat. L’Union européenne est figée dans ses traités. « Il n’y a pas de démocratie en dehors des traités » proclamait Jean-Claude Juncker. Ainsi, tout est bloqué. Les Grecs le paient assez cher et d’autres peuples vont sans doute suivre.

 

 

 

Jean-Claude Juncker : hors des traités point de salut !

Jean-Claude Juncker : hors des traités point de salut !

 

 

 

Aussi, en dénonçant l’Europe ultralibérale, bon nombre considère qu’il faut rejeter l’Europe, en revenir à l’Etat-nation d’antan. C’est une erreur majeure. L’union des peuples d’Europe doit se poursuivre, si l’on veut élaborer un système réellement démocratique et de justice sociale.

 

D’ailleurs quel poids a un Etat-nation européen face aux Etats-Unis et à la Chine ? Qu’est-ce qu’une nation même moyenne dans la mondialisation ?

 

Mais pour reconstruire l’Europe en dehors du modèle ultralibéral, il faut une réelle force politique. Et là, on est loin du compte. Mais, est-ce une raison pour renoncer ?

 

 

 

 

Pierre Verhas

 

 

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12 juillet 2017 3 12 /07 /juillet /2017 09:19

 

 

 

Ce  dimanche 2 juillet : un congrès « décisif » décidé dans l’urgence, se déroulant dans un endroit impossible, alors que l’enjeu est la survie d’un Parti fondé il y a près de 125 ans, accouchant d’une résolution minimaliste qui ne satisfait personne, avec en prime, le discours lénifiant d’un président en bout de course.

 

Elio Di Rupo fustige la trahison du CDH, dénonce les égarements de certains, prétend que le PS est le seul parti à se remettre ainsi en cause, va même jusqu’à dire : « Le socialisme ne meurt jamais ! ».

 

Il dénonce le néolibéralisme, alors qu’il a pris des mesures antisociales très douloureuses lorsqu’il était Premier ministre. Il avait osé déclarer face aux conséquences de ses décisions : « Mon cœur saigne ! ». Pathétique !

 

 

 

Elio Di Rupo au Congrès du PS du 2 juillet : un discours à côté de la plaque

Elio Di Rupo au Congrès du PS du 2 juillet : un discours à côté de la plaque

 

 

 

« Le socialisme ne meurt jamais ! »

 

 

Aucune remise en question ! Aucune autocritique ! Ce sont quelques « vilains » qui ont tout gâché. Il ne s’alarme pas. « Le socialisme ne meurt jamais ! ». Il omet cependant d’ajouter que c’est le Parti socialiste ou prétendu tel qui meurt.

 

 

Le congrès était statutaire, donc à huis clos. Pensez ! Si les médias avaient été présents au cas où des délégués se seraient permis de contester bruyamment… Le résultat : 52 % des délégués votent une résolution minimaliste de limitation financière du cumul des mandats, alors que 48 % réclamaient le décumul intégral. Comme l’a déclaré un militant : « Bientôt, ils n’auront rien à cumuler, parce qu’ils ne seront plus élus ! »

 

 

Il est vrai que le dernier sondage est catastrophique : le PS s’effondre en Wallonie et à Bruxelles au profit du PTB, le parti d’extrême-gauche qui monte et qui devient le premier parti de Wallonie et qui dépasse largement le PS à Bruxelles. Du jamais vu !

 

 

Voilà le triste résultat du Congrès du PS à Boussu lez Walcourt, petite bourgade du Hainaut, près du lac de l’Eau d’Heure.

 

 

Ce n’est pas, comme l’espéraient certains : « Groupons-nous et demain », c’est plutôt « L’éruption de la fin ».

 

 

Voilà l’état actuel du Parti socialiste francophone belge.

 

 

Tout cela, cependant, fait partie d’un phénomène général de déclin, voire de début de disparition de la social-démocratie en Europe. Mais il faut bien avouer qu’en l’occurrence les Socialistes belges francophones y vont fort.

 

 

La défaite cinglante du PS français aux dernières élections, les « affaires » qui paralysent le PS francophone belge, après l’effondrement du PASOK grec, la quasi disparition des sociaux-démocrates aux Pays-Bas, la montée de Podemos en Espagne au détriment du PSOE, la marginalisation des sociaux-démocrates allemands sont des faits qui ne trompent pas : la social-démocratie est sans doute à la fin de son parcours.

 

 

Depuis plusieurs mois, « Uranopole » a envisagé la possibilité d’une disparition de la social-démocratie du paysage politique européen. Si on veut comprendre ce bouleversement historique, c’est d’abord à l’échelle européenne qu’il faut l’appréhender.

 

 

La social-démocratie sur la défensive

 

 

Le déclin a commencé au début des années 1980, les années Reagan – Thatcher où le néolibéralisme a commencé à s’imposer dans quasi tout le monde occidental. C’était aussi le second choc pétrolier qui eut des conséquences bien plus sérieuses que le premier. Le chômage n’a cessé d’augmenter, les entreprises fermaient les unes après les autres, les déficits publics prenaient des proportions de plus en plus inquiétantes. L’Etat social commençait à se déliter.

 

 

 

Tony Blair qui a succédé au conservateur John Major a préconisé la "troisième voie", c'est-à-dire l'alignement sur le néolibéralisme et l'atlantisme.

Tony Blair qui a succédé au conservateur John Major a préconisé la "troisième voie", c'est-à-dire l'alignement sur le néolibéralisme et l'atlantisme.

 

 

 

Les mouvements sociaux sont passés de la revendication à la défense de l’emploi. Dès lors, la social-démocratie s’est mise sur la défensive. Elle ne pouvait plus rien élaborer. Elle n’avait plus de projet crédible. Et surtout, elle n’avait plus l’initiative. Aussi, le « socialisme » de gouvernement n’a rien fait pour endiguer la vague néolibérale, il l’a au contraire alimentée et avec efficacité en plus. Ce fut la « troisième voie » de Tony Blair et la politique « sociale libérale » de Gerard Schröder qui donna cette orientation aux sociaux-démocrates européens.

 

 

Comment en est-on arrivé là ?

 

 

La première cause est la désindustrialisation de l’Europe qui a détruit des centaines de milliers d’emplois. La classe ouvrière des années 1960-70 s’est profondément transformée. Elle a progressivement été remplacée par la masse de travailleurs issus de l’immigration qui, eux aussi, ont subi les effets du démantèlement du tissu industriel. Ensuite, les délocalisations et les bouleversements technologiques ont détruit un nombre considérable de postes de travail. Outre, ce bouleversement de la structure sociale, la nature même du rapport de force capital/travail a fondamentalement changé au profit du premier. Enfin, la globalisation a eu pour conséquence d’affaiblir considérablement le poids des politiques.

 

 

Les sociaux-démocrates et l’Europe

 

 

Des changements aussi profonds ne se font pas en un jour. Ils étaient donc prévisibles. Or, les sociaux-démocrates semblent n’avoir rien vu venir. Ce n’est pas tout à fait exact. Il y eut parmi eux des intellectuels et des militants qui ont averti et qui ont proposé des solutions. On pense, entre autres, à feu Raymond Rifflet et à feu Ernest Glinne qui plaidèrent la construction urgente d’une Europe démocratique et sociale. Nous l’avons signalé à plusieurs reprises : tout en n’étant pas opposé à la construction européenne, Pierre Mendès-France a averti que telle qu’elle était envisagée, la Communauté européenne était un projet politique libéral.

 

 

 

Raymond Rifflet fut un des rares à estimer que le Socialisme ne pouvait réussir que dans une Europe unie.

Raymond Rifflet fut un des rares à estimer que le Socialisme ne pouvait réussir que dans une Europe unie.

 

 

 

On observe que jamais un dirigeant socialiste européen n’influa sur la construction européenne. On ne peut pas dire, par exemple, que Spaak fut un Socialiste. Quant à François Mitterrand, il fut avec le chancelier CDU Helmut Kohl, la cheville ouvrière du traité de Maastricht qui mit sur pied l’Europe néolibérale. Willy Brandt, lui, était – à juste titre – bien plus occupé par la détente entre les deux blocs en Europe. Ah oui ! Jacques Delors. Tout d’abord, il n’est pas socialiste, mais démocrate-chrétien. Ensuite, il n’a pu réussir le deal : le marché unique contre l’Europe sociale.

 

 

Et à Maastricht, les Socialistes ne parvinrent pas à obtenir l’harmonisation fiscale. Or, aujourd’hui, on s’aperçoit qu’elle aurait été indispensable. Non, ils ont laissé filer l’Union européenne vers l’ultralibéralisme. On sait ce que cela a donné ! Aujourd’hui, les sociaux-démocrates sont enfermés dans le carcan des traités budgétaires qui les condamnent à mener des politiques d’austérité drastiques lorsqu’ils sont au pouvoir. Aussi, plus question de social !

