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  • : Le blog de pierre verhas
  • : Blog consacré à l'actualité dans les domaines de la politique et de l'astronomie, vus au sens large. Ce blog n'est pas neutre : il se positionne à gauche, de philosophie laïque et donnant la primauté à l'expérience sur la spéculation. Ce blog est ouvert au débat, à l'exception des invectives, des attaques personnelles et des insultes qui seront systématiquement rejetées afin de permettre à chacun(e) de débattre en toute liberté et dans la sérénité qui n'exclut en rien la passion.
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27 décembre 2017 3 27 /12 /décembre /2017 22:28

 

 

 

Quand, il y a soixante ans, fut signé le Traité de Rome qui institua la Communauté économique européenne, issue de l’idée de deux personnages sulfureux, Robert Schuman, ancien ministre du premier gouvernement du maréchal Pétain en 1949 et Jean Monnet, homme d’affaires travaillant pour les services secrets US et ce qu’on n’appelait pas encore les entreprises multinationales, on était convaincu d’associer solidement les pays d’Europe occidentale avec l’Allemagne de l’Ouest dans le maintien et l’épanouissement d’un régime de liberté et d’égalité permettant un épanouissement économique, social et individuel jamais égalé dans l’histoire.

 

 

 

 

Jean Monnat et Robert Schuman, les "pères fondateurs" de l'Union européenne étaient des personnages sulfureux.

Jean Monnat et Robert Schuman, les "pères fondateurs" de l'Union européenne étaient des personnages sulfureux.

 

 

 

Si malgré plusieurs crises, on a pu maintenir cette illusion, et si, effectivement la construction européenne fut un facteur de prospérité et d’ouverture, il ne faut pas oublier que cela a été l’œuvre des luttes syndicales pour les droits sociaux et des efforts de la social-démocratie pour un partage des ressources le plus équitable possible.

 

 

Tout a relativement bien fonctionné jusqu’à la chute du Mur de Berlin en 1989. La réunification allemande a coûté très cher à la CEE. Le Traité de Maastricht de 1992 a, sous la pression de l’Allemagne redevenue la principale puissance de l’Europe continentale, amené l’Euro, système monétaire convenant parfaitement à l’économie exportatrice germanique avec en outre l’ordolibéralisme qui dicte désormais ses règles à tous les Etats membres de l’Union européenne. Tout cela s’est fait sans que l’on ne s’inquiète trop des règles démocratiques.

 

 

Les traités qui ont suivi ont quelque peu rectifié cette lacune. Tout d’abord, le Traité de Nice disposa dans son préambule que la peine de mort était interdite à tout Etat membre. Ensuite, fut adoptée une Charte des droits fondamentaux qui reprend grossomodo la Convention européenne des droits de l’homme du Conseil de l’Europe, mais dont on peut douter de sa force de loi. Ainsi, elle figure en annexe du dernier Traité européen, le TFUE, et non dans ses dispositions majeures.

 

 

En conséquence, les Droits de l’homme et les règles fondamentales de la démocratie sont loin d’être la priorité dans le processus de décision au sein de l’Union européenne.

 

 

Prenons un premier exemple. En 2000, l’Autriche fut pour la première fois depuis la Seconde guerre mondiale, gouvernée par une coalition où figurait une formation d’extrême-droite, le FPÖ. Les réactions furent très virulentes, particulièrement de la part du ministre belge des Affaires étrangères, Louis Michel, père de l’actuel Premier ministre Charles Michel.

 

 

En Italie, il y eut également une éphémère alliance entre Berlusconi et l’Alliance nationale, héritière du parti fasciste MSI. Plusieurs dirigeants européens s’en indignèrent dont le ministre socialiste belge d’origine italienne, Elio Di Rupo.

 

 

Puis, on passa à autre chose. Le train train quotidien reprit. Et puis, en 2014, en Belgique, se constitue un gouvernement de droite allié à l’extrême-droite flamande de la NV-A qui en est la principale formation. À l’exception du PS rejeté dans l’opposition et de quelques formations de gauche, personne ne s’en émeut.

 

 

Un des membres de cette formation, Théo Francken, connu pour ses sympathies néo-nazies est nommé secrétaire d’Etat à l’immigration…

 

 

A la veille de sa nomination, Francken fêtait les 90 ans de l’ancien SS flamand fondateur de la milice néonazie VMO « Vlaams Militante Orde » dont les dirigeants ont été sévèrement condamnés suite aux émeutes dans les Fourons et aux agressions racistes un peu partout en Flandre.

 

 

 

 

Théo Francken, la veille de sa nomination au gouvernement Michel, fêtait le 90e anniversaire de Bob Maes SS flamand et fondateur du VMO de sinistre mémoire.

Théo Francken, la veille de sa nomination au gouvernement Michel, fêtait le 90e anniversaire de Bob Maes SS flamand et fondateur du VMO de sinistre mémoire.

 

 

 

Son action au gouvernement ne fit que traduire son idéologie pendant trois ans. Il fit tout pour interdire aux migrants de s’installer légalement en Belgique à tel point qu’il faisait prendre contact par son administration des pays d’origine des réfugiés pour traiter les dossiers d’expulsion… Ce fut dernièrement le cas de réfugiés soudanais. Des policiers soudanais furent autorisés à interroger les candidats réfugiés. Par après, certain d’entre eux furent rapatriés et on apprit qu’ils furent torturés à Khartoum.

 

 

Cette fois-ci, c’en est trop !

 

 

Francken dut s’expliquer au Parlement… Cela, sans conséquences. Le Premier ministre Michel refusait de le lâcher. Le président de la NV-A, principal parti du gouvernement, le soutenait. Aussi, malgré les pressions venant d’un peu partout, même de la majorité, le Secrétaire d’Etat reste bien accroché à son poste.

 

 

 

Charles Michel et Théo Francken ont beau se toiser. Il y a peu de chances que ce dernier démissionne à moins que le gouvernement ne tombe.

Charles Michel et Théo Francken ont beau se toiser. Il y a peu de chances que ce dernier démissionne à moins que le gouvernement ne tombe.

 

 

 

En réalité, il ne démissionnera que si Bart De Wever, le président de la NV-A, le lâche. Et il ne le fera pas, car une démission de Francken apporterait des milliers de voix au Vlaams Belang, un parti carrément néonazi encore plus extrémiste que la NV-A.

 

 

En outre, nous ne nous rendons pas compte de l'aspect le plus inquiétant : que ce soit en Flandre, à Bruxelles, ou en Wallonie, Francken est très populaire. Cela signifie que malgré ce que racontent les médias, une majorité de la population est opposée aux migrants et est prête à suivre les plus extrémistes en ce sens. Il y a même des comités de soutien francophones pour ce personnage et sa politique !

 

 

 

Ce 27 décembre, une femme brandit un paneau de soutien à Théo Francken avec les couleurs de la Belgique, alors qu'il est un séparatiste flamand ! Le racisme engendre de ces contradictions...

Ce 27 décembre, une femme brandit un paneau de soutien à Théo Francken avec les couleurs de la Belgique, alors qu'il est un séparatiste flamand ! Le racisme engendre de ces contradictions...

 

 

 

Le véritable danger raciste est là et c'est le plus difficile à combattre.

 

 

Voilà ce qu’un militant de gauche publie sur les réseaux sociaux :

 

« Que Francken soit une crapule, cela fait longtemps qu'on le sait. Que la NVA poursuive son but de démantèlement de la Belgique n'étonne plus personne depuis longtemps. Mais cela commence à bien faire. Francken devient un bouc émissaire aussi bien que ceux qu'il montre du doigt. Demander sa démission sans exiger celle du gouvernement tout entier relève de l'absurde. Faible ou non, stupide ou lâche, rien n'y fait. Le responsable n'est pas le lampiste: c'est Charles Michel. Même plus pour de simples raisons idéologiques (encore que) mais pour des raisons d'humanisme et d'éthique, deux termes qui ont tendance à s'évanouir dans le monde politique. »

 

 

L’Autriche qui se « néonazifie » dans l’indifférence quasi générale  et un ministre raciste qui a toute liberté d’opérer en Belgique, voilà de joyeuses perspectives !

 

 

Que l’année 2018 soit l’année du réveil !

 

 

Bons vœux à toutes et à tous !

 

 

 

 

Pierre Verhas

 

 

 

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21 décembre 2017 4 21 /12 /décembre /2017 22:26

 

 

 

Le journalisme godillot

 

Quelle honte d’avoir vu la prestation du « journaliste » présentateur vedette de France 2 Laurent Delahousse pendant son « interview » du président Emmanuel Macron dit Jupiter. Avait-il donc peur de subir ses foudres ? Même pas. Il savait qu’il fallait flatter son maître et surtout éviter d’émettre la moindre critique à l’égard d’un président aussi parfait.

 

 

 

 

Splendide dessin du "Canard enchaîné" de cette semaine

Splendide dessin du "Canard enchaîné" de cette semaine

 

 

 

Il sait que c’est pour cela qu’il est payé et pour rien d’autres !

 

 

Un beau métier, en somme et qui est aussi un excellent vaccin contre la liberté de la presse.

 

 

L’anschluss de l’Europe

 

 

Le plus jeune chef de gouvernement du monde, le conservateur Sébastian Kurz, s’allie à l’extrême-droite dans un pays au passé très lourd : l’Autriche. L’Autriche où tout a commencé dans les années 1920 pour aboutir à la plus grande catastrophe qu’ait connu l’humanité.

 

 

 

 

Prestation de serment de Sebastian Kurz avec à sa droite le vice-chancelier d'extrême-droite et à sa gauche le président autrichien qui est un... écologiste.

Prestation de serment de Sebastian Kurz avec à sa droite le vice-chancelier d'extrême-droite et à sa gauche le président autrichien qui est un... écologiste.

 

 

 

On les a entendus « les plus jamais ça ! » les « no pasaran ! » les appels au boycott des pays – l’Espagne et le Portugal – jusque dans les années 1970. Aujourd’hui, c’est silence radio dans toutes les chancelleries et à la Commission européenne.

 

 

Cela a commencé en France en 1982 avec une combine politicienne dont feu François Mitterrand avait le secret : permettre au Front national d’avoir accès aux grands médias afin d’affaiblir la droite classique (gaullistes et libéraux). Le président introduit le système proportionnel pour les législatives. Combine réussie : le Front obtient 10 % de l’électorat aux élections européennes de 1984 et le même score au scrutin législatif de 1986 où il décroche plusieurs sièges à l’Assemblée nationale.

 

 

 

 

 

Premier conseil des ministres de la cohabitation en 1986 sous la présidence de François Mitterrand avec à sa droite Edouard Balladur et à sa gauche André Giraud

Premier conseil des ministres de la cohabitation en 1986 sous la présidence de François Mitterrand avec à sa droite Edouard Balladur et à sa gauche André Giraud

 

 

 

C’est la cohabitation entre Mitterrand et la droite jusqu’aux élections présidentielles de 1988 que Mitterrand emporte. Le FN progresse de quelques points mais ne peut rivaliser avec les grandes formations politiques de l’époque : le PS, l’UDF, les gaullistes et le Parti communiste d’autant plus que le système majoritaire à deux tours a été entre temps rétabli. La « bande des quatre » comme les appelait Le Pen qui, il faut lui laisser cela, a le sens de la formule (parfois odieuse, ce qui lui coûte très cher).

 

 

Mais, ce petit jeu est dangereux. Le FN n’a cessé de progresser pour atteindre au début des années 2000 un score de 16 %. Et cela a été le cataclysme aux élections présidentielles d’avril 2002 : au deuxième tour, la gauche est éliminée et c’est le candidat de droite contre celui d’extrême-droite qui briguent le mandat emporté par Chirac grâce entre autres au report des voix de gauche.

 

 

 

 

Image choc à la télévision française le 21 avril 2002 à 20 h. L'extrême-droite au deuxième tour !

Image choc à la télévision française le 21 avril 2002 à 20 h. L'extrême-droite au deuxième tour !

 

 

 

Quinze ans après, la candidate du FN s’est retrouvée elle aussi au second tour face à l’ultralibéral Macron qui l’a emporté, mais avec un taux d’abstention jamais égalé de 53 %.

 

 

Et pour la première fois depuis 1986, l’extrême-droite a quelques élus à l’Assemblée nationale, même si elle semble s’affaiblir au profit de l’aile de droite dure des Républicains qui ont  élu à leur tête Laurent Wauquiez qui professe des idées aussi nauséabondes que le FN.

 

 

Le second grand pays touché, c’est l’Allemagne. Les élections générales de cette année ont mené une importante délégation de 92 députés de l’AfD au Bundestag. Certes, cette formation est encore loin du pouvoir, mais sa représentation est plus importante que celle des Verts – 67 sièges – et des 80 libéraux du FDP, eux-mêmes très à droite. C’est d’autant plus inquiétant que la seule dirigeante allemande crédible, la démocrate chrétienne Angela Merkel, est considérablement affaiblie depuis les élections et peine à former un gouvernement avec les sociaux-démocrates après avoir échoué à composer une majorité hétéroclite avec les libéraux et les Verts.

 

 

 

 

Le sigle de l'AfD à son congrès de Hanovre juste après les élections générales.

Le sigle de l'AfD à son congrès de Hanovre juste après les élections générales.

 

 

 

Si elle échoue encore, les Allemands retourneront aux urnes avec le risque que l’AfD renforce encore sa position. Alors, on risque l’aventure. Et cela aura de lourdes conséquences sur l’Union européenne entière, connaissant le poids de l’Allemagne en son sein.

 

 

La Belgique a son lot aussi : le principal parti du gouvernement Michel – Jambon, la NV-A (Alliance Nationale Flamande), compte pas mal d’éléments d’extrême-droite en son sein, à commencer par le ministre de l’Intérieur, Jan Jambon et aussi le secrétaire d’Etat à l’immigration, Théo Francken qui vient encore de se faire remarquer en ayant permis à des fonctionnaires soudanais d’interroger des réfugiés de ce pays, réfugiés qui ont été rapatriés et dont on a appris qu’ils ont subi la torture dès leur retour.

 

 

 

 

Entre Charles Michel (Premier ministre libéral) et Théo Francken (secrétaire d'Etat à l'immigration, NV-A), rien ne va plus !

Entre Charles Michel (Premier ministre libéral) et Théo Francken (secrétaire d'Etat à l'immigration, NV-A), rien ne va plus !

 

 

 

Les pays d’Europe centrale – la Pologne et la Hongrie – sont aussi atteints. Le gouvernement polonais vient de se faire rappeler à l’ordre par la Commission européenne qui évoque des sanctions qui seront impossibles à prendre, puisqu’il faut l’unanimité des 27 Etats-membres pour les décider. Quant à la Hongrie, Viktor Orban poursuit sa politique mais est politiquement menacé par une formation plus extrémiste que la sienne et qui est alliée à la… gauche hongroise !

 

 

Enfin, il y a la honte – une fois de plus – de Jean-Claude Juncker qui a déclaré devant le nouveau chancelier autrichien Sébastian Kurz que seule l’adhésion à l’Europe qui comptait pour lui et qu’on verra bien ce qu’il se passera.

 

 

 

Sebastian Kurz avec Jean-Claude Juncker à la Commission européenne. Aucun souci, tant que l'Autriche reste "pro européenne"...

Sebastian Kurz avec Jean-Claude Juncker à la Commission européenne. Aucun souci, tant que l'Autriche reste "pro européenne"...

 

 

 

Elle est loin la belle unanimité démocratique qui présidait lors de l’élection du leader néonazi autrichien Jorg Haider et son entrée au gouvernement en février 2000. Ce fut Louis Michel, le père de l’actuel Premier ministre belge Charles Michel qui mena la danse. À écouter le silence assourdissant du gouvernement belge, on ne peut pas dire que l’adage « tel père, tel fils » se vérifie en l’occurrence !

 

 

 

 

 

Charles et Louis Michel. Entre les deux, on ne peut plus dire : "Tel père, tel fils"...

Charles et Louis Michel. Entre les deux, on ne peut plus dire : "Tel père, tel fils"...

 

 

 

La Justice belge se rebiffe.

 

 

Le ministre de la Justice, le chrétien démocrate Koen Geens dit « Erdogeens » bouleverse le pouvoir judiciaire de fond en comble pour élaborer une Justice conforme aux critères néolibéraux. Par exemple, on vient d’inaugurer une juridiction privée chargée de trancher les litiges entre entreprises transnationales.

 

 

 

 

Koen Geens, le ministre belge de la Justice, dit "Erdogeens", vient d'essuyer un solide camouflet.

Koen Geens, le ministre belge de la Justice, dit "Erdogeens", vient d'essuyer un solide camouflet.

 

 

 

Il vient d'essuyer un fameux camouflet : la Cour constitutionnelle a cassé sa loi de suppression de la Cour d’assise. . Le ministre juge les cours d’assises obsolètes, trop coûteuses, trop lourdes à organiser. Il préfère laisser les magistrats professionnels rendre la justice. Koen Geens a en effet permis la correctionnalisation de la plupart des crimes dès que le parquet la réclame. Les procureurs généraux avaient d’ailleurs rédigé une circulaire en ce sens. Le nombre de dossiers qui aboutissent devant une cour d’assises devient de plus en plus rare.

 

Avec son projet lui aussi avorté de suppression du juge d’instruction, la suppression de la Cour d’assise revenait à renforcer le pouvoir des Parquets, donc de l’exécutif et à affaiblir la séparation des pouvoirs.

 

« Erdogeens » ne tarda pas à réagir. D’après la « Libre Belgique » du 21 décembre 2017 :

 

« Koen Geens imagine un jury composé de 3 magistrats professionnels et de 4 citoyens. Le président serait chargé d’informer les jurés du dossier qui serait soumis à cette chambre criminelle 2.0 qui se limiterait à entendre les témoins les plus importants.

 

Plus qu’un jury citoyen, il s’agirait donc d’un système d’échevinage – les juridictions du travail fonctionnent sur ce mode en Belgique. Soit un système très différent du jury citoyen. Et une nouvelle violation de l’article 150 de la Constitution ? On peut déjà prévoir un nouveau bras de fer autour des “assises 2.0” dont les contours restent encore très flous. »

 

Mais la magistrature assise veille. Ainsi, le président du Tribunal de Première instance de Bruxelles, Luc Hennart, ne mâche pas ses mots sur les ondes de Bel-RTL comme le rapporte le journal « l’Echo » de ce même 21 décembre.

 

 

 

Le Président du Tribunal de Première instance de Bruxelles, le juge Luc Hennart, ne mâche pas ses mots.

Le Président du Tribunal de Première instance de Bruxelles, le juge Luc Hennart, ne mâche pas ses mots.

