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  • : Le blog de pierre verhas
  • : Blog consacré à l'actualité dans les domaines de la politique et de l'astronomie, vus au sens large. Ce blog n'est pas neutre : il se positionne à gauche, de philosophie laïque et donnant la primauté à l'expérience sur la spéculation. Ce blog est ouvert au débat, à l'exception des invectives, des attaques personnelles et des insultes qui seront systématiquement rejetées afin de permettre à chacun(e) de débattre en toute liberté et dans la sérénité qui n'exclut en rien la passion.
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4 avril 2022 1 04 /04 /avril /2022 20:12

 

 

 

Les événements graves qui s’accumulent – épidémie de la Covid 19, guerre en Ukraine, tensions avec la Chine – nous font oublier le sort du journaliste australien enfermé depuis trois ans à la prison de Belmarsh – le Guantanamo britannique – à l’Est de Londres.

 

Pourtant, il s’en est passé des choses. En janvier dernier, Julian Assange passait devant la Haute Cour de Justice. Le Lord Chief Justice d’Angleterre et du Pays de Galles, Ian Duncan Burnett, a déclaré du haut de sa tribune que la question est de savoir si les « garanties diplomatiques » qui n’ont pas été soumises lors de l’audience de fond peuvent être soumises au stade de l’appel. La Cour a refusé à Julian Assange de faire appel devant la Cour suprême. En clair, c’est une des nombreuses bizarreries de la Justice britannique, la Haute Cour est habilitée à accepter ou refuser un recours auprès de la Cour suprême.

 

Rappelons la saga judiciaire qu’a vécu Julian Assange. Après avoir été expulsé de l’ambassade d’Equateur à Londres, il a été conduit à la prison de Belmarsch et a été condamné à 50 semaines de prison pour avoir échappé à la Justice britannique. Un procès en premier instance concernant son extradition demandée par les Etats-Unis présidée par la juge Baraitser a conduit à donner raison à la demande étatsunienne sur le fond, mais à refuser l’extradition pour raisons de santé. Le tribunal considérait qu’Assange ne supporterait pas le régime carcéral spécial imposé par les Etats-Unis aux personnes accusées d’espionnage. La partie étatsunienne a fait appel de cette décision. La cour d’appel a donné raison aux Américains. Aussi, Assange a fait un recours devant la Cour suprême britannique. La Haute Cour qui est une instance intermédiaire vient de refuser d’autoriser cet appel de Julian Assange qui croupit toujours à la prison de Belmarsh.

 

Voici ce qu’explique au site du « Grand Soir » Craig Murray, l’ancien diplomate britannique et ami de Julian Assange, qui a assisté à l’audience.

 

« il est habituel que la Haute Cour refuse l’autorisation de faire appel ; avec la certification de l’intérêt public, Julian peut maintenant faire appel directement à la Cour suprême qui décidera ou non de statuer. Le refus d’autorisation par la Haute Cour est un pur signe de déférence envers la Cour suprême, Comme disent les avocats : “la Cour suprême dîne à la carte”.

Certains des points de l’appel que la Haute Cour a refusé de certifier comme défendables et d’intérêt public étaient importants. L’un d’entre eux était que les garanties diplomatiques données par les États-Unis promettaient de ne pas recourir à des pratiques illégales assimilables à de la torture, mais subordonnaient cette promesse au comportement futur d’Assange.

Or, le traitement illégal d’un prisonnier ne devient pas légal au motif que ledit prisonnier s’est mal comporté. Cela aurait dû être un argument irréfutable, sans parler du fait que la stratégie selon le comportement futur d’Assange serait décidée précisément par les mêmes autorités qui ont comploté pour l’enlever ou l’assassiner.

Tout cela n’a pas été certifié comme point de droit défendable d’intérêt public.

Ce qui est certifié et mis en avant est la simple question de savoir si les garanties diplomatiques ont été reçues trop tard. Etrangement, le jugement de Burnett et Holroyde reproche à la magistrate chargée de l’extradition, Vanessa Baraitser, de ne pas avoir demandé aux États-Unis des garanties diplomatiques à un stade plus précoce.

La doctrine selon laquelle un juge devrait suggérer aux avocats d’une des parties des points utiles pour renforcer leur dossier contre l’autre partie est entièrement nouvelle en droit anglais. Les États-Unis auraient pu soumettre leur note diplomatique à n’importe quelle étape de la procédure, mais ont choisi de ne pas le faire, afin de voir s’ils pouvaient s’en tirer sans prendre d’engagement quant au traitement d’Assange. Ils n’ont soumis une note diplomatique qu’après avoir perdu l’affaire initiale. Ce n’était pas à Baraitser de leur demander de le faire plus tôt, et cette suggestion est un ridicule plaidoyer de la part de Burnett.

C’est plus qu’un simple point de procédure. Si les garanties avaient été soumises au tribunal de première instance, leur valeur aurait pu être contestée par la défense d’Assange. Les conditionnalités auto-annulantes contenues dans les garanties elles-mêmes auraient pu être examinées, et le long passé des États-Unis en matière de rupture de telles garanties aurait pu être discuté.

En les introduisant seulement au stade de l’appel, les États-Unis ont échappé à tout examen de leur validité.

Cela a été confirmé par le jugement d’aujourd’hui. La question de l’acceptabilité de e n’étant pas un point d’appel défendable.

Ainsi, le point certifié, celui de savoir si les garanties peuvent être présentées au stade de l’appel, n’est pas seulement une question de calendrier et de délais, il s’agit de savoir si les garanties doivent être examinées ou non. »

 

L’establishment britannique veut se sortir de l’affaire Assange.

 

D’après Murray, l’establishment britannique tente par cette procédure de sortir de cette affaire. En attendant, Julian Assange a pris un billet pour une année de prison supplémentaire à Belsmarsh. En effet, en mars, la Cour suprême a refusé l’appel qui était fondé sur la santé de Julian Assange. Cela signifie que l’extradition est maintenant confiée au ministre de l’Intérieur du gouvernement conservateur de Boris Johnson. Si le ministre décrète l’extradition, l’affaire retourne au tribunal d’origine et à la juge Baraister. Alors, Assange, lui-même, pourra faire appel devant la Haute Cour et son appel portera sur les questions de fond pour lesquelles Baraister a initialement donné raison aux Etats-Unis. Et ces questions ne sont pas de la petite bière :

 

- l’utilisation abusive du traité d’extradition qui interdit spécifiquement l’extradition politique ;


- la violation de l’article 10 de la Convention des Nations Unies sur les droits de l’homme relatif à la liberté d’expression ;


- l’utilisation abusive de la loi américaine sur l’espionnage ;


- l’utilisation de preuves corrompues, payées par un fraudeur condamné qui a depuis reconnu publiquement que son témoignage était faux ;


- l’absence de fondement de l’accusation de piratage.

 

Cela signifie que pour la première fois, devant une instance supérieure, les questions de fond seront soulevées. Alors, on verra si la Haute Cour en tiendra compte sans céder aux pressions de la partie étatsunienne.

 

Voilà où on en est.

 

Le mariage de deux résistants

 

Il s’est passé une autre chose à la fois plus émouvante pour le journaliste et abominable par l’attitude de la Justice britannique. Julian Assange a convolé ! Une de ses avocates pendant son « exil » à l’ambassade d’Equateur, Stella Morris, est devenue sa compagne et a donné naissance à deux garçons. Depuis, elle mène une campagne sans relâche pour la libération de son compagnon. Ils ont décidé de se marier. Assange a dû demander l’autorisation des autorités pénitentiaires pour ce faire qui l’ont accordée mais sous des conditions drastiques. La cérémonie qui se déroulait dans la prison eut lieu le 24 mars dernier.

 

 

 

Stella Morris en robe de mariée aux bras de John Shifton, le père de Julian Assange avec ses deux fils Max et Gabriel et le frère d'Assange (en kilt) Gabriel Shefton.

Stella Morris en robe de mariée aux bras de John Shifton, le père de Julian Assange avec ses deux fils Max et Gabriel et le frère d'Assange (en kilt) Gabriel Shefton.

 

 

 

Ainsi, une liste de six invités en plus de la famille a été soumise à la direction pénitentiaire qui a refusé l’entrée de l’ancien diplomate Craig Murray pourtant un des témoins du mariage et du journaliste, lauréat du Prix Pulitzer, Chris Hedges. Craig Murray a récemment purgé une peine de huit mois de prison pour « outrage à magistrat » (voir Uranopole https://uranopole.over-blog.com/2021/08/assange-n-est-pas-big-brother-qui-veut.html )

 

La censure des GAFAM a frappé !

 

Ajoutons que, à son tour, comme par hasard, il est arrivé une mésaventure à Chris Hedges. Youtube a effacé toutes ses publications vidéo. Il écrit :

 

 

 

Craig Murray a purgé huit mois de prison pour un motif ridicule et Chris Hedges s'est vu effacer toutes ses vidéos sur Youtube. Ils n'ont pu entrer dans la prison de Belmarsh pour assister à la cérémonie de mariage de Julian Assange avec Stella Morris.

Craig Murray a purgé huit mois de prison pour un motif ridicule et Chris Hedges s'est vu effacer toutes ses vidéos sur Youtube. Ils n'ont pu entrer dans la prison de Belmarsh pour assister à la cérémonie de mariage de Julian Assange avec Stella Morris.

 

 

 

« L’intégralité des archives d’On Contact, l’émission nominée aux Emmy Awards que j’ai animée pendant six ans pour RT America et RT International, a disparu de YouTube. L’interview avec Nathaniel Philbrick sur son livre sur George Washington a disparu. Disparue, la discussion avec Kai Bird sur sa biographie de J. Robert Oppenheimer. Disparue, mon exploration avec le professeur Sam Slote du Trinity College de Dublin sur "Ulysse" de James Joyce. Disparue, l’émission avec Benjamin Moser sur sa biographie de Susan Sontag. Disparue, l’émission avec Stephen Kinzer sur son livre sur John Foster Dulles et Allen Dulles. Disparus, les entretiens avec les critiques sociaux Cornel West, Tariq Ali, Noam Chomsky, Gerald Horne, Wendy Brown, Paul Street, Gabriel Rockwell, Naomi Wolff et Slavoj Zizek. Disparus, les entretiens avec les romanciers Russell Banks et Salar Abdoh. Disparue, l’interview de Kevin Sharp, ancien juge fédéral, sur le cas de Leonard Peltier. Disparus, les entretiens avec les économistes David Harvey et Richard Wolff. Disparus, les entretiens avec les vétérans et diplômés de West Point Danny Sjursen et Eric Edstrom sur nos guerres au Moyen-Orient. Disparues, les discussions avec les journalistes Glenn Greenwald et Matt Taibbi. Disparues, les voix de ceux qui sont persécutés et marginalisés, notamment l’avocat des droits de l’homme Steven Donziger et le prisonnier politique Mumia Abu Jamal. Aucune des émissions que j’ai réalisées sur l’incarcération de masse, où j’interviewais des personnes libérées de nos prisons, n’est plus présente sur YouTube. Les émissions avec les caricaturistes Joe Sacco et Dwayne Booth ont disparu. Ils ont fondu dans l’air, sans laisser un seul support derrière eux. »

 

C’est une œuvre de premier ordre qui, soudain, n’est plus accessible au public ! Bien entendu, Hedges n’a reçu aucune notification de cette censure. En colère, le grand journaliste ajoute :

 

« Quels étaient mes péchés ? À la différence de mon ancien employeur, le New York Times, je ne vous ai pas vendu le mensonge des armes de destruction massive en Irak, je n’ai pas colporté de théories du complot selon lesquelles Donald Trump serait un agent russe, je n’ai pas diffusé un podcast en dix parties intitulé "Le Califat", qui était un canular, et je ne vous ai pas dit que le contenu de l’ordinateur portable de Hunter Biden était de la "désinformation". Je n’ai pas prophétisé que Joe Biden était le prochain Roosevelt ou qu’Hillary Clinton allait gagner les élections.

 

Cette censure consiste à soutenir ce que, comme nous l’a rappelé I.F Stone, les gouvernements font toujours : mentir. Contestez le mensonge officiel, comme je l’ai souvent fait, et vous deviendrez rapidement invisibles sur les médias numériques. Julian Assange et Edward Snowden ont exposé la vérité sur les rouages criminels du pouvoir. Regardez où ils sont maintenant. Entre l’aérographe de Joseph Staline - qui effaçait des photographies officielles les personnes qui n’en faisaient pas partie, comme Léon Trotski - et cette censure il n’y a plus qu’un pas. C’est une destruction de notre mémoire collective. Elle supprime les efforts pour examiner notre réalité d’une manière que la classe dirigeante n’apprécie pas. Le but est d’encourager l’amnésie historique. Si nous ne connaissons pas le passé, nous ne pouvons comprendre le présent.

 

"A partir du moment où nous n’avons plus de presse libre, tout peut arriver", avait prévenu Hannah Arendt. "Ce qui rend possible le règne d’une dictature totalitaire ou de toute autre dictature, c’est que les gens ne sont pas informés ; comment pouvez-vous avoir une opinion si vous n’êtes pas informé ? Si tout le monde vous ment en permanence, la conséquence n’est pas que vous croyez les mensonges, mais plutôt que personne ne croit plus rien. En effet, les mensonges, par leur nature même, doivent être modifiés, et un gouvernement menteur doit constamment réécrire sa propre histoire. Le destinataire ne se contente pas d’un seul mensonge - un mensonge qui pourrait durer jusqu’à la fin de ses jours - mais il reçoit un grand nombre de mensonges, selon la direction du vent politique. Et un peuple qui ne peut plus rien croire ne peut se décider. Il est privé non seulement de sa capacité d’agir, mais aussi de sa capacité de penser et de juger. Et avec un tel peuple, vous pouvez alors faire ce que vous voulez. (…)

 

La guerre en Ukraine, que j’ai dénoncée comme une "guerre d’agression criminelle" dès son début dans le billet "War is the Greatest Evil" sur ScheerPost, en est un exemple frappant. Tout effort pour la replacer dans un contexte historique, pour suggérer que la trahison des accords entre l’Occident et Moscou, que j’ai couverte en tant que reporter en Europe de l’Est lors de l’effondrement de l’Union soviétique, ainsi que l’expansion de l’OTAN pourraient avoir attiré la Russie dans le conflit, est rejeté. Nuance. Complexité. Ambiguïté. Contexte historique. L’autocritique. Tous sont rejetés. »

 

Qui contrôle le présent contrôle le passé…

 

Rappelons-nous George Orwell : « Qui contrôle le présent, contrôle le passé, qui contrôle le passé contrôle l’avenir ». Tout peut arriver disait Hannah Arendt. Oui, l’Occident, c’est-à-dire les Etats-Unis et son vassal l’Union européenne, évolue de plus en plus vers un régime totalitaire. Le drame de l’Ukraine nous le montre. Des actes comme la censure de Chris Hedges et d’autres sont non seulement inadmissibles, mais aussi inquiétants. N’oublions pas que Madame von der Leyen, la présidente de la Commission européenne, vient d’autoriser les Etats-Unis d’avoir le contrôle sur les données relatives à chaque citoyen d’un pays européen qui pourrait être soupçonné de terrorisme ou d’éloge d’actions terroristes. Question subsidiaire : Madame Ursula von der Leyen n’outrepasse-t-elle pas ses compétences ?

 

 

 

La présidente de la Commission européenne Ursula von der Leyen outrepasse ses pouvoirs pendant cette guerre en Ukraine.

La présidente de la Commission européenne Ursula von der Leyen outrepasse ses pouvoirs pendant cette guerre en Ukraine.

 

 

 

Ainsi, le mariage de Julian Assange avec Stella Morris montre que l’amour est une arme qui peut être redoutable, même s’il fut saboté par ses géôliers. Il est un acte de résistance et plus que probablement, Chris Hedges a subi cette censure et Craig Murray huit mois d’emprisonnement parce qu’ils participent à la même résistance pour la liberté et la solidarité.

 

Le combat continue !

 

 

Pierre Verhas

 

 

 

 

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28 mars 2022 1 28 /03 /mars /2022 15:26

 

Dans cette guerre atroce où les bombardements détruisent des villes entières, jettent sur les routes des millions d’Ukrainiens, où les principales victimes sont les femmes, les enfants, les vieillards, on a tendance en Europe à ne désigner qu’un coupable : Vladimir Poutine.

 

Le maître du Kremlin a attaqué l’Ukraine avec un brutalité inouïe, cela en violant la Charte des Nations Unies et le droit international. Cela est indiscutable. Cependant, le Président russe est-il le seul responsable de ces tensions entre Moscou et Kiev qui ont mené à l’offensive déclenchée le 24 février dernier ? Est-il aussi le premier à avoir sciemment piétiné les règles internationales ?

 

 

Vladimir Poutine est-il le seul responsable de cette guerre ?

Vladimir Poutine est-il le seul responsable de cette guerre ?

 

 

 

Toute guerre, on le sait, engendre dans l’un et l’autre camp la propagande, la désinformation, les « fake news », ce qui rend très difficile toute analyse objective.

 

Le droit international n’est pas le même pour tous.

 

Premier point : la question du droit. Si l’action de Poutine relève d’infractions graves au droit international, condamnables ainsi par la Cour Pénale Internationale, il est clair que depuis la chute de l’URSS, d’autres crimes du genre ont été commis depuis longtemps par les Américains et les Européens. Cité par la journaliste australienne Caitlin Johnstone, un de ses compatriotes, le lanceur d’alerte David Mc Bride expose :

 

« On m’a demandé si je pensais que l’invasion de l’Ukraine était illégale.
Ma réponse est la suivante : si nous ne demandons pas des comptes à nos propres dirigeants, nous ne pouvons pas demander des comptes aux autres dirigeants. Si la loi n’est pas appliquée de manière cohérente, ce n’est pas la loi. C’est simplement une excuse que nous utilisons pour cibler nos ennemis. Nous paierons un lourd tribut à notre arrogance de 2003 à l’avenir. Nous n’avons pas seulement omis de punir Bush et Blair : nous les avons récompensés. Nous les avons réélus. Nous les avons adoubés. Si vous voulez voir Poutine sous son vrai jour, imaginez-le atterrir en avion à réaction et ensuite déclarer ’Mission accomplie’
 »

 

Cela n’est pas nouveau : Thucydide, l’historien grec de la guerre du Péloponnèse écrivait :

 

« La justice n’entre en ligne de compte dans le raisonnement des hommes que si les forces sont égales de part et d’autre ; dans le cas contraire, les forts exercent leur pouvoir et les faibles doivent leur céder. »

 

Comme le commente Caitlin Johnstone dans « le Grand Soir » : « Le droit international est un concept vide de sens lorsqu’il ne s’applique qu’aux personnes que l’alliance de puissance américaine n’aime pas. Ce point est renforcé par la vie de McBride lui-même, dont le propre gouvernement a réagi à sa publication d’informations occultées sur les crimes de guerre commis par les forces australiennes en Afghanistan en l’inculpant comme criminel. »

 

Notons que David Mc Bride est une sorte de Julian Assange bis, parce qu’il est poursuivi pour sa dénonciation des crimes de guerre commis par l’armée australienne en Afghanistan, en publiant des documents classifiés.