 

 

Cela s’inscrit dans le cadre plusieurs capitulations de la part des sociaux-démocrates au pouvoir qui ont commencé en France en 1982 avec le fameux « tournant de la rigueur ». Les socialistes belges après avoir procédé à la régionalisation du royaume, ont présidé aux privatisations successives des services publics dès le début des années 1990, notamment par la loi de 1991 sur les entreprises publiques qui ouvrait la porte à leurs privatisations. Lorsque Di Rupo présida le gouvernement fédéral de 2011 à 2014, il procéda à la régionalisation d’une partie de la sécurité sociale, alors que le PS avait promis que l’Etat providence resterait de compétence nationale. Ensuite, et cela lui coûta très cher, il accepta de durcir le régime des chômeurs qui conduisit à l’exclusion de milliers d’entre eux.

 

 

 

 

François Mitterrand fit le tournant de la rigueur de 1982 et fut un des piliers du traité de Maastricht qui introduisit le néolibéralisme en Europe.

François Mitterrand fit le tournant de la rigueur de 1982 et fut un des piliers du traité de Maastricht qui introduisit le néolibéralisme en Europe.

 

 

 

Du social au sociétal

 

 

La réponse de certains sociaux-démocrates comme les Fançais, fut de passer du social au sociétal. Même sur le plan politique, les sociaux-démocrates français ont changé de paradigme, sous l’influence du think tank « Terra nova », lui-même héritier de la fameuse Fondation Saint-Simon censée réconcilier la gauche avec le capitalisme. Terra nova a préconisé le changement de base électorale. Partant du constat du déclin de la classe ouvrière, les « penseurs » préconisèrent de se tourner vers les « bobos », les « minorités » ethniques et sexuelles en prônant des réformes sociétales. C’est ainsi qu’est né le mouvement « Manif pour tous » suite à l’adoption du mariage homosexuel, mouvement qui a réveillé la droite la plus réactionnaire.

 

 

Pendant ce temps-là, le gouvernement socialiste français prenait les mesures technocratiques dictées par l’Union européenne et poussées par le MEDEF, le patronat français. Cela a abouti à une rupture avec la classe ouvrière et même le monde du travail en général. souvenons-nous des manifestations contre la loi El Khomri.

 

 

Le résultat électoral fut évidemment catastrophique pour le PS : désertion de la classe ouvrière et de la classe moyenne vers France insoumise de Mélenchon et l’extrême-droite Le Peniste, sans compter les classes moyennes supérieures qui se sont orientées vers Emmanuel Macron. Enfin, le PS s’est divisé pendant la campagne électorale présidentielle entre les partisans de Macron et ceux de Benoît Hamon.

 

Emmanuel Macron est le prototype de ce que les marxistes appellent la « collaboration de classe ». Les sociaux-démocrates qui ont cédé au chant des sirènes néolibérales s’accommodent parfaitement d’un tel personnage. Mal leur en prit : il les a mis à terre lors des dernières élections françaises.

 

 

 

 

Emmanuel Macron a mis le PS à terre et s'apprête à démolir l'Etat social en France.

Emmanuel Macron a mis le PS à terre et s'apprête à démolir l'Etat social en France.

 

 

 

Aujourd’hui, la France est en train de vivre la naissance d’un régime autoritaire dont l’objet est d’installer un régime ultralibéral. Le PS est devenu une petite formation, la gauche est minorisée et divisée.

 

 

L’ivresse du pouvoir

 

 

Quant à la Belgique, le PS s’est emmêlé dans deux scandales successifs : les magouilles de l’entreprise semi-publique liégeoise Publifin et, le pire de tous, les détournements de fonds et les octrois de privilèges au Samusocial de Bruxelles.

 

 

Le rédacteur en chef du quotidien financier l’Echo, Joan Condijts, a écrit :

 

 

 

« L’ivresse du pouvoir les a aveuglés jusqu’à la compromission, sinon la négation de leurs propres principes. Autrefois louangée pour son efficacité, la discipline d’appareil les a perdus à mesure que cet instrument de cohésion se muait en tour d’ivoire. Enfin, confusion ultime et choquante, l’estompement moral et le culte de l’obéissance ont masqué l’enchevêtrement des intérêts collectifs et individuels. Et des mandataires se sont goinfrés sur le dos de la bête publique, pendant qu’au mieux, leurs coreligionnaires détournaient le regard. Le résultat est là, sous nos yeux: clientélisme électoral, exacerbation du communautarisme musulman, construction économique boiteuse, indécence pécuniaire. »

 

 

On ne peut que souscrire à cette analyse sans concession.

 

 

Mais quelles en sont les causes ? Cette succession de scandales est liée aux renoncements sur le plan idéologique et à l’usure du pouvoir. Le PS a été au pouvoir fédéral de 1988 à 2014 sans discontinuer et dans les entités fédérées quasi sans interruption depuis trente-cinq ans. Il est fatal qu’il perde sa radicalité et son âme.

 

 

Le mensonge permanent

 

 

L’ancienne éminence grise du PS déchue aussi par les « affaires », Merry Hermanus, exprime sa colère sur son blog :

 

 

« Le péché originel du socialisme démocratique est le décalage permanent entre les actes et le discours.  Oui !  Il faut l’avouer nous vivons sur un mensonge permanent… On explique qu’on va renverser la table mais depuis près d’un siècle, on ne fait que changer les couverts de place, varier les convives, modifier les parts de chacun, améliorer les plats, la teneur en graisse ou en sucre… mais renverser la table !  Jamais ! (...)

 Aujourd’hui, ce décalage entre les faits, les actes et le discours est devenu insupportable tant il confine à l’hypocrisie pure et simple.   J’ai toujours éprouvé une sorte de honte, un malaise quasi physique lorsqu’à la fin des congrès du PS on chantait l’internationale, certains le poing levé… véritable imposture dans la mesure où le chœur était composé de gens pour qui le terme même de révolution était une incongruité… pour ne pas évoquer la pratique ! »

La trahison des clercs

Nous vivons au sein du mouvement socialiste la trahison des clercs, le renoncement aux fondamentaux, une véritable « mafieusation » des pratiques. Tout cela ne peut mener qu’à une chose : l’agonie.

Face à cette tragédie, bien des voix s’élèvent pour le changement, mais si certains font des analyses sans concessions comme nous venons de le lire, nul n’apporte une réponse adéquate à cette question : le socialisme qui, en principe, « ne meurt jamais », a-t-il un avenir ?

Nous pensons que oui. Mais sous une toute autre forme. Le mouvement doit retrouver sa radicalité, il doit renouer sans honte et résolument avec le peuple. Et ce n’est pas dans des cénacles composés de jeunes cadres désemparés du parti qu’on y arrivera, c’est sur le terrain des luttes avec la base.

Certains devraient se poser la question : cette présence sur le terrain est la force du PTB désormais redouté. Or, le mouvement socialiste compte des organisations de terrain : elles s’appellent les syndicats et les mutuelles, mais dont certains éléments se détournent du parti. Alors, qu’attendons-nous pour retourner sur ce terrain que nous avons déserté depuis si longtemps, avant qu’il ne soit trop tard ?

 

 

 

Pierre Verhas

(A suivre)

 

 

 

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30 juin 2017 5 30 /06 /juin /2017 08:46

 

 

 

La visite de Trump à Riyad les 20 et 21 mai suivie le 5 juin par le diktat prononcé par l’Arabie Saoudite envers l’Emirat du Qatar, suivie immédiatement par  l’Egypte et les Emirats Arabes Unis (EAU) ont ravivé les tensions dans cette région du monde, rappelant la crise du Koweit de 1990 qui a conduit à la première guerre du Golfe.

 

 

Riche en gaz, faible militairement

 

 

Le Qatar, petit Emirat très riche en gaz et faible en puissance militaire, a tenté depuis 1995 de s’imposer comme puissance parmi les monarchies pétrolières du Golfe arabique. Ce fut en 1995 que fut fondée la fameuse chaîne de télévision Al Jazeera qui, tout de suite, a eu une influence considérable sur le monde arabe et même au-delà. Le Qatar s’est ensuite imposé comme puissance économique en investissant dans plusieurs pays européens et aux Etats-Unis. Enfin, il a voulu jouer un rôle diplomatique dans le Moyen- Orient au grand dam de la puissance tutélaire, l’Arabie Saoudite.

 

 

 

 

Doha, la capitale du Qatar : une modernité orgueilleuse ne peut effacer un passé ancestral.

Doha, la capitale du Qatar : une modernité orgueilleuse ne peut effacer un passé ancestral.

 

 

 

Sur le plan géographique, comme sorte de pointe avancée dans le Golfe, le Qatar a une position importante. Il abrite d’ailleurs une base américaine majeure à Al-Oudeid : elle a la direction des opérations aériennes et de drones sur l’ensemble du Golfe et en Afghanistan.

 

 

 

La position géographique du Qatar est d'une grande importance sur le plan stratégique.

La position géographique du Qatar est d'une grande importance sur le plan stratégique.

