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  • : Le blog de pierre verhas
  • : Blog consacré à l'actualité dans les domaines de la politique et de l'astronomie, vus au sens large. Ce blog n'est pas neutre : il se positionne à gauche, de philosophie laïque et donnant la primauté à l'expérience sur la spéculation. Ce blog est ouvert au débat, à l'exception des invectives, des attaques personnelles et des insultes qui seront systématiquement rejetées afin de permettre à chacun(e) de débattre en toute liberté et dans la sérénité qui n'exclut en rien la passion.
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31 juillet 2025 4 31 /07 /juillet /2025 19:56

 

 

Cela fait des années que l’Union européenne qui a une direction bicéphale – intergouvernementale par le Conseil et supranationale par la Commission – s’est emberlificotée dans une politique hybride où domine la nation la plus forte – l’Allemagne – et dans une dogmatique libre-échangiste et ultralibérale depuis les traités de Maastricht avec la fondation de l’Euro et de Lisbonne qui structurent une Union de moins en moins démocratique et de moins en moins efficace.

 

On s’aperçut au fur et à mesure l’Union s’affaiblissait par rapport à ses partenaires, que son industrie perdait des parts de marché, qu’elle cédait aux ukases des Etats-Unis bien avant la première élection de Donald Trump. Les Etats-membres, quant à eux, tiraient chacun la couverture à eux. Les institutions européennes sont devenues une machine en roue libre de plus en plus incontrôlable. Le grand projet européen était devenu un chiffon de papier !

 

Les mandats de Présidents de la Commission de Manuel Barroso, de Juncker et puis d’Ursula von der Leyen se sont avérés catastrophiques et, pour cette dernière, ce n’est pas fini. Passons sur ces épisodes de déclin. Allons directement à la période Trump II.

 

 

Ursula von der Leyen, l'actuelle présidente de la Commission n'a pas de quoi être fière.ère d'elle.

Ursula von der Leyen, l'actuelle présidente de la Commission n'a pas de quoi être fière.ère d'elle.

 

 

Donald Trump a menacé d’élever au 1er août les droits de douane sur les produits importés d’Union européenne à 30 % à la place des 5 % existants. C’est évidemment inacceptable pour l’Union européenne. Aussi, la Présidente de la Commission décida de négocier directement avec Donald Trump le 27 juillet à Turnberry, une localité écossaise où Trump possède un terrain de golf. D’une part, elle s’est déplacée hors du territoire de l’UE et s’est fait inviter chez Trump lui-même. Symboliquement, elle se mettait ainsi en position de demandeuse et non de négociatrice d’égal à égal.

 

 

Ursula von der Leyen semble être heureuse de son "deal" avec Donald Trump.

Ursula von der Leyen semble être heureuse de son "deal" avec Donald Trump.

 

 

Le « deal » trumpien : win – loose !

 

Le « deal » comme l’a appelé Trump est celui-ci. Au lieu des 30 %, les droits de douane pour les produits européens importés aux USA sont fixés à15 %, soit 10 % de plus que ceux qui étaient en vigueur avant l’élection du Républicain. En compensation du « geste » consenti par l’Américain, l’UE s’engage à investir aux Etats-Unis 600 milliards de dollars et y acheter du gaz de schiste, du pétrole et du combustible nucléaire pour 750 milliards. Cela, sans, bien sûr, consulter les entreprises européennes concernées et tenir compte de l’état du marché.

 

 

En effet, la Commission européenne n’a pas de pouvoirs réels dans ces domaines. Elle ne peut pas passer de commandes sur les marchés pétroliers et gaziers. Si elles se traduisent par une hausse des achats de gaz naturel liquéfié américain et de leurs hydrocarbures, ces promesses pourraient mettre en péril les ambitions climatiques européennes. La Commission, on l’oublie, ne peut pas non plus effectuer des investissements en lieu et place des entreprises.

 

 

On sait cependant que la souriante Ursula n’en est pas à son premier abus de pouvoir ! C’est amusant, tous ces rigolos qui ne parlent que de liberté d’entreprendre et qui mettent les entreprises au balcon en concluant des accords qui les concernent au premier chef et aussi… le consommateur, c’est-à-dire le citoyen européen. Curieux libéralisme, curieuse démocratie !

 

Un accord « win win » ? Non un deal « win loose »

 

 

Et ce n’est pas tout : l’Union européenne s’engage à acheter aux USA des armements pour quelques centaines de milliards ! Bonjour la souveraineté militaire européenne. Enfin, last but not least, le renoncement à toute taxation des géants américains du numérique : Meta, Google, X pourront continuer à prospérer sans rien payer en UE au détriment de toute initiative technologique européenne en ce domaine.

 

À ma connaissance, jamais l’Union européenne dans son histoire n’a conclu un accord aussi déséquilibré avec un partenaire étranger aussi puissant soit-il. Le résultat de cette rencontre est catastrophique pour pratiquement tous les Etats-membres de l’UE.

 

C’est une capitulation de l’Europe !

 

L’économiste et académicien belge Bruno Colmant n’y va pas par quatre chemins dans une interview à « La Libre Belgique » du 28 juillet.

 

 

L'économiste et académicien belge Bruno Colmant est sévère sur le "deal" Ursule - Donald.

L'économiste et académicien belge Bruno Colmant est sévère sur le "deal" Ursule - Donald.

 

 

« C'est une capitulation de l'Europe. On n'a pas été capable de réagir de manière efficace. Et toute la configuration de cet accord prédisposait à ce genre d'aboutissement. Trump nous laissait mijoter. Et là, il va visiter son golf en Ecosse, et la présidente de la Commission doit s'y déplacer, entre deux greens. Et en bout de discussion, on triple les droits de douane actuels.

 

On est complètement perdants ! On a négocié un taux qui est simplement un peu moins élevé que celui qui était brandi en menace. C'est comme un boutiquier qui augmente ses prix et qui fait ensuite une ristourne. C'est une illusion. »

 

A la question : Trump parle de "centaines milliards de dollars d'achats de matériel militaire"…

 

Colmant répond : « C'est saisissant ! C'est totalement disqualifiant sur le plan de l'autonomie européenne en matière de défense, alors qu'on est en guerre à nos frontières. Ça va fracturer l'harmonie européenne. Et cette obligation d'acheter de l'énergie américaine… Certes, cela réduit notre dépendance à la Russie, mais une fois qu'on sera en dépendance nette et absolue vis-à-vis des États-Unis, les prix vont monter, et les Américains vont en profiter. »

 

Et ce n’est pas tout !

 

« Les initiatives d'achats européens vont être contrariées par les obligations américaines. En créant cette obligation, Trump détruit l'industrie européenne et va créer des dissensions. La Belgique est bien placée dans ce processus : elle a acheté les F-35, à tort ou à raison. Mais cela augmente le risque d'abandon de projets de défense commune. »

 

On a mal négocié…

 

Bruno Colmant : « On est complètement perdants ! On a négocié un taux qui est simplement un peu moins élevé que celui qui était brandi en menace. C'est comme un boutiquier qui augmente ses prix et qui fait ensuite une ristourne. C'est une illusion. La Commission a été extrêmement faible depuis le début. Et Ursula von der Leyen s'est fait balader. Ce n'est que le début. On n'a rien obtenu : c'est un taux zéro sur les importations américaines. C'est une capitulation totale. »

 

Les lobbys industriels ont joué un rôle, en voulant défendre leur bout de gras sans avoir une position commune forte ?