 

 

 

« Le ministre a découvert le couteau à couper le beurre, indique-t-il au micro de Martin Buxant sur les ondes de Bel RTL. « Or je tiens à lui dire que cette justice plus active, plus ra­pide, on y travaille au quotidien. Je lui de­mande donc d'ad­mettre ces ef­forts qui ont été faits".

Selon lui, poursuivre ces efforts sont au programme des acteurs de la justice. Mais cela né­ces­site des moyens. « Or aujourd’hui, on réduit nos moyens. On nous promet du personnel pour gar­der des sièges vides. »

L'homme n'est pas moins virulent quant aux mesures anti-terroristes décidées par le gou­ver­ne­ment, comme la pro­lon­ga­tion de la garde à vue ou les per­qui­si­tions de nuit. « Au lieu de ré­af­fir­mer in­las­sa­ble­ment nos libertés: une privation de 24h de nos libertés, c'est un principe ; des per­qui­si­tions uniquement le jour, c'est un principe. Ces principes doivent être ré­af­fir­més et des exceptions éven­tuel­le­ment énoncées. Or aujourd’hui, on entend que la liberté, ce n'est pas si important ; que la protection du domicile, ce n'est pas si important. Je le dis haut et clair, c'est une manière de dire que le terrorisme a gagné. »

 

Le gouvernement nationaliste – libéral de Charles Michel ne fait pas que casser l’Etat social, il détruit le pouvoir judiciaire, porte atteinte à la séparation des pouvoirs, bafoue les droits de l’homme. Il est plus que temps que l’on prenne conscience de ce danger majeur.

 

Mais l’opposition socialiste est dans un tel état de déliquescence qu’il est plus que temps de réfléchir à une alternative sérieuse et crédible.

 

C’est le travail qu’il faudra entamer dès le début de l’année 2018.

 

 

 

Pierre Verhas

 

 

 

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13 décembre 2017 3 13 /12 /décembre /2017 17:20

 

 

 

Charles Enderlin, dans son ouvrage « Au nom du Temple » rapporte qu’en juin 1967, au lendemain de la conquête de Jérusalem Est par l’armée israélienne, Moshe Dayan, à l’époque ministre de la Défense de l’Etat d’Israël, visita avec son état major la partie orientale de la ville. Arrivé au Mont des Oliviers, il avait vue sur les murailles de la Vieille Ville, l’Esplanade du Temple ou des Mosquées, le dôme du Rocher. Il posa cette question :

 

  • Qu’allons-nous faire de ce Vatican ?

 

Cinquante ans après, on peut dire que cette question était pertinente !

 

 

 

 

Moshe Dayan à Jérusalem imposa le respect des lieux saints musulmans de l'Esplanade des Mosquées.

Moshe Dayan à Jérusalem imposa le respect des lieux saints musulmans de l'Esplanade des Mosquées.

 

 

 

Au départ, si les Etats arabes vaincus avaient accepté de se mettre autour de la table de négociation, sans doute y aurait-il eu un accord sur ce qu’on appelle les Lieux Saints des trois religions monothéistes qui sont concentrés dans la Vieille Ville. Cependant, il était utopique de l’envisager : les voisins arabes d’Israël avaient subi une telle humiliation qu’ils ne s’en remettraient pas aisément. Et puis, quand on négocie, c’est d’égal à égal, ce que les Israéliens n’ont jamais voulu admettre.

 

 

Israël était en 1967 un Etat politiquement laïque, même si le rabbinat disposait du pouvoir juridictionnel en ce qui concerne le droit des personnes (naissances, mariages, funérailles, successions, etc.) et était prêt à restituer au terme d’une négociation comprenant la reconnaissance de l’Etat d’Israël par les pays arabes voisins, à l’exception de Jérusalem considérée par les Israélien comme leur capitale réunifiée.

 

D’ailleurs, comme le rapporte Elie Barnavi dans une interview« Libération » : à la conquête de Jérusalem Est en juin 1967 :

 

« Quand l’aumônier de l’armée s’est empressé de planter un drapeau israélien sur le Mont du Temple [l’Esplanade des Mosquées], Moshe Dayan l’a fait enlever tout de suite. Il savait à quel point c’était explosif. Et puis, on a annexé et le pays entier a été touché par le « Syndrome de Jérusalem », ça rendu les gens fous. »

 

 

Jérusalem : enjeu géopolitique et religieux

 

 

Mais, depuis une vingtaine d’années, le sionisme a changé de nature. De mouvement politique, il s’est transformé en un mouvement religieux.

 

 

Dès lors, Jérusalem devint progressivement un enjeu religieux. Si, au commencement de l’occupation israélienne, il y avait une coexistence relativement pacifique entre les différentes communautés religieuses qui vivent et pratiquent dans la ville, la situation s’est progressivement dégradée aussi bien suite à la montée de l’islamisme dès le début des années 1980 et par l’influence de plus en plus grande des Juifs orthodoxes aussi bien à Jérusalem Est qu’en Cisjordanie avec la colonisation menée en grande partie par le Goush Emounim (le Bloc de la Foi) qui est le fer de lance du sionisme religieux.

 

 

À Jérusalem, rien n’a bougé depuis, sinon que la ville s’étend de plus en plus vers l’Est par l’implantation de nombreuses colonies d’habitation. À l’heure actuelle, on compte 200 000 colons juifs à Jérusalem-Est. En plus, cette colonisation s’est accompagnée jusqu’à présent de la destruction de quelque 25 000 maisons palestiniennes à Jérusalem Est. Les accords d’Oslo de 1994 ne contiennent aucune disposition sur la ville. Jérusalem est un problème qui est éludé au vu de son caractère sacré aussi bien pour les Juifs que pour les Musulmans et les Chrétiens. Le plan de partage de 1947 faisait du secteur de Jérusalem une zone internationale est devenu un chiffon de papier dès la première guerre israélo-arabe de 1948 – 49 qui vit le partage de Jérusalem entre Juifs et Arabes, les deux parties étant séparées par un mur. Aujourd’hui, la ville « réunifiée » porte encore les stigmates de cette séparation.

 

 

Mais on présente les choses souvent de manière manichéenne en omettant d’évoquer des faits qui dérangent. C’est ce que rappelle Emmanuel Nahshon, porte-parole du ministère israélien des Affaires étrangères :

 

 

« De nombreux Israéliens ont fêté mercredi [29 novembre dernier] tel un « jour férié » marquant le 70ème anniversaire du plan de partition des Nations unies. Aux yeux d’une grande partie du public israélien, la résolution 181 de l’Assemblée générale des Nations unies est cette journée où pour la première fois, en deux millénaires, le monde a donné son approbation à l’indépendance du peuple juif dans sa terre ancestrale.

 

Mais, le 29 novembre, il y a eu un autre anniversaire significatif. Un anniversaire que les Israéliens – et même les Palestiniens – ont curieusement négligé de fêter : Il y a exactement cinq ans, la même Assemblée générale des Nations unies a reconnu la « Palestine » en tant qu’Etat et a réclamé le retrait des Israéliens de tous les territoires capturés en 1967.

Les deux résolutions n’étaient pas contraignantes au niveau légal mais empreintes toutefois d’un fort symbolisme, suscitant de vives émotions – qu’il s’agisse d’espoirs ou de craintes – parmi les Juifs et les Arabes.

En 1947, 33 des 57 états-membres de l’ONU avaient voté en faveur du plan de partition original. Il appelait à l’établissement en Palestine mandataire d’un état juif et d’un état arabe et pour l’internationalisation de Jérusalem. Treize pays s’étaient opposés et dix s’étaient abstenus.

L’histoire de la résolution est connue : Les Juifs l’ont acceptée et les Arabes l’ont rejetée, et elle n’a jamais été mise en vigueur. Il a fallu encore six mois avant la proclamation finale de l’Etat d’Israël, le jour de l’expiration du mandat britannique.

Et pourtant, Israël (…) a célébré cette date du 29 novembre 1947 comme un tournant majeur sur la route de l’indépendance. Cette journée est généralement considérée d’une importance similaire, voire plus déterminante encore, que la déclaration Balfour de 1917, dans laquelle le Royaume-Uni promettait de soutenir « un foyer national pour les Juifs » en Palestine. »

 

Des deux côtés de la barricade

 

La ville de Jérusalem « réunifiée » fait aujourd’hui 125 km2. Son statut fixé par les résolutions 476 et 478 du Conseil de sécurité de l’ONU dispose que Jérusalem-Est doit conserver le même statut que celui de la Cisjordanie, c'est-à-dire, un territoire occupé, et que toute tentative de l'État d'Israël de changer le statut de ces territoires sera considérée comme illégale. Tout cela est bien entendu théorique. Avec la colonisation, Jérusalem-Est devient petit à petit une ville juive, même si les Israéliens y sont encore minoritaires.

 

 

 

La colonisation de Jérusalem Est s'intensifie.

La colonisation de Jérusalem Est s'intensifie.

 

 

 

Les Israéliens ne reconnaissent évidemment pas ce statut imposé par l’ONU. La loi de Jérusalem, adoptée le 13 décembre 1980 par la Knesset, le parlement israélien, proclame non seulement Jérusalem capitale de l'État d'Israël une et indivisible, mais encore réaffirme les frontières de la ville dans le périmètre conquis durant la guerre des Six Jours. Autrement dit, Jérusalem n’est pas une ville occupée pour les Israéliens, mais la capitale réunifiée de l’Etat d’Israël.

 

Et voilà que surgit une nouvelle controverse provenant de Washington. Comme il l’avait promis lors de sa campagne électorale, Donald Trump reconnaît Jérusalem comme capitale de l’Etat d’Israël et ordonne le transfert de l’ambassade Etatsunienne à la ville sainte tout en disant que les frontières à Jérusalem doivent être négociées. Cela a évidemment déclenché un tollé dans l’ensemble du monde arabe et plusieurs chancelleries considèrent cette décision unilatérale comme illégale et dangereuse.

 

 

Par contre, le gouvernement de Netanyahu et la droite israélienne largement majoritaire se réjouissent de cette déclaration du fantasque président US. Et au sein d’une grande partie des communautés juives des pays occidentaux, la droite israélienne a imposé sa manière de voir non sans une certaine violence : tout qui critique son argumentaire est considéré comme antisémite. Cela crée évidemment un climat très malsain et ne facilite guère le débat.

 

Et comme l’a dit Elie Barnavi :

 

« Jérusalem interdit la pensée rationnelle des deux côtés de la barricade. »

 

 

Un sursaut palestinien ?

 

 

Du côté palestinien, c’est la consternation ! Voici ce que disent des Palestiniens de Jérusalem à la correspondante de « Mediapart » :

 

« Ibrahim Qattum jette un regard sévère sur l’agitation qui s’est emparée des antichambres de la diplomatie internationale ces derniers jours. Avant même la décision du président américain Donald Trump sur la reconnaissance, ou non, de Jérusalem comme la capitale d’Israël ce mercredi, le résident de la partie Est de la ville mettait en garde : « S’il veut lutter contre le terrorisme comme il le prétend, Trump devrait réfléchir à deux fois avant de déplacer l’ambassade américaine à Jérusalem. Cela va déclencher un mouvement de révolte contre les États-Unis et Israël. Il y aura des heurts et personne ne pourra les arrêter, ni l’armée israélienne, ni les pays arabes voisins. »

Même analyse pour Mahdi Abdul Hadi, qui prédit un sursaut chez les jeunes Palestiniens : « Si vous les interrogez, ils vous diront tous qu’ils veulent conserver leur dignité, qu’ils ne veulent plus être déshumanisés (…). Si vous leur dites qu’ils ne peuvent rien face à la force des Israéliens, ils vous répondront qu’ils veulent les faire saigner. Si vous leur dites qu’ils risquent de mourir, ils vous répondront qu’ils n’ont rien à perdre. Pour ces jeunes, le plus important est de résister. Et cela, par tous les moyens. » Le constat est encore plus vrai à Jérusalem-Est, où l’omniprésence de l’armée israélienne attise chaque jour un peu plus des braises prêtes à s’enflammer à la moindre remise en cause du statu quo, comme cela avait déjà été le cas en juillet dernier autour de l’Esplanade des Mosquées. »

 

L’historien israélien Zeev Sternhell déclare dans une interview à Mediapart :

 

« Si j’étais convaincu que ce n’est pas un coup de tête de la part d’une personne dont les capacités mentales sont celles d’un élève de maternelle – selon le jugement prêté à son ministre de la défense –, je dirais que Trump veut tester les capacités de réaction des Arabes. En premier lieu, naturellement, celles de l’Arabie saoudite et de l’Égypte, mais aussi celles de la Jordanie. Je dirais aussi qu’il veut évaluer le potentiel de la résistance palestinienne à un éventuel partage de la Cisjordanie très favorable aux colons. Il se pourrait également qu’il cherche à renforcer la présence américaine dans la région en consolidant l’alliance américano-israélienne et en mettant ainsi en garde les Russes et les Iraniens. Si je le croyais capable d’un peu plus de machiavélisme, je me dirais qu’il prépare un coup contre l’Iran, dans lequel Israël aurait un rôle important à jouer. On pourrait ainsi créer un prétexte…

Mais il est possible qu’il cherche surtout à démolir un pan supplémentaire de l’héritage d’Obama pour montrer sa grande originalité. L’alliance avec les Évangélistes, ses fidèles soutiens, y gagne aussi. Il se vante d’être un président qui tient ses promesses. Le prix, il s’en moque. De toute façon, ce n’est pas lui qui paiera l’addition. On ne peut pas exclure non plus que la volonté d’aider son « ami Bibi », qui affronte comme lui de sérieux problèmes avec la justice, ait joué un rôle dans sa décision. »

 

Trump, par son comportement, ne désarçonne-t-il pas ses très nombreux adversaires ? Le président des USA ne décide pas seul de la politique étrangère et de la stratégie US. L’Etat profond et le Sénat exercent une très grande influence en la matière. On s’en est aperçu à plusieurs reprises. Aussi, sa déclaration sur Jérusalem d’apparence intempestive, s’inscrit dans une stratégie bien élaborée dont il ne serait que le porte-parole.

 

Deux axes au Proche Orient

 

Tout d’abord, aux Etats-Unis, Donald Trump est allié au courant évangéliste qui considère le peuple juif comme messager de Dieu et donc voit le sionisme comme rédempteur en « Terre sainte ». Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si Trump en présentant son décret de reconnaissance de Jérusalem, s’est fait photographier avec son vice-président qui est connu pour ses attaches avec les évangélistes.

 

 

 

Donald Trump présente le décret reconnaissant Jérusalem comme capitale d'Israël en présence du vice-président Mike Pence adhérent du mouvement évangéliste.

Donald Trump présente le décret reconnaissant Jérusalem comme capitale d'Israël en présence du vice-président Mike Pence adhérent du mouvement évangéliste.

 

 

 

Ensuite, depuis la défaite cuisante de l’Etat islamique en Irak et en Syrie, depuis le renforcement de la présence russe au Proche Orient, il est clair que les cartes ont changé. Il s’est constitué d’un côté un axe Moscou – Téhéran – Damas auquel répond un axe Washington – Jérusalem – Riyad.

 

L’Arabie Saoudite qui est enlisée dans une guerre atroce et – curieusement – très peu médiatisée, au Yémen fait l’objet d’une révolution de palais qui a d’importantes conséquences. Elle est menée par le prince héritier Mohamed Ben Salmane dit MBS.

 

 

 

Mohamed Ben Salmane ou MBS pour les intimes, le prince héritier nouvel homme fort de l'Arabie Saoudite, s'inscrit dans la nouvelle stratégie contre l'Iran et la Russie.

Mohamed Ben Salmane ou MBS pour les intimes, le prince héritier nouvel homme fort de l'Arabie Saoudite, s'inscrit dans la nouvelle stratégie contre l'Iran et la Russie.

 

 

 

Tout d’abord, c’est sous l’influence de MBS que Riyad a rompu avec Doha considérée comme trop proche de Téhéran. Ensuite, MBS est à l’origine de la réforme religieuse qui a été enclenchée en Arabie Saoudite.

 

Cette réforme intéresse tout particulièrement les Etats-Unis au point que le sénateur américain Ted Poe a récemment introduit un projet de loi pour créer un mécanisme de surveillance au sein du département d’État américain, chargé d’élaborer des rapports annuels sur l’avancement du processus de réforme religieuse en Arabie Saoudite.


Le projet a pour objet de mesurer les efforts consentis par le royaume et de relever les choses qui restent à faire dans l’entreprise de démantèlement du wahhabisme. Si ce projet de loi venait à être validé, le département d’État américain transmutera un rapport annuel au Congrès sur une période de dix ans ce qui coïncide étrangement avec la duré du projet de reforme sociale et religieuse mise en branle par le prince héritier Mohamed Ben Salman baptisé Horizon 2030.

 

Curieusement aussi, cette réforme a commencé au moment de la défaite stratégique de Daesh en Syrie et en Irak. Implicitement, cela signifie que l’Arabie Saoudite aidait concrètement les djihadistes dans le croissant fertile et… ailleurs. Remarquons en outre que ces changements interviennent juste après la visite de Donald Trump à Riyad en mai 2017, visite qui s’est concrétisée par la vente de 16 milliards de dollars d’armes US à l’Arabie Saoudite. Mais étant sans doute le signal d’une nouvelle stratégie tout aussi dangereuse que les précédentes.

 

Alors, la reconnaissance de Jérusalem comme capitale d’Israël s’inscrit-elle dans la stratégie globale des USA au Proche Orient qui consiste à souder des alliances pour s’opposer au nouvel « axe du mal » représenté par Moscou, Téhéran et Damas ? Observons que les réactions des pays arabes concernés par ces enjeux sont jusqu’à présent fort modérées. Il n’y a pas de convocation de la Ligue arabe, ni même de la Ligue islamique mondiale. Mais, ne concluons pas trop vite : dans l’instabilité permanente de l’Orient, tout reste possible !

 

En attendant, les premières victimes de ce jeu de stratégie sont les Palestiniens qui ont été assassinés politiquement par leurs propres « frères » arabes.

 

Jérusalem, la « Ville sainte », le « Coquelicot sur un rocher » n’est désormais plus qu’un enjeu géopolitique majeur, donc dangereux.

 

 

Pierre Verhas

 

 

 

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30 novembre 2017 4 30 /11 /novembre /2017 10:47

 

 

 

La vie des Européens qui sont nés après la guerre a été profondément marquée par la relation de l’horreur des camps d’extermination hitlériens de la Seconde guerre mondiale. Partout et tout le temps, de l’école aux médias, cet épisode innommable de l’histoire est rappelé de différentes manières. Pourtant, cela n’a pas empêché le développement du négationnisme lié à l’antisémitisme qui est toujours vivace et aussi au conflit israélo-arabe. Aussi, même si l’expression du négationnisme est interdite par la loi, ses thèses sont encore diffusées sur les réseaux sociaux. Même si cela reste relativement marginal, cela prouve aussi qu’il est quasi impossible d’éliminer une pensée aussi perverse soit-elle.