 

 

 

De plus, l’émir Hamad qui avait renversé son père en 1995 a assuré un rôle politique autonome, notamment avec le Hezbollah libanais et le Hamas palestinien et aussi avec la Syrie et l’Iran. Il y a eu même l’ouverture d’une représentation commerciale qatarie en Israël. Celle-ci fut fermée après les bombardements israéliens de Gaza en 2008-2009.

 

 

En 2011, le Qatar, via Al Jazeera, apparut comme étant le porte parole des mouvements qu’on a appelés les « printemps arabes ». Il intervint militairement en Libye lors du renversement de Kadhafi.

 

 

Enfin, Al Jazeera s’ouvrit à la propagande des Frères musulmans. Précisons que la Société des Frères musulmans originaire d’Egypte est sunnite mais non wahhabite. Elle est d’ailleurs considérée comme une organisation terroriste par l’Arabie Saoudite.

 

 

Evidemment, tout cela contribua progressivement à dégrader les relations avec l’Arabie Saoudite.

 

 

Riyad s’opposa concrètement aux révolutions arabes. On se souvient notamment de l’intervention militaire des Saoudiens à Bahreïn qui tua dans l’œuf un début de « printemps ».

 

 

Mais les choses changèrent en 2013. C’est Riyad qui combattit concrètement le gouvernement égyptien islamiste, tendance Frères musulmans, de Mohammed Morsi en fomentant le pronunciamiento militaire du général Abdel Fatah Al-Sissi, le 3 juillet. Une terrible répression s’ensuivit et les Frères musulmans ont été chassés.

 

 

Aussi, le Qatar devint la cible des médias égyptiens et saoudiens malgré le CCG (Conseil de Coopération des pays du Golfe) qui est une sorte de conseil de famille des monarchies pétrolières du Golfe arabique censé régler les litiges en son sein. Et malgré la participation de Doha à la coalition contre le régime syrien de Bachar Al Assad, le royaume saoudien ne pouvait tolérer les velléités d’indépendance du « petit » émirat.

 

 

Ensuite, le 5 mars 2014, l’Arabie Saoudite, Bahreïn et les EAU ont retiré leurs ambassadeurs à Doha. Donc, bien que le Qatar soit de confession musulmane wahhabite comme l’Arabie Saoudite, les relations n’ont jamais été au beau fixe.

 

 

La situation intérieure du Qatar est loin d’être brillante. La chute des cours du pétrole pose de sérieux problèmes de liquidités à l’émirat. L’émir Hamad a été remplacé par son fils Tamim Ben Hamad Al-Thani le 25 juin 2013. En deux ans, il a permis de faire accéder au pouvoir une nouvelle génération qui se penche avant tout sur les problèmes économiques et les controverses suscités par la Coupe du monde de football de 2022.

 

 

Les choses se sont apaisées avec le nouveau pouvoir. Les Frères musulmans ont beaucoup moins d’influence et les relations diplomatiques de Doha avec les voisins du Golfe ont repris.

 

 

 

Diversifier les alliances.

 

 

 

En réalité, la politique du Qatar est de diversifier les alliances afin d’assurer son indépendance à l’égard de son puissant et ombrageux voisin, l’Arabie Saoudite. C’est ainsi qu’un accord militaire a été signé le 28 mars 2016 avec la Turquie qui prévoit entre autres la construction d’une base turque pouvant accueillir 3.000 soldats d’ici 2018. En plus, un contrat d’achat de 24 avions de chasse Rafale a été signé avec Paris, cette même année 2016. Enfin, un service militaire obligatoire a été instauré en 2014, officiellement pour donner aux jeunes Qataris le sens du travail et procurer de l’exercice aux jeunes oisifs pour lutter contre l’obésité et le diabète…

 

 

 

Il ne faut pas oublier non plus l’accord de défense signé en 2003 et renouvelé en 2013 avec les Etats-Unis. Ce qui n’empêche pas Doha d’essayer d’entretenir de bonnes relations avec Téhéran, l’ennemi juré de l’Arabie Saoudite et d’Israël. Mais, c’était au moment où Barack Obama opérait un rapprochement avec l’Iran notamment grâce à l’accord sur le nucléaire civil.

 

 

 

Trump jette de l’huile sur le feu.

 

 

 

L’arrivée à la présidence de Donald Trump a profondément changé la donne et accru les tensions au Moyen Orient. Les deux nouveautés sont le soutien sans faille à la politique d’expansion d’Israël et à l’hégémonisme de l’Arabie Saoudite. Ainsi, la tentative de multilatéralisme entamée par Obama est définitivement enterrée.

 

 

Le voyage de Trump à Riyad le 20 mai 2017 constitue le déclencheur du regain de tension dans le Golfe.

 

 

 

Donald Trump fait de l'Arabie Saoudite son principal allié au Moyen Orient.

Donald Trump fait de l'Arabie Saoudite son principal allié au Moyen Orient.

 

 

 

Comme l’écrit de manière métaphorique la journaliste Souhila Abada :

 

 

« L’implication de l’Oncle Sam, qui serait peut-être l’architecte de cette crise, est apparue au grand jour lorsqu’il a pris fait et cause pour une partie contre l’autre, mais non sans avoir auparavant tenté d’en tirer profit. Il a téléphoné à l’Emir du Qatar l’invitant à se rendre à la Maison blanche pour l’aider à régler son problème de famille. Une invitation déclinée par le Qatar puisque il semblerait qu’il y avait une contrepartie de cette offre et elle serait exagérée.

 


L’Oncle Sam est donc passé à une vitesse supérieure : il s’est rangé publiquement aux cotés de l’Arabie saoudite et consorts, révélant que c’est lui qui, au cours de la dernière visite dans le Golfe, a demandé aux dirigeants de cette famille d’exclure de leurs rangs le Qatar puisqu’il a de très mauvaises fréquentations avec lesquelles il gaspille son argent, au lieu de le lui confier pour qu’il le fructifie.

 


La famille du Golfe est donc remontée contre le petit Qatar qui ne veut pas grandir. Celui-ci flirte même avec certains ennemis des membres de sa propre famille, mettant en danger tout le monde. Il faut le punir et tous ensemble on va tout dévoiler sur ses mauvaises fréquentations, des listes de “terroristes ou d’organisations terroristes” sont établies au pied levé et sous le coup de la colère. »

 

 

Ainsi, la décision a été prise le 5 juin 2017. L’Arabie Saoudite et ses vassaux, les EAU, et  l’Egypte rompent les relations diplomatiques avec le Qatar, décrètent un embargo et lui transmettent un mémorandum qui dispose :

 

 

  • l’arrêt de tout contact avec les « organisations terroristes » – les Frères musulmans, l’organisation État islamique, Al-Qaida et le Hezbollah sont cités, mais pas le Hamas palestinien –, mais aussi avec les partis d’opposition aux EAU, à l’Arabie saoudite, à l’Égypte et à Bahreïn ;

 

  • l’expulsion de tous les opposants hébergés au Qatar et considérés comme « terroristes » par ces quatre pays. Les Frères musulmans sont particulièrement visés ;

 

  • la fermeture de sa chaîne d’informations Al-Jazeera et d’autres médias financés par le Qatar ;

 

  • Doha est sommé de réduire ses relations politiques et commerciales avec l’Iran ;

 

  • Cesser toute coopération militaire avec la Turquie ;

 

  • Enfin, l’émirat devra payer des « réparations » financières à ses voisins et se soumettre à un mécanisme de contrôle pendant les dix prochaines années.
  •  

 

Ce document revient à exiger que le Qatar perde sa souveraineté ! Il est évidemment inacceptable pour Doha. Aussi, la guerre peut se déclencher d’un moment à l’autre.

 

 

Isoler l’Iran pour mieux affaiblir la Russie.

 

 

La stratégie américaine, depuis l’accession au pouvoir de Trump, a consisté à accroître les tensions au Moyen Orient de manière à tenter d’isoler l’Iran et ainsi son allié, la Russie. C’est un jeu extrêmement dangereux. Les provocations américaines se multiplient en Syrie où un conflit majeur peut se déclencher là aussi. La Russie, comme les Américains opèrent dans l’espace aérien syrien, dès lors, un incident est toujours possible. On en mesure les conséquences ! On observe que les USA usent toujours de la stratégie de la canonnière qui consiste à acculer l’ennemi à commettre l’irréparable pour pouvoir l’attaquer.