                                                               ,

George W Bush et Tony Blair ont, eux, commis un crime de guerre en envahissant illégalement l’Irak en 2003 en avançant le prétexte des « armes de destruction massive ». Ils n’ont pas été poursuivis et sont au contraire adulés. Or, en envahissant l’Ukraine en 2022, Poutine commet le même crime qui est largement dénoncé par les dirigeants occidentaux, le président US en tête. C’est à nouveau le « deux poids deux mesures ». Caitlin Johnstone ajoute :

 

 

 

Tony Blair, premier ministre de Grande Bretagne  et George W Bush, président US ont tous deux déclenché la guerre illégale contre l'Irak en 2003.

Tony Blair, premier ministre de Grande Bretagne et George W Bush, président US ont tous deux déclenché la guerre illégale contre l'Irak en 2003.

 

 

 

« Ni George W Bush ni Tony Blair ne sont dans les cellules de la prison de La Haye où selon le droit international ils devraient se trouver. Bush peint toujours depuis le confort de sa maison, émettant des proclamations comparant Poutine à Hitler et présentant des arguments en faveur d’un plus grand interventionnisme en Ukraine. Blair, quant à lui, continue de faire son bellicisme en déclarant que l’OTAN ne devrait pas exclure d’attaquer directement les forces russes, ce qui équivaut à un appel à une guerre mondiale thermonucléaire. » N’oublions pas non plus l’actuel président étatsunien, Joe Biden, qui ne cesse de jeter de l’huile sur le feu en traitant Poutine de « criminel de guerre » ou de « boucher » au point que Macron et quelques autres se sentent contraints de calmer le jeu !

 

Dans tout ce dramatique imbroglio, on peut légitimement se poser la question : le droit international est-il une réalité ou un vœu pieux ?

 

Le système mondial est-il obsolète ?

 

Dans un texte récemment rédigé par Madame Monique Chemillier-Gendreau, juriste française et professeur émérite de droit public et de sciences politiques à l’Université Paris-Diderot plaide pour une réforme fondamentale du système des relations internationales.

 

 

 

Monique Chemillier- Gendreau éminente juriste française pense qu'il faut réformer en profondeur les institutions internationales.

Monique Chemillier- Gendreau éminente juriste française pense qu'il faut réformer en profondeur les institutions internationales.

 

 

 

« Le choc créé par la guerre de la Russie contre l’Ukraine sert de révélateur au caractère obsolète du système mondial. Elle donne aussi à voir la crise des systèmes politiques nationaux dominants, qu’il s’agisse de ceux dits démocratiques ou de ceux qui s’affichent comme autocratiques. Analyser la situation dans toutes ses dimensions, pointer les reniements de valeurs qu’elle révèle et esquisser un autre modèle de société internationale, telles sont les exigences du moment. »

 

Elle dresse un constat sans complaisance :

 

« La guerre en Ukraine succède en réalité à deux autres séquences et se cumulant tragiquement avec elles, elle acte l’impuissance définitive des Nations Unies. La crise écologique est perceptible depuis des années. Et la crise sanitaire ouverte il y a deux ans, a confirmé l’insuffisance des solutions nationales. Il a été clair à l’occasion de ces crises que la société internationale ne disposait pas des institutions et des outils capables d’affronter ces menaces. L’instrument juridique qui domine le droit international et qui est le traité est inadapté à des avancées efficaces. Étant de la nature du contrat, il est de portée relative. Son contenu ne s’impose qu’à ceux qui y ont adhéré et pas aux autres. On a un droit à géométrie variable alors que la situation requiert des normes à portée universelle. »

 

L’impuissance des Nations Unies

 

Madame Chemillier-Gendreau rappelle que l’ONU a été fondée dans l’esprit du multilatéralisme.

 

« L’idée centrale avait été en 1945 de mettre en place un mécanisme de nature à jouer le rôle de tiers impartial et cela, à l’échelle universelle. Au lieu d’être réglés de manière bilatérale sur la base des rapports de force, les différends devaient l’être dans une enceinte publique et sous l’autorité d’un organe disposant de moyens adaptés à trouver une issue aux conflits. Le premier de ces moyens était dans l’interdiction faite aux États de recourir à la force. Mais toutefois, si se produisait une rupture de la paix, le Conseil de sécurité, chargé de qualifier la situation et de prendre les mesures adaptées, devait jouer le rôle de tiers impartial. »

 

On sait très bien ce qu’il se passe avec le Conseil de sécurité qui, au contraire, se place dans le bilatéralisme avec le statut des membres permanents, c’est-à-dire les cinq vainqueurs de 1945 : Etats-Unis, URSS puis Russie, Chine, Royaume Uni et France. Le droit de véto interdit donc tout débat, tout accord négocié. Cela rend caduque la Charte des Nations Unies qui dispose de l’interdiction de l’usage de la force dans les conflits entre nations.

 

 

 

Le siège de l'ONU à New York : une institution sans réelle influence

Le siège de l'ONU à New York : une institution sans réelle influence

 

 

 

La juriste rappelle les principes fondateurs de l’ONU, principes qui n’ont jamais été respectés.

 

« L’ONU avait été créée (…) pour être un tiers objectif mandaté par toute la communauté internationale pour intervenir dans les conflits et les régler en ramenant la paix. Pour fonder sa légitimité la Charte affirmait le principe d’égalité des États entre eux, espérance d’une sorte de démocratie mondiale. Et le régime juridique alors esquissé était un régime à vocation universelle. Il ne s’agissait pas d’une alliance entre quelques pays pour sauvegarder leurs intérêts propres, mais d’un nouveau système de sécurité collective destiné à protéger les peuples du monde entier d’un retour de la guerre. Le but était donc bien de mettre en place des procédures de nature à arbitrer les disputes entre États, quelque soient ces États. »

 

 

Le rôle ambigu de l’OTAN

 

 

 Il y a un autre aspect qui est mis en avant par Madame Chemillier-Gendreau, c’est le rôle de l’OTAN. Rappelons que lors de la crise en Libye en 2017 qui vit la chute de Khadafi, l’ONU avait fait appel à l’OTAN. Or, comme elle l’explique :

 

« Car il n’est pas possible d’effacer la nature originelle de l’OTAN. Il s’agit d’une alliance militaire entre les Etats-Unis et l’Europe occidentale, conçue comme un instrument de défense collective orienté à faire face à ce qui était perçu comme la menace militaire soviétique. Comme toutes les alliances, elle est le signe d’un clivage entre ceux qui en font partie et les autres. La chute du mur de Berlin en 1989 aurait dû entraîner sa disparition. Elle s’est au contraire étendue à des pays de l’ancien bloc socialiste, même s’il fut promis aux Russes en 1990 que les forces de l’OTAN ne stationneraient pas dans les Länder allemands de l’ancienne Allemagne de l’Est. Il y eut un court moment où il fut question d’une coopération étroite avec la Russie. Ce fut en 1997 avec l’Acte fondateur OTAN-Russie signé entre les dirigeants des pays de l’OTAN et Boris Elstine. Il ouvrait la voie à une coopération entre la Russie et l’OTAN qui commença à se concrétiser au début des années 2000. Mais la crise ouverte par l’intervention russe en Géorgie en 2008 a marqué un coup d’arrêt. Et l’OTAN reste ce qu’elle est, une alliance restreinte à certains États appartenant à un camp, destinée à la défense militaire de ce camp et ne pouvant en aucun cas agir au nom de l’ensemble de la communauté mondiale. »

 

 

 

Joe Biden à l'OTAN : l'instrument de domination des Etats-Unis en Europe.

Joe Biden à l'OTAN : l'instrument de domination des Etats-Unis en Europe.

 

 

 

La guerre en Ukraine marque la fin de la domination occidentale.

 

 

Enfin, la guerre en Ukraine est un révélateur, car elle met en avant la division du monde.

 

« La guerre en Ukraine ne permet plus de s’aveugler. Les votes intervenus à l’occasion de la Résolution de l’Assemblée générale des Nations Unies du 1er mars 2022 montrent que 5 États ont voté contre et 35 se sont abstenus. Comptant de très grands pays comme la Chine et l’Inde, le groupe de ceux qui ont refusé de condamner expressément la Russie correspond à plus de la moitié des habitants de la planète. Et pourtant, la cause ukrainienne est juste car la Russie s’est livrée à une agression caractérisée et les appuis fournis à l’Ukraine dont les habitants meurent sous les bombes russes, sont indispensables, et pour le moment insuffisants. Cela nous oblige à une analyse aussi juste que possible de la situation. »

 

 

Cela démontre que la domination occidentale est fondamentalement remise en cause. La Russie de Poutine qui n’hésite plus à défier les occidentaux, la Chine qui remet en question le leadership commercial des occidentaux – la fameuse mondialisation néolibérale – avec la route de la soie, l’Arabie Saoudite et les Emirats qui songent à vendre leurs hydrocarbures non plus en dollars, mais en yuan, bon nombre de pays africains se détournent des Européens pour regarder vers la Russie et la Chine, le Mexique et les pays d’Amérique centrale et du Sud tournent le dos aux Etats-Unis. Comme le note Madame Chemillier-Gendreau, tous ces pays représentent plus de la moitié de la population mondiale.

 

 

Un autre monde se construit. Il est temps, si on veut préserver le multilatéralisme, c’est-à-dire dans la mesure du possible, la paix et la liberté dans le monde de revoir fondamentalement les institutions internationales et de les adapter au monde à venir sans blocs dominants.

 

 

Laissons la conclusion à l’éminente juriste : « Pour contrer la domination et ouvrir la voie à une démocratie internationale, c’est-à-dire à la garantie que le système protège les plus faibles contre les forts, il faut ouvrir la page d’une autre approche des groupes humains, débarrassée de la concurrence sur la souveraineté et sur l’homogénéité des sociétés. Les outils conceptuels pour cela ont été développés par bien des penseurs. Ils se nomment le pluralisme juridique, la possibilité d’appartenances multiples, le respect d’un droit commun, avec des possibilités d’application en prenant en compte la marge nationale d’appréciation. Alors, à partir de valeurs communes actées dans des textes de liaison, les applications sur le terrain se font en fonction des cultures singulières. Nous ne partons pas de rien à cet égard. La jurisprudence de certaines juridictions comme la Cour européenne des droits de l’homme ou la Cour interaméricaine des droits de l’homme sont des expériences positives. »

 

 

Cependant, cela n’est réalisable qu’à l’échelle mondiale, cette utopie nécessite un gigantesque rassemblement des forces diverses sur cette Terre.

 

 

Un autre monde est possible, disent les altermondialistes. Oui, si tout-le-monde s’y met sérieusement. Il n’est plus temps de rêver, mais d’agir.

 

 

 

 

Pierre Verhas

 

 

 

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17 mars 2022 4 17 /03 /mars /2022 09:57

 

 

 

Le penseur de référence de la gauche radicale, l’Américain Noam Chomsky n’y va pas par quatre chemins.

 

« … l’invasion russe de l’Ukraine est un crime de guerre majeur, au même titre que l’invasion américaine de l’Irak et l’invasion de la Pologne par Hitler et Staline en septembre 1939 — pour ne prendre que deux exemples marquants. Il est toujours judicieux de chercher des explications mais il n’y a aucune justification, aucune circonstance atténuante. Et, pour en venir à la question : il y a énormément d’affirmations très assurées quant à l’état d’esprit de Poutine. Le récit habituel, c’est qu’il est pris dans des fantasmes paranoïaques, qu’il agit seul, entouré de courtisans rampants — du genre de ceux qu’on connaît ici dans ce qui reste du Parti républicain, se rendant à Mar-a-Lago [villa de Donald Trump] pour obtenir la bénédiction du leader. Il se peut que ce flot d’invectives soit exact, mais on pourrait envisager d’autres possibilités : peut-être que Poutine pensait ce que lui et ses associés ont dit haut et fort durant des années. ».

 

 

 

Noam Chomsky voit clairement les tenants et aboutissants de cette guerre d'Ukraine.

Noam Chomsky voit clairement les tenants et aboutissants de cette guerre d'Ukraine.

 

 

 

De son côté, l’écrivain académicien franco-russe Andreï Makine, Prix Goncourt 1995, déclare dans une interview au Figaro du 10 mars 2022 : « Pour moi, elle [cette guerre] était impensable. J’ai en tête les visages de mes amis ukrainiens à Moscou, que je voyais avant tout comme des amis, pas comme des Ukrainiens. Le visage de leurs enfants et de leurs petits-enfants, qui sont dans ce chaudron guerrier. Je plains les Ukrainiens qui meurent sous les bombes, tout comme les jeunes soldats russes engagés dans cette guerre fratricide. Le sort du peuple qui souffre m’importe davantage que celui des élites. Comme le disait Paul Valéry, «la guerre, ce sont des hommes qui ne se connaissant pas et qui se massacrent au profit d’hommes qui se connaissent et ne se massacrent pas ».

 

 

 

L'écrivain franco-russe Andreï Makine a lui aussi une vue claire sur la guerre en Ukraine.

L'écrivain franco-russe Andreï Makine a lui aussi une vue claire sur la guerre en Ukraine.

 

 

 

En troisième lieu, le président mexicain Amlo qui a reçu le 2 mars le brésilien Lula qui sera sans doute le prochain président du Brésil, déclare : « Il est inacceptable qu’un pays se sente autorisé à installer des bases militaires autour d’un pays ; il est inacceptable qu’un pays réagisse en envahissant un autre pays. »

 

 

 

Le président mexicain Amlo et le Brésilien Lula, deux grands figures des "non alignés"

Le président mexicain Amlo et le Brésilien Lula, deux grands figures des "non alignés"

 

 

 

Une vision manichéenne

 

Ces trois déclarations résument très bien la réalité de cet atroce conflit qui semble, au moment où nous écrivons, s’enliser. Andreï Makine explique :

 

« À force de répéter des évidences, on ne propose absolument rien et on en reste à une vision manichéenne qui empêche tout débat et toute compréhension de cette tragédie. On peut dénoncer la décision de Vladimir Poutine, cracher sur la Russie, mais cela ne résoudra rien, n’aidera pas les Ukrainiens. Pour pouvoir arrêter cette guerre, il faut comprendre les antécédents qui l’ont rendue possible. La guerre dans le Donbass dure depuis huit ans et a fait 13.000 morts, et autant de blessés, y compris des enfants. Je regrette le silence politique et médiatique qui l’entoure, l’indifférence à l’égard des morts dès lors qu’ils sont russophones. Dire cela, ne signifie pas justifier la politique de Vladimir Poutine. De même que s’interroger sur le rôle belliciste des États-Unis, présents à tous les étages de la gouvernance ukrainienne avant et pendant la « révolution du Maïdan », n’équivaut pas à dédouaner le maître du Kremlin. Enfin, il faut garder à l’esprit le précédent constitué par le bombardement de Belgrade et la destruction de la Serbie par l’Otan en 1999 sans avoir obtenu l’approbation du Conseil de sécurité des Nations unies. Pour la Russie, cela a été vécu comme une humiliation et un exemple à retenir. La guerre du Kosovo a marqué la mémoire nationale russe et ses dirigeants. Lorsque Vladimir Poutine affirme que la Russie est menacée, ce n’est pas un « prétexte » : à tort ou à raison, les Russes se sentent réellement assiégés, et cela découle de cette histoire, ainsi que des interventions militaires en Afghanistan, en Irak et en Libye. »

 

Noam Chomsky, de son côté, précise : « On pourrait dire, par exemple, que « puisque la principale exigence de Poutine est l’assurance que l’OTAN ne prendra pas de nouveaux membres, et en particulier pas l’Ukraine ni la Géorgie, il est évident que la crise actuelle n’aurait pas eu lieu s’il n’y avait pas eu d’expansion de l’Alliance après la fin de la guerre froide, ou si l’expansion s’était faite en harmonie avec la construction d’une structure de sécurité en Europe qui incluait la Russie ».

 

L’auteur de ces mots est l’ancien ambassadeur des États-Unis en RussieJack Matlock, l’un des rares spécialistes sérieux de la Russie dans le corps diplomatique américain. Il a écrit ça peu avant l’invasion. Et il poursuivait, concluant que la crise « peut être facilement résolue par l’application du bon sens… Selon toute norme de bon sens, il est dans l’intérêt des États-Unis de promouvoir la paix et non le conflit. Essayer de détacher l’Ukraine de l’influence russe — le but avoué de ceux qui ont agité les révolutions de couleur — était une course folle et dangereuse. Avons-nous si vite oublié la leçon de la crise des missiles de Cuba ? »

Matlock n’est guère seul. Les Mémoires du chef de la CIA William Burns, un autre des rares authentiques spécialistes de la Russie, aboutissent à peu près aux mêmes conclusions sur les questions de fond1. La position encore plus ferme [du diplomate] George Kennan a été tardivement et largement citée2. Elle est également soutenue par l’ancien secrétaire à la Défense William Perry3 et, hors les rangs diplomatiques, par le célèbre spécialiste des relations internationales John Mearsheimer4 ainsi que par de nombreuses autres personnalités, difficilement plus « mainstream ».

 

Rien de tout cela n’est donc obscur. Des documents internes américains, publiés par WikiLeaks, révèlent que l’imprudente proposition de Bush II faite à l’Ukraine de rejoindre l’OTAN a immédiatement suscité de vives mises en garde de la part de la Russie, laquelle a déclaré que l’expansion de la menace militaire ne pouvait être tolérée. C’est compréhensible. Nous pourrions relever au passage la curieuse apparition du concept « gauche » lorsqu’il s’agit de condamner régulièrement « la gauche » pour son scepticisme insuffisant à l’endroit de « la ligne du Kremlin ».

 

 

 

Vladimir Poutine reste figé dans sa position et "on" l'a un peu poussé !

Vladimir Poutine reste figé dans sa position et "on" l'a un peu poussé !

 

 

 

Deux poids deux mesures

 

Cependant, Chomsky est très clair quant à la situation générale du monde depuis 1989 et l’action des deux puissances impérialistes que sont les Etats-Unis et la Russie. C’est une preuve nouvelle que la guerre froide ne s’est pas achevée en 1991 lors de la chute de l’URSS, mais qu’elle a repris sous d’autres formes. Il cite l’exemple de l’Irak, de la Libye et du Kosovo qui sont en définitive des agressions similaires à celle que Poutine mène en Ukraine.

 

« Il n’y a rien à dire sur la tentative de Poutine d’offrir une justification légale à son agression, sinon qu’elle ne vaut rien.

 

Il est vrai, bien sûr, que les États-Unis et leurs alliés violent le droit international sans sourciller, mais cela n’apporte pas la moindre justification aux crimes de Poutine. Le Kosovo, l’Irak et la Libye ont toutefois eu des répercussions directes sur le conflit en Ukraine. L’invasion de l’Irak était un exemple typique des crimes pour lesquels les nazis ont été pendus à Nuremberg, à savoir une agression pure et simple, sans provocation. Et un coup de poing dans la figure de la Russie.