 

 

L’analyse de François Serrano ne portait pas sur cet aspect des choses. En partant du cas Eichmann, il réfute en partie la thèse de Hannah Arendt qui, dans « Eichmann à Jérusalem », considère l’ex-Obersturmbahnfhürer SS comme un homme banal, sans envergure et elle en déduit la « banalité du mal ». En effet, comme d’autres d’ailleurs, Serrano estime au contraire qu’Eichmann fit partie de l’élite allemande sur laquelle Hitler s’appuya. Il fut avant tout un froid technocrate de l’anéantissement.

 

 

 

 

Hannah Arendt reste une des plus grandes philosophes contemporaine.

Hannah Arendt reste une des plus grandes philosophes contemporaine.

 

 

 

Et, il est exact qu’un système sophistiqué faisant appel aux technologies les plus développées de l’époque a été mis au point par une caste technocratique. Or, référons-nous justement à Arendt dans Les Origines du Totalitarisme.

 

 

« Les camps de concentration et d’extermination des régimes totalitaires des régimes totalitaires servent de laboratoires où la conviction  fondamentale du totalitarisme que tout est possible se vérifie. En comparaison de celle-ci, toutes les autres expériences sont secondaires (…).

 

 

« La domination totale, qui s’efforce d’organiser la pluralité et la différenciation infinies des êtres humains comme si l’humanité entière ne formait qu’un seul individu, n’est possible que si tout le monde sans exception peut être réduit à une identité immuable des réactions : ainsi, chacun de ces ensembles de réactions peut à volonté être changé pour n’importe quel autre. Le problème est de fabriquer quelque chose qui n’existe pas, à savoir une sorte d’espèce humaine qui ressemble aux autres espèces animales et dont la seule « liberté » consisterait à « préserver l’espèce. »

 

 

Arendt voit deux manières pour atteindre cet objectif :

 

 

« …l’endoctrinement idéologique des élites et la terreur absolue dans les camps. Cette dernière devient « l’application pratique de l’endoctrinement idéologique – le banc d’essai où ce dernier doit faire ses preuves – tandis que l’effroyable spectacle des camps eux-mêmes est censé fournir la vérification « théorique » de l’idéologie. »

 

 

En effet, comment concevoir une rationalité dans un tel projet en dehors de la volonté de bâtir une utopie : une espèce humaine réduite à l’état animalier destinée à la seule reproduction de l’espèce? C’est dû au fait que cette morale était innommable. Pour une Hannah Arendt qui ne pouvait la concevoir, il n’y avait aucune rationalité dans ce système, si ce n’est son organisation. Dans son esprit, ce n’est pas le nombre de victimes qui constitue la principale caractéristique de ce système, mais son inutilité totale pour les assassins.

 

 

 

 

Les déportés dans les camps nazis. Objectif : déshumaniser

Les déportés dans les camps nazis. Objectif : déshumaniser

 

 

 

Pour d’autres, au contraire, tout fut planifié en vue d’atteindre des objectifs bien précis. Quels étaient-ils ? Et qui les mettait en œuvre ?

 

 

L’objectif était d’assurer la domination absolue de la race germanique sur toute l’Europe. Le concept était global - et donc bien réfléchi. C’était celui appelé de manière cynique d’une « politique démographique négative ». Voilà une expression typique de la technocratie dont l’art de l’euphémisme consiste à camoufler la réalité pour faire accepter l’épouvante.

 

 

Selon Dominique Vidal dans Les historiens allemands relisent la Shoah (Complexe, 2002), ce fut l’œuvre de technocrates ambitieux qui se mirent au service de Goering, alors numéro deux du régime hitlérien. Ils élaborèrent une politique « d’économie démographique »  qui consistait à planifier les naissances et à les contrôler dans l’intérêt de l’expansion et de la purification de la race germanique. On encouragea le transfert de populations pour servir de main-d’œuvre et on procéda à l’extermination d’éléments des mêmes populations. Par ce biais, il serait désormais possible de maîtriser de manière continue le nombre et la composition qualitative des habitants.

 

 

Un plan quadriennal  fut appliqué dès 1936. De tout temps, les technocrates se sont donné des délais pour atteindre leurs objectifs.

 

 

 

 

Hermann Goering planifia l'entreprise de "purification" de la race germanique.

Hermann Goering planifia l'entreprise de "purification" de la race germanique.

 

 

 

Il y eut d’abord les meurtres de masse des malades mentaux allemands et des populations polonaises, yougoslaves et soviétiques. D’un côté, l’Etat allemand encourageait les naissances dans les populations qualifiées de germaniques et de l’autre, il procédait à la déportation et à l’extermination des populations dites de races inférieures ainsi que des éléments pathogènes ou plutôt considérés comme tels dans sa propre population.

 

 

Le concept de population représentait pour ces technocrates le seul paramètre, sans autre référence au sort des individus la composant. Aussi œuvre-t-on au « transfert de populations », au recours à la « main d’œuvre » et à « l’évacuation ». Ajoutons que la fonction du maréchal Goering consistait, comme l’écrit Vidal, à « rendre les inhibitions morales et les frontières normatives et juridiques plus faciles à surmonter, en vue de la réalisation des buts politiques. ».

 

 

La controverse sur Hannah Arendt porte sur la personnalité d’Eichmann. Elle le considère comme un médiocre exécutant de la « solution finale » et en déduit la « banalité du mal », alors que d’autres pensent, au contraire, estiment que l’ex-officier SS était un des principaux responsables de l’abomination.

 

 

Il y a aussi un autre aspect. C’est l’organisation technocratique de la Shoah et de tout le système concentrationnaire nazi qui peut réapparaître à tout moment. Certes, on ne verra plus des Auschwitz ou des Buchenwald, mais les génocides sont toujours possibles. Le Cambodge en 1975 et le Rwanda en 1994 en sont les preuves. En outre, ils sont eux aussi le fruit d’une organisation bien pensée. Tous les témoignages en font état.

 

 

 

 

Le génocide rwandais fut planifié plus d'un an auparavant. Ici, alignement de crânes des victimes à Kigali

Le génocide rwandais fut planifié plus d'un an auparavant. Ici, alignement de crânes des victimes à Kigali

 

 

 

 

Aussi, la question qui se pose. Une telle structure technocratique basée sur les technologies les plus récentes est-elle possible aujourd’hui ? La réponse est incontestablement oui.

 

 

Mais, est-ce concevable dans un système démocratique basé sur les Lumières ? Autrement dit, est-il possible qu’une « morale innommable », pour reprendre l’expression de Hannah Arendt, se développe dans notre société ?

 

Enfin, et c’est sans doute là le plus alarmant. Comme cité plus haut, Hannah Arendt écrit :

 

 

« La domination totale, qui s’efforce d’organiser la pluralité et la différenciation infinies des êtres humains comme si l’humanité entière ne formait qu’un seul individu, n’est possible que si tout le monde sans exception peut être réduit à une identité immuable des réactions… »

 

 

C’est sans doute la phrase essentielle : les systèmes totalitaires se basent sur la notion, comme dirait Herbert Marcuse d’un « homme unidimensionnel ». Les nazis se basaient sur la race, les staliniens et autres maoïstes ont fait du prolétaire qu’ils prétendaient vouloir épanouir, le soldat silencieux et obéissant d’une révolution soi-disant mondiale qui n’était destinée en fait qu’à asseoir le pouvoir une oligarchie composée des « fidèles » au « guide suprême » qu’il promouvait et éliminait à sa guise.

 

 

Une nouvelle forme de totalitarisme s’installe. Celle basée sur l’idéologie néolibérale qui voit l’être humain comme « homo oeconomicus » qui n’a que deux fonctions : produire et consommer, pour asseoir le pouvoir d’une caste ultra riche d’actionnaires des  entreprises transnationales.

 

 

Parmi eux, il y en a qui rêvent de transformer l’homme en se servant des nouvelles technologies, notamment par le « transhumanisme », pour en faire l’outil docile de leur pouvoir.

 

 

C’est ce totalitarisme là qu’il faut combattre aujourd’hui, mais, comme tous les autres, il est de la même nature que ses sinistres prédécesseurs.

 

 

Finalement, c’est Hannah Arendt qui avait raison. Si elle s’est trompée sur la nature du personnage Eichmann, cela s’explique sans doute, comme l’écrit François Serrano, par le fait qu’elle n’a pas assisté à la fin du procès qui a montré un Eichmann tout à fait différent, ayant une stratégie de défense bien élaborée qui ne pouvait être l’œuvre d’un homme ordinaire. Mais la « banalité du mal » que la philosophe a mise en évidence est un concept  dont on perçoit la réalité quotidiennement.

 

 

Ainsi, Hannah Arendt reste qu’on le veuille ou non un des grands penseurs de notre époque.

 

 

 

 

 

Pierre Verhas

 

 

 

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26 novembre 2017 7 26 /11 /novembre /2017 11:19

 

 

 

Nous avons publié hier la première partie de l’article de François Serrano consistant en une critique de l’analyse de Hannah Arendt sur le cas Eichmann. Si la banalité du mal est une épouvantable réalité, c’est-à-dire que l’on sait aujourd’hui « l'extraordinaire propension d'individus tout à fait ordinaires à l'obéissance mécanique à des ordres émanant d'un système d'autorité... et dès lors capables de tout et des pires horreurs dans des rôles de rouages bureaucratiques déshumanisants et déresponsabilisants où les sentiments moraux « normaux » se trouvent de fait techniquement neutralisés. » - c’est George Orwell qui avait mis en évidence ce phénomène dans « 1984 » - Adolf Eichmann n’était pas un « homme ordinaire ». Il est issu de l’élite allemande d’avant-guerre qui a contribué à construire le Reich national-socialiste et a été un des dirigeants du programme d’anéantissement des Juifs non comme un malade mental, mais comme un compétent et froid technicien de la mort qui s’est formé dans une élite qui a suivi aveuglément les délires hitlériens.

 

Bernard Gensane rappelle dans une de nos dernières correspondances :

 

« Il y a une trentaine d'années, je découvre, au hasard d'une lecture, qu'à l'intérieur du parti nazi la proportion de dentistes et d'architectes était énorme. J'en parle à un de mes collègues allemands de la fac. Il me dit que, lorsqu'il était lycéen, une bonne proportion de ses profs étaient toujours nazis de cœur. D'où le gauchisme ultra-violent des années soixante-dix en réaction à cela.

 

Dans les Einsatzgruppen, par exemple, il fallait effectivement des officiers docteurs en philosophie pour expliquer aux bourrins de la base pourquoi il fallait fusiller des vieillards, des femmes et des enfants après le passage de la Wehrmacht dans le Drang nach Osten. »

 

Il y a là d’importantes conclusions à tirer. Ce sera fait dans la troisième partie.

 

Ce deuxième volet de l’article de François Serrano décrit le parcours d’Eichmann et évoque le péril dû à une idéologie qui n’est pas morte et qui peut renaître sous d’autres formes aujourd’hui.

 

 

Pierre Verhas

 

 

Pourquoi Arendt s'est trompée sur le cas Eichmann ou la formation d'un génocidaire (2ème et dernière partie)

par François Serrano

 

 

Si le SS Eichmann a fait sienne la devise de son corps « Mon honneur est ma loyauté », la parole sacrée du Führer étant conçue comme la source de toute la « légalité » nazie, il est loin d'être ce bureaucrate docile et obéissant, en charge des seules questions de transport et qui n'avait pas d'autre choix que d'obéir : ligne de défense d'Eichmann que cautionne finalement, somme toute assez naïvement, Arendt. Il aurait largement pu obtenir une autre affectation que celle qui fut au final la sienne, à savoir la planification et l'administration de la solution finale, ce qui suppose de réels talents d'organisateur. Certes les décisionnaires principaux furent Hitler, Himmler et Heydrich mais Eichmann fut une cheville ouvrière incontournable, d'une efficacité redoutable et d'un engagement total. En termes managériaux, il fut remarquablement « proactif », mettant à profit d'ailleurs son expérience en entreprise et notamment ses compétences opérationnelles en matière de transport et de planification de livraisons de carburant.

 

 

 

 

 

 

Pourquoi Arendt s’est trompée sur le cas Eichmann ou la formation d’un génocidaire (2ème et dernière partie)

 

 

 

Après l'Anschluss en 1938, il organise à Vienne de manière autonome et avec succès toute l'ingénierie d'émigration forcée des Juifs autrichiens, qui servira de modèle dans toute l'Europe : système basé sur la terreur et la menace du camp de concentration, et un procédé industrialisé "innovant" de spoliation des biens juifs s'appuyant (idée d'Eichmann toujours) sur la création de conseils juifs pour faciliter le traitement administratif de l'émigration forcée... et plus tard des déportations ("collaboration" selon Arendt, ce qui scandalisera non sans raison la communauté juive). Entre 1939 et 1941 il passe de l'émigration forcée à la gestion de la déportation de masse vers l'Est, puis à partir de la macabre conférence de Wansee en janvier 1942 à la gestion de la solution finale : il se dira d'ailleurs flatté d'avoir été associé à pareille entreprise en compagnie de figures éminentes du régime, dans ce qui eut l'apparence d'une brève réunion mondaine.

 

Il ne fut pas à ce titre un criminel derrière un bureau éloigné de ses victimes dans un environnement feutré et aseptisé comme le suggère Arendt, mais fut pleinement impliqué sur le terrain au contact permanent des pires horreurs et des pires souffrances dans les camps d'extermination. Il dit qu'il eut de prime abord quelques « haut-le-cœur » devant le spectacle des exécutions de masse par balle par les Einsatzgruppen (escadrons de la mort SS) à l'Est et celui des premiers camions à gaz. Mais ils furent manifestement bien vite surmontés et Eichmann ne manifesta jamais la moindre empathie ou compassion pour des victimes qu'il avait au quotidien en face de lui dans les centres de mise à mort. Il eut en 1944 la responsabilité personnelle de conduire sur place la déportation des Juifs de Hongrie, tâche dont il s'acquitta avec une détermination implacable et un cynisme fanatique total (plus de 500.000 victimes en quelques mois) allant même jusqu'à contrecarrer des ordres, y compris d'Himmler, invitant à ménager les Juifs au vu d'une défaite imminente. Il négocia bec et ongles, et de sa propre initiative, jusqu'à la fin des ressources pour ses œuvres criminelles auprès des diverses administrations qui avaient d'autres priorités dans un contexte d'effondrement généralisé du Reich.

 

 

 

Heinrich Himmler, le Reichführer SS, visitant un camp de concentration face à un détenu.

Heinrich Himmler, le Reichführer SS, visitant un camp de concentration face à un détenu.

 

 

 

Eichmann n'était donc pas loin s'en faut, comme il le prétendit dans son procès et comme Arendt le dépeignit (à tort) pour la postérité, un simple rouage exécutant mécaniquement des ordres dans un appareil bureaucratique bien huilé. Arendt est abusée, comme beaucoup d'autres observateurs d'ailleurs, par l'apparence effectivement « banale » du prévenu sous cloche de verre et et c'est sur ces apparences trompeuses qu’elle échafaude toute sa théorie. La cinquantaine, dégarni, myope, avec un tic nerveux et enrhumé, écoutant impassiblement des récits effrayants, n'en menant pas large (et pour cause) Eichmann donne habilement l'impression de Monsieur Tout Le Monde. Mais cela correspond précisément à sa stratégie de défense qui est justement de ne pas apparaître comme un fanatique hystérique mais comme un fonctionnaire de rang intermédiaire qui ne fit que son devoir en temps de guerre. Qui plus est Arendt n'assiste pas à l'intégralité du procès, seulement à l'acte d'accusation et à des témoignages de survivants : elle rate notamment tous ces derniers moments où Eichmann va se montrer en fait extrêmement habile, énergique et plein de verve face à son procureur et à ses juges. Et en rien clownesque.

 

Le point décisif que met en évidence Cesarani est qu'Eichmann « apprend » à haïr et à être un génocidaire professionnel, avec toute la conscience professionnelle que cela suppose. Pour ce qui est de la pratique il est avant tout un autodidacte qui recycle directement ses compétences organisationnelles et opérationnelles de « problem solving » acquises dans le monde de l'entreprise, et administre en somme le génocide comme un centre de profit multinational : de profit, et non de coût, car comble de cynisme les nazis faisaient payer aux victimes les frais de leur propre anéantissement, qui lui-même permettait l' « aryanisation » et la spoliation des biens juifs. Là encore, dans cette macabre escroquerie, nous sommes en présence d'une forme particulièrement extrême de criminalité en col blanc caractérisée.

 

Mais pour ce qui est en revanche d' « apprendre à haïr », préalable nécessaire à la pratique, il apparaît clairement qu'Eichmann va être littéralement endoctriné et fanatisé à partir du moment où il rentre dans la SS et où il y est socialisé à plein temps. Arendt commet donc une erreur d'appréciation majeure lorsqu'elle ne voit en lui  « aucune trace de convictions idéologiques solides ». Lors de l'interview à Sassen de 1955 Eichmann dira qu'il fut un « idéaliste » : « Lorsque j'ai atteint la conclusion qu'il était nécessaire de faire aux Juifs ce que nous leur avons fait, j'ai travaillé avec tout le fanatisme qu'un homme peut attendre de lui-même. » Un idéalisme qui chez lui a largement survécu à l'effondrement du IIIème Reich, comme en témoigne ces notes en marge d'un ouvrage d'histoire antinazi retrouvées par les enquêteurs en Argentine : « Voilà un homme qu'on devrait écorcher vif ! Un âne bâté, un porc, un fumier. Pas étonnant qu'avec de pareils bonshommes, nous ayons perdu la guerre ! »

 

Quelle était la teneur de cette idéologie qui emplit de tant de mauvaises pensées le cerveau d'Eichmann ? Lors de son procès, un juge lui demanda s'il était exact que « à cette époque la destruction des Juifs était considérée comme un acte glorieux ? Les Juifs étant perçus comme un virus devant être éradiqué, comme n'importe quelle maladie ? Et l'absence de pitié était considérée comme une vertu ? ». Eichmann répondit : « Oui, cela est correct, je dois l'admettre. » Il faut se souvenir que la Shoah a eu pour antécédent la campagne d'eugénisme (théorie très en vogue de par le monde) menée de 1939-41 à l'encontre des handicapés mentaux et physiques qui fit 70.000 victimes par gaz toxique. Arendt rapporte d'ailleurs que le Dr Servatius, l'avocat d'Eichmann, parlera d'« affaire médicale » pour désigner la mise à mort par gaz...