 

Un autre danger est relatif au terrorisme. Le Qatar est accusé par les autres monarchies de la Péninsule arabique de financer le terrorisme. C’est un peu la paille et la poutre. Il y a longtemps que l’on est convaincu de l’aide de l’Arabie Saoudite à des organisations terroristes comme Al Qaeda et l’Etat islamique. Le « Monde diplomatique » de juillet 2017 rapporte une déclaration de Joe Biden, le vice-président US de l’administration Obama, le 2 octobre 2014, devant des étudiants de Harvard :

 

« Les Saoudiens, les Turcs et les Emiratis sont si déterminés à éliminer le président syrien Bachar Al-Assad qu’’ils ont fait pleuvoir des centaines de millions de dollars et des dizaines de milliers de tonnes d’armements sur ceux qui se battaient contre Assad, sauf que les bénéficiaires de ces livraisons étaient Al-Nosra, Al Qaeda et les éléments extrémistes des djihadistes venus d’autres parties du monde. » - lesdits éléments extrémistes étant, on le devine, l’Etat islamique ou Daesh…

 

Même Hillary Clinton dans un de ses fameux e-mails révélés par Wikileaks s’inquiétait du financement de l’Etat islamique par l’Arabie Saoudite.

 

 

 

Daesh est financé par l'Arabie Saoudite et sans doute le Qatar. Est-il l'instrument de la stratégie saoudienne ?

Daesh est financé par l'Arabie Saoudite et sans doute le Qatar. Est-il l'instrument de la stratégie saoudienne ?

 

 

 

Quant au Qatar, il finance lui aussi des organisations considérées comme terroristes : le Hamas palestinien et le Hezbollah libanais. Le Hamas dirige Gaza de main de fer, mais compte dans l’échiquier plus comme force politique que comme organisation terroriste et le Hezbollah est au gouvernement au Liban. Et on soupçonne l’Emirat d’aider aussi Daesh.

 

 

La complexité de cette affaire tient au double jeu du Qatar et de l’Arabie Saoudite : des alliances variables selon les intérêts du moment sous couvert de pétrole et de gaz. Les Etats-Unis aussi changent leur politique. Trump démantèle les tentatives de multilatéralisme de son prédécesseur et mène une stratégie offensive dans le Moyen-Orient en se basant sur l’Arabie Saoudite, afin d’isoler l’Iran et par conséquent la Russie. Le Qatar est donc gênant, car il entrave ce scénario en entretenant de bonnes relations avec l’ennemi juré d’Israël et de l’Arabie Saoudite : l’Iran.

 

 

Nous laissons la conclusion provisoire à  Karim Mohsen sui écrit sur le site « Le Grand Soir » :

 

 

« De fait, la « crise du Golfe » se circonscrit au Qatar et à l’Arabie saoudite, les « alliés » de Riyad n’étant que des comparses. A commencer par l’Egypte devenue, au fil du temps, le jouet du wahhabisme. Gamal Abdel Nasser a dû se retourner dans sa tombe. Grandeur et décadence ! Mais la crise ? Atteinte de folie de grandeur, Doha dérange, c’est indubitable.

 

Le Qatar achète – et se donne les moyens d’acheter – outre le monde, les consciences. Or, quelque part, Doha a marché sur les plates-bandes de l’Arabie saoudite qui n’apprécia pas, alors pas du tout, cette immixtion dans son pré carré : aspiration au leadership régional, soutien et financement des groupes djihadistes, autant de dispositions que les Al-Saoud se réservent. En s’y attaquant, en concurrençant la « suprématie » présumée de Riyad, Doha a ainsi commis un crime de lèse « puissance régionale ».

 

En fait, au long des deux dernières années, des escarmouches ont opposé les deux pivots des monarchies du Golfe – ils ont rappelé leurs ambassadeurs respectifs à Doha et à Riyadh – qui ont montré au grand jour outre leur inimitié, leur velléité de domination. Dans ce contexte, l’Arabie saoudite n’a pas hésité à exprimer son hégémonie en « créant » en 2015 (sans consulter ses partenaires arabes et musulmans) une « coalition militaire islamique (CMI) » de lutte contre le terrorisme.

 

Ainsi, Riyad a-t-elle embrigadé manu-militari des pays comme le Pakistan, la Malaisie et l’Indonésie, lesquels sont tombés des nues en apprenant qu’ils font partie d’une « coalition » sortie du néant, de par la seule volonté de l’Arabie saoudite. Or, l’Arabie saoudite à l’origine de l’avènement du « djihadisme » (terrorisme islamiste dont, historiquement, la responsabilité est partagée par Riyad et les Etats-Unis) veut en même temps en être son « Seif el-Hajjaj » (l’adversaire le plus déterminé du terrorisme). »

 

 

 

Pierre Verhas

 

 

Sources de cet article : « Le Monde diplomatique » et notamment les analyses d’Alain Gresh, Madame Souhila Abada, le « Grand Soir », documentation « Uranopole »

 

 

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9 juin 2017 5 09 /06 /juin /2017 09:06

 

 

 

Non, Monsieur Di Rupo, non, Madame Onkelinx, vous n’êtes plus les maîtres d’un vieux parti que vous avez contribué à démolir par votre soif inextinguible de pouvoir et ainsi, vous avez flétri l’idée même de socialisme.

 

 

Le bourgmestre de Bruxelles, le socialiste Yvan Mayeur et la présidente du CPAS (Centre publique d’aide sociale), Pascale Peraïta, respectivement administrateur et présidente du Samusocial ont touché des jetons de présences substantiels pour des réunions du Conseil d’administration dont on soupçonne que certaines étaient fictives. Les émoluments des administrateurs représentent 36 000 Euros sur un budget de 58 000 Euros ! Gros scandale, évidemment. Ces mandats devraient être gratuits et tout l’argent provenant de subventions devrait être redistribué à l’aide aux sans-abris. En plus, des soupçons de malversations dans la gestion sont émis par des experts.

 

 

 

Le trio Peraïta, Mayeur, Onkelinx sonne l'hallali pour le PS ! (montage La Libre Belgique)

Le trio Peraïta, Mayeur, Onkelinx sonne l'hallali pour le PS ! (montage La Libre Belgique)

 

 

 

Se rend-on compte de l’état d’esprit des maraudeurs du Samusocial qui ne touchent pratiquement rien et qui s’épuisent et prennent des risques en s’occupant durant la nuit des SDF ? Que doivent-ils penser de la conduite de leurs patrons alors que leur vocation est d’aider les gens se trouvant dans la pire détresse ?

 

 

 

L’affaire du Samusocial de Bruxelles est la lame de fond qui a déclenché le raz de marée. Prendre l’argent destiné à aider ceux qui sont dans la pire détresse est inqualifiable ! Par-dessus le marché, l’avocat du Samu social, une collaboratrice de Me Uyttendaele, ci-devant époux de Laurette Onkelinx, se permet de faire pression sur le gouvernement bruxellois et sur le président du Parlement bruxellois, le socialiste Charles Picqué, pour qu’il n’y ait pas de commission d’enquête parlementaire ! Le grand Charles a vu rouge et, en réaction, a fait voter la constitution d’une commission d’enquête sur le Samu social. C’est à l’unanimité que le Parlement de la Région de Bruxelles capitale a approuvé ! De son côté, dans une émission à la radio flamande, Laurette Onkelinx plaidait pour le maximum de transparence ! Le double langage est vraiment son image de marque.

 

 

 

 

 

Charles Picqué, le président socialiste du Parlement bruxellois, ne s'en est pas laissé conter !

Charles Picqué, le président socialiste du Parlement bruxellois, ne s'en est pas laissé conter !

 

 

 

Le lendemain matin, le 8 juin, à la RTBF, le ministre- président Vervoort conseille à Yvan Mayeur de démissionner. De toutes parts, les invitations à opérer un retrait sont envoyées au bourgmestre de Bruxelles et à Pascale Peraïta. Le soir même, c’est chose faite.

 

 

 

Et on soupçonne déjà une nouvelle combine : alors que le mayorat devrait logiquement revenir à l’échevin socialiste, Philippe Close, il semblerait que la Fédération bruxelloise du PS, c’est-à-dire Laurette Onkelinx, pencherait pour la députée échevine socialiste Karine Lalieux. Cela permettrait à Yvan Mayeur de récupérer un siège de député, puisque Lalieux devrait démissionner de ce poste si elle ceint l’écharpe mayorale. Ainsi, le pauvre petit n’émargerait pas au chômage ! D’après les dernières nouvelles – la ficelle était vraiment trop grosse – on s’orienterait vers une autre solution. Mais Philippe Close sera finalement nommé au grand dam des combinards qui en seront pour leurs frais.

 

 

 

 

 

 

Yvan Mayeur annonce sa démission au Conseil communal de Bruxelles-Ville.

Yvan Mayeur annonce sa démission au Conseil communal de Bruxelles-Ville.

 

 

 

Le partenaire SPa, les Socialistes flamands, dégoûté, a claqué la porte de ses négociations et ne fera sans doute pas partie de la coalition qui désignera le successeur d’Yvan Mayeur. Cela peut avoir de sérieuses conséquences politiques : cela risque de séparer les francophones et les flamands de Bruxelles qui vivent jusqu’à présent en très bonne entente. On mesure ainsi les conséquences de ces combines d’appareil et l’inconscience des dirigeants !