 

Bruno Colmant : « Exactement. Les intérêts des pays sont morcelés. L'Allemagne avait peur pour ses voitures, l'Italie pour l'alimentaire, d'autres comme la Belgique pour les produits pharmaceutiques. Et il n'y a aucune politique industrielle en Europe. Il est impossible d'avoir une position commune par secteur. Ça se résume à des visions différentes selon les pays et selon les entreprises. C'est un double morcellement. »

 

 

Les beaux atours des institutions européennes ne suffisent pas à cacher les profondes divisions au sein de l'UE.

Les beaux atours des institutions européennes ne suffisent pas à cacher les profondes divisions au sein de l'UE.

 

 

Que conclure ?

 

Il y a longtemps que l’Union européenne ne fonctionne plus. Cependant, cela ne doit pas servir de prétexte pour un gigantesque « Eurexit » comme le souhaitent certains souverainistes. Si on peut comprendre le « ras le bol » de l’Europe institutionnelle, un tel scénario mènerait à une bien plus grande catastrophe où les peuples européens seraient en danger mortel. Le rétablissement des frontières intra-européennes démolirait l’économie et entraînerait donc des conséquences sociales dramatiques. Le retour aux monnaies nationales mettrait les pays européens dans des situations financières inextricables. Ce serait une « tiers-mondialisation » du vieux continent avec son cortège de misères.

 

Une réforme ? Non, Sire, une révolution !

 

Alors, que faire, comme dirait Lénine en 1915 ? Une profonde réforme ? Non, Sire, une révolution ! Les institutions européennes et particulièrement la Commission dérapent. Cette dernière a trop de pouvoirs, elle a instauré une bureaucratie technocratique oppressive et inefficace, elle n’a aucune stratégie. Elle s’enferme dans une dogmatique néolibérale et mondialiste aussi nuisible que dépassée. En plus, elle abuse de ses pouvoirs. On vient de le constater une fois de plus et sans doute une fois de trop à Turberry.

 

On a cru à tort que la Commission et le Parlement européen auraient pu se substituer à la direction intergouvernementale du Conseil pour consolider une Europe réellement fédérale. C’est un terrible échec. C’est l’échec de la génération à laquelle j’appartiens, c’est l’illusion perdue d’un militantisme de plus de soixante années.

 

C’est vers plus de démocratie que l’Europe doit se reconstruire, car c’est là où se trouve l’efficacité. Et cela, c’est le boulot de la nouvelle génération. Mon plus cher vœu est qu’elle ait l’intelligence d’y parvenir pour l’avenir de notre civilisation.

 

 

 

Pierre Verhas

 

 

 

 

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7 juillet 2025 1 07 /07 /juillet /2025 13:25

 

 

Dans notre dernière livraison (https://uranopole.over-blog.com/2025/06/morceaux-d-humeur-du-27-juin-2025.html ), nous avons considéré qu’une des causes du déclin de la gauche en Europe et particulièrement en France et en Belgique, est le communautarisme.

 

Sur son « blog cosmopolite », l’intellectuel bruxellois Henri Goldman publie un article de sa plume qui est paru dans le 153ème numéro de la revue « En question » consacré à la question des communautés. Il s’est toujours montré critique envers la dénonciation du communautarisme : « Quant au communautarisme, c’est pire. D’abord, le mot n’est jamais défini, sa seule énonciation étant considérée comme suffisante pour faire trembler dans les chaumières. C’est quoi, en fait, le communautarisme ? Se regrouper dans des quartiers ethniquement homogènes et y développer une vie sociale de « l’entre-soi » ? Exactement comme les nobliaux belgo-belges du Fort-Jaco (Uccle), qui parlent français avec un accent spécial, ou les Anglo-Américains de Waterloo ? Essayez d’adhérer à leurs troupes scoutes, à leurs clubs de hockey ou à leur section du Rotary si vous êtes un peu trop basané et si votre compte en banque n’est pas assez garni. Ou de vous immiscer dans leurs rallyes où les élites qui votent majoritairement MR veillent à ce que leur progéniture fréquente d’autres jeunes « de bonne famille ».

 

C’est manifestement une vision caricaturale qui montre bien que le débat est très difficile à mener entre « laïcistes » et « communautaristes ». S’il est vrai que le mot « communautarisme » est difficile à définir, il y a des manifestations du communautarisme qui sont dangereuses pour l’avenir de notre société qui – là, il y accord unanime – vit une crise existentielle que le blog « Uranopole » a dénoncé à de multiples reprises en citant Antonio Gramsci : « Le vieux monde se meurt. Le nouveau tarde à apparaître. Et dans ce clair-obscur surgissent les monstres. »

 

 

Le chaos devient la réalité de la société occidentale !

Le chaos devient la réalité de la société occidentale !

 

 

Soumettre nos lois aux préceptes religieux.

 

Justement, en matière de communautarisme, les monstres ont surgi. Quelques exemples : le Bataclan, la décapitation de Samuel Paty ; moins meurtriers mais tout aussi dangereux : le sabotage des cours de biologie dans les écoles secondaires en contestation de la théorie de l’évolution, l’exigence de la non-mixité dans les piscines et les centres sportifs, le refus de l’égalité hommes – femmes, etc. La véritable question est la volonté « communautariste » de soumettre nos lois aux préceptes religieux. Et on verra que cela ne concerne pas que l’Islam. L’esprit dogmatique que combat la laïcité a repris force et vigueur.

 

Il y a de nombreux cas concrets et inquiétants. En voici un. Un de mes amis est juge d’instruction à Bruxelles. Il m’a raconté qu’il y a quelques années, lorsqu’il était « de semaine », c’est-à-dire de garde 24 h sur 24 pendant une semaine, il fut appelé en pleine nuit par le Procureur de semaine aussi. La police avait arrêté une bande de jeunes maghrébins musulmans qui se livraient à des exactions contre les jeunes gays qui ont l’habitude de se fixer des rendez-vous vespéraux dans le Parc Royal de Bruxelles. Le juge les interrogea et il constata qu’ils provenaient du même quartier de la commune de Saint-Gilles-lez-Bruxelles non loin du Palais de Justice. Ces voyous fréquentaient tous la même mosquée et ils avouèrent avoir été influencés par les prêches d’un imam étranger qui fustigeait violemment l’homosexualité. Le magistrat décida d’envoyer un policier musulman investiguer sur cet imam. Arrivé sur place, le lendemain, le policier ne put que constater la disparition du prêcheur. Donc, on ne saura jamais de qui il s’agit et de quel réseau il fait partie. La conclusion évidente est que des réseaux salafistes envoient des « étrangers », c’est ainsi que les musulmans locaux les appellent, pour faire de l’agit-prop salafiste auprès des habitants musulmans des « quartiers » dans les mosquées.

 

Quant à la laïcité, elle se trouve désormais sur une position défensive parce qu’elle ne parvient pas à trouver la réponse adéquate à ces phénomènes. Prenons l’affaire du voile ou du foulard. Des intellectuels français et belges se réclamant de la laïcité, avec à leur tête, Elisabeth Badinter, se sont inquiétés en 1989 du nombre croissant de filles portant le voile dans les établissements scolaires officiels. Cela a ouvert la boîte de Pandore.

 

 

 

La philosophe Elisabeth Badinter, veuve de Robert Badinter, défend une laïcité rigoureuse.

La philosophe Elisabeth Badinter, veuve de Robert Badinter, défend une laïcité rigoureuse.

 

 

A l’époque, le Ministre français de l’éducation du gouvernement Rocard était Lionel Jospin. Il hésita à prendre des mesures drastiques qui auraient pu déclencher des troubles dans les écoles. Il demanda l’avis du Conseil d’Etat au sujet de la légalité d’éventuelles interdictions. Cette institution renvoya la patate chaude au gouvernement, arguant que c’était au législateur à fixer des mesures d’interdiction. Plus tard, sous la présidence de Chirac, une loi d’interdiction de « signes ostentatoires » d’appartenance religieuse ou philosophique a été votée. Son application n’a fait que provoquer des tensions.