 

 

Dans le cas du Kosovo, l’agression de l’OTAN (c’est-à-dire l’agression des États-Unis) a été déclarée « illégale mais justifiée » (par exemple, par la Commission internationale sur le Kosovo présidée par Richard Goldstone) au motif que le bombardement avait été entrepris pour mettre fin à des atrocités en cours.

 

 

Ce jugement a nécessité une inversion de la chronologie. Les preuves sont accablantes quant au fait que le déluge d’atrocités a été la conséquence de l’invasion : prévisible, prédite, anticipée. En outre, des options diplomatiques étaient disponibles. Mais, comme d’habitude, elles ont été ignorées au profit de la violence. De hauts responsables américains confirment que c’est principalement le bombardement de la Serbie, alliée de la Russie — et sans même l’en informer à l’avance —, qui a renversé les efforts de la Russie pour collaborer avec les États-Unis à la construction, d’une manière ou d’une autre, d’un ordre sécuritaire européen post-guerre froide.

 

 

Un renversement accéléré par l’invasion de l’Irak et le bombardement de la Libye, après que la Russie a accepté de ne pas opposer son veto à une résolution du Conseil de sécurité des Nations unies que l’OTAN a immédiatement violée. Les événements ont des conséquences ; les faits peuvent toutefois être dissimulés au sein d’un système doctrinal. »

 

 

Et, en dépit de ces invasions illégales, aucune sanction n’a été prise contre les Etats-Unis. Deux poids, deux mesures… Selon que vous soyez puissant ou misérable !

 

 

Une évolution inéluctable

 

 

C’est donc, dans le cadre de ces conflits qui ont ensanglanté le Moyen-Orient et l’Europe, la vision impériale du monde des Etats-Unis comme de la Russie de Poutine qui en est la première responsable. Mais, comme l’explique Andreï Makine, ce qu’il se passe aujourd’hui est le terme d’un long processus de dégradation depuis la prise de pouvoir de Poutine en 1999.

 

 

« J’ai vu Vladimir Poutine en 2001, peu après sa première élection. C’était un autre homme avec une voix presque timide. Il cherchait la compréhension des pays démocratiques. Je ne crois pas du tout qu’il ait eu déjà en tête un projet impérialiste, comme on le prétend aujourd’hui. Je le vois davantage comme un réactif que comme un idéologue. À cette époque-là, le but du gouvernement russe était de s’arrimer au monde occidental. Il est idiot de croire que les Russes ont une nostalgie démesurée du goulag et du Politburo. Ils ont peut-être la nostalgie de la sécurité économique, de l’absence de chômage. De l’entente entre les peuples aussi : à l’université de Moscou, personne ne faisait la différence entre les étudiants russes, ukrainiens et ceux des autres républiques soviétiques… Il y a eu une lune de miel entre la Russie et l’Europe, entre Poutine et l’Europe avant que le président russe ne prenne la posture de l’amant trahi. En 2001, Poutine est le premier chef d’État à proposer son aide à George W. Bush après les attentats du 11 septembre. Via ses bases en Asie centrale, la Russie facilite alors les opérations américaines dans cette région. Mais, en 2002, les États-Unis sortent du traité ABM, qui limitait l’installation de boucliers antimissiles. La Russie proteste contre cette décision qui ne peut, d’après elle, que relancer la course aux armements. En 2003, les Américains annoncent une réorganisation de leurs forces, en direction de l’Est européen. Poutine s’est durci à partir de 2004 lorsque les pays anciennement socialistes ont intégré l’Otan avant même d’intégrer l’Union européenne, comme s’il fallait devenir antirusse pour être Européen. Il a compris que l’Europe était vassalisée par les États-Unis. Puis il y a eu un véritable tournant en 2007 lorsqu’il a prononcé un discours à Munich en accusant les Américains de conserver les structures de l’Otan qui n’avaient plus lieu d’être et de vouloir un monde unipolaire. »

 

Comme si la catastrophe ukrainienne ne suffisait pas, les Etats-Unis forts de leur hégémonie en rajoutent :

 

« Or, en 2021, lorsqu’il arrive au pouvoir, Joe Biden ne dit pas autre chose lorsqu’il déclare que « l’Amérique va de nouveau régir le monde ». On a le sentiment que vous renvoyez dos à dos les Occidentaux et les Russes. Dans cette guerre, c’est bien la Russie l’agresseur… Je ne les renvoie pas dos à dos. Mais je regrette que l’on oppose une propagande européenne à une propagande russe. »

 

Et quelles vont être les conséquences de cette guerre qui s’avère de plus en plus dangereuse, tant on sent que les deux « empires » veulent s’affronter directement, ce qui serait une catastrophe pour l’humanité.

 

Noam Chomsky met en garde :

 

« L’Ukraine n’a peut-être pas fait les choix les plus judicieux, mais elle n’avait pour elle rien de comparable aux options dont disposaient les États impériaux. Je suppose que les sanctions vont conduire la Russie à une dépendance encore plus grande vis-à-vis de la Chine. À moins d’un changement de cap important, la Russie est un État pétrolier kleptocratique qui dépend d’une ressource qui se doit de décliner fortement, sinon nous sommes tous finis. Il n’est pas certain que son système financier puisse résister à une attaque brutale, par le biais de sanctions ou d’autres moyens. »

 

En outre, et Chomsky ne le note pas, nous sommes aussi confrontés à une crise alimentaire mondiale, car l’Ukraine comme la Russie sont de grands exportateurs agricoles, notamment de céréales. Le secrétaire général de l’ONU avertit que cette guerre pourrait déclencher la famine dans plusieurs pays africains et l’Europe pourrait manquer de denrées alimentaires comme les céréales et l’huile de tournesol.

 

Ces perspectives ne sont guère réjouissantes. Cependant, elles font prendre conscience de la nécessité vitale d’assurer l’indépendance politique, économique et militaire de l’Europe en ayant une tout autre conception de la structure du continent.

 

 

 

Pierre Verhas

 

(à suivre)

 

Prochain article : Ukraine : Comment en sortir ? (II)

 

 

 

 

 

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9 mars 2022 3 09 /03 /mars /2022 11:17

 

 

Les lecteurs assidus d’Uranopole savent que j’appartiens à la mouvance de gauche socialiste, internationaliste, libertaire et antiimpérialiste. Or, il faut bien constater que depuis le déclenchement de la guerre en Ukraine, bon nombre de celles et de ceux qui se réclament de cette tendance ont des restrictions mentales à critiquer sévèrement l’agression de Poutine.

 

Certes, les dirigeants ukrainiens, les Occidentaux – et particulièrement les Américains – ont de lourdes responsabilités dans le processus qui a amené à ce conflit armé, la réalité est que l’agresseur est le président russe : c’est l’armée russe qui a jeté sur les routes plus d’un million de femmes, d’enfants, de vieillards. C’est son armée qui a bombardé des villes et leurs quartiers résidentiels, attaqué une centrale nucléaire. C’est son armée qui tente d’occuper l’Ukraine en violation flagrante de la Charte des Nations Unies et du droit international.

 

Une histoire remontant au XVIIIe siècle

 

Cette guerre, comme la plupart des guerres, est impérialiste. Dans La Libre Belgique du 7 mars, Nina Krushcheva, professeur de politique internationale, arrière-petite-fille de Nikita Khrouchtchev qui fut Premier secrétaire du Parti communiste de l’Union Soviétique, après Staline, dénonce dans un long article intitulé « Les Ukrainiens ne nous pardonneront jamais une telle barbarie », la politique coloniale de Vladimir Poutine qui n’est que la prolongation de l’attitude coloniale entamée sous l’impératrice Catherine II de Russie (1728-1796) et poursuivie par le pouvoir communiste dès 1917. Elle écrit : « … la pluie de missiles qui s’abat sur la capitale ukrainienne s’apparente aussi à une sinistre plaisanterie de l’Histoire : les Russes sont occupés à dévaster la cité que mon arrière-grand-père, le dirigeant soviétique Nikita Khrouchtchev, s’employa à reconstruire avec amour après les destructions perpétrées par l’occupant nazi durant la Seconde Guerre mondiale. »

 

 

 

 

Nina Krushcheva, arrièe-petite-fille de Nikita Khrouchtchev s'insurge contre l'agression de Poutine et s'en réfère à l'histoire.

Nina Krushcheva, arrièe-petite-fille de Nikita Khrouchtchev s'insurge contre l'agression de Poutine et s'en réfère à l'histoire.

 

 

 

Elle se réfère à l’histoire. Avant Catherine II, l’Ukraine était indépendante. « Placée entre l’Occident et l’Orient, la Kiev des origines a maintenu un certain degré d’indépendance durant les années 1300 sous la dynastie princière russe des Riourik. Dans les années 1600, le territoire connu alors sous le nom de Sitch zaporogue, une entité guerrière semi-autonome cosaque, conclut une sorte d’accord "d’association" avec l’Empire russe. »

 

Ensuite, l’impératrice « estima qu’elle en avait assez de la turbulente désobéissance et de la fière indépendance des cosaques zaporogues. En 1775, la Tsarine ordonna la liquidation de la Sitch, déclarant que la région faisait désormais officiellement partie de la Novorossiya ("les territoires de l’Occident russe"). – Une fois de plus cette notion de « nouvelles frontières comme au Xing Jiang chinois -  C’est cette Novorossiya que Poutine cherche à recréer aujourd’hui - en assumant l’héritage de Catherine. » Depuis, l’Ukraine fut exploitée comme une colonie par Moscou avec pillage des ressources. Cependant, les Ukrainiens de l’Ouest gardèrent jalousement leur langue, alors qu’à l’Est le russe s’imposa progressivement. Mais, c’est sous Staline en 1932 qui avait été « commissaire » aux nationalités sous Lénine que la domination russe de l’Ukraine prit un tour dramatique.

 

Comme l’a écrit Josy Dubié : « Sous prétexte de lutte contre les “koulaks” (moyens et riches propriétaires terriens) Staline imposa à l’Ukraine, entièrement bouclée et cadenassée, une famine épouvantable qui fit de 3 à 6 millions de morts, certaines sources parlant même de 10 millions de victimes !

 

 

 

Les crimes contre l'humanité de Joseph Staline en Ukraine sont une des causes majeures du conflit actuel.

Les crimes contre l'humanité de Joseph Staline en Ukraine sont une des causes majeures du conflit actuel.

 

 

Le 7 août 1932 le gouvernement soviétique promulgue, ainsi, la “loi des épis” qui punit de déportation ou même de mort, tout qui, en Ukraine, dérobe quelques épis de blé !

 

On ne peut pas comprendre ce qui se passe aujourd’hui en Ukraine si on ignore l’impact que “l’Holodomor” (le génocide par la faim en ukrainien), a encore sur la mémoire collective de nombreux ukrainiens. »

 

C’est la mémoire de cet holocauste qui est la base de l’intransigeance nationaliste de plusieurs factions ukrainiennes dont certaines sont carrément néonazies, comme le fameux bataillon Azov qui a sévi en 2014 lors des événements de Maidan.

 

Le « campisme » ou la politique des blocs

 

Si les Ukrainiens se défendent avec entre autres ces voyous nostalgiques des SS et nazis ukrainiens de 1941, si Zelensky qui est présenté comme le héros de l’Ukraine, fut triomphalement élu en 2019 pour apaiser les relations avec la Russie et qu’il n’a en fait rien fait pour détendre les relations russo-ukrainiennes et qu’il n’a pas calmé les tensions avec la région autonomiste du Donbass,  la guerre menée par Poutine, sous prétexte de lutter contre lesdits néonazis, est avant tout une guerre impérialiste. Et ce sont des millions d’Ukrainiens qui en sont victimes. L’autre argument du maître du Kremlin est relatif à l’élargissement de l’OTAN vers l’Est qui constituerait une menace contre l’indépendance de la Russie et, enfin, c’est la question de l’accès à la mer qui est sans nul doute une des causes, sinon la principale, de cette guerre. L’annexion de la Crimée en 2014 et l’attaque actuelle de la ville portuaire d’Odessa en sont des éléments probants.

 

Il y a évidemment un choc de deux impérialismes comme nous l’avons écrit précédemment. L’arrogance de l’OTAN et de l’UE à l’égard de la Russie, surtout depuis l’annexion de la Crimée, la menace bien réelle de batteries de missiles nucléaires déployées à la frontière occidentale de la Russie n’ont pu qu’accroître les tensions et réveiller le « campisme » ou la politique des blocs. C’est évidemment une des causes majeures de ce conflit. La guerre froide, chaude en Ukraine et susceptible d’extension, entre un « camp » occidental dominé par les Etats-Unis et un « camp » russe sans oublier un troisième chinois, augure de graves tensions dans les décennies à venir et ce, au détriment de tous.

 

 

 

Les conséquences : des dizaines de milliers d'Ukrainiens, hommes, femmes, enfants prennent d'assaut un train pour fuir Kharkiv bombardée par les Russes.

Les conséquences : des dizaines de milliers d'Ukrainiens, hommes, femmes, enfants prennent d'assaut un train pour fuir Kharkiv bombardée par les Russes.

 

 

 

Des sanctions inefficaces et nuisibles

 

Ainsi, les sanctions d’une ampleur jamais atteinte jusqu’ici, décidées par les USA et l’UE ont bien sûr des conséquences pour l’économie russe, pour les populations russes, mais aussi ukrainiennes et même européennes. Ces sanctions ont provoqué une hausse jamais atteinte des coûts de l’énergie au détriment de tous les peuples d’Europe, du pouvoir d’achat des travailleurs et des allocataires sociaux. Elles ne font qu’accroître les tensions et on peut même douter de leur efficacité, car les Russes semblent avoir trouvé des ripostes.

 

Une autre réflexion

 

Alors, il faut être clair : tous les impérialismes sont à combattre, toute guerre est condamnable. Il n’est pas question de faire deux poids deux mesures dans un sens ou dans l’autre. Pour terminer, voici une réflexion de Viktor Dedaj du site « Le Grand Soir » :

 

« Une guerre ne devient pas une guerre le jour où les médias décident de vous la montrer.

Être anti-guerre, ce n'est pas être simplement contre "la" guerre. Être anti-guerre, ce n'est pas exprimer des positions (plutôt futiles à notre humble niveau) une fois qu'elle a éclaté. Être anti-guerre, c'est vouloir comprendre l'enchaînement des décisions prises par chacun des acteurs qui ont mené à un tel dénouement. Être anti-guerre, ce n'est pas déclarer son opposition à sa forme la plus concrète, évidente, et spectaculaire, mais d'être aussi archi-critique des actions et des logiques économiques et politiques qui l'ont alimenté. C'est tenter d'évaluer la culpabilité respective des acteurs.

 

Rejeter une telle démarche intellectuelle montre que l'on n'est nullement "anti-guerre", seulement anti cette guerre-là, en particulier. C'est aussi exposer un "angle mort" sur les causes et les autres formes de guerre, économiques, tels que les embargos et blocus, qui peuvent faire, et font souvent, autant de victimes, mais silencieuses (silencieuses, parce que les grands médias en ont décidé). Les centaines de milliers de victimes des sanctions contre l'Irak, pour ne prendre qu'un exemple - et pas des plus récents - en sont la preuve.

Être anti-guerre, c'est s'opposer à toutes les guerres, y compris économiques.

Etre anti-guerre, c'est s'opposer à son expression concrète et aussi aux politiques qui y ont mené.

 

Le premier responsable d'une guerre est évidemment celui qui l'a déclenché. Le deuxième est celui qui l'a sciemment provoqué, ou manœuvré pour, en créant les conditions qu'il savait seraient perçues comme un casus belli. Avec - et c'est important - une hiérarchisation des "légitimités" invoquées. Car non, tous les casi bellorum ne se valent pas.

 

Que les gigantesques États-Unis considèrent comme casus belli l'instauration dans la minuscule Cuba d'un système socio-économique inconvenable n'est pas la même chose que l'installation de missiles nucléaires sous le nez de votre adversaire. Et l'installation de missiles nucléaires sous son nez n'est pas la même chose si lui-même a commencé par en installer sous le vôtre. (…). »

 

 

Tout est à refaire !

 

 

Et Viktor Dedaj ajoute mieux comprendre la position russe que la position occidentale. Si ce raisonnement tient la route, notons bien que l’on ne peut tolérer en aucune manière l’agression de Poutine, les bombardements des villes, les millions de réfugiés jetés sur les routes – les fameux « couloirs humanitaires » - qu’il va falloir accueillir en Europe et ailleurs.

 

En plus de l’horreur de cette guerre, comme de toute guerre, les médias « mainstream » s’en donnent à cœur joie dans leur matraquage, ce qui renforce la « thèse » occidentale auprès de l’opinion publique européenne qui commençait auparavant à manifester un certain scepticisme envers l’atlantisme et l’utilité d’un organisme comme l’OTAN. Et cela, c’est un considérable retour en arrière. Tout est à refaire !

 

 

 

 

Pierre Verhas

 

 

 

Post scriptum

 

 

Censure et manque d’esprit critique à la RTBF sur la guerre d’Ukraine

 

 

Notre ami Josy Dubié, ancien grand reporter à la RTBF, sénateur honoraire, vient d’envoyer une lettre ouverte à son ancien collègue, Jean Pierre Jacqmin, actuel directeur de l’information à la RTBF (radio-télévision de service public belge francophone). Il y dénonce l’interview sans commentaires critiques d’un personnage « volontaire » pour combattre en Ukraine et qui est manifestement un néo-nazi.

 

D’autre part, il dénonce la censure dont a été victime Pierre Galand, lui aussi ancien sénateur, et surtout une des figures majeures du Mouvement de la Paix en Belgique, qui manifeste à l’égard de la guerre en Ukraine une position différente de celle des organes de presse « mainstream ».

 

Cet incident est inquiétant. Petit à petit, ne risque-t-on pas de voir s’imposer une pensée unique ne souffrant aucune critique en la matière ? La lettre de Josy est utile, car elle consiste en une mise en garde indispensable.

 

Ce n’est pas parce qu’il y a une guerre en Ukraine que tout le monde est tenu de penser la même chose et de suivre les « autorités » comme un troupeau de moutons !

 

 

P.V.

 

 

Lettre ouverte de Josy Dubié à Jean Pierre Jacqmin directeur de l’Info RTBF 

 

 

Mercredi 9 mars 2022

 

Bonjour Jean Pierre, 

 

 

Nous nous connaissons bien. Fin des années 80 tu as été un de ceux qui a lancé, avec succès, merci à toi, « l’opération Village Roumain » (OPR), formidable mouvement de solidarité avec ce peuple des Balkans suscité en réaction à mon reportage clandestin « Roumanie : Le désastre rouge ». Il montrait la réalité tragique du régime du « Conducator », le « Danube de la pensée » le « Génie des Carpates » le dictateur roumain Nicolaë Ceaucescu. 

 

Aujourd’hui tu es, depuis plus de dix ans directeur de l’info RTBF. 

 

C’est à ce titre que je m’adresse à toi. 