 

 

 

En effet, les caciques socialistes francophones belges ne veulent rien comprendre ! Et ils ne comprennent rien ! Laurette Onkelinx, son mari, le célèbre avocat Uyttendaele, le président du PS, Elio Di Rupo ont montré en cette affaire une duplicité sans nom tout en n’ayant aucun sens de l’évolution des choses.

 

 

 

 

L'avocat Marc Uyttendaele, mari de Laurette Onkelinx, risque de perdre de sa superbe !

L'avocat Marc Uyttendaele, mari de Laurette Onkelinx, risque de perdre de sa superbe !

 

 

 

Après l’affaire Publifin à Liège, celle de l’ISPPC à Charleroi et maintenant le Samusocial à Bruxelles, le PS est désormais à terre. Nul ne voit comment il peut se redresser, surtout après la mascarade du samedi 3 juin à Bruxelles.

 

 

 

Sentant un vent de fronde chez les militants du PS, le président Di Rupo les a réunis le 3 juin à la salle de la Madeleine à Bruxelles pour proposer d’importantes réformes dans la « gouvernance » du Parti. Il s’agissait d’un catalogue de banalités et de vœux pieux, des os à ronger, quoi, sauf qu’une proposition fut difficile à avaler : le décumul intégral des mandats n’interviendrait… qu’en 2024 ! C’est-à-dire à la fin de la prochaine législature… Tollé chez les militants qui l’ont rejetée à 63 % des voix ! Elio Di Rupo a réagi par après avec sa coutumière langue de bois.

 

 

 

 

 

Yvan Mayeur et Elio Di Rupo du temps de leur gloire...

Yvan Mayeur et Elio Di Rupo du temps de leur gloire...

 

 

Trop, c’est trop ! Trop is te veel !

 

 

Lorsqu’il était Premier ministre, Elio Di Rupo a cédé aux demandes les plus antisociales des libéraux, comme l’exclusion des jeunes chômeurs de longue durée. Quand il a quitté le gouvernement, il s’est fait réélire Président du PS alors que son mandat n’était pas terminé ; cela, bien sûr, pour éviter un éventuel concurrent. On n’est jamais trop prudent !

 

 

Arrivent les attentats terroristes du 22 mars 2016, les regards se tournent vers Molenbeek qui a été dirigée pendant dix-huit ans par Philippe Moureaux, alors tout puissant président de la Fédération bruxelloise du PS. On « découvre » qu’il s’est laissé manipuler par les « mosquées » où il allait pêcher son électorat. Résultat : les cellules djihadistes étaient bien implantées à Molenbeek.

 

 

Laurette Onkelinx succède à Moureaux à la présidence de la Fédération bruxelloise du PS qu’elle contribue à cadenasser avec son staff issu des cabinets ministériels. Elle doit cependant se débarrasser de son fidèle second, Goldstein, pour des raisons qui sont restées obscures.

 

 

Eclate à Liège l’affaire Publifin qui révèle des arrangements illégaux et d’énormes conflits d’intérêts. Comme ce n’est pas assez, c’est à Charleroi qu’une nouvelle « affaire » est révélée : celle de l’ISPPC, un hôpital public géré par les Socialistes. Enfin, c’est le Samusocial à Bruxelles !

 

 

Cette accumulation d’affaires en quelques semaines montre que le Parti est gangréné. A cela, il y a des causes.

 

L’une d’elles est mise en évidence par Henri Goldman qui écrit sur son blog repris par « Mediapart » :

 

 

« Le chemin qu’il [Yvan Mayeur] a parcouru depuis est banalement classique. Sa « dérive » n’a pas pour cause une infirmité morale particulière. Elle n'est que le produit naturel des conditions courantes de l’exercice de la fonction politique en Belgique. Tant de militants naguère désintéressés y ont succombé, par glissements successifs. Se dessine alors une curieuse « échelle de Richter » de la dégradation des mœurs qu’il est tentant d’appliquer à tous ceux qui ont décidé de faire de la politique leur profession. ».

 

 

Après 27 années de pouvoir au « fédéral » sans discontinuer et encore plus à la Région wallonne et dans une moindre mesure à la Région bruxelloise, le militantisme s’est mué en carriérisme. Le PS a perdu son âme, c’est-à-dire sa force de contestation. Comment faire preuve d’esprit critique lorsque sa carrière dépend du bon vouloir des dirigeants du Parti ?

 

 

Une autre cause est idéologique : le PS belge francophone comme le PS français a pris le tournant néolibéral, même si les « communicateurs » du PS belge usent de propos plus radicaux… Encore une fois, le double langage.

 

 

Et, on le voit par les derniers scandales, le PS a voulu jouer dans la « cour des grands ». Mal lui en prit, même si l’impact réel des « affaires » du PS en terme de finances, il n’arrive pas à la cheville du Kazakhgate qui éclabousse la droite libérale.

 

 

Un parti comme le PS se doit d’être irréprochable sur le plan éthique. C’est son ADN. Manifestement, il est perdu…

 

 

Ainsi, le PS termine sa longue descente aux enfers qui a commencé par l’assassinat d’André Cools à Liège le 18 juillet 1991 et qui, sans doute, s’achève au Samusocial à Bruxelles, le 8 juin 2017.

 

 

 

 

L'assassinat d'André Cools à Cointe le 18 juillet 1991 marque le début de la descente aux enfers du PS.

L'assassinat d'André Cools à Cointe le 18 juillet 1991 marque le début de la descente aux enfers du PS.

 

 

 

C’est un cataclysme politique qui s’annonce : la gauche est amputée de sa principale formation politique. Il reste le PTB qui a le vent en poupe, mais qui traîne derrière lui son passé de parti maoïste qui lui colle à la peau, même si, manifestement, il a évolué. Il a l’énorme avantage d’être présent sur le terrain : dans les maisons médicales, dans les entreprises, via les délégations syndicales, dans le mouvement associatif.

 

 

Y a-t-il donc un espoir ?

 

 

 

 

Robert Vertenueil, le nouveau secrétaire général de la FGTB fait une analyse lucide de la situation de la gauche en Belgique.

Robert Vertenueil, le nouveau secrétaire général de la FGTB fait une analyse lucide de la situation de la gauche en Belgique.

 

 

 

Le nouveau secrétaire général de la FGTB Robert Vertenueil prône un rapprochement PS PTB afin de reconstituer une vraie gauche. Il a raison. Mais ce rapprochement doit impérativement se faire par la base et non par les appareils qui sont définitivement grippés.

 

 

 

 

Pierre Verhas

 

 

 

 

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1 juin 2017 4 01 /06 /juin /2017 15:19

 

 

 

L’incident s’est passé il y a quelques jours à Bordeaux. Un groupe de jeunes distribuait des repas à des SDF dans les rues de la capitale de l’Aquitaine. Le maire de la ville, Alain Juppé, passait par hasard par là et s’avança vers le groupe qui, le voyant, s’attendait à ce qu’il félicite ces jeunes-gens. Pas du tout ! Il leur a intimé l’ordre de déguerpir, car, à son sens, ils troublaient l’ordre public. Une fois l’édile parti, les jeunes ont poursuivi leur distribution. Un quart d’heure plus tard, Juppé revint menaçant et leur reprochant de « favoriser l’assistanat » qu’il ne pouvait tolérer dans sa bonne ville.

 

 

Voilà donc un ancien « présidentiable » qui a d’ailleurs été soutenu par une partie de l’électorat de gauche lors des primaires de la droite en France qui jette le masque ! Aider des sans-abris est donc interdit dans l’esprit d’Alain Juppé, car ce serait de l’assistanat et par là, on les empêcherait d’en sortir.

 

 

 

 

Alain Juppé n'aime pas qu'on aide les SDF ! Comportement typique de la classe dirigeante : la solidarité, c'est lassistanat.

Alain Juppé n'aime pas qu'on aide les SDF ! Comportement typique de la classe dirigeante : la solidarité, c'est lassistanat.

 

 

 

Cette attitude aussi odieuse que stupide montre que la classe dirigeante n’éprouve que mépris à l’égard de ceux qu’elle exclut de la société. Pire, elle n’a ou plutôt ne veut avoir aucune solution pour eux.

 

 

La solidarité, sous quelque forme qu’elle soit, est le fondement d’une société qui se veut humaniste. Et cette solidarité est la caractéristique même de « l’humanisme européen » selon l’expression qu’utilise l’économiste belge Bruno Colmant.

 

 

 

Et il avertit dans « La Libre Belgique » du 21 mai 2017 :

 

 

« Ceci ne veut pas dire que notre modèle social, conçu pour aider les plus démunis, est mauvais. Au contraire, il véhicule l’humanisme européen. Mais les stabilisateurs économiques, destinés à atténuer les chocs conjoncturels, donnent désormais le gîte à toute l’économie. »

 

Dès lors :

 

« Les pays européens, happés par la logique des marchés qui les financent, seront obligés de s’immerger dans une économie nettement plus exigeante, au sein de laquelle l’Etat, intoxiqué par quatre décennies d’endettement croissant et de manque de vision et d’ambition, sera contraint d’exercer un rôle répressif. La monétisation de la crise suscitera de probables poussées d’inflation modeste. Cette inflation résignée sera, avec le vieillissement de la population, la trame commune de tous les scénarios économiques des prochaines années.