 

Ces tensions sont dangereuses, car elles se traduisent par un heurt entre les musulmans qui vivent en Europe et les autres Européens, une sorte de « choc des civilisations » chère aux néoconservateurs occidentaux. En outre, les laïques qui demandent l’interdiction du port du voile dans les écoles officielles et l’administration commettent une grave erreur stratégique. Nous l’avons dit à plusieurs reprises sur le blog « Uranopole ».

 

Quand on parle de laïcité, il faut savoir de quoi il s’agit. C’est un terme qui, comme on l’a vu pour le communautarisme, est mal défini, ou plutôt qui a plusieurs définitions ! Il y a la laïcité à « la française », il y a la laïcité à « la belge », il y a le « sécularisme » qui est plutôt anglo-saxon, etc.

 

Reprenons ce qui fut publié par « Uranopole » (https://uranopole.over-blog.com/2016/09/la-misere-de-la-laicite.html ) le 20 mars 2016 :

 

« Depuis le début du XXIe siècle, elles [les laïcités] subissent une offensive cléricale et dogmatique sans précédent et en plus sont récupérées par des courants extrémistes – dits « populistes » - de plus en plus puissants qui osent s’en revendiquer, surtout par hostilité à l’égard du monde musulman. 

 

L’offensive cléricale et dogmatique est d’une tout autre nature que celle qui opposa et oppose encore aujourd’hui, mais de manière moins virulente, l’Eglise catholique apostolique romaine au courant de la libre pensée qui se réclame de la laïcité. Un troisième larron est venu se joindre à cette ancienne joute : l’Islam qui monte en puissance aussi bien sur le plan géopolitique qu’à l’intérieur des pays dits laïques. »

 

Et il ne faut pas oublier un autre danger dont, à tort, on parle relativement peu : les protestants évangéliques étatsuniens de plus en plus puissants, surtout depuis l’élection de Donald Trump. Ils s’attaquent parfois avec violence à la dépénalisation de l’avortement, l’euthanasie, les mariages homosexuels, les transgenres, etc.

 

Ce combat de titans où s’ajoute le terrorisme sanguinaire mène à une remise en question des bases mêmes de la société laïque et démocratique et transforme la laïcité en une forteresse assiégée. L’histoire nous a appris qu’aucune forteresse n’est invincible.

 

Depuis quelques décennies, la laïcité ne se définit plus comme un élément d’émancipation et de progrès mais comme une force opposée à une autre. Or, son histoire fut très riche, car elle amena progressivement la liberté de conscience comme pilier essentiel de notre société. Il suffit d’ailleurs, pour s’en rendre compte, d’assister à un événement organisé par les sociétés de la laïcité dite « organisée » : on observe l’âge canonique des participants dispersés dans des salles trop vastes !

 

Il est donc difficile de bien définir le rôle de la laïcité contemporaine, sinon comme l’opposition à l’Islam pratiqué en Europe.

 

Et plusieurs laïques penseurs libres ne veulent pas s’inscrire dans ce type de combat qu’ils considèrent comme contraire aux principes fondamentaux de la laïcité. C’est le cas de Hervé Hasquin, ancien ministre libéral, ancien Recteur puis Président de l’Université Libre de Bruxelles, ancien Secrétaire perpétuel de l’Académie royale de Belgique qui analyse :

 

« Le contexte conflictuel qui ne manquera pas de se renforcer pourrait surtout donner du grain à moudre aux islamophobes de toute espèce. Et se retourner contre les laïques car le risque est réel que le combat des démocrates contre les barbares ne soit perçu comme un combat chrétien contre l’islam. Et la laïcité pourrait être instrumentalisée par les extrémistes. Le conditionnel n’est plus de mise Outre-quiévrain : la radicalisation de certains laïques a ouvert une brèche dans laquelle s’est engouffrée la droite extrême et l’extrême droite de l’Hexagone qui ont récupéré la laïcité. » 

 

 

L'ancien Président de l'ULB et Secrétaire perpétuel de l'Académie royale de Belgique a une vision cohérente et ferme sur cette question. Qui va l'écouter ?

L'ancien Président de l'ULB et Secrétaire perpétuel de l'Académie royale de Belgique a une vision cohérente et ferme sur cette question. Qui va l'écouter ?

 

 

En effet, l’islamophobie qui est considérée par certains laïques comme une invention de musulmans extrémistes, se développe de plus en plus dans notre société où, aussi bien par suite du terrorisme qu’à cause de la crise économique et sociale. Et comme toujours, on cherche un bouc émissaire. L’afflux mal maîtrisé par les autorités des pays européens de réfugiés d’Afrique et de Moyen-Orient n’arrange évidemment en rien les choses sans compter depuis peu le clivage consécutif à la guerre de Gaza.

 

L’islamophobie : le piège de l’extrême-droite

 

Ajoutons aussi que certains dirigeants du mouvement laïque cèdent au chant des sirènes de l’extrême-droite. La philosophe Elisabeth Badinter a déclaré qu’il ne fallait pas craindre de se faire traiter d’islamophobe, mais elle ajoute :

 

« La laïcité, devenue synonyme d’islamophobie, a été abandonnée à Marine Le Pen. Cela, je ne le pardonne pas à la gauche. » 

 

Mme Badinter a là en partie raison. Comme l’explique Hervé Hasquin, mais avec une autre analyse, l’extrême-droite s’est emparée de la laïcité comme d’une arme pour fustiger les musulmans. Et cela justement parce que les laïques n’ont pas combattu l’islamophobie.

 

Un exemple : il y a quelques années, à Bruxelles, fut fondé un établissement nommé « café laïque » qui organise (ou organisait – son site est muet depuis 2024) des conférences débats sur les questions de l’Islam et aussi hostiles au courant LGBT. Des personnalités très à droite comme l’ex-sénateur libéral belge connu pour ses idées proches de l’extrême-droite, Alain De Stexhe, figure parmi ses fondateurs. Cela a pour conséquence d’affaiblir encore plus le mouvement laïque en le divisant. Et exiger de décréter des interdictions de port de « signes convictionnels » est contreproductif et contraire aux principes mêmes de la laïcité.

 

 

 

L'ex Sénateur libéral très à droite : Alain De Stexhe

L'ex Sénateur libéral très à droite : Alain De Stexhe

 

 

La laïcité s’accommode mal d’interdits !

 

La laïcité s’accommode mal d’interdits ! Parce que ce n’est pas sa nature, tout simplement ! Henri Bartholomeeusen, ancien président du CAL, le rappelle dans son discours :

 

 

L"éminent juriste Henri Bartholomeeusen, ancien président du CAL et ancien Grand Maître du Grand Orient de Belgique a une vision ferme de la laïcité.

L"éminent juriste Henri Bartholomeeusen, ancien président du CAL et ancien Grand Maître du Grand Orient de Belgique a une vision ferme de la laïcité.

 

 

« Parce que la laïcité est un principe politique et humaniste qui oblige les pouvoirs publics, parce qu’elle ne se limite pas à la séparation des Églises et de l’État, parce qu’elle diffère d’un régime de neutralité ou de tolérance à l’anglo-saxonne, parce que la laïcité se fonde sur les libertés indissociables des droits humains, sur l’égalité et la solidarité, la laïcité est le principe universel d’impartialité objective qui autorise le régime des libertés. »

  

Et c’est parce que certains laïques ont milité pour restreindre une liberté au nom de LA liberté, c’est-à-dire la liberté de se vêtir comme on l’entend, que le mouvement laïque dérape. Là est le danger.