 

J’ai vu hier soir, au JT de la RTBF, un « reportage » (sic) consacré a un personnage, présenté comme un héros, partant « défendre la liberté en Ukraine ». Je t’avoue ma surprise et même ma sidération ! A l’évidence tout démontre, en effet, dans l’environnement de ce sympathique paroissien, qu’il est un partisan proche de l’extrême droite néo nazie. 

 

Te rends-tu compte qu’en exhibant, sans nuances, ce personnage de soi-disant « freedom fighter » vous renforcez la thèse du dictateur du Kremlin qui affirme que le régime en place à Kiev est aux mains de néo nazis ?  Il y a, malheureusement, effectivement, toujours en Ukraine des nostalgiques des ultranationalistes ukrainiens qui ont, durant la 2 ème guerre mondiale, alliés aux hitlériens, commis des crimes épouvantables notamment en participant activement à la chasse aux juifs dont des centaines de milliers ont alors été massacrés. Ces nostalgiques du 3ème Reich, très actifs, sont cependant aujourd’hui, ultra minoritaire en Ukraine. J’ai surveillé pour l’OSCE des élections présidentielles en Ukraine où le candidat d’extrême droite, clairement néo nazi, avait recueilli, alors, le score fabuleux de 0,70% des suffrages à l’échelon national !  J'apprends que vous reconnaissez une erreur et que vous allez y répondre. Bravo !  

 

 

Par ailleurs je découvre, que ce samedi 5 mars, la RTBF devait diffuser dans son émission “ Retour aux sources” un reportage suivi d’un débat préenregistré le 1er février sur les militantes pacifistes de Greenham Common, auquel participais mon ancien collègue, l’ex sénateur socialiste Pierre Galand, figure majeure du mouvement pacifiste en Belgique. La réalisatrice, très gênée lui aurait téléphoné pour lui dire que, vu les circonstances, les "hautes autorités de la RTBF" (sic), avaient décidé de supprimer ce débat ! Qu’est-ce que c’est que cette censure ? Les militants de la paix aujourd'hui n’auraient-ils plus le droit de s’exprimer ?  On a bien sûr, le droit de ne pas être d’accord avec la position de Pierre Galand mais pas de l’empêcher de s’exprimer ce qui revient à avoir la même attitude que celle de Poutine interdisant toute forme de contestation en Russie de la guerre d’agression scandaleuse et inacceptable qu’il mène contre l’Ukraine.

 

  

Tu sais que j’ai été correspondant de guerre pour la RTBF pendant quelques 20 ans. Je peux témoigner, d’expérience, que du Vietnam à l’Iran, à l’Irak, au Liban, à la Palestine, à l’Afghanistan et dans bien d’autres endroits où j’ai, avec mes équipes (merci à eux), risqué ma peau, la première victime de la guerre c’est la vérité ! Il n’y a PAS de guerre propre ou chirurgicale ! Toutes sont monstrueuses et amènent, dans TOUS les camps, des individus poussés par un nationalisme imbécile, (qui leur fait préférer un salaud de leur camp plutôt qu’un type bien du camp d’en face) à commettre des crimes abominables. 

 

 

C’est le propre de la guerre, de toutes les guerres.  

 

 

Il est dès lors inacceptable de vouloir museler tout qui combat la guerre en essayant d’en comprendre les causes pour éviter qu’il ne s’en passe pas de nouvelles ! 

 

 

Je te signale, en passant, que contrairement à ce qui est dit à longueur d’antenne, la guerre de Poutine n’est pas la première qui dévaste notre continent depuis la 2ème guerre mondiale. Les guerres cruelles et sanglantes qui ont dévasté les Balkans à la dislocation de la Yougoslavie, ont-elles aussi été commencées pour les mêmes raisons de nationalismes imbéciles.  

 

Bonne journée 

 

Josy    

 

« Ni dieu ni maitre ! »   

 

 

 

 

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27 février 2022 7 27 /02 /février /2022 09:44

 

 

 

Nous nous sommes trompés. Il l’a donc fait ! Poutine s’est sciemment mis au ban de la communauté internationale et a violé la Charte des Nations Unies en décidant de pénétrer militairement dans le territoire de l’Ukraine, Etat indépendant membre de l’ONU. Avec toutes les conséquences afférentes : destructions, morts de femmes, d’enfants et d’hommes, chaos.

 

 

 

L'armée russe avance en Ukraine, mais rencontre une forte résistance.

L'armée russe avance en Ukraine, mais rencontre une forte résistance.

 

 

 

Le joueur d’échec Vladimir Poutine a pris un énorme risque : faire pat au lieu d’échec et mat, c’est-à-dire se retrouver dans une situation inextricable dont ni lui, ni les Occidentaux ne pourront se dépêtrer. Hubert Védrine, l’ancien ministre français des Affaires étrangères français, déclare au « Figaro » du 25 février : « Poutine commet une erreur historique ». C’est ainsi que l’affaire peut très mal tourner.

 

 

 

Le discours de Vladimir Poutine annonçant l'invasion de l'Ukraine expose son intention de construire une "grande" Russie impériale.

Le discours de Vladimir Poutine annonçant l'invasion de l'Ukraine expose son intention de construire une "grande" Russie impériale.

 

 

 

La question des nationalités et le choc des empires

 

Dans le discours télévisé où il annonce le déclenchement de l’invasion de l’Ukraine, le Président russe expose son objectif. Reconstruire la Russie comme elle le fut sous les tsars : un grand empire « sur une base multi ethnique comme il l’a toujours été », mais un empire centralisé. Mediapart rapporte les propos d’un historien et ancien ministre polonais des Affaires étrangères décédé en 2008, Boris Geremek : « Le rêve joue un rôle très important en politique, car il organise l’imagination et donne sens à l’action. Dans le rêve européen, il y a l’intégration économique et politique mais aussi l’ouverture à l’Est, y compris aux anciennes républiques européennes de l’ex-Union soviétique. La frontière de l’Europe n’a été construite ni par l’histoire, ni par la géographie, ni par la culture. C’est une frontière à l'américaine, une frontière mouvante et qui l’a toujours été. Il faut que la Russie accepte l’idée qu’une frontière n’est pas un mur, une barrière hermétique entre deux civilisations. Mais il faut aussi que nous-mêmes soyons réalistes. La Russie est quelque chose d’autre, la Russie est un empire. »

 

En plus, n’oublions pas que la question des nationalités a toujours été en débat en Russie, notamment après la prise de pouvoir des Bolchéviks en octobre 1917. Lénine était partisan d’une fédération avec une très large autonomie aux entités diverses aussi bien en Russie d’Europe qu’en Russie d’Asie, tandis que Staline qui était ministre des Nationalités voulait une fédération centralisée. Rosa Luxemburg qui était internationaliste avait averti Lénine que cette question le détournait de la lutte des classes. Et c’est finalement Staline qui a gagné. En URSS, le problème des nationalités a été mis brutalement sous le boisseau pendant la période stalinienne et poststalinienne et s’est exacerbée après la chute de l’Union Soviétique en 1991. Elle ne concerne d’ailleurs pas que la Russie. Rappelons-nous la guerre en ex-Yougoslavie en 1990 et des tensions se font jour à nouveau en Bosnie. Elle est source de tensions en Espagne, en Grèce, en Hongrie, en Roumanie et même… en Belgique !

 

 

 

Lénine et Staline étaient en désaccord sur la question des nationalités.

Lénine et Staline étaient en désaccord sur la question des nationalités.

 

 

 

Ainsi, ce mélange détonant entre l’impérialisme et les nationalismes va sans doute empoisonner l’histoire européenne pendant plusieurs années ! Cependant, il y a un principe essentiel qu’on oublie dans ce conflit entre « grandes puissances » par peuples interposés : c’est le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, le droit à l’autodétermination.

 

Aussi, on peut se poser une question. L’Ukraine, nation indépendante, acceptera-t-elle d’être multiethnique ? Ce n’est certes pas le cas pour le moment et les événements récents le prouvent. Le 17 février, les forces ukrainiennes et le fameux bataillon Azov ont tenté d’occuper le Donbass. Le 18 février, les rapports de l’Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe indiquaient clairement que le bombardement du Donbass s’intensifiait. Les banlieues de Donetsk sont aussi bombardées. Un raid de commando des forces spéciales ukrainiennes dans la province russe voisine de Rostov a été neutralisé. Cela a donné le prétexte à Poutine de lancer son offensive qui était préparée depuis longtemps.

 

Les chancelleries et la presse mainstream s’interrogent : Poutine se limitera-t-il à l’Ukraine ? Notez au passage qu’au deuxième jour de l’attaque russe, on a l’air de considérer que les Ukrainiens ont perdu ! Quand on voit les appels angoissés du président ukrainien Zelensky à l’aide occidentale et sa détermination à se battre jusqu’au bout, cette manière de considérer les choses est indigne, d’autant plus que la résistance ukrainienne est plus coriace que prévu ! On ne connaît évidemment pas la réponse, mais on peut être sûr que quelle que soit l’issue de cette guerre, il y aura de profonds changements en Russie, car d’autres questions de nationalités ne sont toujours pas résolues, notamment en Tchétchénie et dans les républiques indépendantes voisines de la Russie dans le Caucase comme le Kazakhstan.

 

 

L'appel du président ukrainien Zelensky à résister et à l'aide de l'Europe montre qu'il est déterminé à combattre l'invasion russe.

L'appel du président ukrainien Zelensky à résister et à l'aide de l'Europe montre qu'il est déterminé à combattre l'invasion russe.

 

 

 

Les Etats-Unis, de leur côté, sont aussi un « empire » bien plus puissant que la Russie et sont aussi imprégné de cette idée de « nouvelle frontière », c’est-à-dire d’une expansion sans fin. Et n’oublions pas la Chine dont la province occidentale le Xin Jiang où les Ouighours sont traqués, passage obligé de la fameuse « route de la soie », signifie « nouvelle frontière ». Quant à l’Europe, l’UE s’aligne systématiquement sur la position étatsunienne. Il suffit de relire les déclarations et discours des responsables de l’Union européenne, Emmanuel Macron, Charles Michel et Ursula von der Leyen. Même le chancelier allemand Olaf Scholz qui avait exprimé quelques réticences à s’aligner, est rentré dans le rang. Donc, l’Europe n’existe pas. Elle n’est que le théâtre de l’affrontement entre les empires US et russe qui se déroule pour le moment en Ukraine. Elle est « l’arrière-cour » des Etats-Unis.

 

 

 

Emmanuel Macron, Charles Michel, Ursula von der Leyen, le triumvirat dirigeant d'une Union européenne impuissante

Emmanuel Macron, Charles Michel, Ursula von der Leyen, le triumvirat dirigeant d'une Union européenne impuissante

 

 

 

Dans ce choc des empires, il n’y a pas que l’Ukraine.

 

 

Le rapport de force dans le monde est en pleine mutation et pas seulement dans « l’arrière-cour » des États-Unis. La crise du Donbass, ce n’est qu’un élément dans une crise globale des rapports entre le bloc EU/OTAN et les puissances émergentes auxquelles s’associent les pays résolument indépendants, en particulier les 19 pays qui ont adhéré au Groupe des États défendant la Charte des Nations Unies. Ainsi, le Mexique, le grand voisin méridional des USA affiche en cette affaire une neutralité volontaire. D’ailleurs, n’oublions pas que le président mexicain a promis de donner le statut de réfugié politique à Julian Assange emprisonné à Londres et menacé d’extradition vers les Etats-Unis. De plus en plus de pays sans s’aligner sur Moscou ou Beijing s’éloignent de « l’Occident » …

 

 

 

 

Le Président du Mexique Andrés Manuel Lopez Obrador s'oriente vers le non alignement.

Le Président du Mexique Andrés Manuel Lopez Obrador s'oriente vers le non alignement.

 

 

 

La stratégie du mensonge

 

Védrine précise : « Le Poutine de 2022 est largement le résultat, tel un monstre à la Frankenstein, de la désinvolture et des erreurs occidentales depuis trente ans. »

 

La guerre froide terminée, les puissances auraient dû modifier profondément les relations internationales. Cela ne s’est pas passé ainsi : le « camp » occidental s’est considéré comme le « vainqueur » de la guerre froide et a maintenu la logique des blocs. C’est une des causes profondes de cette guerre.

 

Cette tragédie part de mensonges depuis le départ, c’est-à-dire depuis la chute de l’URSS. Le premier : la fausse promesse des « occidentaux » de ne pas étendre l’OTAN au-delà de l’Elbe, c’est-à-dire de la frontière qui séparait les deux Allemagnes jusqu’en 1989. Et ce n’est pas une « fake news » comme on tente de le faire accroire ces temps-ci : Un document émanant des archives britanniques, révélé par le magazine allemand Der Spiegel, souligne que des accords écrits ont bien été passés avec Moscou pour ne pas étendre la sphère d’influence et d’action de l’Alliance atlantique au-delà de l’Elbe.

 

Un autre document émanant des archives nationales britanniques corrobore la thèse avancée par Moscou de l’existence d’un engagement de Washington et des puissances occidentales à ne pas étendre l’Alliance atlantique vers l’Est. Der Spiegel en révèle l’existence. Ce texte, longtemps classé secret défense, a été remonté des profondeurs des archives par le chercheur états-unien Joshua Shifrinson, professeur à l’université de Boston. Il y est question du procès-verbal d’une réunion des directeurs politiques des ministères des affaires étrangères des États-Unis, de la Grande-Bretagne, de la France et de l’Allemagne, tenue à Bonn le 6 mars 1991. Le thème était la sécurité en Europe centrale et orientale. Une telle expansion serait « inacceptable » Le document fait part sans la moindre ambiguïté d’un engagement de Washington, Londres, Paris et Bonn à ne pas étendre l’Alliance atlantique vers l’Est.

 

Hubert Védrine rappelle dans son interview au Figaro  : « Henry Kissinger, qui a passé sa vie à combattre les Soviétiques, déplorait il y a une dizaine d’années qu’on n’ait fait aucun effort après la fin de l’URSS pour associer la Russie à un ensemble de sécurité en Europe. Brzezinski, polonais d’origine, très antirusse, considérait que c’était une provocation contre-productive d’annoncer l’entrée de l’Ukraine dans l’OTAN en 2004 et qu’il fallait au contraire bâtir un statut de neutralité, de finlandisation, avec une double garantie pour l’Ukraine et pour la Russie. Ça n’a pas été fait. »

 

Peut-être, n’a-t-on pas « voulu » le faire ?

 

 

 

L'ancien ministre des affaires étrangères du gouvernement Jospin faut souvent des analyses pertinentes et sans concessions.

L'ancien ministre des affaires étrangères du gouvernement Jospin faut souvent des analyses pertinentes et sans concessions.

 

 

 

La riposte lâche : les « sanctions »

 

Biden a bien précisé que les Etats-Unis prendront de « sévères » sanctions à l’égard de Moscou et n’interviendraient militairement que si un pays membre de l’OTAN était attaqué par la Russie.

 

Les Etats-membres de l’Union européenne se sont réunis et ont décidé aussi d’une liste de sanctions les plus dures les unes que les autres. Hubert Védrine, de son côté, précise : « Des sanctions sont nécessaires, mais n’oublions pas qu’elles sont un aveu d’impuissance. Le recours par les Etats-Unis à des sanctions extraterritoriales sous des motifs honorables mais pour servir leurs intérêts devrait être un scandale depuis plusieurs décennies. Ce n’est pas une panacée mais malheureusement, à chaud, elles sont inévitables. Elles doivent être intelligentes et ciblées : il faut faire attention à ne pas sanctionner les peuples ni à nous sanctionner. »

 

Les conséquences de ces sanctions pourraient provoquer pour l’Europe un bouleversement des échanges intra-européens, voire mondiaux qui ne feraient qu’accroître les tensions par une crise économique de grande ampleur. Ainsi, il est question de couper le réseau SWIFT d’échanges financiers à la Russie. Celle-ci a déjà une riposte et plusieurs pays européens dont l’Allemagne, l’Italie et la Hongrie s’y opposent. Interdire l’importation de céréales d’Ukraine grèverait sérieusement l’agriculture européenne. Bien des entreprises en Europe ont des contrats avec des entreprises russes, leur rupture pourrait entraîner faillites et chômage. Sur le plan énergétique, la coupure des gazoducs avec la Russie entraînerait une hausse insupportable des prix des hydrocarbures et du gaz en Europe. En dehors des peuples aussi bien russe qu’européens, cela entraînerait une crise sans précédent.

 

L’humiliation génère les guerres.

 

 

Une frange de la gauche a plus tendance à soutenir la partie russe et cautionner Poutine, alors qu’il ne faut pas oublier qu’il est le dirigeant d’une grande partie de l’oligarchie russe qui a remplacé la « nomenklatura » soviétique après 1991. L’autre tendance est de s’aligner sur la politique occidentale au nom de la démocratie et des droits humains. Cependant, il y a un élément fondamental que nul n’a pris en compte.

 

 

Montesquieu a dit, il y a bien longtemps : « Les responsables des guerres ne sont pas ceux qui les déclenchent, mais ceux qui les ont rendues inévitables. » Dès 1990, les Occidentaux se prenant pour les vainqueurs de la guerre froide ont humilié la Russie, lui ont imposé des mesures drastiques, lui ont menti sur leurs objectifs réels. Ils ont fait de même en 1919 à Versailles où ils ont humilié le vaincu, l’Allemagne. Cela a donné Hitler en 1933 et Poutine en 1999. Cela a déclenché deux guerres, la première en 1939 et celle-ci en 2022. Les « grands » de ce monde sont décidément incapables de tirer les leçons de l’histoire.

 

 

 

L'humiliation subie par la Russie d'après la guerre froide est à l'origine de cette offensive.

L'humiliation subie par la Russie d'après la guerre froide est à l'origine de cette offensive.

 

 

 

Enfin, au-delà de ces froides analyses, n’oublions jamais qu’il y a nombre de femmes, d’hommes, d’enfants dont l’avenir est écrasé, dont la liberté est éradiquée, qui doivent s’enterrer pour échapper aux bombes, qui n’ont plus que l’exil pour échapper à la mort et à la destruction. C’est le lot de la guerre et comme toujours, on se demande si cela était nécessaire et surtout si on ne pouvait l’éviter.

 

 

 

Une famille ukrainienne fuyant la guerre entre en Slovaquie. L'atroce lot des guerres...

Une famille ukrainienne fuyant la guerre entre en Slovaquie. L'atroce lot des guerres...

 

 

 

Pierre Verhas

 

 

 

 

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14 février 2022 1 14 /02 /février /2022 13:43

 

Josy Dubié nous rappelle dans son article intitulé « Les tambours de la guerre » (https://uranopole.over-blog.com/2014/09/les-tambours-de-la-guerre.html ) relatif au conflit ukrainien que ce sont les nationalismes exacerbés qui sont la cause première des graves tensions dans la région et que ces nationalismes sont à l’origine de crimes abominables comme le génocide « Holodomor » qui consista à l’époque de Staline  à affamer la population ukrainienne et d’autre part, les nationalistes ukrainiens se sont livrés à des massacres d’Ukrainiens russes en 1941 profitant de l’envahisseur nazi. L’histoire a donc pesé dans l’actuelle tension entre la Russie et l’Ukraine, tension exacerbée aussi bien par  le Russe Poutine que par l’Américain Biden.