 

C'est dans cette vision pseudo-scientifique d'une menace biologico-raciale que l'apprentissage de la haine anti-juive peut être recontextualisée, vision qui convergeait par ailleurs avec celle plus politique du peuple juif : ennemi politique numéro un du peuple allemand se devant donc de rentrer dans une lutte à mort, et en particulier dans un contexte de guerre totale. Dès 1935 Eichmann, obsédé par l'idée d'un complot de la juiverie mondiale, montrera tous les signes d'un endoctrinement antisémite radical et définitif, et la conviction de la nécessité d'adopter des méthodes rationnelles, « en rien personnelles », à la résolution globale et définitive du supposé problème juif. Eichmann, en « idéaliste », n'aura fait au fond « que » suivre jusqu'à ses plus extrêmes et logiques conséquences son idéologie. Vu sous cet angle, à défaut d'être banal, le mystère du mal qu'il a pu incarner se dissipe largement pour laisser place au rôle décisif, non pas de l'absence de pensée, mais au contraire d'une sorte de méga-pensée idéologique : une mécanique intellectuelle implacable, mais tout à fait compréhensible, et propre à tout fanatique d'hier comme d'aujourd'hui.

 

La véritable myopie conceptuelle d'Arendt, devant son incapacité à percevoir le rôle essentiel de l'apprentissage idéologique dans la formation d'un génocidaire comme Eichmann, est d'autant plus surprenante qu'elle avait saisi avec la plus grande lucidité tout le pouvoir mortifère des idéologies totalitaires dans son autre grand ouvrage « Les origines du totalitarisme » :

 

Le procédé dont usèrent les deux dirigeants totalitaires (Hitler et Staline), afin de transmettre leurs idéologies respectives en armes grâce auxquelles chacun de leurs sujets pouvait de lui-même se contraindre à se mettre au rythme du mouvement de la terreur, était d'une simplicité trompeuse et invisible : ils prenaient les idéologies mortellement au sérieux, ils tiraient vanité, l'un de son don suprême pour "le raisonnement froid comme la glace" (Hitler), l'autre du "caractère impitoyable de sa dialectique", et se mettaient en devoir de déployer les implications idéologiques jusqu'à l'extrême d'une cohérence logique qui semblait déraisonnablement "primitive" et absurde au spectateur : une "classe moribonde" était une classe de gens condamnés à mort ; les races qui sont "inaptes à vivre" devraient être exterminées.

 

Si Arendt en définitive se trompe – ce n'est pas l'absence de pensée mais au contraire le trop-plein idéologique de pensée qui explique le mieux le peu « de temps il faut à une personne ordinaire pour vaincre sa répugnance innée au crime » – elle a néanmoins eu le mérite d'orienter l'examen du cas Eichmann vers une analyse criminologique à portée universelle.

 

De ce point de vue, le cas Eichmann s'avère coller parfaitement à la théorie de l'association différentielle du grand sociologue et criminologue américain Edwin Sutherland (1883–1950). Cette théorie établit que le comportement criminel est acquis dans le cadre social d’un processus d’apprentissage d’une compétence (comme une autre) au contact de ceux qui perçoivent positivement cette activité criminelle, et en isolation de ceux qui pourraient la percevoir négativement. Une personne va au final, selon cette théorie, développer un comportement criminel si et seulement si le nombre des jugements favorables à ce comportement est largement supérieur aux jugements qui lui défavorables dans l'environnement direct où elle va se trouver. Ce processus d’apprentissage socialisé concerne non seulement les techniques mais aussi – point important ici puisqu'il s'agit d'apprendre à haïr  – les processus mentaux de légitimation et de rationalisation de ces comportements.

 

Et justement durant son procès Eichmann émettra d'ailleurs l'intéressante circonstance atténuante que personne dans son entourage ne lui aura jamais fait prendre conscience du caractère criminel de ses actes, et qu'au contraire il aura toujours été entouré de figures intellectuelles prestigieuses lui donnant entièrement raison et le félicitant. Constamment bombardé d'idéologie nazie dans un univers clos, Eichmann est bien formé à haïr et à légitimer cette haine par association différentielle. Eichmann a-t-il même encore conscience d'être un criminel ? Oui et non, comme le résume bien la tristement célèbre formule de Goebbels : « L’Histoire se souviendra de nous : nous aurons été les plus grands hommes d’Etat de tous les temps, ou les plus grands criminels. » Les génocidaires nazis ont parfaitement conscience d'être des criminels, du moins au regard des standards moraux traditionnels, ce qui explique bien le soin particulier qu'auront les nazis à détruire les documents qui pourraient prouver leurs crimes dans les derniers jours du IIIème Reich.

 

 

 

Jozef Goebbels avait la mortelle lucidité du nazi.

Jozef Goebbels avait la mortelle lucidité du nazi.

 

 

 

Mais précisément cette « morale traditionnelle » (prétendument bourgeoise, libérale, judéo-chrétienne, judéo-maçonnique, démocratique, socialiste, gauchiste, droitdelhommiste, etc., ce qu'on voudra) est remplacée dans la pensée nazie par une nouvelle échelle de valeurs perçue comme bien supérieure, car mettant l'intérêt souverain de la supposée race allemande au-dessus de toute autre considération... et légitimant par conséquent et tout à fait « logiquement » les pires tueries comme de terribles nécessités historiques dont chaque SS doit se sentir non pas coupable mais fier, comme l'illustre cet extrait d'un discours d'Himmler à ses hommes d'octobre 1943 :

 

La plupart d’entre vous savent ce que c’est que de voir un monceau de cent cadavres, ou de cinq cents, ou de mille. Etre passés par là, et en même temps, sous réserve des exceptions dues à la faiblesse humaine, être restés corrects, voilà ce qui nous a endurcis. C’est là une page de gloire de notre histoire, une page non écrite et qui ne sera jamais écrite. Nous avions le droit moral, nous avions le devoir envers notre peuple, de tuer ce peuple qui voulait nous tuer. Nous exterminons un bacille.

 

 

Il s'en est pourtant peut-être fallu de peu qu'Eichmann voit sa carrière de génocidaire contrariée par l'émergence d'une petite voix culpabilisante de morale « traditionnelle » au fond de sa conscience. En 1935, alors qu'il a des velléités d'apprendre l'hébreu pour parfaire son statut d'expert des affaires juives au sein de la SS, il repère un rabbin pour lui donner des leçons particulières. Il fait alors une demande à sa hiérarchie pour que ces frais soient pris en charge par son département, demande refusée, et nous apprend son biographe Cesarani :

 

Eichmann suggéra par la suite que ses supérieurs ne lui faisaient pas confiance pour le voir passer du temps avec un Juif éminemment instruit et s'en voulut de n'avoir pas tout simplement fait arrêter le rabbin. Cette autorécrimination perverse manifeste crûment ce qui était peu à peu en train de devenir chez lui une attitude froidement instrumentale à l'égard des Juifs.

 

Peut-être qu'Eichmann aurait conservé cette « attitude froidement instrumentale » malgré des contacts fréquents avec son professeur-rabbin. Mais peut-être pas, « donnant raison » à ses supérieurs qui ont préféré ne pas prendre de risque : à ce sujet tous les régimes totalitaires sont extrêmement soucieux de priver leurs sujets d'accès à des valeurs et attitudes alternatives et potentiellement concurrentes. Car une langue, si on la pratique couramment, c'est bien plus qu'un simple moyen instrumental de communication : acquérir une langue c'est acquérir en même temps toute une culture, toute une histoire, des traditions, une vision de monde, potentiellement une religion et ses valeurs. On pense toujours un peu différemment, on est toujours un peu quelqu'un d'autre dans une autre langue que sa langue maternelle. D'où en tous cas l'absolue nécessité - ou le danger mortel, selon la perspective - de maintenir des voix discordantes dans les organisations pour prévenir ses dérives criminogènes... là où la « normalité » équivaut trop souvent à la conformité (pour le coup banale) à une structure d'autorité, et où le lancement d'alerte et le refus de pousser à fond les manettes de Milgram constituent le comportement humain a-normal. Eichmann parlant couramment l'hébreu, au contact d'une voix rabbinique dissonante et culpabilisante, aurait-il pu être le génocidaire implacable et entièrement dénué de compassion qu'il fut ?

 

Impossible bien sûr de répondre à une telle question. En revanche le cas Eichmann nous montre qu'on peut être formé par socialisation à la criminalité et y faire carrière en toute bonne conscience, sans être à la base un mauvais bougre : formé au même titre que toute autre profession. Sans doute le climat d'antisémitisme exacerbé dans l'Europe des années 30 a facilité le passage à l'acte génocidaire, et l'on comprend bien toute la nécessité par principe de précaution à ne plus considérer l'antisémitisme à la légère, comme une opinion parmi d'autres, mais bien comme un délit. Le macabre parcours professionnel d'Eichmann peut parfaitement se comprendre, il ne relève ni de la pathologie mentale comme Hollywood le fait croire ni de l'absence de pensée comme le suggérait Arendt : il est avant tout le produit direct d'une formation idéologique institutionnalisée à la haine, émotion primitive transcendée en « compétence comportementale et managériale » par une organisation se voulant efficiente, rationnelle et « scientifique » même, et soucieuse d'atteindre des objectifs quantitatifs dans une véritable culture du résultat.

 

Ce parcours, comme tout destin individuel, est aussi la résultante du hasard des rencontres qui ont conduit Eichmann à enquêter sur la question juive, alors qu'il n'avait pas de haine ou d'intérêt personnel particuliers à la base. Ce hasard aurait pu tout aussi bien lui permettre des rencontres moins mortifères. Il n'avait après tout que 26 ans lorsqu'il intègre la SS, un âge certes de raison mais tout de même un âge où l'on reste largement malléable idéologiquement, dans tous les sens. Il n'y a pas nécessairement pour autant un petit Eichmann en chacun de nous, nous ne sommes pas tous aussi réceptifs à l'endoctrinement idéologique. Son parcours génocidaire est le fait de hasards et de pressions sociales dans des situations historiques données mais aussi d'actions individuelles libres, pleinement conscientes et assumées qui n'appartiennent qu'à lui : rien de banal donc dans le cas Eichmann, mais plutôt un cas exemplaire de formation au métier de génocidaire. Une sinistre méthode pédagogique dont l'histoire récente, du Rwanda à l'Etat Islamique, a montré toute l'inquiétante universalité.

 

 

(A suivre)

 

 

 

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25 novembre 2017 6 25 /11 /novembre /2017 10:45

 

 

 

« Uranopole » a pris dès le départ (il y a plus de cinq ans) la décision d’éviter de traiter de la Seconde guerre mondiale, car il ne se passe pas un jour sans que ce sujet ne soit abordé d’une manière ou d’une autre par un quelconque média.

 

Ici, nous ferons exception pour la première fois, suite à la publication faite par notre ami Bernard Gensane de Lyon sur son blog d’une analyse du blogueur Francis Serrano (blog l’impertinent) sur les écrits de la philosophe Hannah Arendt sur le SS Adolf Eichmann, un des principaux responsables de la Shoah, qui a été enlevé par un commando du Mossad en Argentine, condamné à mort et pendu à Jérusalem en 1962 au terme d’un procès retentissant dont on parle encore aujourd’hui.

 

L’analyse de François Serrano est basée sur une biographie d’Eichmann de l’écrivain britannique David Cesarani dont il fait la recension. Tout en reconnaissant de grandes qualités à l’analyse de l’ancienne amie du philosophe nazi allemand Heidegger, il en critique le fondement.

 

François Serrano apporte une contribution nouvelle à un débat ancien qui date de la publication de l’analyse du procès Eichmann par Hannah Arendt intitulée : « Eichmann à Jérusalem ». Il critique la notion de « banalité du mal » qui est à la base du travail d’Arendt.

 

Bien que ce texte évoque des événements innommables qui se déroulèrent il y a plus de soixante-dix ans, le débat est toujours d’une actualité brûlante. Il porte entre autres  sur la question du pouvoir totalitaire de la technocratie.

 

Voici ce que François Serrano écrit sur son blog dans un autre article où il traite de la notion orwellienne de « décence ordinaire ».

 

« En ce sens la décence ordinaire s'illustre aussi dans l'utilisation d'une langue ordinaire, simple et précise, qui est le meilleur antidote aux mensonges éhontés inhérents à l'utilisation d'une novlangue totalitaire, technocratique ou managériale qui euphémise sans cesse et rend acceptable l'inacceptable. On trouve dans cette dénonciation de l'imposture des ces novlangues une analyse très similaire à celle que fait Hannah Arendt dans « Eichmann à Jérusalem » à propos de ces « règles de langage » très strictes employées par les gestionnaires des génocides nazis. En lieu et place d' « extermination », « liquidation », « assassinat » ou « tuerie » : « solution finale », « évacuation », « changement de résidence », « affaire médicale » ou « traitement spécial. » Arendt explique justement que ces règles de langage ont pour fonction de maintenir l'équilibre mental des armées d'exécutants, en leur empêchant de mettre leurs actes en rapport avec ce qu'elle appelle « la répugnance innée au crime de la personne ordinaire », qui se rapproche directement de la décence ordinaire orwellienne. Ces euphémismes totalitaires, coupés à la fois de la vérité objective et de la sincérité subjective, rappellent étrangement les « Plans de Sauvegarde de l'Emploi » ou autres « Risques Psycho-Sociaux », pour désigner aujourd'hui licenciements de masse ou souffrance et maltraitance au travail : « Orwell perçoit clairement que le totalitarisme et le capitalisme participent d'un avènement plus général de la pensée instrumentale. Ils appartiennent à une forme détériorée de rationalité qui impose le calcul et l'efficacité comme seuls critères essentiels. »

 

Nous publions donc cette intéressante analyse en trois épisodes :

 

Las première et deuxième parties sont le texte proprement dit de François Serrano. Il a été divisé en deux pour des questions de facilité de lecture, parce qu’il est fort long.

 

Le troisième épisode consistera en l’analyse d’Uranopole sur le sujet.

 

Nous vous en souhaitons une bonne lecture et n’hésitez pas à apporter vos commentaires.

 

 

 

 

Pierre Verhas

 

 

 

Adolf Eichmann dans la cage de verre blindé au tribunal de Jérusalem

Adolf Eichmann dans la cage de verre blindé au tribunal de Jérusalem

 

 

 

Pourquoi Arendt s’est trompée sur le cas Eichmann ou la formation d’un génocidaire

 

Par François Serrano

  

« Je sauterai volontiers et joyeusement dans la fosse en sachant que cinq millions de Juifs s'y trouveront avec moi. » Voici les paroles de réconfort que l'Obersturmbannführer Adolf Eichmann prodigue à ses collègues SS, quelque peu démoralisés dans un Berlin en ruine sur le point de tomber aux mains de l'Armée Rouge. Plus tard, dans une interview en 1955 au journaliste nazi Sassen alors qu'il est exilé en Argentine, il n'hésite pas à dire en nazi tout à fait impénitent et invétéré : « Non, je n'ai aucun regret et je ne dois aucune excuse. (...) Pour être tout à fait franc avec vous, je vous avouerai que si nous avions tué tout le monde, les 10,3 millions de Juifs répertoriés par (le statisticien) Korherr, je serais heureux et je dirais : "Mission accomplie, l'ennemi n'est plus. »

 

En 1961 Hannah Arendt assure pour le New Yorker la couverture du   procès retentissant du criminel de guerre Eichmann. Ce dernier a été clairement identifié à Nuremberg par un certain nombre d'anciens camarades en crimes contre l'humanité, et a pu être exfiltré d'Argentine de manière spectaculaire par le Mossad. « L'affaire fut menée de manière sportive, et fut exceptionnelle au niveau tant de son organisation que de sa planification exemplaire » dira non sans humour Eichmann en bon professionnel de ces choses. A Jérusalem il est jugé pour sa contribution centrale à la planification et à l'exécution de la solution finale. Au terme d'un procès aussi médiatique que bouleversant - qui sera véritablement le premier véritable procès de la Shoah où peuvent témoigner de rares survivants d'horreurs qui semblent dépasser tout entendement - Eichmann est jugé coupable et condamné à mort par pendaison en 1962.

 

Arendt en tire en 1963 son célèbre et très controversé ouvrage « Eichmann à Jérusalem, Rapport sur la banalité du mal » qui a très profondément influencé la manière de non seulement appréhender le personnage d'Eichmann et partant le nazisme mais aussi, bien au-delà, de concevoir une nouvelle forme de barbarie qui serait le produit de la bureaucratie moderne et de ses mécanismes d'obéissance aveugle et robotique à l'autorité. La leçon qu'elle tire de cette étude sur la méchanceté humaine – car Arendt prend résolument le parti de théoriser le cas Eichmann pour un enseignement à portée universelle dans un monde post-Hiroshima – est « la terrible, l'indicible, l'impensable banalité du mal. »

 

 

 

Hannah Arendt fut une des plus grandes philosophes du XXe siècle.

Hannah Arendt fut une des plus grandes philosophes du XXe siècle.

 

 

 

Formule choc, et incontestablement brillante dans la forme, qui a connu un immense succès (non sans connaître une non moins immense controverse au sein de la communauté juive, qui dans son ensemble ne voyait strictement rien de banal chez Eichmann) avec une validation presque scientifique dix ans plus tard par les expériences édifiantes de Milgram : expériences largement corroborées depuis (cf par exemple le sidérant « Jeu de la mort » français de 2010) qui ont permis de mesurer l'extraordinaire propension d'individus tout à fait ordinaires à l'obéissance mécanique à des ordres émanant d'un système d'autorité... et dès lors capables de tout et des pires horreurs dans des rôles de rouages bureaucratiques déshumanisants et déresponsabilisants où les sentiments moraux « normaux » se trouvent de fait techniquement neutralisés.

 

Arendt problématise très justement l'enjeu anthropologique fondamental en disant : « Si la question de savoir combien de temps il faut à une personne ordinaire pour vaincre sa répugnance innée au crime, et ce qui lui arrive exactement une fois qu'elle a atteint ce stade, avait une pertinence minime du point de vue juridique, elle avait, en revanche, un grand intérêt politique. A une telle question, le cas Adolf Eichmann a donné une réponse on ne peut plus claire et précise. »

 

La réponse qu'elle donne, en revanche, est beaucoup plus discutable, si l'on en juge par les travaux biographiques plus récents :

 

Eichmann n'était ni un Iago ni un Macbeth ; et rien n'était plus éloigné de son esprit qu'une décision, comme chez Richard III, de faire le mal par principe. Mis à part un zèle extraordinaire à s'occuper de son avancement personnel, il n'avait aucun mobile. Et un tel zèle en soi n'était pas criminel ; il n'aurait certainement jamais assassiné son supérieur pour prendre son poste. Simplement, il ne s'est jamais rendu compte de ce qu'il faisait, pour le dire de manière familière. (...) Il n'était pas stupide. C'est la pure absence de pensée - ce qui n'est pas du tout la même chose que la stupidité - de devenir un des plus grands criminels de son époque.

