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  • : Blog consacré à l'actualité dans les domaines de la politique et de l'astronomie, vus au sens large. Ce blog n'est pas neutre : il se positionne à gauche, de philosophie laïque et donnant la primauté à l'expérience sur la spéculation. Ce blog est ouvert au débat, à l'exception des invectives, des attaques personnelles et des insultes qui seront systématiquement rejetées afin de permettre à chacun(e) de débattre en toute liberté et dans la sérénité qui n'exclut en rien la passion.
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15 août 2019 4 15 /08 /août /2019 20:36

 

 

L’ignorance c’est la force !

 

On ne peut pas dire que les masses se soulèvent pour défendre Julian Assange qui est pourtant traité comme un paria depuis une décennie parce qu’il n’a cessé de révéler au monde les différents crimes d’Etat commis entre autres par l’armée étatsunienne en Irak. Ah ! On lui reproche de s’être servi de Chelsea Manning pour publier des documents classés « top secret » prouvant, images à l’appui, ce qu’il avançait. Sa méthode avec son association Wikileaks : il diffusait sur la toile les documents bruts qu’il réussissait à se procurer via les failles d’Internet. Il s’est attaqué à de très gros morceaux dont les fameux e-mails d’Hillary Clinton considérés comme ultraconfidentiels.

 

 

 

Julian Assange est sans doute la référence du journalisme libre du XXIe siècle.

Julian Assange est sans doute la référence du journalisme libre du XXIe siècle.

 

 

 

Julian Assange était en outre poursuivi par la Suède pour une sombre affaire de viols qui semble être un coup monté. Suite à cela, un mandat d’arrêt international a été lancé contre lui. Pourtant, il ne voulait pas échapper à la Justice suédoise, mais il craignait qu’en étant arrêté par les Suédois, il soit extradé vers les Etats-Unis qui le réclamaient pour espionnage. Après avoir été à Londres en résidence surveillée, le patron de Wikileaks fut contraint de se réfugier le 16 août 2012 à l’ambassade d’Equateur à Londres, le président équatorien à l’époque, Rafaele Correa, lui ayant en effet accordé l’asile politique.

 

 

 

Rafaele Correa, président de gauche de la République d'Equateur, accorda l'asile politique à Julian Assange.

Rafaele Correa, président de gauche de la République d'Equateur, accorda l'asile politique à Julian Assange.

 

 

 

Cependant, en dépit des dispositions du droit international, il n’a pu sortir de l’ambassade pour se rendre en Equateur. Assange est donc resté enfermé dans ce petit bâtiment pratiquement sept ans où il a pu malgré tout continuer à diriger Wikileaks. Correa a été renversé en 2018 par le conservateur Lenin  Moreno. Aussi, le sort de Julian Assange était compromis. Le 12 avril 2019, sur plainte de l’ambassadeur équatorien à Londres, la police londonienne a exfiltré violemment le journaliste de la légation. Il a été presqu’aussitôt condamné à 50 semaines de prison et enfermé à la prison de Belmarsch réputée pour être une des plus dures du Royaume Uni et le gouvernement britannique a accepté la demande d’extradition des Etats-Unis. L’affaire reste pendante devant la Justice britannique. Si celle-ci accorde l’extradition, Assange risque 175 ans de prison pour « espionnage », voire même la peine de mort. 

 

 

 

La violente arrestation de Julian Assange montre bien la volonté des autorités britanniques de l'extrader vers les Etats-Unis.

La violente arrestation de Julian Assange montre bien la volonté des autorités britanniques de l'extrader vers les Etats-Unis.

 

 

 

Cet acharnement contre Julian Assange et la passivité de la presse – particulièrement la presse mainstream – prouvent que l’establishment occidental et particulièrement anglo-saxon veut sa peau et souhaite faire un exemple. Les procédés utilisés pour neutraliser le patron de Wikileaks sont aussi odieux qu'efficaces.

 

A propos du prétendu viol

 

Le rapporteur spécial des Nations Unies sur la torture, Nils Melzer, qui connaît la langue suédoise, a écrit :

« ce que j’ai découvert, c’est qu’il n’a jamais été accusé d’une infraction sexuelle. Certes, peu après que les Etats-Unis eurent encouragé leurs alliés à trouver des raisons de poursuivre Assange, deux femmes ont fait la une des journaux en Suède. L’une d’entre elles a affirmé qu’il avait déchiré un préservatif et l’autre qu’il n’en avait pas porté, dans les deux cas lors de rapports sexuels consensuels - ce qui n’est pas exactement le scénario d’un "viol" à part en Suede. Rappelez-vous, chaque femme a même soumis un préservatif comme preuve. Le premier, supposément porté et déchiré par Assange, n’a révélé aucun ADN, ni à lui, ni à elle, ni celui de qui que ce soit d’autre. Allez comprendre. Le second, utilisé mais intact, était censé prouver qu’il s’agissait d’un rapport sexuel "non protégé". Allez comprendre, encore une fois. Les femmes ont même envoyé un texto disant qu’elles n’avaient jamais eu l’intention de signaler un crime, mais qu’elles avaient été "poussées" à le faire par une police suédoise zélée. Allez comprendre, encore une fois. Depuis lors, la Suède et la Grande-Bretagne ont tout fait pour empêcher Assange de faire face à ces allégations sans avoir à s’exposer simultanément à l’extradition américaine et donc à un procès-spectacle suivi d’une peine de prison à vie. »

 

 

 

Nils Melzer, rapporteur des Nations Unies sur la torture s'engage pour la protection de Julian Assange.

Nils Melzer, rapporteur des Nations Unies sur la torture s'engage pour la protection de Julian Assange.

 

 

 

Melzer a ajouté dans son rapport :

« Je pense qu’il est également important de souligner que ce qu’on appelle une allégation de viol n’est pas du tout ce qu’on appellerait un viol en anglais ou dans toute autre langue que le suédois dans le monde et je sais de quoi je parle car je parle suédois. Cette allégation de viol se réfère donc à un délit, qui n’implique aucune violence. »

 

Ajoutons que les deux femmes n’avaient jamais déposé plainte et que c’est, selon leurs propres dires, la police suédoise qui a fait pression pour qu’elles le fassent.

 

La Suède a été encore plus loin dans son acharnement : elle a modifié la loi en 2018 pour rendre les « accusations » portées contre Assange plus conformes à la définition de « viol », les prétendus faits ayant eu lieu en 2010 !

 

Il est clair que cette accusation abominable dont les fondements sont plus que douteux a pour objet de discréditer Assange aux yeux de l’opinion publique très sensible à l’égard des pervers sexuels depuis l’affaire Dutroux. Et c’est réussi en ce sens qu’aucun grand journaliste n’ose se mobiliser pour Assange qui est traité comme un paria depuis plus d’une décennie. Seuls des militants et des militantes de la mouvance radicale défendent l’Australien.

 

Les vraies raisons

 

L’acharnement des autorités suédoises s’explique sans doute par le puritanisme excessif qui sévit dans ce pays depuis quelques années, mais aussi par autre chose que révèle Assange lui-même. Avant de se réfugier à l’ambassade d’Equateur, Julian Assange était en résidence surveillée dans une résidence de Ellingham Hall.

 

 

Il reçut en juillet 2011 la visite d’Éric Schmidt, le président de Google. Ce fut un affrontement entre les deux géants du Net qui a été enregistré et a fait l’objet d’un ouvrage de Julian Assange, Google contre Wikileaks, éditions Ring.fr. Ce livre passionnant montre la puissance de Google et on sent bien que Schmidt qui est rejoint par les numéros 2 et 3 de la firme de la Silicon Valley, Jared Cohen et Scott Malcomson, jauge Julian Assange qui ne tombe pas dans le piège. Cela donne un débat époustouflant. Cependant, le premier des GAFA est bien plus puissant que Wikileaks, car il est introduit partout, notamment dans le fameux groupe de Bilderberg et dans l’Etat profond US avec lequel il travaille.

 

 

 

Eric Schmidt, ex-patron de Google, a tenté en vain de piéger Julian Assange.

Eric Schmidt, ex-patron de Google, a tenté en vain de piéger Julian Assange.

 

 

 

Une note de bas de page relative à la Suède est révélatrice et pourrait constituer l’explication de la véritable raison de l’acharnement des autorités de ce petit royaume contre Assange.

 

« Au milieu des années 2000, la Suède était considérée comme un paradis pour les internautes avec une connectivité élevée (près de 90 % des ménages suédois) et des politiques favorables à la technologie mises en œuvre par le gouvernement suédois. De nombreux services menacés de censure ont choisi la Suède comme refuge électronique. Malheureusement, à mesure que des services se déplaçaient vers la Suède, cette particularité du pays est rentrée en conflit avec ses relations politiques en particulier avec les Etats-Unis. Cela a conduit à une série de mesures de répression (par exemple, le procès Pirate Bay) à la suite de pressions exercées par la Maison Blanche, comme le montrent les câbles Wikileaks, et la fuite subséquente de ses services. La Suède n’a qu’une population de neuf millions d’habitants, est géographiquement isolée et se trouve à proximité d’une Russie résurgente. En fin de compte, elle n’avait pas le poids pour risquer d’affronter son principal allié militaire et de renseignement. » (Note de bas de page 6, p. 89)

 

Aussi, il n’est guère surprenant que la Suède exerce sur Assange une pression telle qu’il a dû se réfugier en Angleterre. Cela prouve que les pays européens et l’Union européenne sont sous la tutelle de l’Etat profond américain et sans doute qu’Assange sert d’exemple pour dissuader toute velléité de résistance. Il y a deux personnes au monde qui disposent d’une certaine liberté de manœuvre en l’occurrence : Edward Snowden qui est réfugié en Russie et qui peut jusqu’à présent s’exprimer librement tant qu’il ne nuit pas aux intérêts de Moscou et le journaliste anglo-brésilien Glenn Greenwald qui, pour le moment, est persécuté par le gouvernement du fasciste Bolsonaro, mais pour l’instant, il bénéficie du soutien de l’opinion brésilienne et de son pouvoir judiciaire. Enfin, il ne faut pas passer sous silence le sort de Chelsea Manning qui est littéralement persécutée par la Justice US.

 

 

 

Glenn Greenwald, ici avec Edward Snowden qui l'a choisi pour diffuser ses informations. Un des seuls journalistes réellement indépendant.

Glenn Greenwald, ici avec Edward Snowden qui l'a choisi pour diffuser ses informations. Un des seuls journalistes réellement indépendant.

 

 

 

La violation des principes fondamentaux

 

Quant à Julian Assange, on peut s’inquiéter sur son sort. Et tout cela se passe dans la totale violation des principes qui sont le fondement de notre démocratie, enfin, de ce qu’il en reste...

 

Le journaliste et grand reporter australien John Pilger – très critiqué par la presse meanstream, notamment pour ses reportages sur la guerre en Syrie – soutient ouvertement Julian Assange et il en fait une question fondamentale pour l’avenir du journalisme.

 

 

 

Le journaliste australien John Pilger est un grand défenseur de Julian Assange.

Le journaliste australien John Pilger est un grand défenseur de Julian Assange.

 

 

 

Ainsi, dans un discours qu’il a prononcé lors d’un rassemblement à Sidney de solidarité pour Julian Assange, Pilger a expliqué les raisons de l’acharnement des autorités occidentales à son égard :

 

« Julian est un Australien remarquable, qui a changé la façon dont beaucoup de gens perçoivent l’hypocrisie des gouvernements. Et pour cela, il est devenu un réfugié politique soumis à ce que les Nations Unies appellent une "détention arbitraire".

L’ONU dit qu’il a le droit à un libre passage vers la liberté, mais cela lui est refusé. Il a droit à un traitement médical sans crainte d’être arrêté, mais cela lui est refusé. Il a droit à une indemnisation, mais cela lui est refusée.

En tant que fondateur et rédacteur en chef de Wikileaks, son crime a été de jeter une lumière sur cette période sombre. Wikileaks a un bilan impeccable en termes de précision et de véracité, qu’aucun journal, aucune chaîne de télévision, aucune station de radio, aucune BBC, aucun New York Times, aucun Washington Post, aucun Guardian ne peut égaler. De fait, ils en sont humiliés.

Cela explique pourquoi il est puni. »

 

Et ce n’est pas tout.

 

« En 2016, Wikileaks a révélé un lien direct entre Clinton et le jihad organisé au Moyen-Orient : en d’autres termes, les terroristes. Un courriel révélait que lorsque Mme Clinton était secrétaire d’État américaine, elle savait que l’Arabie saoudite et le Qatar finançaient l’État islamique, mais elle a accepté des dons énormes des deux gouvernements pour sa fondation.

Elle a ensuite approuvé la plus importante vente d’armes au monde jamais réalisée à ses bienfaiteurs saoudiens : des armes qui sont actuellement utilisées contre les populations du Yémen.

Cela explique pourquoi il est puni. »

 

On comprend aisément pourquoi l’establishment US et son instrument, l’Etat profond, cherchent à avoir la peau de Julian Assange !

 

De grands juristes américains s’inquiètent du précédent que constituerait une condamnation de Julian Assange. Ainsi, la journaliste contestataire australienne Caltlin Johnstone rapporte dans un article publié par le site « Le Grand Soir » du 1er janvier 2019 :

 

 

 

Caltlin Johnstone, une autre journaliste australienne indépendante défendant Julian Assange.

Caltlin Johnstone, une autre journaliste australienne indépendante défendant Julian Assange.

 

 

 

« Mardi dernier [juillet 2018 - NdT], un grand avocat du New York Times, David McCraw, a averti une salle pleine de juges que la poursuite de Julian Assange pour les publications de Wikileaks créerait un précédent très dangereux qui finirait par nuire aux principaux médias d’information comme NYT, le Washington Post et les autres médias qui publient des documents gouvernementaux secrets.

 

"Je pense que la poursuite contre lui constituerait un très, très mauvais précédent pour les éditeurs", a déclaré M. McCraw. "Dans cette affaire, d’après ce que je sais, il se trouve dans la position d’un éditeur classique et je pense que la loi aurait beaucoup de mal à faire la distinction entre le New York Times et Wikileaks. »

 

En clair, la liberté de la presse est menacée suite à l’affaire Assange qui constitue dès lors un précédent extrêmement dangereux.

 

 

 

L'avocat new yorkais David Mccrauw avertit les responsables de la presse US du dangereux précédent pour la liberté de la presse que constituerait une condamnation de Julian Assange.

L'avocat new yorkais David Mccrauw avertit les responsables de la presse US du dangereux précédent pour la liberté de la presse que constituerait une condamnation de Julian Assange.

 

 

 

La politique du secret

 

Dans une interview au journal suisse en ligne « Horizons et débats », l’ancien avocat du Haut-Commissariat des Droits de l’Homme aux Nations Unies, Alfred de Zayas, n’y va pas de main morte. Il déclare :

 

« Julian Assange est journaliste. Son travail est protégé par le Pacte international relatif aux droits civils et politiques (art. 19) et la Convention européenne des droits de l’homme. M. Assange a également droit à l’asile, puisque la Convention de Genève de 1951 relative aux réfugiés doit être pleinement appliquée dans sa situation. Il faut le répéter : Wikileaks apporte une contribution nécessaire et très précieuse à la démocratie car nous avons un besoin urgent des informations que nos gouvernements nous cachent, en particulier des preuves de corruption, de manipulation, de crimes de guerre et de crimes contre l’humanité.

 

 

 

Alfred de Zayas, ancien rapporteur des Nations Unies pour les Droits de l'Homme s'inquiète des conséquences de la traque de Julian Assange.

Alfred de Zayas, ancien rapporteur des Nations Unies pour les Droits de l'Homme s'inquiète des conséquences de la traque de Julian Assange.

 

 

 

La politique de secret des Etats-Unis – mais aussi des Etats européens – est peut-être la plus grande menace pour la démocratie et la paix dans le monde. C’est pourquoi nous avons besoin de nouvelles lois et règles pour protéger les lanceurs d’alertes concernant des crimes. Ils sont les héros de notre temps – et les véritables défenseurs de nos droits de l’homme. Lorsque des personnes courageuses comme M. Assange et M. Snowden sont persécutées et placées derrière les barreaux ou forcées à l’exil, nous perdons notre droit à l’information et nous nous approchons d’une dystopie orwellienne. »

 

 

La politique du secret se généralise en effet. La loi dite secret des affaires, les lois de censure adoptées notamment en France et la censure exercée par exemple par Facebook sur son réseau constituent autant de menaces pour les libertés fondamentales, mais aussi pour la paix. Les tensions ne cessent de monter un peu partout sans que, dans bien des cas, l’on n’en connaisse les véritables raisons.

 

 

Même en Belgique

 

 

 

Le ministre ultralibéral Didier Reynders a pondu en catimini un avant-projet de loi contre les lanceurs d'alerte.

Le ministre ultralibéral Didier Reynders a pondu en catimini un avant-projet de loi contre les lanceurs d'alerte.