 

 

 

Derrière le sourire de circonstance de Biden, se cache une farouche volonté d'écraser l'autre.

Derrière le sourire de circonstance de Biden, se cache une farouche volonté d'écraser l'autre.

 

 

 

En effet, l’enjeu est géopolitique. Les Occidentaux poussent l’Ukraine à se rapprocher de l’Union européenne et surtout de l’OTAN. Et là aussi, le poids de l’histoire est fondamental. En 1954, le secrétaire général du PC de l’URSS, Nikita Khrouchtchev, lui-même Ukrainien, donna la Crimée à l’Ukraine, ce qui, à l’époque, n’entraîna aucune conséquence puisque l’Ukraine faisait partie de l’URSS, même si elle était représentée à l’ONU comme « Etat indépendant ». La Crimée, c’est Sébastopol, importante base militaire russe qui contrôle la mer Noire et seul grand port commercial qui permet à l’Union Soviétique puis à la Russie d’avoir accès à la Méditerranée via le Bosphore et ainsi de pouvoir échanger des marchandises avec le reste du monde. Poutine, après un référendum controversé en Crimée, mais sans doute juste, l’annexa à la Russie et donc Sébastopol. Les Occidentaux ont fortement condamné l’incorporation de cette région qu’ils considèrent comme une occupation illégale.

 

Là aussi, nous devons remonter l’histoire, c’est-à-dire à la guerre froide qui a sévi en Europe de 1948 à 1989. Les Etatsuniens ont imposé aux Européens occidentaux le traité de l’Atlantique Nord fondateur de l’OTAN. Ce traité impose à chaque nation adhérente d’être solidaire avec tout autre qui serait agressée. C’est la porte ouverte à la guerre ! Heureusement, elle n’eut pas lieu, mais la brutale chute des démocraties populaires entamées en 1980 en Pologne avec l’aide conjointe du Vatican et des Etats-Unis, les vaines tentatives de réformes de Michail Gorbatchev ayant succédé à la gérontocratie décadente en Union Soviétique et en 1989 l’ouverture des frontières de la Tchécoslovaquie et de la Hongrie, donnèrent le signal des révoltes puis du renversement de la DDR « République Démocratique Allemande » et de la spectaculaire chute du Mur de Berlin. Cela sonna le glas d’un système tyrannique imposé depuis 1945 par Staline à l’ensemble des pays d’Europe centrale occupés par l’Armée Rouge.

 

 

 

Mikhail Gorbatchev a vraiment entamé un processus de démocratisation de l'URSS. Ce fut stoppé de force par les Occidentaux !

Mikhail Gorbatchev a vraiment entamé un processus de démocratisation de l'URSS. Ce fut stoppé de force par les Occidentaux !

 

 

Les Occidentaux ont tué dans l'œuf la démocratisation de l'URSS.  

 

Cependant, la fin de la domination soviétique et l’évidente volonté de réformes au sein de l’URSS n’ont en rien contribué à en finir avec la guerre froide. Les Occidentaux voulaient à tout prix imposer leur régime à l’ensemble de l’Europe occidentale et aussi neutraliser ce qu’il subsistait de l’Union Soviétique qu’ils considéraient comme la vaincue de cette confrontation.

 

Dans son ouvrage « La stratégie du choc » (Actes Sud, 2008), Naomi Klein rapporte la première grande rencontre entre Gorbatchev et les représentants occidentaux qui s’est déroulée en juillet 1991 lors d’un G7 à Lancaster house près de Londres. Au lieu d’être reçu en héros, les Occidentaux ainsi que le FMI et la Banque mondiales lui imposèrent de mener une thérapie de choc avec des mesures drastiques ultralibérales (privatisations, démantèlement de la sécurité sociale, etc.) C’est le modèle de l’école de Chicago qui fut imposé au Chili. D’ailleurs, ces mesures ne pouvaient s’imposer que par la force à tel point que le Washington Post titra en août 1991 « Le Chili de Pinochet pourrait servir de modèle pratique à l’économie soviétique. » ! Au moins, cela a le mérite d’être clair.

 

Le rêve de Gorbatchev de construire progressivement une social-démocratie à la scandinave s’effondra brusquement. On connaît la suite : Eltsine renversa Gorbatchev et appliqua la thérapie de choc économique par la force tout en mettant fin à l’URSS en la transformant en Communauté d’Etats indépendants, avec plusieurs anciennes « républiques » soviétiques qui acquirent leur indépendance, dont l’Ukraine, la Biélorussie dite Belarus, le Kazakhstan, l’Ouzbékistan, etc. Observons que ces nouveaux Etats disposent chacun d’importantes réserves de matières premières stratégiques. D’autre part, en encourageant sinon en fomentant les révolutions de « couleur », les Etats-Unis œuvrèrent à la réduction de l’influence russe. En définitive, la Russie s’est trouvée amputée de plus de territoires qu’au traité de Brest-Litovsk en 1917. Par après, le « règne » de Eltsine s’acheva dans le désordre et la confusion. Il fut remplacé par Poutine qui remit les choses en place, si on peut parler ainsi, en fondant la Fédération de Russie et qui imposa sa dictature depuis sa prise de pouvoir le 31 décembre 1999. Ainsi, pour mettre en place une politique ultralibérale conforme aux intérêts des grandes banques et des entreprises transnationales, il fallait couper court à la démocratisation de l’ex-URSS. De plus, depuis quelques années, Poutine s’est éloigné de l’Occident et des Etats-Unis en particulier. La guerre froide est de la sorte relancée.

 

 

 

Vladimir Poutine met en garde les Occidentaux contre toute intervention militaire ou sanctions économiques.

Vladimir Poutine met en garde les Occidentaux contre toute intervention militaire ou sanctions économiques.

 

 

Une nouvelle guerre froide 

 

Cette nouvelle guerre froide est voulue par les Etatsuniens qui verraient d’un très mauvais œil un rapprochement entre l’Europe et la Russie et peuvent par là garder leur leadership en Europe. La défense des pays membres de l’OTAN est totalement dépendante des Etats-Unis aussi bien au point de vue du commandement que de l’armement. Les Etats européens non adhérents à l’Alliance atlantique.

 

Revenons à l’Ukraine : Uranopole a publié le 2 mars 2014 un article « ‘Ukraine ou l’échec du projet européen » (https://uranopole.over-blog.com/2014/03/l-ukraine-ou-l-%C3%A9chec-du-projet-europ%C3%A9en.html )  lors de la première crise ukrainienne qui a conduit à Maidan dont l’origine est un projet de traité de libre-échange entre l’Union européenne et l’Ukraine qui a été refusé par Poutine. Ensuite, il y eut l’annexion de la Crimée par la Russie.

 

« Le danger réel vient des néoconservateurs étatsuniens qui ont de puissants relais en Europe. L’un d’entre eux, Zbigniew Brzezinski [décédé en 2017], l’ancien conseiller spécial de Jimmy Carter, influent géostratège étasunien, d’origine polonaise a tracé, dans les années 1990, la stratégie étasunienne pour maîtriser l’Eurasie et installer durablement l’hégémonie de son pays, avec l’Ukraine comme maillon essentiel. Pour lui, il y avait des « Balkans mondiaux », d’un côté l’Eurasie, de l’autre le grand Moyen-Orient. Chauvier ajoute : « Cette stratégie a donné ses fruits en Ukraine avec la « révolution orange » de 2004. Elle a installé un réseau tentaculaire de fondations étasuniennes – comme Soros et la reaganienne National Endowment for Democracy (NED) - qui rémunèrent des milliers de gens pour « faire progresser la démocratie ». En 2013-2014, la stratégie est différente. C’est surtout l’Allemagne d’Angela Merkel et l’UE qui sont aux commandes, aidées par des politiciens étasuniens comme le républicain John McCain. On harangue les foules sur Maïdan et ailleurs avec une grande irresponsabilité : pour atteindre facilement leur objectif de faire basculer l’Ukraine dans le camp euro-atlantique, dont l’OTAN, ils s’appuient sur les éléments les plus antidémocratiques de la société ukrainienne. Mais cet objectif est irréalisable sans faire éclater l’Ukraine, entre l’Est et l’Ouest et avec la Crimée qui rejoindra la Russie comme sa population le souhaite. Le parlement de Crimée a déclaré : « Nous ne vivrons jamais sous un régime bandériste (fasciste) ». Et pour Svoboda et les autres fascistes, c’est la revanche de 1945 qu’ils vivent. Je crois malgré tout que la très grande majorité des Ukrainiens ne veut pas de cette nouvelle guerre civile ni de l’éclatement du pays. Mais la société est à reconstruire… »

 

 

 

Zbigniew Brzenzinski décédé en 2017 mit au point la stratégie des néo-conservateurs US.

Zbigniew Brzenzinski décédé en 2017 mit au point la stratégie des néo-conservateurs US.

 

 

 

En finir avec la stratégie suicidaire des néoconservateurs américains !

 

 

Il faut en finir avec cette stratégie suicidaire des néoconservateurs américains et de leurs amis européens « atlantistes ». Qu’a-t-elle donné jusqu’à présent ? La partition dramatique de la Yougoslavie en micro-états en proie à toutes les dérives intégristes et mafieuses. Elle risque de faire éclater l’Ukraine en deux régions hostiles dont la première victime sera le peuple ukrainien.

 

 

Est-ce là le projet européen ? L’Union européenne qui ne cesse de prétendre qu’elle a garanti la paix en Europe depuis 1945 a de lourdes responsabilités dans la guerre en Yougoslavie et entretient la tension en Ukraine risquant ainsi d’embraser tout l’Est européen. Cette conception de l’organisation du continent mènera inéluctablement à l’échec. Le projet européen tel qu’il est aujourd’hui mené par les Barroso, Merkel, Hollande, Cameron et consorts doit être profondément modifié pour construire une organisation répondant aux aspirations des peuples.

 

 

Hélène Carrère d’Encausse a signé dans le Point et le Figaro des éditoriaux recommandant de ne pas se couper de la Russie. La situation ne se résume pas, selon elle, aux aspirations démocratiques d’un pays qui est tiré par la Russie vers son rêve de reconstitution d’un empire déchu. L’UE doit comprendre que la Russie est étroitement liée à l’Ukraine et ne se laissera pas exclure. L’UE doit donc arrêter d’ignorer la Russie, ainsi l’Ukraine pourrait librement faire son choix. Elle a raison !

 

 

Rappelons-nous la « maison commune » de Gorbatchev. Pourquoi persister dans cette politique des blocs qui n’a plus de raison d’être ? La Russie est un partenaire indispensable et ne doit pas être isolée dans un glacis qui ne pourrait que rapporter sang et misère. »

 

A part les noms des protagonistes qui ne sont plus aujourd’hui aux affaires, aucune ligne n’est à retirer de cet article.

 

Et aujourd’hui ?

 

Les tensions exacerbées entretenues par les Etats-Unis n’arrangent en rien les choses. Si la Russie a mobilisé quelque 100 000 hommes à la frontière du Donbass – la région russophone de l’Est de l’Ukraine – l’OTAN place des troupes à la frontière russe dans les pays Baltes à la frontière de la Russie. Biden ne cesse de déclarer que la Russie va incessamment procéder à une offensive militaire en Ukraine. D’autre part, les pays de l’OTAN sont invités à vendre des armes au pouvoir ukrainien de Kiev. Ainsi, la Turquie a-t-elle vendu ses fameux drones à l’armée ukrainienne selon le Monde diplomatique (https://uranopole.over-blog.com/2022/01/l-apprenti-sorcier-erdogan-et-les-armes-de-destructions-letales.html ). En plus de ces bruits de bottes, ce sont surtout les sanctions économiques et financières qui constituent une menace pour la Russie. Une menace ? Voire.

 

 

 

 

Image satellite montrant un important déploiement militaire russe à la frontière orientale de l'Ukraine

Image satellite montrant un important déploiement militaire russe à la frontière orientale de l'Ukraine

 

 

 

Des sanctions inefficaces ?

 

Toujours selon le Monde diplomatique, la Russie a œuvré depuis 2014 pour assurer son indépendance économique et financière. Par exemple, la part du dollar a été réduite dans les réserves de la Banque centrale russe. Elle a d’ailleurs créé la carte de paiement « Mir » qui est diffusée auprès de 87 % de la population russe. Elle s’est également rendue moins dépendante du système US SWIFT. Ainsi, les transferts financiers entre banques et entreprises russes peuvent être effectués par une messagerie locale. Il est donc clair que la Russie se prépare à limiter considérablement l’effet des éventuelles sanctions occidentales. Les oligarques russes retirent un maximum de leurs avoirs de l’étranger. Même Poutine a fait déplacer son yacht amarré à Hambourg vers l’enclave russe de Kaliningrad !

 

Y aura-t-il ou non conflit armé ? Nul ne peut le dire en ce moment. De part et d’autre, c’est la stratégie de la tension. Qui tirera le premier ? Ou bien, y aura-t-il quelqu’un qui tirera ? Le président étatsunien Biden se montre bien imprudent en jetant de l’huile sur le feu jusqu’à affirmer que l’offensive russe est imminente, qu’elle aurait même lieu avant la fin des jeux Olympiques de Pékin ! C’est-à-dire dimanche prochain ! Brrr ! Le président russe de son côté se mure dans son silence. On est encore loin de voir un geste d’apaisement de part et d’autre.

 

Concluons par un autre document d’Uranopole qui date, en effet les événements d’aujourd’hui ne sont en définitive pas nouveaux : les commentaires sur la négociation entre le président US Clinton et Boris Eltsine. (https://uranopole.over-blog.com/2018/11/europe-quelle-adresse-courriel.html )

 

 

 

Sous les apparences amicales, Eltsine s'est fait rouler par Clinton.

Sous les apparences amicales, Eltsine s'est fait rouler par Clinton.

 

 

 

« À la fin de son mandat en 1999, Eltsine qui sait que Poutine va lui succéder, demande à Clinton que la Russie remplace les Etats-Unis pour protéger l’Europe ! Pourquoi ? Parce que la Russie est « à moitié européenne » … Aussi ahurissante que soit cette proposition, elle prouve une chose : dans l’esprit des deux chefs d’Etat, l’Europe n’existe pas. C’est une entité territoriale abstraite dont il faut s’assurer le contrôle.

 

D’ailleurs, leurs discussions ont toujours porté sur le « théâtre » européen. Ainsi, en 1995, au Kremlin, Eltsine s’inquiète de l’élargissement de l’OTAN en Europe : « … si vous le faites, je n’y verrai qu’une humiliation de la Russie. Comment crois-tu que nous prenions cela alors que le Pacte de Varsovie a été aboli ? Ce serait une nouvelle forme d’encerclement si un bloc militaire, survivance de la guerre froide, s’étendait jusqu’à la frontière de la Russie. »

  

En réalité, Eltsine ne voulait pas que l’on reconstitue les blocs. Il faut reconnaître que ses craintes étaient justifiées puisque les troupes de l’OTAN manœuvrent aujourd’hui en Estonie à proximité de la frontière russe. Clinton eut beau répondre que « la Russie ne représente pas une menace pour les pays de l’OTAN », le président russe de l’époque n’est pas rassuré d’autant plus que l’Américain veut accroître la présence de l’OTAN en Europe en l’ouvrant à d’autres pays – sous-entendu les pays d’Europe centrale. Et Clinton propose un marché : l’élargissement de l’OTAN contre une place pour la Russie au G7. Eltsine supplie Clinton de retarder cette expansion invoquant les prochaines élections en Russie et aux USA. Clinton reste intraitable.

  

Malgré cela, lors d’une entrevue suivante, Eltsine demande à Clinton de s’engager à ne pas étendre l’OTAN aux anciennes républiques soviétiques comme l’Ukraine. Là aussi, le président US reste intraitable.

 

Résultats : l’Ukraine tout en n’entrant pas dans l’OTAN fut prête à signer un accord de libre-échange avec l’Union européenne qui aurait eu de sérieuses conséquences économiques en Russie, notamment dans le cadre de l’exportation du gaz naturel russe. Cela déclencha le conflit que l’on sait. L’Ukraine est dirigée par un président milliardaire qu’on pourrait comparer à l’Américain Trump et les nazis y font la loi. »

 

Aujourd’hui, les choses ont évolué : il est question que l’Ukraine entre dans l’OTAN ! Et la question du gaz naturel reste entière.

 

Il y a bien longtemps, le secrétaire d’Etat US Henry Kissinger fit ce commentaire : « L’Europe ? Quel numéro de téléphone ? »

 

Manifestement, la ligne n’a toujours pas été installée.

 

 

 

Pierre Verhas

 

 

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7 février 2022 1 07 /02 /février /2022 10:31

 

Nous avons programmé plusieurs articles sur la question de l’Ukraine qui pourrait entraîner une guerre majeure en Europe tant les tensions sont exacerbées surtout par la politique agressive des Etats-Unis via l’OTAN.

 

Notre ami Josy Dubié, ancien grand reporter à la RTBF et Sénateur honoraire, a écrit une analyse historique de la problématique ukrainienne qui est parue sur Uranopole en septembre 2014. Ce texte n’a pas pris une ride. Aussi, nous le reproduisons ici. Il aidera le lecteur à la compréhension de cette situation particulièrement complexe.

 

Nous le reproduisons volontiers ici. Avec un grand merci à Panepinto Salvatore qui l’a rappelé sur Facebook.

 

Pierre Verhas

 

 

Manif pour la Paix en Europe. On voit Pierre Verhas, Josy Dubié (casquette) et le député président du PTB Raoul Hedebouw et last but not least, Daphné Marbaix tout à droite du cliché. (photographie Philippe Scwarzenberger-Kaisin)

Manif pour la Paix en Europe. On voit Pierre Verhas, Josy Dubié (casquette) et le député président du PTB Raoul Hedebouw et last but not least, Daphné Marbaix tout à droite du cliché. (photographie Philippe Scwarzenberger-Kaisin)

Josy Dubié, ancien grand reporter de la RTBF, sénateur honoraire, vient de signer un article d’analyse de la question ukrainienne dans lequel il détricote la complexité de ce conflit en se reportant à l’histoire. Qu’il soit remercié ici d’avoir permis à « Uranopole » de diffuser son texte.

 

Dubié fait œuvre utile en dénonçant ici le nationalisme exacerbé des deux côtés qui est le principal facteur responsable de ce conflit sanglant aux portes de l’Europe.

Josy Dubié jette un regard lucide sur les menaces pour notre régime social et de liberté conquis de haute lutte.

Josy Dubié jette un regard lucide sur les menaces pour notre régime social et de liberté conquis de haute lutte.

 

Les nationalismes fleurissent un peu partout sur le Vieux Continent à l’Est comme à l’Ouest.

 

Dans les anciennes démocraties dites populaires, cette fièvre touche la Hongrie, la Roumanie, elle a déjà détruit la Yougoslavie et menace la Tchéquie et la Slovaquie. Notons au passage qu’il s’agit des anciennes « possessions » de l’empire austro-hongrois.

