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  • : Le blog de pierre verhas
  • : Blog consacré à l'actualité dans les domaines de la politique et de l'astronomie, vus au sens large. Ce blog n'est pas neutre : il se positionne à gauche, de philosophie laïque et donnant la primauté à l'expérience sur la spéculation. Ce blog est ouvert au débat, à l'exception des invectives, des attaques personnelles et des insultes qui seront systématiquement rejetées afin de permettre à chacun(e) de débattre en toute liberté et dans la sérénité qui n'exclut en rien la passion.
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2 avril 2020 4 02 /04 /avril /2020 20:56

 

 

 

Manolis Glezos est décédé à l’âge de 97 ans ce 29 mars 2020. Il était selon les paroles du général de Gaulle, « le premier résistant d’Europe ». Dans la nuit du 30 au 31 mai 1941, il avait décroché le drapeau nazi qui flottait au haut de l’Acropole d’Athènes. Il poursuivit la résistance pendant toute l’occupation de la Grèce, fut arrêté à plusieurs reprises, relâché, évadé et après la guerre, milita dans les rangs du parti communiste grec. En 2012, il fut élu au Parlement grec dans les rangs de Syriza qu’il quitta en 2015, considérant que Tsipras avait cédé aux diktats de la Troïka européenne lors de la crise de la dette grecque. Il fut élu également au Parlement européen, mais le quitta au bout de quelques semaines considérant que cette institution n’avait aucune utilité.

 

 

 

Manolis Glezos, le premier résistant d'Europe, décédé le 29 mars, symbolise la force et la beauté de l'Europe que nous aimons... pas celle de l'actuelle UE !

Manolis Glezos, le premier résistant d'Europe, décédé le 29 mars, symbolise la force et la beauté de l'Europe que nous aimons... pas celle de l'actuelle UE !

 

 

 

Symbole d’une Grèce en lutte, être d’un courage exceptionnel, d’une détermination sans faille, le premier résistant d’Europe désormais disparu est-il aussi le dernier homme d’Europe ? « Le dernier homme d’Europe » est le titre que George Orwell aurait voulu donner à son roman finalement intitulé 1984. Il signifie le dernier homme libre en une Europe sous le joug totalitaire.

 

On pourrait le penser au vu de l’état de déliquescence d’une Union européenne écrasée sous le joug de l’ultralibéralisme. Nous avons à plusieurs reprises dénoncé le gouffre entre un discours d’union des peuples dans la paix et la réalité d’institutions gangrénées par les lobbies et dominées par la politique économique de la plus puissante des nations composant ce qu’on appelle « l’Union », l’ordolibéralisme allemand. La crise grecque de 2015 a constitué le paroxysme de ce pouvoir aussi dilué qu’écrasant de la haute finance qui s’est appropriée un centre de décision, l’Eurogroupe qui est un organe informel composé des ministres des finances des pays de la zone Euro, d’un représentant de la Banque centrale européenne, du Mécanisme européen de stabilité (MES) et du FMI. Il n’est pas inscrit dans le Traité de Fonctionnement de l’Union européenne, mais dans un protocole annexe (le n° 14) qui signale simplement son existence. Les gouvernements, les parlements des Etats-membres ainsi que le Parlement européen sont chaque fois mis devant le fait accompli à chaque décision de ce groupe « informel ».

 

Dans une interview parue le 2 avril 2020 dans le journal « L’Humanité » le député européen allemand gauche unitaire Martin Schiderwan résume bien la problématique. À la question sur l’incapacité des hôpitaux publics à gérer la crise du coronavirus, il répond :

 

 

 

L'eurodéputé Martin Schiderwan (Gauche unitaire) analyse sans complaisance la crise du coronavirus.

L'eurodéputé Martin Schiderwan (Gauche unitaire) analyse sans complaisance la crise du coronavirus.

 

 

 

« Elles témoignent du régime de gouvernance économique et révèlent que le modèle économique néolibéral de l’UE n’est pas capable de maintenir les services publics et de protéger les besoins fondamentaux des citoyens. Le problème, ce n’est pas les recommandations en soi, mais le fait que le modèle économique de l’UE repose sur l’austérité et pas sur la solidarité. Aujourd’hui, le manque de personnel, d’unités de soins et d’équipements médicaux dans les hôpitaux est un résultat direct des politiques d’austérité qui ont détourné l’argent du secteur public vers le secteur privé. »

 

 

Un modèle économique nuisible

 

 

C’est donc le modèle économique imposé depuis longtemps par l’Union européenne et coulé dans les traités successifs depuis Maastricht jusqu’au Pacte budgétaire ainsi que par le biais de nouvelles institutions comme l’Eurogroupe et le Mécanisme Européen de Solidarité (MES) que l’Europe aboutit à un résultat catastrophique qui se manifeste particulièrement durant cette crise du COVID-19. La Grèce, c’était loin, c’était touristique, les Grecs étaient des cigales, alors, on n’a pas réagi aux diktats européens. Un virus mortel, c’est autre chose ! Cela fait peur. Quotidiennement, on nous annonce des décès et des cas de plus en plus nombreux. On nous explique qu’il n’y a pas assez de lits dans les hôpitaux, qu’il n’y a pas suffisamment de masques et autres équipements indispensables aux personnels soignants ! On nous apprend même qu’il y a des fraudes inadmissibles et que certains profitent de cette crise majeure pour en tirer profit ! Fantastique résultat !

 

 

 

Un gouvernement incapable de protéger ses citoyens est menacé de disparition ! Une Union européenne inapte à rassembler les 27 membres, ou au moins les principaux d’entre eux pour lutter de concert et avec efficacité contre le fléau est tout simplement inutile. Certes, on peut invoquer le manque évident d’autorité d’une Ursula von der Leyen et le faible poids politique d’un Charles Michel. Cela ne suffit pas. Les institutions européennes sont victimes d’une maladie très ancienne : l’intergouvernementalité. Il n’y a pas une Union européenne, il y a une assemblée des 27 gouvernements d’où émergent les plus forts : l’Allemagne et la France. De plus, depuis le Brexit deux courants divergents émergent et empêchent toute décision commune d’importance.

 

 

 

Charles Michel et Ursula von der Leyen : deux seconds couteaux à la tête de l'Union européenne

Charles Michel et Ursula von der Leyen : deux seconds couteaux à la tête de l'Union européenne

 

 

 

L’échec du 26 mars n’est pas le premier de cette nouvelle législature européenne. Il y a eu celui du budget pluriannuel (2021 – 2027) présenté au sommet du Conseil européen le 20 février 2020 par Charles Michel. Que s’est-il passé ? Pour cela, il faut remonter l’histoire. Jean-Louis Bourlanges, actuel vice-président (Modem) de la commission des affaires européennes de l’Assemblée nationale française et ancien député européen d’expérience – il a siégé de 1989 à 2007 – a donné son point de vue au journaliste Jean Quatremer (Libération du 24 février 2020). Il dénonce la pusillanimité des Etats-membres de l’Union à se mettre d’accord sur le pot commun européen qui représente à peine 1 % de leurs PIB ! Mais, depuis deux ans, on voit apparaître deux courants l’Allemagne et les « quatre frugaux » comme on les appelle : les Pays-Bas, l’Autriche, la Suède et le Danemark. Les trois derniers sont issus de l’ancienne Association Européenne de Libre-Echange fondée par la Grande Bretagne en 1960 pour contrer la Communauté économique européenne, ancêtre de l’Union européenne, qui s’est dissoute au fur et à mesure que ces Etats ont rejoint l’UE. Mais il en reste quelque-chose : ils se méfient d’une Europe intégrée. Quant aux Pays-Bas, très proches du Royaume Uni, c’est le parapluie nucléaire américain qui les intéresse ! Et puis, rappelons-nous l’attitude intransigeante et méprisante à l’égard de la Grèce du Néerlandais Jeroen Djijsselbloem qui présidait l’Eurogroupe lors de la crise grecque de 2015.

 

 

 

Jean-Louis Bourlanges, un vieux connaisseur de l'Union européenne ne se fait guère d'illusions.

Jean-Louis Bourlanges, un vieux connaisseur de l'Union européenne ne se fait guère d'illusions.

 

 

L’Europe à gaz pauvre

 

 

Donc, l’Allemagne peut compter sur quatre alliés sûrs au sein de l’Union européenne. L’ordolibéralisme est encore bien vivant ! Et les dogmes monétaristes aussi ! Cependant, les choses ne se déroulent pas tout à fait comme ils le souhaiteraient. Les pays de l’Est et même la Hongrie du dictateur Orban veulent un budget plus ambitieux et certainement pas avec des Fonds réduits de 12 % par Charles Michel. Et – il faut le noter – l’Allemagne s’est opposée vigoureusement à la proposition de Charles Michel de renforcer les « ressources propres » de l’Union européenne pour compenser les réticences des Etats-membres. Nous allons le voir : cela aura des conséquences sur le sommet du 26 mars sur le Coronavirus. Bourlanges tire de tout cela des conclusions guère optimistes :

 

 

« Les géopoliticiens ont coutume de dire que le développement de forces centrifuges de dislocation à la périphérie d’un système est toujours la conséquence de la fragilité et de l’incertitude du centre. C’est très exactement ce que nous vivons au sein de l’Union européenne. Contrairement à ce que pensent nombre de nos compatriotes, notre principal problème ne vient pas des pays dits de Visegrad qui sont eux- mêmes profondément en convergence leur avenir et celui de l’Union. Nous avons parfaitement réussi, et ce n’est pas rien quand on songe au passé, à civiliser nos échanges et à pacifier nos relations, mais la tâche qui est la nôtre depuis la fin de la guerre froide est d’un autre ordre : il s’agit d’agir ensemble et de réussir notre révolution copernicienne et là le bilan est très pauvre et la force d’entraînement du couple très faible. Nous avons jusqu’à présent réussi à protéger l’Union, mais pas à la développer. Cette Europe à gaz pauvre ne résistera pas indéfiniment aux vents mauvais de l’histoire. »

 

 

Et la confirmation ne se fait pas attendre. Le 26 mars, le sommet consacré au Coronavirus qui se déroule en vidéoconférence est un échec retentissant. L’Union européenne vient de démontrer qu’elle est incapable de faire face à une crise majeure ! Et cela ne pourra que précipiter sa fin. Que s’est-il passé ?

 

 

 

Le calamiteux Conseil européen du 26 mars 2020 s'est déroulé en vidéo conférence - Coronavirus oblige - Cela n'a visiblemeny pas inspiré les chefs d'Etat et de gouvernement de l'Union européenne.

Le calamiteux Conseil européen du 26 mars 2020 s'est déroulé en vidéo conférence - Coronavirus oblige - Cela n'a visiblemeny pas inspiré les chefs d'Etat et de gouvernement de l'Union européenne.

 

 

 

Les pays dits « dépensiers » - l’Italie, l’Espagne, le Portugal, la Grèce et la France et quelques autres – adressent une lettre commune au président Michel proposant que l’on recourt au mécanisme des « corona-bonds » - c’est-à-dire l’émission d’obligations sur le marché – pour relancer l’économie européenne et financer la lutte contre le COVID-19. Ils relançaient donc l’idée des « ressources propres ». Refus net de l’Allemagne, des autres « vertueux » et particulièrement des Pays-Bas. Il faut reconnaître que l’échec était prévisible après le sommet du 20 février. Et c’est toujours la même chanson depuis l’affaire grecque : L’Allemagne qui n’est endettée qu’à hauteur de 60 % de son PIB – contre 100 % en France et 132 % en Italie – et qui a présenté un excédent budgétaire de presque 50 milliards d’euros en 2019, ne veut pas contribuer à ce qu’elle considère comme une gestion dispendieuse des finances publiques, même si son taux de croissance s’est largement ralenti depuis l’année dernière. Les Allemands dans leur « vertu » outragée ne s’aperçoivent pas qu’ils sont aussi frappés par la crise économique et financière mondiale ! Et le mot « solidarité » ne figure certainement pas dans l’actuel dictionnaire politique germanique.

 

 

Ni d’ailleurs dans celui de la Banque Centrale Européenne (BCE) ! Le 13 mars, , Christine Lagarde, sa présidente, n’a rien voulu entendre des appels à une aide financière de l'Italie pour lutter contre la pandémie. Après que ses commentaires aient secoué les marchés financiers, Lagarde a déclaré que la BCE était « pleinement déterminée à éviter toute fragmentation en ce si difficile moment de la zone euro ». Le président italien Sergio Mattarella a répliqué que l'Italie était en droit d'espérer un peu de solidarité européenne plutôt que des obstacles.

 

Il n’y a pas si longtemps, l’économiste libéral belge Bruno Colmant affirmait que « l’Euro est une prison. » !

 

 

Le dogme est toujours présent.

 

 

Après cet échec retentissant qui porte une grave atteinte à la confiance de l’opinion publique européenne aux institutions européennes, l’Italie – qui est avec l’Espagne la première victime de la pandémie – a réagi avec virulence. Le président du Conseil italien Giuseppe Conte n’a pas mâché ses mots. Il a fustigé tous les instruments monétaires autour du Pacte de stabilité en disant à ses pairs : « Vous pouvez vous les garder, car l’Italie n’en a pas besoin ! »

 

Le Président du Conseil italien Giuseppe Conte et le Président de la République Italienne Sergio Matarella combattent le manque de solidarité de l'Union européenne.

Le Président du Conseil italien Giuseppe Conte et le Président de la République Italienne Sergio Matarella combattent le manque de solidarité de l'Union européenne.

 

 

 

Cette indifférence à l’égard de l’Italie et de l’Espagne a profondément choqué l’opinion publique au-delà de la Péninsule et des Pyrennées, au point que le gouvernement de La Haye a tenté de calmer le jeu en exprimant sa « compassion » - la belle affaire – et la présidente de la Commission européenne a présenté ses excuses à l’égard de Rome ! Et dans la foulée, elle propose que l’Union prête jusqu’à 100 milliards d’euros à taux favorables aux pays qui en ont besoin pour garantir que les travailleurs perçoivent un revenu et que les entreprises conservent leur personnel, dans le cadre de la réponse à la crise du coronavirus.

 

Avec sa proposition baptisée "SURE", la Commission veut les aider à permettre aux gens de continuer à payer leur loyer, leurs factures et leurs achats de nourriture. Elle cherche aussi à stabiliser l'économie.

 

 

Pour financer les prêts aux États membres, la Commission emprunterait sur les marchés financiers, ce qui permettrait aux États membres de bénéficier "des faibles coûts d'emprunt" de l'UE, alors que des pays comme l'Italie et l'Espagne craignent de voir leurs conditions d'emprunt flamber. Ces prêts, destinés aux pays dans les situations "les plus urgentes", seraient confortés par "un système de garanties volontaires des États membres". Cette proposition doit être présentée le 7 avril à l’Eurogroupe. On se doute du résultat…

 

 

Tout cela est du pipeau : on reste toujours sous la coupe des marchés financiers, alors que les corona-bonds auraient permis d’en sortir ! Le dogme est toujours présent ! Et on ne peut que diagnostiquer un état très grave : avec la pandémie qui frappe tous les pays de l’UE, ne se manifeste aucune solidarité multilatérale, ce qui est pourtant le principe de base de l’Europe. Chaque Etat-membre a sa propre politique de lutte contre le COVID-19, les frontières sont fermées, les exportations de biens jugés essentiels sont interdites et l'aide humanitaire est suspendue. La Banque centrale européenne, garante de la monnaie unique européenne, a traité l'Italie avec un incommensurable mépris au moment où la troisième économie de la zone euro avait le plus besoin d'aide. Les États membres les plus touchés par la pandémie - l'Italie et l'Espagne - ont été abandonnés à eux-mêmes par les autres États membres.

 

 

Le dernier homme d’Europe

 

 

Ce qui fait dire à Soeren Kern Senior Fellow du Gatestone Institute de New York dans « le Monde » du 23 mars 2020 : « L'Union européenne, en cours de construction depuis sept décennies, s'effondre depuis quelques semaines en temps réel. Une fois retombée la poussière de la pandémie, les institutions de l'UE continueront presque certainement de fonctionner comme avant. Trop de capital politique et économique a été investi dans le projet européen pour que les élites européennes agissent autrement. Mais pour les citoyens européens comme pour le reste du monde, l'attrait de l'UE comme modèle post-national, a déjà disparu. »

 

 

Et puis, ne nous faisons guère d’illusions. Au terme de la pandémie, les choses reviendront comme avant. Comme le dit le même Soeren Kern : « Une fois retombée la poussière de la pandémie, les institutions de l'UE continueront presque certainement de fonctionner comme avant. Trop de capital politique et économique a été investi dans le projet européen pour que les élites européennes agissent autrement. Mais pour les citoyens européens comme pour le reste du monde, l'attrait de l'UE comme modèle post-national, a déjà disparu. » D’ailleurs, l’annonce d’Ursula von der Leyen le fait présager : ce sera « business as usual ». Ah oui ! On allait oublier : le dirigeant hongrois Viktor Orban s’est attribué les pleins pouvoirs sous prétexte de la crise. On n’a guère entendu de réactions à Bruxelles ! Et le gouvernement belge s’octroie avec l’accord d’une partie de l’opposition, des « pouvoirs spéciaux ». Inquiétant ! Vraiment, ce n'est pas seulement l’Union européenne qui est en danger, mais aussi la démocratie et nos libertés fondamentales. Et cela ne résout en rien la tragédie du COVID-19.

 

 

 

Manolis Glezos a résisté toute sa vie. Quel exemple !

Manolis Glezos a résisté toute sa vie. Quel exemple !

 

 

 

Le premier résistant d’Europe qui vient de nous quitter sera-t-il le dernier homme d’Europe ? On peut le craindre. Mais, si à son exemple, nous résistons pour construire une autre Europe, celle des peuples, de la solidarité et de la liberté, alors nous l’honorerons. Sinon, nous n’aurons que nos larmes pour le pleurer. Au choix !

 

 

 

Pierre Verhas

 

 

 

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22 mars 2020 7 22 /03 /mars /2020 21:54

 

 

 

Avant que la photographie numérique ne soit devenue la norme, il existait ce qu’on appelle l’argentique. On prenait une image au moyen d’un film dit sensible qu’il fallait développer pour en voir le résultat. On passait dans une chambre noire à peine éclairée. On y plongeait le film dans un bain contenant un liquide appelé révélateur. Apparaissait alors l’image que l’on avait prise. Si on en était satisfait, on plongeait l’image ainsi révélée dans un bain d’eau distillée afin de bien la nettoyer et ôter toute trace du révélateur pour ensuite déposer le cliché dans un troisième bain contenant un autre composé liquide appelé fixateur afin qu’il soit définitivement imprimé.

 

 

Le coronavirus servira-t-il de révélateur de notre société ? Et pourra-t-on une fois la pandémie neutralisée, fixer un changement radical ? C’est ce que nombre de gens espère. Mais il se pourrait aussi que tout redevienne comme avant. En définitive, nul ne le sait.

 

 

 

L'augmentation de patients atteints du COVID-19  hospitalisés en Belgique est exponentielle

L'augmentation de patients atteints du COVID-19 hospitalisés en Belgique est exponentielle

 

 

 

Ce n’est pas encore le cas aux Etats-Unis, cela a failli être le cas en Chine et c’est le cas en Europe : la pandémie du coronavirus provoque d’importants bouleversements politiques. On observe la faiblesse des gouvernements de la plupart des pays de l’Union européenne qui usaient souvent de la force pour imposer des politiques dictées par des lobbies puissants. Et on observe aussi l’immobilisme des institutions européennes si promptes d’ordinaire à imposer ses vues. Mais il est vrai qu’ici, il ne s’agit pas de matières financières, mais de santé publique.

 

 

Ainsi, le gouvernement français d’Emmanuel Macron et d’Edouard Philippe a montré sa totale incapacité à répondre à la crise provoquée par la pandémie. Macron s’est contenté de répéter six fois dans son premier discours télévisé : « Nous sommes en guerre ! ».

 

 

 

Dans son premier discours sur le coronavirus, le président Macron a parlé à plusieurs reprises d'état de guerre !

Dans son premier discours sur le coronavirus, le président Macron a parlé à plusieurs reprises d'état de guerre !

 

 

 

Comme l’écrit Pierre Galand dans l’infolettre « entre les lignes » :

 

« Contrairement au message délivré aux Français par Monsieur Macron nous ne sommes pas en guerre et les moyens à mobiliser pour juguler la pandémie du coronavirus n’ont rien à voir avec le déploiement d’une économie ou d’une sécurité de guerre.

 

Si l’obligation faite aux citoyens européens de rester chez eux pour éviter la contagion est une contrainte acceptable, celle de fermer les frontières extérieures et intérieures de l’Europe n’est pas une bonne mesure. C’est faire fi de nos obligations d’entraide internationale à l’égard de ceux qui, fuyant les guerres, espéraient trouver chez nous un refuge. C’est faire fi de la nécessaire coopération internationale qui doit être organisée, s’agissant d’une pandémie sans frontière.