 

 

 

Même en Belgique, le gouvernement pourtant en affaires courantes légifère en catimini en vue de sanctionner ceux qu’on appelle les « lanceurs d’alerte ». Le « Soir » du 14 août révèle que le vice-premier ministre, le libéral très à droite Didier Reynders, a déposé au Conseil des ministres un avant-projet de loi dit de « sécurité ». Ce texte a été soumis pour avis au Conseil d’Etat. Il vient de le remettre (avis 66143/2) et c’est ainsi que la presse a eu connaissance de cet avant-projet de loi. En plus, le Conseil d’Etat retoque sérieusement cet avant-projet et particulièrement son article 22 qui est libellé comme suit : « Les personnes qui ne sont pas titulaires d’une habilitation de sécurité et qui rendent publique[s] des informations classifiées, qui savent ou devraient savoir qu’une divulgation est susceptible de porter atteinte à un des intérêts fondamentaux visés à l’article 3, § 1er, sont passibles d’une amende de cent euros à cinq milles euros ». En clair, tout qui disposerait d’informations secrètes, même sans être habilité à les avoir, et qui les diffuse, est sanctionné par une amende pouvant monter jusqu’à 5.000 euros. Ce sont évidemment les « lanceurs d’alerte » qui sont visés par ce texte.

 

Après la loi secret des affaires, la loi Avia en France, cet avant-projet de loi « sécurité » s’inscrit dans une nette volonté du pouvoir au sein de l’Union européenne, d’encadrer la liberté de la presse. Ainsi, on fait tout pour laisser le public dans l’ignorance de faits et de dispositions qui pourraient lui être préjudiciables ou qui sont carrément contraires aux droits fondamentaux.

 

 

Pourtant ces dispositions vont totalement à l’encontre des vues des Nations Unies en la matière. Alfred de Zayas déclare :

 

 

« Dans mes rapports adressés au Conseil des droits de l’homme et à l’Assemblée générale de l’ONU, j’ai plaidé à plusieurs reprises en faveur d’une Charte pour les droits des lanceurs d’alertes [«Charter on the Rights of Whistleblowbers»]. Ils ont besoin d’une protection spéciale pour que le droit ne soit pas manipulé dans le but de réduire au silence les dissidents. »

 

Cela est resté lettre morte, évidemment !

 

 

Le sort de Julian Assange

 

 

Tous ceux qui connaissent et fréquentent Julian Assange sont très inquiets sur son sort et sur sa santé physique comme mentale. Nils Meltzer le souligne dans son rapport du 31 mai dernier :

 

« Il est évident que la santé de M. Assange a été gravement affectée par l’environnement extrêmement hostile et arbitraire auquel il a été exposé pendant de nombreuses années. (...) Mais surtout, en plus des maux physiques, M. Assange présentait tous les symptômes typiques d’une exposition prolongée à la torture psychologique, y compris le stress extrême, l’anxiété chronique et le traumatisme psychologique intense. »

 

Et il ajoute :

 

« Mon inquiétude la plus urgente est qu’aux Etats-Unis, M. Assange soit exposé à un risque réel de violations graves de ses droits de l’homme, y compris sa liberté d’expression, son droit à un procès équitable et l’interdiction de la torture et autres peines ou traitements cruels, inhumains ou dégradants. »

 

Meltzer n’est pas le seul à exprimer son inquiétude. L’Irlandaise du Nord, Mairead Maguire, lauréate du Prix Nobel de la Paix 1976 explique à Horizons & Débats :

 

 

 

Mairead Maguire, lauréate du Prix Nobel de la Paix 1976 s'inquiète du sort de Julian Assange et milite activement pour sa libération.

Mairead Maguire, lauréate du Prix Nobel de la Paix 1976 s'inquiète du sort de Julian Assange et milite activement pour sa libération.

 

 

 

« Malheureusement, je suis convaincue que Julian Assange n’obtiendra pas de procès équitable. Comme nous l’avons vu au cours des sept dernières années, les pays européens et bien d’autres n’ont pas la volonté politique ou l’influence nécessaires pour défendre ce qu’ils savent être juste et finiront par céder selon la volonté des Etats-Unis. Nous avons vu Chelsea Manning forcée à retourner en prison et à l’isolement, nous ne devons donc pas être naïfs dans notre façon de penser : c’est certainement ce qui attend Julian Assange.

 

J’ai rendu visite à Julian à deux reprises à l’ambassade d’Equateur et j’ai été très impressionnée par cet homme courageux et très intelligent. La première visite a eu lieu à mon retour de Kaboul. De jeunes adolescents afghans avaient insisté pour écrire une lettre et avaient demandé que je la transmette à Julian Assange, pour le remercier d’avoir publié sur Wikileaks la vérité sur la guerre en Afghanistan et pour avoir aidé à empêcher leur pays d’être bombardé par des avions et des drones. Tous m’ont parlé de frères ou d’amis tués par des drones alors qu’ils ramassaient en hiver du bois dans les montagnes. »

 

De plus, comme le rapporte Aymeric Monville dans le « Grand Soir », l’avocate de Julian Assange est d’une étrange passivité depuis son emprisonnement à Belmarsh près de Londres. On ne connaît pas ses conditions de détentions, on ne sait même pas s’il y est réellement. Il n’a droit à aucune visite, ni même de ses avocats. Aussi, le silence de Me Jennifer Robinson est éminemment suspect ! D’autre part, l’actuel rédacteur en chef de Wikileaks, Kristinn Hrafson a abandonné « faute de temps » (!) la procédure de recours contre la condamnation à l’emprisonnement de 50 semaines d’Assange par un tribunal londonien.

 

Et puis, des proches collaborateurs d’Assange ne donnent plus de nouvelles. Monville explique :

 

« On est, hélas, sans nouvelles de Sarah Harrison, qui avait apporté une aide précieuse à Edward Snowden, ainsi que de Jacob Appelbaum qui avait présenté la video la plus importante de Wikileaks, "Collateral Murder" (meutre collatéral).

 


Quant à Joseph Farell, qualifié d’ambassadeur de Wikileaks, on peut constater qu’il émarge au Centre for Investigative Journalism, qui a reçu le soutien de l’Open Society ainsi que la Fondation Ford. 

 


Ensuite, Renata Ávila, porte-parole de la défense de Julian Assange, est directrice exécutive depuis 2018 de la Fundación Ciudadanía Inteligente financée par l’Open Society (Soros) et même la National Endowment for Democracy !

 


Enfin, en ce qui concerne la Bertha Foundation, l’officine de l’avocate d’Assange Jennifer Robinson, dont nous parlions plus haut, les liens avec les réseaux Soros apparaissent clairement dès qu’on s’intéresse à la partenaire hongroise de ladite association, la Hungarian Civil Liberties Union, financée elle aussi par les réseaux Soros. Un épluchage fastidieux de la presse féminine nous apprend également que Mme Robinson nourrit de fortes ambitions politiques dans son pays, l’Australie, lesquelles expliquent sans doute les compromis avec cette fiévreuse activité de réseautage bien-pensant estampillé "démocratie" mais peu critique de l’impérialisme. Quand on s’intéresse à la principale partenaire de Jennifer Robinson à la Bertha Foundation, Mme Ramute Remezaite, on apprend bientôt que celle-ci a réussi à se faire expulser d’Azerbaïdjan.

 

 

 

Pourquoi le milliardaire américain Georges Soros s'occupe de Julian Assange ?

Pourquoi le milliardaire américain Georges Soros s'occupe de Julian Assange ?

 

 

 

Était-elle en mission pour organiser une énième révolution orange ? Rappelons que M. George Soros lui-même a reconnu bien volontiers son implication dans la révolution orange ukrainienne. Nous ne développons pas une théorie du complot, nous ne prétendons pas que les réseaux Soros "contrôleraient tout" comme le disent certains imbéciles, mais nous en tenons aux faits : les réseaux Soros sont un des acteurs majeurs des récents "regime change" que prise tant l’impérialisme états-unien. Ajoutons qu’il n’avait, jusque-là, jamais été dans les intentions ni les pratiques de Wikileaks de soutenir en quoi que ce fût ce type d’opérations, bien au contraire. » (souligné par nous)

 

 

Même la mère de Julian Assange s’est retirée de la campagne de soutien à son fils. Que s’est-il donc passé ? Il est évident qu’il y a eu des pressions et des menaces venant sans doute des plus hautes autorités. Le saura-t-on un jour ?

 

 

L’ignorance c’est la force !

 

 

Le troisième slogan du triptyque orwellien se réalise. La force du pouvoir est l’ignorance du peuple. Aussi faut-il museler les médias. Il n’est d’ailleurs pas étonnant que la plupart d’entre eux appartiennent à des milliardaires comme le « Monde » en France qui est la propriété de Xavier Niel, « Libération » repris par le groupe Rothschild, etc. A la limite des journaux de droite comme le « Figaro » qui était détenu par feu Marcel Dassault se montrent souvent plus indépendants !

 

 

Sans presse indépendante et libre, pas d’informations ! C’est aussi simple que cela. Le pouvoir le sait bien et particulièrement depuis les dernières années où l’on voit un renforcement du contrôle des médias avec les lois répressives contre les soi-disant « fake news », les prétendues « insultes » et la divulgation de secrets qui pourraient gêner le pouvoir.

 

 

Le cas de Assange est exemplaire et doit constituer une alerte majeure. Il est cependant curieux et en même temps révélateur que la grande presse dite « mainstream » ne se soucie guère de son sort. Après tout, Mesdames et Messieurs les journalistes, Julian Assange est un de vos confrères. Alors, qu’attendez-vous pour vous réveiller ?

 

 

La dernière lettre

 

Assange a écrit à son ami, le journaliste britannique indépendant Gordon Dimmack, après avoir été expulsé de l’ambassade d’Equateur :

 

 

 

Gordon Dimmack aussi journaliste indépendant britannique et ami de Julian Assange

Gordon Dimmack aussi journaliste indépendant britannique et ami de Julian Assange

 

 

 

« J’ai été privé de toute capacité de préparer ma défense, sans ordinateur, sans Internet, pas de bibliothèque jusqu’à présent, et même si j’y avais accès, ce ne serait qu’une fois par semaine et pour une demi-heure avec tous les autres [détenus]. Pas plus de deux visites par mois et il faut des semaines pour inscrire quelqu’un sur la liste des visiteurs à condition de fournir toutes leurs coordonnées pour faire l’objet d’une enquête de sécurité. Ensuite, tous les appels, à l’exception de ceux des avocats, sont enregistrés et d’une durée maximale de 10 minutes dans une période limitée de 30 minutes par jour, pendant laquelle tous les détenus se disputent le téléphone. Et le crédit ? Juste quelques livres sterling par semaine et personne ne peut appeler de l’extérieur.

 

En face ? Une superpuissance qui se prépare depuis 9 ans et qui a consacré de centaines de personnes et dépensé des millions sur cette affaire. Je suis sans défense et je compte sur vous et d’autres personnes de valeur pour me sauver la vie.

 

Je suis toujours debout, mais littéralement entouré de meurtriers. Mais l’époque où je pouvais lire, parler et m’organiser pour me défendre, défendre mes idéaux et mon équipe est révolue jusqu’à ce que je retrouve ma liberté. Ce sont tous les autres qui doivent prendre ma place.

 

Ce sont tous les autres qui doivent prendre ma place. »

 

Oui, pour notre liberté et puisque nous sommes assez veules pour tenter de le sauver, nous devons avoir le courage de prendre la place de Julian Assange. Ce qui nous oblige aussi à nous mobiliser. Après tout, tant qu’il y a de la vie, il y a de l’espoir !

 

 

Pierre Verhas

 

 

 

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23 juillet 2019 2 23 /07 /juillet /2019 10:46

 

 

 

I  La guerre c’est la paix.

 

Vous rappelez-vous ? Il y a un an, dans son émission sur BFM TV, le journaliste Jean-Jacques Bourdin s’indignait du système de reconnaissance faciale pratiqué en Chine, où chaque citoyenne et citoyen chinois est filmé par des caméras spéciales installées un peu partout et qui usent de la technologie de la reconnaissance faciale. Ainsi, chacune et chacun est identifié, mais aussi coté sur tous ses faits et gestes. Par exemple, une personne qui traverse à un feu rouge ou en dehors des passages cloutés est automatiquement sanctionnée par une amende et par un retrait de points qui s’il devient trop important peut provoquer l’interdiction de voyager ou de postuler à telle ou telle fonction. De plus, le portrait et le nom de la personne fautive sont exposés sur des grands panneaux électroniques au vu et au su de tout le monde.

 

 

 

Des millions de caméras de surveillance sont dispersées dans les espaces urbains chinois et permettent de reconnaître chaque individu !

Des millions de caméras de surveillance sont dispersées dans les espaces urbains chinois et permettent de reconnaître chaque individu !

 

 

 

Bourdin, regardant cela lors de la présentation d’un reportage sur le sujet effectué par un de ses collègues, s’écria : « Là, Big Brother est dépassé ! »

 

Eh non, Monsieur Bourdin, Big Brother n’est pas dépassé ! Bien au contraire, il est bien présent et en parfaite forme. « 1984 » est devenu réalité en Chine. En Chine seulement ? Bien sûr que non ! Les firmes chinoises qui ont conçu et fabriqué ce genre de caméras en pratiquant ce qu’on appelle aujourd’hui l’Intelligence Artificielle (IA) ont exporté leurs produits en Europe et dans d’autres pays et ont même effectué des transferts de technologie. Ainsi, sans qu’on le dise, la reconnaissance faciale s’installe un peu partout. Et ces technologies s’épanouissent avant tout dans un environnement totalitaire.

 

Mais cet environnement totalitaire est la résultante d’un état de guerre permanent comme le décrit l’historien américain Graham Allison.

 

Le piège de Thucydide

 

Le « Monde » du 10 juillet 2019 rapporte une interview de l’historien et spécialiste américain de la géopolitique, Graham Allison, ancien collaborateur du président Jimmy Carter, ancien secrétaire adjoint à la défense de Bill Clinton et conseiller spécial du secrétaire à la défense sous Ronald Reagan. Il est en plus professeur honoraire à l’université de Harvard. Il ne s’agit pas d’un néoconservateur se basant sur le prétendu « choc des civilisations », mais d’un analyste des rapports de forces entre grandes puissances. Allison a publié en 2017 un ouvrage édité en français en 2019 chez Odile Jacob intitulé Vers la guerre. L’Amérique et la Chine dans le piège de Thucydide ? Sa thèse : La guerre entre les Etats-Unis et la Chine serait inévitable, avertit le professeur Graham Allison, sauf si Américains et Chinois contournent le piège de Thucydide.

 

 

 

Graham Allison : l'intelligence artificielle se développe mieux dans un régime totalitaire.

Graham Allison : l'intelligence artificielle se développe mieux dans un régime totalitaire.

 

 

 

Qu’est-ce que le piège de Thucydide ? L’historien grec Thucydide auteur de Le guerre du Péloponnèse qui opposa Sparte à Athènes de 431 à 404 avant notre ère est la résultante d’un piège : la puissance montante – à l’époque, l’Athènes de Périclès, forte de sa victoire contre les Perses lors des guerres médiques (490-479 av. J.-C.) – suscite une vive inquiétude de la part de sa rivale, Sparte, cité stratocratique grecque par excellence [une stratocratie est une forme de gouvernement militaire dans lequel l'État et l'armée sont traditionnellement et constitutionnellement la même entité, et où les postes gouvernementaux sont toujours occupés par des officiers], qui n’a pas d’autre alternative que d’intervenir militairement pour conserver sa place de leader du monde hellénique. Près de 2 500 ans après la défaite d’Athènes, Graham Allison plaque cette grille de lecture sur les relations ambivalentes entre Pékin, la puissance émergente, et Washington, la puissance établie dans un monde à nouveau divisé en deux sphères, comme à l’ère de la Guerre froide entre les Etats-Unis et l’URSS.

 

« Lorsqu’une puissance émergente menace de détrôner la puissance dominante, comme ce fut le cas d’Athènes et de Sparte dans l’Antiquité ou de l’Allemagne et du Royaume-Uni au début du XXe siècle, tous les signaux d’alarme s’allument.

 

Ce qui est intéressant, c’est que la plupart des guerres qui ont résulté de cette rivalité, au cours des quelque cinq cents dernières années, n’ont pas été déclenchées par la puissance émergente, mais par un incident extérieur, qui n’avait parfois presque aucun lien, comme l’assassinat de l’archiduc Ferdinand à Sarajevo en 1914, qui, à l’époque, n’a même pas fait la « une » des journaux anglais.

 

Si Thucydide nous regardait aujourd’hui, il dirait que tout se passe comme prévu. On est en train de se préparer le parfait piège de Thucydide : la Chine est la puissance émergente par excellence et si vous cherchiez quelqu’un pour le rôle du leader de la puissance dominante dans le film, vous ne trouveriez pas mieux que Donald Trump. »

 

Observons qu’une fois de plus, l’Europe est absente de ce jeu d’autant plus que son territoire ne serait pas le théâtre de cette éventuelle guerre.

 

En plus Graham Allison démolit l’idée fort répandue que l’innovation technologique ne peut se développer que dans une société où il y a la liberté de pensée.

 

« … si l’on prend l’exemple de l’IA. Pour nous, c’est un domaine où seuls les gens libres dans une société libre peuvent faire progresser l’innovation.

 

Est-ce toujours la règle ? J’ai essayé d’être très empirique et de regarder ce qui se passe : incontestablement, dans plusieurs domaines d’application de l’IA, la Chine ne se contente pas de rivaliser avec les Etats-Unis, elle les dépasse. » Il prend comme exemple les paiements par carte de crédit :

 

« Si vous voulez payer avec une carte de crédit dans un café Starbucks à Pékin ou à Shanghai, c’est comme si vous vouliez payer à Paris avec une poignée de centimes, ça énerve les gens parce que ça prend du temps : eux, ils sortent juste leur téléphone pour le flasher. Et maintenant, dans de nombreux endroits, vous ne sortez même pas votre téléphone, vous avez juste à montrer votre visage ! Dans la technologie financière, ce sont parfois les Américains qui s’inspirent des Chinois. »

 

Et pourquoi ? C’est ici que nous retrouvons Big Brother.