 

La crise révèle aussi une contradiction sociétale : avec la monnaie unique, nos communautés ont exprimé un choix d’économie de marché et de libre-échange qui aurait théoriquement dû conduire à une diminution relative du rôle de l’Etat. Pourtant, le poids et la dette de ce dernier ont augmenté, reflétant sa fonction légitime de stabilisation économique pour traverser la crise. »

 

 

 

Bruno Colmant plaide pour les pensions par capitalisation puisqu'on a fait le choix de l'économie de marché.

Bruno Colmant plaide pour les pensions par capitalisation puisqu'on a fait le choix de l'économie de marché.

 

 

 

La brebis galeuse : l’Etat social

 

Les économistes libéraux cherchent toujours à culpabiliser l’Etat social, ce qui est révélateur et complique le débat.

 

Quelles sont en fait les causes de quatre décennies d’endettement croissant ? Depuis le second choc pétrolier (1979 – 80), les politiques d’austérité ont commencé. L’Etat a moins dépensé. Les salaires ont été bloqués et on a fait des économies dans la Sécurité sociale. Normalement, selon les dires des responsables politiques de l’époque, la dette aurait dû se stabiliser ou diminuer.

 

Eh bien non ! Au contraire, les dettes n’ont cessé de croître, contrairement aux PIB. Et il y a trois causes principales à cela : la baisse des recettes fiscales avec les cadeaux fiscaux successifs aux entreprises et aux contribuables les plus riches, ainsi que l’absence de lutte contre la grande fraude fiscale qui prend des proportions tragiques ; l’interdiction que les gouvernements se sont imposée de faire financer les déficits publics par la banque centrale ; les variations des taux d’intérêt. Rappelons-nous le scandale dénoncé par Michel Rocard il y a cinq ans : la Banque Centrale Européenne prête aux banques privées à des taux ridiculement bas et les Etats leur empruntent cet argent à des taux usuraires.

 

 

Ajoutons que le déficit de la Sécurité sociale est consécutif de ces trois facteurs en plus de l’augmentation du chômage par la désindustrialisation et aussi des baisses des cotisations sociales patronales.

 

 

Et puis arrive la crise financière de 2008 et Bruno Colmant avertit sur son blog :

 

 

« Le choc de 2008, combiné à un tassement de la croissance et à une désinflation généralisée, a conduit à une progression inimaginable des engagements publics sont seuls des taux d’intérêt faibles assurent la soutenabilité. Dans le domaine des pensions publiques, par exemple, l’augmentation de l’espérance de vie (estimée à deux mois par an) conjuguée à une diminution de l’âge effectif de départ à la pension (elle-même entraîné par le choc digital et a mutation de nos environnements économiques) est impossible à financer sauf à diluer drastiquement ces pensions ou à augmenter les cotisations imposées à un nombre réduit de travailleurs. Mais, de manière plus générale, les difficultés sociales et les inégalités s’amplifient, suscitant une demande croissante de biens publics à des États déjà exsangues. »

 

 

Dans un autre article sur son blog, Colmant prône la suppression de la pension par répartition et l’introduction générale de la capitalisation. On sait ce que cela a donné !

 

 

Le fardeau de la Dette

 

 

Si on continue ainsi, on va vers un choc social majeur. Bruno Colmant, dans son blog, avertit :

 

« Ces dettes publiques vont mettre nos systèmes sociaux en joue. Les rapports de force entre les classes socio-économiques seront donc exacerbés. Finalement, il faudrait bien qu’un jour, on paie la myopie des Etats-providences et autres systèmes sociaux fondés sur l’hypothèque de la croissance et de la démographie futures. Le dialogue entre les Etats et le marché sera complexe. Et il est certain que les rentiers passifs, c’est-à-dire investis en dépôts bancaires et en assurances-vie, en seront les victimes. Ils le sont déjà au travers d’un taux d’inflation qui dépasse la rémunération de l’épargne. Bien sûr, on pourrait argumenter que ces rentiers doivent prendre plus de risques au travers d’investissements en actions. Mais tous ne peuvent pas se le permettre. L’épargne doit être stable pour les personnes âgées car leur horizon d’investissement est biologiquement réduit et leur capacité à subir des aléas boursiers très limitée. »

 

Cependant, Colmant s’en tient aux principes et aux grandes tendances. Il fait un constat qui est juste et sans appel, mais il n’en analyse pas les causes. En outre, la principale critique qu’on peut émettre à l’égard de son analyse est le fatalisme. Selon lui, la fin des pensions par répartition – donc d’un pan entier de la Sécu – est inéluctable. Nous sommes à nouveau en plein TINA.

 

La mort du CDI

 

En définitive, cette attaque contre le système de pensions par répartition cache un autre objet : en finir avec le CDI qui permet le financement de ce système et qui assure une certaine sécurité au travailleur. Or, la désindustrialisation, la robotisation du travail mettent à mal cette relation contractuelle entre le travail et le capital.

 

Aussi, a-t-on mis au point une autre forme de travail : la flexibilité à court terme. L’ubérisation en est un exemple. L'Alsacien Jean-Clet Martin, ancien directeur de programme au Collège international de philosophie, spécialiste de Deleuze, explique dans une interview à The Dissident.

 

 

 

Jean-Clet Martin, un philosophe alsacien, qui sait déduire les enjeux fondamentaux.

Jean-Clet Martin, un philosophe alsacien, qui sait déduire les enjeux fondamentaux.

 

 

 

« Que dire en effet de ce qui nous attend, en terme de liberté et de sécurité d’emploi, si ce n’est que les petits contrats d’embauche, inférieurs à un mois, explosent !

 

La flexibilité à très court terme est devenue le mode majeur du marché. Le travail dans son amplitude, sa complexité, sa durée, sa compétence n’est plus pris en charge par les entreprises qui cherchent le licenciement plutôt que l’emploi. Sauf pour toucher les subventions publiques et bénéficier pour elles-mêmes d’une aide de l’État, refusée à ceux qui sont employés sans contrepartie réelle de la part des employeurs. D’où sans doute le refus de toute codification, la complainte insupportable que le travail soit devenu trop cher !

 

En vérité, le nom nouveau de « flexibilité », c’est la rentabilisation de chaque instant, la non-reconnaissance du sommeil, de la nuit, du repos, du temps de la formation, de la vacuité qui accompagnent toujours le véritable travail. La « Retraite » même à 65 ans, le retrait dans la quiétude sont devenus suspects. Inévitablement, la violence dans l’espace dégradé de l’emploi va connaître dans les années qui viennent un développement sans précédent au moment où la droite ne connaît du travail que des emplois fictifs pour ceux qui la soutiennent. »

 

Il est clair que dans une situation pareille, le système par répartition est impossible. C’est donc à un autre mode de financement et surtout de solidarité qu’il faudra penser. Surtout, comme l’explique le même Jean-Clet Martin, l’Etat est mort, ou plutôt on l’a tué.

 

Il faudra changer de paradigme.

 

« Ce n’est pas l’économie qui est en crise mais les États qui lui sont soumis. En effet, force nous incombe de reconnaître que l’économie se porte au mieux, comme jamais… Ce qui va mal, c’est bien l’État. L’État est mort. Il n’y a plus besoin de le tuer. À l’État s’est substituée ce qu’on appelle la gouvernance. Une forme d’usurpation qui, à l’époque monarchique, se nommait (…) des « Régences », une prise de pouvoir illégitime dont les mesures ont toujours constituées pour les peuples une source d’étranglement et de ruine. Il n’y a pas un seul exemple de Régence qui ne soit pas inique. Et l’économie est en situation de régenter les peuples. Les gens qui occupent aujourd’hui des fonctions politiques ne sont plus des hommes d’État mais des managers du système financier et médiatique. »

 

En outre, la chape de plomb de la Dette devient insupportable. Aussi, selon Martin, la boucle est bouclée :

 

« D’une telle situation, on ne pourra sortir par aucune des politiques que nous proposent la droite ou le socialisme tiède du gouvernement actuel. On ne pourra en sortir aussi longtemps que la reconnaissance de la Dette domine notre vision des choses et que nous nous sentons coupables d’une faute inventée par les mieux nantis pour asseoir leur pouvoir. Le capitalisme vit aujourd’hui de façon très profitable de l’effondrement des États. Il mise sur la faillite des nations. Il faudrait donc des mesures rapides pour mettre en œuvre une régulation des transactions financières et une taxation des profits que la mondialisation permet de réaliser hors impôts et, pour ainsi dire, dans l’ombre. »

 

Il faudra changer totalement de paradigmes. Certains semblent l’avoir compris, comme Hamon et Mélenchon lors de la campagne présidentielle française, en proposant d’autres formes de relations entre le travail et le capital et en y introduisant la dimension écologique.