 

Fermer les Bourses serait, par contre, une mesure positive pour empêcher d’inutiles paniques sans rapport avec l’état de nos économies. Nous ne sommes pas en guerre et nos entreprises, même à l’arrêt, ne sont pas en danger. Parler, comme le font les associations du grand patronat, de milliards de pertes est faux car s’il y a lieu de tenir compte des coûts fixes de maintenance, il s’agit essentiellement d’un manque à gagner provisoire. »

 

 

 

Pierre Galand préconise de laisser les frontières ouvertes et de fermer les Bourses.

Pierre Galand préconise de laisser les frontières ouvertes et de fermer les Bourses.

 

 

 

L’Europe n’existe pas !

 

 

Si Pierre Galand estime à juste titre que nous ne sommes pas en guerre, cependant son opposition aux fermetures des frontières internes à l’Union européenne si, sur le plan des principes, est inacceptable, elle est indispensable pour des raisons de santé publique et surtout parce que l’Europe n’existe pas ! Dès lors, il faut rétablir les frontières pour éviter de contaminer d’autres pays ou d’être contaminés par eux. Pourquoi ? Parce que chaque pays a sa propre politique de lutte contre la pandémie. Ainsi, les Pays-Bas ont choisi l’immunité collective alors que la Belgique, le Grand-Duché, la France, la Suisse et l’Allemagne ont opté pour le confinement. Et encore, les mesures de confinement sont différentes en chacun de ces pays. Il n’y a donc pas d’autre solution que la fermeture des frontières, sinon tout cela ne sert à rien. Or, comme nous allons le voir, on aurait pu éviter d’en arriver à de pareilles extrémités.

 

 

Vous avez dit « état de guerre » ?

 

 

De son côté, dans un autre numéro de la même infolettre « entre les lignes », Gabrielle Lefèvre écrit :

 

« C’est une grave erreur de présenter la lutte mondiale contre COVID-19 comme une guerre. Il s’agit d’une mobilisation générale de tous les rouages d’un Etat de droit : scientifiques, politiques, administratifs, sanitaires et citoyens. Au centre de cette mobilisation : l’épidémiologie, cette science des épidémies qui s’est forgée au cours des siècles, au fil de tourmentes effroyablement ravageuses en vies humaines, frappant indistinctement riches et pauvres, privilégiés ou non, toutes classes sociales confondues. »

 

 

 

Gabrielle Lefèvre conteste que nous soyons en guerre contre le coronavirus. Expression trompeuse pour elle.

Gabrielle Lefèvre conteste que nous soyons en guerre contre le coronavirus. Expression trompeuse pour elle.

 

 

 

Jean-Dominique Michel, anthropologue de la santé, surenchérit dans « Mediapart » :

 

« L’Europe est sous un quasi-couvre-feu, avec une restriction massive des libertés individuelles et une casse économique et sociale qui promet d’être dramatique. Les discours des chefs d’état s’enflamment à qui mieux mieux: nous sommes « attaqués », l’ennemi est « invisible », « sournois », « redoutable » mais nous en viendrons à bout ! Ce genre de vocabulaire paraît d’un autre âge. La réalité est plus prosaïque : nous subissons la contamination à large échelle par un virus qui est un pur produit de la rencontre entre la bêtise humaine (l’entassement dans des cages d’animaux sauvages de diverses espèces dans des marchés insalubres…) et de l’inventivité du vivant. La bestiole a donc franchi la barrière inter-espèces et s’est propagé à partir de là entre humains. Ce n’est pas une guerre, nous ne pourrons jamais vaincre ou éradiquer cette créature. Nous prémunir contre ses dégâts si, puis nous aurons à apprendre à vivre avec elle. Ce qui réclame une autre intelligence que celle des slogans martiaux sanitaires… »

 

Le « marché » contre la santé

 

En clair, le « marché » voulant tout dominer, ne respectant aucune règle qu’elle soit humaine ou scientifique, est le premier responsable de cette contamination qui prend des allures catastrophiques, parce qu’au nom du même marché nous avons détruit les moyens de santé publique dont nous disposions en fermant des lits d’hôpitaux, en limitant le nombre de personnels soignants – des médecins aux aides-soignants en passant par les infirmières –  en « épargnant » sur les équipements indispensables et les plus modernes et en cédant aux lobbies des transnationales pharmaceutiques qui n’ont comme priorité que le profit au détriment de la santé.

 

On en est jusqu’à envisager de sélectionner les malades à soigner tant les hôpitaux sont débordés et mal équipés. Des soignants commencent à s’insurger. Qu’en disent les professionnels ? Ceux qu’on applaudit quotidiennement à 20 heures de nos balcons ?

 

 

Antoine Dumont, un médecin urgentiste à Liège et Mathilde Dumont infirmière SIAMU aux urgences à Bruxelles ne mâchent pas leurs mots. Leurs propos sont rapportés par l’hebdomadaire bruxellois « Le Vif » :

 

 

 

Un ambulancier à l'hôpital Saint-Pierre : malgré l'appui manifesté par la population, le personnel médical et soignant fustige le manque de moyens attribués au secteur hospitalier et à la Santé publique en général. Ces personnels sont au bord de la révolte tout en restant mobilisés dans la lutte contre le COVID-19. (photo Belga)

Un ambulancier à l'hôpital Saint-Pierre : malgré l'appui manifesté par la population, le personnel médical et soignant fustige le manque de moyens attribués au secteur hospitalier et à la Santé publique en général. Ces personnels sont au bord de la révolte tout en restant mobilisés dans la lutte contre le COVID-19. (photo Belga)

 

 

 

« Je pense que je suis aigri, en mode lendemain de garde (24h d'affilée en ayant peu dormi). Mais globalement je ne supporte pas les gens qui applaudissent : les hôpitaux n'ont pas attendu le Covid-19 pour être dans la galère, en surbooking permanent.

 

 

Les services d'urgences n'ont pas attendu non plus d'être surchargés, en manque de personnel (infirmier.es surtout), dans des locaux vétustes ou sous-dimensionnés. Que Saint-Pierre doive faire la manche pour avoir des respirateurs, c'est une honte totale !

 

 

Où en est où ? MSF va débarquer ? Une bonne partie des gens qui applaudissent, votent chaque année pour les connards qui diminuent les budgets, font des hashtags #keepsophie en oubliant qu'elle a été ministre du Budget d'un gouvernement qui a retiré plusieurs milliards d'euros dans les soins de santé.

 

 

Et soi-disant, ils ont peur parce qu'on risque nos vies ?! Les gens qui font des pauses et des boulots stressants par manque de moyens ne meurent pas d'infection. Ils meurent de leur boulot aux cadences infernales en perdant 10-15-20 ans d'espérance de vie.

 

 

Donc merci quand même pour vos applaudissements, mais ça fait des années que le personnel hospitalier travaille dans des conditions de merde et se nique la santé en faisant son job du mieux possible.

 

La prochaine fois que vous voyez des manifestations pour refinancer les soins de santé, soutenez-nous.

 

Et quand vous retournerez glisser un bulletin dans l'urne, réfléchissez-y à deux fois ! »

 

Gabrielle Lefèvre ajoute à juste titre :

 

« Cependant, la gestion de telles crises est essentiellement politique car il s’agit d’imposer des mesures contraignantes à des populations entières, avec ou sans leur consentement. D’où le recours aux policiers et/ou aux militaires, afin de contrôler la bonne application des décisions sanitaires. Nous nous trouvons donc sur une limite ténue entre processus démocratique - à savoir porté par tous - et impositions forcées de contraintes violant certains de nos droits fondamentaux, au nom du bien commun des populations. » 

 

Et elle constate :

 

« Pour l’heure, en ordre trop dispersé, nos régimes démocratiques en Europe ont adopté des mesures contraignantes mais avec l’accord des populations par le biais de nos représentants aux parlements, et pour un temps limité. Ce temps variera en fonction des données épidémiologiques récoltées heure par heure par nos scientifiques nationaux et internationaux (l’Organisation Mondiale de la Santé joue en effet un rôle central et fondamental à ce sujet). La Chine elle-même, point d’origine de cette pandémie, a divulgué assez rapidement des renseignements et données statistiques précieuses pour les scientifiques du monde entier. Cet effet positif de la mondialisation des échanges oblige tout le monde à se dévoiler et à coopérer. »

 

Des solutions existent et ont fait leurs preuves !

 

Justement, à propos de la Chine, les choses sont tout à fait différentes de l’Europe. La Chine après avoir dramatiquement cafouillé, a pris une double mesure : confinement total et dépistage systématique. Et cela semble avoir été efficace puisque la pandémie a fortement diminué – si on en croit les informations officielles – et les activités reprennent petit à petit. Une autre solution a été appliquée en Corée du Sud et montre aussi son efficacité. Il n’y a pas de confinement, mais il y a dépistage systématique et immédiat. Toute personne contaminée est aussitôt isolée et soignée à domicile ou à l’hôpital. Les personnes saines doivent changer certaines habitudes, notamment en matière d’hygiène, mais vaquent normalement à leurs occupations. Cela a également pour effet de ne pas engorger les hôpitaux par des patients dont l’évolution de la maladie a déjà atteint un stade avancé voire critique.

 

D’autre part, selon plusieurs médecins, il y a danger de faire sortir de l’hôpital des patients guéris parce qu’ils portent toujours le virus et restent donc contagieux. Aussi, faut-il d’autres remèdes que ceux utilisés actuellement et ils existent !

 

Un médecin, le Professeur Raoult directeur de l’IHU de Marseille réputé comme expert mondial en matière de maladies transmissibles, mais que certains de ses confrères de l’establishment considèrent comme un « charlatan » ou un « gourou », estime que le confinement généralisé est une absurdité. Il va même jusqu’à dire que cela ressemble aux réactions des autorités pendant le Moyen-âge qui confinaient les populations pendant les épouvantables épidémies de peste. Le Docteur Raoult dit simplement : « Il y a une urgence sanitaire et on sait guérir la maladie avec un médicament que l'on connaît parfaitement. Il faut savoir où on place les priorités. »

 

 

 

Le professeur Didier Raoult, charlatan pour les uns, éminent spécialiste pour les autres, directeur de l'IHU de Marseille, spécialiste mondialement reconnu des maladies infectieuses, s'appelle lui-même "chasseur de microbes", préconise une solution à la Coréenne de la crise du CID-19.

Le professeur Didier Raoult, charlatan pour les uns, éminent spécialiste pour les autres, directeur de l'IHU de Marseille, spécialiste mondialement reconnu des maladies infectieuses, s'appelle lui-même "chasseur de microbes", préconise une solution à la Coréenne de la crise du CID-19.

 

 

 

Un vieux médicament

 

Quel est ce médicament ? La chloroquine mieux connue du public sous un de ses noms commerciaux la nivaquine. Elle est utilisée comme médicament préventif du paludisme par toute personne qui se rend en Afrique centrale. Cette molécule est depuis longtemps du domaine public. Et, on ne l’affirme pas ouvertement : en réalité, cela n’intéresse pas les transnationales pharmaceutiques ! C’est d’autant plus vrai qu’un laboratoire français a proposé au gouvernement d’en fabriquer en quantité et gratuitement !

 

Certes, il ne s’agit pas d’un médicament miracle. Cela n’existe pas ! Mais il a prouvé son efficacité en bien des cas. Et, bien que les autorités ne le préconisent pas, il est malgré tout utilisé dans pas mal d’hôpitaux.

 

 

Une santé publique moyenâgeuse

 

Lisons encore Jean-Dominique Michel :

 

« Nous disposons d’une médecine de qualité, mais d’une santé publique moyenâgeuse. Le leadership technologique et scientifique est passé à l’Extrême-Orient depuis longtemps déjà, et notre nombrilisme intellectuel nous fait souvent nous raccrocher aux lanternes du passé plutôt qu’à la science d’aujourd’hui.

 

Des tests systématiques seraient faciles à instaurer, pour autant qu’on en fasse une priorité sanitaire et que l’on s’organise, ce que les Coréens ont fait en un temps record. En Europe, nous avons été complètement dépassés, comme si nous vivions dans un autre temps. Les autorités comprennent maintenant qu’il s’agit d’une priorité absolue -suivant en cela les recommandations insistantes de l’OMS. »

Heureusement, les choses évoluent. Les milieux officiels commencent à reconsidérer leur point de vue sur la chloroquine. Mais cela ne suffit pas. Il faut avant tout procéder au dépistage systématique. En France, des médecins qui étaient opposés à Raoult s’y rallient et en Belgique, on commence à y songer à l’écoute de l’émission « Ce n’est pas tous les jours dimanche » à RTL-TVI.

 

Que dit le professeur Raoult ? La vidéo dure 8,20 min et mérite d’être écoutée attentivement :

 

 

 

 

 

 

On en conviendra. Nous ne sommes pas médecins mais le raisonnement tient la route. Le Professeur Raoult préconise non seulement le dépistage systématique, le déconfinement des personnes saines, les soins aux individus positifs.

 

Faut-il tout un coup renoncer au confinement ? Certainement pas. Nous y sommes et il faut le respecter sinon ce serait le bordel avec toutes ses conséquences sur la pandémie. Mais, malheureusement, le confinement rendra bien plus malaisé le dépistage systématique s’il est décidé. Cependant, il faut y procéder.

 

Espérons que l’on dispose enfin d’une solution dans l’intérêt général. Un dépistage général donnerait une image probante de l’état de la maladie plutôt que les statistiques hospitalières qui forment une courbe exponentielle de jour en jour parce que forcément, l’hospitalisation n'intervient que quand la maladie du patient est dans un état assez avancé.

 

Enfin, notons l’attitude inadmissible de certaines entreprises qui profitent de cette crise pour jouer sur les prix des produits sanitaires, les escrocs qui manifestement contrôlent le marché des masques chirurgicaux, l’absence totale de contrôle de ces circuits commerciaux. Ainsi, il semblerait que les 5 000 000 de masques fournis jeudi à la Belgique ne soient pas conformes ! On peut remercier la vigilance des services belges de santé publique ! Il faut dire que la calamiteuse ministre belge de la Santé publique, la libérale Maggie De Block a passé son temps à les démanteler au nom de la sacro-sainte efficacité néo-libérale. La Première ministre Sophie Wilmes, aussi libérale, si elle a incontestablement prouvé son courage et sa capacité de femme d’Etat à affronter cette crise avec sérénité et efficacité, porte cependant une lourde responsabilité puisqu’à l’époque où elle était ministre du Budget, elle a réduit le budget de la Santé publique de 900 millions d’euros.

 

Et en passant, quid des plus démunis et des SDF ? On semble les avoir oubliés. C’est éthiquement inadmissible et nuisible sur le plan de la santé publique. Le dépistage doit aussi les concerner et il faut trouver des solutions pour les mettre à l’abri. La commune bruxelloise d’Etterbeek, dirigée par un bourgmestre libéral, a réquisitionné un hôtel pour y abriter les SDF. Belle initiative, mais limitée à une seule commune.

 

 

Le libéral Vincent De Wolf, bourgmestre libéral de la commune bruxellloise d'Etterbeek n'a pas oublié les SDF en réquisitionnant un hôtel pour les abriter.

Le libéral Vincent De Wolf, bourgmestre libéral de la commune bruxellloise d'Etterbeek n'a pas oublié les SDF en réquisitionnant un hôtel pour les abriter.

 

 

 

Laissons la conclusion à Gabrielle Lefèvre :

 

« Il est donc inacceptable que nos dirigeants se soumettent à une forme de totalitarisme : celle du « marché », privé, censé s’autoréguler. La crise boursière, conséquence de la pandémie, est en réalité la crise de la non-gouvernance par les autorités publiques des acteurs les plus puissants de l’économie mondialisée. La récession économique actuelle mériterait des mesures publiques fortes et innovantes en matière d’aide aux entreprises, et donc à l’emploi qui est la condition première de la vie de nos sociétés. Et ce, dans le cadre du changement climatique qui reste l’enjeu le plus fondamental d’une réforme du commerce mondialisé.

 

Un nouveau modèle économique, écologique et socialement responsable n’est pas à l’ordre du jour des autorités européennes si l’on en juge par les mesures qui viennent d’être annoncées. Comme lors de la crise financière mondialisée de 2008, les dirigeants politiques ont sauvé les banques à coup de centaines de milliards d’euros, au détriment de la sauvegarde des populations et d’un développement économique profitable à tous, dans les pays et dans le monde dit « en voie de développement » (mais de quel développement parlons-nous ? Dans la réalité il s’agit d’imposer notre modèle néolibéral mondialisé).

 

Cet état d’esprit s’infiltre jusque dans de petites entreprises et officines qui vendent à des prix largement augmentés des produits sanitaires essentiels à la prévention de la contagion comme les lotions désinfectantes et les masques. Il n’y a pas que les escrocs qui se font beaucoup d’argent sur cette crise et sur le malheur des populations. »

 

 

Oui, la crise du COVID-19 est vraiment un révélateur ! Et, nous le verrons dans un prochain article, il n’est pas du tout certain que les choses changeront au terme de cette pandémie.

 

 

Pierre Verhas

 

 

 

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15 mars 2020 7 15 /03 /mars /2020 22:56

 

 

 

La pandémie du Covid-19 a entraîné un bouleversement majeur. Elle montre que les Etats affaiblis par quarante ans de politique ultralibérale, ont très difficile à réagir devant l’urgence. La manière dont la Chine a traité la propagation de ce virus est symptomatique d’un régime qui a la force, pour reprendre la fameuse formule de Mao, d’un tigre de papier ! Le pouvoir a d’abord nié l’ampleur du problème. Il a emprisonné le médecin qui avait découvert et alerté les autorités sur le danger de cette pandémie. Ensuite, on l’a hospitalisé. Trop tard, il en est mort ! Un début de révolte s’est déclenché dans le Wuhan, la province où le coronavirus est apparu. C’est la première fois que le régime communiste totalitaire de Pékin (ou Beijing si vous préférez…) se trouve dépourvu devant une telle situation. 

 

L’Union européenne aux abonnés absents

 

Aux Etats-Unis et en Europe, il a fallu attendre près de trois mois avant que Trump décide l’état d’urgence dans son pays en accompagnant ses mesures d’une interdiction de vols vers et en provenance de l’Europe. Au sien de l’Union européenne, des pays comme la France, la Belgique, l’Allemagne, le Danemark se décident enfin à prendre des dispositions de santé publique et de confinement dont on mesurera l’efficacité dans les semaines à venir. Seule l’Italie a pris les choses en main avant ses voisins au vu de l’ampleur de la pandémie en Lombardie. On observera qu’en l’occurrence, les institutions européennes sont comme à leur habitude aux abonnés absents.

 

 

 

Vendredi, le lendemain de l'annonce du plan de lutte contre le coronavrius par le gouvernement belge, ce fut la panique dans les grandes surfaces : les clients se précipitaient sur les pâtes et le papier de toilette !

Vendredi, le lendemain de l'annonce du plan de lutte contre le coronavrius par le gouvernement belge, ce fut la panique dans les grandes surfaces : les clients se précipitaient sur les pâtes et le papier de toilette !

 

 

 

Le second choc qui est consécutif du premier est le dévissage boursier qui est l’indice d’une nouvelle crise économique et financière majeure douze ans après celle de 2008. « L’économie mondiale est fragile ! » a déclaré l’économiste belge Vincent de Callataÿ. En réalité, l’économie mondiale s’effondre. Le coronavirus a servi de déclencheur.

 

Le rôle des Etats-Unis et de la Chine : interdépendance ou dépendance ?

 

Quelles sont les raisons de cette récession qui était prévisible depuis plusieurs années mais qu’on n’a pas voulu voir venir ? La première d’entre elles est le déséquilibre créé par le libre-échange. Deux grandes puissances économiques comptent désormais dans le monde : les Etats-Unis et la Chine. La division géopolitique n’est plus USA versus Russie, mais USA versus Chine. Les autres pôles économiques comptent pour du beurre : l’Union européenne divisée et en voie d’éclatement, les fameux BRICS à savoir les grands pays du Tiers-monde émergents – le Brésil, l’Inde, l’Afrique du Sud – plus la Russie sont dépendants chacun d’un des deux « grands ». Par exemple, la Chine avec son projet « Route de la soie » appelé en anglais « One road one belt » cherche à encercler le continent euroasiatique d’une ceinture de routes commerciales maritimes comme ferroviaires. Elle crée donc une dépendance des pays « encerclés » par sa ceinture.

 

 

 

La route de la soie ou "one road one belt" est un gigantesque projet du régime de Pékin : des voies ferroviaires, rout!ères et maritimes entourant le continent eurasiatique avec le contrôle des ports de l'Est africain. La "mondialisation" à la chinoise...