 

« Le carburant de l’IA, ce sont les données personnelles. En Chine, on collecte toutes les données et les gens qui travaillent sur l’IA ont accès à des millions de données de plus que ce que les chercheurs peuvent avoir aux Etats-Unis. C’est difficile de résister… »

 

La collecte des données personnelles devient le problème numéro 1 et il est très difficile de le résoudre. Et c’est en cela que nous devons nous poser la question de l’identité de Big Brother. Cette collecte qui est quasi impossible à contrôler est le fait d’entreprises transnationales qui contrôlent la « toile » comme les fameuses GAFAM qui ont ôté aux Etats leur monopole en ce domaine. Les récents incidents concernant les menaces sur la protection de la vie privée émanant de Facebook, sont symptomatiques : le géant des réseaux sociaux a d’abord fait profil bas et puis aujourd’hui, il redevient arrogant sachant bien qu’aucun Etat ou association d’Etats ne pourra le neutraliser. Et chaque utilisateur du réseau de M. Zuckerberg sait très bien que la censure y est pratiquée avec la complicité de certains Etats dont la France.

 

 

 

 

Mark Zuckerberg, le patron fondateur de Facebook n'hésite pas à défier la puissance publique en matière de censure sur son réseau.

Mark Zuckerberg, le patron fondateur de Facebook n'hésite pas à défier la puissance publique en matière de censure sur son réseau.

 

 

 

Toutes ces données prises à des sources multiples concernent tous les aspects de la vie matérielle, spirituelle, intellectuelle de la plupart des individus sur Terre. Quelle que soit notre condition, nous diffusons des données personnelles qui sont collectées par le « Big Data » qui sont utilisées par les applications IA.

 

Qu’est-ce que l’IA ? La définition n’est pas simple. L’intelligence humaine est elle-même difficile à définir. Chaque école de psychologie en a une. A fortiori, se lancer dans une explication claire de l’intelligence artificielle est dès lors aventureux. Nous nous contenterons d’analyser ce que l’IA fait et du rôle qu’elle peut jouer.

 

Prenons un exemple archi connu : un dealer cultive à son domicile du cannabis. Il sera très vite détecté par une facture d’électricité anormalement élevée pour le type de domicile qu’il habite. Cela n’a rien à voir avec l’IA, mais c’est le principe du Big Data. Une déduction est faite sur la base d’une donnée (la consommation d’électricité du dealer) par rapport à un ensemble d’autres données (la consommation moyenne d’électricité dans les domiciles de la même catégorie que celui du dealer). De plus, cette donnée peut être exploitée à d’autres fins, comme faire un recensement des dealers dans une région donnée. Sur le même principe, vous payez électroniquement une facture pour l’achat d’un objet quelconque. Non seulement, il est possible de déterminer ainsi vos goûts ou vos besoins ainsi que l’état de vos finances, même si la banque par laquelle vous faites cette transaction vous garantit la confidentialité. On pourra ainsi alimenter d’autres banques de données, comme le taux de vente de l’objet en question par le commerce ou le fabricant. Et c’est un processus similaire dans tous les domaines pour chacun d’entre nous, comme la santé, les déplacements, les activités, les loisirs, les intérêts culturels, les opinions politiques, etc. En rassemblant et en triant toutes ces données, il sera dès lors possible de tout savoir sur chaque individu peuplant cette Terre et en le rendant ainsi « transparent ». Autre exemple, votre médecin vous prescrit tel type de médicament. Eh bien, via le « Big Data », une compagnie d’assurance pourra déduire sur la base de votre consommation de médicaments de quel type de pathologie vous souffrez et ainsi vous refuser toute couverture le cas échéant.

 

Le collecteur et l’utilisateur du « Big Data » n’est rien d’autre que le marché qui dispose petit à petit d’un pouvoir absolu. Néanmoins, aujourd’hui, en dépit des garanties juridiques de plus en plus inefficaces, le marché a encore besoin de l’appui des Etats pour parachever sa domination totale.

 

 

En fonction du bon vouloir du Prince et du Banquier

 

 

Cette complicité est très inquiétante. Certains Etats – du moins ce qu’il en reste – ne défendent plus l’intérêt général mais se mettent au service du marché. C’est le cas de la France « macronienne » qui ne fait que succéder à celle de Sarkozy et de Hollande qui ont tous deux ouvert les portes à la loi du marché. La répression des gilets jaunes dont la violence a attiré l’attention des Nations Unies, les sanctions de plus en plus sévères à l’égard des opposants au président Macron et, dernièrement, la loi Avia sont autant de signes d’une dérive totalitaire voulue par le marché. Nous l’avons évoqué dans notre livraison précédente. Cette loi, sous prétexte de combattre les insultes sur Internet et les réseaux sociaux, porte atteinte à la liberté de la presse qui a été définie en France par une très ancienne loi datant de 1881. Il y aura donc un contrôle à la fois public et privé d’Internet et de la presse écrite, sans oublier que les journaux s’installent de plus en plus sur la toile, d’autant plus que la définition de haine n’est pas claire. Ce qui est la porte ouverte à toutes les censures en fonction du bon vouloir du Prince et du Banquier.

 

 

 

Jacques Attali avec Emmanuel Macron lors de la Commission Attali. L'alliance du Prince et du Banquier.

Jacques Attali avec Emmanuel Macron lors de la Commission Attali. L'alliance du Prince et du Banquier.

 

 

 

La guerre c’est la paix

 

« La guerre c’est la paix », la fameuse formule d’Orwell dans « 1984 ». l’IA et la censure sur la toile sont devenues de redoutables armes de guerre. C’est ce que nous démontre Graham Allison. Dans le piège de Thucydide où nous sommes en train de tomber, Big Brother se nourrit de la guerre. Orwell l’avait compris en montrant que les empires à peine imaginaires qu’il a décrits, sont en guerre permanente.

 

En la circonstance, Xi Jing Ping est un dirigeant redoutable et l’on s’apercevra que Trump sous ses aspects de clown sinistre l’est presque autant. Les deux Princes servent le Banquier en se livrant à une guerre commerciale permanente qui peut se transformer en conflit ouvert du moins par intermédiaires, comme cela se fait depuis des décennies.

 

 

Pierre Verhas

 

 

Prochain article : Qui est Big Brother ? II La liberté c’est l’esclavage. Plus spécialement consacré à Julian Assange.

 

 

 

 

 

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19 juillet 2019 5 19 /07 /juillet /2019 21:47

 

 

 

En guise d’introduction


 

À l’occasion d’une conférence que j’avais donnée l’année dernière à Charleroi sur George Orwell, un des auditeurs m’a fait une remarque tout à fait pertinente. Selon lui, aujourd’hui, ce ne sont plus tellement les Etats qui introduisent un régime totalitaire en se servant des technologies de l’information pour assurer la surveillance générale, c’est surtout les grandes entreprises transnationales qui œuvrent en ce sens avec les moyens colossaux dont elles disposent.

 

Les Etats, du moins ce qu’il en reste depuis la privatisation des services publics, les abandons de souveraineté et la déliquescence de la classe politique, ne servent plus qu’à permettre l’installation de ce régime totalitaire mettant sous tutelle les individus composant des nations en voie de disparition. La notion de peuple est elle-même ringardisée et considérée comme nuisible.

 

Cette nouvelle donne du marché absolu fait l’objet d’une série d’articles qui vont être publiés sur « Uranopole ».

 

En guise d’introduction, voici un texte paru sur le site « Le Grand Soir » du 17 juillet 2019 de M. Jonathan Turley, professeur de droit d’intérêt public à l’Université George Washington qui considère que la France macronienne devient une grave menace pour la liberté d’expression en France, mais aussi dans le monde entier.

 

Monsieur Turley décrit très bien le processus qui consiste, en partant de discours de haine, à enlever l'anonymat des utilisateurs d'Internet et des réseaux sociaux.

 

Je mettrai un bémol : les exemples que Turley choisit sont tout à fait inappropriés parce qu'il oublie que la France, l'Allemagne et la Belgique sont dotées depuis longtemps de lois réprimant les expressions et les actes de racisme, d'antisémitisme et de xénophobie. Dans nos pays, des propos comme ceux récemment tenus par Trump entraînerait automatiquement l'inculpation de leurs auteurs.

 

On sait qu'aux Etats-Unis, pour bon nombre de citoyens et d'intellectuels américains la répression de tels propos est tout à fait inconcevable au nom du fameux "premier amendement".

 

L’article suivant qui paraîtra aussitôt après sur le blog « Uranopole » sera intitulé : « Qui est Big Brother ? I La guerre c’est la paix ».

 

Pierre Verhas

 

La France est devenue l’une des plus grandes menaces à la liberté d’expression

 

Jonathan Turley

 

Il y a un peu plus d’un an, le président français Emmanuel Macron est venu aux États-Unis pour faire entrer deux espèces invasives à Washington. L’un était un arbre et l’autre la censure.

 

Ironiquement, peu après la plantation de l’arbre, les autorités l’ont déterré pour le mettre en quarantaine. Cependant, l’espèce la plus dangereuse était son projet de censure, un projet qui a suscité les applaudissements enthousiastes de nos politiciens ineptes.

 

 

 

Trump et Macron plantent un chêne originaire de l'Aisne sensé symboliser l'amitié entre les USA et la France. Le chêne, aujourd'hui, est mort...

Trump et Macron plantent un chêne originaire de l'Aisne sensé symboliser l'amitié entre les USA et la France. Le chêne, aujourd'hui, est mort...

 

 

 

Nos politiciens aux États-Unis applaudissent Macron comme des idiots de village, mais la plupart des Américains sont de fervents partisans de la liberté d’expression. C’est dans notre sang. Cependant, Macron, que rien n’arrête, et d’autres en Europe, s’apprêtent à imposer un contrôle arbitraire de la parole sur Internet avec de nouvelles législations en France et en Allemagne. Si vous pensez qu’il s’agit d’une question européenne qui ne nous concerne pas, détrompez-vous.

 

Macron et son gouvernement veulent éliminer unilatéralement les contenus haineux sur Internet. Le Parlement français a adopté une nouvelle loi qui laisserait aux entreprises Internet comme Facebook et Google seulement 24 heures pour supprimer les propos haineux de leurs sites, sous peine d’une amende de 1,4 million de dollars par violation. Le vote final doit avoir lieu la semaine prochaine*. L’Allemagne a adopté une mesure semblable l’an dernier et a déjà imposé 56 millions de dollars d’amendes.

 

Les Français et les Allemands ont abandonné l’idée de convaincre les États-Unis de renoncer à leur liberté d’expression. Ils se sont rendu compte qu’il suffisait d’imposer des amendes écrasantes aux multinationales pour qu’elles soient forcées de censurer la parole selon des critères mal définis. Avec comme résultat probable la mutilation de l’invention qui a le plus favorisé la liberté d’expression dans l’histoire du monde. Tout cela se passe sans le moindre murmure d’opposition de la part du Congrès ou de la plupart des organisations de défense des libertés civiles.

 

La décision des Européens tombe en plein sur un angle mort de la Constitution des États-Unis. Le Premier Amendement est très efficace pour empêcher le gouvernement de restreindre la liberté d’expression, et la plupart des lois qui limitent la liberté d’expression en Europe seraient inconstitutionnelles aux États-Unis. Cependant, bien que protégés contre Big Brother, nous sommes démunis en face de Little Brother, composé de sociétés privées qui ont le pouvoir de censurer et contrôler les contenus en ligne dans le monde entier.

 

Les Européens savent qu’il est peu probable que ces entreprises se mettent à expurger du contenu dans certains pays seulement. Il va se passer la même chose qu’avec “l’exception californienne” : Tous les États américains sont soumis aux mêmes normes en matière d’émissions des véhicules au titre du Clean Air Act, mais la Californie a exceptionnellement obtenu le droit d’appliquer des normes plus strictes. Au lieu de fabriquer des voitures spéciales pour la Californie, les entreprises suivent les normes californiennes pour la conception des voitures. Les Européens savent donc que leurs normes de censure prévaudront non seulement dans leur pays, mais aussi aux États-Unis et ailleurs.

 

Les Européens se fondent aussi sur leurs succès antérieurs dans ce domaine. En 2013, un groupe d’étudiants juifs a utilisé les lois françaises pour poursuivre Twitter en justice et l’obliger à communiquer les noms de posters anonymes de commentaires jugés antisémites. À son crédit, Twitter s’est battu pour protéger l’anonymat, mais les tribunaux européens ont statué contre l’entreprise et, finalement, elle a cédé. L’anonymat disparaît au même rythme que la liberté d’expression dans ces pays.

 

Macron sait que la censure européenne va se métastaser sur Internet. La liberté d’expression est déjà bien réduite en Europe, et ces lois la criminalisent selon de vagues critères comme l’"incitation" ou l’"intimidation" fondée sur la race ou la religion. Par exemple, le créateur de mode John Galliano a été reconnu coupable par un tribunal français d’avoir tenu des propos antisémites contre au moins trois personnes dans un bar parisien. Lors de la détermination de la peine, la juge Anne Marie Sauteraud a lu la liste des injures dont Galliano a abreuvé Geraldine Bloch et Philippe Virgitti. "Il a dit "sale pute" au moins mille fois," a-t-elle dit explicitement.

 

Dans une autre affaire, le père de la candidate conservatrice française à la présidence, Marine Le Pen, a été condamné à une amende parce qu’il avait dit que les membres de la minorité rom "sentaient mauvais". Une mère française a été poursuivie parce que son fils était allé à l’école avec une chemise portant la mention "Je suis une bombe". Un Allemand a été arrêté pour avoir une sonnerie de portable avec la voix d’Adolf Hitler. Une politicienne conservatrice allemande a été placée sous enquête criminelle pour un tweet dans lequel elle accusait la police de vouloir amadouer "des bandes de violeurs barbares composées de hordes d’hommes musulmans"**. Même le ministre allemand de la Justice Heiko Maas a été censuré en vertu de ses propres lois pour avoir traité un auteur d’"idiot" sur Twitter.

 

Le résultat de ces lois mal définies était prévisible. Un récent sondage a révélé que seulement 18 % des Allemands estiment pouvoir s’exprimer librement en public. Plus de 31 % ne se sentent même plus libres de s’exprimer librement en privé avec leurs amis. Seulement 17 % des Allemands se sentent libres de s’exprimer sur Internet, et 35 % disent que la liberté d’expression est limitée à de petits cercles privés. C’est tout à fait terrifiant et il faut vraiment s’en inquiéter.

 

Les Nations Unies ne cessent d’appeler à faire des discours de haine un crime international. Les nations musulmanes veulent que le blasphème soit reconnu comme tel, et Israël veut que l’antisémitisme soit criminalisé. Même dans notre propre pays, des politiciens comme Howard Dean et divers universitaires prétendent que les discours de haine ne sont pas protégés par le premier amendement. La sénatrice Frederica Wilson a demandé que des gens soient "poursuivis" pour s’être moqués de membres du Congrès. Un récent sondage a révélé que la moitié des étudiants aux États-Unis pensent que les discours de haine ne devraient pas être tolérés.

 

Il est extrêmement ironique et fort triste de voir la France prendre la tête de la croisade pour restreindre la liberté d’expression. Autrefois bastion de la liberté, la France est aujourd’hui devenue l’une des plus grandes menaces internationales à la liberté d’expression. Elle a même diligenté des enquêtes criminelles pour réprimer la presse libre***. Pendant des années, nous nous sommes contentés d’observer ces évolutions depuis notre côté de l’Atlantique en considérant cela comme un problème uniquement européen. Mais avec ces nouvelles lois, c’est devenu un problème mondial. Cette espèce invasive hautement nuisible est sur le point d’être lâchée sur le web dans le monde entier.

 

Jonathan TURLEY

 

Jonathan Turley est professeur de droit d’intérêt public à l’Université George Washington. Vous pouvez le suivre sur Twitter @Jonathan Turley.

 

Traduction : Dominique Muselet

 

Notes :

 

*9 juillet 2019 : adoption en première lecture à l’Assemblée nationale de la proposition de loi visant à lutter contre les contenus haineux sur internet. https://radical.hypotheses.org/13110

** En s’adressant à eux en arabe. https://www.lemonde.fr/europe/article/2018/01/02/en-allemagne-la-suppr...

*** Affaire Benalla : Matignon a provoqué l’enquête sur les sources de Mediapart https://www.mediapart.fr/journal/france/060219/affaire-benalla-matigno...

 

 

 

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4 juillet 2019 4 04 /07 /juillet /2019 12:43

 

 

 

L’affaire de la capitaine allemande Carola Rackete arrêtée par les autorités italiennes à l’île de Lampedusa alors qu’elle transportait une quarantaine de migrants qu’elle avait sauvés, en plus du caractère odieux de cette mesure, prouve combien l’Union européenne est impuissante. Heureusement, c’est une juge italienne qui a rétabli l’honneur en libérant Madame Rackete.

 

À quoi est due cette impuissance ? En premier lieu à son caractère intergouvernemental qui en fait une institution inefficace et nuisible.

 

 

 

Carola Rackete a été très vite libérée grâce à une juge italienne qui a sauvé l'honneur.

Carola Rackete a été très vite libérée grâce à une juge italienne qui a sauvé l'honneur.