 

En Belgique, de jeunes mandataires politiques, surtout après les séismes provoqués par les affaires Publifin, Kazakhgate et Ores, avancent des propositions de changement fondamental. Nous en parlerons bientôt.

 

Mais tout cela est encore trop épars. Ce n’est pas assez mûr. Cependant, ce printemps annonce sans doute une moisson quelque peu différente. Wait and see.

 

 

Pierre Verhas

 

 

 

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24 mai 2017 3 24 /05 /mai /2017 08:54

 

 

 

Radical est un qualificatif qui n’a pas bonne presse de nos jours. Les jeunes gens attirés par les Djihad sont dits « radicalisés » et l’objectif des autorités est de les « déradicaliser ». Des formations politiques remettant en cause le système politique actuel sont considérées comme « radicales », c’est-à-dire extrémistes et donc à combattre, voire à éliminer. Contre elles, l’offensive médiatique est lancée en discréditant leurs militants et leurs idées. Un certain Karl Marx avait dit : être radical, c'est aller aux racines des choses... Est-ce donc désormais interdit ?

 

 

Depuis la chute du Mur de Berlin, toute forme de critique du capitalisme est rejetée. On use à l’égard de leurs auteurs des méthodes similaires à celles de la pire époque du stalinisme. Un autre ennemi de l’Ordre issu de la chute de l’Union Soviétique est l’Etat social démonétisé par une propagande insidieuse de culpabilisation des travailleurs et des allocataires sociaux.

 

 

 

 

La chute du Mur de Berlin, le 9 novembre 1989, marqua la fin d'un totalitarisme et l'expansion d'un autre, en dépit de l'espoir que cet évément suscita.

La chute du Mur de Berlin, le 9 novembre 1989, marqua la fin d'un totalitarisme et l'expansion d'un autre, en dépit de l'espoir que cet évément suscita.

 

 

 

Et cela va encore plus loin : une pensée unique est diffusée par les médias et même enseignée dans les universités. Cet Ordre ne peut tenir sans une surveillance générale qui a été rendue possible grâce au progrès technologique et à la complicité des autorités.

 

 

Cependant, en dépit de sa redoutable efficacité et de sa puissance colossale, l’Ordre présente des signes d’essoufflement. Il vacille sur ses bases, même s’il est encore très solide.

 

 

On le pressent. Nous sommes à la fin d’un cycle, sans doute comme en 1770. Si on veut que la société de demain éradique cet Ordre qui menace l’humanité, comme les dénonce un homme comme Paul Jorion et qu’elle soit éclairée par les Lumières, il faudra un changement radical tout d’abord des mentalités, et ensuite des rapports de forces économiques et politiques.

 

 

 

C’est donc à un moment particulièrement opportun que paraît en français la traduction d’un ouvrage de Jonathan Israel, professeur à l’Institute of Advanced Studies de Princeton et spécialiste des Lumières du XVIIe au XVIIIe siècle. Cette traduction a été effectuée par Matthieu Dumont et Jean-Jacques Rosat.

 

 

 

 

Jean-Jacques Rosat est un philosophe des Lumières radicales.

Jean-Jacques Rosat est un philosophe des Lumières radicales.

 

 

 

 

Ce livre intitulé « La révolution des esprits Les Lumières radicales et les origines intellectuelles de la démocratie moderne » vient de paraître aux éditions marseillaises Agone et est préfacé par Jean-Jacques Rosat.

 

 

 

Jean-Jacques Rosat est philosophe, maître de conférence au Collège de France et aussi éditeur. Il est directeur de collection chez Agone et est surtout un spécialiste de l’œuvre de George Orwell. Il est aussi le correspondant en France du linguiste et militant américain Noam Chomsky.

 

 

 

Jonathan Israel a rédigé une histoire idées des Lumières en Europe et dans le monde. Cette histoire monumentale, œuvre d’érudition, a été éditée en quatre volumes et n’a pas été traduite en français, sauf pour le premier volume : Les Lumières radicales parue en 2006. Le livre présenté ici n’en est pas un résumé, mais raconte et analyse l’évolution des idées des Lumières depuis 1770 sur la base de conférences prononcées par l’auteur.

 

 

 

 

 

Jonathan Israel est le spécaliste des Lumières radicales.

Jonathan Israel est le spécaliste des Lumières radicales.

 

 

 

 

Le tournant de 1770

 

 

 

Pourquoi 1770 ? C’est l’année de parution de l’Histoire philosophique des deux Indes de l’abbé Raynal, un ami de Diderot et où sont émises les idées les plus radicales et du Système de la nature d’Holbach publié sous un pseudonyme, ouvertement matérialiste et athée. Cela provoqua un choc des idées où furent marqués deux camps que Jonathan Israel appelle les Lumières radicales, d’une part et les Lumières modérées, d’autre part.

 

 

Les Lumières modérées « s’efforcent de concilier l’autorité de la raison avec celle de la religion, les avancées dans les sciences de la nature avec la reconnaissance d’un ordre divin providentiel, l’affirmation des droits de l’individu avec les principes monarchiques et aristocratiques. », écrit Jean-Jacques Rosat dans la préface. Il n’est pas question d’épanouir le peuple. Le savoir n’est réservé qu’à une élite. Bref, les Lumières ne sont réservées qu’à la classe dirigeante. Elles sont nées en Angleterre avec Locke et Newton, en Allemagne avec Leibniz et se sont répandues en France dès 1730 grâce à Voltaire. Notons que Montesquieu n’est pas mentionné dans cette préface, puisque dès 1720, venant d’Angleterre, il contribua à promouvoir une réforme fondamentale du droit, mais encore une fois réservée à la seule élite.

 

 

Les Lumières radicales, elles, n’admettent aucune autorité au-dessus de la raison « qui est en chaque être humain », ni aucune force « au-dessus de celles de la nature dont les humains font partie ». Aussi, elles inclinent vers l’abolition des privilèges et l’instauration d’une société d’égaux gouvernée selon les principes de la démocratie représentative. Les Lumières radicales sont nées en 1660 en Europe avec l’œuvre de Spinoza. Elles sont restées clandestines jusqu’à l’Encyclopédie de Diderot et d’Alembert en 1750.

 

 

Jonathan Israel raconte donc l’émergence des Lumières radicales qui sont une remise en question des pouvoirs établis au XVIIIe siècle, qui ont présidé aux révolutions américaine et française et qui ont eu très difficile à s’imposer. Même aujourd’hui, dans l’éducation et dans nos lois, les principes édictés y sont appliqués avec réticences.

 

 

C’est en cela que le livre Une révolution des esprits est passionnant et surtout interpellant, car s’il retrace l’histoire des idées depuis le XVIIe siècle, il est étonnamment actuel. Ainsi, Jonathan Israel écrit dans son introduction :

 

 

« Les Lumières radicales sont le système d’idées qui, historiquement, a principalement façonné les valeurs sociales et culturelles les plus fondamentales du monde occidental à l’époque postchrétienne. (…) Mais cette manière de penser est également devenue – dans de nombreux pays d’Asie et d’Afrique et dans la Russie contemporaine notamment – la principale source d’espoir et d’inspiration pour tous les humanistes assaillis et harcelés, pour tous les défenseurs de l’égalité et des droits de l’homme qui, contre des forces bien souvent écrasantes, luttent héroïquement pour les libertés humaines fondamentales et pour la dignité, y compris des femmes, des minorités, des homosexuels et des apostats, face à la résurgence de toutes les formes de bigoterie, d’oppression et de préjugés qui, dans une grande partie du monde actuel, paraissent étendre inexorablement leur empire. »

 

 

L’auteur observe que les idées des Lumières radicales conservent toute leur actualité, car dans la plupart des pays décolonisés, les idées démocratiques et laïques ne se sont guère imposées et même en Occident, elles ne furent réellement admises que tout récemment et ce du bout des lèvres par la classe dirigeante.

 

 

« Qui ira douter que l’ignorance et la crédulité (…) demeurent encore aujourd’hui les pires ennemis de la démocratie, de l’égalité et de la liberté individuelle ? Qui ira douter qu’une aristocratie officieuse – comme celle qui est née aux Etats-Unis, où elle a fini par engendrer une immense inégalité des richesses – est capable de mettre en péril l’égalité et la liberté individuelle tout aussi efficacement que n’importe quelle noblesse officielle fondée sur l’hérédité, sur le rang et sur les privilèges étayés par le droit ? »

 

 

Le même phénomène sévit en Europe où la crédulité et le fanatisme religieux sévissent parfois jusque dans les plus hautes sphères de la société et où une oligarchie politico-financière règne en maître sur toutes les institutions et les rouages de l’économie.

 

 

 

Le multiculturalisme : un danger mortel

 

 

 

Jonathan Israel attire l’attention sur un autre danger majeur pour les principes fondamentaux d’égalité, de liberté et de droits de l’homme : le multiculturalisme.