  

Un de mes amis, enseignant retraité, laïque convaincu, militant de la Ligue de l’enseignement, a eu une parole très juste il y a peu : « La laïcité doit toujours se positionner contre quelque-chose. » Et c’est là son point faible. Les militants de la laïcité ont toujours été minoritaires dans des pays comme la France ou la Belgique où l’Eglise catholique jusqu’il y a peu imposait son modèle culturel et éthique. Les luttes pour la dépénalisation de l’avortement, la légalisation de l’euthanasie, le mariage homosexuel ne sont toujours pas terminées. Et, en ce domaine, les catholiques ont reçu un renfort de taille avec les imams musulmans qui imposent une infériorisation de la femme et appellent au combat, parfois violent, contre l’homosexualité, sans oublier les évangéliques étatsuniens qui commencent à sévir sérieusement en Europe.

  

Mais, si ce principe fondamental de l’égalité hommes – femmes ne souffre aucune dérogation, la laïcité ne peut être un bloc monolithique qui impose à tous un seul modèle. La laïcité peut devenir elle aussi totalitaire. Hervé Hasquin a raison de rappeler :

  

« la laïcité doit donc se rendre compte une fois pour toutes que l’assimilation et l’uniformisation sont des leurres. Il faut, au contraire, une laïcité accueillante aux problèmes culturels et religieux ; l’important est de mettre en exergue un socle commun de droits. La laïcité politique et juridique ne doit pas devenir une conviction spirituelle de plus mais rester plurielle. Elle ne peut pas faire table rase du passé, des traditions et des cultures sous peine de devenir elle aussi totalitaire »

 

Une prise de conscience est indispensable, si on veut gagner la bataille contre l’obscurantisme : allier tolérance et fermeté.

 

 

 

Pierre Verhas

 

Post scriptum

 

Les restos à Gaza de Nadia Geerts

 

Nadia Geerts qu’on surnomme la Caroline Fourest belge est une championne de la laïcité rigide. Enseignante de métier, elle a combattu vigoureusement le port du voile dans les écoles officielles. Militante écolo, fondatrice du Cercle républicain, elle incarnait une gauche laïque radicale. Cependant, son intransigeance finit par lui coûter cher. Elle se sentit contrainte, au vu des pressions diverses des associations musulmanes et même du milieu enseignant, de démissionner de son poste alors qu’elle n’y était nullement obligée.

 

 

Nadia Geerts dans la tourmente après son post odieux et stupide

Nadia Geerts dans la tourmente après son post odieux et stupide

 

 

Après quelques péripéties, elle retrouva un emploi. Georges-Louis Bouchez dit GLOUB, le fougueux et très populiste président du MR (Mouvement Réformateur libéral de droite) recruta Nadia Geerts comme conseillère pour la laïcité au Centre Jean Gol, le bureau d’étude de ce parti. Ce fut vraiment le grand écart : de la gauche écologiste rigoriste à la droite populiste intolérante !

 

Le 24 juin dernier, elle posta sur X (ex Twitter) une plaisanterie plus que douteuse sur la famine à Gaza où elle prétendait qu’il suffisait d’aller sur Google pour trouver des restaurants ouverts à Gaza où l’on sert des crêpes au Nutella ! Voilà un échantillon de l’humour des milieux de droite radicale !

 

Ce fut une levée de boucliers ! Face à l’ampleur que prenait l’incident, Nadia Geerts effaça son post et donna une justification plus qu’alambiquée. En définitive, elle s’est décrédibilisée, mais tout lynchage est odieux et ne fait qu’attiser les tensions. Voici ce qu’écrit sur Facebook un de mes amis, Philippe Schwarzenberger – Kaisin :

 

« J’ai compris dès la première seconde non seulement l’origine de la réaction stupide de Nadia Geerts mais aussi les enjeux et méandres de cette hargne qui allait se déchaîner contre elle. J’ai tendance à oublier donc il faut que j’en dresse une liste et il y a du boulot pour documenter tout ça.

 

J’ai envie de m’amuser en ce dimanche matin pluvieux et ne résiste pas à l’envie de citer une prophétesse au crâne rasé : le wokisme c’est « (…) le refus du débat argumenté, et par conséquent, la négation de la liberté d’expression, chaque jour menacée par des hordes de censeurs traquant le moindre mot de travers, la moindre idée qui pourrait être jugée offensante. » (Nadia Geerts, Woke ! La tyrannie victimaire. Bruxelles, éditions Delville, 2024, p. 202.)

 

 Il faut croire que Nadia GRTS n’était pas tout à fait certaine de ses conclusions qu’elle a voulu les éprouver en provoquant ce qu’elle dénonçait.

 

Ce que je sais en tout cas, parce que le passé récent nous en a donné la triste preuve : ceux qui « dénoncent » en meute accrochent une cible dans leur dos de leur gibier et le désignent au premier Abdoullah Anzorov venu. [L’assassin de Samuel Paty]»

 

Depuis longtemps, je suis solidaire de la cause palestinienne, je condamne la colonisation meurtrière de la Palestine par les Sionistes israéliens, l’écrasement de Gaza, mais les lynchages et les manifestations haineuses desservent ce combat.

 

 

Et revoilà le voile

 

À peine en a-t-on parlé que le voile revient au galop !  La cérémonie de fin d’études du lycée Emile Max, à Schaerbeek, suscite la polémique. Jeudi 3 juillet, deux élèves portant le voile n’ont pas pu monter sur scène pour recevoir leur diplôme. En cause, selon la commune, l’application du règlement d’ordre intérieur de l’école qui interdit les signes convictionnels durant les temps scolaires.

 

 

Les deux élèves voilées lors de la remise des diplômes au Lycée Emile Max à Schaerbeek : leur tenue montre qu'il y a une évidente provocation, mais les autorités sont tombées dans le piège en réagissant avec vigueur !

Les deux élèves voilées lors de la remise des diplômes au Lycée Emile Max à Schaerbeek : leur tenue montre qu'il y a une évidente provocation, mais les autorités sont tombées dans le piège en réagissant avec vigueur !

 

 

Cela a bien entendu déclenché une polémique de grande ampleur. D’un côté, il y a ceux qui considèrent qu’on aurait pu déroger à ce règlement à l’occasion de cette cérémonie au caractère festif, d’autres, dont la directrice de ce lycée, qui disent que les deux élèves en question ont sciemment enfreint le ledit règlement étant donné qu’elles n’ont pas porté le foulard durant toute l’année scolaire.

 

Il est évident qu’il y a provocation émanant sans doute de la pression d’une mosquée, mais d’un autre côté, la réaction catégorique des autorités a déclenché la polémique. C’est exactement ce que voulaient les « provocateurs ». Tout règlement doit être appliqué, mais est aussi fait pour qu’on puisse à l’occasion y déroger : si on n’avait pas interdit à ces deux jeunes filles de monter à la tribune pour recevoir leur diplôme, il ne se serait rien passé.

 

De grâce, avec le voile, un peu de souplesse !

 

 

P.V.

 

 

 

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27 juin 2025 5 27 /06 /juin /2025 20:38

 

 

La gauche a-t-elle un avenir ?

 

L’hebdomadaire parisien « L’Obs » publie une excellente analyse émanant de la Fondation Jean Jaurès sur l’avenir de la gauche en France et en Europe.

 

On observe pratiquement partout dans l’Union européenne un important recul des formations politiques de gauche au point que certains analystes vont jusqu’à envisager sa disparition. C’est sans doute aller trop loin, mais force est de constater un déclin. Par exemple, le PS belge a perdu les trois derniers scrutins législatifs. Grâce au mode de scrutin proportionnel, il parvient à maintenir un nombre de sièges assez important à la Chambre des représentants, mais pour la première fois en 2024, il se retrouve dans l’opposition dans quasi tous les niveaux de pouvoir (fédéral, communautés, régions). Le PS en France est profondément divisé et Olivier Faure peine à recoller les morceaux. Il y a aussi la France insoumise de Mélenchon qui fait de la politique spectacle. Il est loin le programme commun entre les Socialistes et les Communistes lors de la période Mitterrand.