 

Elle persiste et signe dans cette position dans sa dernière et posthume œuvre   « La vie de l'esprit », réflexion sur l'activité de penser qui dit-elle a précisément pour origine le procès d'Eichmann :

 

Les actes étaient monstrueux, mais le responsable - tout au moins le responsable hautement efficace qu'on jugeait alors - était tout à fait ordinaire, comme tout le monde, ni démoniaque ni monstrueux. Il n'y avait en lui trace ni de convictions idéologiques solides, ni de motivations spécifiquement malignes, et la seule caractéristique notable qu'on décelait dans sa conduite, passée ou bien manifeste au cours du procès et au long des interrogatoires qui l'avaient précédé, était de nature entièrement négative : ce n'était pas de la stupidité, mais un manque de pensée. (...) C'est cette absence de pensée - tellement courante dans la vie de tous les jours où l'on a à peine le temps et pas davantage l'envie, de s'arrêter pour réfléchir - qui éveilla mon intérêt.

 

On ne peut enlever le mérite à Arendt d'avoir dépassé les explications psychologisantes et réductrices de ce type de criminalité, qui peuplent l'imaginaire collectif et ses représentations populaires notamment au cinéma : déments psychotiques, tueurs nés, personnalités sataniques et sadiques, monstres de perversité. Si de tels criminels pathologiques ont évidemment existé et prospéré dans l'appareil d'extermination nazi, cette grille d'analyse est loin de pouvoir faire sens des millions d'Allemands et de collaborateurs européens, de fait fonctionnellement ordinaires et « normaux », qui ont collaboré activement à des degrés divers de responsabilité à ce génocide aux proportions industrielles.

 

Pour autant Arendt a créé un autre mythe tout aussi faux d'un Eichmann, représentatif du nazi moyen, et qui en cela aurait été un raté, un déclassé, rejoignant le nazisme par pur opportunisme professionnel et essentiellement un robot dépourvu de toute intelligence, un criminel bureaucratique derrière son bureau appliquant à la lettre des consignes venues d'en haut « sans penser », et seulement capable de s'exprimer par des phrases technocratiques toutes faites. Bien qu'elle dise par ailleurs ne pas le considérer comme stupide, Arendt ridiculise tout de même d'Eichmann dont elle fait un vrai guignol : « Malgré tous les efforts de l'accusation, tout le monde pouvait voir que cet homme n'était pas un "monstre" ; mais il était vraiment difficile de ne pas présumer que c'était un clown. »

 

La remarquable biographie de l'historien britannique David Cesarani permet de saisir toute la valeur mais surtout toute l'étendue de l'erreur du jugement que porte Arendt sur Eichmann : ce nécessaire réexamen de la vie de ce génocidaire, sans doute exemplaire mais en rien banal, permet de dépasser les mythes à la fois du monstre et du rouage "sans pensée" pour faire émerger quelque chose d'en réalité bien plus inquiétant : à savoir la capacité criminogène de certaines idéologies - produites par la raison raisonnable et raisonnante d'intellectuels a priori respectables, et non par des psychopathes sanguinaires ou des bureaucrates inconscients - à former par endoctrinement des citoyens à peu près "normaux" en génocidaires professionnels agissant consciemment, délibérément.

 

 

Pourquoi Arendt s’est trompée sur le cas Eichmann ou la formation d’un génocidaire

 

 

 

« Il n'est pas nécessaire d'être anormal pour devenir un génocidaire » montre Cesarani et en ce sens il donne raison à Arendt dans le fait qu'Eichmann n'est pas ontologiquement mauvais et qu'il n'y a rien de monstrueux en lui à la base. Pour autant le travail de recherche biographique de Cesarini met soigneusement en évidence qu'Eichmann n'est aucunement un raté, un déclassé, un "loser" pour ainsi dire avant de rejoindre le parti national-socialiste ; qu'il est très loin d'être sot et qu'il n'agit en rien de manière automatique en subordonné robotisé ; et qu'il est n'est en rien dénué de pensée, bien au contraire.

 

Certes Eichmann ne fera pas d'études supérieures et n'a pas une intelligence scolaire (celle dont devait disposer Heidegger, l'ancien maître vénéré et un temps l'amant d'Arendt, ce qui ne l'empêcha lui non plus d'adhérer pleinement au nazisme). Eichmann aura néanmoins, au sein d'une famille bourgeoise protestante tout à fait respectable, une enfance et une vie de jeune adulte parfaitement normale, heureuse et raisonnablement épanouie avec une vie sociale et sentimentale active. Il sera toujours un bon fils, puis un bon père de famille aimant ses enfants et ses maîtresses.

 

Avant de rejoindre le NSDAP et la SS en 1932 à l'âge de seulement 26 ans, à une époque où ce dynamique parti passe encore pour « respectable », c'est un beau jeune homme plein d'avenir, qui a eu un parcours tout à fait honorable comme représentant de commerce pour une société pétrolière. Il doit d'ailleurs cet emploi à de la famille juive par alliance qui le recommandent auprès d'employeurs juifs qui prendront bien soin de lui. Eichmann fréquentera aussi jusqu'en 1931 un bon ami juif, il n'y a donc aucune trace à l'origine de haine pathologique ou de ressentiment à l'égard des Juifs. Il est politisé de manière assez conventionnelle pour son milieu au sein d'une droite nationaliste, conservatrice et relativement antisémite. Il s'agit d'un antisémitisme diffus tout à fait courant à cette époque, qui n'a rien en principe de criminogène, et que l'on retrouve dans des personnages plus sympathiques tels que par exemple Proudhon, le Marx de la Question Juive ou même les écrits de jeunesse de George Orwell (et oui, même lui...).

 

Au sein de la SS, et notamment du SD d'Heydrich qui a un recrutement résolument « élitiste », il côtoie des collègues fortement diplômés issus a priori de la fine fleur intellectuelle du pays : professeurs, chercheurs, juristes, médecins, ingénieurs. Ce qui fait d'ailleurs en un sens de l'holocauste nazi un cas particulièrement extrême de criminalité d'Etat en col blanc. Cela ne l'empêche pas de devenir dans cet environnement compétitif - par le pur hasard des conseils d'un supérieur, il faut le noter, et non par haine personnelle - l'expert reconnu au sein de la SS en matière de question juive et de sionisme, et d'apprendre même à déchiffrer le yiddish. Il entretiendra d'ailleurs longtemps des relations professionnelles froides mais « correctes » avec des organisations sionistes, car il voit initialement la solution à la question juive dans l'émigration  et dans le fait de (ses termes) « mettre un peu de terre sous les pieds des Juifs. »

 

 

 

(A suivre)

 

 

 

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12 novembre 2017 7 12 /11 /novembre /2017 10:24

 

 

 

Exit Robert Falony

 

 

Le grand journaliste et militant socialiste Robert Falony est décédé inopinément ce vendredi 10 novembre à l’âge de 86 ans. Il fut en tant que journaliste un spécialiste reconnu en matière de politique internationale. Il prôna toujours le multilatéralisme contre la politique des blocs. Robert Falony savait joindre la plume à l’action. Il fut un des principaux instigateurs des marches antiatomiques des années 1960-70 qui revendiquaient la dénucléarisation de l’Europe. Comme internationaliste, Robert milita pour le fédéralisme européen.

 

 

Il fut un brillant journaliste pour des quotidiens de la gauche socialiste de 1953 à 1979 : tout d’abord le Peuple, organe du Parti socialiste, puis la Wallonie, le Matin et des hebdomadaires comme l’Eglantine, le Journal du mardi. Malheureusement, ces organes disparurent les uns après les autres au point qu’aujourd’hui en Belgique, il n’existe plus qu’un quotidien de gauche, le journal flamand « De Morgen ». Il analysa cette crise de la presse de gauche dans un livre intitulé « Requiem pour la presse socialiste ».

 

 

Par après, avec des amis, Michel Overloop et sa consœur  Monique Discalcius, il fonda le club de réflexion « Osons le socialisme ». Je l’ai rejoint quelques mois après. Robert publiait sa « lettre socialiste » mensuelle qui paraissait sur le blog « Osons le socialisme ». La dernière porte le numéro 97 et traite du centenaire de la Révolution russe.

 

 

 

Robert Falony à l'avant-plan avec Pierre Verhas lors de la dernière réunion du Club "Osons le socialisme" à Koekelberg le 28 octobre dernier. Cette photographie de Claude Zylmans est sans doute la dernière de Robert Falony.

Robert Falony à l'avant-plan avec Pierre Verhas lors de la dernière réunion du Club "Osons le socialisme" à Koekelberg le 28 octobre dernier. Cette photographie de Claude Zylmans est sans doute la dernière de Robert Falony.

 

 

 

Il adhéra aussi au mouvement LEF – FGE (Links Ecologish Forum – Forum Gauche Ecologie).

 

 

Il fut membre du Parti socialiste pendant plusieurs décennies. Ces derniers mois, tout en restant fidèle à cet engagement, il prit ses distances à l’égard du PS dont il déplorait le manque de rigueur et la faiblesse à l’égard des différents scandales qui l’entachaient.

 

 

Robert Falony fut un militant rigoureux, fidèle à ses idées tout en gardant un esprit critique acéré. Il fut un journaliste de talent apprécié par ses pairs et par le public. Et il fut aussi un historien, car il raccrochait toujours l’actualité à l’histoire pour mieux appréhender les faits.

 

 

Son dernier ouvrage 1914 -2014 la véritable histoire du siècle en Belgique et dans le Monde paru aux éditions Jourdan, préfacé par Philippe Moureaux,  résonne aujourd’hui comme un testament politique. Il usa de cette formule « L’Histoire entérine les faits accomplis même dans leur part d’injustice. »

 

 

Robert Falony pessimiste, déçu ? Non, lucide et déterminé. S’il appréhendait sans concession les dangers qui menacent l’humanité, Robert gardait toujours en lui une lueur d’espoir en l’humanité.

 

 

Bon vent, Robert !

 

 

PV

 

 

Le cercle antifiscal

 

 

Au moment où un nouveau scandale d’évasion fiscale – les « paradise papers » - est révélé par la Presse, le rédacteur en chef du quotidien financier L’Echo, Joan Condijts, qui a déjà été mieux inspiré pond un éditorial intitulé « Le cercle fiscal vicieux ».

 

 

 

Joan Condijts, Rédacteur en chef de l'Echo, aurait pu être mieux inspiré.

Joan Condijts, Rédacteur en chef de l'Echo, aurait pu être mieux inspiré.

 

 

 

Il considère que, certes, la nature humaine amène à frauder, mais que la principale cause de l’évasion fiscale, c’est « Parce que l’Etat taxe, non plus seulement pour assurer ce qu’il doit (les soins de santé, la sécurité, l’éducation, etc.) mais pour financer ses propres faiblesses (ces statuts auxquels nul n’ose toucher), ses manquements, ses excès, ses incohérences (rayer l’impôt de certaines entreprises pour maintenir l’emploi). Un Etat glouton qui finit par gober la moitié des revenus de ses travailleurs ou dépenser plus de la moitié de la richesse créée par la nation. Cet Etat-là n’encourage sans doute pas au civisme. »

 

 

L’éternel sophisme ultralibéral ! L’Etat glouton qui bouffe tout, qui empêche tout, qui ruine tout… Il ne lui viendrait pas à l’idée que l’Etat irait sans doute un peu mieux si on combattait sérieusement l’évasion fiscale, si on traquait efficacement la criminalité financière qui représentent des dizaines voire des centaines de milliards d’euros de perte. Il ne lui viendrait pas non plus à l’idée que l’explosion du chômage par les délocalisations de plus en plus nombreuses, la dictature des entreprises transnationales par l’intermédiaire, entre autres, des institutions européennes, obligent l’Etat à prélever des ressources qui prennent, certes, des proportions exorbitantes à cause de ce pillage systématique des richesses.

 

 

Mais que fait-on réellement ?

 

 

Cela fait des années que les magistrats et les policiers chargés de la lutte contre la criminalité financière réclament des moyens. Mais, pour Joan Condijts, « des moyens sont promis ». Cela n’empêche que selon le rédacteur en chef de l’Echo, exiger « plus de contrôle, plus de moyens, [c’est] in fine plus d’impôts ». Donc, on va prélever des impôts pour récupérer des impôts ! Encore un beau sophisme ! Des actes concrets et efficaces ne peuvent être réalisés qu’avec les moyens nécessaires que le gouvernement refuse de fournir, car c’est sa politique !

 

 

Ce que Joan Condijts ne fait pas remarquer non plus, c’est la priorité toujours donnée à la diminution des dépenses sociales plutôt qu’à la lutte contre l’évasion fiscale. Et l’éditorialiste souhaite que l’on donne « du corps à une société qui se fracture sur des inégalités sociales ». Un peu contradictoire !

 

Dommage que l’on ait eu à lire de sa plume une énième variation de l’hymne ultralibéral.

 

 

PV

 

 

Amnesty International ou les Droits de l’Homme à géométrie variable

 

 

Ce n’est pas la première fois que la très anglo-saxonne association de défense des droits de l’Homme refuse de défendre des victimes de l’arbitraire d’Etat. Il y a bien longtemps, sous le règne de Margareth Thatcher, Amnesty avait refusé de dénoncer les conditions de détention du militant irlandais Bobby Sands qui périt d’une grève de la faim dans une geôle britannique, sous prétexte qu’il avait pratiqué la violence.

 

C’était vrai, mais cette violence s’exerçait dans le cadre d’une guerre qui ne disait pas son nom. Alors, avec pareil raisonnement, les Etats peuvent tout se permettre.

 

Amnesty réitère aujourd’hui. Elle refuse de considérer les militants et ministres catalans emprisonnés par le gouvernement de Madrid comme des prisonniers politiques. Ils ont violé la Constitution espagnole, donc ce sont des prisonniers ordinaires ! Si on devait appliquer ce raisonnement à la Belgique, la moitié des parlementaires connaîtraient les charmes des paillasses de Saint-Gilles ou de Lantin.

 

Amnesty est au service de l’atlantisme et non à celui des principes de la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme dont on commémorera le 70e anniversaire l’an prochain. Nous aurons l’occasion d’en reparler.

 

PV

 

 

Catalogne : Ada Colau remet les montres à l’heure.

 

 

Ce n’est pas parce que Pokemon, pardon Puigdemont, et ses ministres sont injustement traités comme des parias par le gouvernement postfranquiste de Mariano Rajoy qu’il faut approuver leur politique.

 

 

 

Ada Colau à côté de Carles Puigdemont dit "Pokemon" : l'irresponsabilité et la responsabilité

Ada Colau à côté de Carles Puigdemont dit "Pokemon" : l'irresponsabilité et la responsabilité

 

 

 

La maire de Barcelone, la militante de gauche Ada Colau, qui semble s’imposer comme la figure majeure de l’opposition pour les élections du 21 décembre prochain en Catalogne avec le parti Podemos, a mis clairement les choses au point.

 

 

Lors d'une réunion de son parti Catalunya en Comú, Ada Colau a réclamé des explications de la part des dirigeants séparatistes, tout en appelant à la libération de ceux qui sont actuellement détenus.

 

« Nous voulons que les prisonniers soient libérés mais nous voulons aussi qu'un gouvernement irresponsable qui a conduit le pays au désastre affronte (ses responsabilités) et reconnaisse ses erreurs », a-t-elle dit, avant de participer samedi après-midi à une grande manifestation à Barcelone pour la libération des dirigeants incarcérés.

 

« Ils ont provoqué des tensions dans le pays et porté une déclaration unilatérale d'indépendance dont ne voulait pas la majorité » de la population, a accusé Mme Colau, qui n'est pas indépendantiste mais partisane d'un référendum d'autodétermination de la région pour trancher la question. Et elle conclut :

 

« Ils ont fait cette déclaration d'indépendance en trompant la population pour des intérêts partisans ».

 

La déclaration d'indépendance votée le 27 octobre par 70 des 135 députés du parlement catalan « n'a pas amené la république », a-t-elle constaté, en reprochant au président de l'exécutif catalan destitué Carles Puigdemont d'être parti en Belgique en laissant la Catalogne « seule face à l'incertitude ». « Ils ont fait la déclaration puis ont disparu ».

 

Ada Colau fustige également la réaction du gouvernement espagnol du conservateur Mariano Rajoy qui a activé l'article 155 de la Constitution pour mettre sous tutelle la région, destituer l'exécutif et d'autres fonctionnaires, dissoudre le parlement et convoquer des élections régionales.

 

PV

 

 

 

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8 novembre 2017 3 08 /11 /novembre /2017 20:21

 

 

 

Première leçon :

 

« Ne pas honorer ses créanciers et se déclarer formellement en faillite, c’est un cauchemar, mais il y a un avantage : votre dette diminue, et vous avez l’occasion de retrousser vos manches, de vous donner les moyens d’y arriver et de regagner la confiance des investisseurs potentiels. »

 

Deuxième leçon (sur l’Europe) :

 

« Arriver à traiter comme une république bananière un pays européen participant à l’expérience formidable de la monnaie commune revient à condamner une union fondée, en principe, sur la promesse d’une prospérité partagée et d’un respect mutuel. »

 

Et le professeur Yanis ajoute :

 

« L’Europe officielle n’a jamais voulu cela. Avant 2008, les élites de Berlin, Bruxelles, Paris et Francfort croyaient dur comme fer à leur rhétorique de même que les élites des Etats-Unis et de la City de Londres : le capitalisme avait donné le jour à la Grande Modération ; les cycles de croissance et de récession appartenaient au passé ; les banques avaient mis au point la méthode magique pour produire des « risques sans risques » et s’autorégulaient à merveille. Les dirigeants pensaient que c’était la fin de l’histoire et que leur job était une forme de micro-management qui se résumait à encourager un système formidable avançant en pilote automatique, dans un sens largement prédestiné et rationnel.

 

Jusqu’au jour où… »

 

 

Eh oui, depuis Thatcher-Reagan, le néolibéralisme a écrasé la machine keynésienne qui avait réussi à reconstruire l’Europe d’après-guerre, contribué à mettre sur pied l’Etat providence et à assurer une prospérité jamais atteinte durant l’ère contemporaine. Un seul point faible cependant : le système keynésien s’appuyait sur le colonialisme, c’est-à-dire des matières premières à bas coût. Lorsque celles-ci, et particulièrement le pétrole, ont vu leurs prix grimper vertigineusement, le système a commencé à gripper. C’est alors que les néolibéraux se sont précipités. Leurs recettes : dérégulations, privatisations, démantèlement de l’Etat social.