 

 

« Plus récemment, une puissante remise en cause des principes des Lumières radicales particulièrement menaçante pour la société moderne, est apparue avec ce multiculturalisme à la mode, imprégné de postmodernisme qui, dans les années 1980-1990, a envahi les universités occidentales et les instances politico administratives. »

 

 

Sa caractéristique est de considérer que toute tradition et tout système de valeur sont à peu près égaux, remettant ainsi en cause le principe d’un système de valeurs universelles. En effet, selon ses zélateurs, imposer un système universel reviendrait à se replier sur l’eurocentrisme et manquer de respect envers « l’autre ».

 

 

Remarquons cependant que depuis deux ou trois décennies, avec la crise économique et sociale et avec les tensions internationales essentiellement dictées par des visées impérialistes, la cohabitation entre les différentes communautés est très difficile et que les motifs officiels de ces guerres parfaitement injustes et perverses sont basés sur le système de valeurs universelles. Rappelons-nous : la guerre en Irak a été déclenchée par les « forces du bien » pour éradiquer les « forces du mal » et instaurer ainsi par la force « la démocratie ».

 

 

Ce détournement des Lumières radicales aurait dû être dénoncé avec force par leurs promoteurs. Cette passivité du monde intellectuel – voire même la complicité pour certains d’entre eux – lui coûte très cher et constitue dès lors une menace mortelle pour l’existence des principes fondamentaux.

 

 

 

L’idée de progrès

 

 

 

Le premier chapitre analyse la question du progrès. Les idées de progrès, « d’amélioration de l’état de l’humanité » ont été centrales pour les Lumières. C’est Spinoza qui fut le premier par son monisme de la substance, autrement dit l’unité du corps et de l’esprit, à pousser l’idée de progrès. Il fut le premier à instaurer une opposition entre théologie et philosophie. Mais cette réforme des idées est restée purement théorique et on n’envisageait pas d’amélioration possible par sa concrétisation. Mais, à la fin du XVIIIe siècle, elle est devenue possible.

 

 

Cela dit, il ne fallait pas oublier les immenses difficultés pour parvenir à réaliser une société de progrès. Celui-ci n’est possible qu’à la condition que la tolérance puisse régner et, en cela, les philosophes des Lumières étaient très pessimistes. Cependant, à la fin du XVIIIe siècle, du moins au niveau des élites, la connaissance progresse et si les superstitions et la bigoterie restent très présentes, elles s’estompent.

 

 

Cette fin du XVIIIe siècle fut empreinte de violences, de révolutions, de guerres. Mais, l’émancipation de l’homme grâce à des formes de gouvernements organisées en vue du « bien commun » et de la protection des individus sont désormais possibles.

 

 

Jonathan Israel cite d’Holbach qui fut un des précurseurs des Lumières radicales : « Si l’erreur et l’ignorance ont forgé les chaînes des peuples, si le préjugé les perpétue, la science, la raison, la vérité pourront un jour les briser. » C’est sans doute la question de notre temps.

 

 

Dans le chapitre suivant, l’auteur examine la question de l’éventuelle opposition entre la hiérarchie et la démocratie. Il note entre autres que la rébellion, qui était mal vue étant donné les massacres et la misère qu’elle provoquait, a changé d’image à la fin du XVIIIe siècle. Cela, grâce à la révolution américaine. Israel écrit :

 

 

« C’est un changement qui s’est nourri de la réaction généralement favorable en Europe à la révolution américaine. L’intervention armée des citoyens désirant défendre leurs propres droits semblait désormais à l’ordre du jour. »

 

 

C’est un changement profond : pour la première fois, des citoyens organisés font l’histoire. Ce ne sont plus des révoltes mal organisées, ponctuelles aisément réprimées par le pouvoir en place, c’est une révolution citoyenne destinée à conquérir des droits.

 

 

Cela inspirera la révolution française. Mais, il faut bien noter que ce ne sont pas les dirigeants les plus extrémistes qui représentaient les Lumières radicales. Robespierre et Saint-Just, pour l’auteur, sont des monstres froids qui veulent remplacer une théologie par une autre, une tyrannie par une autre. Ils se sont d’ailleurs opposés à des Condorcet ou à des Thomas Paine qui, eux, sont de vrais philosophes et acteurs des Lumières radicales.

 

 

Les définitions de la « tyrannie »

 

 

L’ouvrage se poursuit par de fines analyses des travaux et des actions des philosophes et des partisans des Lumières radicales qui se sont opposées à toutes les formes de tyrannie. Justement, Jonathan Israel montre l’évolution du substantif « tyrannie ».

 

 

« Le terme de tyrannie (…) a clairement changé de sens en Europe dans les années 1760 -1770, tant dans son usage politique que de la haute culture. Par le passé, la « tyrannie » désigne un gouvernement qui s’affranchit de toute contrainte légale et viole les procédures constitutionnelles (…). L’élargissement de la signification de ce terme à la fin du XVIIIe siècle, ne trouvait aucune justification dans l’usage, ni non plus dans les recueils des lois traditionnels. »

 

 

Plus loin, il explique :

 

 

« Du point de vue de la tradition et de la jurisprudence, les Américains n’avaient aucun droit de se rebeller. Chez Diderot, tout au contraire, chez Helvétius, Mably, Raynal et d’Holbach, comme chez Price, Prietsley, Paine, Weischaupt, Knigge, Forster et Bahrdt, la « tyrannie » désigne l’exercice de toute autorité qui, légitime ou non du point de vue constitutionnel n’est pas fondée « sur les avantages que l’on procure à ceux sur qui cette autorité s’exerce. »

 

 

 

Donc aucun souverain n’est désormais libre d’agir comme il l’entend, même si c’est conforme au prescrit constitutionnel. C’est évidemment une tout autre conception du pouvoir que les Lumières radicales mettent en avant.

 

 

 

En conclusion, Jonathan Israel s’étonne du manque d’études sur les Lumières radicales. Elles n’ont commencé que récemment et, bien entendu, il y apporte une contribution majeure.

 

 

 

 

Démarches typiquement staliniennes et… néolibérales

 

 

 

Mais son étonnement ne traduit pas une surprise. Il fait allusion à l’historien français François Furet (1927 – 1997). Furet fut d’abord un militant communiste et attaqua avec virulence un ancien compagnon de Léon Blum qu’il accusait à l’époque d’être un « valet des Américains ».

 

 

Ensuite, comme bien d’autres, dans les années 1980, il effectua du « tourisme idéologique » en fondant avec Pierre Rosanvallon la Fondation Saint-Simon et il présida même le très libéral Institut Raymond Aron.

 

 

Et comme tout nouveau converti, il fit du zèle anticommuniste et anti progressiste en général avec les méthodes héritées du stalinisme.

 

 

 

 

L'historien François Furet (1927 - 1997) est passé du stalinisme au néolibéralisme.

L'historien François Furet (1927 - 1997) est passé du stalinisme au néolibéralisme.

 

 

 

Jonathan Israel explique :

 

 

« Ainsi, dans La Révolution (1770 1880) de François Furet (…), Diderot et d’Holbach ne figurent même pas à l’index, aucune mention non plus des écrits philosophiques publiés avant 1789 par Brissot, Mirabeau, Volney, Maréchal ou Cloots ; aucune référence à Cerisier, à Paape ni à aucun des démocrates radicaux hollandais qui ont travaillé en France avant 1789 ; le caractère radical de la pensée de Condorcet dès avant 1789 n’est pas évoqué, même brièvement ; aucune référence à Tom Paine, à Weishaupt ou à Georg Foster (…). Il concède que les Lumières ont « présidé à un formidable revirement des idées et des valeurs ». Mais il prétend que les Lumières ont accompli tout cela « sans le savoir », ce qui est parfaitement absurde, et il n’essaie même pas de bâtir quoi que ce soit sur ces idées dans le cours de son analyse. »

 

 

Certes, François Furet n’est plus de ce monde, mais les intellectuels « médiatiques » qui lui ont succédé procèdent de la même manière. On cultive l’oubli pour imposer ses thèses. Démarches typiquement staliniennes et… néolibérales.

 

 

C’est en cela que le livre de Jonathan Israel est exceptionnel et passionnant. En un peu moins de 250 pages, il raconte le formidable brassage d’idées qui a permis de changer le monde, d’apporter à l’humanité l’espoir d’un monde meilleur. Et on s’aperçoit très vite qu’il est d’une brûlante actualité.

 

 

Ce travail intellectuel est une œuvre de combat. Il est essentiel.

 

 

 

Pierre Verhas

 

 

 

 

Une révolution des esprits

 

 

 

Jonathan Israel

Une révolution des esprits

Les Lumières radicales et les origines intellectuelles de la démocratie moderne

 

Traduit de l’anglais par Matthieu Dumont & Jean-Jacques Rosat

 

Editions AGONE, Marseille, 2017, collection Banc d’essais

 

ISBN 978 -2-7480-0266-2

 

22 €

 

 

 

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