 

Cependant, il y a un espoir de relance. L’Obs écrit : « Face aux populistes d’extrême droite qui ont le vent en poupe, la gauche européenne traverse une crise profonde. Mais, derrière le recul électoral et la fragmentation idéologique, une dynamique nouvelle est-elle en train d’émerger ? Dans un rapport publié par la Fondation Jean-Jaurès, Renaud Large, expert associé, analyse ces recompositions. Au Danemark, sous l’impulsion de la Première ministre, Mette Frederiksen, en Suède avec le recentrage des sociaux-démocrates, au Royaume-Uni à travers la stratégie du travailliste Keir Starmer, se dessine une « troisième gauche » post-sociétale. Elle conjugue contrôle des flux migratoires, souveraineté démocratique et reconquête des classes populaires autour de la justice sociale. »

 

 

Jean Jaurès le précurseur du socialisme démocratique

Jean Jaurès le précurseur du socialisme démocratique

 

 

Le retour du social ?

 

En réalité, la gauche européenne, surtout celle d’Europe occidentale, s’est « boboïsée » dès les années 1990. Elle est passée du « social » au « sociétal ».  C’est là le grand débat de la gauche qui est, qu’on le veuille ou non, un rapport de force entre classes sociales. Les classes populaires face aux classes moyennes aisées et aussi, on le verra plus loin, la classe populaire urbaine et la classe populaire rurale. L’Obs relate les propos de Renaud Large, le rapporteur de la Fondation Jean Jaurès qui analyse le déclin électoral des formations de gauche :

 

L’Obs : « La gauche européenne traverse une crise majeure. Vous évoquez même un risque de « sortie de l’histoire ».

 

Renaud Large : Oui. Sur l’ensemble du continent, les forces de gauche reculent dans l’opinion et déclinent électoralement, jusqu’à voir leur existence même menacée. Les rares victoires socialistes – Pedro Sánchez en Espagne, Keir Starmer au Royaume-Uni – apparaissent comme des exceptions dans un contexte de reflux général. Partout, la gauche survit, joue en défense, tandis que prospèrent les mouvements nationalistes, populistes, libertariens et illibéraux. Les percées sont aujourd’hui du côté de la réaction. 

 

 

Pedro Sanchez, le Premier ministre espagnol refuse les diktats.

Pedro Sanchez, le Premier ministre espagnol refuse les diktats.

 

 

Comment expliquer ce phénomène ? Pour Renaud Large, il faut le voir dans l’évolution démographique comme le vieillissement de la population qui pousse à l’aspiration à la sécurité et au conservatisme : « … depuis les années 1970, la gauche puisait sa force dans la jeunesse et sa croyance dans le progrès. Perdant cette base, elle voit s’affaiblir l’un de ses moteurs historiques. Ensuite, si la déflagration des marchés financiers en 2008 a permis à la gauche radicale de retrouver un souffle, via le populisme de gauche – Podemos, Syriza, le Parti de Gauche (LFI) –, la crise migratoire de 2015 a déplacé le débat public vers des enjeux – immigration, identité, sécurité – sur lesquels la gauche dans son ensemble est structurellement fragile. Ces questions la divisent et la paralysent. »

 

Mais, et c’est très important : la gauche ne s’est pas remise en question après ses multiples échecs. Renaud Large le fait remarquer : « Elle a surtout manqué d’audace doctrinale. Depuis une décennie, elle s’est enfermée dans des recettes usées, flattant un électorat urbain, diplômé et culturellement libéral, mais se coupant des classes populaires. Au lieu de produire un aggiornamento, elle a dérivé vers une gauche de « bourgeoisie culturelle », déconnectée des préoccupations concrètes des classes modestes. Le contexte exigeait des ruptures programmatiques profondes, y compris au prix d’une révision de ses propres certitudes. Cette inertie intellectuelle pèse lourd. »

 

Et puis, elle a renoncé à la souveraineté populaire qui est, en définitive, sa raison d’être.

 

« Sur les thèmes de l’immigration, de l’insécurité, de la maîtrise des frontières, la gauche est devenue inaudible. Elle a laissé ces questions cruciales aux droites identitaires, perdant ainsi l’ancrage populaire. Faute de crédibilité sur le volet régalien, la gauche imprime moins sur les dimensions économiques et sociales, alors même qu’elles sont considérées comme sa « zone de confort ».

 

L'Obs : « Vous pointez cependant l’émergence d’une gauche « post-sociétale ». De quoi s’agit-il ?

 

Renaud Lelarge : C’est une recomposition encore en gestation, mais porteuse de perspectives. Elle part du constat de l’échec de la gauche sociétale des années 2010, focalisée sur les minorités, l’ouverture des frontières, l’individualisme et les revendications identitaires. Elle revient aux fondamentaux : défense des travailleurs, des catégories populaires et de l’Etat-providence. »

 

L’erreur historique de la gauche

 

Et c’est bien là le problème : la gauche a laissé l’extrême-droite conquérir et occuper le terrain de l’immigration et celui de la sécurité. Aujourd’hui, en dépit des lois contre le racisme et des cordons sanitaires, le populisme et l’extrême-droite finissent par l’emporter.

 

En outre, la gauche, par sa division, son incapacité à analyser objectivement et sans a priori le phénomène de l’immigration et le concept de l’identité s’est trouvée emberlificotée par le développement du communautarisme. Par la crainte d’être assimilée à l’extrême-droite raciste et aussi par électoralisme, elle a permis, au nom du multiculturalisme, le développement de l’islamisme dans ce qu’on appelle pudiquement « les quartiers », prêchés par des imams dits « de garage » dans des mosquées improvisées. Il a fallu les attentats de Paris en 2015 et de Bruxelles l’année suivante pour prendre conscience qu’émanaient de ces « quartiers » des bandes redoutables de jeunes endoctrinés par ces « religieux » qui provenaient de pays comme les monarchies pétrolières, la Syrie, l’Irak, etc. Aujourd’hui, plus de dix ans après, ce phénomène n’est toujours pas tout à fait éradiqué.

 

En plus de l’erreur stratégique majeure, la gauche y a abandonné ses principes de base comme la laïcité, l’enseignement public et obligatoire, l’égalité hommes – femmes, etc. D’ailleurs comment défendre le « wokisme » et fermer les yeux sur les interdits sexuels de l’islam radical ?

 

Le retour de la souveraineté, le mot maudit par la gauche sociétale

 

Renaud Large prône l’émergence d’une gauche « post-sociétale » qui adopterait une autre vision de la question de l’immigration et qui rétablirait la souveraineté.