 

C’est donc l’austérité qui est imposée aux pays occidentaux depuis près de quarante ans. Et le professeur Yanis avertit (troisième leçon) :

 

 

« L’austérité est une politique économique désastreuse qui (…) est vouée à échouer en temps de récession. Sauf que l’austérité n’est pas une politique économique. C’est une fable morale qui, quand la crise est trop profonde, sert à légitimer avec un parfait cynisme des transferts de richesses de ceux qui n’ont rien vers ceux qui ont tout. »

 

 

Venons-en aux faits. Le professeur Yanis se transforme en témoin et acteur politiques, Yanis Varoufakis, l’éphémère premier titulaire du ministère des finances grec du premier gouvernement de Syriza dirigé par Alexis Tsipras.

 

 

 

Yanis Varoufakis et Alexis Tsipras formèrent au départ une équipe soudée.

Yanis Varoufakis et Alexis Tsipras formèrent au départ une équipe soudée.

 

 

 

Il raconte dans son dernier ouvrage « Conversations entre adultes » ce qu’il a vécu lors des négociations sur la dette grecque avec les instances européennes et le FMI. Il commence par remonter aux origines de la crise.

 

 

Avant la crise financière de 2008, la Grèce avait la dette la plus forte par rapport à son revenu national. Mais cela n’inquiétait pas outre mesure les autorités européennes. Les choses changèrent par après. La crise dite des « dettes souveraines » s’est invitée à la suite de la crise « financière » et en Union européenne, c’était la Grèce la première visée.

 

 

Le professeur Yanis explique d’abord le mécanisme de la dette (quatrième leçon) :

 

 

« Les Etats ne remboursent jamais leur dette. Ils la reconduisent, c’est-à-dire qu’ils la repoussent à l’infini et ne paient que les intérêts de leurs prêts. Tant qu’ils y parviennent, ils sont solvables. »

 

 

Et il utilise la métaphore de la montagne :

 

 

« On peut imaginer que la dette est comparable à un trou au pied d’une montagne représentant le revenu national. Jour après jour, le trou se creuse, tandis que les intérêts s’accumulent même si l’Etat n’emprunte pas plus. Si la période est favorable et l’économie florissante, la montagne grandit régulièrement. Tant qu’elle grandit plus vite que le trou ne se creuse, le revenu qui s’accumule au sommet de la montagne permet de combler ce dernier et de préserver à la fois sa profondeur et la solvabilité de l’Etat. L’insolvabilité pointe le nez quand la croissance économique d’un pays s’interrompt ou commence à se diminuer : la récession érode la montagne du revenu national, mais elle ne permet pas de ralentir le rythme auquel le trou de la dette continue de s’approfondir. »

 

 

C’est la chute sans fin : les argentiers augmentent les taux d’intérêts de leurs prêts et la dette s’accroît jusqu’à mener à l’insolvabilité.

 

 

C’est ce qui est arrivé à la Grèce après 2008.Et en 2009, les signaux étaient au rouge, car le socle des banques françaises était menacé. Elles possédaient une montagne de produits dérivés américains toxiques. Or, avec les banques allemandes, elles prêtaient à l’Etat grec et possédaient chacune une montagne de titres de la dette grecque qui ne cessait de s’accroître. Les banques allemandes et grecques ont commencé à paniquer. Elles ne prêtaient plus ni à l’Etat, ni au secteur privé grecs. La crise était lancée.

 

 

Sur son blog, dans un article datant du 21 mai 2017, l’économiste Bruno Colmant explique :

 

 

« Lorsqu’on s’interroge sur les origines de cette dette, la première réponse qui fuse d’ordinaire est de l’attribuer à la crise financière. L’explication est politiquement commode, mais elle est totalement incorrecte. Elle relève même de l’imposture intellectuelle. Ce ne sont pas les sauvetages bancaires qui ont créé la dette publique. Ils l’ont réveillée et révélée. Les tendances profondes portent des risques lourds et la théorie de l’imprévisibilité de la dette publique ne peut pas être défendue.

 

L’endettement excessif ne permet pas un développement durable. Il est né dans les années septante, une bonne trentaine d’années avant l’épisode des subprimes. Libérés du carcan monétaire des accords d’après-guerre au moment des premiers chocs pétroliers, les gouvernements européens ont tenté de camoufler la mutation de leurs économies à coups de transferts sociaux, aides publiques et autres soutiens à l’économie sans se réserver de gisements fiscaux suffisants. A l’époque, l’Europe sortait de trente ans de croissance, fertilisée par la reconstruction industrielle et le plan Marshall.

 

Tant l’Europe que les Etats-Unis ont connu une période de croissance dont l’analyse rétrospective fait ressortir une combinaison de trois facteurs : une abondance de crédits à faible taux d’intérêt, une épargne individuelle déclinante et un afflux de biens étrangers à bas prix entraîné par un phénomène de délocalisation industrielle majeure, auto-entretenu par une concurrence débridée. Mais l’Europe, moins résiliente que les Etats-Unis et adossée à des systèmes sociaux plus généreux mais aussi plus rigides, est en plus grande difficulté. Elle risque un tragique manque de croissance. »

 

On verra d’ailleurs que le keynésien de gauche qu’est Yanis Varoufakis est souvent d’accord avec l’analyse d’économistes libéraux et même libertariens. Ce qui ne signifie pas qu’il renonce à ses convictions.

 

 

Un nouveau gouvernement, celui du PASOK de Papandréou, venait d’être mis en place. Ce fut le gouvernement du renflouement, celui qui transforma le pays des Hellènes en « Renflouistan » pour reprendre le néologisme inventé par Yanis Varoufakis. En renflouant la Grèce, on sauvait d’abord les banques grecques et allemandes, mais on augmentait considérablement la dette grecque. Depuis des années, Varoufakis plaide pour qu’on restructure la dette. Il se heurte au mieux au scepticisme, à de farouches oppositions et même au pire, à des menaces sur sa famille.

 

 

 

 

Giorgos Papandréou, le dernier Premier ministre du PASOK qui échoua lamentablement.

Giorgos Papandréou, le dernier Premier ministre du PASOK qui échoua lamentablement.

 

 

 

Le professeur Yanis explique : comme la Grèce n’a plus de monnaie propre, elle ne peut dévaluer pour restaurer sa compétitivité. La seule possibilité, et c’est le credo de la Troïka, c’est une dévaluation interne par une drastique politique d’austérité. C’est la régression sociale garantie : les prix augmentent et les salaires diminuent. Les faillites tombent en cascade et, en définitive, la situation financière ne s’améliore pas, au contraire, elle empire.

 

 

En effet, en 2010 : « … pour 100 Euros de revenu gagné par un Grec, l’Etat devait 146 Euros aux banques étrangères. Un an plus tard, ces 100 Euros étaient tombés à 91 Euros, et en 2012 à 79 Euros. Pendant ce temps-là, à mesure qu’arrivaient les prêts officiels reposant sur les contribuables européens, redirigés ensuite vers les banques françaises et allemandes, la dette équivalente du gouvernement augmentait, passant de 146 Euros en 2010 à 156 Euros en 2011. Même en imaginant que Dieu et les anges du ciel convertiraient tous les fraudeurs fiscaux grecs et nous aient métamorphosés en presbytériens écossais économes, nos revenus étaient trop faibles et nos dettes trop élevées pour empêcher la banqueroute. »

 

 

La descente aux enfers de la Grèce continua. Papandréou qui avait bien servi la Troïka devenait gênant. Et en octobre 2011, elle le convoqua à Bruxelles pour signer la première phase d’un second accord de renflouement, alors qu’il avait commencé à protester contre cette chaîne sans fin de prêts ruineux uniquement destinés à sauver des banques. Un gouvernement de technocrates dirigé par le conservateur Samaras se met en place. Pendant ce temps-là, Yanis Varoufakis s’est rapproché de Syriza et prépare avec Tsipras sa montée au pouvoir. Il y a cependant un point essentiel de divergence avec Syriza : Varoufakis est farouchement opposé au Grexit, c’est-à-dire à la sortie de la Grèce de l’Euro.

 

 

Le professeur Yanis explique alors (cinquième leçon) :

 

 

« … certes, on irait bien mieux si on n’avait jamais intégré la zone euro, mais y être entré était une chose, en sortir en était une autre. Quitter la zone euro ne nous amènerait pas là où nous nous nous serions trouvés si nous n’y étions jamais entrés !

 

 

(…) Contrairement à l’Argentine qui avait renoncé à la parité entre le peso et le dollar, la Grèce n’avait pas de pièces ni de billets à elle en circulation. Le Grexit impliquerait beaucoup plus que l’abandon de la parité entre la drachme et l’euro. En Argentine, la rupture avait donné lieu à une dévaluation drastique de la monnaie nationale qui avait provoqué une exportation massive des exportations, laquelle avait entraîné une réduction importante du déficit commercial, puis une meilleure santé économique. La Grèce serait obligée de créer une nouvelle drachme, et ensuite de la séparer de l’euro. Créer une nouvelle monnaie prend des mois. En d’autres termes, le Grexit équivaudrait à annoncer la dévaluation d’une monnaie avant même qu’elle existe, une politique qui aurait des conséquences redoutables : une fuite des euros et une pénurie de monnaie locale destinées à faciliter les transactions quotidiennes. »

 

 

Donc, on était coincé. La seule possibilité d’en sortir  était d’obtenir la restructuration de la dette. Lentement et sous les conseils de Varoufakis qui est retourné aux Etats-Unis, Syriza se prépare à succéder au gouvernement Samaras.

 

 

En mars 2013, éclate l’affaire de Chypre. Dans la nuit de vendredi 15 à samedi 16 mars 2013, les pays de la zone euro ont élaboré un plan de sauvetage du secteur financier de l'île qui a besoin de 17 milliards d'euros. Le plan prévoit une aide de 10 milliards d'euros (55 % du PIB de l'île) venant de la zone euro et, une taxe exceptionnelle sur les dépôts bancaires de 6,75 % jusqu'à 100 000 euros et 9,9 % au-delà devant rapporter 5,8 milliards d'euros. 

 

Le 22 mars, le parlement chypriote accepte la restructuration de la deuxième banque du pays Laiki Bank, à travers la création d'une bad bank.

 

 

Le 25 mars, un second plan est proposé par la Troïka et Chypre. Ce plan comprend la garantie des dépôts de moins de 100 000 euros, la Laiki Bank est condamnée, ses dépôts de moins de 100 000 euros et les actifs de bonnes qualités sont transférés dans la Bank of Cyprus, le reste des dépôts et des crédits sont intégrés pour assurer le financement des décotes des actifs de la banque, touchant les revenus possibles de la liquidation de celle-ci. Les dépôts de plus de 100 000 euros de la Bank of Cyprus sont transformés en action de Bank of Cyprus pour 37,5 % de ces dépôts, 22,5 % supplémentaires seront immobilisés. Le plan vise a lever 4,2 milliards d'euros, en retour des 10 milliards d'euros de prêt accordé à Chypre. Il ne nécessite pas d'accord supplémentaire de la part du parlement. Le ministre des finances chypriote a aussi déclaré que les dépôts supérieurs à 100 000 euros de la Laiki Bank pourraient être taxés à hauteur de 80%.

 

Ce plan fait très peur à Varoufakis qui craint qu’il s’agisse d’une répétition générale de ce que la troïka fera après l’arrivée au pouvoir de Syriza. Depuis lors, d’ailleurs, régulièrement, l’opinion publique européenne exprime des craintes sur une éventuelle taxation de l’épargne. Depuis l’affaire cypriote, l’idée est dans l’air.

 

Et puis, il fallait préparer la prise de pouvoir. Varoufakis proposa des mesures réalistes, mais craignant sans doute de perdre, Alexis Tsipras présenta un programme démagogique inapplicable au grand dam de Varoufakis. C’est l’éternel dilemme dans la gauche : le réalisme face à l’utopie. Une discussion s’ensuivit : le jour même de l’arrivée au pouvoir de Syriza, la BCE est capable de faire fermer les banques grecques, selon Varoufakis, soit un scénario à la Cypriote.

 

Varoufakis craignant le blocage des banques par la BCE inventa un système pour assurer la circulation des liquidités sans passer par les banques. Il s’agissait au départ de cartes de débit alimentées par l’Etat et distribuées à chaque citoyen grec pour assurer ses besoins les plus élémentaires. Il s’agissait de répondre à la crise humanitaire qui se dessinait.

 

Cette valse hésitation se poursuivit jusqu’aux élections du 15 janvier 2015 qui amenèrent Syriza au pouvoir en coalition avec un parti nationaliste, ce que Varoufakis désapprouvait. Mais, comme ministre des Finances, il était maintenant dans le bain… et dans le système !

 

Il constitua d’abord son équipe. Il lui fallait des gens capables de contrer la redoutable troïka. Varoufakis ne s’embarrassa pas de scrupules : il prit des transfuges tout en veillant à la fois à leur efficacité et à leur fidélité.

 

La campagne électorale débutait et tous les coups étaient permis. La troïka fit publier des statistiques qui étaient fausses. Elles montraient un redressement alors que la récession se poursuivait. Cela afin de faire voter pour Samaras contre Syriza. Cela contraignit Varoufakis à intervenir auprès des parlementaires européens et de la presse internationale afin  de rétablir la réalité.

 

Et cette réalité, ou plutôt cette vérité, personne ne veut la dire. Ce serait comme un aveu. Varoufakis rapporte une conversation qu’il eut avec Christine Lagarde, la directrice générale du FMI, avec qui il entretint d’excellentes relations en dépit de profondes divergences.

 

 

 

Christine Lagarde et Yanis Varoufakis s'entendaient bien en dépit de profondes divergences.

Christine Lagarde et Yanis Varoufakis s'entendaient bien en dépit de profondes divergences.

 

 

 

« Christine soutenait qu’il y avait deux conditions sine qua non au redressement de la Grèce : un allègement de la dette et un taux d’imposition plus bas [le programme de la troïka]. Puis elle s’est adressée à moi sur un ton calme et apaisant, synonyme d’honnêteté :

 

  • Bien sûr, vous avez raison, Yanis. Les objectifs sur lesquels ils insistent ne peuvent pas fonctionner. Mais comprenez bien que nous avons trop investi dans ce plan. Nous ne pouvons pas reculer. Votre crédibilité dépend de votre accord et de votre participation à ce plan. »

 

Ainsi, les dés étaient pipés. Mais, posons-nous la question : le plan en question n’est-il pas tout simplement là pour camoufler l’échec de la conception même de l’euro et qu’il n’était pas question d’envisager un changement vers un autre euro ! La Grèce en serait victime, mais vu sa faible taille, après tout, ce n’est pas trop dramatique… On a vu ce que cela a donné !

 

De ces rencontres, il tira aussi les conclusions : le rôle de chacun n’est pas celui que l’on croit. Ainsi, Jean-Claude Juncker n’est pas le premier de la Commission en réalité, c’est un fonctionnaire du nom de Thomas Wieser qui dirige la maison.

 

Le livre se poursuit sur le récit des différentes rencontres que Varoufakis a organisé ou a été convié. Ses propositions sont soit rejetées, soit considérées avec condescendance. C’est un défilé de personnages dont l’auteur a réussi à gratter le vernis en dressant leurs portraits. Il est édifiant d’analyser les personnalités de ces maîtres de la finance et donc du monde et de ces valets de la politique. C’est incontestablement la partie la plus passionnante de « Conversations entre adultes ». L’auteur – acteur qu’est Varoufakis finit par apprécier trois personnalités : Christine Lagarde, la présidente du FMI qu’il considère comme une véritable interlocutrice, son redoutable ennemi Wolfgang Schaüble dont il admire la franchise et le courage et le futur président français, Emmanuel Macron, à l’époque tout frais ministre de l’Economie de François Hollande. On peut vraiment dire que tous les autres sont de pâles types et particulièrement Jeroen Djisselbloem, le ministre néerlandais des finances et président de l’Eurogroupe.

 

 

 

Pierre Moscovici, Commissaire européen, Mario Dhragi, président de la BCE, Jeroen Djijsselbloem, Président de l'Eurogroupe et Michel Sapin, ministre français des finances jouèrent un jeu de dupes avec la Grèce.

Pierre Moscovici, Commissaire européen, Mario Dhragi, président de la BCE, Jeroen Djijsselbloem, Président de l'Eurogroupe et Michel Sapin, ministre français des finances jouèrent un jeu de dupes avec la Grèce.

 

 

 

Varoufakis est conscient que le rapport de forces n’est pas en sa faveur. Mais il estime qu’il a le mandat non pas du gouvernement, mais de l’électeur, c’est-à-dire du peuple grec pour négocier, ce qui signifie qu’il sait qu’il devra faire des concessions, mais qu’il ne doit pas exclure de quitter la table. Et il s’aperçut très vite que ce n’était pas un combat entre Allemands et Grecs mais entre des valeurs. Il y avait des adeptes des Lumières, comme des ennemis dans tous les pays. Il devait lutter contre les mémorandums imposés par la troïka et qui consistaient à démanteler l’Etat social grec et à la privatisation des infrastructures hellènes.

 

Il perçoit très vite la réalité de ce jeu. Ainsi, suite à sa première rencontre avec le ministre allemand des finances, il écrit :

 

« … sa théorie suivant laquelle le modèle social européen « trop généreux » était intenable et bon à jeter aux orties. Comparant le coût du maintien des Etats-providences avec la situation en Inde ou en Chine, où il n’y a aucune protection sociale, il estimait que l’Europe perdait en compétitivité et était vouée à stagner si on ne sabrait pas massivement dans les prestations sociales. Sous-entendu, il fallait bien commencer quelque-part, et ce quelque-part pouvait être la Grèce. »

 

 

 

Wolfgang Schaüble, le redoutable ministre des finances allemand voulait le démantèlement de l'Etat social dans toute l'Europe.

Wolfgang Schaüble, le redoutable ministre des finances allemand voulait le démantèlement de l'Etat social dans toute l'Europe.

 

 

 

Tout est donc clair. C’est le social qui est visé. C’est cela la politique de l’Union européenne. D’ailleurs, à une autre occasion, Varoufakis explique que Juncker, le président de la Commission, avait proposé à un certain moment d’assouplir les mesures drastiques de la troïka à la condition que l’on poursuive le démantèlement social.

 

Il y eut aussi de grandes déceptions : le Français Michel Sapin, les sociaux-démocrates européens en général qui jouent double jeu et son « ami » premier ministre Alexis Tsipras qu’il avait conseillé, porté au premier rang et qui a fini par le trahir.

 

On revit donc ce premier semestre 2015 depuis la constitution du gouvernement Tsipras jusqu’au référendum trahi par son propre initiateur, Alexis Tsipras. L’enjeu était dès le départ le maintien ou non de la Grèce dans la zone euro. Varoufakis était un chaud partisan du maintien. Il se heurtait à Wolfgang Schaüble qui voulait le Grexit et à une partie de Syriza qui souhaitait aussi la sortie de la Grèce de l’euro. Alors que cette sortie serait suicidaire et que l’enjeu était bien plus fondamental qu’un simple redressement financier.