La route de la soie ou "one road one belt" est un gigantesque projet du régime de Pékin : des voies ferroviaires, rout!ères et maritimes entourant le continent eurasiatique avec le contrôle des ports de l'Est africain. La "mondialisation" à la chinoise...

 

 

 

Cependant, la Chine est dépendante aussi. Uranopole a évoqué en 2016 le conglomérat Foxconn à Shenzen, ville industrielle chinoise qui a été créée en bordure de Hong Kong en 1979. Cette entreprise taiwanaise située dans le territoire de la Chine populaire (http://uranopole.over-blog.com/2016/01/les-islaves.html ) exploite des milliers d’esclaves qu’on appelle « Islaves » qui fabriquent les composants de quasi toutes les marques de Smartphones, d’Iphones, de PC, etc. Avec la crise du coronavirus, cette usine est fermée. Résultat : la Chine appelée « l’atelier du monde » n’exporte plus rien et les firmes comme HP, Acer, Aus, Apple, etc, toutes étatsuniennes et leurs filiales européennes. ne vivent plus aujourd’hui que sur leurs stocks. Quid, le jour où ils seront épuisés si la pandémie se prolonge ? Et surtout, quel est le sort de ces milliers de travailleuses et de travailleurs réduits à l’esclavage, aujourd’hui en chômage technique ?

 

Le piège de Thucydide

 

Cette interdépendance est en réalité un rapport de forces entre les deux grandes puissances. Et il évolue de telle manière qu’il accentue le déséquilibre. Pour cela, il faut se rappeler ce que l’historien étatsunien et spécialiste en géopolitique, Graham Allison, ancien conseiller de Jimmy Carter, a appelé le « piège de Thucydide » (voir Uranopole : http://uranopole.over-blog.com/2019/07/qui-est-big-brother-i.html ) :

 

 

« Lorsqu’une puissance émergente menace de détrôner la puissance dominante, comme ce fut le cas d’Athènes et de Sparte dans l’Antiquité ou de l’Allemagne et du Royaume-Uni au début du XXe siècle, tous les signaux d’alarme s’allument. (…)

 

 

 

Si Thucydide nous regardait aujourd’hui, il dirait que tout se passe comme prévu. On est en train de se préparer le parfait piège de Thucydide : la Chine est la puissance émergente par excellence et si vous cherchiez quelqu’un pour le rôle du leader de la puissance dominante dans le film, vous ne trouveriez pas mieux que Donald Trump. »

 

 

 

L’émergence de la Chine n’a cessé de croître dès le début du XXIe siècle. L’historien québécois Gilles Vandal écrit : 

 

 

 

« Influencée par cette vision stratégique, les décideurs américains choisirent durant les années 1970 de développer une relation étroite avec la Chine en partant du principe qu'ils pourraient gérer de manière pacifique l'essor de cette dernière. En un mot, ils voulaient éviter la confrontation et ne pas tomber dans le piège de Thucydide.

 



Entre 1980 et 2010, les États-Unis étant la puissance dominante, les relations sino-américaines ne posaient pas de problèmes importants. Mais depuis la donne a changé substantiellement. L'émergence de la Chine comme puissance concurrentielle des États-Unis est devenue aujourd'hui très évidente.

 



En 2000, la Chine contrôlait seulement 4 % de l'économie mondiale, alors que la part des États-Unis atteignait 31 %. Aujourd'hui, la part de la Chine atteint 15 %, alors que celle des États-Unis est réduite à 24 %. Plus encore, la Chine est engagée dans un plan ambitieux pour dominer d'ici 2025 différentes technologies futuristes en robotique, dans l'exploration spatiale, le développement de véhicules sans conducteur et l'économie de la nouvelle énergie. »

 

 

 

Le prédécesseur de Donald Trump, Barack Obama, soucieux d’éviter une situation conflictuelle avec la Chine, conclut un traité de libre échange transpacifique avec les autres nations asiatiques afin d’établir un équilibre

 

 

 

 

 

Barack Obama avait une vision bien plus élargie que celle de Donald Trump sur les relations avec la Chine.

Barack Obama avait une vision bien plus élargie que celle de Donald Trump sur les relations avec la Chine.

 

 

 

« Sous la présidence d'Obama, Washington maintint sa stratégie de coopération tout en prenant acte que l'émergence de la Chine comme puissance montante pourrait défier les États-Unis. Obama proclama dans cet esprit son pivot asiatique. Au lieu de vouloir endiguer militairement la Chine, il préconisa la mise sur pied du Partenariat transpacifique et le renforcement des liens avec les autres pays asiatiques. Sa stratégie était cohérente et visait à endiguer en douceur la Chine. »

 

 

Trump, dans sa politique d’America first, dénonça ce traité. Dès lors, les USA sont en confrontation directe avec la Chine avec le risque de tomber finalement dans le « piège de Thucydide ». Cela dit, la crise du coronavirus vient de montrer que le régime de Beijing est moins puissant qu’il veut le faire croire.

 

 

Sortir du dogme des 3 % !

 

Quant à l’Union européenne, elle est hors-jeu en cette problématique des échanges sino-américains qui représentent une part importante du commerce mondial. Sur le plan technologique, elle n’est nulle part. Sur le plan industriel, l’Europe paie sa politique de réduction des coûts du travail qui est à la base de l’ordolibéralisme que l’Allemagne a imposé à toute la zone Euro et qui a rendu le continent quasi exsangue. Par exemple, le scandale Carlos Ghosn montre très bien les énormes dégâts provoqués par les délocalisations qui ont été faites dans le seul objectif de réduire les coûts afin de maximiser les profits. Aujourd’hui, l’Allemagne semble vouloir changer de cap avec le COVID-19 et on a même entendu l’économiste libéral belge Bruno Colmant demander que l’on augmente d’urgence les « dépenses sociales » ! En tout cas, fini la sacro-sainte limite budgétaire de 3 % ! Jacques Attali, le chantre du néolibéralisme à la française et de la mondialisation, le dit lui-même :

 

 

Jacques Attali et Bruno Colmant semblent avoir mis au placard leur vision de l'économie de l'offre et des dogmes monétaires.

Jacques Attali et Bruno Colmant semblent avoir mis au placard leur vision de l'économie de l'offre et des dogmes monétaires.

 

 

« Il faut sortir de ce dogme du 3 % qui n’a plus de sens - il en avait un quand les taux étaient élevés - et réaliser des investissements "positifs". Quand un État dépense de l’argent pour payer ses dépenses courantes par de la dette, c’est scandaleux. Mais quand il s’endette sur des projets pour les générations futures, c’est normal et il n’y a pas de limites à cela. C’est cela que l’on aurait dû faire. De façon urgente, il faut consacrer 3, 5 ou 10 % du PIB à des grands investissements d’infrastructure. Il y a beaucoup d’argent disponible à Bruxelles, dans les fonds, à la Banque européenne d’investissement (BEI) ou chez les particuliers. Mais où sont-ils ces projets ? Les gouvernements n’en proposent pas… »

 

Colmant, lui, n’y va pas non plus de main morte :

 

« L’euro est devenu une prison, là où on aurait dû avoir une politique keynésienne expansive. Au lieu de promouvoir les investissements, on a mis en œuvre une création monétaire. Et une création monétaire sans politique d’investissement, cela n’a pas de sens, c’est stérile. On a été prisonnier d’un dogme protestant, allemand, dans ce domaine. Je vois une amplification de la colère sociale. »

 

Et il y en a, même à droite, qui réclament purement et simplement l’abrogation du Pacte budgétaire ! Les temps changent ! Que ne l’ont-ils dit plus tôt ?

 

Le système ne tient plus la route.

 

À propos de temps, Bruno Colmant et Jacques Attali se sont rencontrés pour débattre dans un cercle huppé de Bruxelles. Il est surprenant de constater le revirement de ces deux piliers du libéralisme économique – Notons cependant que Colmant était plus nuancé auparavant, mais on observe un changement fondamental de pensée depuis la crise du coronavirus. Se seraient-ils tous deux rendus compte que le système courait à l’impasse ? Ils ont donné leur analyse à la « Libre Belgique » du samedi 7 mars 2020.

 

Attali rentre dans le chou :

 

« … Le système ne tient plus la route. Et au lieu de régler la crise de 2008, on a aggravé la situation en se donnant juste un peu plus de temps… Le coronavirus nous rappelle, par ailleurs, quelque chose de fondamental : nous sommes… mortels. En raison de l’impact psychologique qu’il a, il va accélérer la prise de conscience des faiblesses du système actuel. C’est de la folie dans un monde où les taux d’intérêt sont aussi bas de travailler sans stocks. Le deuxième choc que nous allons subir dans les semaines qui viennent, c’est le choc lié à une économie en flux tendus. Tout ce qui devait arriver de Chine et d’autres pays n’arrivera plus : l’économie va souffrir de ces conséquences indépendamment de la gravité sanitaire de ce coronavirus. Je m’attends à une crise économique extrêmement grave. Sans doute plus grave qu’en 2008 et très différente parce que les armes que nous avions alors ne sont plus disponibles : les dettes publiques sont, par exemple, devenues considérables. Il ne faut pas exclure que les États-Unis mettent leurs taux à -3 %. Tout est possible… »

 

Il est donc évident qu’après la pandémie du coronavirus, l’économie ne se redressera pas du jour au lendemain. Attali a raison de dénoncer la folie des entreprises transnationales qui travaillent sans stock. On est dès lors à la merci de la moindre anicroche et c’est ce qu’il se passe aujourd’hui ! Quel contrôle a-t-on exerce-t-on sur Foxconn et sur la Chine ? Aucun ! On s’est mis à leur merci, uniquement par l’obsession de compression des coûts. Il faudra absolument changer notre mode de consommation.

 

 

Prenons le cas des ordinateurs personnels. Il n’est plus possible d’acheter un appareil de 200 à 300 € que l’on conserve deux ou trois ans. Il faudra accepter de payer deux à trois fois plus un PC de meilleure qualité dont la durée d’utilisation sera doublée voire triplée. Il ne sert à rien d’avoir le « up to date », mais d’accepter de travailler avec une machine qui remplit vos besoins. Et puis, n’oublions pas qu’un ordinateur n’est pas un objet de consommation courante ! Qu’il s’agisse d’une entreprise ou d’un particulier, c’est avant tout un investissement.

 

 

Colmant, de son côté, ajoute :

 

 

« En réalité, la mondialisation, c’est une exportation de capitaux et une importation de biens comme substitut à la non-mobilité des personnes. On a délocalisé nos forces productives à l’étranger pour en réimporter le produit. Avec le coronavirus, la mobilité des personnes est aujourd’hui un facteur de contamination et d’aggravation de la crise. L’impact systémique de celle-ci est presque imprévisible. On peut imaginer que des chaînes alimentaires, de production de biens et services soient mises en péril avec peut-être à la clé une démondialisation. »

 

Vers la démondialisation

 

Eh oui ! « Une démondialisation » ! Elle est indispensable : quelle folie d’importer en Europe de la viande d’Amérique latine ou de Nouvelle Zélande alors que les pays d’Union européenne sont parfaitement à même d’en produire en suffisance. Dans cette mondialisation, on ne tient nul compte de l’impact environnemental : on déforeste des dizaines de milliers d’hectares en Amazonie pour en faire des pâturages pour des élevages de masse au seul bénéfice des transnationales agro-alimentaires. Cela a un impact sur le climat, mais on s’en moque ! Encore une fois, le profit immédiat. Cette sacrée immédiateté où il n’y a plus ni passé, ni avenir, mais le bilan trimestriel au seul profit de la classe la plus possédante.

 

 

D’ailleurs, Colmant en est conscient :

 

 

« Aujourd’hui, nous sommes dans une conception du temps qui promeut l’oubli du passé et l’ignorance du futur dans une espèce de frénésie d’immédiateté, de perte de repères du temps long. On ne prévoit pas, on n’anticipe plus, on préfère la jouissance immédiate. »

 

 

Et la « démondialisation » ne signifie pas le repli sur soi. Revoir, par exemple, nos relations avec les pays du Tiers-monde commence à considérer qu’ils ne sont pas nos fournisseurs de richesses à bon marché. Par exemple, le scandale de l’exploitation du coltan dans la région des Grands Lacs à l’Est de la RDC accompagné d’esclavage d’enfants et de massacres des populations locales est intolérable !

 

 

Ainsi, le coronavirus aura eu au moins deux mérites : en revenir à ce bon vieux Keynes et, en changeant notre conception des relations internationales, ne plus considérer notre souveraineté et celle des autres comme un gros mot. Est-ce en revenir au nationalisme ? Certainement pas, mais il faudra apprendre à construire l’Europe autrement si on veut que cette splendide idée d’union des peuples du vieux continent, née d’esprits lucides un peu avant et surtout pendant la Seconde guerre mondiale soit enfin concrétisée par un projet politique solide qui sera le seul à même de bâtir un système social et économique stable et de progrès. Ce sera le seul remède contre le populisme tant redouté…

 

 

Vaste programme, mais vital ! Au boulot !

 

 

 

Pierre Verhas

 

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5 mars 2020 4 05 /03 /mars /2020 21:31

 

 

 

La fonction publique internationale comme nationale a très mauvaise réputation. Et les fonctionnaires internationaux en particulier. Il y en a cependant un qui honore le service public : il s’appelle Nils Melzer, juriste suisse qui s’est très vite spécialisé en droit international. C’est à ce titre qu’il s’est retrouvé nommé rapporteur spécial des Nations Unies sur la torture. Il est devenu célèbre en enquêtant sur les présomptions de tortures qu’auraient subies le fondateur de Wikileaks, Julian Assange.

 

Ses conclusions sont édifiantes et accablantes. Edifiantes, car elles mettent en lumière un système transnational de Justice de défense des « intérêts » occidentaux, c’est-à-dire essentiellement de l’Etat profond US, accablantes parce qu’elles montrent que les droits fondamentaux de Julian Assange sont bafoués. Melzer en fait part dans une longue interview accordée le 30 janvier dernier au journal suisse alémanique indépendant en ligne « Republik » traduite en français par nos amis du site « Le Grand Soir ». Nous nous orientons donc, d’après le rapporteur spécial, vers un « système meurtrier ». Et ces mots ne sont en rien exagérés.

 

 

 

Nils Melzer, le rapporteur spécial des Nations Unies sur la torture n'hésite pas à dénoncer le système judiciaire oppresseur de "l'Occident" atlantique.

Nils Melzer, le rapporteur spécial des Nations Unies sur la torture n'hésite pas à dénoncer le système judiciaire oppresseur de "l'Occident" atlantique.

 

 

 

Rappelons que Wikileaks a diffusé un nombre considérable de câbles diplomatiques qui montrent que les Etats-Unis se sont livrés à des crimes de guerre en Afghanistan et en Irak, notamment la pratique systématique de la torture. Wikileaks a même publié des vidéos diffusées par toutes les chaînes de télévision, qui montrent les pratiques criminelles de l’Armée US. Par après, évidemment, le gouvernement américain a tout fait pour neutraliser Assange. Et « on » a monté de toute pièce une affaire de viols de deux de ses collaboratrices.

 

Un éléphant dans la pièce

 

C’était cousu de fil blanc ! Melzer donne cette image :

 

« Imaginez une pièce sombre. Soudain, quelqu’un éclaire l’éléphant qui se trouve dans la pièce - sur les criminels de guerre, sur la corruption. Assange est l’homme qui a le projecteur braqué sur l’éléphant. Les gouvernements sont brièvement sous le choc, mais ensuite ils retournent les projecteurs en l’accusant de viol. C’est une manœuvre classique lorsqu’il s’agit de manipuler l’opinion publique. L’éléphant disparaît une fois de plus dans l’obscurité, derrière les projecteurs. Et c’est Assange qui devient le centre d’attention, et on commence à se demander si Assange fait du skateboard dans l’ambassade ou s’il nourrit correctement son chat. Soudain, nous savons tous qu’il est un violeur, un hacker, un espion et un narcissique. Mais les abus et les crimes de guerre qu’il a découverts s’évanouissent dans l’obscurité. »

 

Pour le rapporteur spécial, ce scénario a été monté de toute pièce par les Américains avec la complicité de la Justice britannique.

 

« Soudain, nous savons tous qu’il est un violeur, un hacker, un espion et un narcissique. Mais les abus et les crimes de guerre qu’il a découverts s’évanouissent dans l’obscurité. »

 

 

Un hacker éthique

 

Hacker ? Assange l’est. Il est capable de pénétrer dans les systèmes informatiques les plus sophistiqués. Espion ? Là est toute la question. Agit-il pour le compte d’une puissance étrangère ou d’intérêts contraires à ceux des USA ? Non. Il est un hacker « éthique ». C’est ce que décrit un ouvrage intitulé « Dans la tête de Julian Assange » (Solin/Actes Sud, 2020) de deux journalistes français, Guillaume Ledit et Olivier Tesquet. Le piratage comporte deux actes : pénétrer dans un système informatique et le saboter. Le « piratage » d’Assange se limite au premier. Jamais, il n’a saboté un système ou introduit de virus. C’est animé par une éthique rigoureuse qu’il fonde Wikileaks. Il a fallu plusieurs années pour mettre au point son système basé à la fois sur une maîtrise technologique exceptionnelle et sur une idéologie alliant anarchie et rigueur morale. Il s’identifiait aux propos de l’anarchiste Gustav Landauer, anarchiste et pacifiste allemand du début du XXe siècle :

 

 

Gustav Landauer (1870 - 1919) anarchiste allemand dont la pensée a inspiré Julian Assange.

Gustav Landauer (1870 - 1919) anarchiste allemand dont la pensée a inspiré Julian Assange.

 

 

 

« L’Etat est une condition, une forme de relation entre les êtres humains, une modalité de comportements. Nous le détruirons donc par l’instauration d’autres relations, en nous comportant différemment les uns avec les autres. Nous sommes l’Etat et nous continuerons à l’être jusqu’à ce que nous ayons créé d’autres institutions qui formeront une communauté, une véritable société des hommes. »

 

 

Il est évident qu’un tel système de pensée indispose l’establishment. C’est cela et rien d’autre qu’il veut faire payer à Julian Assange. Et pour ce faire, les moyens les plus abjects sont bons. Ainsi, cette fausse accusation de viol où les deux « plaignantes », deux anciennes collaboratrices de Assange en Suède, ont été manipulées comme le démontre Nils Melzer.

 

 

Un vrai-faux viol oublié

 

 

Il raconte :

 

 

« Le 20 août 2010, une femme nommée S. W. est entrée dans un poste de police de Stockholm avec une deuxième femme nommée A. A. La première femme, S. W., a déclaré qu’elle avait eu des relations sexuelles consenties avec Julian Assange, mais qu’il ne portait pas de préservatif. Elle a dit qu’elle craignait maintenant d’être infectée par le VIH et voulait savoir si elle pouvait forcer Assange à passer un test de dépistage du VIH. Elle a dit qu’elle était très inquiète. La police a écrit sa déclaration et a immédiatement informé les procureurs. Avant même que l’interrogatoire ne puisse être terminé, S. W. a été informée qu’Assange serait arrêtée pour suspicion de viol. S. W. a été choquée et a refusé de poursuivre l’interrogatoire. Alors qu’elle était encore au poste de police, elle a écrit un message texte à un ami pour lui dire qu’elle ne voulait pas incriminer Assange, qu’elle voulait juste qu’il passe un test de dépistage du VIH, mais que la police était apparemment intéressée à ’mettre la main sur lui.’ ».

 

 

Ensuite, les choses se compliquent. La deuxième femme A.A. ne déclare rien ce jour-là, le 20 août 2010. L’affaire est aussitôt publiée dans la presse, alors qu’il n’y a pas de plainte formelle. Melzer récapitule :

 

 

« … il y avait la deuxième femme, A. A. Elle ne voulait pas non plus porter plainte, elle avait simplement accompagné S. W. au poste de police. Elle n’a même pas été interrogée ce jour-là. Elle a dit plus tard qu’Assange l’avait harcelée sexuellement. Je ne peux pas dire, bien sûr, si c’est vrai ou non. Je ne peux qu’indiquer l’ordre des événements : Une femme entre dans un poste de police. Elle ne veut pas porter plainte mais veut exiger un test de dépistage du VIH. La police décide alors qu’il pourrait s’agir d’un cas de viol et que cela pourrait relever du ministère public. La femme refuse d’accepter cette version des faits, puis rentre chez elle et écrit à une amie que ce n’était pas son intention, mais que la police veut ’mettre la main sur’ Assange. Deux heures plus tard, l’affaire est publiée dans le journal. Comme nous le savons aujourd’hui, les procureurs publics ont divulgué l’affaire à la presse - et ils l’ont fait sans même inviter Assange à faire une déclaration. Et la deuxième femme, qui aurait été violée selon le gros titre du 20 août, n’a été interrogée que le 21 août. »

 

 

Ce qu’A. A. a dit est déconcertant. Elle avait mis son appartement à la disposition d’Assange. Elle rentre chez elle plus tôt que prévu. Assange lui propose de dormir avec lui dans le seul lit qui s’y trouvait. Ils ont des rapports sexuels consensuels. Cependant A. A. déclare qu’Assange avait volontairement déchiré son préservatif. Et il n’y a aucune trace d’ADN de Assange et de A. A. sur le préservatif qui a été présenté comme pièce à conviction. Il semblerait que S.W. ait mis au courant A.A. de ses inquiétudes au sujet du VIH. C’est A.A. qui a proposé de se rendre à un commissariat de police où elle connaît une policière qui a d’abord interrogé S.W. en présence d’A.A., ce qui est illégal. Melzer ajoute :

 

 

« La malveillance délibérée des autorités n’est apparue que lorsqu’elles ont immédiatement diffusé le soupçon de viol par le biais de la presse à sensation, et ce sans interroger A. A. et en contradiction avec la déclaration de S. W. Cela a également violé une interdiction claire de la loi suédoise de divulguer les noms des victimes ou des auteurs présumés dans les affaires de délits sexuels. L’affaire a maintenant été portée à l’attention du procureur général de la capitale et elle a suspendu l’enquête sur le viol quelques jours plus tard, estimant que si les déclarations de S. W. étaient crédibles, il n’y avait aucune preuve qu’un crime avait été commis. »

 

 

Et puis, les déclarations de S.W. ont été modifiées par la police : elle parle cette fois-ci de viol !