 

« Elle assume qu’une régulation des flux migratoires est nécessaire pour intégrer dignement et préserver la soutenabilité des systèmes sociaux. En retrouvant de la crédibilité sur l’axe culturel et régalien, elle retrouve du souffle sur le volet socio-économique. La gauche post-sociétale redonne la priorité à la souveraineté démocratique, condition indispensable de la redistribution. Et elle dénonce le double discours d’une extrême droite qui, sous couvert de défense des peuples, reste alignée sur les intérêts élitaires. »

 

Existe-t-il des exemples de cette gauche « post-sociétale » ? Pour Renaud Large, oui : « Au Danemark, la Première ministre sociale-démocrate, Mette Frederiksen, pour préserver l’universalité des droits sociaux, assume une régulation très stricte de l’immigration – sa politique est même devenue l’une des plus restrictives de toute l’Europe. En Suède, après des années d’ouverture migratoire, les sociaux-démocrates ont opéré un virage stratégique similaire. La députée Lawen Redar incarne cette nouvelle génération qui conjugue inclusion, responsabilité et unité nationale. En Australie, la victoire des travaillistes en 2025 illustre aussi cette dynamique : le Premier ministre, Anthony Albanese, s’affiche comme conservateur en matière d’immigration, de sécurité et d’attachement aux valeurs patriotiques, mais il défend aussi une transition énergétique volontariste, des investissements publics massifs dans la santé et le renforcement des droits sociaux des travailleurs les plus précaires. Cette combinaison a permis aux travaillistes de capter à la fois les classes moyennes inquiètes du déclin des services publics, les jeunes sensibles à l’environnement et les électeurs plus traditionnels attachés à l’ordre et à la stabilité. »

 

En définitive, cet article peut se résumer en une petite phrase : la gauche doit revenir à ses fondamentaux pour survivre. Et le premier des fondamentaux, c’est la bonne vieille lutte des classes.

 

 

Pierre Verhas

 

 

 

Post scriptum :

 

Le sommet de l’OTAN à La Haye

 

Les chefs d’Etat et les Premiers ministres de l’OTAN se sont réunis à La Haye les 24 et 25 juin 2025. La question était d’adopter pour chaque Etat-membre une augmentation considérable des dépenses militaires qui ne pourra se faire qu’au détriment de la sécurité sociale, de l’éducation, de la Justice, de la Culture, des pouvoirs locaux. Cela a déjà commencé en Belgique.

 

La plupart de ces huiles ont lâchement cédé à l’exception du Premier ministre socialiste espagnol Pedro Sanchez. Tous les autres se sont inclinés sous la direction du Secrétaire général de l’organisme militaire transatlantique, l’ancien Premier ministre ultralibéral néerlandais, Mark Rutte qui s’est transformé pour la circonstance en cireur de bottes de Donald Trump qui s’est félicité de les avoir quasi tous écrasés… Le dessinateur Du Bus de la « Libre Belgique » a très bien résumé les choses.

 

 

 

 

 

Le dessin de Dubus synthétise parfaitement le sommet de La Haye (La Libre Belgique, 26 juin 2025)

Le dessin de Dubus synthétise parfaitement le sommet de La Haye (La Libre Belgique, 26 juin 2025)

 

La démocratie en danger

 

La séparation des pouvoirs qui est la base même d’un Etat réellement démocratique, est fortement menacée. Ce n’est pas nouveau, rétorquera-t-on. Cependant, en ce 27 juin 2025, deux événements le confirment : En Belgique, la haute magistrature a rassemblé l’ensemble des corps au Palais de Justice de Bruxelles, sous la présidence du Procureur général Van Leeuw. Il a dénoncé le manque constant de moyens pour l’exercice de la Justice qui en vient à contraindre les auxiliaires de la Justice a travailler dans des bâtiments insalubres, avec des moyens obsolètes, un manque criant de personnel, sans compter les prisons surpeuplées et insalubres au point que les organismes de défense des Droits humains dénoncent avec vigueur le système carcéral belge.

 

 

Les juges contestent : la démocratie est en danger, dénoncent-elles !

Les juges contestent : la démocratie est en danger, dénoncent-elles !

 

Aux Etats-Unis, la Cour suprême majoritairement républicaine a donné raison à Donald Trump contre les Juges fédéraux qui avaient annulé des décrets considérés comme anticonstitutionnels et illégaux. Ainsi, le pouvoir de régulation de la Justice étatsunienne est considérablement affaibli au plus grand profit du pouvoir exécutif.

 

 

Trump triomphant ; ses serviteurs de la Cour suprême lui ont donné raison !

Trump triomphant ; ses serviteurs de la Cour suprême lui ont donné raison !

 

De là à penser que la démocratie est sabotée par la droite dure au pouvoir dans ces deux pays, il n’y a qu’un pas que nous n’hésitons pas à franchir.

 

 

P.V.

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19 mai 2025 1 19 /05 /mai /2025 20:38

 

 

Un lecteur du blog « Uranopole » et par ailleurs ami m’a récemment reproché : « une obsession anti israélienne que tu dois introduire dans tous les articles que tu écris que ce soit pertinent ou pas. »

 

Je lui rétorque : face aux événements épouvantables à Gaza, il est en effet difficile de ne pas être obsédé. Non pas contre Israël, mais effaré par ces massacres permanents qui ne sont justifiés officiellement par le gouvernement de Netanyahu que comme la réponse indispensable à l’attaque meurtrière du 7 octobre 2023 du Hamas. S’il est évident que l’offensive du Hamas fut sanglante avec en outre la prise d’otages, sont sans conteste des crimes contre l’humanité,  l’ampleur de la riposte israélienne, les représailles de Tsahal par le bombardement d’habitations, d’écoles, d’hôpitaux suivie par le déplacement forcé des populations palestiniennes dans cette enclave que Stéphane Hessel avait appelé, il y a quelques années : « une prison à ciel ouvert », constituent aussi des crimes contre l’humanité au regard du même droit international. Cela, d’autant plus que ce n’est pas la première fois que l’armée israélienne effectue des bombardements massifs sur l’enclave de Gaza.

 

 

 

Gaza, antique cité orientale, n'est plus que ruines et désolations.

Gaza, antique cité orientale, n'est plus que ruines et désolations.

 

 

Depuis longtemps, les représailles israéliennes contre les attaques palestiniennes sont disproportionnées, mais cette fois-ci, on assiste à une véritable entreprise d’extermination et de destruction destinée à éliminer ou à expulser la population palestinienne de la bande de Gaza. L’élément nouveau, si l’on peut dire, est la récente déclaration de Netanyahu sans doute inspirée par Trump où il menace ouvertement la population de Gaza d’extermination si elle n’évacue pas l’enclave au plus vite ! Plus de deux millions de personnes ! Et pendant ce temps, les Palestiniens de Cisjordanie subissent des attaques systématiques de la part des colons israéliens fanatiques et messianiques avec la complicité de l’armée d’occupation. Ils formeront sans doute la deuxième « vague », si rien ne change.

 

C’est le réveil du fameux rêve du « Grand Israël » qu’on croyait être enterré depuis les accords d’Oslo de 1993. C’est la plus épouvantable tragédie humaine depuis la Shoah et le génocide rwandais de 1994 !

 

Comment en est-on arrivé là après tant d’efforts internationaux pas toujours sincères pour que ce ne soit « plus jamais ça » ?

 

 

Antisionisme - antisémitisme

 

 

« Antisionisme égale antisémitisme ! » prétendent les défenseurs de cette politique de conquête de l’Etat d’Israël qui a atteint le paroxysme de l’agressivité à l’égard de ses voisins arabes et des Palestiniens lors de la Nakba en 1947-48 et dans les territoires occupés depuis 1967, sans compter la volonté d’annexer ces zones conquises lors de la guerre dite des Six jours. Toute critique même modérée de cette guerre est considérée par la propagande israélienne et de certaines associations juives aux Etats-Unis et en Europe comme des manifestations d’antisémitisme qu’il faut poursuivre au nom de la loi. Saluons au passage le courage de quelques associations comme à Bruxelles, l’Union des Juifs Progressistes de Belgique et à Paris l’Union Juive Française pour la Paix sans compter plusieurs personnalités appartenant à ce qu’on appelle la communauté juive.

 

 

 

La Nakba ne s'est jamais arrêtée depuis 1948.

La Nakba ne s'est jamais arrêtée depuis 1948.