 

 

 

Pusillanimité sur les migrants

 

Lorsque ce qu’on a appelé la « crise » des migrants a commencé, les réactions des différents Etats-membres de l’Union européenne ont été pour le moins partagées. Les pays du Nord de l’Europe – Suède, Danemark, Allemagne, Benelux – se sont montrés ouverts à l’accueil des migrants fuyant d’un côté les interminables et meurtriers conflits du Proche Orient, particulièrement la guerre en Syrie, par ce qu’on a appelé la route des Balkans ; et la misère en Afrique subsaharienne, sur de frêles esquifs en Méditerranée.

 

Aussi, les pays de « premier accueil » que sont les pays de l’Est – Pologne, Hongrie, Tchéquie, Slovaquie et dans une moindre mesure l’Autriche – ainsi que les pays méditerranéens comme l’Italie et la Grèce ont fermé leurs frontières. L’Allemagne qui, au départ, avait largement accueilli les migrants, a effectué un revirement suite à des incidents dont les médias ont multiplié l’ampleur – notamment les prétendus viols de la St-Sylvestre à Cologne – et les migrants se sont souvent retrouvés persona non grata. Il est exact aussi que l’accueil des réfugiés était intéressé. Les migrants étaient au départ très bien acceptés par le patronat allemand qui manque de main d’œuvre pour son industrie. Cependant, beaucoup de migrants ne parvenaient à s’adapter aux méthodes de travail germaniques. La première cause en est la méconnaissance de la langue. Cette pusillanimité a forcément abouti à l’échec.

 

La Belgique comme la France ont eu toutes deux une attitude ambigüe. En Belgique, le gouvernement dont la fraction principale était composée des nationalistes flamands de la NV-A a montré une sévérité excessive à l’égard des migrants, tandis qu’une large part de l’opinion publique était favorable à un accueil digne de ce nom. Cela s’est concrétisé par de nombreuses familles hébergeant des migrants. Par contre, le secrétaire d’Etat à la migration, le NV-A Théo Francken connu pour ses positions proches de l’extrême-droite fit tout pour refuser toute politique d’accueil. Il prit même des mesures contraires aux droits de l’homme qui lui valurent des rappels à l’ordre d’organismes internationaux de défense des droits humains.

 

 

 

L'ex-secrétaire d'Etat à l'immigration, THéo Francken, a montré ce qu'il était réellement par ses mesures odieuses contre les migrants.

L'ex-secrétaire d'Etat à l'immigration, THéo Francken, a montré ce qu'il était réellement par ses mesures odieuses contre les migrants.

 

 

 

La France a eu sa jungle de Calais où des centaines de migrants étaient parqués dans des conditions inadmissibles au point que la population locale leur venait en aide. Mais c’est devenu très vite un foyer de graves tensions. Le gouvernement français et l’Union européenne se sont avérés incapables à trouver une solution juste à ce véritable scandale humanitaire.

 

Enfin, il y a eu le pacte de Marrakech sur les migrations élaboré par les Nations Unies. Ce texte vise à harmoniser les politiques migratoires des différents pays, aussi entre les pays de transit et les pays d’accueil. Ce pacte est avant tout un catalogue de bonnes intentions, car il n’est pas contraignant juridiquement. L’Union européenne s’est montrée divisée à son sujet : l’Autriche, l’Italie, la Bulgarie, la Croatie, la Hongrie, la Pologne, la Slovaquie et la Tchéquie ont voté contre. Le Danemark, l’Estonie et les Pays-Bas n’étaient pas présents à la conférence de Marrakech. Le pacte a provoqué une crise gouvernementale en Belgique. Les nationalistes flamands de la NV-A ont refusé de signer le pacte et claquèrent la porte. Depuis lors, le gouvernement belge de Charles Michel est minoritaire.

 

Et aujourd’hui, il y a l’affaire du « Sea Watch » qui a dû forcer le blocus de  Lampedusa décidé par le gouvernement de Salvini qui s’est poursuivie par l’arrestation de la capitaine Carola Rackete au grand dam d’une large partie de l’opinion publique européenne, pour finalement être libérée grâce à la décision d’une juge italienne. Cependant, n’oublions pas qu’une autre importante frange de l’opinion publique européenne est hostile à la migration. La preuve se trouve dans le succès des différents courants dits populistes un peu partout en Europe.

 

Cela montre qu’il y a de profondes divergences entre la vision des institutions européennes et celles des Etats-membres. Au-delà de la question de fond, c’est la démonstration qu’il y a un dysfonctionnement grave au sein de l’Union européenne sur les principes fondamentaux. Et cette importante division des gouvernements des Etats-membres de l’Union européenne prouve que celle-ci est incapable de trouver une solution commune et surtout cohérente.

 

La nuisance des lobbies

 

Un des plus graves points faibles de l’Union est l’influence de plus en plus forte des lobbies qui paralysent aussi la construction européenne. Or, on sait bien que la somme des intérêts particuliers ne fait pas l’intérêt général. Aussi, le législateur européen pond des directives importantes qui sont dictées par les lobbies. Il suffit d’ailleurs de se promener dans le « quartier européen » à Bruxelles. Les plaques nominatives apposées sur les immeubles à bureaux environnants sont celles d’un nombre invraisemblable de lobbies de toutes sortes.

 

Cette pression permanente du lobbying provoque parfois des décisions liberticides. Un exemple récent : la directive secret des affaires qui a été combattue en vain par plusieurs groupes politiques au Parlement européen menace gravement la liberté de la presse. Le gouvernement Philippe en France vient de déposer un projet de loi réformant la loi de 1881 sur la presse.

 

Une directive liberticide

 

Les directives européennes, afin d’être d’application, doivent être traduites en législations nationales. Dans le cas présent de réforme de la loi de 1881, le gouvernement français se réfère à la directive secret des affaires. Il envisage de sortir l’injure et la diffamation de la loi du 29 juillet 1881 sur la liberté de la presse, pour faire rentrer ces délits de presse dans le droit pénal commun. Sortir la diffamation de la loi de 1881 reviendrait à vider de sa substance cette loi, et à remettre en cause le principe fondamental de ce texte selon lequel, en matière d’expression, la liberté est le principe et le traitement pénal son exception. Aujourd’hui, les délits de presse sont jugés essentiellement par des sections spécialisées. Faire basculer les délits de presse dans le droit pénal commun reviendrait à contrecarrer les acquis de la jurisprudence en matière de droit de la presse, qui permet aux journalistes de faire valoir leur bonne foi en démontrant le sérieux de leur enquête, devant des magistrats spécialisés.

 

 

 

Le gouvernement Philippe s'appuie sur des directives européennes pour prendre des mesures liberticides.

Le gouvernement Philippe s'appuie sur des directives européennes pour prendre des mesures liberticides.

 

 

 

La transposition de la directive européenne sur le secret des affaires, votée par cette majorité, a ouvert une nouvelle voie aux lobbies, un nouvel outil dans l’arsenal juridique pour multiplier les procédures-bâillons. La loi fake news, qui intime au juge des référés de «dire la vérité» en quarante-huit heures, et élargit encore les prérogatives du Conseil supérieur de l’audiovisuel (CSA), porte en elle les germes de la censure. Et le projet annoncé de réforme de l’audiovisuel annonce un nouveau renforcement des compétences du CSA sur le champ de l’information. Faut-il le rappeler ? Cet organisme dont les membres sont nommés par le pouvoir politique n’a rien d’une instance indépendante. (D’après « Libération » du 2 juillet 2019 tribune signée par un collectif composé de syndicats et d’associations de journalistes).

 

On le voit. Lors de la discussion de la directive secret des affaires au Parlement européen, plusieurs députés avaient tiré la sonnette d’alarme sur les atteintes probables à la liberté de la presse qu’elle provoquerait. Il n’empêche qu’elle fut adoptée. Ainsi, les lobbies des firmes transnationales ont gagné. En effet, on ne voit pas en quoi cette législation ferait avancer l’intégration européenne.

 

Un autre exemple du lobbying est la saga du glyphosate. La Commission européenne a systématiquement freiné toute tentative d’interdiction de ce pesticide hautement cancérigène. Et, tout récemment, un seul pays a décidé d’en interdire l’usage : la très droitière Autriche !

 

Dans une Europe réellement intégrée, le lobbying perdrait de son influence et les institutions pourraient enfin œuvrer sans trop d’entraves dans l’intérêt général européen. Mais on est très loin du compte.

 

La saga des nominations aux « top jobs »

 

 

Dans un tout autre domaine : la toute fraîche nomination des « top jobs » dans les différentes institutions européennes. Il a fallu trois « Sommets » européens pour trouver un accord. La mésentente évidente entre le Français Macron et l’Allemande Merkel a tout bloqué. Et, comme toujours, c’est celui ou celle qui tiendra le mieux le coup au bout des longues nuits de négociation qui raflera la mise. Il semble que cette fois-ci il s’agit du président français. Merkel, depuis quelques temps, montre en effet des signes de fatigue. Et comme il a déjà été dit sur « Uranopole », elle fait le mandat de trop.

 

 

 

Angela Merkel et Emmanuel Macron se congratulent à l'issue du Sommet européen. Ils ont raison : ils ont gagné.

Angela Merkel et Emmanuel Macron se congratulent à l'issue du Sommet européen. Ils ont raison : ils ont gagné.

 

 

 

À l’exception de Christine Lagarde nommée à la tête de la BCE, les autres personnalités « nominées » sont des « seconds couteaux ». C’est dû à un système qui est hautement critiquable. Tout se passe dans un huis clos total. Les journalistes de la presse « européenne » habitués à passer des nuits blanches, reçoivent les informations au compte-gouttes et aussi quelques bruits de couloir pour avoir quelque-chose à grignoter. Ce n’est finalement que lorsqu’un accord est avalisé qu’on leur donne du grain à moudre. Cette procédure est profondément antidémocratique. Certes, la règle veut que la présidente de la Commission proposée bénéficie d’une majorité au Parlement européen. Mais celui-ci n’intervient nullement dans le processus. Ce sont les dirigeants des plus importantes fractions qui font pression sur les chefs d’Etat et de gouvernement. Dans le cas présent, le PPE (droite chrétienne) a joué un rôle majeur. C’est d’ailleurs une des leurs qui a été proposée par le Conseil. Par après, les petits arrangements entre « amis » se traduiront par un vote majoritaire au Parlement.

 

Dans ce marchandage, il n’a été question que de jeux d’influence et de personnes. Pas un mot sur les projets. Il y a donc fort à parier que la future Commission fera comme les précédentes : naviguer à vue en se cachant derrière de beaux plans style « horizon 2020 » de Barroso, ou « l’agenda stratégique » décidé par le Conseil européen en juin 2019… Le Parlement qui compte quelques fortes personnalités mais qui est éclaté en plusieurs groupes antagonistes comptant parmi eux un nombre inégalé de ce qu’on appelle les « eurosceptiques » ne pourra lui non plus élaborer un projet digne de ce nom. Ce sera le compromis permanent au terme d’interminables négociations de marchands de tapis où il faudra trouver le plus petit dénominateur commun. Ce n’est évidemment pas ainsi que l’on construit une Union forte et crédible.

 

Finalement, quid ? A l’exception de Christine Lagarde, les nominés sont des seconds couteaux. Charles Michel est à la tête d’un gouvernement minoritaire qui a été désavoué par l’électeur belge, Ursula von der Leyen, proposée à la tête de la Commission, est fort peu appréciée en Allemagne et faisait l’objet d’une commission d’enquête parlementaire. Là aussi, elle sera l’otage du Conseil puisque son job consistera à mettre en musique l’« agenda stratégique » négocié par les dirigeants européens le mois dernier. Avec comme priorités : la sécurité des Européens et l’environnement. Et elle devra présider à la réforme de la zone Euro. Là, gageons que ce sera surtout Christine Lagarde qui aura la main sur ce dossier.

 

 

 

Ursula von der Leyen, la probable président de la Commission européenne, sera-t-elle l'otage du Conseil ?

Ursula von der Leyen, la probable président de la Commission européenne, sera-t-elle l'otage du Conseil ?

 

 

C’est le très chrétien PPE qui reste la fraction la plus importante au Parlement, mais qui est aussi avec les sociaux-démocrates, le grand perdant des élections européennes, se taillent la part du lion (von der Leyen à la Commission, Christine Lagarde à la BCE), les libéraux de l’ALDE qui ont perdu quelques plumes obtiennent le lot de consolation avec la présidence du Conseil. Le très agité Guy Verhofstadt est contraint de rentrer dans le rang. Les sociaux-démocrates se sont vus imposer par le Conseil un des leurs au perchoir du Parlement européen, l’Italien David Sassoli, alors qu’ils proposaient un candidat bulgare, et comme lot de consolation, le délégué aux affaires étrangères, le social-démocrate espagnol Josep Borrell Fonteles.

 

Les Verts qui, eux, sont eux les grands vainqueurs des élections européennes, mais qui ont un groupe encore trop faible au sein du Parlement européen, n’obtiennent rien. Pas de récompense au vainqueur. Les pays d’Europe centrale et orientale ne disposent d’aucun poste, même symbolique. Il s’agit donc d’un train de nominations très déséquilibré. Cela aura inévitablement des suites.

 

En conclusion de tout cela, le Conseil – c’est-à-dire Angela Merkel et Emmanuel Macron – a muselé les institutions (Commission, Parlement, BCE, affaires étrangères) en imposant « leurs » candidates et candidats. Cela n’augure rien de bon pour l’avenir.

 

L’Europe restera encore longtemps « intergouvernementale », c’est-à-dire l’Europe des nations tant désirée par les eurosceptiques et les souverainistes.

 

 

 

Pierre Verhas

 

 

 

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22 juin 2019 6 22 /06 /juin /2019 22:26

 

 

 

Il est de bon ton d’annoncer la fin d’un capitalisme agonisant. Rassurez-vous, bonnes gens, bien au contraire, le capitalisme se porte à merveille ! Un de ses principaux thuriféraires, le patron de Facebook, Mark Zuckerberg, un des leaders des GAFA l’a annoncé en grande pompe : il lance une nouvelle monnaie baptisée la Libra signifiant « balance » en latin, qui a la caractéristique d’être mondiale et ainsi d’échapper à tout contrôle du système bancaire et monétaire international. L’économiste belge Bruno Colmant a déclaré que ce projet est une « révolution copernicienne ». Et il a raison !

 

 

 

Mark Zuckerberg présentant le projet Libra avec comme slogan : l'avenir est au privé. Tout un programme !

Mark Zuckerberg présentant le projet Libra avec comme slogan : l'avenir est au privé. Tout un programme !

 

 

 

Le principe de la Libra n’est cependant pas nouveau. Il existe déjà des monnaies virtuelles comme le Bitcoin et le réseau chinois WeChat a aussi sa propre monnaie. L’innovation consiste en l’ampleur que la Libra prendra sur le marché. Facebook compte près de 2,5 milliards d’amis, un peu plus d’un tiers de la population mondiale qui compte 7,7 milliards d’individus selon les derniers rapports de l’ONU. Et parmi les 2,5 milliards d’utilisateurs du réseau social le plus important, on compte 1,7 milliard d’utilisateurs qui n’ont pas accès au système bancaire, essentiellement des ressortissants de pays du Tiers-monde. Jamais dans l’histoire, un réseau d’échanges n’aura compté autant d’êtres humains.

 

Et Zuckerberg n’est pas seul. 27 partenaires se sont associés à son projet en y plaçant de l’argent, beaucoup d’argent. On compte, entre autres, Uber, eBay, Sportify, Booking et aussi PayPal, Visa et Mastercard, ainsi que free, le groupe du milliardaire français Xavier Niel, etc. On parle aussi d’Amazon qui pourrait s’ajouter à ce panel de transnationales du « néo » capitalisme. Bref, il est clair qu’est en train de se bâtir là une puissance financière inégalée et les banques « classiques » s’en inquiètent.

 

On passera ainsi d’un capitalisme plus ou moins sous contrôle à un capitalisme absolu échappant à tous les pouvoirs nationaux et internationaux existants. Même le FMI sera impuissant face à la Libra si elle se concrétise.

                                                                                                                  

Comment va fonctionner la Libra ? Le principe en est assez simple. Cette monnaie numérique est adossée à un panier de valeurs relativement stables comme le dollar, l’euro ou la livre sterling. C’est sa différence fondamentale avec les autres monnaies cryptées. La Libra sera une vraie monnaie contrairement au bitcoin qui n’est basé sur rien et qui dépend donc totalement des fluctuations du marché et de la spéculation. L’objectif de la Libra, au contraire, est d’être le plus stable possible.

 

Elle fonctionnera de manière centralisée Elle n'est pas détenue par ses utilisateurs. La cryptomonnaie du géant Facebook - qui évite soigneusement d'apparaître trop ostensiblement sur le site Internet dédié à la Libra -, appartient à la « Libra Association », une organisation basée en Suisse et détenue par ses 28 co-fondateurs. Ce sont donc de grandes entreprises technologiques, et financières surtout américaines, qui ont la mainmise sur cette nouvelle monnaie.

 

 

 

Les différents partenaires de Libra association.

Les différents partenaires de Libra association.

 

 

 

Les utilisateurs de la Libra disposeront d’une application sur smartphone qui leur permettra de payer via Internet sur des plateformes d’e commerce, comme dans des magasins ordinaires et aussi via les messageries Whatsapp et Messenger.

 

La Libra servira au transfert d’argent pour ses utilisateurs grâce à un service plus rapide et moins cher que ceux que leur prodiguent les banques et Western Union. L’essentiel est que les échanges passeront par une blockchain de transmission d’informations sécurisées et cryptées, sous le contrôle de Facebook. Ainsi, les transactions ne passent pas par le circuit ordinaire des banques. C’est la raison pour laquelle Visa et Mastercard se sont joints au consortium Libra : ne pas se laisser dépasser par des paiements par l’intermédiaire de la blockchain. Enfin, la Libra pourra être achetée dans tous les pays du monde avec de la monnaie locale, y compris en liquide pour des personnes ne disposant pas de compte bancaire.