 

 

Ce n’est pas tout ! Assange a appris les allégations de viol par la presse. Il se présenta à la police pour y faire une déclaration. On ne l’y autorisa que neuf jours plus tard après que l’accusation de viol n’a plus été retenue ! Le 30 août 2010, Assange se présente à la police et est interrogé par la même policière qui avait révisé la déclaration de S.W. Il demande que sa déclaration ne soit pas publiée dans la presse. Ce qui lui est garanti. Le soir-même, elle se trouvait dans les journaux ! Il est évident qu’il s’agissait de salir son nom ! De plus, Assange a été accusé de vouloir fuir la Justice suédoise !

 

Melzer ajoute :

 

« Le jour où Julian Assange a quitté la Suède, à un moment où il n’était pas clair s’il partait pour une courte ou une longue période, un mandat d’arrêt a été émis contre lui. Il a pris l’avion avec Scandinavian Airlines de Stockholm à Berlin. Pendant le vol, ses ordinateurs portables ont disparu de ses bagages enregistrés. À son arrivée à Berlin, Lufthansa a demandé une enquête à SAS, mais la compagnie aérienne a apparemment refusé de fournir la moindre information. »

 

 

Assange : condamné à mort politique

 

 

Cela commence à faire beaucoup. Il est vrai que la période était dangereuse pour le patron de Wikileaks. C’est au mois de juillet 2010 que Wikileaks en collaboration avec le « New York Times », le « Guardian » et « Der Spiegel » a publié le journal de guerre afghan. C’est la plus grande fuite de l’histoire de l’armée US ! Aussi, Assange devenait l’ennemi n° 1 et les USA exigèrent de leurs alliés qu’ils le criminalisent ! La Suède a donc trouvé l’affaire du viol !

 

Il est donc clair que ce n’est pas l’intérêt des deux femmes que la Justice suédoise a défendu. Comme le dit Melzer :

 

« C’est une indication supplémentaire que la Suède n’a jamais été intéressée par la découverte de la vérité. Pour ce type de questions judiciaires, il existe un traité de coopération entre le Royaume-Uni et la Suède, qui prévoit que les fonctionnaires suédois peuvent se rendre au Royaume-Uni, ou vice versa, pour mener des interrogatoires ou que ces interrogatoires peuvent avoir lieu par liaison vidéo. Pendant la période en question, de tels interrogatoires entre la Suède et l’Angleterre ont eu lieu dans 44 autres affaires. Ce n’est que dans le cas de Julian Assange que la Suède a insisté sur le fait qu’il était essentiel qu’il comparaisse en personne. »

 

Ensuite, Assange s’est rendu en Grande Bretagne. On connaît la suite.

 

Malgré qu’Assange pendant son séjour à l’ambassade équatorienne ait proposé d’être interrogé par un magistrat suédois ou en vidéoconférence. Ce qui est une procédure normale. Il est clair que si la Suède exigeait sa présence physique, c’était pour l’extrader aux USA !

 

Melzer révèle en outre que lorsque la justice suédoise a voulu classer l’affaire, la Grande Bretagne a fait pression sur les Suédois pour qu’ils poursuivent cette procédure ! En effet, s’il n’y a plus de demande d’extradition, Assange peut quitter librement l’ambassade équatorienne.  Mais comme le dit le rapporteur spécial, le motif de cet acharnement est essentiellement politique :

 

 

« Il faut cesser de croire qu’il y avait vraiment un intérêt à mener une enquête sur un délit sexuel. Ce que Wikileaks a fait est une menace pour l’élite politique aux États-Unis, en Grande-Bretagne, en France et en Russie dans une même mesure. Wikileaks publie des informations d’État secrètes - ils sont opposés à la classification. Et dans un monde, même dans les démocraties dites matures, où le secret est devenu omniprésent, cela est considéré comme une menace fondamentale. Assange a clairement indiqué que les pays ne sont plus aujourd’hui intéressés par la confidentialité légitime, mais par la suppression d’informations importantes sur la corruption et les crimes. »

 

 

La liberté de la presse : victime d’une tentative de meurtre

 

 

Et puis, il y a ce sinistre épisode. Nils Melzer révèle la trahison du nouveau pouvoir équatorien qui a succédé à Rafaele Correa (qui n’a pas été « renversé » contrairement à ce que nous avons écrit dans le premier volet de cet article) en retirant à Assange son passeport équatorien et en le livrant aux autorités britanniques

 

 

« En 2017, un nouveau gouvernement a été élu en Équateur. En réponse, les États-Unis ont écrit une lettre indiquant qu’ils étaient désireux de coopérer avec l’Équateur. Il y avait bien sûr beaucoup d’argent en jeu, mais il y avait un obstacle : Julian Assange. Le message était que les États-Unis étaient prêts à coopérer si l’Équateur remettait Assange aux États-Unis. Ils lui ont rendu la vie difficile. Mais il est resté. L’Équateur a alors annulé son amnistie et a donné le feu vert à la Grande-Bretagne pour l’arrêter. Comme le gouvernement précédent lui avait accordé la citoyenneté équatorienne, le passeport d’Assange a également dû être révoqué, car la constitution équatorienne interdit l’extradition de ses propres citoyens. Tout cela s’est passé du jour au lendemain et sans aucune procédure judiciaire. Assange n’a pas eu la possibilité de faire une déclaration ni d’avoir recours à un recours juridique. Il a été arrêté par les Britanniques et conduit le jour même devant un juge britannique, qui l’a condamné pour violation de sa liberté sous caution. »

 

 

 

 

 

 

L'expulsion manu militari de l'ambassade d'Equateur à Londres montre le sort que lui réserve la Justice britannique.

L'expulsion manu militari de l'ambassade d'Equateur à Londres montre le sort que lui réserve la Justice britannique.

 

 

 

On connaît la suite Assange a été violemment expulsé de l’ambassade équatorienne. Il a été emprisonné à Belmarsch, la prison de haute sécurité de Londres, condamné à 51 semaines de prison pour ne pas avoir obéi aux ordres de la police britannique, torturé psychologiquement et la première partie de son procès d’extradition vient de s’achever. Il reprendra le 18 mai prochain. À la manière où il a été mené, on ne doute pas du résultat : l’extradition sera autorisée et il y aura sans doute appel, puis éventuellement la Cour suprême britannique. Tout a été mené sans aucun respect des règles les plus élémentaires. Assange est l’ennemi public N° 1. Pourquoi ? Parce qu’il a usé d’une liberté fondamentale : celle de la presse. Et c’est elle qui à travers le véritable supplice infligé à Julian Assange, fait l’objet d’une tentative de meurtre.

 

 

Pierre Verhas

 

 

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27 février 2020 4 27 /02 /février /2020 00:14

 

 

 

« Mon message aux libéraux et aux conservateurs : en restant les bras croisés pendant que le mastodonte autoritaire de Trump déferle sur Julian Assange, le condamnant à être mort vivant pour avoir publié la vérité, vous abandonnez vos propres traditions et réputation philosophique »

 

Ainsi s’exprime l’ancien ministre des Finances grec Yanis Varoufakis. Il rappelle à ceux qui se réclament du libéralisme – cette doctrine bourgeoise défendant le système capitaliste mais se voulant héritière des Lumières mais qui s’est fourvoyée dans le néolibéralisme de plus en plus autoritaire promoteur du capitalisme sauvage défendant uniquement la classe des possédants.

 

 

 

Yanis Varoufakis accompagnant John Bishop, le père de Julian Assange après l'avoir visité à la prison de Belmash.

Yanis Varoufakis accompagnant John Bishop, le père de Julian Assange après l'avoir visité à la prison de Belmash.

 

 

 

De son côté, dans la livraison du 24 février, le jour de l’ouverture du procès en extradition de Julian Assange (voir Uranopole : http://uranopole.over-blog.com/2020/02/julian-assange-la-fin-de-la-route-i-un-proces-truque.html ) du quotidien en ligne « Mediapart », son directeur Edwy Plenel rappelle à juste titre cette dérive du libéralisme qui avait déjà été dénoncée par George Orwell dès 1945 !

 

« Le sort judiciaire de Julian Assange se joue en Grande-Bretagne, le pays de George Orwell, l’auteur anti-autoritaire de 1984. « L’un des phénomènes propres à notre époque est le reniement des libéraux », soulignait-il dans sa préface de 1945, longtemps inédite, à La Ferme des animaux, où il s’alarmait de « l’affaiblissement général de la tradition libérale occidentale ». Le constat vaut, ô combien, pour notre siècle débutant où le libéralisme politique a été défait par un libéralisme autoritaire, imposant au plus grand nombre la loi d’airain de l’argent et de la marchandise, en ayant réussi à mettre la puissance étatique au service d’une petite minorité de privilégiés. »

 

 

 

Le bon sens et la lucidité de George Orwell sont proverbiaux !

Le bon sens et la lucidité de George Orwell sont proverbiaux !

 

 

 

 

Parler de liberté n’a de sens qu’à condition que ce soit la liberté de dire aux gens ce qu’ils n’ont pas envie d’entendre.

 

 

Secondement, avec l’affaire Assange se pose la question fondamentale de la liberté de la presse qui, elle, est posée depuis… 1644 ! Edwy Plenel ajoute :

 

« En décembre 1944, alors qu’il écrivait cette préface, Orwell avait assisté à une réunion du PEN Club organisée pour célébrer le tricentenaire d’Areopagitica, le premier texte ayant radicalement défendu la liberté d’informer, sans entrave ni censure. Sous-titré A Speech For the Liberty of Unlicens’d Printing, il est connu dans notre langue sous l’intitulé Pour la liberté d’imprimer sans autorisation ni censure. Datant de 1644, cette adresse au Parlement anglais trouva son premier traducteur français fin 1788, quelques mois avant le début de la Révolution française. Ce n’était autre que l’un de ses principaux orateurs à venir, le comte de Mirabeau. Sur la liberté de la presse, imité de l’Anglais de Milton est accompagné sur sa couverture, en deux versions, anglaise et française, de cette citation extraite du livre : « Tuer un homme, c’est détruire une créature raisonnable ; mais étouffer un livre, c’est tuer la raison elle-même»

 

Et ces idées exprimées par Milton sont le pilier des révolutions modernes – anglaise, américaines, française et haïtienne – dont les fondements sont aujourd’hui menacés.

 

« Quant au texte de Milton, il se termine par une défense de la liberté de la presse comme sauvegarde face aux erreurs qui sont « aussi communes dans les bons gouvernements que dans les mauvais » : « Car, quel est le magistrat dont la religion ne puisse être surprise, surtout si l’on met des entraves à la liberté de la presse ? » Cette fraîcheur nous vient d’une révolution, la première des révolutions politiques modernes, précédant l’enchaînement des révolutions américaine, française et haïtienne. C’est celle qui, de 1642 à 1660, avec une éphémère république et l’exécution d’un roi, ouvrit l’horizon d’un libéralisme politique radical, à rebours des monarchies absolues, des bonapartismes impériaux et des césarismes républicains.

 

 

 

John Milton (1608 - 1674) fut le premier à introduire la notion de la liberté de la presse.

John Milton (1608 - 1674) fut le premier à introduire la notion de la liberté de la presse.

 

 

 

Plus connu de nos jours pour son œuvre de poète, l’un des plus grands en langue anglaise, notoirement célèbre pour Le Paradis perdu, John Milton en fut pleinement acteur, l’un de ses publicistes les plus actifs et les plus radicaux. On lui doit d’ailleurs, en 1642, deux ans avant son plaidoyer pour une radicale liberté d’informer, de publier et de diffuser, cette lucidité prophétique, parfois reprise dans le mouvement des « gilets jaunes » français face aux violences policières : « Ceux qui ont crevé les yeux du peuple lui reprochent d’être aveugle. »

 

Là aussi, Plenel montre un autre aspect de la dérive de nos régimes « libéraux » : la répression des manifestations de la liberté d’expression par la violence, les entraves à la liberté de la presse – notamment par l’interdiction de filmer les exactions policières lors des manifestations de gilets jaunes et de syndicalistes –, presse étant de plus en plus entravée par le pouvoir et soumise au pouvoir financier des milliardaires.

 

Le patron de « Mediapart » conclut :

 

« Or l’un des principes défendus par Orwell dans sa préface longtemps méconnue, exhumée en 1995 pour le cinquantième anniversaire d’Animal Farm, est entré en 1976 dans le droit européen, avec l’arrêt Handyside de la Cour européenne des droits de l’homme (CEDH). Il stipule que la liberté d’expression « vaut non seulement pour les informations ou les idées accueillies avec faveur, ou considérées comme inoffensives ou indifférentes, mais aussi pour celles qui heurtent, choquent ou inquiètent l’État ou une fraction quelconque de la population ». « Ainsi le veulent, concluait la CEDH, le pluralisme, la tolérance et l’esprit d’ouverture sans lesquels il n’y a pas de société démocratique. » Avec les révélations de Wikileaks, Julian Assange a servi ces principes démocratiques.

 

Sans s’embarrasser de juridisme, Orwell avait fait plus court et plus direct : « Parler de liberté n’a de sens qu’à condition que ce soit la liberté de dire aux gens ce qu’ils n’ont pas envie d’entendre. » Répondant par avance à d’éventuels contradicteurs, il s’était contenté d’une citation en guise de justification. C’était un vers de Milton, le poète : « By the known rules of ancient liberty ». Littéralement : « Par les règles connues de l’ancienne liberté. »

 

 

Les crimes de Julian Assange

 

 

 Nous l’avons déjà écrit à plusieurs reprises : George Orwell fut un visionnaire. Il avait compris avant tout le monde le mécanisme totalitaire qui consiste à neutraliser toute entrave à sa marche vers la domination totale. Et le journalisme – le vrai, pas celui des godillots de la presse mainstream – consiste tout simplement à chercher la vérité et à la rapporter après avoir recoupé toutes les informations.

 

C’est ce qu’a fait Assange qui – en plus – a compris avant tout le monde le parti à prendre des nouvelles technologies de l’information comme celle des réseaux. En cela, il a innové et a rendu le journalisme plus efficace. C’est là son crime.

 

John Pilger a fait la synthèse des « crimes » reprochés à Assange. John Pilger est un journaliste australien, correspondant de guerre depuis la guerre du Vietnam, et qui rapporte des faits qui souvent ne sont pas conformes aux canons de la presse mainstream qui le considère comme un affabulateur, notamment sur la guerre en Syrie.

 

 

 

John Pilger journaliste australien et militant des droits fondamentaux s'est mobilisé depuis longtemps pour la défense de Julian Assange.

John Pilger journaliste australien et militant des droits fondamentaux s'est mobilisé depuis longtemps pour la défense de Julian Assange.

 

 

 

Voici ce qu’il a dit à Sidney dans un discours le 6 mars 2019 :

 

« En tant que fondateur et rédacteur en chef de Wikileaks, son crime a été de jeter une lumière sur cette période sombre. Wikileaks a un bilan impeccable en termes de précision et de véracité, qu’aucun journal, aucune chaîne de télévision, aucune station de radio, aucune BBC, aucun New York Times, aucun Washington Post, aucun Guardian ne peut égaler. De fait, ils en sont humiliés.

 

Cela explique pourquoi il est puni.

 

Par exemple :

 

La semaine dernière, la Cour internationale de Justice a statué que le gouvernement britannique n’avait aucun pouvoir légal sur les habitants des îles Chagos qui, dans les années 1960 et 1970, ont été expulsés en secret de leur terre natale sur Diego Garcia dans l’océan Indien et envoyés en exil vers la misère. D’innombrables enfants sont morts, beaucoup d’entre eux de tristesse. Ce fut un crime épique que peu de gens connaissaient.

 

Depuis près de 50 ans, les Britanniques refusent aux insulaires le droit de retourner dans leur pays d’origine, qu’ils avaient donné aux Américains pour y installer une base militaire importante.

 

En 2009, le ministère britannique des Affaires étrangères a concocté une "réserve marine" autour de l’archipel des Chagos.

 

Cette émouvante préoccupation pour l’environnement fut révélée comme une supercherie lorsque WikiLeaks a publié un câble secret du gouvernement britannique rassurant les Américains que "les anciens habitants auraient du mal, voire impossible, à faire valoir leur demande de réinstallation sur les îles si l’archipel des Chagos était une réserve marine".

 

La vérité du complot a clairement influencé la décision capitale de la Cour internationale de Justice.

 

WikiLeaks a également révélé comment les États-Unis espionnent leurs alliés, comment la CIA peut vous surveiller sur votre iPhone, comment la candidate à la présidence Hillary Clinton a empoché d’énormes sommes d’argent de Wall Street pour des discours secrets qui ont rassuré les banquiers que si elle était élue, elle serait leur amie.

 

En 2016, WikiLeaks a révélé un lien direct entre Clinton et le jihad organisé au Moyen-Orient : en d’autres termes, les terroristes. Un courriel révélait que lorsque Mme Clinton était secrétaire d’État américaine, elle savait que l’Arabie saoudite et le Qatar finançaient l’État islamique, mais elle a accepté des dons énormes des deux gouvernements pour sa fondation.

 

Elle a ensuite approuvé la plus importante vente d’armes au monde jamais réalisée à ses bienfaiteurs saoudiens : des armes qui sont actuellement utilisées contre les populations du Yémen.

 

Cela explique pourquoi il est puni.

 

WikiLeaks a également publié plus de 800 000 documents secrets en provenance de Russie, y compris du Kremlin, qui en disent plus sur les machinations du pouvoir dans ce pays que l’hystérie fallacieuse de la pantomime du Russiagate à Washington. »

 

 

À la lecture de cette liste, on peut comprendre que l’establishment ait une forte envie de se débarrasser de ce gêneur d’Assange !

 

 

« Daesh, ce sont les Américains ! »

 

 

Remarquons quelques points : le financement de Daesh – soi-disant l’ennemi numéro 1 au Proche Orient – est pour le moins approuvé par Hillary Clinton alors secrétaire d’Etat à Washington. Cela me rappelle une discussion avec un dirigeant palestinien à Bethlehem qui n’a pas hésité à me dire : « Daesh ? Ce sont les Américains ! » J’étais quelque peu choqué, mais je finis par penser qu’il a raison ! Et n’oublions pas la vente des armes aux Saoudiens qui commettent d’abominables crimes contre l’humanité au Yemen dans la quasi-indifférence générale. Et on peut multiplier les entorses au droit international autant qu’on le désire.

 

 

La réalité est que l’Etat profond US s’impose partout et particulièrement en Europe où les dirigeants s’alignent systématiquement sur les diktats étatsuniens. Et cet alignement entraîne le renoncement aux principes fondamentaux comme la liberté de la presse. Si on continue ainsi, nous le paierons très cher !

 

 

Dans notre prochaine livraison, nous analyserons les propos de Nils Melzer, le rapporteur des Nations Unies sur la torture. Il craint que ne s’installe un système meurtrier sous nos yeux.

 

 

 

Pierre Verhas

 

 

 

Prochain article : Julian Assange : la fin de la route (III) Vers un système meurtrier ?