 

Cette histoire, en définitive, est une tragédie – ce sont les Grecs qui ont inventé la tragédie – pour ces hommes et ces femmes, pour la Grèce et pour les peuples.

 

Yanis Varoufakis nous le rappelle. Et il nous dit que le combat est loin d’être terminé, même si la défaite fut lourde et amère. Ce récit est une leçon pour l’avenir.

 

 

 

Pierre Verhas

 

Conversations entre adultes


Dans les coulisses secrètes de l'Europe

 

Yanis Varoufakis
 

Les leçons du professeur Yanis

 

 

 

Date de parution : 11/10/2017
ISBN : 979-10-209-0558-1

26.00 €

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6 novembre 2017 1 06 /11 /novembre /2017 22:39

 

 

 

Le juge d’instruction chargé de traiter le mandat d’arrêt européen lancé par l’Espagne à l’égard de Carles Puigdemont et de quatre autres de ses ministres déchus a décidé de les laisser en liberté conditionnelle. La Belgique montre ainsi qu’elle est un Etat de droit. Au lieu de râler, les Belges devraient en être fiers…

 

 

 

 

Le président catalan déchu sort du Palais de Justice de Bruxelles sous le régime de la liberté conditionnelle.

Le président catalan déchu sort du Palais de Justice de Bruxelles sous le régime de la liberté conditionnelle.

 

 

 

Paradoxalement, cette crise catalane qui plonge dans le chaos provoqué par l’aventurisme des indépendantistes et la répression du pouvoir central, présente une opportunité politique pour l’avenir de l’Europe.

 

 

Tout d’abord, la gauche – une fois de plus – se trouve en porte-à-faux avec cette affaire. Problèmes nationaux et gauche n’ont jamais fait bon ménage. Aujourd’hui, il s’agit des nationalismes régionaux qui se réveillent un peu partout en Europe et aussi, bien que cela n’ait rien de commun, le multiculturalisme.

 

 

Comme le fait très bien remarquer Grégory Mauzée dans la revue « Politique », en choisissant la répression, Rajoy a traité la Catalogne non pas comme une composante de la communauté nationale mais comme une province rebelle. Mais, les mouvements de gauche, au lieu de condamner vigoureusement cette répression, ont fait preuve d’attentisme.

 

 

 

 

 

Mariano Rajoy finira par payer cher son intransigeance.

Mariano Rajoy finira par payer cher son intransigeance.

 

 

 

Tout d’abord, comme le rappelle Mazée, se référant à l’article 1er des Pactes des droits de l’homme, autant l’autodétermination extérieure est admise, voire encouragée, c’est-à-dire la volonté des peuples colonisés à disposer d’eux-mêmes, autant, l’autodétermination interne est désapprouvée ou même condamnée, c’est-à-dire la volonté d’une région de se séparer de l’Etat nation auquel elle appartient. Cela n’est admis que dans le cas du non respect des droits fondamentaux par ledit Etat nation.

 

 

Donc, pour bien des milieux progressistes, les nationalismes ou indépendantismes régionaux comme celui de Catalogne doivent être combattus. C’est dans cette position que se trouve le PSOE (les sociaux-démocrates espagnols, principale force d’opposition au gouvernement conservateur de Rajoy). Podemos, quant à lui, fait preuve d’attentisme.

 

 

Mazée se réfère à l’histoire. Il écrit :

 

 

« Alors que la reconnaissance des droits collectifs nationaux faisait partie intégrante du contrat social postfranquiste, les offensives conservatrices ont contribué à miner ce dernier. En 2010, le Tribunal constitutionnel censurait le statut d’autonomie de 2006 de la Generalitat, entravant frontalement sa marge de manœuvre. L’arrivée au pouvoir du PP en 2011 en pleine crise économique allait, pour sa part, s’accompagner d’une recentralisation visant à couper dans les dépenses publiques régionales. Significativement, ces deux phénomènes conduiront à stimuler comme jamais le sentiment indépendantiste. Sans avoir rien de commun avec les contextes coloniaux présents et passés, les offensives contre les droits collectifs des Catalans en tant que peuple n’en sont pas moins tangibles. Ils constituent dès lors une base susceptible de fonder un projet d’autodétermination. »

 

 

Cependant, si l’indépendantisme s’est renforcé, il ne trouve pas d’interlocuteur. S’il proclame l’indépendance, ce sera donc unilatéralement et c’est ce qui est arrivé. C’est ce que dénonce la maire de Barcelone proche de Podemos, Ada Colau.

 

 

Pendant qu'un Parlement catalan mi-vide vote pour l'indépendance, le gouvernement de l'Etat espagnol veut « rétablir l'ordre » et destitue les dirigeants catalans en appliquant l'article 155 de la Constitution espagnole, ce qui constitue une atteinte grave aux droits démocratiques. Rajoy en Espagne et Puidgemont en Catalogne ont tous deux été au clash. 

 

 

Le danger de l’unilatéralisme

 


Ada Colau appelle au contraire à revenir au dialogue: 

 

 

 

Déclaration d'Ada Colau sur la crise en Catalogne

 

 

 

« Qu’on parle d’un accident de train au conditionnel ou au futur, il est dur d’accepter ce qui s'est passé aujourd'hui. Une décennie de négligence du Parti populaire face à la Catalogne culmine aujourd'hui avec l'approbation du Sénat de l'article 155 [prise de contrôle autoritaire sur la Catalogne]. Rajoy l'a présenté avec les applaudissements des siens, à la honte de tous ceux qui respectent la dignité et la démocratie. Ont-ils applaudi leur échec ? Ceux qui ont été incapables de proposer une solution, incapables d'écouter et de gouverner pour tous, aujourd'hui consomment leur coup contre la démocratie avec l'anéantissement de l'autogouvernement catalan.

 


Dans le sens opposé, un train plus petit, celui des partis indépendantistes, a progressé sans freins, avec la hâte du kamikaze ("c’est l’heure, on est pressé"), après une erreur quant à l'interprétation des élections du 27 septembre 2015 [quand les partis indépendantistes ont obtenu la majorité des sièges au parlement catalan mais pas la majorité des voix]. Une vitesse imposée par des intérêts partisans, dans une fuite en avant consommée aujourd'hui avec une Déclaration d'Indépendance faite au nom de la Catalogne, mais qui n'a pas le soutien de la majorité des Catalans. (...)

 


Depuis beaucoup, beaucoup d'années, nous avions averti de ce danger et, ces dernières semaines, nous avons travaillé en public et en privé pour éviter ce choc. Nous sommes majoritaires, en Catalogne et en Espagne, ceux qui voulaient arrêter les machineries, imposer le dialogue, la sagesse et une solution concertée.

 


Nous sommes toujours à temps pour revenir au dialogue. Quoi qu'il arrive, nous n'arrêterons pas de le demander. Mais maintenant, nous devons défendre les institutions catalanes, lutter pour préserver la cohésion sociale et la prospérité de Barcelone et de la Catalogne. Nous serons avec les gens, luttant pour que leurs droits ne soient pas violés. Guérir les blessures que tout cela provoque, et faire appel aux gens du reste de l'Etat pour qu'ils se battent ensemble parce que cette démocratie qui est en danger aujourd'hui est aussi la leur. Nous n'arrêterons pas non plus de demander au parti social-démocrate (PSOE / PSC en Catalogne) d'arrêter de soutenir ceux qu'ils applaudissent aujourd'hui, ou sinon il leur sera impossible de faire partie d'une alternative crédible.

 


Je suis claire où je me trouverai: impliquée dans la construction de nouveaux scénarios d'autonomie gouvernementale qui nous donneront plus de démocratie, pas moins. Cela veut dire travailler pour évincer le PP (de Rajoy), qui aujourd'hui, avec ses applaudissements cruels, a célébré la douleur de toute une ville. (...) Pas en mon nom: ni 155 ni Déclaration Unilatérale d'Indépendance. »

 

 

Voilà une position réellement internationaliste. Il est symptomatique de constater le peu de soutien dont bénéficie Ada Colau au sein de la gauche européenne. La peur de l’extension de la crise catalane dans d’autres pays européens en est sans doute la cause. Et c’est en partie vrai : la Lombardie et la Vénétie ont une fois de plus proclamé leur volonté d’indépendance ou de large autonomie. Mais, clairement, la crise catalane ne fait pas tâche d’huile. Si la présidente d’Ecosse et le président de l’assemblée corse, ainsi que le président de la NV-A flamande affirment leur soutien à la Generalitat de Puigdemont, il ne s’agit manifestement pas d’une lame de fond régionaliste au niveau européen.

 

 

D’ailleurs, en ce qui concerne la position d’Ada Colau, Mazée estime :

 

 

« Cette attitude de principe [d’Ada Colau], qui concilie droits des peuples et internationalisme, semble la plus conforme aux idéaux d’émancipation portés par le mouvement ouvrier. Elle se révèle cependant totalement inopérante à ce stade du conflit. En dépit des appels répétés au dialogue et des mesures de bonnes volontés prises par le camp catalaniste, le gouvernement central s’est montré sourd à toutes les demandes de réforme institutionnelle susceptible de satisfaire leurs aspirations. De fait, l’absence de garanties nécessaires à la consultation du 1er octobre n’est pas de la responsabilité de la Generalitat, mais de la répression des autorités madrilènes, fermant la voie à tout règlement concerté de la question. »

 

 

En effet, le principal reproche que l’on peut faire aux indépendantistes catalans est l’unilatéralisme. La déclaration unilatérale d’indépendance qui a suivi le référendum du 1er octobre qui a été déclaré illégal et qui fut réprimé comme on sait, ne peut être tolérée telle quelle, ni en droit espagnol, ni en droit international. Comme l’écrivent Varsia Arslanian juriste à l’ULB et Nicolas Solonakis historien à l’Université de Gand dans une carte blanche à l’hebdomadaire « Le Vif » le 6 novembre 2017 :

 

 

« En droit international, seul le droit à l'autodétermination (ou "droit des peuples à disposer d'eux-mêmes") peut permettre à une communauté politique de s'affranchir d'un ensemble plus large sans aval, et ainsi devenir indépendante. Il n'est dès lors pas étonnant que les indépendantistes catalans brandissent ce droit afin de justifier leur revendication. Néanmoins, le droit à l'autodétermination est régi par des conditions bien définies : il est réservé aux peuples colonisés ou sous domination étrangère, ainsi qu'aux peuples soumis à un régime de lois raciales. En dehors de ces cas de figure, il n'y a pas de droit à l'autodétermination qui vaille. »

 

Le citoyen catalan, un Palestinien de l’intérieur…

 

Dans ce contexte, Puigdemont et ses amis ont peu de chances de se faire entendre du côté de pays et de partis qui pourraient leur être favorables. Cela explique la prudence de tout un chacun en cette crise. Sans doute, le président catalan lui-même ne souhaitait pas faire une déclaration unilatérale d’indépendance, mais il a été poussé à cela par la formation d’extrême-gauche qui est indispensable à sa majorité en Catalogne.

 

 

 

Carles Puigdemont signe la déclaration unilatérale d'indépendance au Parlement catalan à Barcelone.

Carles Puigdemont signe la déclaration unilatérale d'indépendance au Parlement catalan à Barcelone.

 

 

 

Que va-t-il dès lors se passer ? Politiquement, les indépendantistes viennent de subir une défaite dont ils auront difficile de se remettre. Le refus de négociation et la répression du gouvernement conservateur de Madrid interdisent toute solution politique. C’est l’impasse. La crise s’est internationalisée – du moins « européanisée » - et on voit mal comment en sortir. Les dirigeants de l’Union européenne n’ont ni la volonté, ni la capacité de contribuer à une éventuelle solution, voire à l’élaboration d’une période de transition. Que vont donner les élections imposées par Madrid, le 21 décembre prochain ? Nul ne peut le savoir. L’application de l’article 155 qui met la Catalogne sous tutelle va faire du citoyen catalan un Palestinien de l’intérieur…

 

Cette situation est intenable et va avoir des répercussions sur l’ensemble de l’Union européenne. Celle-ci a eu, à travers son histoire, des politiques différentes et opportunistes. En principe, l’Union européenne ne reconnaît que les Etats-membres et non les régions. Or, il existe un Fonds Européens de Développement Régional, le FEDER alloué aux régions, et un Comité des Régions représentant les autorités locales et régionales au sein des institutions européennes.

 

L’hypocrisie de l’Union européenne

 

Varsia Arslanian et Nicolas Solonakis expliquent :

 

« … l'Union Européenne a établi de nombreux dispositifs stimulant le développement d'une politique régionale, alors même que les compétences stratégiques des Etats en matière de politique commerciale, agricole et monétaire sont soit devenues compétences exclusives de l'UE, soit des compétences "partagées", c'est-à-dire pour lesquelles la consultation des Etats est facultative. Rétrécissement du périmètre de l'Etat et stimulation des prérogatives régionales sont donc concomitantes, et s'inscrivent dans un projet cohérent : la promotion à long terme d'une Europe des régions au détriment d'une Europe des Etats-Nations. Dans le cas précis de la Catalogne, l'attitude de l'Union a été ambigüe : si le président du Comité des régions s'est ouvertement fait l'avocat de la cause catalane, la Commission Européenne et le Conseil Européen sont demeurés dans l'expectative, ne jetant pas d'huile sur le feu mais ne témoignant qu'un timide - et tardif - soutien au gouvernement espagnol. »

 

Et, sur le plan extérieur, l’Union européenne a carrément encouragé les régionalismes. Ainsi, le démantèlement de la Yougoslavie, car selon Grégory Mazée, ces régions seraient réticentes à l’économie de marché, la création de l’Etat indépendant du Kosovo et de celui du Monténégro, la sécession de la Tchécoslovaquie, etc. ont divisé au lieu d’avoir uni. Et ces conflits sont loin d’être terminés d’autant plus que se réveillent des contestations frontalières entre la Hongrie et la Roumanie, par exemple. La situation, en la matière, est plus qu’instable.

 

Si la création de ces petites entités va à l’avantage du grand capital en renforçant la course à l’abaissement généralisé des normes sociales, salariales et environnementales, elles contribuent aussi à une grande instabilité géopolitique.

 

Vers de nouvelles dimensions ?

 

 

Mais, incontestablement, les dimensions changent au sein de l’Union européenne. La relation « Etat membre » uni et indivisible - « Union européenne » est en train de s’effriter. Le système intergouvernemental européen connaît des failles. Il assure la domination de l’Etat nation le plus riche et le plus puissant, à savoir l’Allemagne, la Grande Bretagne étant hors jeu. Mais, l’Allemagne traverse aussi une période de grande instabilité politique depuis les dernières élections qui ont vu la chute des deux partis de la « grande coalition » et l’arrivée de l’extrême-droite au Bundestag, ainsi que l’affaiblissement de l’autorité de la chancelière Angela Merkel. L’Union a désormais un problème de leadership.

 

Yanis Varoufakis, l’ancien ministre des finances du premier gouvernement Tsipras, on le sait, a fondé un mouvement européen DIEM 25 qui prône une réforme profonde de l’Union européenne. Contrairement à d’autres intellectuels comme Raoul Marc Jennar ou Jean Bricmont, il reste un Européen convaincu et estime qu’une réforme profonde des institutions européennes est possible. Il vient de publier ses mémoires sur la crise grecque dont il fut un des acteurs dans un ouvrage intitulé « Conversation entre adultes » paru aux éditions Les Liens qui Libèrent. Uranopole va en faire une recension, car ce livre sert de révélateur de la réalité de l’Union européenne.

 

 

 

Yanis Varoufakis est resté un militant européen. La crise catalane se résoudra dans une Union réformée.

Yanis Varoufakis est resté un militant européen. La crise catalane se résoudra dans une Union réformée.

 

 

 

Dans un article publié récemment, l’ancien ministre grec estime que la crise catalane est une opportunité pour l’avenir.

 

« Pour relancer le projet européen en difficulté, le vilain conflit entre le gouvernement régional de la Catalogne et l'État espagnol pourrait être exactement ce que le médecin a ordonné. Une crise constitutionnelle dans un grand État membre de l'Union européenne offre une occasion en or de reconfigurer la gouvernance démocratique des institutions régionales, nationales et européennes, offrant ainsi une UE défendable et donc durable. »

 

Il dénonce l’attentisme et l’hypocrisie des dirigeants de l’Union et particulièrement de Jean-Claude Juncker quant à la crise catalane.

 

Varoufakis montre :

 

« Bien sûr, l'hypocrisie est depuis longtemps le principal comportement de l'UE. Ses fonctionnaires n’ont aucun scrupule à se mêler des affaires intérieures d'un État membre – par exemple pour exiger le retrait d’élus qui ont refusé de mettre en œuvre des réductions dans les pensions de leurs citoyens les plus pauvres ou de vendre des biens publics à des prix dérisoires (quelque chose que j'ai personnellement vécu ). Mais lorsque les gouvernements hongrois et polonais ont explicitement renoncé aux principes fondamentaux de l'UE, la non-ingérence est soudainement devenue sacro-sainte. »

 

La question catalane a des racines historiques profondes, mais l’ancien ministre se demande si l’Union européenne qui a si mal géré la crise de la zone euro depuis 2010 imposant une stagnation quasi permanente à l’Espagne et aux autres pays comme le Portugal, l’Italie, la France et la Belgique tout en ouvrant la voie à la xénophobie et au démantèlement moral, n’a pas une lourde responsabilité dans cette crise.

 

L’austérité et la xénophobie contre toute politique de progrès

 

Il prend comme exemple la politique d’Ada Colau à Barcelone qui a été portée à la mairie par un mouvement civique et citoyen.

 

« Parmi les engagements de Colau envers la population de Barcelone, il y avait une réduction des impôts locaux pour les petites entreprises et les ménages, l'aide aux pauvres et la construction de logements pour 15 000 réfugiés - une part importante du nombre total d'Espagne. Grèce et Italie. Tout cela pourrait être réalisé tout en gardant les livres de la ville dans le noir, simplement en réduisant l'excédent budgétaire municipal.

Hélas, Colau s'est vite rendu compte qu'elle faisait face à des obstacles insurmontables. Le gouvernement central espagnol, se référant aux obligations de l'Etat envers les directives d'austérité de l'UE, avait promulgué une législation interdisant à toute municipalité de réduire son excédent. Dans le même temps, le gouvernement central interdit l'accès aux 15 000 réfugiés pour lesquels Colau a construit d'excellents logements.

À ce jour, l'excédent budgétaire prévaut, les services et les réductions d'impôts locaux promis n'ont pas été réalisés, et le logement social pour les réfugiés reste vide. Le chemin qui mène de cette triste situation à la revigoration du séparatisme catalan ne saurait être plus clair. »

 

Cette politique d’austérité est, selon Varoufakis, le carburant du nationalisme. Il ajoute que la combinaison de la politique d’austérité et du nationalisme « reflète l'incapacité à réaliser la promesse d'une prospérité paneuropéenne partagée. » Mais, cette promesse est-elle sincère dans le chef des fondateurs de l’Union ?