 

C’est une application nommée Calibra, filiale de Facebook, qui traitera les paiements en Libra elle fixera les règles en matière de traitement des données personnelles liées aux paiements en Libra.

 

Selon le quotidien belge le « Soir », « Facebook assure que les informations financières stockées dans le portefeuille virtuel Calibra disponible sur ses différentes applications seront strictement séparées de celles détenues par l’entreprise du réseau social. L’un des responsables de l’application Calibra, Kevin Weil, assure également qu’aucune donnée financière ne sera utilisée pour cibler de la publicité. »

 

Or, on sait que Facebook exploite les données personnelles des « amis » sans scrupules. Aussi, on peut douter de la validité des garanties faites par Zuckerberg et son équipe  de la confidentialité des données financières des utilisateurs de Calibra !

 

Quelles en sont les conséquences ? Pour les pays au système monétaire instable comme l’Inde, le Brésil, le Venezuela, l’Argentine, si le nombre de transactions en Libra est massif, cela risque d’accroître leur situation précaire avec toutes les conséquences politiques, économiques et sociales que cela entraîne. Et, à terme, d’avoir des conséquences sur l’économie mondiale.

 

La fin de l’Etat-nation et le triomphe ou la fin de l’impérialisme US ?

 

Il faut aussi noter que Libra fonctionne comme une véritable banque centrale. En effet, la Libra repose sur une réserve de change. Le « Monde » du 18 juin 2019 cite le philosophe libéral Gérard Koenig : « Cette monnaie globale signerait la fin des Etats-nations déjà bien vacillants. » Et le « Monde » cite l’économiste Philippe Herlin : « Si on ajoute à cela toutes les autres cryptomonnaies comme le bitcoin, les banques centrales ne seront bientôt plus les seuls maîtres à bord du système monétaire. » Cependant, comme on l’a vu, le bitcoin est très différent de la Libra.

 

Ainsi, il pourrait arriver que le taux de couverture de la masse monétaire aujourd’hui annoncé à « 1 pour 1 » pourrait être baissé en-dessous de 100%, permettant l’émission de libras sans contrepartie, bref de se créer un panier monétaire similaire à ceux dont disposent les banques centrales des monnaies souveraines : la fameuse planche à billets.

 

 

On pourrait aussi se poser la question du renforcement de l’impérialisme américain. Le dollar est et reste la monnaie de réserve. Il pèse aujourd’hui 61,7 % des réserves de change des banques centrales sous forme de bons du Trésor. Aussi, les réserves de la Libra en contiendront aussi une part non négligeable. Martin Della Chiesa spécialiste de la cryptomonnaie pose la question, toujours dans le « Monde » : « Dès lors, on peut s’interroger : la devise Facebook sera-t-elle un défi à l’impérialisme américain ou, au contraire, sa prolongation ? »

 

Et Alexis Toulet dans le blog de Paul Jorion évoque la puissance terrifiante que pourrait prendre la Libra.

 

« Si on imagine la Libra utilisée quotidiennement par 1 à 2 milliards de personnes, sa masse monétaire énorme générera une forte capacité de pression sur tout Etat. Voir cette remarque intéressante sur « Capital ».

 

« [Avec Libra] Facebook ne va pas concurrencer les États mais plutôt organiser la concurrence entre eux. Projetons-nous dans 10 ans quand le Libra sera utilisé par 1,5 milliard de personnes, soit plus que le yuan et plein d’autres monnaies. Il y aura une masse monétaire monstrueuse et le rapport de force sera totalement inversé.

 

En cas de conflit avec la BCE, Libra pourra réduire la part de l’euro dans son panier de devises au profit d’autres monnaies. Ça fera chuter le cours de l’euro, du CAC 40 et aura des conséquences sur la zone euro, comme lorsqu’un fonds de pension fait pression sur des États, mais en version XXL. On se retrouvera sur un marché où le dollar ne sera plus l’étalon – ce que l’on peut regretter ou pas -, remplacé par la Libra, en dépit de sa fonction de panier de devises. » »

 

 

Le glas du capitalisme « classique »

 

 

Ainsi, ce ne seront plus les Etats, ni les banques qui contrôleront la masse monétaire et sa circulation. Ce sera une entreprise transnationale qui disposera de tous les pouvoirs même si, au départ, Facebook se cachera derrière le système blockchain. Quid en cas d’échec ? Sans doute des dégâts importants si la sauce a pris, mais ne nous faisons aucune illusion, d’autres reprendront l’idée en tirant les leçons d’un éventuel revers du plus célèbre des réseaux sociaux.

 

Ainsi, on se rend compte qu’il s’agit d’une révolution fondamentale qui mettra hors-jeu les Etats et toutes les institutions financières. Cela risque de sonner le glas du capitalisme « classique » pour faire place à un capitalisme absolu tel que le rêvent les libertariens qui accroissent leur influence et leur pouvoir face à des institutions politiques et financières sclérosées qui se sont avérées incapables à répondre à la crise financière de 2008 qui est loin d’être terminée.

 

Mais, Libra est-elle un élément de la solution ? Certes non. Elle représente un danger majeur, car l’économie ne sera plus contrôlée, les échanges n’auront plus de garde-fou comme les banques centrales et le FMI. À terme, l’économie pourra tomber entre les mains de puissantes mafias, de lobbies et d’entreprises transnationales avec toutes les conséquences que l’on imagine.

 

 

Les néolibéraux pris à leur propre piège !

 

 

Voilà le résultat de la libéralisation et de l’affaiblissement de la puissance publique et de la souveraineté nationale comme internationale voulue par les néolibéraux depuis Mme Thatcher et M. Reagan. Politique qui a été poursuivie et accentuée par leurs successeurs aux Etats-Unis comme en Europe avec l’affaiblissement de l’Etat, la privatisation des entreprises et services publics, le démantèlement de la Sécurité sociale et la dérégulation économique et financière, sans compter les atteintes aux droits sociaux des travailleurs.

 

 

 

Ronald Reagan et Margaret Thatcher qui ont réussi à imposer le néolibéralisme dans le monde occidental doivent sans doute se retourner dans leurs tombes !

Ronald Reagan et Margaret Thatcher qui ont réussi à imposer le néolibéralisme dans le monde occidental doivent sans doute se retourner dans leurs tombes !

 

 

 

Eh bien ! Les voilà pris à leur propre piège, nos néolibéraux ! Ce serait réjouissant si les conséquences de cette dérégulation totale du système monétaire n’étaient pas aussi catastrophiques.

 

 

Dans une interview à « Libération » le 18 juin 2019, Gilles Babinet, spécialiste du numérique, s’alarme : « On ne peut pas lancer un système de paiement avec une échelle à terme de 2,5 milliards d’utilisateurs sans une large concertation avec les parties prenantes à commencer par les Etats. » Il met en évidence plusieurs dangers : « La conjugaison entre un réseau social avancé et un système de paiement est précisément ce qui permet les systèmes de « crédit social » comme en Chine avec une sanction des mauvais comportements. » Et puis, Facebook pourrait se transformer en banque : « Le risque que demain Facebook se mette à faire du crédit, et donc de l’émission monétaire. »

 

Gilles Babinet met en évidence un autre danger : « Je me souviens de ce que disait Peter Thiel qui siège toujours au conseil d’administration de Facebook, lorsqu’il a lancé Paypal [qui fait partie de Libra association] : il le voyait comme un moyen de contourner les Etats. »

 

Enfin, le risque majeur selon Babinet est de voir émerger une puissance monétaire capable d’influencer les marchés dans une échéance de cinq à dix ans.

 

 

La Libra est-elle inéluctable ?

 

 

Comment empêcher ce projet ? Babinet pense qu’une concertation avec des Etats et notamment ceux du G7 pourrait empêcher sa concrétisation. On peut en douter. En définitive, et il conclut par cela : il s’agit du choc de deux cultures. D’un côté, des Etats ou des associations d’Etats comme l’Union européenne qui cherchent à instaurer un système économique le plus libéral possible, mais soumis à des règles et à des normes et de l’autre une culture de rupture « libertarienne » incarnée par Facebook et les GAFA qui se montrent capables de mettre sur pied un système correspondant à leur propre philosophie et surtout à leurs intérêts et à leur volonté de puissance.

 

 

Au moins la Libra nous a fait comprendre qu’Etat, souveraineté, puissance et services publics ne sont pas des gros mots ! Mais demandons-nous si ce n’est pas trop tard !

 

 

En cette occurrence, il est urgent que l’imagination soit au pouvoir pour préserver l’essentiel et pour enfin retrouver le sens du mot progrès, le vrai pas celui de prédateurs au style cool et sans scrupules.

 

 

 

 

Pierre Verhas

 

 

 

 

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12 juin 2019 3 12 /06 /juin /2019 09:03

 

 

 

La démocratie représentative est comme le rhinocéros, une espèce en voie de disparition. Les élections européennes dans toute l’Union européenne et générales en Belgique l’ont démontré.

 

Partout, ceux qu’on appelle les « populistes » progressent. Les éternels aveugles se consolent en disant que leur « progression se tasse ». Certes, mais ils progressent quand-même au détriment des partis de gouvernement.

 

 

 

Le rhinocéros comme la démocratie représentative sont des espèces en voie de disparition. (Ici un rhinocéros au zoo de Saint-Louis)

Le rhinocéros comme la démocratie représentative sont des espèces en voie de disparition. (Ici un rhinocéros au zoo de Saint-Louis)

 

 

 

Le cas de la France est exemplaire en la matière. Le Rassemblement national, ex-FN, dépasse la République En Marche d’un chouia. C’est malgré tout une victoire de LREM selon la presse « aux ordres » ! Il faut noter que c’est la première élection en France, depuis la guerre, où un parti d’extrême-droite se trouve être en tête. On se rappelle les cris d’horreur lorsqu’en 2002, on apprend que Le Pen se retrouve au deuxième tour des élections présidentielles avec 18 % des voix. Aujourd’hui, la force montante du RN fait partie du paysage ! Et même s’il se trouve en « pole position », c’est, dit-on, une victoire pour le second, à savoir le « parti » du président Macron, le fourre-tout « La République en Marche ».

 

De même en Belgique, la percée spectaculaire en Flandre des néonazis du Vlaams Belang, si elle a suscité l’émotion dimanche soir, est pratiquement considérée comme normale. Le Roi a reçu en consultation le leader de cette formation, rompant ainsi le fameux « cordon sanitaire » qui interdit à toute formation démocratique d’avoir des relations avec ce parti.

 

 

 

Le roi Philippe a commis une grave erreur politique en recevant le leader du parti néonazi Vlaams Belang.

Le roi Philippe a commis une grave erreur politique en recevant le leader du parti néonazi Vlaams Belang.

 

 

 

Cette banalisation de l’extrême-droite est un des aspects du déclin de la démocratie représentative. Le second est l’étiolement du centre. Depuis les années Thatcher – Reagan, les pays d’Europe occidentale sont gouvernés au centre. Le néolibéralisme a eu pour conséquence de ternir le clivage gauche-droite. Les partis sociaux-démocrates se sont alignés sur la politique économique néolibérale prétextant qu’on ne pouvait faire autrement et que leur rôle consistait à défendre tant que faire ce pouvait les « acquis » sociaux obtenus au terme de la Seconde guerre mondiale et durant la période keynésienne, les fameuses « Golden Sixties ».

 

Enfin, il faut noter le déclin de la fonction parlementaire. Ainsi, l’Assemblée nationale française a voté un règlement limitant le temps de parole des élus de l’opposition ! Quasi pas de réactions, non plus…

 

Sur son blog, Merry Hermanus, un ancien dirigeant à la Fédération bruxelloise du PS a publié son analyse sur les résultats des élections en Belgique.

 

Il commence fort !

 

« Depuis fort longtemps, j’apprécie l’intelligence, la sagesse pleine d’enseignements de l’œuvre de Collodi, le père de Pinocchio… Ce récit est intemporel, universel, il traverse l’espace et le temps conservant sa fraîcheur et son actualité. C’est à ce grand livre que je songeais, stupéfait face à mon écran de télévision, voyant et entendant Elio di Rupo et Charles Michel crier victoire dans la sinistre nuit de dernières élections.

Le PS a perdu 3 députés à la Chambre, 4 au parlement bruxellois, 7 au parlement Wallon et 1 au parlement européen soit un total de 15 ! Le MR (libéraux, parti du Premier ministre sortant, Charles Michel) en a perdu 6 à la Chambre, 5 au parlement bruxellois, 5 au parlement Wallon et un au parlement européen soit une perte totale de 17 députés…une victoire vraiment ! Comment est-il possible que sur des podiums illuminés comme des arbres de noël nous ayons entendu crier victoire par des gens qui comme vous savent compter jusqu’à 15 ou 17 ! Hallucinant ! »

Ajoutons que le politologue Pascal Delwit a montré que le PS et le SPa engrangent ensemble le 26 mai le plus mauvais résultat de toute l’histoire des Partis socialistes en Belgique ! Les voix de gauche, particulièrement dans les bassins industriels wallons, se sont portées sur le PTB. Malheureusement, ce parti de la gauche radicale n’a pas encore réussi – s’il le veut vraiment – à éradiquer tout à fait sa gangue stalinienne. En cela, on peut douter de sa capacité à constituer une force de renouveau à gauche compensant le déclin inéluctable de la social-démocratie. Déclin qui est général en Europe.

 

Graphique réalisé par le politologue Pascal Delwit (ULB) montrant la chute des partis socialistes en Belgique.

Graphique réalisé par le politologue Pascal Delwit (ULB) montrant la chute des partis socialistes en Belgique.

 

 

 

Le mensonge comme système

 

Il y a plus inquiétant et Merry Hermanus le souligne :

 

« Le mensonge systématique, permanent est l’apanage des totalitarismes, l’effondrement du bloc communiste n’est pas dû à autre chose. Je viens de visionner un excellent film de la BBC sur Tchernobyl. Cet épouvantable cataclysme qui causa des milliers de morts est la résultante du mensonge d’un système où le petit grouillot de bas d’organigramme écrit qu’il a atteint les objectifs du plan, son supérieur écrit que son service les a dépassés et ainsi de suite jusqu’au Politburo qui ment à l’ensemble de la population…et au monde. Pendant une dizaine de jours l’URSS a nié la catastrophe de Tchernobyl, puis a nié son ampleur et enfin a menti sur l’intensité des radiations. (1)

 

Les déclarations de Trump sont mensongères à 85 %, les déclarations de Bush sur les armes de destructions massives détenues par l’Irak étaient d’épouvantables mensonges, les déclarations du crétin de Boris Johnson qui se prend pour Churchill, jusqu’à mimer son apparence, celles de son complice Farage pour tromper les britanniques lors du vote sur le Brexit, donnent un parfait exemple des conséquences que peuvent avoir des affirmations contraires à la vérité. Pasqua, l’un des grands truands de la politique française avait une formule d’un cynisme absolu, affirmant : « que les paroles n’engagent que ceux qui les écoutent. » »

 

« Le mensonge est l’apanage systématique des totalitarismes » ! Voilà la clé de notre situation politique. Les mensonges n’arrêtent pas de circuler prononcés par des chefs d’Etat, des politiciens sans scrupules, aidés par des « intellectuels » et des « journalistes » aux ordres. Et malheur à celui qui ne fait pas semblant d’y croire ! Michel Onfray vient de publier un ouvrage intitulé « Théorie de la dictature » qui analyse tout cela à sa façon. Nous en ferons la recension critique dans une prochaine livraison d’Uranopole.

 

Le mensonge a pour objet de nous faire admettre des politiques que nous rejetterions autrement. Ainsi, en matière sociale, économique, budgétaire, on nous ment : on traficote les chiffres du chômage, on nous raconte des sottises sur l’évolution économique. Par exemple, en France, Macron pratique une politique de désindustrialisation qui non seulement accroît le chômage, mais affaiblit gravement la France et, par conséquent, l’Europe, au moment d’une « guerre » commerciale internationale provoquée par Trump. En matière budgétaire, avant les élections, le déficit public belge était de six milliards d’Euros, on apprend aujourd’hui qu’il avoisine les dix milliards !

 

Ce ne sont que des exemples. On pourrait les multiplier par cent !

 

Alors, posons-nous la question ? Les élections sont-elles un instrument efficace pour combattre le totalitarisme. Manifestement non. La démocratie représentative est en crise parce que les représentants élus s’inscrivent dans des coalitions qui ne répondent pas aux exigences du peuple. C’est la raison pour laquelle, il est tant usé du mensonge.

 

Alors, comment organiser la chose publique pour qu’il y ait un réel contrôle populaire des politiques et des décisions prises par les dirigeants que nous avons – en principe – élus ? Il est évident que la démocratie représentative est en crise. Faut-il la remplacer par autre chose ? Faut-il revoir le mode de scrutin ? Faut-il instaurer le référendum ? Et surtout, une réforme de ce genre sera-t-elle efficace ? N'est-ce pas répondre à une question fondamentale par l'offre de gadgets ?

 

Que constate-t-on ?

 

Plusieurs politologues et journalistes préconisent des solutions aux carences de la démocratie représentative. Cela va du tirage au sort au référendum d’initiative citoyenne en passant par la démocratie directe. Néanmoins, aucune de ces propositions n’est réellement efficace, car que constate-t-on ?