 

 

 

 

 

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25 février 2020 2 25 /02 /février /2020 22:44

 

 

 

Le procès en extradition de Julian Assange, le patron fondateur de Wikileaks, a commencé le 24 février 2020 à la Cour de la Couronne de Woolwich au Sud-Est de Londres. Ce procès est une nouvelle étape du calvaire que subit Julian Assange depuis son exil à l’ambassade d’Equateur à Londres le 19 juin 2012, car il risquait son extradition vers la Suède où il était accusé d’une sombre histoire de relations sexuelles non consenties. Assange ne souhaitait pas échapper à la Justice suédoise, mais malgré sa demande, elle ne put lui garantir qu’il ne serait pas extradé vers les Etats-Unis qui voulaient le juger pour espionnage où il risquait jusqu’à la peine de mort. Le président de la république d’Equateur de l’époque, Rafaele Correa, lui avait accordé l’asile politique. L’ambassade fut encerclée par la police londonienne. Ainsi, Assange ne put sortir pour prendre un avion vers l’Equateur. En 2019, Correa est renversé par un conservateur proche des Etats-Unis. Le 12 avril, sur plainte du nouvel ambassadeur équatorien à Londres, la police londonienne a exfiltré violemment le journaliste de la légation. Il a été presqu’aussitôt condamné à 50 semaines de prison et enfermé à la prison de Belmarsch réputée pour être une des plus dures du Royaume Uni et le gouvernement britannique a accepté la demande d’extradition des Etats-Unis. À Belmarsch, les témoins qui ont pu lui rendre visite firent état de sa dégradation physique et mentale. Le nombre de visites est réduit au minimum, même pour ses avocats qui ont dès lors difficile à assurer sa défense pour empêcher une extradition vers les Etats-Unis où il risque 175 années de prison, voire la peine de mort puisqu’il serait jugé dans l’Etat de Virginie ! En plus, il n’y a pas de libération conditionnelle aux USA !

 

 

 

Julian Assange vieilli en perpétuelle haute surveillance

Julian Assange vieilli en perpétuelle haute surveillance

 

 

 

Les chefs d’accusation sont très graves : conspiration avec Chelsea Manning pour publier les journaux de guerre en Irak (Iraq War logs), de la guerre en Afghanistan (Afghanistan War logs) et les câbles du Département d’État. Les accusations n’ont rien à voir avec la Suède, rien à voir avec le sexe et rien à voir avec les élections américaines de 2016 ; une clarification simple que les médias traditionnels semblent incapables de comprendre. 

 

Donc devant l’inanité de cette accusation de viol qui a été au départ la raison principale de « l’exil » d’Assange à l’ambassade d’Equateur où il fut enfermé plus de sept ans, on ne peut que conclure à un complot (quel vilain mot !) destiné à neutraliser le directeur de Wikileaks. En effet, s’il avait été extradé vers la Suède, il risquait donc d’être à nouveau extradé de ce pays, cette fois vers les Etats-Unis ! Finalement, on se retrouve à la case départ. Il est donc évident que cette rocambolesque histoire de viol avait un double objectif : démonétiser Assange et favoriser son extradition. Objectifs atteints ! Mais l’accusation est oubliée.

 

Le 21 octobre 2019, Julian Assange comparaît devant le tribunal en vue de fixer le calendrier de la procédure d’extradition vers les Etats-Unis. En outre, on se pose la question : qui mène ce procès : la Justice britannique ou les Etats-Unis ?

 

L’ancien ambassadeur Craig Murray qui apporte un soutien concret et efficace à Julian Assange (voir Uranopole http://uranopole.over-blog.com/2019/10/julian-assange-avant-qu-il-ne-soit-trop-tard.html ) rapporte :

Craig Murray, ancien ambassadeur du Royaume Uni, est un observateur avisé et est engagé à fond  dans la défense de Julian Assange et des principes qu'il porte.

Craig Murray, ancien ambassadeur du Royaume Uni, est un observateur avisé et est engagé à fond dans la défense de Julian Assange et des principes qu'il porte.

 

 

 

« En outre, il venait tout juste de se voir accorder un accès limité à un ordinateur, et tous ses dossiers et documents pertinents avaient été saisis à l’ambassade équatorienne par le gouvernement américain ; il n’avait pas accès à ses propres documents pour préparer sa défense. »

 

À quel titre le gouvernement américain saisit des pièces destinées à l’instruction d’un procès anglais ?

 

Et ce n’est pas tout ! Tout d’abord, comme l’écrit Craig Murray, la défense a fait état de l’espionnage de Julian Assange à l’ambassade d’Equateur et particulièrement de ses entretiens avec ses avocats, organisé par une société espagnole, UC Global, pour le compte de la CIA. Le quotidien El Pais rapporte le 9 octobre 2019 l’arrestation en Espagne du patron de cette société, un certain David Morales, à la suite d’une plainte des avocats d’Assange.

 

« Les preuves présentées au tribunal espagnol comprenaient également un complot de la CIA visant à enlever Assange, ce qui révèle l’attitude des autorités américaines à l’égard de la légalité de cette affaire et sur le traitement qu’il pouvait attendre aux États-Unis. L’équipe de Julian a expliqué que le processus juridique espagnol était en cours et que les preuves qui en découleraient seraient extrêmement importantes, mais qu’elles ne seraient peut-être pas terminées et qu’elles ne seraient donc pas entièrement validées et disponibles à temps pour le calendrier actuel proposé pour les audiences d’extradition d’Assange. »

 

Et aujourd’hui, le véritable procès en extradition est commencé. Son calendrier est assez curieux. D’habitude, ce genre de procès ne dure qu’un jour à une semaine. Et cela commence bien ! Il va être scindé entre une semaine à partir du 24 février et une semaine dans le courant du mois de mai prochain pour réunir les pièces nécessaires au procès !

 

L’incarnation de Guantanamo Bay

 

Craig Murray a assisté à la première audience de ce 24 février et il rapporte (voir le site « Le Grand Soir » ( https://www.legrandsoir.info/compte-rendu-du-proces-assange-1er-jour.html ).

 

Tout d’abord, si le procès n’est pas à huis clos, tout est fait pour qu’il y ait le moins de publicité possible des débats.

 

« Woolwich Crown Court est conçu pour imposer le pouvoir de l’État. Les tribunaux normaux de ce pays sont des bâtiments publics, délibérément placés par nos ancêtres en plein centre-ville, presque toujours à proximité d’une rue principale. Le but principal de leur positionnement et de leur architecture était de faciliter l’accès au public, avec la conviction qu’il est vital que la justice soit visible par le public.

 

Woolwich Crown Court, qui accueille le Belmarsh Magistrates Court, est construit sur un principe totalement opposé. Il n’a pas d’autre but que d’exclure le public. Rattaché à une prison située dans un marais balayé par les vents, loin de tout centre social normal, une île accessible uniquement en naviguant dans un labyrinthe de routes à double voie, tout l’emplacement et l’architecture du bâtiment sont pensés pour décourager l’accès au public. Il est entouré par la même barrière de palissage en acier extrêmement résistant qui ceinture la prison. C’est une chose extraordinaire, un palais de justice qui fait partie du système carcéral lui-même, un lieu où l’on est déjà considéré comme coupable et incarcéré dès son arrivée. Le Woolwich Crown Court n’est rien d’autre que la négation physique de la présomption d’innocence, l’incarnation même de l’injustice coulée dans du béton, de l’acier, et des vitres blindées. Il a précisément la même relation à la justice que Guantanamo Bay ou la Lubyanka. Il n’est en réalité que l’aile de condamnations de la prison de Belmarsh. »

 

 

 

John Shipton, le père de Julian Assange, avec l'ancien ministre des Finances grec Yanis Varoufakis devant le trobunal de Woolwich

John Shipton, le père de Julian Assange, avec l'ancien ministre des Finances grec Yanis Varoufakis devant le trobunal de Woolwich

 

 

 

Ensuite, Assange est enfermé dans une cage pare-balles et par conséquent a difficile à suivre les débats et donc de réagir étant éloigné de ses avocats. Comment, après avoir été isolé dans cette prison de « haute sécurité » de Belmarsh 20 heures sur 24, enfermé dans une cellule sombre, après avoir été maltraité, Assange peut-il avoir la force requise pour se défendre ?

 

 Murray, indigné, n’y va pas par quatre chemins :

 

« Or, il n’y a aucune raison pour qu’Assange se trouve dans cette boîte, conçue pour contenir des terroristes extrêmement violents physiquement. Il pourrait siéger, comme le ferait normalement un accusé à une audience, au sein du tribunal à côté de ses avocats. Mais la lâche et vicieuse Baraitser a refusé les demandes répétées et persistantes de la défense pour qu’Assange soit autorisé à s’asseoir avec ses avocats. Baraitser n’est bien sûr qu’une marionnette, étant supervisée par la magistrate en chef Lady Arbuthnot, une femme tellement imbriquée dans l’establishment des services de défense et de sécurité que son implication dans cette affaire ne pourrait être plus corrompue.

 

Peu importe à Baraitser ou Arbuthnot s’il est vraiment nécessaire d’incarcérer Assange dans une cage pare-balles, ou si cela l’empêche de suivre la procédure judiciaire. L’intention de Baraitser est d’humilier Assange, et de nous inspirer de l’horreur face à l’énorme pouvoir d’écrasement de l’État. La force inexorable de l’aile des condamnations de la cauchemardesque prison de Belmarsh doit être affirmée. Si vous êtes ici, c’est que vous êtes coupable. »

Voilà pour le cadre et l’ambiance. Sur le fond, l’avocat de l’accusation, l’Etatsunien James Lewis s’adresse d’abord aux médias qui se trouvent dans une autre salle. Curieuse manière de procéder ! En principe, on s’adresse à la juge…

 

Murray raconte et on nage en plein surréalisme :

 

« Lewis dit : il n’est pas vrai que les grands médias comme le Guardian et le New York Times sont également menacés par les accusations portées contre Assange, car ce dernier n’était pas accusé d’avoir publié les câbles, mais seulement d’avoir publié les noms des informateurs, et d’avoir encouragé Manning et de l’avoir aidée à tenter de pirater les ordinateurs. Seul Assange avait fait ces choses, et non les grands médias. »

 

 

L’avenir de la liberté de la presse

 

 

Donc, les grands médias ne sont pas coupables d’avoir publié des informations que l’accusation considère comme acquises de manière illicite ! C’est uniquement leur source qui est « coupable » ! Et là, Lewis est pris à son propre piège. Murray poursuit :

 

 

« Après un ajournement, la magistrate Baraitser a interrogé l’accusation sur la véracité de certaines de ces affirmations. En particulier, l’affirmation selon laquelle les journaux ne se trouvaient pas dans la même situation parce qu’Assange était accusé non pas de publier, mais d’avoir "aidé et encouragé" Chelsea Manning à obtenir le matériel, ne semblait pas cohérente avec la lecture que faisait Lewis de la loi de 1989 sur les secrets officiels, selon laquelle le simple fait d’obtenir et de publier un secret gouvernemental constitue une infraction. Cela signifiait certainement, selon Baraitser, que les journaux qui se contentent de publier les fuites de Manning seraient aussi coupables d’un délit. »

 

Lewis fut pris au dépourvu. Il ne s’attendait pas à ce que la juge ne soit pas au garde à vous à son égard ! Il a hésité et puis :

 

« Soudain, Lewis a semblé prendre une décision. Oui, a-t-il dit d’une voix beaucoup plus ferme. La loi de 1989 sur les secrets officiels avait été introduite par le gouvernement Thatcher après l’affaire Ponting, précisément pour éliminer la défense d’intérêt public et faire de la possession non autorisée d’un secret officiel un crime de responsabilité stricte - ce qui signifie que peu importe comment vous l’avez obtenu, le fait de le publier et même de le posséder vous rendait coupable. Par conséquent, en vertu du principe de la double incrimination, Assange était passible d’extradition, qu’il ait ou non aidé et encouragé Manning. Lewis a ensuite ajouté que tout journaliste et toute publication qui publierait le secret officiel commettrait donc également une infraction, quelle que soit la manière dont il l’aurait obtenu, qu’il ait ou non nommé des informateurs.

 

Lewis venait ainsi de contredire carrément toute sa déclaration d’ouverture aux médias en déclarant qu’ils n’avaient pas à s’inquiéter puisque les accusations d’Assange ne pouvaient jamais leur être appliquées. »

 

Face à cette controverse, on se pose la question de l’avenir de la liberté de la presse !

 

La déclaration de la défense de Julian Assange a commencé par évoquer le caractère politique de la demande d’extradition. En effet, nulle personne, selon la loi britannique, ne peut être extradée pour des motifs politiques. Sur le fond, elle a avancé d’autre arguments, notamment concernant le rôle illégal de la CIA en cette affaire, entre autres l’espionnage d’Assange dans les locaux de l’ambassade équatorienne à Londres. Nous aurons l’occasion d’en reparler.

 

Mais, en plus de ce procès truqué qui montre que l’establishment britannique est aligné sur celui des USA, il y a d’autres éléments bien plus inquiétants : l’énorme poids de ce qu’on appelle l’Etat profond sur le monde et particulièrement dans l’affaire Assange.

 

 

Assange garrotté ?

 

 

 

« Je voudrais poser une question simple : pourquoi Julian Assange n'est-il pas mort ?

 

 

Au cas où vous ne le sauriez pas, Assange est le programmeur informatique australien derrière Wikileaks, un effort massif et massivement réussi pour divulguer des informations secrètes ou classifiées. Dans une série de décharges récentes, il a dévoilé des milliers et des milliers de documents classifiés des guerres en Afghanistan et en Irak. L'armée et d'autres représentants du gouvernement insistent sur le fait que Wikileaks nuit gravement à la sécurité nationale américaine et va tuer des gens, y compris de courageux Irakiens et Afghans qui ont risqué leur vie et celle de leurs familles pour nous aider.

 

 

Même Assange est d'accord. Il a déclaré au New Yorker au début de cette année qu'il comprenait parfaitement que des innocents pourraient mourir à cause des « dommages collatéraux » de son travail et que Wikileaks pourrait avoir « du sang sur les mains ». Wikileaks est facilement parmi les violations les plus importantes et les plus médiatisées de la sécurité nationale américaine depuis que les Rosenberg ont donné la bombe aux Soviétiques.

 

 

Encore une fois, je demande : pourquoi Assange n'était-il pas garrotté dans sa chambre d'hôtel il y a des années ? »

 

 

 

 

 

Jonah Goldberg, chercheur à l'AEI, ne souhaite pas moins que la mise à mort de Julian Assange !

Jonah Goldberg, chercheur à l'AEI, ne souhaite pas moins que la mise à mort de Julian Assange !

 

 

 

À lire ces propos tenus par Jonah Goldberg sur le site de l’American Enterprise Institute (AEI), un think tank privé faisant partie de l’Etat profond US, les dés de Julian Assange, s’il est extradé aux Etats-Unis, sont jetés ! Et on le sait : il n’y a aucune garantie qu’il bénéficie d’un procès équitable et que son issue ne soit pas « au mieux » 175 ans de prison, au pire, la mort ! Et l’allusion de Goldberg aux époux Rosenberg est édifiante : ils furent exécutés pour des raisons politiques !

 

 

 

 

Le rôle de l’Etat profond

 

 

Nous avons déjà évoqué cette notion d’Etat profond dont la réalité est contestée en nous référant aux travaux de Peter Dale Scott (voir Uranopole « Les réalités des 11 septembre » http://uranopole.over-blog.com/article-les-realites-des-11-septembre-83939382.html )

 

Scott pose l’hypothèse suivante : il existe deux formes d’Etat dans plusieurs pays du monde et particulièrement aux Etats-Unis : le premier connu de tous est l’Etat public, c’est-à-dire le gouvernement, l’administration, le pouvoir judiciaire, le parlement, le second est ce que Scott appelle « l’Etat profond » qui sert avant tout des intérêts comme ceux des compagnies pétrolières et des grandes multinationales. Cet Etat profond qui représente un danger mortel pour l’Etat public est composé de différents services secrets, comme le plus connu d’entre eux, la CIA qui a été fondée en 1948 initialement pour lutter clandestinement contre le bloc soviétique. Par après, cet organisme échappa au contrôle légal (ou celui de l’Etat public) pour s’intégrer totalement dans l’Etat profond. Il s’agit aussi du fameux complexe militaro-industriel dénoncé par le Président Eisenhower à la fin de son mandat présidentiel en 1960. Rien que cela est une sérieuse épine dans les pieds des partisans de la théorie officielle.

 

 

De son côté, Edward Snowden dans ses mémoires (Edward Snowden, Mémoires vives, Paris, Seuil, 2019) donne une définition de l’Etat profond : « L’Etat profond est un concept politique, apparu en Turquie à la fin des années 1990, en lien avec l’affaire de Susurluk. Sa définition varie mais il désigne le plus souvent la réunion d’un groupe de personnes au sein d’une entité informelle qui détient secrètement les pouvoirs de décision de l’Etat, au-delà du pouvoir légal. Il est constitué soit par le noyau de la classe dominante, soit par des représentants d’intérêts au sein d’un Etat bureaucratique. C’est la composante la plus restreinte, la plus secrète, la plus agissante de l’establishment. »

 

 

L’AEI est un élément très important de l’Etat profond US. Selon le site NACLA, site progressiste proche du journal de gauche The Nation, L'American Enterprise Institute (AEI) est un formidable groupe de réflexion pro-entreprise à Washington, DC, avec une valeur nette de 150 millions de dollars. L'ancien vice-président Cheney reçoit plus de 200 000 $ par an d'AEI pour travailler en moyenne une heure par semaine en tant que syndic, selon les déclarations de revenus de l'organisation. (Observons que nos politicien.ne.s liégeois.e.s de Publifin et de Nethys sont minables au regard des émoluments distribués par l’AEI…).

 

Dick Cheney le plus belliciste de l’équipe de George W Bush lié aux intérêts pétroliers et du complexe militaro-industriel garde toujours son influence !

 

Le 18 septembre 2012, l’AEI a organisé une table ronde intitulée « L'asile d'Assange dans l'Équateur de Correa : dernier refuge pour les scélérats ? » Deux panélistes de droite ont été invités à défendre cette position, tandis que l'économiste Mark Weisbrot du groupe de réflexion de gauche, Center for Economic and Policy Research , a été invité pour contester le cadre de base de la discussion. Il fallait bien donner un cadre « démocratique » à ce colloque !

 

Malgré l'inclinaison et le déséquilibre évidents du média, Weisbrot a profité de l'occasion pour démystifier rondement de nombreux tropes de droite entourant les questions de libertés de la presse, le rôle de Wikileaks, les accusations contre Assange, et les coûts et avantages pour l'Équateur d'accorder l'asile à Assange. Mais cela n’a pas empêché l’AEI d’agir contre Julian Assange.

 

 

Il y a une évidence dans l’affaire Assange : l’Etat profond US veut sa peau. Les propos de Jonah Goldberg ne laissent aucun doute à ce sujet. S’il ne s’agissait que des idées d’un membre d’un think tank, cela n’aurait guère d’importance ; Cependant, et c’est le plus grave, l’ancien ministre de l’Intérieur britannique Sajid Javid d’avril 2018 à juillet 2019, participe depuis 2010 – il n’était alors que simple député – aux réunions « officieuses » de l’AEI en même temps que des personnalités de haut niveau de l’armée et des services de renseignement américains. Plusieurs de ces personnalités ont d’ailleurs été citées dans les documents diffusés par Wikileaks. Tout ce beau monde se réunit dans un hôtel insulaire 5 étoiles au large des côtes de l’Etat de Géorgie (US). L’AEI combat Wikileaks depuis 2011. On dirait même qu’il en fait une fixation ! Plus de 43 articles contre Assange et Wikileaks ont été publiés sur son site ! Déjà en 2010, l’AEI voulait mettre fin aux activités du lanceur d’alerte australien. Et comme par hasard, c’est Javid qui a signé la demande d’extradition en juin 2019 malgré l’opposition de nombreux membres de la Chambre des Communes.

 

 

 

Manifestation le 24 février à Bruxelles pour la libération d'Assange. Derrière le calicot, on reconnaît le journaliste Jean-Claude Defossé et son frère Josy Dubié portant une casquette, lui aussi journaliste et militant et au milieu Ralph Coekelbergs, infatigable militant du progrès et des libertés.

Manifestation le 24 février à Bruxelles pour la libération d'Assange. Derrière le calicot, on reconnaît le journaliste Jean-Claude Defossé et son frère Josy Dubié portant une casquette, lui aussi journaliste et militant et au milieu Ralph Coekelbergs, infatigable militant du progrès et des libertés.

 

 

 

 

 

 

L’affaire est-elle entendue pour Assange ? En tout cas, elle se présente mal.. Mais la lutte pour sa libération continue et doit se poursuivre jusqu’au bout. C’est une question de dignité et de lucidité : l’avenir de pans entiers des droits humains est en jeu et certainement celui de la liberté de la presse. Alors, ne nous endormons pas !

 

 

 

Pierre Verhas

 

 

Prochain article : Julian Assange : la fin de la route ? (II) Menace sur nos fondamentaux

 

 

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16 février 2020 7 16 /02 /février /2020 23:07

 

 

 

Charles Enderlin frappe à nouveau ! Et fort et juste !