 

À l’Ouest, des poussées de nationalisme menacent la cohésion des Etats-nations membres de l’ancienne Communauté économique européenne devenue par après l’Union européenne. La Grande Bretagne est confrontée aux autonomistes écossais, la Catalogne s’éloigne de plus en plus de l’Espagne, la Ligue du Nord est très puissante à Turin comme à Milan. Et n’oublions pas la Belgique où le principal parti est la NV-A (Nouvelle Alliance Flamande) et domine la coalition la plus à droite que connaîtra sans doute ce pays.

 

Observons que ces nationalismes ne gênent en aucune manière le projet néolibéral qui dénature le projet européen depuis l’Acte unique de 1992. En effet, non seulement, ils contribuent à « balkaniser » le continent, mais surtout ils affaiblissent les Etats existants. Cela facilite grandement la mise en place d’une vaste zone de libre échange sans contrôle étatique et contribue au démantèlement du système social résultant de plus d’un siècle de luttes ouvrières.

 

Pierre Verhas

Les tambours de la guerre

 

Josy Dubié Sénateur Honoraire

 

 

Celui qui ne connait pas l’histoire est condamné à la revivre.

Karl Marx

 

Cette citation du grand philosophe allemand garde toute sa pertinence, qu’il s’agisse des crimes commis par certains en son nom, ou des circonstances qui ont amené à la boucherie de 14-18, dont on commémore partout, en ce moment, le sanglant souvenir.

 

Il y a, en effet, dans l’escalade guerrière actuelle dans l’est de l’Ukraine comme une réminiscence des postures nationalistes intransigeantes mutuelles qui, par étapes, à partir d’un évènement relativement mineur, ont débouché sur l’embrasement généralisé qui a fait des millions de morts et mis le monde entier à feu et à sang.

 

Il est donc plus que temps que, dans les deux camps qui s’affrontent, là bas, aux confins de l’Europe, on tente de comprendre la position de l’autre à la lumière de l’histoire complexe de cette région du monde dans laquelle chacun des deux protagonistes trouve matière à justifier son intransigeance qui débouche, aujourd’hui, sur la violence et la mort.

 

Les “pro-russes”, puisqu’il faut bien les qualifier, même improprement ainsi, rappellent, comme vient encore de le faire récemment Vladimir Poutine que “l’Ukraine” et en particulier la ville et la région de Kiev sont le berceau historique de la “Russ” ancienne qui déboucha sur la création de l’empire russe des grands tzars, Yvan le Terrible, Catherine et Pierre le Grand, dont Poutine se considère comme l’héritier. Il en conclut donc, de manière lapidaire, qu’en réalité les Ukrainiens sont en fait des Russes !

 

Pour Vladimir Poutine, l'Ukraine c'est la Russie !

Pour Vladimir Poutine, l'Ukraine c'est la Russie !

 

De leur côté les “nationalistes ukrainiens” soulignent que “l’Ukraine” a connu, au cours des siècles, une évolution propre, tournée vers l’occident, la Pologne, la Lituanie et l’Autriche qui l’ont, tour à tour dominée, et annexée en partie, notamment l’Ouest du pays.

 

Ces approches historiques différenciées sont aggravées par des différences linguistiques, la langue ukrainienne dominant largement à l’Ouest du pays, le russe à l’est, mais aussi religieuses. Uniates, (chrétiens de rite oriental mais reconnaissant l’autorité du pape, à l’Ouest), chrétiens orthodoxes plus tournés vers le patriarcat de Moscou à l’Est.

 

L’église uniate, surtout implantée à l’ouest, fut plus particulièrement et plus violemment persécutée par Staline que l’église orthodoxe.

 

C’est sur ce terreau historique, linguistique et religieux, où existent, incontestablement, des différences entre l’Est et l’Ouest de l’Ukraine, que sont venues se greffer les blessures tragiques de l’histoire récentes, au 20ème siècle, liées à la décomposition de l’Empire tsariste à partir de 1917, à la cruelle guerre civile qui l’a suivi et aux crimes de Staline dont l’Ukraine a été l’une des principales victimes.

 

En effet, la chute du régime tsariste a entrainé le résurgence de toute une série d’affirmations nationalistes dans ce qui fut l’Empire russe, comme, notamment en Géorgie en Ukraine ou dans les pays baltes, où des entités qui s’était proclamées indépendantes, étaient soutenues militairement par les alliés vainqueurs de la guerre 14-18, alliés (français et brittaniques essentiellement) qui voulaient ainsi s’opposer à la menace que représentait, à leurs yeux, la Russie bolchevique.

 

La longue guerre civile, terrible et sanglante, entre les “rouges” et les “blancs” a finalement débouché sur la victoire des bolcheviques et l’écrasement de toutes ces tentatives nationalistes d’établissement d’états indépendants sur les ruines de la Russie tsariste. (A l’exception, jusqu’en 1939, des trois pays baltes, annexé alors par l’URSS, dans le cadre du pacte germano soviétique)

 

Joseph Djougachvili, dit “Staline”, lui même géorgien, est devenu “commissaire” (ministre) aux nationalités, de l”URSS, (Union des Républiques Socialistes Soviétiques), qui rassemblait toutes les parties disparates de l’ex empire russe, (dont l’Ukraine).

 

Joseph Staline, l'homme d'acier qui ensanglanta l'URSS et l'Ukraine en particulier.

Joseph Staline, l'homme d'acier qui ensanglanta l'URSS et l'Ukraine en particulier.

 

Sous sa poigne d’acier (Staline signifie acier en russe !) le “petit père des peuples” (sic), réprima sans pitié toutes véléités nationalistes dans son empire dont il devint le maitre absolu.

 

Cette répression “anti nationaliste” culmina avec la collectivisation, décidée par Staline, des terres agricoles de toute l’URSS, en particulier celles de la riche province ukrainienne, considérée, à juste titre, comme le grenier de l’Europe.

 

Sous prétexte de lutte contre les “koulaks” (moyens et riches propriétaires terriens) Staline imposa à l’Ukraine, entièrement bouclée et cadenassée, une famine épouvantable qui fit de 3 à 6 millions de morts, certaines sources parlant même de 10 millions de victimes !

 

Le 7 août 1932 le gouvernement soviétique promulgue, ainsi, la “loi des épis” qui puni de déportation ou même de mort, tout qui, en Ukraine, dérobe quelques épis de blé !

 

On ne peut pas comprendre ce qui se passe aujourd’hui en Ukraine si on ignore l’impact que “l’Holodomor” (le génocide par la faim en ukrainien), a encore sur la mémoire collective de nombreux ukrainiens.

 

Herman Van Rompuy qui était alors Président de la Chambre des représentants de Belgique inaugura avec Josy Dubié le monument à la mémoire des vicitimes de l'Holodomor.

Herman Van Rompuy qui était alors Président de la Chambre des représentants de Belgique inaugura avec Josy Dubié le monument à la mémoire des vicitimes de l'Holodomor.

 

J’en ai été personnellement le témoin, comme sénateur, il y a quelques années, avec Herman Van Rompuy, (alors président de la chambre des représentants), à Kiev lors d’une cérémonie à l’occasion de l’inauguration d’un monument à la mémoire des victimes de cette tragédie.

 

A l’opposé, on ne peut pas comprendre la haine de certains dans le camp des “pro russes” si l’on ignore les crimes abominables commis par certains nationalistes ukrainiens dans la foulée de l’invasion nazie de l’URSS à partir de juillet 1941.

 

En effet, encore traumatisée par les répressions staliniennes des années trente, une partie importante de la population ukrainienne a accueilli les envahisseurs nazis en libérateurs.

 

Des Ukrainiens, enrôlés dans la SS, ont participé à la répression anticommuniste et leur police supplétive a collaboré activement à l’extermination de centaines de milliers de juifs massacrés impitoyablement dans ce qu’on a appellé la “shoah par balle”.

 

Le personnage emblématique et controversé de cette collaboration avec les nazis fut Stepan Bandera, fondateur de l’OUN (Organisation des Nationalistes Ukrainiens).

 

Stephan Bandera qui fut un chef SS, qui participa aux "Einzatzgruppen" qui massacraient les Juifs en Ukraine, est encore honoré par les nationalistes ukrainiens qui firnt la "révolution" de Maidan. Qu'en pense BHL ?

Stephan Bandera qui fut un chef SS, qui participa aux "Einzatzgruppen" qui massacraient les Juifs en Ukraine, est encore honoré par les nationalistes ukrainiens qui firnt la "révolution" de Maidan. Qu'en pense BHL ?

 

Assassiné par le KGB après la guerre, il fut réhabilité et déclaré “Héros de l’Ukraine”(sic) le 22 janvier 2010 par l’ex président ukrainien pro occidental, héros de la révolution orange, Viktor Yushchenko, décision condamnée par le parlement européen, et annulée par le président suivant, pro russe, Ianoukovtich.

Les dirigeants démocrates occidentaux ont la mémoire sélective en prenant la défense de l'ancien prészident ukrainien Victor Yushchenko qui n'hésita pas à réhabiliter un criminel contre l'humanité. Heureusement que le Parlement européen a sauvé l'honneur !

Les dirigeants démocrates occidentaux ont la mémoire sélective en prenant la défense de l'ancien prészident ukrainien Victor Yushchenko qui n'hésita pas à réhabiliter un criminel contre l'humanité. Heureusement que le Parlement européen a sauvé l'honneur !

 

Cet épisode explique, en partie, les accusations de “fascistes” proférées par les pro russes à l’encontre des autorités nationalistes ukrainiennes actuelles, même si les partis politiques ukrainiens ouvertement fascisants ont fait des scores insignifiants aux dernières élections ukrainiennes. Cependant des militants, violents, de ces partis ultranationalistes et fascisants comme “Svoboda” ou “Pravi sektor” constituaient le fer de lance des nombreux manifestants, pro européens, lors de l’occupation de la place Maidan. Un grand nombre de ces militants, après la chute du régime Ianoukovitch, ont rejoint des milices armées qui combattent toujours à l’est les milices “pro russes” à côté de l’armée régulière ukrainienne.

 

On en est là aujourd’hui et l’on comprend combien le conflit actuel plonge ses racines dans l’histoire ancienne et récente de cette région du monde.

 

Si l’on y ajoute que l’une des toutes premières mesures prises par le gouvernement issu du renversement par la révolution de “Maidan “ du président élu Ianoukovitch a été d’annuler les mesures protégeant les minorités non ukrainiennes et en particuliers le statut officiel de la langue russe parlée par la majorité des populations de l’est du pays, on comprend mieux le soulèvement d’une partie de ces habitants contre le pouvoir central de Kiev.

 

La confusion de Maidan

La confusion de Maidan

 

La mesure concernant la langue russe a été, depuis reportée, mais le mal a été fait.

 

Il en découle que toute solution à ce conflit qui a déja fait plus de deux mille morts, pour être efficace et surtout durable, doit tenir compte des différences exacerbées par le conflit qui opposent les deux parties de l’Ukraine, ce qui dans un pays comme la Belgique n’étonnera personne.

 

Comme dans chaque guerre civile, des violences atroces, y compris contre des civils ne partageant pas l’avis des différentes milices fanatisées, et des crimes de guerre ont eu lieu dans les deux camps.

 

La réponse à cette crise n’est pas et ne sera pas militaire, l’OTAN et la Russie armant chacune des parties, la guerre ne pourrait que s’amplifier et sans doute déraper vers un conflit d’envergure dont les conséquences sont, potentiellement, tragiques et meurtrières.

 

Les sanctions et les contre-sanctions économiques punissent et pénalisent autant, si pas plus, ceux qui les mettent en œuvre que ceux qui les subissent.

 

Le siège de l'OTAN à Evere (Bruxelles) : une organisation nuisible à dissoudre.

Le siège de l'OTAN à Evere (Bruxelles) : une organisation nuisible à dissoudre.

 

Il est donc urgentissime d’arrêter l’escalade et la musculation militaire, de part et d’autre, OTAN compris, d’établir un cessez le feu, et de discuter entre les parties d’une solution politique, de type fédéraliste.

 

Elle seule permettra la cohabitation la plus pacifique possible afin de guérir les profondes blessures qu’a entrainé l’affrontement absurde de ces nationalismes imbéciles.

 

Il n’est pas inutile de rappeler, ici, ce que le président français François Mitterrand disait, dans son dernier discours, prémonitoire, devant le Conseil de l’Europe à Strasbourg …

 

“ le nationalisme c’est la guerre”.

 

Merci “Tonton”, sur ce point là au moins tu avais raison !

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6 février 2022 7 06 /02 /février /2022 11:10

 

 

Bruno Guigue est un ancien haut fonctionnaire français diplômé de l’Ecole Nationale Supérieure et de la fameuse ENA. Il est aussi philosophe et surtout est l’auteur de deux ouvrages sur le conflit israélo-arabe. Il publiait aussi des tribunes sur le Proche Orient dans différents organes de presse. En 2008, Bruno Guigue est limogé par la ministre UDR Michèle Alliot-Marie pour « manquements à son devoir de réserve » à la suite de ses articles où il défend ouvertement la cause palestinienne. Il s’est reconverti depuis en professeur de philosophie au Lycée de la Réunion. Bruno Guigue écrit plusieurs articles remarqués sur les questions géopolitiques.

 

 

 

 

Bruno Guigue ne prend pas le chemin des sentiers battus.

Bruno Guigue ne prend pas le chemin des sentiers battus.

 

 

 

Il a rédigé une analyse sur les menaces de conflit en Ukraine où il dénonce la propagande et les provocations étasuniennes basées sur des mensonges comme l’affaire du Golfe du Tonkin en 1962 à l’origine de la guerre du Vietnam, le mensonge sur l’existence d’armes de destruction massive en Irak en 2003 et aujourd’hui, la prétendue invasion imminente de l’Ukraine par l’armée russe sous les ordres de Poutine.

 

 

Cette analyse qui est parue sur le site « le Grand Soir info » et sur le blog de notre ami Bernard Gensane permet de mieux comprendre ce conflit larvé et le danger qu’il représente pour la paix dans le monde.

 

 

Nous exposerons bientôt notre point de vue sur ce conflit. La contribution de Bruno Guigue est donc ici une introduction.

 

 

 

Pierre Verhas

 

 

 

Qui menace la paix en Ukraine ?

 

 

La propagande de guerre froide ne fait pas dans la nuance. Voilà des mois que les porte-parole patentés de l’Occident martèlent d’une seule voix que la Russie va envahir l’Ukraine, que la guerre est imminente et qu’il faut se préparer à l’affronter. Vieille rengaine ! Au temps de l’affrontement Est-Ouest, on prétendait en Occident que la menace soviétique était suspendue comme l’épée de Damoclès au-dessus des démocraties. On affirmait même que l’arsenal militaire de l’URSS était nettement supérieur à celui des États-Unis, et qu’elle risquait d’exploiter cette supériorité pour envahir et soumettre l’Europe.

 

 

 

Chars canadiens déployés près de la frontière ukrainienne (photo radio canada)

Chars canadiens déployés près de la frontière ukrainienne (photo radio canada)

 

 

 

Or tout était faux. Cette menace systémique était une fiction. L’arsenal soviétique fut toujours inférieur à celui de ses adversaires, et les dirigeants de l’URSS n’ont jamais envisagé d’envahir l’Europe occidentale. En fait, la course aux armements fut sciemment entretenue par Washington dès le lendemain de la victoire alliée sur l’Allemagne et le Japon. Cyniquement, le camp occidental avait deux bonnes raisons de provoquer cette compétition : la guerre avait exténué l’URSS, causant 27 millions de morts et détruisant 30% de son potentiel économique, et elle avait fantastiquement enrichi les EU, qui assuraient 50% de la production industrielle mondiale en 1945.

 

Forgée par la guerre, cette suprématie économique sans précédent favorisait une politique étrangère agressive, hypocritement revêtue des oripeaux idéologiques de la défense du « monde libre » contre le « totalitarisme soviétique ». Cette politique impérialiste, conformément à la doctrine forgée par George Kennan en 1947, avait un objectif clair : l’épuisement progressif de l’URSS – rudement éprouvée par l’invasion hitlérienne – dans une compétition militaire où le système soviétique allait dilapider les moyens qu’il aurait pu consacrer à son développement.

 

Force est de constater que cette politique a porté ses fruits. Surclassée par un capitalisme occidental qui bénéficiait de conditions nettement plus favorables au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, l’Union soviétique a fini par quitter la scène en 1991 au terme d’une compétition harassante. Pourtant rien ne semble avoir changé, et la guerre froide continue de plus belle. Trente ans après la disparition de l’URSS, l’hostilité occidentale ne faiblit pas. On continue de prêter à Moscou des intentions belliqueuses, alors même que les démonstrations de force de l’OTAN aux frontières de la Russie illustrent suffisamment la réalité de la menace occidentale.

 

« De Staline à Poutine ». Quoi de plus ridicule que ce récit où transpire la bonne conscience occidentale, attribuant toutes les tares à la Russie, incriminant une puissance maléfique dont la résilience ferait peser une menace irrésistible sur le monde prétendument civilisé ? Ce discours lancinant s’obstine à désigner dans la Russie actuelle une sorte d’ennemi systémique, l’empire du mal soviétique ayant été simplement repeint aux couleurs russes pour les besoins de la cause. Aux yeux des élites dirigeantes occidentales, il faut croire que Moscou reste Moscou, et que la menace venant de l’Est est une donnée permanente de la géopolitique eurasienne.

 

Pour les obsédés de l’ogre moscovite, la Russie a tous les torts. Elle ne se contente pas de menacer l’Ukraine en massant ses blindés à ses frontières, elle veut aussi installer à Kiev un pouvoir pro-russe. Singulière inversion accusatoire, qui attribue à Moscou la politique menée par les Occidentaux dans un pays qu’ils ont vassalisé à coup de subventions en espérant le transformer en futur joyau de l’OTAN. En y fomentant le coup d’État de février 2014, ils ont tout fait pour le détacher de son voisin afin d’isoler davantage la Russie, dans la foulée de ces « révolutions colorées » qui ont été savamment orchestrées en Europe orientale et dans le Caucase. C’est depuis cette date que l’Ukraine est en proie à une grave crise intérieure, et Moscou n’y est absolument pour rien.

 

Car le putsch de Maidan a porté au pouvoir une clique ultra-nationaliste dont la politique a humilié la population russophone des régions orientales. Cette provocation délibérée des autorités usurpatrices de Kiev, soutenues par des groupes néo-nazis, a poussé les patriotes du Donbass et de Crimée à la résistance et à la sécession. Mais il n’y a jamais eu d’invasion moscovite. Aucun char russe ne foule le territoire ukrainien, et Moscou a toujours recommandé, pour résoudre la crise interne, une solution négociée de type fédéral ménageant les intérêts des différentes composantes du peuple ukrainien. Il est ahurissant de voir l’OTAN stigmatiser la Russie pour sa politique à l’égard de ce pays, alors que la seule armée qui tue des Ukrainiens est celle de Kiev, qui bombarde quotidiennement les populations civiles des républiques sécessionnistes de Donetsk et Lougansk.