 

Le premier constat : le peuple ne s’estime plus représenté. Aussi, déserte-t-il les scrutins. Lors des toutes récentes élections européennes, on s’est glorifié d’avoir une participation de quelque 50 % des électeurs ! Cela signifie qu’un électeur sur deux ne s’est pas exprimé ! Quelle victoire !

 

Le second constat : les partis politiques sont devenus des offices de placement et ne défendent plus leurs fondamentaux. Leurs programmes sont démagogiques, souvent inapplicables et une fois au pouvoir, ils agissent en contradiction avec leurs promesses. C’est particulièrement vrai pour les partis sociaux-démocrates.

 

Le troisième constat : les corps intermédiaires qui assuraient un équilibre assez efficace entre les intérêts contradictoires, sont tenus à l’écart du processus de décision. Ainsi, la concertation sociale entre les organisations syndicale de travailleurs et le patronat qui maintenait une relative paix sociale est désormais entre les mains du seul patronat. Les syndicats jouent un rôle de figuration. Et même, au sein du patronat, ce sont les « grands » patrons qui mènent le jeu au détriment des petites et moyennes entreprises et influent sur la politique des gouvernements. Ainsi, les entreprises transnationales prennent le pouvoir aussi bien à l’échelle supranationale qu’à l’échelle nationale, voire régionale. On vient de le voir, le « patron des patrons » belge, Pieter Timmerman n’hésite pas à préconiser une coalition entre les socialistes wallons du PS et les nationalistes flamands de la NV-A. Mais quand la FGTB (syndicat socialiste) souhaite un accord sans les libéraux du MR, c’est une vague d’indignations !

 

Enfin, depuis le traité de Maastricht et ceux qui les ont suivis, les Etats ont de moins en moins de capacités politiques. Ainsi, depuis le traité budgétaire, les gouvernements et parlements nationaux et régionaux sont sous la tutelle de l’Union européenne en la matière. Cela étiole aussi la confiance des citoyens à l’égard du monde politique.

 

Le dernier rhinocéros

 

Autant, il faut se battre pour préserver les derniers rhinocéros qui ont échappé aux braconniers et aux trafiquants, car ils font partie du patrimoine ; autant vouloir maintenir absolument le système actuel de démocratie représentative, ou apporter des gadgets nouveaux comme le référendum ou le tirage au sort sont vains et sans doute nuisibles.

 

C’est à une réflexion globale sur le monde de demain qu’il faut s’atteler pour envisager des solutions efficaces et durables. Des auteurs et non des moindres, comme Jean-Claude Kaufmann, Amin Maalouf ou Michel Onfray, se penchent sur la question. C’est indispensable si l’on veut préserver notre liberté et la justice pour toutes et tous. Nous allons en parler bientôt.

 

 

Pierre Verhas

 

 

(1) Ajoutons que le mensonge circula aussi en Europe occidentale. Lors de la catastrophe de Tchernobyl, les chercheurs de l’Institut royal météorologique détectèrent un taux anormal de radioactivité dans l’air à la station d’observation du magnétisme terrestre à Dourbes (à la frontière belgo-française, non loin de Givet). Les autorités politiques, bien qu’alertées, restèrent silencieuses à ce sujet. L'omission est aussi un mensonge !

 

 

 

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22 mai 2019 3 22 /05 /mai /2019 14:13

 

 

 

Cette semaine, des dizaines de millions de citoyens européens seront invités à voter pour renouveler les 751 députés du Parlement européen. L’élection au suffrage universel de cette assemblée obtenue en 1979, plus de vingt ans après la fondation de la Communauté économique européenne, fut une bonne chose. Elle impliqua les citoyens dans la problématique européenne.

 

Cependant, comme les autres institutions européennes, le Parlement est une institution hybride. Il dispose de peu de pouvoirs qui ne peuvent en rien se comparer avec ceux des Parlements nationaux. Aussi, le taux d’abstention au scrutin européen est très élevé, car les électeurs ignorent les enjeux.

 

Pourtant, ils sont importants. En définitive, c’est le résultat des élections européennes qui sera déterminant pour nommer la Commission européenne. D’autre part, l’Assemblée européenne est à même de refuser ou d’amender des directives émanant de ladite Commission. Cela s’est fait dans des domaines fondamentaux comme l’environnement, la politique sociale, la politique économique. Cependant, ces pouvoirs restent insuffisants pour que le Parlement infléchisse, ou même ait une influence sur la politique de l’exécutif européen.

 

 

Le Parlement européen à Strasbourg, le long du Rhin : le symbole d'une unité inachevée

Le Parlement européen à Strasbourg, le long du Rhin : le symbole d'une unité inachevée

 

 

 

Et puis dans quelle Europe nous trouvons-nous ? Sur le plan de sa structure, les adversaires de l’idée européenne dénoncent son « fédéralisme » et les « souverainistes » prônent « l’Europe des nations ». L’écrivain Michel Gheude dit justement : « L’Europe des nations ? Mais, on y est ! »

 

En effet, la structure décisionnelle de l’Europe est avant tout intergouvernementale. L’exécutif européen est hybride : il y a le Conseil et la Commission. Le Conseil est composé des chefs d’Etat et de gouvernement des 27 Etats-membres de l’Union européenne. La Commission est composée de 27 commissaires nommés par leur gouvernement respectif. L’organe principal de décision est le Conseil qui se réunit en Sommet tous les six mois, ou plus s’il l’estime nécessaire. Le Conseil a un président nommé par lui – à l’heure actuelle, il s’agit du Polonais Donald Tusk – et chaque Etat-membre préside le Conseil tour à tour pour une période de six mois. Pour le moment, il s’agit de l’Autriche. Le Parlement européen nomme le prédisent de la Commission, ce qui est un pouvoir très important qui fait l'objet de transactions politiciennes qui n'ont pas grand chose à voir avec la détermination d'une politique européenne. La Commission, quant à elle, exécute les décisions du Conseil en édictant des directives qui sont soumises au Parlement européen. Elle est aussi la « gardienne des traités ». Autrement dit, elle a un rôle de gendarme, notamment en matière de concurrence.

 

L’initiative revenant au Conseil, la politique européenne est déterminée par des négociations entre les 27 Chefs d’Etat et de ministres. Et c’est évidemment le pays le plus puissant, en l’occurrence l’Allemagne, qui mène la danse. Et tout est bloqué à cause de la règle de l’unanimité. Toute décision dans les domaines les plus importants doit être prise à l’unanimité des membres. C’est la raison pour laquelle les sommets consistent en d’interminables négociations qui s’achèvent à l’aurore du jour suivant. Et le vainqueur est celui qui a la plus grande capacité de chantage. Et, dans la plupart des cas, c’est l’Allemagne. Il faut relire le livre de Varoufakis quand il décrit les palabres autour de la crise grecque de 2015 où Berlin l’emporta haut la main sur les autres Etats membres, notamment la France.

 

 

 

Yanis Varoufakis, ex-ministre des finances grec en 2015, fondateur du mouvement DIEM 25, avait vu juste.

Yanis Varoufakis, ex-ministre des finances grec en 2015, fondateur du mouvement DIEM 25, avait vu juste.

 

 

 

Régis Debray a publié récemment un petit ouvrage intitulé « L’Europe fantôme » qui inaugure la collection tracts chez Gallimard. Dans une interview à l’Obs du 16 mai 2019 où il précise ses idées, il n’y va pas par quatre chemins : « Cette Europe-là n’est pas réformable. Les traités ne peuvent être modifiés qu’à l’unanimité des 27, donc ils ne le seront jamais. Et l’ordolibéralisme allemand donnant le « la » à l’ensemble. »

 

Autrement dit, dans l’état actuel des choses, l’élaboration d’une Europe réellement européenne au-delà des Etats nations qui la composent est impossible. Et on peut se demander si, dès le départ, ce ne fut pas une escroquerie.

 

Tout d’abord, les personnages qui ont été les « pères fondateurs » de l’Union européenne sont loin d’être clairs. Robert Schuman, un catholique de droite – cela a son importance – fut ministre du premier gouvernement Pétain en 1940. Jean Monnet, homme d’affaires avant tout, était totalement aligné sur les Américains. Le « socialiste » belge Paul-Henri Spaak, après avoir fait un bout de chemin avec le germanophile Henri De Man avant-guerre, est devenu un Atlantiste convaincu.

 

Mendès-France avait tout prévu !

 

Le socialiste français Pierre Mendès France fut le premier à dénoncer le piège du Traité fondateur de l’Union européenne – qui s’appelait Communauté européenne au départ – le Traité de Rome de1957. Voici ce qu’il en disait :

 

 

 

Pierre Mendès-France un des hommes politiques les plus lucides de l'immédiate après-guerre

Pierre Mendès-France un des hommes politiques les plus lucides de l'immédiate après-guerre

 

 

 

« Le projet de marché commun tel qu’il nous est présenté est basé sur le libéralisme classique du XXème siècle selon lequel la concurrence pure et simple règle tous les problèmes. L’abdication d’une démocratie peut prendre deux formes, soit elle recourt à une dictature interne par la remise de tous les pouvoirs à un homme providentiel, soit à la délégation de ses pouvoirs à une autorité extérieure, laquelle au nom de la technique exercera en réalité la puissance politique, car au nom d’une saine économie on en vient aisément à dicter une politique monétaire, budgétaire, sociale, finalement une politique au sens le plus large du mot, nationale et internationale. »

 

Mendès avait tout prévu ! La puissance politique est entre les mains de l’exécutif européen qui décide sur les budgets des Etats-membres de la zone Euro. La politique économique et sociale est soumise à l’approbation des instances européennes. Les gouvernements et les parlements nationaux sont donc devenus des coquilles vides, car toute la politique sociale et économique doit être conforme aux diktats européens.

 

Cependant, Mendès France n’avait pas pu deviner la montée en puissance de l’Allemagne. À son époque, en effet, ce pays était divisé par le Rideau de fer, mais si son poids politique était assez faible, grâce au plan Marschall, il développa une économie performante et une industrie moderne essentiellement exportatrice, tout en pratiquant une politique monétaire forte. C’était le début de l’ordolibéralisme qui peu à peu étendit sa domination sur toute l’Europe.

 

Et nous étions loin d’une Europe politique d’union entre les peuples. L’économie était la priorité absolue et le dogme de la concurrence, la base idéologique de la Communauté économique européenne.

 

Par après, la CEE s’est élargie. Ce fut en 1973 le Royaume Uni, l’Irlande et le Danemark. Ensuite, après la chute des dictatures fascistes dans les années 1970, l’Espagne, le Portugal et plus tard, la Grèce. Les pays scandinaves sont venus par après : Suède et Finlande. Et enfin, dans les années 1990, après la fin de l’URSS et la réunification allemande, les pays dits de l’Est, Pologne, Hongrie, Tchéquie, Slovaquie et puis la Roumanie et la Bulgarie.

 

Quel maintien de la paix ? La pax americana ?

 

Un des objectifs fondamentaux de l’Union européenne était le maintien de la paix sur le continent européen. Ce fut le cas sous la « protection » de l’OTAN, mais l’Europe n’a pas pu empêcher la guerre en ex-Yougoslavie. Les principaux pays de l’Union européenne, au lieu d’afficher une neutralité qui aurait pu imposer une paix juste et durable, ont pris parti. L’Allemagne a poussé à la reconnaissance de la Croatie et de la Slovénie qui avaient proclamé leur indépendance. Ce fut ensuite une guerre atroce avec les terribles « épurations ethniques » de part et d’autre. Les armées des pays européens engagés sous la bannière de l’ONU et plus tard de l’OTAN n’ont rien pu faire. Le conflit yougoslave fut le premier grand échec de l’Europe. Et sous la pression des Etatsuniens, l’Europe n’a pas eu le courage de prendre une position sur un conflit se déroulant sur son territoire.

 

 

 

L'Union européenne a été incapable d'empêcher les atroces épurations ethniques en "ex-Yougoslavie".

L'Union européenne a été incapable d'empêcher les atroces épurations ethniques en "ex-Yougoslavie".

 

 

 

Aussi, il est plus que temps – surtout depuis les velléités bellicistes de Trump et du complexe militaro-industriel US – d’œuvrer pour une réelle indépendance de l’Europe aussi bien sur le plan économique que militaire.

 

L’échec suivant sera économique et monétaire.

 

Avec le Traité de Maastricht de 1992 qui instaure la « monnaie unique », l’Union européenne a clairement défini et élargi son objectif qui était déjà inscrit dans le Traité de Rome de 1957 :  consolider un nouvel ordre capitaliste et monétaire.

 

Comme l’écrit le libéral Bruno Colmant dans son ouvrage « L’Euro : une utopie trahie ? », Renaissance du Livre, Bruxelles, 2017 : « Le nouvel ordre capitaliste (…) individualise les aléas de la vie et limite la protection collective. » En clair, un ordre néolibéral fondamentalement contraire aux principes et acquis de la civilisation européenne. De même, le Traité de Maastricht interdit la solidarité entre les Etats membres en matière monétaire.

 

L’Euro n’est pas une vraie monnaie.

 

La définition de la monnaie par Colmant a le mérite d’être claire : « La monnaie est un concept insaisissable. C’est à la fois un flux, créé par le multiplicateur bancaire, c’est-à-dire la séquence des dépôts et emprunts, et un stock créé par les banques centrales. » Et il ajoute : « Elle possède un rôle transactionnel puisqu’elle permet de remplacer le troc des biens et des services par une marchandise intermédiaire (…) la monnaie elle-même. » Enfin, « c’est un étalon de mesure des échanges et une unité de compte. »

 

La monnaie est créée essentiellement par les banques commerciales. Les banques centrales fixent les taux d’intérêt qui servent d’indicateur aux banques commerciales pour se refinancer elles-mêmes. Les banques centrales sont des prêteurs en dernier ressort. Elles créent donc de la monnaie mais uniquement à titre supplétif.

 

La monnaie créée par les banques commerciales qui servent donc de prêteurs à des autres agents économiques – entreprises, par exemple – par l’octroi de dépôts. L’entreprise utilisera les crédits en question pour des transactions qui iront dans d’autres banques qui créeront de la monnaie pour d’autres emprunteurs, etc. Ce système peut fonctionner et être sûr si les banques ne soient pas trop importantes pour pouvoir être sauvées tout en l’étant suffisamment parce qu’elles constituent le « mur mitoyen entre la monnaie et les Etats qui sont garants de la monnaie. » L’Etat a donc le droit régalien de battre monnaie, ce qui fait dire à Colmant : « Qu’elles soient nationalisées ou pas, les banques et les Etats représentent l’avers et le revers de la monnaie. »

 

Tout cela est très joli. Mais, à partir du moment où il n’y a plus de contrôle de la puissance publique, ou plutôt lorsque l’Etat se dérobe pour le « laisser faire, laisser aller » libéral, ou encore quand on prend comme nouveau dogme « la fin de l’histoire » du philosophe new-yorkais Fukuyama ou, comme l’écrit le journaliste libéral français François Lenglet dans un livre décapant intitulé « Tout va basculer ! » (Albin Michel, 2019) : « Pour justifier un tel engouement, les économistes ont inventé un nouveau concept : la « nouvelle économie ». Qui n’obéit plus, disent-ils, aux lois traditionnelles. Il n’y aura plus de cycles, donc plus de récession.  En clair, c’est l’ascension perpétuelle, croit-on, qui garantit la prospérité sans limite. »

 

Notez que ces « analystes » et autres « responsables » ne cessent de fustiger les progressistes de gauche sur leurs « utopies » ! De plus, comme l’explique Lenglet, cette euphorie tout à fait irrationnelle rappelle à s’y méprendre la crise des années 1920. Un proverbe dit : Jupiter rend fou ceux qu’il veut perdre ! On pourrait parodier en affirmant : le dieu argent rend fou ceux qu’il veut ruiner !

 

L’Union européenne n’a pas réussi à surmonter la crise financière.

 

Eclate alors la crise de 2008 due principalement à la fameuse combine des « subprimes » qui consistait à consentir des prêts hypothécaires à des gens insolvables pour qu’ils puissent acquérir un logement. Il est arrivé ce qu’il devait arriver : les prêteurs insolvables ont soit été expulsés de leurs logements – ce qui était l’objectif des prêteurs pour poursuivre l’opération – soit, ont tenté eux-mêmes de revendre le bien qu’ils ne pouvaient plus payer. Cela a provoqué un effondrement du marché immobilier qui a entraîné la ruine des prêteurs ! Et ce fut le jeu de dominos que l’on sait avec l’effondrement de Lehman-Brothers, une des plus anciennes banques américaines.

 

 

 

L'Euro brille d'un très terne éclat devant la Banque centrale européenne.

L'Euro brille d'un très terne éclat devant la Banque centrale européenne.

 

 

 

On a vu que la crise de 2008 dont on subit encore les conséquences en Europe est en grande partie due à la taille trop importante des banques qui, en plus, n’ont plus séparées leurs activités commerciales de leurs spéculations financières. Les deux principales recommandations de l’après 2008 – diminuer la taille des banques et séparer leurs activités de dépôt et financières – sont restées lettre morte, ce qui fait prévoir par de nombreux économistes une nouvelle crise financière encore plus grave dans un proche avenir.

 

Revenons à l’Europe. Celle-ci a subi la crise financière de plein fouet, parce qu’elle était bien trop exposée, sas banques s’étant laissé piéger par les produits financiers toxiques US. L’Euro ne pouvait pas dans sa conception être une monnaie de protection. Aujourd’hui, l’Union européenne ne s’est toujours pas redressée, sans oublier la crise des dettes souveraines qui est venue s’ajouter.