 

Le grand journaliste et écrivain franco-israélien Charles Enderlin vient de publier un nouveau livre choc qui n’est plus spécifiquement consacré à la situation en Israël et en Palestine, mais plutôt en France. Il s’intitule « Les Juifs de France entre République et Sionisme » (éditions du Seuil, Paris, 2020). Il écrit :

 

 

 

Charles Enderlin, ancien correspondant de France 2 à Jérusalem, est un des meilleurs analystes du conflit du Proche-Orient et du monde juif auquel il appartient.

Charles Enderlin, ancien correspondant de France 2 à Jérusalem, est un des meilleurs analystes du conflit du Proche-Orient et du monde juif auquel il appartient.

 

 

 

« Les institutions dominantes du judaïsme français s’efforcent de convaincre les Juifs que leur destin est lié non plus au principe d’une République juste et exigeante, mais à un “État-nation du peuple juif” à tendance messianique et qui discrimine les minorités non juives », écrit Charles Enderlin. « Le judaïsme français se confond-il désormais avec Israël, ce petit État du Proche-Orient ? ». Il cite l’ancienne mise en garde de Raymond Aron : « Dans ce cas, il sortirait de l’histoire universelle. » L’auteur explique dans son introduction en une phrase la raison de cet ouvrage : « J’ai écrit ce livre pour tenter de comprendre l’évolution de ces Juifs français dont je fus autrefois si proche et dont je me sens souvent aujourd’hui si éloigné. C’est l’histoire de la transformation d’une communauté prestigieuse qui a donné à la République les Crémieux, Netter, Naquet, Reinach, Blum, Cassin, Heilbronner, Mendès-France, Aubrac, Léon Meiss, Simone Veil, le grand rabbin Joseph Kaplan, pour ne citer que quelques noms, et qui est aujourd’hui celle des Meyer-Habib, des Gilles-William Goldnadel, des Finkielkraut, Zemmour, du CRIF – autant de soutiens inconditionnels d’Israël. »

 

Comme l’écrit « Mediapart » : Outre son intérêt historique, le livre de Charles Enderlin permet de prendre de la hauteur par rapport à la nauséabonde polémique visant à assimiler antisionisme et antisémitisme. Les retours historiques sont à cet égard éclairants et montrent la diversité des engagements comme la vivacité des débats entre responsables ou intellectuels juifs se réclamant du sionisme et de l'antisionisme.

 

Emmanuel Macron, ses relais à droite comme à gauche, veulent aujourd'hui interdire, voire criminaliser ce débat. En juillet 2017, le chef de l’État affirmait, dans son discours commémorant la rafle du Vél d’Hiv en présence de Netanyahou : « L’antisionisme est une des formes modernes de l’antisémitisme. » « Nous ne céderons rien à l’antisionisme, car il est la forme réinventée de l’antisémitisme », répète-t-il depuis. Et début décembre 2019, l’Assemblée nationale adoptait une résolution très controversée du député LREM Sylvain Maillard élargissant la définition de l’antisémitisme à l’antisionisme. 

 

Lors de ce débat parlementaire, Meyer Habib, député LR cité par Enderlin et relais suractif de la droite du Likoud, pouvait ainsi asséner que « la détestation de l’État d’Israël, c’est le nouvel antisémitisme », car « le sionisme est au cœur de l’identité juive ». Meyer Habib est le symptôme le plus extrême de la lente dérive des représentants de la communauté juive et de ses institutions qui va aboutir à un alignement puis à un soutien inconditionnel aux politiques israéliennes conduites par Ariel Sharon et par Benjamin Netanyahou.

 

 

 

Le député français Meyer-Habib est l'homme de Benjamin Netanyahou à l'Assemblée nationale française.

Le député français Meyer-Habib est l'homme de Benjamin Netanyahou à l'Assemblée nationale française.

 

 

 

Emmanuel Macron, ses relais à droite comme à gauche, veulent aujourd'hui interdire, voire criminaliser ce débat. En juillet 2017, le chef de l’État affirmait, dans son discours commémorant la rafle du Vél d’Hiv en présence de Netanyahou : « L’antisionisme est une des formes modernes de l’antisémitisme. » « Nous ne céderons rien à l’antisionisme, car il est la forme réinventée de l’antisémitisme », répète-t-il depuis. Et début décembre 2019, l’Assemblée nationale adoptait une résolution très controversée du député LREM Sylvain Maillard élargissant la définition de l’antisémitisme à l’antisionisme. 

 

 

Lors de ce débat parlementaire, Meyer Habib, député LR cité par Enderlin et relais suractif de la droite du Likoud, pouvait ainsi asséner que « la détestation de l’État d’Israël, c’est le nouvel antisémitisme », car « le sionisme est au cœur de l’identité juive ». Meyer Habib est le symptôme le plus extrême de la lente dérive des représentants de la communauté juive et de ses institutions qui va aboutir à un alignement puis à un soutien inconditionnel aux politiques israéliennes conduites par Ariel Sharon et par Benjamin Netanyahou.

 

Au-delà d’un conflit interne à la communauté juive de France, Charles Enderlin met en évidence une question de valeurs fondamentales : l’universalisme dont les intellectuels et penseurs juifs en France et en Europe étaient les militants les plus actifs après l’Holocauste et le nationalisme discriminatoire émanant de la loi Etat-nation que Netanyahou a fait voter le 19 juillet 2018 à la Knesset. Cette loi, non seulement, discrimine tous les habitants non juifs de l’Etat d’Israël – Arabes et Druzes, principalement – en faisant d’Israël l’Etat-nation du seul peuple juif. Et, implicitement, tout Juif est considéré comme citoyen de l’Etat d’Israël, qu’il y habite ou non. Enfin, cette loi encourage la colonisation dans les territoires occupés depuis 1967, Jérusalem et la Cisjordanie appelée Judée et Samarie.

 

Et le journaliste cite l’avertissement lancé en août 2018 au gouvernement israélien par Ronald Lauder, le président du Congrès juif mondial accusant Netanyahou de « saper l’alliance entre le judaïsme et les Lumières (…). Lorsqu’il dénigre la valeur sacrée qu’est l’égalité, nombre de ses partisans sentent qu’il tourne le dos à son héritage juif, à l’ethos sioniste et à l’esprit d’Israël. Ces nouvelles politiques ne renforceront pas Israël : elles l’affaibliront et à la longue, elles mettront en danger sa cohésion sociale, ses succès économiques et son statut international (…). » Le président Lauder ajoute que les jeunes Juifs pourraient se détourner d’Israël, ainsi que les groupes minoritaires comme les LGBT.

 

 

Cette tendance dangereuse à rejeter l’universalisme – qui ne concerne pas qu’Israël, nous aurons l’occasion de le voir – est aussi dénoncée pas plus tard que ce jour par le professeur d’histoire des religions de l’ULB, Jean-Philippe Schreiber dans une chronique qu’il tient sur Facebook au sujet des incidents qui se déroulent dans cette Alma mater au sujet d’une invitation des dirigeants de Charlie Hebdo qui sont invités à un colloque sur la liberté d’expression. Il voit l’affrontement entre deux camps, celui de l’universalisme et le courant identitaire :

 

 

 

Le professeur Jean-Philippe Schreiber a la même vision universaliste que Charles Enderlin.

Le professeur Jean-Philippe Schreiber a la même vision universaliste que Charles Enderlin.

 

 

 

« En simplifiant de manière assez grossière, l’on peut dire que deux camps s’affrontent. Le premier porte comme étendard l’universalisme, l’égalité et l’esprit des Lumières ; il est le plus souvent allergique aux identités et aux idées post-modernes.

 

L’autre camp, qui n’est toutefois en rien homogène, est tout aussi progressiste, tout aussi démocrate, et tout aussi soucieux de l’égalité. Mais il analyse le réel par le prisme de la domination. Une domination occidentale, masculine, hétéronormée, bourgeoise et blanche, sur les femmes, sur les « racisés », sur les minorités... Ainsi, si l’on est par exemple une femme, une femme de couleur et dans le même temps une musulmane portant le foulard, l’on est victime de discriminations croisées : c’est l’intersectionnalité, un terme désignant à l’origine l'intersection entre le sexisme et le racisme subis par les femmes afro-américaines, un terme conduisant à penser les discriminations non en les distinguant mais dans leurs relations, car elles seraient intrinsèquement liées.

 

L’Union syndicale étudiante et le Cercle féministe qui ont dénoncé la participation de Charlie Hebdo à la conférence consacrée à la liberté d’expression à l’ULB, véhiculent précisément ce discours et reflètent le fossé profond qui se creuse de plus en plus entre démocrates à l’Université. S’ils stigmatisent l’universalisme, c’est parce que l’universalisme serait raciste, réactionnaire, oppresseur des minorités et islamophobe. S’ils stigmatisent Charlie Hebdo, c’est parce que l’hebdomadaire satirique n’a justement eu de cesse de dénoncer le détournement de l’antiracisme, du féminisme et de la défense des droits humains par les apôtres des minorités.

 

Enfin, si leur discours vise très clairement l’Université, c’est qu’il existe à leurs yeux, outre un supposé système médiatique, un système intellectuel dominant qui aurait écrasé la parole des dominés ~ chose curieuse, car s’il y a bien un lieu où le discours postcolonial, féministe et intersectionnel a droit de cité, c’est précisément l’Université. Peut-on pour autant nier que notre société contemporaine serait le produit d’une triple oppression ~ capitaliste, patriarcale et ethnocentrée ? Assurément pas. Mais quel est alors le chemin à prendre pour travailler à l’égalité et à la reconnaissance ? Question épineuse. Je suis pour ma part convaincu que si notre logiciel n’est pas universaliste, nous courrons à la catastrophe de la fragmentation et serons incapables, politiquement, culturellement et socialement, de résister à la montée en puissance du nationalisme et de la barbarie.

 

Dans le même temps, je suis sensible à l’affirmation de celles et ceux qui estiment sincèrement que notre société ne les reconnaît pas dans leur identité, tout autant que le fait que la parole des femmes a trop longtemps été muselée. Trouver des convergences entre ces deux camps, ces deux positions, ces deux discours, sera ardu, mais essentiel face à la sauvagerie d’un système économique prédateur.

 

Sans se tromper de cible quant au vent qui porte la menace : car ce n’est pas de la réaction et de la domination que produit l’hebdomadaire satirique et laïque qu’est Charlie Hebdo, c’est un souffle authentique et puissant de liberté. Vouloir condamner Charlie au silence, c’est l’assassiner une seconde fois. Comme l’écrit Marcel Sel, « on n’a jamais aussi mal traité les résistants qu’aujourd’hui ».

Cela dit, Charlie Hebdo qui, bien avant les attentats, sous l’impulsion de Philippe Val, a viré vers le camp intellectuel dominant, avait perdu son âme. C’est, en définitive – et c’est terrible à dire – le massacre du 13 janvier 2015 qui l’a sauvé. Mais, il n’y a aucune justification de l’empêcher de s’exprimer… surtout dans un colloque consacré à la liberté d’expression.

 

Comme quoi, tout courant de pensée n’est viable que s’il garde ses distances avec le pouvoir et la classe dominante.

 

 

 

Interview de Charles Enderlin par Mediapart au sujet de son livre.

 

 

 

Charles Enderlin

Les Juifs de France entre République et Sionisme

 

 

 

Morceaux d’humeur du 16 février 2020

Seuil, Paris, 2020

ISBN 978-2-02-121165-8

Prix 22,50 €

 

P.V.

 

 

 

Israël : encore un abus de pouvoir

 

L’agence Belga a publié le vendredi 07 février 2020 l’information suivante :

 

« Israël a convoqué jeudi l'ambassadeur suppléant de Belgique, a confirmé vendredi le SPF Affaires étrangères. L'Etat hébreu reproche à la Belgique d'avoir invité une ONG qui travaille pour des enfants palestiniens en zone de guerre à s'exprimer à la session du Conseil de Sécurité des Nations unies dédiée au Moyen-Orient. L'ambassadeur d'Israël en Belgique a à son tour été convoqué à Bruxelles, après avoir partagé des tweets critiques à l'encontre de la Belgique.

 

"La Belgique et Israël entretiennent de bonnes relations mais, comme entre de bons amis, il y a parfois des désaccords", affirme le SPF.

 

Samedi dernier, la Belgique a pris la présidence du Conseil de sécurité de l'ONU pour un mois. Dans ce cadre, elle a invité l'ONG Defense for Children Palestine à s'exprimer à la session du Conseil de Sécurité des Nations unies dédiée au Moyen-Orient, le 24 février. DCIPalestine, qui défend les droits des enfants palestiniens en zone de guerre, est très critique à l'égard d'Israël.

 

Pour l'Etat hébreu, cette invitation ne passe pas. En l'absence au pays de l'ambassadeur de Belgique en Israël, son suppléant a été convoqué par le ministère israélien des Affaires étrangères. Selon les médias israéliens, cette convocation a eu lieu jeudi.

 

Les Affaires étrangères ont confirmé la convocation à Belga et ont qualifié la réunion à Tel Aviv de "cordiale". »

 

Une fois de plus toute expression de solidarité à l’égard des Palestiniens est condamnée par le gouvernement Netanyahou qui va jusqu’à en faire un incident diplomatique. L’étape suivante sera l’interdiction d’intervention des ONG et l’expulsion de leurs membres.

 

 

P.V.

 

 

 

Populisme

 

Lors de l’émission dominicale « Ce n’est pas tous les jours dimanche » de RTL-TVI qui consiste en des débats sociétaux et politiques et qui se termine par une conversation entre une personnalité invitée et le journaliste Pascal Vrebos, l’invité du 9 février était le patron des patrons belges, l’administrateur délégué de la FEB (Fédération des Entreprises de Belgique), l’équivalent belge du MEDEF, Pieter Timmermans, connu pour être particulièrement peu ouvert à la concertation sociale. Le « script » d’une partie de la conversation est révélateur.

 

 

 

Pieter Timmermans, le patron des patrons belge n'a pas hésité à traiter Pascal Vrebos de "populiste" !

Pieter Timmermans, le patron des patrons belge n'a pas hésité à traiter Pascal Vrebos de "populiste" !

 

 

 

Pascal Vrebos : Un patron qui gagne cinq millions par an, pour vous c’est un bon chiffre, ou c’est quand même un peu trop ?

 

 

Pieter Timmermans : Moi je ne m’exprime pas sur des chiffres, c’est très populiste. C’est très populiste…

 

 

Pascal Vrebos : Pourtant on en parle tout le temps.

 

 

Pieter Timmermans : Oui on en parle tout le temps, mais ça dépend de l’entreprise, dans quel domaine elle est située, qu’est-ce qu’elle fait, etc. Donc non.

[…]

 

Pascal Vrebos : Et 1.593 euros bruts, le salaire minimum. Franchement, vous pourriez vivre avec ça? Quelqu’un qui gagne ça, est-ce qu’il peut vivre avec ça ? Avec des enfants ?

 

 

Pieter Timmermans : Mais allez… ça ce sont des… Je ne réponds pas parce que ce sont des questions populistes de ces gens-là.

 

 

Pascal Vrebos : Mais est-ce qu’on peut vivre avec ça ?

 

 

Pieter Timmermans : Mais je ne sais pas. Est-ce que les gens savent vivre avec ça à l’étranger ? Apparemment oui. Donc c’est pas une question de…

 

 

Pascal Vrebos : Oui en Croatie c’est vrai que c’est encore moins.

 

 

Pieter Timmermans : Mais il faut nous comparer monsieur Vrebos… soyons un peu honnête. Vous êtes populiste.

 

 

Pascal Vrebos : Mais pas du tout ! C’est la question que les gens se posent, dans les courriers, lisez les forums. Qu’est-ce qu’on peut faire avec 1.500 euros aujourd’hui ?

 

 

Pieter Timmermans : Mais comparez-vous à d’autres. Est-ce qu’on veut que ces gens se trouvent dans le chômage, avec une allocation encore plus faible ? C’est ça la question qu’il faut poser ! C’est ça la question ! On oublie ici le côté marché de l’emploi. Est-ce qu’on veut expulser ces gens vers le chômage ? C’est ça la question. Non. Nous voulons créer de l’emploi pour les gens, qu’ils trouvent de l’emploi, et qu’ils peuvent évoluer.

 

 

C’est édifiant ! Face à l’attitude de ces pontes de l’économie ultralibérale de marché, on se rend compte que le dialogue est impossible. Même Pascal Vrebos, pourtant connu pour être un bon libéral, n’est pas épargné par la doxa de ces dirigeants.

 

 

Comme on le voit en France avec la bataille sur les retraites, un véritable débat et a fortiori une réelle négociation sont impossibles.

 

 

L’affrontement est donc inévitable !

 

 

 

P.V.

 

 

Affaire Griveaux : ne jouons pas les vertus outragées !

 

 

La lamentable chute du candidat LREM Benjamin Griveaux à la Mairie de Paris qui bénéficiait de l’appui du président Macron himself a soulevé l’indignation de la classe politique de l’extrême-gauche à l’extrême-droite en passant par toutes les nuances du centrisme dominant. On a porté atteinte à la vie privée du candidat. Il est interdit de diffuser des vidéos à caractère privé sur la toile.

 

 

 

 

Benjamin Griveaux, ex-candidat à la mairie de Paris, est plutôt ennuyé !

Benjamin Griveaux, ex-candidat à la mairie de Paris, est plutôt ennuyé !

 

 

 

Certes, le procédé n’est pas joli joli et l’atteinte à la vie privée est intolérable Cependant, n’oublions pas que la « macronie » ne se gêne pas de surveiller toute monde avec notamment la reconnaissance faciale qui nous parvient de la très démocratique Chine populaire de M. Xi Jin Ping. Autre chose, ce Griveaux qui est un politicien de seconde zone, ancien collaborateur de DSK et éphémère secrétaire d’Etat du second gouvernement Philippe et même porte-parole dudit gouvernement, a été désigné candidat maire de Paris par défaut, suite à la bagarre avec l’autre candidat, le mathématicien Cédric Villani. La macronie en marche, quoi ! Tout bénéfice pour la sortante, la socialiste Anne Hidalgo.

 

 

Quant à la vidéo, n’oublions pas que Griveaux s’est laissé filmer lors de son « exercice ». Dans quel but ? Il devrait savoir que lorsqu’on devient un homme public, il est dangereux de laisser des traces de ses pratiques sexuelles. Alors, jouer aux vertus outragées comme le fait la classe politique française est risible. Comment veut-il être pris au sérieux, alors que tout ce beau monde était au courant de cette vidéo !

 

 

En attendant, le parti LREM est aux abois et a désigné en désespoir de cause Agnès Buzyn, une hématologue, elle aussi ancienne ministre de la Solidarité et de la Santé du gouvernement Philippe et liée au lobby pharmaceutique… Le bilan de son ministère est catastrophique, ce qui n’augure rien de bon pour le parti présidentiel aux élections municipales qui se dérouleront dans un mois.

 

 

Cette affaire minable montre la grave dégradation de la classe et de la vie politiques. C’est là le vrai danger pour la démocratie. Nous assistons à l’effondrement d’un monde en pleine déliquescence, mais nul ne sait quel monde viendra à sa place.

 

 

 

Pierre Verhas

 

 

 

 

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30 janvier 2020 4 30 /01 /janvier /2020 14:12

 

 

 

Le 27 janvier 2020, c’est le 75e anniversaire de la libération du camp d’Auschwitz par l’Armée rouge qui avançait vers Berlin. Auschwitz se situait dans la partie occidentale de la Pologne attribuée à l’Allemagne par le Pacte germano-soviétique de 1939.

 

 

 

L'Armée rouge libère les détenues du camp d'extermination d'Auschwitz Birkenau. Mais si cette libération est une réalité incontestable,  cette image n'est -elle pas un élément de propagande ?

L'Armée rouge libère les détenues du camp d'extermination d'Auschwitz Birkenau. Mais si cette libération est une réalité incontestable, cette image n'est -elle pas un élément de propagande ?

 

 

 

Le 27 janvier 2020, c’est à Auschwitz même l’apothéose des commémorations qui ont commencé à Jérusalem sous les auspices du gouvernement israélien, en présence de nombreux chefs d’Etat et de gouvernement. Aujourd’hui, les mêmes chefs d’Etat et de gouvernement sont invités, à l’exception de celui du pays libérateur : la Russie.