 

 

 

Comment comprendre cette tragique évolution de l’entreprise sioniste née à la fin du XIXe siècle en Europe et aussi au Moyen-Orient qui est, qu’on le veuille ou non, une entreprise coloniale. Lors de la naissance du Sionisme à la fin du XIXe siècle, en Europe, le concept national et le colonialisme comme instruments de libération des peuples et de mission civilisatrice étaient à la mode. Le Sionisme en plus de l’idée de retour à la terre d’origine du peuple juif était basé sur ces deux idées : la constitution d’un Etat nation et la colonisation et le développement de la Palestine comme terre juive. Cependant, la pensée sioniste ne se préoccupa guère des Arabes qui habitaient ces territoires depuis des siècles. Le but était de donner un Etat nation aux Juifs qui cherchaient à se protéger des persécutions et massacres dont ils étaient victimes, particulièrement dans le monde slave et une partie du monde arabe, sans compter les exactions dans l’Europe catholique au Moyen-âge et à la Renaissance et qui pouvaient reprendre à n’importe quel moment.

 

 

C’est au travers de lettres et de compte-rendu de conversations datant des débuts de l’entreprise sioniste qui n’est autre que la colonisation de la Palestine par les Juifs persécutés en Europe et aussi dans le monde musulman que l’on peut comprendre toute l’ambigüité du Sionisme né pendant la seconde moitié du XIXe siècle. Ces lettres sont extraites d’un ouvrage récent : Renée Neher – Bernheim, La déclaration Balfour, 1917 : création d’un foyer national juif en Palestine, Paris, Les Belles Lettres, 2025. La conversation émane du livre biographique d’Anne Vanesse : Sophia Poznanska, Bruxelles, éditions Cimmarron, 2024.

 

Le premier document est l’appel lancé par Joseph Vitkin, un pionnier juif russe, à la jeunesse juive en Russie par l’intermédiaire de Menahem Ussiskin.

 

« Voici les points dont il faut prendre conscience : quelle que soit la longueur de notre route, dût-elle exiger le sacrifice de générations entières, dût-elle engloutir des victimes innombrables -, il nous faut marcher sur cette route sans jeter un regard en arrière. Il nous faut prendre conscience du fait que nos vaisseaux sont déjà brûlés, que nous n’avons aucun refuge, nulle part dans le monde !

 

Il nous faut lutter comme des désespérés, comme des ours privés de leurs petits ! L’ensemble effroyable de nos souffrances, de nos protestations, de nos gémissements, tout ce qui étouffe dans nos gorges et que la peur de l’ennemi nous empêche d’extérioriser, il faut à présent le sublimer dans le gigantesque travail que nous entreprenons pour le salut et la résurrection de notre peuple.

 

(…) Sachez qu’il vous incombe de ramener à la Terre l’attachement de ses enfants, à ses habitants le respect et l’amour (…) et tout cela vous ne pouvez le réaliser qu’en atteignant votre but. Toutefois, préparez-vous à la lutte ; il faudra lutter avec la nature, avec les maladies et la faim, avec les hommes qu’ils soient ennemis ou amis, étrangers ou frères, avec les adversaires du sionisme et avec ses partisans (...) Préparez-vous à affronter la haine et la brutalité de votre entourage qui reconnaîtra en vous une concurrence dangereuse ; préparez-vous à affronter les sarcasmes et les railleries, le désespoir qui ronge la personne entière, l’âme et le corps ; préparez-vous à affronter les pièges dont certains sont dressés par vos propres amis et vos compagnons ; préparez-vous à affronter les risques les plus difficiles et les plus terribles – à affronter même la victoire ! Et votre victoire, ce sera la victoire du peuple tout entier. Beaucoup d’entre vous tomberont sans doute sur le champ de bataille, victimes des maladies, des épreuves de la faim et de l’épuisement, mais les survivants et ceux qui viendront après vous rempliront les vides dans les rangs. Et la guerre, cette guerre pacifique, se poursuivra jusqu’à la victoire. »

 

 

Colons juifs en Palestine vers 1880, à la première "alyah"

Colons juifs en Palestine vers 1880, à la première "alyah"

 

 

À la lecture de ce document, on sent une détermination inébranlable : il faudra consentir d’énormes sacrifices pour libérer le peuple juif, mais aussi mener une guerre, « une guerre pacifique ». Qu’est-ce à dire ? On détecte bien là, en plus de la détermination, une illusion ! L’oxymore « guerre pacifique » montre bien le danger de cette illusion. Pas un mot sur les Arabes. Le « peuple sans terre » comme disait Arthur Koestler ne s’installe pas sur « une terre sans peuple ». La Palestine est loin d’être non peuplée. Elle héberge des Arabes, des Druzes, des Arméniens, des Grecs et même de Juifs qui n’étaient pas issus des alyahs. C’est évidemment ici la source de ce conflit séculaire : beaucoup de Sionistes voulaient fonder un Etat-nation uniquement juif, ne tenant aucun compte des populations locales.

                                                     

L’appel de Vitkin eut un grand succès auprès des jeunes juifs russes et aussi d’Europe centrale, témoins et victimes des persécutions et pogroms au sein de l’empire russe et des pays slaves, sans compter l’antisémitisme qui se développait notamment en France avec l’affaire Dreyfus. Le Sionisme représentait en définitive le seul espoir comme le proclame Vitkin. Beaucoup de juifs russes et des pays slaves fuient vers les Etats-Unis, mais d’autres répondent à l’appel et s’embarquent pour la Palestine. L’un d’eux, le Polonais David Gruen, qui se fit appeler par après David Ben Gourion arrive en 1906 sur la « Terre des ancêtres » à l’âge de vingt ans.

 

 

 

David Ben Gourion en 1906n au centre tenant une grappe de raisins

David Ben Gourion en 1906n au centre tenant une grappe de raisins

 

 

Il écrivit une lettre décrivant son alyah et ses premiers moments comme pionnier juif en Palestine :

 

« Le voyage fut long et pénible ; nous dormions dans l’entrepont et il nous fallut deux semaines pour arriver à Jaffa, après des escales à Salonique, Smyrne, Alexandrette et Beyrouth.

 

Je passai la première comme manœuvre dans l’orangeraie de Petha Tikva, à deux heures et demie de marche de Jaffa. Mon ami Zenach avait eu raison. Il était difficile d’être embauché, même quand les patrons étaient juifs, enfants de pionniers, qui avaient hérité de la terre, mais non de l’esprit d’initiative de leurs parents. Ils préféraient embaucher des Arabes qui avaient l’habitude de travailler de leurs mains, qui s’accommodaient de salaires dérisoires et qui n’avaient pas « la tête tournée » par les absurdités socialistes comme ces jeunes Juifs de Russie.

 

Nous avons tous eu la malaria. J’ai souvent eu des crises graves, et les docteurs me conseillaient de retourner en Europe car je ne pouvais m’habituer au climat. Bien sûr, je ne les ai jamais écoutés… De plus, je n’oubliais pas ce couple qui avait refusé de partir de Hédéra (aujourd’hui, on écrit Hadera, petite ville israélienne côtière entre Netanya et Haïfa), malgré la mort de leurs trois enfants frappés de malaria. C’est grâce à de telles abnégations que Hédéra est aujourd’hui prospère. C’est grâce à des Juifs comme eux, et à leurs descendants qui ont continué leurs efforts, qu’un pays aride est devenu habitable et riche. Mais l’histoire de Hédéra et de tous ses premiers habitants est surtout poignante par le fait qu’ils étaient sur une terre désolée. Certains avaient quitté des maisons confortables de Russie pour vivre dans des cabanes et apprendre à gagner leur pain de leurs mains.