 

On balaie la diversité de l’Europe.

 

Les contraintes imposées aux Etats-membres par les traités ne font pas de l’Euro une vraie monnaie dans le sens où Colmant la définit. La première critique de l’Euro provient du père de l’école de Chicago, Milton Friedman, qui a dit qu’une monnaie ne peut exister que si elle est sous l’autorité d’un Etat. Ce n’est évidemment pas le cas de l’Euro. La « monnaie unique » européenne est donc sous l’entier contrôle des banques et la BCE n’est pas une véritable banque centrale. Elle est une autorité privée qui fixe les taux d’intérêts et prend les mesures contre l’inflation. Ainsi, on l’a vu : lors de la crise grecque, Michel Rocard et Pierre Larrouturou ont dénoncé la manœuvre de la BCE : le traité de Maastricht interdisant aux Etats membres d’emprunter à la BCE, celle-ci prête aux banques privées à un taux ridiculement bas qui à leur tour prêtent aux Etats à des taux quasi usuraires !

 

Comme l’a écrit Stiglitz : « La zone Euro était viciée dès sa naissance. » Il y a deux grandes fautes qui ont présidé à la conception du système Euro. Il a divisé l’Europe du Nord et l’Europe du Sud, le fameux « Club Med ». L’Allemagne a voulu absolument imposer son système économique et monétaire par sa peur panique de l’inflation et son obsession d’une monnaie forte. C’était snas tenir compte des diversités aussi bien culturelles qu’économiques qui font la vraie richesse de l’Europe. La seconde erreur est l’interdiction de solidarité entre Etats membres afin d’imposer l’ordolibéralisme par la force avec les fameux critères de Maastricht sur les déficits et la dette, sans compter la contrainte purement antidémocratique du fameux traité budgétaire qui ôtent aux Parlements nationaux le pouvoir de voter les budgets comme ils l’entendent.

 

Et la situation ne s’améliore guère. Dans une interview à la Libre Belgique du 18 mai 2019, l’économiste libéral Geert Noels constate au sujet de la division de l’Europe : « Que la France n’a rien à envier à l’Italie, dont tout le monde parle pour le moment comme l’un des plus grands dangers de l’Europe « financière ». La France est, selon moi, le vrai problème de l’Europe. L’endettement public, le taux de croissance, la taille des banques de la France sont inquiétants. » Rappelons-nous : c’est exactement ce que Yanis Varoufakis disait il y a quatre ans. La crise grecque fut en grande partie due au risque de faillite des banques françaises et allemandes qui avaient imprudemment acheté des titres de la dette grecque. L’ex-ministre des Finances hellène estimait que le prochain pays victime d’une crise financière majeure serait la France. Cela expliquerait les mesures drastiques prises par Macron qui sont à la base de la révolte des gilets jaunes. Mesures dont on connaît les nuisances et l’inefficacité !

 

L’Euro n’est pas viable à long terme.

 

Geert Noels n’est guère optimiste : « Un scénario à la japonaise (…) pointe à l’horizon, sans que l’on sache véritablement comment nettoyer ces dettes, notamment parce que certaines institutions en Europe sont intouchables, comme certaines grandes banques, certains pays lourdement endettés et même la position de l’Euro. » Il ajoute que si on dévaluait l’Euro de 20 à 25 %, l’Italie serait un des moteurs de l’Europe. Cependant, la soi-disant unité imposée par l’Allemagne à l’Euro empêche pareil scénario. Et Noels plaide pour une réforme fondamentale de l’Euro. « Je ne crois pas que l’Euro soit une construction viable sur le long terme. Parce que pour avoir un noyau stable et, autour, de la flexibilité. » L’économiste rappelle qu’on a eu un système pareil avant l’Euro avec l’Ecu qui était composé d’un panier de valeurs. Cela a été bénéfique pour des pays comme la Belgique dans les années 1980 où elle subissait de plein fouet la crise de la sidérurgie et des difficultés budgétaires importantes. Geert Noels souhaite qu’on remette sur pied un mécanisme similaire.

 

Mais il y a très peu de chance que cela se fasse dans un bref délai.

 

Alors, que conclure en cette question complexe mais vitale de l’Union européenne ?

 

L’UE est basée sur trois principes : la liberté de circulation des capitaux, des biens et des services et des êtres humains.

 

Le capitalisme absolu

 

En ce qui concerne celle des capitaux, elle se fait sans aucun contrôle. Elle encourage donc la fraude fiscale, car il n’y a pas d’harmonie fiscale ou très peu au sein de l’Union européenne. Ainsi, la Belgique est un paradis fiscal pour les détenteurs de capitaux français. Plusieurs paradis fiscaux non membres de l’Union européenne sont accessibles sans aucun contrôle, tels Monaco, le Lichtenstein, San Marin, etc. Et bien sûr, il ne faut pas oublier le Grand-Duché du Luxembourg dont l’ancien Premier ministre est actuellement président de la Commission européenne. Remarquons en passant que c’est ce petit pays qui a donné le plus grand nombre de présidents de la Commission depuis la naissance de la CEE. Ce n’est pas un hasard !

 

 

 

Jean-Claude Juncker, le président luxembourgeois de la Commission européenne, achève un mandat terne et sans réussite.

Jean-Claude Juncker, le président luxembourgeois de la Commission européenne, achève un mandat terne et sans réussite.

 

 

 

Migrants : l’Europe a oublié ses principes fondamentaux.

 

La seconde liberté de circulation est celle des personnes, surtout depuis les accords de Schengen. Cependant, on l’a vu lors de la crise des migrants, elle est très fragile. Ainsi, par refus des quotas de migrants imposés par la Commission, plusieurs pays de l’Est européen ont fermé leurs frontières en totale contradiction avec les accords de Schengen. C’est très inquiétant non seulement sur le plan éthique, mais aussi sur l’avenir politique de l’Union européenne, car ces pays – particulièrement la Pologne et la Hongrie – s’éloignent des institutions européennes tout en percevant les subventions des Fonds structurels. On observe d’ailleurs que ces pays – à l’exception de la Pologne et des pays baltes – se rapprochent de la Russie. La crise des migrants a fragilisé sérieusement l’Union européenne.

 

 

 

Cette image d'un arrêt de bus vide à la Gare du Nord à Bruxelles est symbolique : les bus ne s'arrêtent plus à cause des migrants. On n'a rien trouvé de mieux que des les placer en centres fermés s'ils ne demandaient pas l'asile. Une Europe repliée sur elle-même est destinée à disparaître à terme.

Cette image d'un arrêt de bus vide à la Gare du Nord à Bruxelles est symbolique : les bus ne s'arrêtent plus à cause des migrants. On n'a rien trouvé de mieux que des les placer en centres fermés s'ils ne demandaient pas l'asile. Une Europe repliée sur elle-même est destinée à disparaître à terme.

 

 

 

Un autre aspect concerne les travailleurs détachés. Depuis la fameuse directive Bolkestein, le dumping social s’est installé, particulièrement dans l’Ouest de l’Europe. Ce système permet à des entrepreneurs d’engager de la main d’œuvre à bon marché et sous-protégée. Il s’agit là d’une régression sociale majeure. Il ne suffit pas aux syndicats européens de manifester régulièrement devant les bâtiments de la Commission et du Parlement européen à Bruxelles pour que les choses changent. La seule issue est d’instaurer un rapport de forces au niveau européen. Et ce n’est pas la Confédération européenne des syndicats qui en a les moyens, tant elle est faible !

 

Les lobbies gangrènent l’Union européenne.

 

Quant à la libre circulation des biens et des services, si, incontestablement, elle a apporté des progrès aussi bien sur le plan économique que social, elle est soumise via les institutions européennes à la pression des lobbies qui faussent le jeu. L’affaire du glyphosate en est la dramatique démonstration. L’Union européenne s’est laissé gangréner par les lobbies de toutes sortes. Les conflits d’intérêts sont légion, la protection des consommateurs et des producteurs est compromise. On l’observe aussi bien sur le plan environnemental, comme sur la pression faite sur des producteurs. L’exemple des fromages au lait pasteurisé accompagné de la volonté, pour de prétendues raisons de santé publique, d’interdire la production de fromages au lait cru est typique de la pression sur la Commission et le Parlement de l’industrie agro-alimentaire dominée par les entreprises transnationales. De plus, les producteurs extérieurs – particulièrement US – font aussi pression sur les institutions européennes. L’affaire de la viande aux hormones en est un exemple.

 

L’unité dans la diversité

 

Le tableau est donc très noir. Est-ce une raison pour en revenir aux Etats-nations d’antan ? Certainement pas. L’euroscepticisme ne conduira à rien. On le voit avec la saga du Brexit : la Grande Bretagne a toutes les difficultés pour se retirer de l’Union et pas mal de Britanniques s’aperçoivent des risques que cela comporte. C’est à une réforme profonde de l’Union européenne qu’il faut s’atteler.

 

L’Union européenne s’est laissé entraîner dans un capitalisme dur dont un des objectifs est de tout uniformiser afin de pouvoir mieux vendre les marchandises et services à des consommateurs qui ne seront désormais plus des citoyens mais les zombies du profit absolu dénués de tout esprit critique. C’est le Big Brother de l’ultralibéralisme.

 

La devise de l’Union européenne est « l’unité dans la diversité ». Cette diversité qui est le fondement même de notre culture, est menacée, l’unité n’est que de façade. Notre combat pour l’avenir est de les retrouver.

 

Alors, voter pour l’Europe ? Oui, bien sûr que oui ! Mais avec l’esprit critique.

 

 

Pierre Verhas

 

 

 

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12 mai 2019 7 12 /05 /mai /2019 09:08

 

 

Jef Baeck, Président de la Fédération des Mutualités socialistes du Brabant s’est éteint mercredi 8 mai à l’âge de 68 ans au terme de ce qu’il est convenu d’appeler « une longue et pénible maladie ». Ce fut son dernier combat qu’il a mené avec le courage qui le caractérisait.

 

Un Socialiste ! Ce mot est tellement galvaudé, voire flétri que beaucoup n’osent plus le prononcer aujourd’hui. Jef, lui, y tenait jusqu’à la prunelle de ses yeux ! Il était socialiste dans ses tripes et jusqu’au bout des ongles. Son champ de bataille était la Sécurité sociale, cet édifice fruit de la lutte de milliers de travailleuses et de travailleurs durant plus d’un siècle,  endurant depuis des décennies les coups de butoir d’un néolibéralisme de plus en plus agressif. Jef Baeck ne manquait jamais de le rappeler aussi bien dans le discours de clôture de l’assemblée générale de la Fédération qu’il présidait, ainsi qu’au meeting du 1er mai à Bruxelles lors de la fête des travailleurs, qu’il ne manquait jamais, à part ce dernier où il ne put venir, ses forces commençant à l’abandonner.

 

 

 

Le Président Jef Baeck (1950 - 2019)

Le Président Jef Baeck (1950 - 2019)

 

 

 

Le Président Jef Baeck a renforcé le mouvement mutuelliste, car en plus d’aider avec le plus d'efficacité possible les patients, en plus d’être un pilier fondamental de la Sécurité sociale, la Mutuelle est une chaîne de solidarité entre ses affiliés, ses militants et la population. Il tenait beaucoup à cet aspect des choses. En outre, il soutenait de toutes ses forces les mouvements de solidarité qui travaillent avec la Mutualité socialiste, comme les Femmes prévoyantes socialistes qui sont devenues le fer de lance du féminisme à Bruxelles.

 

Jef Baeck refusait la séparation de la Belgique et le prouva en étant militant aussi bien du PS « francophone » que du SPa « flamand ».

 

Jef était aussi un passionné d’histoire. Avec son épouse Christine, il avait fondé les Amies et Amis belges de la Commune de Paris de 1871. Il admirait cette révolte du peuple de Paris où des idées révolutionnaires dont certaines ont été reprises par après, furent appliquées pendant les trois mois que tint la Commune avant d’être écrasée dans le sang par les troupes « versaillaises » de Monsieur Thiers. Jef souhaitait aussi rappeler le rôle éminent joué par de nombreux communards venus se réfugier en Belgique, la plupart à Bruxelles, afin d’échapper aux pelotons d’exécution de la nouvelle république bourgeoise. Beaucoup d’entre eux participèrent aux grands travaux de l’époque qui modernisèrent la capitale belge, notamment le voûtement de la Senne qui permit d’assainir les quartiers populaires du centre de la Ville.

 

Jef a été toute sa vie, très attaché à ces quartiers, car il y était né – à Cureghem exactement, à la limite d’Anderlecht et de la Ville de Bruxelles, non loin de la gare du Midi – et y avait passé son enfance. Devenu un important dirigeant mutuelliste, il n’oublia jamais ses origines. Il avertissait d’ailleurs : « Celui qui oublie ses origines est perdu ! ». Et il resta toujours proche de ce peuple de Bruxelles, belge comme immigré, qu’il aimait. Il aimait aussi, lors de ses rares moments de loisirs, se promener dans les Marolles dont il connaissait les moindres recoins.

 

Il était un grand ami de l’ancien bourgmestre de Bruxelles, Freddy Thielemans et comme l’a rappelé l’actuel maïeur, Philippe Close : « Quand je les voyais partir à deux je ne savais jamais quand ils rentreraient mais je savais que leurs discussions sur la société, la liberté, les luttes sociales ou la littérature allaient être riches et engagées. »

 

Jef Baeck était aussi un internationaliste. Lors d’un voyage en Palestine en 2015, il visita la BASR (Bethlehem Arab Society for Rehabilitation) qui est le plus grand centre palestinien de soin et d’inclusion des handicapés créé et dirigé par des Palestiniens en ce pays occupé et en proie à la répression sanglante de l’armée israélienne et aux attaques des colons. Il eut un long et fructueux entretien avec son directeur, Edmund Shehadeh, qui a fait de son centre une institution moderne et performante qui sert d’exemple dans tout le Proche Orient. Jef Baeck s’engagea à aider efficacement la BASR, ce qui se fait par l’envoi régulier d’aides financières et en matériel.

 

Dans un autre domaine, il avait contribué à la mise sur pied du Fonds Aristote qui par l’intermédiaire de Solidarco, finance et s’occupe de la Maison d’Hébergement et d’Education pour enfants en difficulté (MHEED) à Kinshasa qui héberge des enfants de la rue de plus en plus nombreux. La MHEED est une infrastructure composée aussi bien de logements pour les filles et les garçons, d’une cuisine et d’un réfectoire. Elle se finance tout en assurant sa sécurité alimentaire en faisant l’élevage porcin et des cultures maraichères. Elle assure aussi les soins de santé des enfants avec l’aide des Femmes Prévoyantes Socialistes, tout en rencontrant de grandes difficultés qu’elle s’efforce de surmonter. Il y a également une école primaire qui est reconnue par l’Etat congolais et une infrastructure de formation professionnelle. Tout cela est assuré par des éducatrices et des éducateurs bénévoles.

 

Et l’internationalisme de Jef Baeck ne date pas d’hier ! Militant aux Jeunes socialistes en 1973, avec quelques camarades, il participa à une expédition « punitive » contre la légation du Chili à Bruxelles après le putsch de Pinochet soutenu par la CIA qui renversa le 11 septembre le pouvoir démocratique du Président Salvador Allende. Le bâtiment de cette représentation diplomatique était voisin de l’immeuble du Parti socialiste qui était encore « belge » au Boulevard de l’Empereur juste au coin de la rue des Alexiens. En pénétrant par les locaux du Parti, ils grimpèrent sur le toit et déployèrent un énorme calicot de protestation tout au long de la façade de la légation chilienne. La gendarmerie alertée voulut arrêter ces « subversifs ». Le président du Parti socialiste à l’époque, André Cools, de sa voix tonitruante, expulsa les pandores qui voulaient les cueillir dans les locaux du Parti ! Ainsi, nos jeunes socialistes avec Jef Baeck purent s’échapper en toute sécurité… En hommage à cet exploit, Freddy Thielemans, fit donner le nom de Square Salvador Allende au petit parc qui se trouve en face.

 

Sur le plan philosophique, Jef était un libre penseur et un libre exaministe militant. Il avait en horreur le cléricalisme qu’il distinguait des chrétiens qui, comme lui, œuvraient à leur manière pour la justice sociale et avec lesquels il travaillait volontiers.

 

Avec Jef Baeck disparaît un des derniers militants d'un socialisme de combat œuvrant pour une société plus juste, plus libre et plus fraternelle. Saluons sa mémoire. Et surtout, perpétuons son œuvre.

 

 

 

 

Pierre Verhas

 

 

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11 avril 2019 4 11 /04 /avril /2019 20:40

 

 

 

Tristes jours pour nos libertés

 

Interdite de rentrer à la maison !

 

 

La Docteure Souha Mansour Shehadeh, responsable de la section psychiatrique de la BASR (Bethlehem Arab Society for Rehabilitation) n’a pu rentrer chez elle et reprendre son travail à Beit Jala près de Bethlehem. Revenant d’un voyage, obligée pour rentrer en Palestine de passer par Amman et le pont Allenby qui est le seul poste frontière entre la Jordanie et la Cisjordanie occupée, elle fut refoulée par les autorités israéliennes sous prétexte de manquements administratifs. Souha Mansour ne pourra se représenter à la frontière que dans 45 jours !

 

 

 

 

 

 

En attendant, Souha est retournée en France où elle participe à une formation donnée par la mission conduite par Pierre Paduart avec traduction et avec la participation d’Alexander Stevens, de la nouvelle école lacanienne. Elle reste heureusement en contact quotidien avec son équipe à Beit Jala via Skype et cela fonctionne bien !