 

Le militant progressiste Henri Goldman a récemment rouvert son blog ( https://leblogcosmopolite.blogspot.com/ ). Son dernier article est consacré à Auschwitz. Sa famille y fut décimée. Seul son père est revenu et il épousa peu après la mère d'Henri, Sonia, elle aussi rescapée. Henri Goldman écrit :

 

« Ma mère, Szajndla dite Sonia, y fut déportée de Malines en janvier 1944, avec le 23e convoi. Peu de temps après, elle donna naissance à une petite fille qui fut doucement euthanasiée pour éviter pire. Mon père, Yisroël dit Charles, arriva un peu plus tard, avec le 24e convoi, l’avant-dernier, accompagné de sa femme et du plus jeune de ses trois enfants. À l’arrivée, ils furent séparés sur la rampe. Mon père rentra dans le camp. Sa femme et son fils furent poussés dans l’autre file. Ils allaient prendre une douche. On ne devait plus les revoir. Leurs noms sont gravés sur les murs du mémorial juif d’Anderlecht, parmi plus de 25 000 autres noms. »

 

Ensuite, Henri Goldman dénonce avec virulence la récupération à des fins uniquement politiques de l’horreur des massacres de masse des Juifs allemands et des pays occupés perpétrés par les nazis.

 

« En 1960, le criminel nazi Adolf Eichmann fut exfiltré d’Argentine par des agents israéliens. Il fut exécuté au terme d’un procès qui s’acheva deux ans plus tard. C’est à partir de ce moment-là qu’Israël élabora une véritable stratégie autour de « la Shoah », un mot que, dans ma famille qui l’avait pourtant vécue, on n’avait jamais prononcé ni même entendu. Cette stratégie quelque peu anachronique – on est alors plus de quinze ans après la Libération – visait à faire d’Israël le légataire universel de tous les Juifs exterminés entre 1942 et 1945 afin d’en récolter les dividendes politiques auprès d’une opinion occidentale travaillée par la culpabilité. Tout une mythologie fut élaborée pour faire de l’État d’Israël la revanche rédemptrice des Juifs massacrés.


Mais de quel droit ? Mes grands-parents, gazés à Treblinka avec neuf de leurs dix enfants – ma mère était la dixième – n’étaient pas sionistes. Quand, lors de la fête de Pâque, ils se souhaitaient « l’an prochain à Jérusalem », il s’agissait de la Jérusalem céleste qui nous serait ouverte à l’arrivée du Messie, pas d’une ville physique. Ils n’ont donné mandat à personne pour parler en leur nom. Et moi, leur héritier, non plus. »

 

 

 

Henri Goldman dans ce livre nous parle de sa mère, Sonia, rescapée des marches de la mort après Auschwitz.

Henri Goldman dans ce livre nous parle de sa mère, Sonia, rescapée des marches de la mort après Auschwitz.

 

 

 

La confusion entre le politique et le religieux

 

 

Le mot « Shoah » a été utilisé pour la première fois par Menahem Begin, alors chef de l’opposition en Israël. Il a été largement répandu par le film de Claude Lanzmann paru en 1985, d’une durée de 582 minutes et diffusé en feuilletons à la télévision. Ce documentaire eut le mérite de faire prendre conscience de l’holocauste nazi par un large public. Depuis lors, c’est le mot « Shoah » qui est le plus usité.

 

 

Notons que « Shoah » est une expression religieuse. Il y a donc un mélange entre une abomination concrète, œuvre d’êtres humains avec une foi. Comme le dénonce Henri Goldman : la fameuse prière « l’an prochain à Jérusalem » prononcée par ses parents concerne la « Jérusalem céleste », est donc purement spirituelle et ne consiste en rien à une adhésion inconditionnelle au projet sioniste. C’est cette confusion entre le religieux et le politique qui est abominable !

 

 

Il est clair que de nombreux descendants des victimes de l’horreur absolue des camps d’extermination n’acceptent pas cette récupération, ou plutôt cette appropriation par l’Etat d’Israël de l’extermination des Juifs à des fins purement politiques. Tout cela s’inscrit dans la logique de la fameuse loi « Etat nation » qui dispose qu’Israël est l’Etat du seul peuple juif. Donc, dans cet état d’esprit, Israël est l’unique représentant du peuple juif et les Occidentaux semblent accepter cela sans broncher. Le plus zélé d’entre eux, le président Macron, va même jusqu’à défendre un projet de loi assimilant l’antisionisme à l’antisémitisme. Donc, une opinion politique par définition critiquable, mais légitime puisqu’elle n’incite pas à la haine, est assimilée au pire des racismes. Après la récente adoption de loi dite Avia par l’Assemblée nationale française réprimant « les expressions de haine » sur les réseaux sociaux, voici une nouvelle disposition limitant la liberté d’opinion qui est en gestation !

 

 

Une politique bien pensée

 

 

 

En outre, tout cela s’inscrit dans une politique bien pensée. Israël est devenu selon le vieux rêve des néoconservateurs étatsuniens la pointe avancée de l’Occident dans le monde arabe dans l’optique du fameux « choc des civilisations ». Et ces commémorations faisant appel à l’émotion tout à fait légitime des peuples ont en réalité un objectif géopolitique : justifier une éventuelle guerre contre l’Iran qui est assimilé au nouveau « Satan ». D’ailleurs, le « plan de paix » de Trump s’inscrit dans la ligne de la politique du gouvernement de Benjamin Netanyahou.

 

 

 

Le plan de paix signé entre le Président US Trump et le Premier ministre israélien Netanyahou  fait partie d'une politique bien pensée qui s'est appropriée la mémoire d'Auschwitz.

Le plan de paix signé entre le Président US Trump et le Premier ministre israélien Netanyahou fait partie d'une politique bien pensée qui s'est appropriée la mémoire d'Auschwitz.

 

 

 

Henri Goldman ajoute :

 

« L’appropriation par Israël de ce qu’il convient désormais d’appeler « la mémoire de la Shoah » est pour moi une vraie souffrance. Les derniers grands prêtres autoproclamés de cette nouvelle religion civile, les Sharon, Netanyahou et autres Liebermann, ont beaucoup plus de sang sur les mains que nos petits fascistes locaux. Aujourd’hui, le gouvernement d’Israël compte en son sein des ministres qui développent exactement la même idéologie suprémaciste que le Vlaams Belang, le MHP turc ou le Ku Klux Klan. Dans leur chef, c’est même plus qu’une idéologie. C’est une pratique. »

 

 

 

Et puis, on oublie le libérateur aujourd’hui considéré comme ennemi depuis que des apprentis sorciers de l’Occident « atlantiste » ont relancé la guerre froide, sanctionnant et isolant la Russie. C’est cependant, qu’on le veuille ou non, l’Union Soviétique qui a payé le plus lourd tribut à la lutte contre l’Allemagne nazie. Jean Lévy sur son blog ( http://canempechepasnicolas.over-blog.com/ ) exprime son avis :

 

 

« A entendre les médias, on pourrait penser que ce sont les Israéliens qui ont libéré Auschwitz. Et quand l'un de leurs journalistes se veut plus précis, il évoque" les Russes". Et bien non, ce sont les Soviétiques et les soldats de leur Armée rouge, composée de Russes, bien sûr, mais aussi venus de Sibérie, du Caucase, d'Ukraine, de Biélorussie, de toutes les Républiques qui alors fédéraient l'URSS. Ces forces, qui ont écrasé l'Allemand à Stalingrad, planteront le drapeau rouge sur les ruines de Berlin.

 

A cette époque, la propagande officielle de Berlin, et celle de leurs valets parisiens, n'évoquait le pouvoir soviétique que sous le terme de "judéo-bolchevique" et les consignes données à la Wehrmacht étaient alors de massacrer systématiquement "les commissaires politiques communistes et les juifs".

 

Cette assimilation, thème de la propagande nazie, n'est plus de mise aujourd'hui. L'Etat d'Israël fait partie aujourd'hui du dispositif militaire occidental.

 

L'ennemi, ce sont les Russes, ceux d'hier comme ceux d'aujourd’hui, coupables de ne pas laisser piller les richesses de leur pays, en clair, de ne pas livrer celui-ci aux intérêts étrangers.

 

Crime, aux yeux du capital international. 

 

C'est ce qui conduit les instances de l'Union européenne, sous la direction de l’Allemagne, à considérer Moscou comme l'ennemi. Et d'assimiler Poutine à Hitler ! La goujaterie occidentale va même jusqu'à ne pas inviter les dirigeants russes à Auschwitz, que leurs troupes ont libéré, lors de la commémoration officielle de cet événement ...alors que les responsables de Berlin sont conviés à visiter les bunkers nazis des plages normandes, lors des anniversaires du débarquement de juin 44 ! »

 

Certes, ces propos sont excessifs, mais ils ont le mérite de bien cerner la question. Alors que l’on commémore la pire des abominations, il est intolérable que l’extermination des Juifs et aussi des Tziganes et des Soviétiques soit exploitée, deux tiers de siècle après, à des fins géopolitiques qui n’ont historiquement rien à voir avec cette horreur. Ce n’est rien d’autre que flétrir la mémoire des millions de morts des camps nazis – parce qu’il n’y a pas que Auschwitz – et mépriser le calvaire des rescapés.

 

Les marches de la mort

 

Et puis, il faut savoir que le plus grand nombre de prisonniers d’Auschwitz présents en janvier 1945 n’ont pas été libérés par l’Armée rouge le 27. On « oublie » dans ces cérémonies officielles un autre aspect aussi abominable : les marches de la mort. L’historienne belge Claire Pahaut vient de le rappeler sur les réseaux sociaux :

 

 

 

Madame Claire Pahaut, historienne spécialiste de la déportation rappelle utilement l'horreur des "marches de la mort".

Madame Claire Pahaut, historienne spécialiste de la déportation rappelle utilement l'horreur des "marches de la mort".

 

 

 

« Oui, le camp d'Auschwitz est libéré par les Russes, Alliés de l'Est, comme les Anglais, les Américains, les Canadiens ... étaient ceux de l'Ouest. Mais que trouvent les Russes en entrant sans doute par le camp de Birkenau ?


Des hectares de baraques vides devant eux. Et tout dans le fond ? Les restes des chambres à gaz que les nazis ont fait sauter avant leur départ. Comme si l'Histoire ne pourrait y découvrir leur usage. Des survivants ? Peu. Pour la plupart, grabataires. Abandonnés à leur agonie.


Et les centaines de milliers d’autres ? Évacués sur les routes d'Europe. Des "marches de la mort" en langage de camps. 10.000 femmes sont menées à Ravensbrück et y arrivent autour du 23 janvier. Environ 7.000 survivantes. Ravensbrück est déjà en surpeuplement. Épidémies, faim, épuisement ... Un camp de déportées politiques, qui se doublent maintenant de déportées raciales. Survivre est le mot d'ordre qui se glisse de bouches à oreilles. Trois mois s'écouleront avant "leur" libération. Il en est de même dans tous les camps d'hommes. Dora, Buchenwald, Flossenburg, Dachau, ... La liste est si longue. Qui dans les médias d'aujourd'hui dressent le vrai décor de l'Europe du IIIe Reich de janvier à avril 1945 ? J'en connais un, dans le Soir, Marc Metdepenningen pour ne pas le citer. Oui, Auschwitz commémore sa libération. Et le monde s'en souvient avec lui. »

 

Eh oui, chère Claire Pahaut, la mémoire officielle a des lacunes ! Les marches de la mort qui ont pourtant été évoquées par le général de Gaulle lui-même dans ses « Mémoires de guerre », n’ont guère été retenues – ou très peu – dans les discours officiels. Or, il suffit de lire les témoignages des rescapés. Ces marches furent le paroxysme de l’horreur, les SS étant en panique et donc encore plus cruels. Dans son témoignage interview, Sam Braun, rescapé du camp d’Auschwitz, victime avec sa famille de la rafle du Vel d’Hiv, fut le seul à survivre. Sa carrure d’athlète lui évita la « douche » à la sélection à Birkenau et il fut transféré à Monowitz, l’usine du camp Auschwitz III qui exploita les esclaves à la fabrication de caoutchouc dans une énorme usine de la tristement célèbre compagnie IG Farben. (Voir Sam Braun, Personne ne m’aurait cru, alors je me suis tu, Albin Michel, 2008, réédité en édition de poche). Il raconte « sa » marche de la mort.

 

 

 

Feu le Docteur Sam Braun, victime de la rafle du Vel d'Hiv, rescapé d'Auschwitz a voulu perpétuer la mémoire de l'horreur de ce camp. Il fonda et dirigea jusqu'à sa disparition le Cercle Mémoire & Vigilance à Paris. Il décrit "sa" marche de la mort...

Feu le Docteur Sam Braun, victime de la rafle du Vel d'Hiv, rescapé d'Auschwitz a voulu perpétuer la mémoire de l'horreur de ce camp. Il fonda et dirigea jusqu'à sa disparition le Cercle Mémoire & Vigilance à Paris. Il décrit "sa" marche de la mort...

 

 

 

Le 17 janvier 1945, les SS et les kapos firent sortir brutalement les détenus, d’abord en rang, ensuite, la file s’étirait et ils avaient comme chaussures des galoches à semelles de bois. Ils marchèrent sans savoir leur destination, gardés par de nombreux SS nerveux et féroces. Sam Braun dit :

 

« Les longues colonnes de déportés en habits de bagnards, fuyant la progression de l’avance alliée, avançaient dans des directions diverses, le but étant de s’éloigner du front. Les SS nous menaient comme ils auraient mené des troupeaux (…) Très peu de déportés se sont retrouvés comme moi à Prague. La grande majorité des colonnes a été dirigée vers des camps comme Bergen-Belsen ou Buchenwald… ».

 

Sam Braun quant à lui, a rejoint durant cette marche qui a duré quatre mois, quatre camps de taille moyenne, puis les déportés de son groupe ont été mis sur des wagons plats de chemin de fer sur la ligne de Prague. Ils servaient de boucliers humains pour que l’aviation alliée ne bombarde pas cette ligne. Le convoi s’arrêta dans une gare. Là, la population locale a vu ces bagnards affamés, malades, certains étaient mourants. Le train reparti, des passerelles qui étaient au-dessus de la ligne de chemin de fer, des hommes jetaient du pain aux prisonniers. Les SS furieux leur tiraient dessus, mais ce dérisoire « ravitaillement » se poursuivait. Des hommes avaient fait leur devoir d’être humain au péril de leur vie.

 

Ainsi donc, le 27 janvier 1945, tout Auschwitz était loin d’être libéré. Il ne restait sur place que des malades, quelques centaines de femmes et d’hommes valides qui n’avaient pas été emmenés vers la marche de la mort. Ils étaient environ 7 000. Mais le calvaire de des dizaines de milliers d’autres se poursuivit jusqu’à la mort pour bon nombre d’entre eux et les autres furent libérés par les Américains en mai 1945.

 

Alors, dans les commémorations, les déportés des marches de la mort ont été oubliés.

 

Ces commémorations ont fait appel à l’émotion suscitée par cette horreur. Mais elles avaient un objectif politique : assurer la suprématie de l’Occident. Les puissants de ce monde réunis en une sorte de communion médiatisée pour pleurer un passé qu’ils n’ont pas connu n’ont rien suscité au fond de nous-même, sinon un manque de sincérité. Faire appel uniquement à l’émotion est effacer la lucidité. Or, si on veut que le « Plus jamais ça » tant proclamé ne soit plus le « Toujours ça », la lucidité est indispensable.

 

Et la lucidité montre que ses commémorations sont incomplètes – volontairement ou par ignorance ? Nul ne le sait.

 

Laissons la conclusion à Alain Garrigou, historien, professeur des universités à Paris-Sorbonne qui écrit dans un article paru dans le « Monde diplomatique » de janvier 2020 :

 

« Ce ne sont pas les raisons politiques anachroniques   contemporaines — ménager les susceptibilités des Alliés d’aujourd’hui, faire du passé table rase pour un futur meilleur, ou bien seulement faire le malin — qui doivent guider nos appréciations du passé. Ce serait un bien mauvais calcul que de croire aider à la paix en ménageant les susceptibilités individuelles ou collectives d’aujourd’hui au prix de l’oubli des crimes individuels et collectifs d’hier. Sur un sujet aussi grave, il n’y a aucune place pour les accommodements mais seulement pour la vérité. Aussi dérangeante et accablante soit-elle. »

 

Oui, l’émotion toute légitime qu’elle soit doit laisser la place à la lucidité et à la raison pour que « Plus jamais ça ! » soit une réalité.

 

 

 

Pierre Verhas
 

 

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23 janvier 2020 4 23 /01 /janvier /2020 09:41

 

 

 

L’exclusion du PS d’Emir Kir, député-bourgmestre de Saint-Josse ten Noode (une commune de la Région de Bruxelles et aussi plus petite commune de Belgique), est un fait exceptionnel qui ne s’est plus produit depuis la Seconde guerre mondiale.

 

 

 

L'exclusion du PS d'Emir Kir député-bourgmestre de Saint-Josse ten Noode, a déclenché un séisme au sein de la Fédération bruxelloise du PS.

L'exclusion du PS d'Emir Kir député-bourgmestre de Saint-Josse ten Noode, a déclenché un séisme au sein de la Fédération bruxelloise du PS.

 

 

 

Le motif est la réception officielle dans sa mairie d’une délégation de maire turcs parmi lesquels il y avait deux membres du MHP, parti d’extrême-droite proche de la milice fasciste « Les Loups gris ». En agissant ainsi, Kir rompait le « cordon sanitaire » avec l’extrême-droite. Ce n’est pas la première fois qu’on lui reproche des attitudes incompatibles avec l’éthique socialiste et démocratique. Ainsi, en 2018, il s’absenta le jour du vote à la Chambre d’une motion reconnaissant le génocide arménien de 1915. Lors des tensions entre Turcs et Kurdes dans sa commune, Kir a pris ouvertement parti pour les Turcs. La réception de la délégation turque a été la goutte d’eau qui a fait déborder le vase. Un échevin de Neupré dans la région de Liège avait été exclu quelques jours plus tôt pour avoir posté des propos racistes sur Facebook. On ne pouvait dès lors faire deux poids deux mesures avec le bourgmestre de St-Josse. Il est clair que Paul Magnette, le nouveau président du PS veut redorer l’image de son parti en traquant les responsables de scandales et les dérives de certains mandataires.

 

 

 

Paul Magnette nouveau président national du PS a choisi une ligne dure face aux dérives politiques et aux scandales qui secouent le Parti socialiste.

Paul Magnette nouveau président national du PS a choisi une ligne dure face aux dérives politiques et aux scandales qui secouent le Parti socialiste.

 

 

 

Certains vont même – en coulisse – jusqu’à remettre en question l’opportunité de l’exclusion d’Emir Kir. Imaginons un instant qu’une délégation de l’association des maires de France composée entre autres des maires RN de Béziers et de Hénin-Beaumont soit reçue par un bourgmestre socialiste. Ce serait une levée de boucliers ! Et le bourgmestre en question serait exclu illico et forcé à la démission. Pourquoi, alors, tergiverser sur Emir Kir ?

 

Cela dit, les conséquences politiques de l’exclusion d’Emir Kir sont très importantes. Sur le plan communal, Emir Kir semble être solidement installé puisque malgré son exclusion, la section socialiste locale lui apporte son soutien. Son argument : Kir est un bon bourgmestre de gauche. C’est vrai, mais les responsables socialistes locaux ne tiennent aucun compte de son attitude politique qui a des conséquences désastreuses sur l’ensemble de la Région et même sur le pays. Sur le plan régional, le PS perd un bourgmestre et un député régional aussi d’origine turque qui a décidé de siéger comme indépendant. Il partage désormais la première place à la Région de Bruxelles-capitale ex-aequo avec Ecolo et risque même de se trouver à la deuxième place si un ou deux autres députés régionaux s’en vont. Cela impliquerait une redistribution des compétences au niveau du gouvernement régional et une perte d’influence pour les Socialistes bruxellois. Sur le plan de la représentation socialiste au niveau fédéral, les Socialistes bruxellois ont perdu un siège lors du scrutin du 26 mai 2019. Avec l’exclusion d’Emir Kir qui est aussi député fédéral, ils en perdent un deuxième. Il ne reste plus dès lors qu’un siège socialiste au fédéral qui est d’ailleurs occupé par Ahmed Laaouej, par ailleurs président de la Fédération bruxelloise du PS.

 

 

 

Ahmed Laaouej nouveau président de la Fédération bruxelloise du PS, bourgmestre de Koekelberg reste le seul député fédéral socialiste de Bruxelles.

Ahmed Laaouej nouveau président de la Fédération bruxelloise du PS, bourgmestre de Koekelberg reste le seul député fédéral socialiste de Bruxelles.

 

 

 

En clair, politiquement, les Socialistes ne sont pas débarrassés d’Emir Kir. Il se peut que la communauté turque de Bruxelles se détourne du PS, alors qu’avec Emir Kir, elle votait massivement pour lui – 18 540 voix de préférence aux dernières élections fédérales – et suivra ses instructions au moment voulu. D’autre part, cette exclusion a été un choc pour tous les militants. Elle risque de diviser la Fédération entre un bloc de « laïques blancs » et un bloc « méditerranéen » comprenant des militants maghrébins et turcs. Et c’est là le véritable danger !

 

 

 

Laurette Onkelinx qui a succédé à feu Philippe Moureaux à la tête de la Fédération s'entendaient très bien.