Et Varoufakis propose :

« L'alternative est d'européaniser la solution à un problème causé en grande partie par la crise systémique de l'Europe. Au lieu d'entraver la gouvernance démocratique locale et régionale, l'UE devrait la favoriser. Les traités de l'UE pourraient être modifiés pour consacrer le droit des gouvernements régionaux et des conseils municipaux, comme ceux de la Catalogne et de Barcelone, à l'autonomie fiscale et même à leur propre argent budgétaire . Ils pourraient également être autorisés à mettre en œuvre leurs propres politiques en matière de réfugiés et de migration. »

 

C’est donc la reconnaissance de l’autonomie dans le cadre de l’Union et non pas l’imposition par le haut d’une politique qui paralyse tout dans le seul intérêt des banques et des entreprises transnationales.

 

Mais dans l’esprit de Varoufakis, le nouvel Etat qui naîtrait d’une procédure indépendantiste démocratique aurait des obligations envers l’Union : par exemple, le maintien des transferts fiscaux qu’il pratiquait auparavant. Son indépendance ne signifierait pas la fin de la solidarité envers les régions plus pauvres.

 

Vers une nouvelle souveraineté

 

Et le président de DIEM 25 conclut :

 

« La crise en Catalogne est un indice fort de l'histoire selon laquelle l'Europe doit développer un nouveau type de souveraineté, qui renforce les villes et les régions, dissout le particularisme national et soutient les normes démocratiques. Les bénéficiaires immédiats seraient les Catalans, le peuple d'Irlande du Nord, et peut-être les Écossais (qui, de cette manière, saisiraient une opportunité hors des griffes du Brexit). Mais le bénéficiaire à plus long terme de ce nouveau type de souveraineté serait l'Europe dans son ensemble. Mettre sur pied une démocratie paneuropéenne est la condition préalable pour mettre en œuvre une Europe digne d'être sauvée. »

 

Ce sera notre conclusion aussi.

 

 

Pierre Verhas

 

 

 

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4 novembre 2017 6 04 /11 /novembre /2017 14:27

 

 

 

Contrairement aux affirmations péremptoires du président de la Commission européenne, Jean-Claude Juncker, la question catalane est devenue un problème européen. Et, curieusement, une large part de l’opinion publique estime qu’il s’agit d’un problème interne à l’Espagne. Donc, c’est au gouvernement espagnol à le régler.

 

 

Erreur : le conflit s’est internationalisé. Le président déchu de la Generalitat s’est exilé en Belgique. C’est la première fois depuis la fondation de l’Union européenne – qui s’appelait Communauté économique européenne en 1957 – qu’un responsable politique cherche asile dans un autre Etat membre, même si, jusqu’à présent, il n’a pas demandé l’asile politique.

 

 

Par contre, la manière dont le gouvernement espagnol tente de résoudre la question catalane est-elle erronée pour les responsables de la Commission ? Il semble que non : le porte parole de la Commission ayant déclaré que «  C’est un dossier entièrement pour les autorités judiciaires, dont nous respectons complètement l’indépendance ».

 

 

 

 

Jean-Claude Juncker semble cautionner la dérive antidémocratique de Mariano Rajoy.

Jean-Claude Juncker semble cautionner la dérive antidémocratique de Mariano Rajoy.

 

 

 

La caution de la Commission européenne

 

 

Donc, la Commission qui est garante des Traités et donc de la Charte des droits fondamentaux, cautionne une réglementation d’un Etat membre qui va à l’encontre des principes démocratiques. Quand l’Ecosse organise un référendum pour son indépendance, ni le gouvernement britannique, ni la Commission européenne y trouve à redire. Par contre, quand le gouvernement espagnol du Parti populaire – parti fondé par le dernier ministre de l’Intérieur franquiste en 1978 et membre du groupe PPE du Parlement européen – interdit un référendum en Catalogne, emprisonne deux dirigeants indépendantistes catalans, puis met en détention neuf ministres de la Generalitat, la Commission considère qu’il s’agit d’une « affaire judiciaire interne »…

 

 

Notons au passage que la Commission est bien plus sévère lorsqu’un Etat membre dévie de quelques pourcents dans son budget.

 

 

La question peut être posée : les dirigeants de l’Union européenne ne souhaitent-t-ils pas l’instauration d’une « démocratie autoritaire » afin de mieux faire passer leurs exigences politiques ? On a vu comment ils ont procédé lors de la crise grecque. Le dernier ouvrage de Yanis Varoufakis nous révèle la manière dont tout cela a été fait. Nous aurons l’occasion de l’évoquer.

 

 

Concernant l’Espagne, les responsables européens ne se sont pas beaucoup préoccupés de son passage d’un régime totalitaire ultraréactionnaire vers un Etat démocratique. Comme l’écrit Sébastien Bauer dans dans le « Monde diplomatique » du mois de novembre 2017 :

 

« Dans l’Espagne de 1978, tous les enfants n’étaient pas scolarisés, les rues de bien des villes moyennes ne connaissaient pas l’asphalte, certains quartiers ne recevaient pas le courrier, d’autres n’étaient pas raccordés au tout-à-l’égout, les systèmes de transports en commun et de santé restaient rudimentaires… En 2017, la transformation économique, sociale et culturelle est manifeste. Mais, tout entier concentré sur cette tâche, le pays a négligé le reste. L’accession au Marché commun, en 1986, masqua l’absence de réformes constitutionnelles : puisque la société était devenue démocratique en si peu de temps, n’était-ce pas que les institutions avaient atteint le bon équilibre ? »

Est-ce une raison pour manquer de vigilance, ou bien, ce régime que nous qualifions de « postfranquiste » convient parfaitement aux autorités européennes ?

 

 

La pénalisation de la revendication politique

 

 

L’avocat constitutionnaliste belge Marc Uyttendaele le fait remarquer dans une tribune au « Soir » du 3 novembre :

 

 

 

 

L'avocat-constitutionnaliste belge Marc Uyttendaele craint une dérive antidémocratique si la Justice belge extrade Carles Puigdemont.

L'avocat-constitutionnaliste belge Marc Uyttendaele craint une dérive antidémocratique si la Justice belge extrade Carles Puigdemont.

 

 

 

« Ils sont tous là ou presque pour venir au secours de Mariano Rajoy, ces Ponce-Pilate qui gouvernent l’Europe. Le mandat d’arrêt européen délivré par la justice espagnole est un dossier purement judiciaire, déclare le Président de la Commission européenne et nul chef d’État, nul gouvernement ne vient le contredire. La gauche européenne est muette. Le PSOE, parti socialiste espagnol dans l’opposition, s’aligne sur le gouvernement.

 

Le droit des peuples à l’auto-détermination est une belle idée, plus belle encore lorsqu’elle doit s’exprimer dans une lointaine contrée africaine ou asiatique. Par contre, lorsqu’une telle revendication est exprimée sur le territoire de l’Union européenne, elle perd toute légitimité. La revendication politique se mue en infraction pénale. L’opposant politique devient un délinquant. »

 

L’avocat, par ailleurs époux de Laurette Onkelinx, vice-présidente du PS belge, fustige le nationalisme catalan. Il ajoute – et il a raison :

 

« Le nationalisme est clivant. Il est terreau d’exclusion, de rejet de l’autre. Il est d’autant plus méprisable lorsqu’il émane de contrées prospères, lasses d’être contraintes à une solidarité économique avec ceux qui sont plus démunis. Ce constat, cependant, n’autorise pas toutes les dérives. Il ne permet pas la remise en cause des libertés fondamentales et des valeurs démocratiques qui constituent précisément le terreau, sinon la raison d’être de l’Union européenne. »

 

 

La base historique de l’actuel nationalisme catalan

 

 

Ce nationalisme a d’ailleurs une base historique qui trouve ses origines dans la Constitution espagnole de 1978, comme l’explique Sébastien Bauer.

 

« La suspension du statut d’autonomie de la Catalogne par le Tribunal constitutionnel en 2010 a constitué l’étincelle qui a embrasé la plaine catalane. »

 

Cette suspension a d’ailleurs été obtenue par Mario Rajoy pour des raisons purement politiciennes. Et pour comprendre le trouble provoqué par cette suspension, Bauer remonte l’histoire :

 

« Le 14 avril 1931, les républicains espagnols remportèrent les élections municipales dans la plupart des grandes villes, proclamant plusieurs républiques dont la République catalane sous la houlette de Lluís Companys, conseiller municipal d’Esquerra Republicana de Catalunya (ERC, Gauche républicaine de Catalogne). En application d’un programme fédéraliste, ces républiques indépendantes proclamèrent la Seconde République espagnole, à laquelle Franco mit un terme. Une fois le dictateur mort, les républicains argumentèrent que la république fédérale demeurait le régime légal auquel il convenait de revenir. La question — tout comme celle de l’unité territoriale — fut réglée par un compromis : les Catalans renonçaient à former une république fédérale et acceptaient aussi bien le régime monarchique (article 1.3 de la Constitution) que l’« unité indissoluble de la nation espagnole » (article 2), abandonnant le projet de déclarer unilatéralement leur indépendance comme en 1931. En contrepartie, ils obtenaient le droit de développer un statut d’autonomie et un droit civil propres, même s’ils demeuraient strictement encadrés. La réforme du statut d’autonomie élargissant les compétences de la Généralité, en 2006, a dû passer : primo, par son approbation ordinaire au Parlement catalan ; secundo, par une autre à l’Assemblée et au Sénat espagnols, à la majorité qualifiée ; tertio, par une ratification par un référendum. Bien que ses promoteurs aient rempli toutes les conditions, ce nouveau statut fut suspendu à l’initiative du PP en 2010, dans un tribunal constitutionnel dont la majorité des membres avaient été nommés par les conservateurs. D’où l’idée que l’on devrait la crise actuelle aux coups de menton de l’aile dure du PP… »

 

La source du conflit actuel est le démantèlement en 2010 de l’accord tacite entre les Catalans et le gouvernement de Madrid qui a été pris en 2006. Les Catalans ont d’ailleurs réagi. Aux élections de 2012, les indépendantistes ont obtenu une majorité relative (majorité en sièges mais non en voix) au Parlement régional. Ils ont gouverné jusqu’à leur destitution par Madrid avec une majorité constituée des indépendantistes et d’une petite formation d’extrême-gauche.

 

 

 

Carles Puigdemont, président déchu de la Generalitat, a choisi l'aventurisme.

Carles Puigdemont, président déchu de la Generalitat, a choisi l'aventurisme.

 

 

 

Madrid a commencé par interdire le référendum sur l’indépendance qui s’est déroulé le 1er octobre 2017 avec une violente répression des forces de l’ordre. Ensuite, au vu du résultat qui a donné le « oui » à quasi 90 % des participants, le parlement régional a proposé des négociations avec l’arbitrage européen avant de proclamer l’indépendance. Refus de Madrid et refus de Bruxelles. La tension n’a fait qu’augmenter et sous l’impulsion de Carles Pudgemont, le Parlement a proclamé l’indépendance à la majorité des membres présents. C’était incontestablement de l’aventurisme !

 

Le gouvernement Rajoy n’a pas tardé : il a destitué la Generalitat fait arrêter deux dirigeants indépendantistes et dissous le Parlement régional. Il a en plus fait emprisonner huit membres de la Generalitat et Puigdemont a fui à Bruxelles. Un mandat d’arrêt européen vient d’être lancé contre lui. La Justice belge est en train de l’examiner.

 

 

Vieille méthode totalitaire

 

 

Marc Uyttendaele ajoute, dénonçant la criminalisation des opposants, vieille méthode totalitaire :

 

« Ce que le Parti Populaire de Monsieur Rajoy n’a pas obtenu dans l’arène démocratique, il l’a obtenu sur le terrain juridictionnel. Aujourd’hui, il récidive. Plutôt que de s’en remettre simplement au jeu démocratique, aux élections d’une assemblée législative, à un référendum sur l’indépendance organisé cette fois avec la garantie de l’État de droit, il cautionne la criminalisation des opposants, soit une très vieille méthode totalitaire. Une méthode utilisée de tout temps par toutes les dictatures, par tous les régimes autoritaires, une méthode qui ne permet pas de distinguer aujourd’hui les gouvernements turc et espagnol.

 

 

 

 

Mariano Rajoy, Premier ministre espagnol, ici devant le roi Felipe, manifeste de plus en plus d'autoritarisme. Bénéficie-t-il du soutien des institutions européennes ?

Mariano Rajoy, Premier ministre espagnol, ici devant le roi Felipe, manifeste de plus en plus d'autoritarisme. Bénéficie-t-il du soutien des institutions européennes ?

 

 

 

Les juges belges qui demain connaîtront du mandat d’arrêt européen délivré contre Monsieur Puidgemont s’honoreraient en échappant à l’atmosphère ambiante. Ils s’honoreraient en se posant cette question toute simple : renvoie-t-on dans son pays d’origine un opposant qui sera mis en prison au seul motif qu’il mène un combat politique contre le pouvoir en place ? Puissent-ils raisonner en termes de valeurs, en termes de libertés et ne pas se laisser infecter par leur éventuelle antipathie à l’égard du nationalisme flamand.

 

Dans la vie des peuples, comme celle singulière de chaque homme et de chaque femme, il ne peut, dans une démocratie moderne, y avoir de mariage forcé. Si demain la Catalogne, si après-demain la Flandre, entendent faire sécession, pour autant que les minorités soient respectées, pour autant que des négociations respectueuses de tous les intérêts en présence soient tenues, leur volonté doit être respectée. Elle a un prix, cependant. Le nouvel Etat ainsi créé ne sera pas membre de l’Union européenne et devra en supporter les conséquences économiques. Morale paradoxale infligée à ces peuples qui ont eu l’arrogance de leur prospérité. Mais avant cela, bien avant cela, il nous faut savoir que si, aujourd’hui, l’on accepte que l’opposant soit qualifié de criminel, que le droit et la justice deviennent des instruments de pouvoir et non de contre-pouvoir, c’est l’Europe entière qui s’en trouvera déshonorée. »

 

La démocratie est en danger d’autoritarisme. On s’en aperçoit d’ailleurs en Belgique où les moyens les plus élémentaires sont retirés à la Justice en infraction avec la loi. On s’en aperçoit en Belgique où le rôle des syndicats est réduit à sa plus simple expression et où des actions syndicales seront systématiquement criminalisées. En France, la fameuse loi travail procède aussi de la même manière. Ce sont les contre-pouvoirs qui sont visés dans les démocraties européennes. À partir de ce moment-là, comme l’a rappelé à la RTBF, le Procureur du roi de Namur, l’équilibre des trois pouvoirs est menacé.

 

 

Vers un nouveau totalitarisme

 

 

Pour le journaliste catalan et professeur de communication,  Gabriel Jaraba (voir le site « Le Grand Soir »), les événements en Catalogne dépasse de loin cette région et même l’Espagne. Il s’agit d’une expérimentation vers un autoritarisme ayant la façade de la démocratie qui va bien au-delà du simple conflit catalan. Il concerne toute l’Europe. Un nouveau totalitarisme est en voie de s’imposer :

 

« Nous sommes à l’extrémité ouest de l’Europe et pas en Turquie, donc le test ne peut pas être réalisé selon la méthode d’’Erdogan mais à la sauce Rajoy-Felipe. Le test consiste en une interprétation musclée de la constitution et des lois pour que tout acte de coupure démocratique puise être pris pour le respect de la légalité.

En période de crise économique, de chômage et de précarité, de peur pour les retraites et autres, la preuve est pertinente : dans quelle mesure les citoyens sont-ils prêts à supporter une démocratie, non plus sous tutelle militaires, mais assumée de plein gré moyennant une bonne combinaison de conservatisme social, de nationalisme espagnol, de revendication d’autorité et de main de fer ? Dans d’autres pays on observe une montée électorale de l’ultra-droite. Ici, c’est l’expérimentation de l’ultra-droite au sein de l’exécutif, soutenue par le pouvoir judiciaire et le pouvoir législatif (Cs mais aussi PSOE). »

 

Ainsi s’installe un nouveau système qui convient parfaitement à la révolution ultralibérale.

 

« Cet autoritarisme acceptable n’aura pas à s’imposer comme fascisme du vingtième siècle, par la propagande et la persuasion. Nous sommes entrés dans une nouvelle phase où l’argument persuasif du XXe siècle (propagande politique et publicité) a cédé la place à la manipulation et à la prise directe du pouvoir sur le citoyen. L’assentiment du citoyen n’est plus basé sur la persuasion mais sur la jonction des deux formes les plus anciennes de domination, la flatterie et la peur, l’une ou l’autre ou les deux à la fois. Le PSOE s’est montré très sensible à cette question en se positionnant sous l’aile de Rajoy parce qu’il veut être de ceux qui peuvent offrir de l’ordre à une population qui l’exige de plus en plus explicitement (aussi parce que si Rajoy organisait de nouvelles élections, il obtiendrait la majorité absolue). »

 

Et de conclure :

 

« En fait, le capitalisme conduit ce test encore et encore depuis que la question du capital a été soulevée : la productivité, le profit et la prospérité peuvent-ils être obtenus sans en payer le prix de la démocratie ? Le test effectué dans les années 1930 ne portait pas sur la guerre mais sur la défaite des classes laborieuses ; comme aujourd’hui. La résolution de l’épreuve de résistance en guerre n’est ni obligatoire ni inévitable. Le système ne vise pas à consolider la logique de la domination une fois pour toutes. En ce moment, le capital financier a gagné la bataille contre le capital industriel, c’est ce qu’on a appelé la crise. Après deux guerres mondiales, ils savent déjà dans quelle mesure la guerre détruit les tissus productifs. C’est pourquoi il n’y a pas eu de troisième guerre mondiale au XXe siècle, avec et sans l’URSS.

L’extrême affaiblissement de la démocratie va de pair avec l’aspiration au solutionnisme technologique néolibéral, comme le craint Evgeni Morozov. Le capitalisme financier triomphant compte sur lui pour résoudre les dernières contradictions macrosystème. Le problème, c’est que les robots ne produisent pas de plus-value (de là la recherche sur les super-algorithmes, l’intelligence artificielle et les ordinateurs quantiques). »

 

On mesure l’ampleur du problème à partir d’un simple conflit régional. Les institutions européennes ne finissent-elles pas par cautionner ce « test » ? Ou plutôt, on peut légitimement se poser la question : ne le veulent-elles pas ainsi ?

 

 

 

Pierre Verhas

 

 

 

Prochain article : la crise catalane, une opportunité politique ?

 

 

 

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