 

Qu’il fait bon vivre au pays de l’Apartheid !

 

PV

 

 

Julian Assange menacé d’extradition

 

Réfugié depuis 2012 à l’ambassade équatorienne à Londres grâce à l’ancien président Rafaele Correa et ayant acquis la nationalité équatorienne, Julian Assange l’ancien patron de Wikileaks qui a dénoncé par la publication de centaines de messages diplomatiques et de vidéos les crimes de guerre commis par l’armée étatsunienne en Irak, a été arrêté ce jour par Scotland Yard.

On s’y attendait depuis que Correa a été évincé par un président de droite qui s’aligne sur les diktats US et ceux du FMI.

Le 19 juin 2012, Julian Assange se réfugie dans l’ambassade équatorienne de Londres. Hacker légendaire, il a réussi à révolutionner la presse en lançant la première plateforme de « leaks ». Sept ans plus tard, c’est un homme diminué physiquement et tombé en disgrâce qui ressort escorté de policiers. Accusé d’espionnage pour le compte de la Russie et d’agressions sexuelles en Suède, il fait aussitôt l’objet d’une demande d’extradition de la part des États-Unis où il est poursuivi pour « conspiration en vue d’une intrusion informatique ».

 

Le 11 avril 2019, le même homme, visiblement affaibli, arborant une longue barbe blanche, apparaît dans l’embrasure de la porte de l’ambassade, traîné par deux policiers qui l’emmènent de force dans un fourgon. Il est détenu dans un commissariat et il est question de son extradition aux USA où il sera jugé pour piratage informatique et risque cinq années de prison selon les autorités étatsuniennes, à moins qu’on lui trouve des chefs d’accusation plus graves. Tout est possible.

 

 

 

 

 

 

Expulsion et arrestation musclées de Julian Assange de l'ambassade d'Equateur à Londres

Expulsion et arrestation musclées de Julian Assange de l'ambassade d'Equateur à Londres

 

 

 

Un de ses amis, Fabio, déclare à « Mediapart » :

 

« Twitter est une de ses seules fenêtres sur le monde, et c'est un espace toxique où tout le monde rivalise pour l'attention, la rapidité, le scoop, poursuit Fabio. Vu que son exposition est le principal moyen de sa survie, il se retrouve pris dans ce tourbillon. Je ne cherche pas à le défendre à tout prix. J'ai lu des trucs sur son compte Twitter qui m'ont foutu les boules. Je ne soutiens pas tout ce qu'il dit, loin de là. Mais je prends ça avec un peu de recul : si j'avais été enfermé pendant six ans sans une promenade et sans voir la lumière du jour, je me serais probablement pendu bien plus tôt et/ou j'aurais dit des trucs encore plus délirants que cela… »

 

En effet, isolé dans cette ambassade qui est une petite maison dont il n’a pas pu sortir pendant sept années, Assange a littéralement déconné en tenant des propos absurdes et incohérents.  

 

Difficile de dire ce que va maintenant devenir WikiLeaks. « Ce qui adviendra de l'organisation, je n'en ai pas la moindre idée, on verra. Ce ne sont pas les organisations qui comptent, mais les idées et les actes…, estime Fabio. L'héritage de WikiLeaks est déjà à l'œuvre. Sans WikiLeaks, il n’y aurait pas eu FrenchLeaks, FootballLeaks, PanamaPapers, etc. Les nombreux journalistes et individus inspirés par WikiLeaks, qui en resteront inspirés et continueront d'agir quoi qu'il arrive. J'espère que l'histoire retiendra cela plutôt que les tweets écrits sous pression et en captivité par Julian. »

 

En attendant, avec l’affaire Assange et Wikileaks, c’est la liberté de la presse qui est menacée.

 

 

Pierre Verhas

 

 

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24 mars 2019 7 24 /03 /mars /2019 09:44

 

 

 

Débattre de la question palestinienne sans parler de l’antisémitisme est un leurre.

 

L’antisémitisme se manifeste à nouveau en Europe de manière virulente : profanations de tombes juives, agressions verbales et physiques de personne appartenant – ou soupçonnées d’appartenir – à la communauté juive, destructions de biens et de bâtiments lui appartenant, « posts » particulièrement agressifs sur les réseaux sociaux ne se comptent plus.

 

Cette situation est très inquiétante, car au-delà des préjudices et des traumatismes causés par ces actes, il y a un risque de banalisation de l’antisémitisme que certains considèrent comme inhérent à notre société, en dépit des condamnations fermes des autorités officielles et des grands médias.

 

Cependant, au risque de vous choquer, certaines de ces réactions peuvent être contre-productives, car par leur multiplication et aussi par les propos excessifs de certaines personnes se posant en avant-garde du combat contre l’antisémitisme – pensons entre autres à l’ineffable BHL –, cela contribue à cette banalisation.

 

D’autre part, et c’est sans doute cela le plus inquiétant, il y a une tendance au sein de la classe dirigeante à élargir la définition de l’antisémitisme en y assimilant l’antisionisme.

 

 

 

C’est en réalité confondre l’opposition à une doctrine politique avec la haine des Juifs.

 

Le sionisme fondé à la fin du XIXe siècle par le journaliste juif autrichien Théodore Herzl qui s’inscrivait dans le principe des nationalités à l’européenne de cette époque, visait à fonder un Etat juif en Palestine. Certes, l’idée de la création de cet Etat était entre autres motivée par les graves manifestations d’antisémitisme qui sévissaient d’abord par les pogroms en Europe centrale et en Russie, mais aussi en France lors de l’affaire Dreyfus. Mais, l’essentiel de la pensée sioniste était de fonder une nation assurant l’autodétermination du peuple juif.

 

L’antisémitisme est la manifestation violente d’une haine à l’égard des Juifs où qu’ils se trouvent. Il a une double origine.

 

  • Religieuse : « le peuple déicide » qui devait être châtié ;

 

  • Politique : la légende – on dirait aujourd’hui « fake news » - d’un complot cherchant à assurer la domination du monde par les Juifs grâce à leur finance avec la complicité des francs-maçons.

 

Ces fantasmes sont toujours vivaces aujourd’hui. Ils s’expriment moins qu’auparavant, suite aux lois qui punissent sévèrement les actes et propos racistes et antisémites, mais il reste encore des auteurs et des polémistes qui entretiennent cette « idéologie ». On songe entre autres au français Soral et aux négationnistes comme Faurisson.

 

D’autre part, on le voit avec la crise des « gilets jaunes », il y eut plusieurs manifestations d’antisémitisme et certains antisémites se cachent derrière l’antisionisme pour distiller leur haine. Celles-ci furent matées mais aussi montées en épingle par le président Macron afin de discréditer le mouvement des « gilets jaunes » et aussi de faire adopter une loi réprimant avec plus de sévérité l’antisémitisme auquel on assimilera l’antisionisme.

 

Tout cela n’est pas innocent.

 

Une dangereuse définition

 

En 1998, fut fondée sous l’impulsion de l’Etat d’Israël, une Alliance internationale pour la mémoire de l’Holocauste (IHRA International Holocaust Remembrance Alliance). Cette alliance intergouvernementale regroupe 31 Etats membres dont la Belgique et est présidée cette année par le Grand-Duché du Luxembourg et le sera en 2020 par l’Allemagne. Elle a concocté une définition de l’antisémitisme qu’elle voudrait voir adoptée par tous les Etats membres. Elle fut d’ailleurs adoptée en 2017 par le Parlement européen. Lors du tout récent dîner du CRIF (le Conseil Représentatif des Institutions Juives de France qui est l’association quasi officielle des Juifs français, bien que pas mal d’entre eux ne s’y reconnaissent pas), Macron a déclaré qu’il y adhérait pour l’élaboration de son projet de loi.

 

Quelle est cette définition ?

 

« L’antisémitisme est une certaine perception des Juifs, qui peut s’exprimer par la haine envers les Juifs. Les manifestations rhétoriques et physiques de l’antisémitisme sont dirigées contre des personnes juives ou non-juives et/ou leur propriété, contre les institutions de la communauté juive ou les lieux religieux ».

 

Tout juriste digne de ce nom dira qu’une définition aussi imprécise est un « nid à procès » et ne peut que générer des litiges. En effet, que signifie l’expression « une certaine perception de Juifs » ?

 

Voici l’analyse qu’en fait l’UJFP, l’Union des Juifs Français pour la Paix.

 

Impossible de savoir ce que signifie « une certaine perception » mais il est évident que cette « définition » peu précise - heureusement non contraignante - englobe plus que les actes de racisme tels que ceux qui ont explosé en France ces derniers jours et qui tombent en effet sous le coup de la loi.

 

Apparemment, cette définition de l’antisémitisme ne contient aucune mention à l’antisionisme. Cependant, il en est tut autrement si on lit les exemples explicatifs de cette définition qui, sans le nommer, assimile l’antisionisme à un acte raciste.

 

Sur le site de l’IHRA, on précise en effet que l’antisémitisme peut être : « Nier le droit à l’autodétermination du peuple juif, par exemple en déclarant que l’existence de l’État d’Israël est un projet raciste. ». (2)

Observons que nier le droit à l’autodétermination du peuple palestinien n’est pas du racisme. Nous avons donc affaire ici à du racisme à géométrie variable !

 

En plus, depuis le 18 juillet 2018, la Knesset, le Parlement israélien, a adopté la loi dite de l’Etat nation qui donne la prééminence aux Juifs du monde entier sur les citoyens non juifs habitant l’Etat d’Israël depuis plusieurs générations.

 

En décrétant qu’Israël est l’« Etat-nation du peuple juif », l’actuel gouvernement israélien a consacré le régime d’apartheid qu’il impose aux Palestiniens, préparant l’annexion des territoires occupés et colonisés, ruinant ainsi toute perspective de coexistence pacifique de deux Etats. Et cela est dénoncé par de nombreux politologues, historiens, philosophes, journalistes, démocrates juifs du monde entier.

 

Macron n’a rien compris.

 

 

Macron, comme dit Dominique Vidal, fit un beau discours malheureusement entaché par sa dernière phrase.

Macron, comme dit Dominique Vidal, fit un beau discours malheureusement entaché par sa dernière phrase.

 

 

 

« L’antisionisme est la forme réinventée de l’antisémitisme », proclame le président Macron à la fin de son discours. Il n’a  manifestement pas tirer les leçons de l’histoire et ne comprend rien au droit international. Il montre simplement que la propagande israélienne a fait son effet en France. Mais aussi en Grande-Bretagne où a été particulièrement ciblé Jeremy Corbyn, leader du parti travailliste, très critique à l’égard des crimes commis par les forces israéliennes d’occupation de la Palestine. Tout récemment, plusieurs membres de son parti ont démissionné pour ce motif apparent, fragilisant d’autant plus un parti progressiste en pleine tempête du Brexit… Et il y eut auparavant des attaques contre Corbyn à l’occasion de la venue du cinéaste Ken Loach venu recevoir son titre de docteur honoris causa à l’ULB. Heureusement, le recteur de cette Université – Yvon Englert qui est Juif – a courageusement résisté aux pressions des milieux sionistes extrémistes et Ken Loach reçut son titre.

 

 

 

Le Docteur Yvon Englert, actuel Recteur de l’Université Libre de Bruxelles a eu le courage de résister aux terribles pressions des milieux sionistes.

Le Docteur Yvon Englert, actuel Recteur de l’Université Libre de Bruxelles a eu le courage de résister aux terribles pressions des milieux sionistes.

 

 

 

Cette guerre de propagande fait rage au moment où la campagne mondiale BDS (Boycott - Désinvestissements – Sanctions), lancée à l’appel des diverses associations, syndicats, ONG palestiniens, gagne chaque jour des points, pour laquelle j’ai un avis nuancé.

 

Il s’agit d’une riposte citoyenne face aux compromissions et complicités de gouvernements et de milieux d’affaires avec un Etat qui commet sans cesse des crimes contre l’humanité par son occupation meurtrière de la Palestine. De plus, Israël menace la paix mondiale en s’alliant avec les Etats-Unis et l’Arabie saoudite contre l’Iran devenu le symbole de l’ennemi à détruire par la force. Cela n’empêche pas l’Union européenne d’entretenir d’étroites relations économiques et politiques avec Israël, malgré les violations permanentes des droits humains, les destructions systématiques des infrastructures payées par l’Europe pour aider la population palestinienne privée de tout.

 

Les critiques anti-israéliennes augmentent dans le monde entier. L’oppression sanglante vécue par les Palestiniens alimente les indignations majoritairement non violentes des défenseurs des droits humains. L’obstination des gouvernements occidentaux à garantir une impunité totale à Israël provoque malheureusement des actions violentes à caractère politique mais aussi antisémites, fermement condamnées par tous les démocrates y compris antisionistes. Cette impunité est la pire menace qui plane sur les Juifs car elle alimente la colère et parfois la haine. C’est bien ce que l‘on a constaté avec le terrorisme placé sous le drapeau noir de Daesh et les crimes inexcusables qui ont été perpétrés. Aussi inexcusables que les massacres de populations civiles sous les bombes israéliennes à Gaza.

 

Même en Belgique

 

 

 

Caricatures antisémite sur un char au dernier carnaval d'Alost... qui fait partie du patrimoine immatériel de l'UNESCO ! Même en Belgique !

Caricatures antisémite sur un char au dernier carnaval d'Alost... qui fait partie du patrimoine immatériel de l'UNESCO ! Même en Belgique !

 

 

 

Les dénonciations pacifiques du colonialisme sioniste, basées sur le droit international et les résolutions des Nations Unies, ne peuvent en aucun cas être confondues avec les actes antisémites odieux qui se produisent dans des pays comme la France, l’Allemagne, la Belgique, l’Autriche ou la Pologne qui n’ont pas encore accompli leur travail mémoriel sur la complicité de leurs dirigeants et d’une partie de leurs populations avec le génocide des Juifs lors de la deuxième guerre mondiale.  Ces actes traduisent aussi l’incommensurable bêtise de gens frustrés par de multiples raisons. Là aussi, aucune excuse n’est possible. Mais les inégalités qui s’accentuent dans notre système néolibéral mondialisé ne feront qu’exacerber ces réactions bêtes et brutales qui doivent être réprimées comme l’autorisent les lois sur le racisme, l’antisémitisme, la xénophobie.

 

Frantz Fanon dans « Peau Noire Masques Blancs » déclarait : « Quand vous entendez dire du mal des Juifs, dressez l'oreille, on parle de vous. » Car toute forme de racisme doit être combattue, partout dans le monde. A nos portes, pour commencer.

 

Cela n’est pas terminé !

 

Et je laisserai la conclusion à l’historien israélien Shlomo Sand auteur du remarquable ouvrage « Comment le peuple juif a été inventé ? » (Fayard, 2008).

 

« Tout d’abord, le sionisme n’est pas le judaïsme, contre lequel il constitue même une révolte radicale. Tout au long des siècles, les juifs pieux ont nourri une profonde ferveur envers leur terre sainte, plus particulièrement pour Jérusalem, mais ils s’en sont tenus au précepte talmudique qui leur intimait de ne pas y émigrer collectivement, avant la venue du Messie. En effet, la terre n’appartient pas aux juifs mais à Dieu. Dieu a donné et Dieu a repris, et lorsqu’il le voudra, il enverra le Messie pour restituer. Quand le sionisme est apparu, il a enlevé de son siège le « Tout Puissant », pour lui substituer le sujet humain actif.

 

 

Chacun de nous peut se prononcer sur le point de savoir si le projet de créer un Etat juif exclusif sur un morceau de territoire ultra-majoritairement peuplé d’Arabes, est une idée morale. En 1917, la Palestine comptait 700.000 musulmans et chrétiens arabes et environ 60.000 juifs dont la moitié étaient opposés au sionisme. Jusqu’alors, les masses du peuple yiddish, voulant fuir les pogroms de l’empire Russe, avaient préféré émigrer vers le continent américain, que deux millions atteignirent effectivement, échappant ainsi aux persécutions nazies (et à celles du régime de Vichy).

 

 

 

En 1948, il y avait en Palestine : 650 000 juifs et 1,3 million de musulmans et chrétiens arabes dont 700.000 devinrent des réfugiés : c’est sur ces bases démographiques qu’est né l’Etat d’Israël. Malgré cela, et dans le contexte de l’extermination des juifs d’Europe, nombre d’antisionistes sont parvenus à la conclusion que si l’on ne veut pas créer de nouvelles tragédies, il convient de considérer l’Etat d’Israël comme un fait accompli irréversible. Un enfant né d’un viol a bien le droit de vivre, mais que se passe-t-il si cet enfant marche sur les traces de son père ?

 

 

Et vint l’année 1967 : depuis lors Israël règne sur 5,5 millions de Palestiniens, privés de droits civiques, politiques et sociaux. Ils sont assujettis par Israël à un contrôle militaire : pour une partie d’entre eux, dans une sorte de « réserve d’Indiens » en Cisjordanie, tandis que d’autres sont enfermés dans un « réserve de barbelés » à Gaza (70% de ceux-ci sont des réfugiés ou des descendants de réfugiés). Israël, qui ne cesse de proclamer son désir de paix, considère les territoires conquis en 1967 comme faisant intégralement partie de « la terre d’Israël », et s’y comporte selon son bon vouloir : jusqu’à présent, 600 000 colons israéliens juifs y ont été installés… et cela n’est pas terminé ! »

 

 

 


Pierre Verhas 

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