Laurette Onkelinx qui a succédé à feu Philippe Moureaux à la tête de la Fédération s'entendaient très bien.

 

 

 

Déjà, pudiquement, on évoquait des divergences de vue entre les sections socialistes dites du « Nord de Bruxelles » et les autres. L’affaire Kir a accentué ce phénomène. Le nouveau président de la Fédération, Ahmed Laaouej, qui a été élu avec seulement 52 % des voix contre Rachid Madrane, ancien ministre et actuel président du Parlement régional, cherche à faire la synthèse entre ces deux courants. Il a cependant été ferme sur l’attitude du bourgmestre de St-Josse et affirme qu’il ne tolérera plus aucune dérive. C’est la quadrature du cercle ! C’est déjà suffisamment évident : la Fédération est désormais divisée en deux blocs et pourrait éclater. Cela signifierait à terme la fin du PS dans la capitale de ce qu’il reste de la Belgique.

 

Cela pourrait être un cataclysme au-delà du Parti socialiste. « Laïques blancs » contre « Méditerranéens » signifie la « racialisation » du débat politique. C’est la porte ouverte aux extrémistes de tout bord qui s’engouffreraient dans ces « blocs ». La faute en revient aux prédécesseurs de Laaouej – feu Philippe Moureaux et Laurette Onkelinx et leurs mentors – qui ont ouvert, avec raison, les portes du Parti socialiste aux citoyens issus de l’immigration, surtout depuis l’adoption du droit de vote pour les étrangers non européens. Cependant, tous les deux ont fermé les yeux sur les dérives et n’ont rien fait pour assurer une intégration digne de ce nom. En voulant faire prendre « l’ascenseur social » aux allochtones, Moureaux a obtenu le résultat contraire. Sur le plan de l’éducation, on a créé les ZEP (Zones d’éducation prioritaires) qui ont été très mal gérées et qui n’ont pas disposé de suffisamment de moyens. Résultat : des écoles poubelles. On a construit des logements sociaux pour des familles nombreuses composées essentiellement de personnes issues de l’immigration. Résultat : des ghettos. On a mis aux responsabilités politiques des allochtones. Résultat : à quelques exceptions près, s’est développé un clientélisme qui a accentué le repli sur soi des différentes communautés. Pourtant, les émeutes de Cureghem – un quartier proche de la gare du Midi – en 1997 (il y a 23 ans !) auraient dû servir d’avertissement. Après quelques déclarations matamoresques, rien n’a été fait.

 

 

 

On n'a pas tiré les leçons des émeutes de Cureghem en 1997 !

On n'a pas tiré les leçons des émeutes de Cureghem en 1997 !

 

 

 

En plus, on aurait dû pourtant prendre en compte cette évidence : un Turc vote pour un Turc, un Marocain vote pour un Marocain, non par conviction politique, mais parce que le candidat est de « chez eux » et aussi pour avoir des avantages comme un logement ou un emploi. Cette tendance s’est accentuée avec la faculté de voter pour plusieurs candidats d’une même liste. Et puis, on a oublié un élément essentiel : la démocratie a mis deux siècles à se développer en Europe. Il y a au maximum trois ou quatre générations d’immigrés non européens qui entretiennent toujours des liens étroits avec leurs pays d’origine et qui en gardent les mœurs. Et puis, reconnaissons que notre « belle » démocratie est malade : les scandales de corruption, l’incapacité des politiques à relever les défis de notre temps, l’ultralibéralisme qui démolit toute forme d’action collective. Aussi, comment demander aux immigrés une adhésion sans faille à nos « grands » principes démocratiques ?

 

Et le plus grave : on n’a même pas essayé. On a pensé que cela viendrait spontanément. Et puis, on a même cru qu’ils représentaient un électorat malléable. Cela n’a évidemment pas été le cas. Les électeurs et les politiques socialistes issus de l’immigration n’adhèrent pas, pour la plupart, aux principes socialistes. Ils votent et agissent selon leurs intérêts et ceux de leurs communautés respectives. Cependant, il y a des exceptions comme Rachid Madrane qui adhère ouvertement à la laïcité et au socialisme, mais qui a été mis à l’écart par sordides calculs politiciens après les élections du 26 mai 2019. Il fut pourtant un excellent ministre de la protection de la jeunesse. Il a réussi à faire avancer ce dossier difficile et en « récompense », on l’a casé au perchoir du parlement bruxellois. Il est donc isolé. Et après, on s’étonne qu’il ait pris fait et cause pour Emir Kir ! Ahmed Laaouej est aussi un socialiste sincère et un grand spécialiste des finances publiques, mais son influence est limitée et en voulant absolument faire la synthèse entre les deux « blocs », il se retrouve dans l’ambiguïté. Aussi, son autorité en tant que président de la Fédération élu de justesse est limitée.

 

 

 

Rachid Madrane a été écarté alors qu'il fut un excellent ministre.

Rachid Madrane a été écarté alors qu'il fut un excellent ministre.

 

 

 

Si l’éclatement se produit, c’est le scénario catastrophe ! Il signifie non seulement la fin du mouvement socialiste à Bruxelles, l’affaiblissement de la gauche – le PTB n’en profitera pas, car il a aussi ses ambiguïtés en la matière – et les ingrédients d’un conflit « communautaire » sont rassemblés. Et on peut compter sur les fanatiques des deux bords pour lier la sauce.

 

Voilà donc la perspective d’un conflit majeur qui s’ajoute à la crise politique inextricable en Belgique. Les perspectives ne sont guère réjouissantes. Et hormis l’un ou l’autre politique, on ne voit personne à même de prendre le taureau par les cornes. C’est pourtant l’avenir de notre société qui est en cause. Une synthèse est-elle encore possible ? Dans l’état actuel des choses, on en doute. Le gouffre entre les deux blocs est trop profond et il sera très difficile de le combler.

 

 Entre « communautarisme » - à propos, quelle est la définition de ce mot ? – et « socialisme », faudra-t-il choisir ? Il est à craindre que oui !

 

 

Pierre Verhas

 

 

 

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13 janvier 2020 1 13 /01 /janvier /2020 21:14

 

 

 

La crise politique qui s’éternise en Belgique (nous l’analyserons dans un prochain article), la crise politique qui vient de trouver une solution bancale en Espagne, la crise politique latente en Italie, un pouvoir tournant au totalitarisme en France, le risque de démantèlement de l’Union européenne avec le Brexit, la Grande Bretagne elle-même en voie de démantèlement et j’en passe, sont des indices d’un changement profond de régime dans la plupart des Etats européens. Cependant, il s’agit d’un changement dont on ne connaît ni la nature ni l’issue.

 

Une des caractéristiques de ces crises est le déclin des partis traditionnels. Scrutins après scrutins, on observe leur déliquescence. C’est l’Italie qui, il y a bien longtemps, a donné le signal : le leader social-démocrate Bettino Craxi, ancien Premier ministre, ami de Silvio Berlusconi fut mouillé dans une affaire de corruption et est même contraint à s’exiler. Le parti social-démocrate italien ne survécut pas à ce scandale.

 

 

 

Le premier ministre social-démocrate italien était un grand ami de Silvio Berlusconi. La corruption s'installe dans les régimes parlementaires.

Le premier ministre social-démocrate italien était un grand ami de Silvio Berlusconi. La corruption s'installe dans les régimes parlementaires.

 

 

 

 La démocratie chrétienne qui régnait en maître depuis la fin du fascisme s’est également effondrée suite à l’assassinat de son dirigeant Aldo Moro par le groupement terroriste Brigades rouges et aussi par les liens qu’entretenaient ses principaux dirigeants dont l’inamovible Andreotti avec la mafia. Le parti communiste italien, principale force d’opposition, s’effrita petit à petit.

 

 

 

Aldo Moro assassiné par les Brigades Rouges italiennes fut le dernier grand dirigeant de la Démocratie chrétenne italienne. Il fut avec Enrico Berlinguer l'artisan du "compromis historique" qui ne plut certainement pas à l'establishment atlantiste européen.

Aldo Moro assassiné par les Brigades Rouges italiennes fut le dernier grand dirigeant de la Démocratie chrétenne italienne. Il fut avec Enrico Berlinguer l'artisan du "compromis historique" qui ne plut certainement pas à l'establishment atlantiste européen.

 

 

Malgré son leader dans les années 1970, Enrico Berlinguer, mort prématurément, qui rompit avec l’Union Soviétique et qui tenta le fameux « compromis historique » avec la démocratie chrétienne, le PCI déclina rapidement au point de disparaître.

 

 

 

Enrico Berlinguer, secrétaire général du Parti communiste italien, parvint à intégrer sa formation dans le concert politique européen en rompant avec l'URSS et en prônant le "compromis historique". L'assassinat d'Aldo Moro et sa mort prématurée mirent fin à ce rêve.

Enrico Berlinguer, secrétaire général du Parti communiste italien, parvint à intégrer sa formation dans le concert politique européen en rompant avec l'URSS et en prônant le "compromis historique". L'assassinat d'Aldo Moro et sa mort prématurée mirent fin à ce rêve.

 

 

 

Depuis l’Italie a connu la calamiteuse période de Berlusconi avec une formation à sa botte appelée Forza Italia, le calamiteux gouvernement technocratique de Monti imposé par l’Union européenne et une montée de la droite dure qui a réussi à grignoter à gauche avec le Mouvement 5 étoiles et la Ligue du Nord qui s’est muée en un parti d’extrême-droite dirigé par Salviani, aujourd’hui rejeté dans l’opposition, mais toujours menaçant. L’Autriche après que l’extrême-droite monta à plusieurs reprises au pouvoir, est depuis peu gouvernée par une coalition entre la droite dure de Kurz et les écologistes. Ce qui pose la question : les écologistes font-ils ou non partie du camp progressiste ?

 

En France, les partis « classiques », PS et Républicains ont connu des divisions internes et des « affaires » qui ont fini par les affaiblir. Macron n’a eu aucun mal à les marginaliser en imposant sa nouvelle structure, La République en Marche (LREM), véritable « parti » godillot du Président français, qui fait la pluie et le beau temps à l’Assemblée nationale française. En Allemagne, la CDU-CSU et le SPD perdent des sièges et des majorités régionales élections après élections.

 

 

 

Emmanuel Macron est le maître d'oeuvre du démantèlement de l'Etat social quitte à user de la force brutale pour arriver à ses fins.

Emmanuel Macron est le maître d'oeuvre du démantèlement de l'Etat social quitte à user de la force brutale pour arriver à ses fins.

 

 

 

Le rejet du centrisme

 

En définitive, c’est le « centrisme » qui est rejeté. Les formations traditionnelles, depuis une quarantaine d’années, ont toutes fait la même politique, c’est-à-dire la mise en place d’un régime économique et social néolibéral qui a été l’œuvre aussi bien des partis se réclamant de la gauche que ceux se revendiquant de la droite ou du « centre droit » pour ne pas effrayer l’opinion. Cette politique fut inaugurée avec la révolution thatchérienne et le néo capitalisme de Reagan dès le début de la décennie 1980-1990. Elle se poursuit dans quasi toute l’Europe et édicte des réformes de plus en plus dures destinées à démanteler l’Etat social né après la Seconde guerre mondiale.

 

Qui comble le vide laissé par ces partis ? L’extrême-droite et les écologistes et, dans une moindre mesure, la gauche radicale, mais surtout, ce qu’on appelle le populisme, c’est-à-dire une sorte de fourre-tout des contestations, des frustrations et des révoltes. Mais ces mouvements dits populistes ne restent pas longtemps au pouvoir quand ils y sont conviés. On l’a vu en Italie et en Autriche : l’extrême-droite se montre incapable de gouverner. Quant aux écologistes, ils sont divisés entre les « radicaux » et les « réalistes » et sont dès lors déstabilisés par leurs querelles intestines qui s’expriment dans un système interne de démocratie directe. Aussi, leurs passages au pouvoir les rendent impopulaires parce qu’ils prennent souvent des mesures que la population ne comprend pas. Au passage, notons que la démocratie « directe » dont ils se réclament, a aussi ses faiblesses !

 

Face à cette faiblesse des gouvernements à s’atteler aux urgences aussi bien climatique que sociale, économique, politique comme géopolitique, les peuples se soulèvent. « Peuple », ce mot est méprisé et rejeté par les clercs proches du pouvoir. L’ineffable BHL en est l’exemple caricatural. C’est très inquiétant cependant, car on ne voit guère d’intellectuels qui parviennent à donner des explications des bouleversements que nous vivons et à proposer une réponse aux défis de notre temps. Certains comme Thomas Piketty ou Paul Jorion arrivent à approfondir les questions et à avoir une vision indépendante et claire. Cependant, leur influence est limitée et les médias ne leur accordent pas suffisamment de crédit pour qu’ils puissent s’exprimer d’une voix forte. Et aussi, ils ne vont pas assez loin. Au-delà de leurs analyses critiques, ils ne proposent pas une réelle alternative. Dire qu’il faut éliminer le capitalisme est bien sûr évident, mais quel système proposent-ils à la place ?

 

 

 

L'économiste français Thomas Piekkty auteur du "Capital au XXIe siècle" et de "Capitalisme et idéologie" est considéré comme un "dangereux utopiste" par les milieux néolibéraux. Raison de plus pour le lire et l'écouter...

L'économiste français Thomas Piekkty auteur du "Capital au XXIe siècle" et de "Capitalisme et idéologie" est considéré comme un "dangereux utopiste" par les milieux néolibéraux. Raison de plus pour le lire et l'écouter...

 

 

 

La crise politique internationale génère en outre un phénomène nouveau : les vagues de protestations massives contre l’ordre établi aussi bien en France, au Chili, en Bolivie, en Equateur, au Liban, en Irak, en Algérie, à Hong Kong. C’est un véritable soulèvement international contre les politiques néolibérales et impérialistes. Et ces manifestations n’émanent pas d’organisations structurées comme des syndicats ou des partis politiques. Et on s’aperçoit que leur déclencheur est souvent dérisoire : une augmentation du prix du ticket de métro à Santiago du Chili et l’introduction d’une nouvelle taxe sur le carburant en France. À Hong Kong, c’est plus sérieux, c’est une loi sur l’extradition des opposants politiques vers la Chine qui a mis le feu aux poudres. En dépit d’une répression d’une violence inégalée depuis longtemps, les pouvoirs ont dû reculer. Cela n’a pas suffi à calmer les choses. Ces mouvements se perpétuent et échappent à tout contrôle des gouvernements.

 

Comme l’écrit Serge Halimi dans le « Monde diplomatique » du mois de janvier 2020 :

« Une défiance générale sert de ciment, ou de glaise, au mouvement  populaire. Défiance envers le libéralisme économique qui parachève une société de castes, avec ses nababs et ses parias. Mais surtout, défiance envers l’arrogance et la prévarication du système politique en place, que la classe dominante, « les élites », a transformé en garde prétorienne de ses privilèges.

 

L’impuissance, la question de l’environnement en apporte la preuve. Quatre ans après les proclamations solennelles de la COP 21, le vernis a déjà craqué. La planète des riches n’a pas réfréné ses appétits de consommation ; les risques de surchauffe se sont précisés. »

 

Ces quelques lignes résument admirablement le caractère insupportable des pouvoirs actuels : défiance envers une société de castes, rejet de l’arrogance de la classe dominante avec ses laquais des médias de plus en plus agressifs et insultants envers les opposants tout en faisant la révérence aux puissants. L’exemple de la récente interview du « grand » patron évadé et repris de justice Carlos Ghosn par la journaliste franco-libanaise Léa Salamé en est la caricature vivante !

 

 

 

L'interview de complaisance de Carlos Ghosn réfugié au Liban par Léa Salamé, le prototype même de la journaliste cireuse de bottes. Preuve que les médias sont aux mains de l'stablishment néolibéral.

L'interview de complaisance de Carlos Ghosn réfugié au Liban par Léa Salamé, le prototype même de la journaliste cireuse de bottes. Preuve que les médias sont aux mains de l'stablishment néolibéral.

 

 

 

Il y a aussi, et c’est sans doute le plus grave, l’incapacité à mettre en œuvre des solutions face aux défis de notre temps. Les incendies dramatiques en Australie en sont un tragique exemple. On voit un Premier ministre impuissant, incapable de prendre les décisions indispensables pour combattre ce phénomène qui n’est pas seulement dû au réchauffement climatique et qui n’est pas nouveau : les pompiers sont sous-équipés, pas assez nombreux, mal organisés en dépit de leur courage. D’autre part, l’aménagement du territoire laissé aux seuls spéculateurs immobiliers, l’industrie charbonnière polluante augmentent considérablement les risques de pollution et d’incendies. C’est typique des politiques néolibérales de total « laisser-faire », de désinvestissement public et de privatisations anarchiques.

 

 

 

Le Premier ministre australien est insulté par la population lors de sa visite au front des incendies.

Le Premier ministre australien est insulté par la population lors de sa visite au front des incendies.

 

 

 

Enfin, les institutions affaiblies par ces mêmes politiques néolibérales sont impuissantes face aux fléaux sociaux et environnementaux que nous vivons. Les institutions européennes ne sont plus qu’un instrument au service des grandes entreprises transnationales et de la politique folle de libre-échange. Elles imposent aux Etats membres, surtout ceux de la zone Euro, une austérité qui mène à l’échec total et à l’immobilisme. C’est l’impossibilité de changer de politique. C’est une régression sociale imposée par la force d’un pouvoir qui, paradoxalement, montre sa faiblesse. Le projet français sur les retraites en France est inspiré par la Commission européenne comme le projet belge qui, heureusement, n’a pas été adopté, les organisations syndicales étant bien plus puissantes en Belgique.

 

Ajoutons, et c’est un point essentiel qu’a dénoncé Thomas Piketty entre autres : la réforme des retraites crée une discrimination entre les plus riches et les plus pauvres et ne se base en rien sur la Justice. Or, tout projet de réforme sociale, s’il ne tient pas compte de la Justice est appelé à déclencher la révolte ou à être réformé en profondeur.

 

Or, il faut bien admettre que des réformes sont indispensables. Il est évident que l’on ne peut plus continuer avec la retraite basée sur la répartition avec une population basée sur 1,7 actifs pour 1 pensionné. Une réforme de ce genre doit être globale, concertée, basée sur l’intérêt général et la Justice et surtout non imposée par un exécutif usant de la violence et faisant des simulacres de négociations. En effet, chacun a compris que le « pactole » des retraites intéresse au plus haut point les grandes compagnies d’assurance. Notons au passage que, comme par hasard, le ministre français délégué à la réforme des retraites, Delevoye qui a dû piteusement démissionner à la suite de fausses déclarations sur ses multiples fonctions, était lié au secteur des assurances tout comme le ministre belge des pensions, Bacquelaine. Est-ce vraiment un hasard ?

 

La crise de la démocratie représentative est avant tout la défiance de la population à l’égard de la classe politique et en plus les combines qui font en sorte que les résultats des scrutins et les accords politiques qui s’en suivent ne correspondent pas à la majorité exprimée par les électeurs. Ce sont les principales raisons de la dispersion des voix dont une partie significative va vers le fameux populisme. Et ce qu’on appelle la gauche porte une terrible responsabilité.

 

Pourquoi ? A cause d’un divorce mis en évidence par le rédacteur en chef du « Monde diplomatique » dans la dernière livraison du bimestriel du « Diplo », « Manière de voir » qui est consacré au « peuple des ronds-points – « gilets jaunes » et autres soulèvements ». Divorce au sein même de la gauche, entre le social et le sociétal, entre la gauche des travailleurs et celle des bobos.

 

« En 2010, le journaliste français François Ruffin [qui est devenu député de la France insoumise depuis] évoquait l’image de deux cortèges progressistes qui, à Amiens, le même jour, s’étaient croisés sans se rejoindre. D’un côté, un défilé des ouvriers de Goodyear. De l’autre une manifestation d’altermondialistes contre une loi antiféministe en Espagne. « C’est, écrivait Ruffin, comme si deux mondes séparés seulement de six kilomètres, se tournaient le dos. Sans possibilité de jonction entre les « durs » des usines et, comme l’ironise un ouvrier, « les bourgeois du centre qui font leur promenade ». La même année, au même moment, le sociologue Rick Fantasia relevait lui aussi, à Detroit aux Etats-Unis, « l’existence de deux gauches qui s’ignorent », l’une composée de militants sans perspective politique, l’autre de réaliste sans volonté d’action. Même si les clivages d’Amiens et de Detroit ne se superposent pas tout à fait, ils renvoient au gouffre croissant entre un univers populaire qui subit des coups, essaie de les rendre et un monde de la contestation (trop ?) souvent inspiré par des intellectuels dont la radicalité de papier ne présente aucun danger pour l’ordre social. »

 

Il y a encore bien du chemin à parcourir !

 

 

Pierre Verhas

 

 

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