 

C’est l’agressivité irresponsable de cette armée, noyautée par les ultra-nationalistes et portée à bout de bras par les puissances occidentales, qui entretient un climat d’affrontement. C’est l’hystérie antirusse des puissances occidentales qui jette de l’huile sur le feu dans la région, et non cette menace imaginaire contre l’Ukraine que les affabulateurs de la presse atlantiste attribuent à la Russie. Dans la crise actuelle, il est clair que c’est l’Occident qui représente une menace pour la paix en défiant outrageusement la Russie à ses frontières, et non l’inverse. Que l’on sache, Moscou n’organise pas de manœuvres militaires avec le Mexique ou le Canada, et sa flotte de guerre ne croise guère au large de Manhattan.

 

Washington, en revanche, poursuit l’encerclement de la Russie en étendant systématiquement le périmètre de l’OTAN à ses frontières. Or cette politique viole l’engagement pris auprès de Mikhaïl Gorbatchev, lequel accepta la réunification de l’Allemagne en échange d’une promesse de non-extension de l’Alliance atlantique vers l’Est européen. Cette offensive géopolitique est d’autant plus menaçante qu’elle s’est accompagnée de l’installation, sur le territoire des nouveaux États-membres, d’un bouclier antimissile américain. Impensable au temps de l’URSS, ce dispositif fait peser sur Moscou la menace d’une première frappe et rend caduc tout accord de désarmement nucléaire.

 

Impossible d’oublier, enfin, la toile de fond de cette démonstration de force du camp occidental maquillée en riposte aux ambitions de l’ogre russe : colossal, le budget militaire des EU représente près de la moitié des dépenses militaires mondiales, dépassant en 2021 les 740 milliards de dollars. En augmentation constante, il équivaut à neuf fois celui de la Russie, proportion qui s’élève à seize fois pour l’ensemble des États-membres de l’OTAN. Hormis les faux naïfs, qui peut accréditer la fable d’une invasion militaire imminente de l’Ukraine par les forces russes ? Prétendre que Moscou prépare la guerre pour assouvir ses appétits territoriaux aux dépens de ses voisins mériterait un éclat de rire s’il ne s’agissait d’une crise internationale sérieuse au cours de laquelle, une fois de plus, le bellicisme de Washington tente d’enrayer le déclin irrésistible d’un Occident vassalisé.

 

Bruno Guigue

 

URL de cet article 37704
https://www.legrandsoir.info/qui-menace-la-paix-en-ukraine.html

 

 

  

 

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3 février 2022 4 03 /02 /février /2022 23:03

 

 

 

Merry Hermanus, ancien haut fonctionnaire, ancien député, militant socialiste et laïque à Bruxelles, consacre ses moments libres de retraité à l’écriture. Il publia plusieurs livres sur son vécu personnel et politique, ainsi que des récits sur des sujets historiques. Il vient de faire éditer un livre passionnant sur une grande personnalité politique belge méconnue sinon oubliée, le libéral Paul Hymans (1865 – 1941) particulièrement sur l’exode de 1940 provoqué par l’offensive allemande déclenchée le 10 mai 1940 pendant laquelle le royaume de Belgique fut non seulement envahi et connut aussi un bouleversement politique fondamental qui a encore des conséquences aujourd’hui.

 

 

 

Paul Hymans, Ministre d'Etat, ancien Président de l'Université Libre de Bruxelles, du Palais des Beaux-Arts et ancien président du Parti libéral

Paul Hymans, Ministre d'Etat, ancien Président de l'Université Libre de Bruxelles, du Palais des Beaux-Arts et ancien président du Parti libéral

 

 

 

Tout livre est une aventure. L’auteur, lors d’un dimanche de confinement, eu terme de sa promenade matinale, trouve dans sa boîte aux lettres une grosse enveloppe contenant un classeur avec quatre liasses de feuilles jaunies par le temps – 93 pages en tout. Elles contiennent le récit en quatre parties de l’exode de Paul Hymans en mai 1940 durant l’offensive allemande. Après avoir consulté le centre Jean Gol – le centre d’étude du parti libéral, actuel MR, anciennement centre Paul Hymans – et les archives et la bibliothèque de  l’ULB dont Paul Hymans fut président, Merry Hermanus décida de publier de larges extraits de ce texte tout en les replaçant dans leur contexte historique. On connaît mal l’histoire de la Belgique, parce qu’on ne l’enseigne plus, et bien sûr Paul Hymans qui joua un rôle considérable aussi bien au niveau national qu’international. Le temps estompe la mémoire ! En un paragraphe, l’auteur analyse ce fait et aussi la situation particulière de la Belgique aujourd’hui détricotée en régions et communautés, durant l’histoire.

 

 

 

Merry Hermanus présente son livre vendredi 28 janvier à la Librairie Filigrane, une des plus grandes librairies de Bruxelles. A ses côtés Corentin de Salle, directeur du Centre Jean Gol, anciennement Paul Hymans.

Merry Hermanus présente son livre vendredi 28 janvier à la Librairie Filigrane, une des plus grandes librairies de Bruxelles. A ses côtés Corentin de Salle, directeur du Centre Jean Gol, anciennement Paul Hymans.

 

 

 

« Certes, la Belgique ne peut s’enorgueillir de posséder comme la France un roman national. Malgré la qualité de ses historiens, elle n’a, jusqu’ici pas trouvé « son » Jules Michelet. Elle possède néanmoins une longue et grande existence qui s’inscrit au cœur de l’histoire de l’Europe, qu’Henri Pirenne, immense historien a si bien décrite… qu’il s’agisse du De Bello gallico de César ou du traité de Rome en 1957, les « états Belgique » furent toujours présents, victimes ou acteurs des soubresauts de l’Histoire. De l’expansion économique des villes de Flandre dès le XIIIe siècle à l’industrialisation de la Wallonie au XIXe, le rôle de la Belgique et donc de ses peuples fut considérable. »

 

Après avoir critiqué l’absence d’un cours d’histoire cohérent pour les élèves des écoles, l’auteur déplore « l’assourdissant silence » sur la Résistance en Belgique. Y aurait-il une gêne à glorifier les héros qui ont sauvé l’honneur de la Belgique ? Merry Hermanus évoque aussi quelques épisodes politiques pendant et après la guerre et la « Question royale » qui s’est achevée par l’abdication de Léopold III au terme d’une période troublée au bord de la guerre civile. Il évoque le Premier ministre de l’époque, 1950, le catholique Jean Duvieusart qui présidait un gouvernement catholique homogène et qui, selon l’auteur, a non seulement évité la guerre civile mais aussi sauvé la monarchie. Il fut par après écarté aussi bien par l’entourage du Roi que par son propre parti.

 

Remarquons que Merry Hermanus, dans son ouvrage, lui qui est un militant socialiste jusqu’au bout des ongles, attache plus d’importance au rôle des hommes dans l’histoire quelles que soient leurs positions politiques et philosophiques, qu’aux clivages qui excluent une analyse rigoureuse des faits et déforment ainsi la vérité historique.

 

 

 

La calamiteuse neutralité de la Belgique

 

 

Le récit à proprement parler commence par un prologue sur la question de la neutralité de la Belgique qui lui a été imposée dès 1831 par les grandes puissances de l’époque. Cette neutralité éclate de fait dès le début de la Première guerre mondiale. Les puissances voient la Belgique résister à l’invasion allemande au prix d’un lourd tribut : 62 000 morts civils et 50 000 militaires, sans compter des destructions irréparables comme la bibliothèque de l’Université de Louvain. Aussi, la France et l’Angleterre volent à son secours. Et intervint pour la première fois Paul Hymans. Il représenta la Belgique aux négociations qui aboutirent au traité de Versailles. Le représentant belge exigea des réparations de la part de l’Allemagne, la restitution des Cantons de l’Est perdus après le Congrès de Vienne de 1815 et  l'abrogation du traité des XXIV articles qui instaurait la neutralité de la Belgique. La neutralité fut supprimée et le traité de Locarno de 1925 confirma la fin de la neutralité belge.

 

Mais le 17 février 1934, la mort accidentelle du roi Albert Ier bouleverse tout. Son fils Léopold III eut sa propre politique aboutissant au retour de la neutralité. Paul Hymans relate la première conversation qu’il eut avec le nouveau roi le 14 juin 1934. Le souverain souhaitait organiser un gouvernement hors des partis, un « gouvernement des capacités » comme il l’appelait. C’est la fameuse idée du gouvernement des techniciens que la droite brandit régulièrement lorsqu’il y a crise gouvernementale, ce qui arrive souvent en Belgique ! Merry Hermanus démontre l’impossibilité de constitution d’un tel gouvernement, car il lui serait impossible d’obtenir une majorité au Parlement. De plus, ce serait contraire à la Constitution. Tout au long de son livre, l’auteur dénonce la politique personnelle du roi qui tourna à la catastrophe en mai 1940 et qui est à l’origine de la crise majeure que connut la Belgique de 1940 à 1950 qu’on a appelé la Question royale. Il se réfère à l’historien Jean Stengers qui fut un de ses maîtres à l’ULB, à ce qu'il a appelé la double politique de la Belgique jusqu’en 1940, c’est-à-dire celle du monarque et celle du gouvernement.

 

 

 

 

Léopold III chef des armées en mai 1940 s'adresse au peuple belge.

Léopold III chef des armées en mai 1940 s'adresse au peuple belge.

 

 

 

Les tensions s’aggravent en Europe après le traité de Locarno. Mussolini arrive au pouvoir en 1926, Hitler en 1933. Le fascisme se développe sur tout le continent et même en Angleterre. L’Allemagne réoccupe la Rhénanie le 7 mars 1936 sans qu’il y ait de véritables réactions de la part de la France et de la Belgique. « Voilà sans doute le premier acte de la Seconde Guerre mondiale, l’Europe démocratique laissait les mains libres à Hitler. » écrit Hermanus. En 1936 éclate la guerre d’Espagne. La France et la Grande Bretagne optent pour la non-intervention tandis que l’Allemagne et l’Italie soutiennent ouvertement les putschistes de Franco. La faiblesse des démocraties devant les offensives fascistes conduisit certains milieux politiques en Belgique à en revenir à la neutralité. Léopold III en profite et souhaite que les responsables politiques se rangent à cette perspective. Le socialiste Pol Henri Spaak, ministre des Affaires étrangères adopta cette thèse en dépit de l’opposition de bon nombre de dirigeants socialistes.

 

La situation s’aggrave. En 1938, l’Anschluss, l’invasion hitlérienne de l’Autriche, la conférence de Munich. En 1939, le Pacte germano-soviétique et l’invasion de la Pologne. Ensuite, ce fut un événement fortuit que rappelle Merry Hermanus : le 10 janvier 1940, un avion de reconnaissance allemand égaré atterrit en catastrophe à Mechelen-sur-Meuse en Belgique. L’appareil était piloté par un officier de la Wehrmacht qui avait confondu la Meuse et le Rhin ! Arrêté par la gendarmerie, ledit officier était en possession de documents qu’il tenta de détruire, mais qui furent saisis. Ils contenaient le plan d’invasion allemande de la Belgique ! Ce plan passa par différents échelons de la hiérarchie jusqu’à aboutir au roi sans que le gouvernement en soit averti. Léopold III prend contact avec un officier supérieur anglais pour demander au Royaume Uni de protéger la neutralité de la Belgique, c’est-à-dire d'envoyer des troupes sur le territoire belge. Le gouvernement ignore tout de cette démarche qui, de ce fait, est en infraction avec la Constitution ! Les Anglais informent leurs alliés français qui prennent contact avec le gouvernement belge qui… tombe des nues ! Le souverain eut un entretien avec Spaak, alors ministre des Affaires étrangères. L’affaire en resta là ! Mais, comme l’écrit Hermanus, cette grotesque affaire démontre l’absurdité de la politique de neutralité de la Belgique. Cependant, les frontières restèrent fermées aux alliés. Ce n’est que le 10 mai 1940, le jour où commença l’invasion, que le gouvernement fit appel à eux.

 

Quant à Paul Hymans qui était ministre d’Etat (il avait été nommé ministre d’Etat, ministre des Affaires étrangères lors de la formation du gouvernement d’union nationale en 1914), président du Parti libéral, président de l’ULB et président des Beaux-Arts, il eut le 10 mai un entretien à la Chambre avec le ministre d’Etat catholique Carton de Wiart, écrit-il dans ses papiers. Ils convinrent que les trois ministres d’Etat – le troisième était absent ce jour-là – appartenant chacun à un des trois partis qui étaient au gouvernement, aient un contact étroit et suivi avec le Conseil des ministres. Le Premier ministre Pierlot marqua son accord. Le 13 mai, l’avance allemande devenant inquiétante, le gouvernement décida de se rendre à Ostende. Le lendemain, le 14, Paul Hymans eut confirmation du départ du gouvernement. Avec son épouse, il quitta définitivement sa maison, l’université, les Beaux-Arts. Tout ce qui était sa vie.

 

A Ostende, ce fut la confusion. Il y eut une réunion du gouvernement le 16 mai à 23 heures à la lueur de la bougie dans une chambre d’hôtel. Il fut décidé comme en 1914 de rejoindre Sainte-Adresse non loin du Havre où le gouvernement avait siégé. On croyait encore à la possibilité d’arrêter l’offensive allemande. Illusions ! Quatre membres du gouvernement rejoignirent le roi à son quartier général. Paul Hymans et sa femme partirent en voiture vers Abbeville. Au terme de moult péripéties, bombardements, interdictions de circuler de l’armée anglaise, ils parvinrent enfin à Sainte-Adresse où se trouvaient déjà quelques fonctionnaires avec leurs familles. La situation n’y était guère brillante. Il y eut aussi des bombardements. L’avance allemande semblait inéluctable. Non, on ne reproduira pas la situation de 1914 ! La fuite continua, cette fois-ci vers Poitiers.

 

 

 

La capitulation de l’armée belge ordonnée par le Roi

 

 

Le drame est la totale ignorance de la situation par ce gouvernement en exil. De plus, le gouvernement et le roi sont séparés. Arrive l’inéluctable : la capitulation des armées belges ordonnée par le roi. Quatre ministres vont rencontrer Léopold III à Wynendaele près de Bruges. L’entrevue est dramatique. Le roi veut rester au milieu de ses soldats et les ministres veulent poursuivre le combat auprès des alliés. De plus, le souverain aurait voulu qu’un ministre signe un arrêté royal en blanc pour lui permettre de former un nouveau gouvernement en Belgique. Comme un ennui ne vient jamais seul, le Premier ministre français Paul Reynaud prononça à la radio un discours accusant l’armée belge de « capitulation en rase campagne » et la Belgique d’avoir donné un « coup de poignard dans le dos » des alliés. Cela déclencha des manifestations de haine de la population française à l’égard des réfugiés belges en France. Paul Hymans voulut que les Belges relèvent la tête. Avec quatre ministres du gouvernement et les trois ministres d’Etat, une couronne fut déposée au monument des Belges à la place de la Concorde à Paris. Ce geste symbolique émut une partie de l’opinion française. Cependant les Belges étaient divisés. Certains parlementaires voulaient abroger la monarchie et instaurer une République dont Paul Hymans serait le président !

 

 

 

Paul Reynaud, le Premier ministre français, n'hésita pas à déshonorer la Belgique.

Paul Reynaud, le Premier ministre français, n'hésita pas à déshonorer la Belgique.

 

 

 

 

En revanche, en Belgique, l’opinion donnait majoritairement raison au roi. Cependant, Paul Hymans exprima dans ses papiers sa déception et sa désillusion à l’égard du roi. Il voulait en outre que le gouvernement reste uni ne fût-ce que pour protéger les Belges réfugiés en France, mais surtout pour sauver l’honneur de la Belgique. Comme l’écrit Hermanus : « On perçoit sous sa plume [celle de Paul Hymans] le malaise, l’effroi, la souffrance… parfois la colère, mais surtout une incompréhension totale. Il éprouve le plus grand mal à croire possible ce qu’il entend à propos du Roi. Il met en cause, lui aussi, l’entourage (…). Il n’en reste pas moins fidèle au gouvernement… »

 

Où la psychologie joue un rôle fondamental.

 

La « Question royale » est née en ce catastrophique 25 mai 1940. Quoiqu’on en dise, la position du Roi en Belgique est ambigüe par la Constitution. En effet, le roi règne mais ne gouverne pas. Tout acte qu’il commet doit avoir le contreseing d’un ministre. Merry Hermanus consacre un excellent petit chapitre sur cette sorte de schizophrénie où il aborde le problème psychologique posé à la personne du souverain. L’historien Jean Stengers fit la même chose au grand dam de Léopold III qui ne lui pardonnait pas de ne pas l’avoir consulté. Son élève, Merry Hermanus évoque ses rencontres avec un des fils de Léopold III – il ne cite pas son nom, sans doute Albert ? Il écrit : « J’éprouvais pour lui au-delà de la sympathie, la plus grande considération, admiratif de sa culture, de sa soif d’apprendre, et de son infinie curiosité. Nous étions pourtant à l’opposé du spectre social. Moi le fils d’une « haute lignée communiste », lui le fils d’une Maison royale ayant essaimé dans toute l’Europe. » Il ajoute que discutant de l’éducation des enfants princiers, il s’aperçut que cette éducation les coupait du monde. « Il y a « Nous et les autres ! » Deux mondes à jamais différents, mais avec lesquels il faudra bien vivre… tout l’art de l’exercice monarchique en démocratie est bien là. »

 

Parenthèse personnelle : ayant œuvré dans des cabinets ministériels pendant quatre années de ma vie professionnelle, je me suis bien rendu compte que les ministres ne percevaient le monde qu’à travers le prisme de leur entourage. Dès lors, comment prendre une juste décision dans ces conditions ?

 

Reprenons le récit. Tout était consommé. La France capitula deux semaines plus tard. Hitler avait gagné. Et beaucoup de « responsables » estimèrent qu’il était invincible. Quant aux Belges, l’attitude du roi fut très peu appréciée. Ainsi, Churchill, il déclara à son secrétaire d’Etat à la guerre, Anthony Eden : « Sans aller jusqu’à dire qu’une action de la part des Belges aurait pu changer le sombre enchaînement des événements, je n’ai pas le moindre doute que jusqu’au moment où ils ont été assaillis et envahis, ce que nous avions à porter à leur crédit pouvait se résumer à ‘merci de n’avoir rien fait’. »

 

Quant à Paul Hymans, dans ce désastre, il maintient que la Belgique doit pouvoir redémarrer sur de solides piliers dont le principal est la monarchie. La priorité absolue est le maintien de l’unité nationale. Le peuple belge dans sa majorité soutenait le roi et méprisait le gouvernement. Celui-ci était honni et isolé. Et c’est De Man, le président du POB, que le roi chargea de trouver les moyens de former un nouveau gouvernement. Il n’y parvint pas. Le gouvernement Pierlot commença à envisager de se réfugier à Londres. Il se déplaça à Bordeaux suivant le gouvernement français. Ce fut la débandade. Le gouvernement français se rendit à Perpignan suivi des Belges. Et puis retour à Bordeaux ! L’armistice de Pétain rendit la présence du gouvernement belge inopportune. Paul Hymans, désormais inutile, se sépara de Pierlot et se rendit à Arès avec son épouse où ils furent reçus par une amie dans un château où ils demeurèrent un mois. Le couple quitta Arès qui se trouvait en zone occupée pour rejoindre la zone libre. Il se rendit d’abord à Cahors où Paul Hymans régla différentes affaires concernant l’Université. Le retour en Belgique aurait été imprudent. Il conclut : « Ce serait l’exil moral sous la domination de l’ennemi. Je préférai l’exil libre sur la terre étrangère. »

 

Paul Hymans et son épouse s’installèrent définitivement à Nice. Il écrit les dernières lignes de son poignant récit : « Ici commence sur la Côte d’Azur, la vie de l’exil avec les amertumes de l’éloignement, les souvenirs du milieu naturel et coutumier où se déroula une existence de labeur, d’harmonie et de paix, avec les frissons qui secouent les nerfs dans les heures sombres, avec aussi les douceurs et les joies du soleil, les merveilleuses fééries de la lumière, avec enfin l’espoir immortel que donne la foi dans les grandes vérités humaines et divines qui finissent toujours par briser les doctrines de haine, les règnes de la violence et de persécutions et qui sont l’âme de la civilisation. »

 

Paul Hymans, recru d’épreuves et d’épuisement s’éteignit à Nice le 6 mars 1941. Issu d’une famille juive convertie, il fut enterré selon le rite protestant.

 

Merry Hermanus vient de publier une œuvre majeure de mémoire. La mémoire de Paul Hymans, homme d’Etat oublié, revit et nous aide à réfléchir.

 

 

Pierre Verhas

 

Paul Hymans, l’homme qui aurait pu être Président de la Belgique

 

HERMANUS Merry

PAUL HYMANS Carnet d’exode 1940

Un géant de la politique belge dans la tourmente

Editions Belgobelge 2022

ISBN 978-2-87462-179-6 – EAN : 9782874621796

Prix : 19,99 €

 

 

 

Post Scriptum

 

Exit Freddy Thielemans

 

 

 

Freddy Thielemans fut sans doute le plus populaire bourgmestre de Bruxelles après-guerre.

Freddy Thielemans fut sans doute le plus populaire bourgmestre de Bruxelles après-guerre.

 

 

 

Freddy Thielemans bourgmestre honoraire de Bruxelles-Ville vient de s’éteindre à l’âge de 77 ans suite à un accident domestique qui le paralysa pendant cinq années. Militant socialiste convaincu, né à Laeken lez Bruxelles, ancienne commune à laquelle il était fort attaché, il se disait « socialiste et non de gauche », il manifestait l’esprit indépendant d’un homme probe et libre. Gradué en sciences commerciales et Régent d’enseignement, il commença sa carrière comme professeur dans différentes institutions officielles de Bruxelles dont l’Athénée Adolphe Max. Il connaissait à fond six langues dont l’Italien et l’Espagnol, outre l’Anglais et le Flamand. Freddy était féru de culture, connaissant les arts et la littérature. Il était aussi un « echte Brusseleir » (un vrai Bruxellois) et il ne manquait jamais la plantation du Meyboom chaque année. Il eut le virus de la politique. Il était avant tout municipaliste, mais fut un temps parlementaire européen où il siégea à la Commission des Affaires étrangères. Il fut bourgmestre de Bruxelles durant une douzaine d’années et dut céder sa place à un successeur qui lui fut imposé par son parti. Ledit successeur dut démissionner dans le déshonneur au terme de la gestion catastrophique du SAMU social de Bruxelles.

 

 

La presse mainstream rendit hommage à Freddy Thielemans avec un petit « bémol » : il était trop « Brussseleir » et pas assez cosmopolite pour la capitale de l’Europe ! Une question : combien de cosmopolites pratiquent six langues couramment, parviennent à accueillir le Premier ministre japonais dans sa langue, accueille en mandarin une délégation chinoise et tient une conversation en russe avec Poutine pour lui démontrer que Bruxelles est au centre de l’Europe ?

 

Après Jef Baeck, encore un « Mohican » qui s’en va !

 

RIP Freddy.

 

 

Pierre Verhas

 

 

 

 

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23 janvier 2022 7 23 /01 /janvier /2022 14:24

 

 

Les bruits de botte se font entendre ces derniers temps. L’Ukraine, le Yémen, Taiwan. Nous avons raison de craindre qu’une guerre majeure ne se déclenche incessamment tant les tensions entre les Etats-Unis, la Russie et la Chine sont exacerbées.

 

Cependant, il y a aussi des guerres « oubliées » ou volontairement passées sous silence qui utilisent des armes jusqu’ici « méconnues » et  d’une efficacité inégalée. Ces guerres se déroulent au Proche Orient et en Afrique. Elles ont un point commun. Il y a un pays, ou plutôt le régime quasi totalitaire de ce pays qui est au centre de tous ces conflits : la Turquie de Recip Tayyip Erdogan.

 

En 2020, les Turcs ont utilisé en Libye des drones de leur fabrication. On les appelle des drones tueurs ou des drones kamikazes. L'armée turque a en effet utilisé en 2020 des essaims de drones kamikazes autonomes en Libye pour cibler des combattants de l'armée de la HAF (l'armée anti-gouvernementale du général Haftar), selon un rapport de l'ONU au Conseil de Sécurité daté du 8 mars 2021  rendu public par la revue en ligne New Scientist. Il traite de l’ensemble du conflit libyen, mais révèle un élément inconnu jusqu’alors : ces drones peuvent attaquer et frapper sans intervention humaine. On les appelle « kamikaze » parce qu’ils se « sacrifient » en tombant sur leur cible.

 

 

 

 

Le drone tueur ou kamikaze fabriqué en Turquie est sans doute l'arme contemporaine la plus redoutable.

Le drone tueur ou kamikaze fabriqué en Turquie est sans doute l'arme contemporaine la plus redoutable.

 

 

 

Ces « robots rôdeurs » rappellent furieusement leurs ancêtres nazis : les bombes volantes V1 et V2 qui semèrent la terreur entre autres à Londres, Anvers et Liège et parmi les troupes alliées. Mais elles étaient loin d’avoir la précision et l’efficacité des drones kamikazes d’aujourd’hui.

 

Le drone kamikaze, arme imparable

 

Ces drones sont des engins automatiques légers – 7 kilos – portant une charge explosive destinée à éliminer des combattants et des unités ennemies. Ils sont dotés d’une caméra avec reconnaissance visuelle autoguidés grâce à un programme d’intelligence artificielle. Ils volent en essaim et agissent sans intervention humaine. Le rapport de l’ONU (556 pages !) dévoile, photos à l’appui prises sur le terrain, que c’est l’entreprise turque STM (Savunma Teknolojileri Mühendislik) qui développe ce type d’engin. STM ne s’en cache d’ailleurs pas et fait de la publicité pour son « produit » appelé Kargu-2. Ainsi, des vidéos Youtube font la démonstration de l’efficacité de ces drones dotés de l’intelligence artificielle. Elles sont spectaculaires et interpellent !

 

 

 

Sur cette vidéo, la redoutable efficacité du drone kamikaze Kargu de STM

 

 

 

Selon le rapport du GRIP (L’ONG belge Groupe de Recherche et d’Information sur la Paix et la Sécurité) 2021/6, p. 20, lors du Forum diplomatique à Antalya en 2021, le PDG de STM a déclaré : « Il n’est pas possible pour la Kargu-2 de choisir sa cible et d’attaquer à moins que l’opérateur n’appuie sur le bouton. L’opérateur doit identifier la cible avec la caméra pour confirmer la cible en personne. Cependant, après que l’opérateur a identifié sa cible et donné l’ordre d’attaquer, la Kargu peut attaquer. L’opérateur a la possibilité d’annuler l’attaque à tout moment jusqu’à ce que le drone atteigne sa cible. »

 

En dépit de cette dénégation peu crédible, il est clairement établi que la Kargu-2 peut attaquer en essaim sans intervention humaine. Le rapport de l’ONU est clair à ce sujet. Il indique que des combattants en Libye ont été « traqués et engagés à distance par des drones de combat ou des systèmes d'armes autonomes létaux tels que le STM Kargu-2 et d'autres munitions rôdeuses ».

 

Interrogé à l'occasion de la publication du rapport de l'ONU, Bruno Martins, spécialiste des technologies militaires émergentes au Peace Research Institute d'Oslo, expliquait à France 24 que ce type de drone est capable de « voler en escadrille sans être dirigé à distance », puis d'identifier une cible « en fonction de sa signature électronique ou thermique ».

 

Ce n’est pas la première fois qu’une arme de ce type est utilisée dans un conflit armé, mais il y a toujours eu une intervention humaine. Des drones bourrés d’algorithmes et d’intelligence artificielle capables de tuer sur commande ne sont, en effet, pas une nouveauté. « C’est ce que l’on appelle des drones kamikazes et ils sont utilisés sur le champ de bataille depuis un certain temps », explique Ulrike Franke, spécialiste des drones et des technologies militaires au Conseil européen des relations internationales, à France 24.

 

 

Les drones sont d’usage courant dans les conflits armés actuels.

 

 

Les Israéliens ont été les premiers à en fabriquer dans les années 1980 et « leur utilisation s’est étendue lors du conflit dans le Haut-Karabakh en 2016 », rappelle cette experte. Les affrontements qui ont éclaté entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan en juillet 2020 « ont même été surnommés la guerre des drones à cause du recours à ces engins kamikazes », souligne le site de l’ONG Drone Wars UK. Des drones en essaim ont été lancés par l’armée israélienne sur Gaza, lors des heurts avec le Hamas en janvier 2021.

 

 

Mais même ces engins sont déjà trop autonomes au goût de certains. « Ils sont capables de voler en escadrille sans être dirigés à distance, et peuvent traquer leur cible dans un périmètre donné et l’identifier en fonction de sa signature électronique ou thermique. » explique Bruno Martins. En d’autres termes, ils peuvent trouver tout seul un signal radar, un camion de munitions ou des troupes au sol selon les indications qui ont été inscrites dans leur programme. Une fois que le drone kamikaze a acquis sa cible, il attend généralement que l’opérateur humain lui donne le feu vert pour s’abattre sur lui comme un missile. C’est ce qui se passait avant l’opération turque contre l’armée de la HAF en Libye. Depuis, l’opérateur humain est inutile !

 

À l’inverse, si le drone devait agir « sans intervention humaine, cela impliquerait des questions éthiques d’un autre ordre comme de savoir si une intelligence artificielle peut déterminer ce qui représente une cible légitime », souligne David Dunn, de l’université de Birmingham. C’est le cas en Libye !  C’est la première fois que l’on a la preuve de l’existence et de l’utilisation de cette arme.

 

La guerre sans hommes

 

 

Comment cela fonctionne-t-il ?

 

 Le système s’appelle « Fire and forget », « Tirer et oublier » qui « désigne un engin dont le guidage après lancement ne requiert plus l'intervention de la part de la plateforme de tir. Ce sont donc des missiles ou drones à vol autonome. Généralement, les informations relatives à la cible sont programmées avant le lancement : il peut s'agir de coordonnées ou de mesures radar (vitesse comprise) ou infra-rouge de la cible. Dans le cas d'essaims de drones à reconnaissance visuelle comme dans le cas de Kargu-2, les uniformes, visages, vêtements, types d'armes peuvent être programmés pour devenir des cibles sans qu'aucune intervention humaine en soit requise ensuite. D’où le terme "oublier", puisque les lanceurs de drones oublient les drones après leur tir et les laissent agir seuls et enfin "trouver", puisque les drones trouvent leurs cibles seuls. » (TV5 Monde, Pascal Hérard, 2 juin 2021)

 

Donc, le Kargu-2 est un drone qui utilise la classification d'objets basée sur l'apprentissage automatique pour sélectionner et engager des cibles, avec des capacités d'essaimage en cours de développement permettant à 20 drones de travailler ensemble. Le rapport de l'ONU qualifie le Kargu-2 d'arme autonome létale.

 

La seule riposte possible est un système de brouillage électronique qui disperse les essaims, mais qui, en tombant, peuvent provoquer des dégâts considérables. Et toutes les armées n’en sont pas équipées. Cependant, comme l’explique Éric Martel, chercheur au CNAM en France : « Un essaim fonctionne selon la théorie des systèmes, ce sont des acteurs qui sont unitairement bêtes mais intelligents en groupe et ont comme logique, justement, de faire émerger une stratégie qui leur est propre. En interaction avec d’autres essaims, ils deviennent quasiment incontrôlables. Ils constituent d'ailleurs l'un des problèmes les plus aigus des systèmes d'armes autonomes. » Il n’existe donc à ce jour aucune parade contre ces armes abominables. Cependant, STM a mis au point une technologie pour des outils de navigation basés sur l’étude des images en vol et en temps réel afin de proposer des vols autonomes en l’absence de couverture GPS ou en cas de brouillage.

 

 

 

 

Les drones Kargu en essaim et en pilotage autonome.

 

 

 

Erdogan attaque tous azimuts !

 

Le pouvoir de destruction des drones kamikazes est redoutable. Ces essaims de drones sont capables d’éliminer en deux ou trois attaques des unités entières de chars d’assaut, des centaines d’hommes de troupes, et toutes sortes d’engins terrestres. Cette arme est donc stratégique : elle permet à son utilisateur d’avoir ainsi la maîtrise des airs, ce qui est un atout fondamental dans une guerre. Les drones kamikazes peuvent également s’attaquer à des objectifs civils et provoquer un nombre important de victimes et des dégâts considérables. C’est ce qu’il s’est passé en Arménie où les attaques de drones ont provoqué des dégâts considérables. En Ethiopie, également, les drones turcs ont arrêté et fait reculer les rebelles qui allaient s’emparer de la capitale, Addis-Abeba. En Syrie et dans le Kurdistan irakien, la Turquie cherche à éliminer avec ses drones les partisans du Partis des travailleurs kurdes, le PKK considéré comme terroriste, et ce, depuis 2018. Le journal « The Intercept » - journal en ligne fondé par Glenn Greenwald après l’affaire Snowden qui diffuse des informations non publiées dans la presse mainstream – révèle : « Selon des sources officielles, entre janvier et avril 2018, les TB2 équipés de bombes téléguidées de fabrication turque ont causé la mort de 449 personnes dans le nord-ouest de la Syrie. En Turquie, dans le Sud-Est, à majorité kurde, au moins 400 personnes auraient été tuées dans des attaques de drones depuis 2016. » 

 

 

 

 

Erdogan signe un de ses drones tueurs.

Erdogan signe un de ses drones tueurs.

 

 

 

En février 2020, les Turcs ont lancé une contre-offensive contre l’armée syrienne de Bachar El Assad qui voulaient reconquérir avec l’aide des Russes, la province d’Idleb située au Nord-Ouest de la Syrie, afin de protéger les opposants islamistes qui y étaient réfugiés. C’est la première fois que l’armée turque a utilisé les drones kamikazes pour faire reculer les Syriens. Et le résultat est sans appel : la puissante offensive russo-syrienne a été clouée sur place par les drones !

 

C’est ainsi qu’Erdogan a réussi à asseoir sa puissance. On observe que ses offensives de drones se déroulent dans les régions où le régime actuel de la Turquie veut s’imposer. Il y a là une manifeste ambition expansionniste qui peut s’avérer dangereuse par la suite. Le président turc se trouve affaibli à l’intérieur de son pays : son régime est menacé d’effondrement aux prochaines élections. Dès lors, il joue la carte nationaliste pour être incontournable et l’on peut s’attendre à d’autres attaques de drones kamikazes dans la région. Par cette arme nouvelle, la Turquie du « Reis » peut se transformer en une grande puissance au Moyen-Orient et à la porte de l’Europe. Ce serait un bouleversement géopolitique majeur et les Etats-Unis se trouvent dès lors dans une position délicate : la Turquie reste un membre important de l’OTAN et ils comptent bien sur elle pour être un contrepoids à la Russie dans la région. Voilà le résultat de l’unilatéralisme US ! Et les Européens suivent jusqu’à se faire humilier publiquement par le « Reis » en personne !

 

 

Cette carte montre où les drones turcs ont frappé dans les zones périphériques de la Turquie visant les Arméniens et les Kurdes.

Cette carte montre où les drones turcs ont frappé dans les zones périphériques de la Turquie visant les Arméniens et les Kurdes.

 

 

 

Le drone kamikaze, arme illégale ?

 

Enfin, sur les plans du droit international et du droit de la guerre, il n’existe aucune réglementation. Il y a une résolution du Conseil de Sécurité de l’ONU (1970/2011) qui en son point 9 décrète un embargo sur la livraison d’armes en Libye. Donc, la Turquie est en infraction, mais il s’agit ici d’une règle concernant tous les types d’armes importées dans un conflit spécifique et qui, il faut l’admettre, n’a pas été appliquée sur le terrain ! Autrement dit, les Etats-membres de l’ONU - 125 pays, dont la Belgique, en ont débattu du sujet entre le 13 et le 17 décembre derniers, à Genève – et des ONG comme Amnesty International ou Human Right Watch ont très peu de chance d’obtenir gain de cause d’autant plus que ces armes commencent à proliférer dans plusieurs pays.

 

L’inquiétante prolifération des drones

 

Et cela est particulièrement inquiétant : le Maroc vient de commander des drones kamikazes à la Turquie. Selon le média en ligne, Africa Intelligence, « les Forces armées royales marocaines ont récemment passé une commande de drones armés turcs. Une commande, qui intervient alors que certains faits d'actualité laissent penser à une hausse des tensions dans la région du Sahara occidental. Mais le Maroc veut aussi répondre à des obligations opérationnelles, notamment liées à l'accroissement de sa coopération avec les puissances occidentales. » La belle affaire lorsque l’on observe que les tensions entre le royaume chérifien et l’Algérie sont exacerbées !  En même temps, le Maroc a acheté aux Israéliens pour 22,5 millions de dollars un système anti-drones appelé « Dôme de fer » et des drones fabriqués en Israël ! Rappelons qu’un avion de combat style Rafale, F16 ou F 35 coûte quelques milliards de dollars. La différence est frappante.

 

 

 

 

Le modèle de drone qu'a adopté le Maroc.

Le modèle de drone qu'a adopté le Maroc.

 

 

 

Une arme bon marché

 

Jamais une arme aussi efficace, à même de changer le cours d’un conflit n’a été aussi bon marché. C’est une autre caractéristique des drones kamikazes. Et cela pose d’autres questions :  en plus d’armées de pays pauvres, ce système pourrait être acheté par des organisations terroristes ou des cartels de la drogue !

 

Il est inutile d’imaginer les conséquences.

 

 

L’incendie est près de s’allumer partout. Erdogan se dit au service de l’Islam, voulant rétablir le califat, mais il n’est nullement au service de l’humanité. D’autres nations vont suivre. On en devine les conséquences.

 

 Quant aux Occidentaux, Etats-Uniens comme Européens, ils payeront très cher leur aveuglement. En attendant, les drones kamikazes ont un bel avenir meurtrier devant eux.

 

 

Pierre Verhas avec Josy Dubié

 

 

 

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