 

Je peux me rappeler quelques incidents datant de mes débuts en Palestine, et qui me font rire aujourd’hui quand j’y repense. J’ai autrefois travaillé dans un petit village non loin de Zikhron Yakov. Je passais la nuit dans une étable à vaches. Aujourd’hui encore l’odeur des souris et la puanteur du fumier me remonte aux narines. Mais j’étais tout de même content d’être en Eretz Israël (…)

 

Mon père apprit ma situation parce qu’il y avait tout le temps des gens qui faisaient la navette avec Plonsk (petite ville de Pologne non loin de Varsovie). Il fut mis au courant du fait que je mourais quasiment de faim, et il m’écrivit de rentrer à la maison. Je lui répondis en le priant de ne pas m’écrire de lettre pareille, parce qu’il n’était pas question que je rentre.

 

 

Quinze jours plus tard, il m’envoya un peu d’argent. Je le lui renvoyai en lui demandant de ne plus m’en adresser. Peut-être qu’aujourd’hui, j’aurais accepté cet argent, mais pas quand je mourais de faim. À l’époque de la seconde alyah, qu’est-ce que cela pouvait bien faire si on mourait de faim ? »

 

 

Là aussi, apparaît la volonté inébranlable de fonder une nation, encore une fois, sans tenir compte de ses habitants. « Eretz Israël » signifie la Terre de Canaan promise par Dieu aux Juifs dispersés, terre des ancêtres hébreux qui est la leur.

 

Voici une autre histoire racontée par Anne Vanesse sur une personnalité exceptionnelle : une juive polonaise nommée Sophia Poznanska.

 

 

 

La tragédie du sionisme (I)

 

 

Anne Vanesse décrit la jeunesse tourmentée de Sophia ou Zosha. La Première guerre mondiale où l’armée allemande envahit la Pologne dès le 1er août 1914, les risques de pillage de l’appartement familial, la fuite. Son premier amour, Fishek. Son adhésion au Hashomer Hatzaïr (mouvement de jeunesse juif préparant les jeunes Juifs à « l’alyah ») où se pratiquait une morale stricte par laquelle toute relation sexuelle était interdite. En 1924, Sophia se prépare à la « matura », l’examen de fin d’études secondaires, mais avec ses camarades, elle n’était pas intéressée par les matières classiques comme l’histoire polonaise, les mathématiques, les langues étrangères, car elle n’avait pas l’intention d’aller à l’université. Elle voulait avoir une formation pratique agricole pour aller travailler dans un kibboutz en Palestine et ainsi rejoindre son frère Olek. Elle se retrouva sur le terrain de camping du kibboutz à Afula, localité située au Nord entre Jénine et Nazareth. Afula était à l’origine un village arabe du nom de Al-Fuleh qui comptait plus de 500 habitants arabes dont la plupart ont été expulsés. Ses débuts furent très durs. Sophia devait casser des cailloux pour en faire du gravier afin de construire une route.

 

Sophia fut très vite déçue par le Ssionisme qu’elle avait imaginé comme un mouvement socialiste de libération et d’émancipation entre les ouvriers juifs et les ouvriers arabes. La réalité qu’elle rencontra était tout autre. Elle s’en ouvrit à son frère Olek dans une discussion rapportée par une amie de Sophia, Yehudit Kafri, qui marqua son destin.

 

« Les Arabes sont des gens tout comme nous ! »

Le vent fort transportait jusqu’à eux de la fumée imprégnée de l’odeur du bois d’olivier brûlant dans de lointains fours taboun, des aboiements de chiens, des voix de gens.

« Il y a des Arabes ici », répétait-elle. « De quel droit les avons-nous chassés de leurs terres et de leurs villages pour résoudre notre problème ? »

« Vous exagérez. Pas partout. Ils n’ont pas été chassés partout, Zocha. » rétorquait Olek. « Il y avait et il y a suffisamment de terres désertes et incultes ici, de marécages, de moustiques, d’épines, de scorpions et de serpents. Pas partout… »

Cheveux bouclés, au regard intelligent et inquiet qu’il avait dans les yeux, elle détourna les yeux et continua avec entêtement.

« Parlons d’Afula. Nous sommes ici, n’est-ce pas ? »

« Oui » dit-il mal à l’aise sachant ce qui allait se passer.

« Donc, ils ont acheté les 1 600 hectares de la vallée juste avant ton arrivée ici. »

« Oui »

« Et il y avait un village ici. Afula. Il n’était pas si petit. Il comptait 530 habitants. Des fermiers locataires, qui arrivaient à peine à vivre de cette terre, mais ils en vivaient ! Alors, qu’en est-il d’eux ? L’argent a été versé au propriétaire Sursuk, pas à eux. Ils leur ont donné une misérable compensation et ils ont été chassés. Il y a un mot pour cela, Olek : Dépossession ! C’est pour déposséder les Arabes que nous sommes venus en Eretz Israël ? C’est ça que ça veut dire « construire et être construit » ? » »

« Je suis opposé à la dépossession, et tu le sais, Zocha. Tu prends quelque-chose qui est si compliqué et complexe comme, peut-être, deux justices de poids égal, et tu les transformes en une simple question de soit-soit. Soit, eux ils ont raison, soit c’est nous. »

« C’est eux ou nous, Olek. C’est vraiment ce que c’est. »

Plus loin dans la conversation, Zocha pose la question.

« A quoi sert le progrès que nous apportons, si nous ne l’apportons à ceux qui ont été dépossédés, aux Arabes d’Afula ? Nous leur avons pris leur village, la maison dans laquelle ils vivaient depuis des générations. »

 

« Nous faisons une terrible erreur, Olek. Ils vont se venger de nous… »

 

Et puis, à un moment, Zocha pose la question du droit des Juifs et des Arabes sur cette terre.

« Donc, les Arabes n’ont pas le droit de vivre – de vivre comme des êtres humains ? Seulement nous que nous !

Olek : « D’où vient notre droit ?

« D’il y a deux mille, trois mille, ou quatre mille ans, d’abord. Et deuxièmement, de la déclaration Balfour. Et encore, plus que ces deux-là, c’est l’absence d’alternative. Parce que l’Europe est finie pour nous ! C’est fini, tu comprends ! »

 

Les extraits de cette conversation datant de 1925 résument l’implacable et interminable conflit, ainsi que le dilemme des Juifs sionistes qui déchire cette région depuis plus d’un siècle. Et puis, ces propos tenus il y a si longtemps sont toujours d’une brûlante actualité en ces temps où les Israéliens occupent Jérusalem Est, la Cisjordanie et le Golan depuis 1967 et surtout après les massacres du 7 octobre 2023 commis par le Hamas de Gaza suivis par ceux des Palestiniens de Gaza qui a fait jusqu’à présent plus de 50 000 morts.

 

Sophia avait vu juste en prédisant la vengeance des Arabes et son frère Olek qui rétorque : « C’est eux ou nous ! » montre l’aveuglement meurtrier de certains Sionistes.

 

 

Et puis, cette idée d’un droit millénaire des Juifs sur la Terre « sainte » ou « promise » n’a aucun sens ! Comment peut-on revendiquer un « droit » deux ou trois mille ans après ? L’historien israélien Schlomo Sand remet d’ailleurs en question cette interprétation de la guerre entre les Hébreux et les Romains. Il considère que le « peuple juif » a été inventé par le Sionisme, il veut démontrer que la fameuse « Diaspora » n’a pas eu lieu. Les faits avérés sont la destruction du Temple par l’envahisseur romain qui a éliminé les habitants qui leur résistaient ainsi que leurs édifices et le massacre ou la mise en esclavage des résistants hébreux.

 

Une effroyable dérive

 

Venons-en à l’actualité. Le 7 octobre 2023 est une date majeure dans l’histoire de l’Etat d’Israël et du Sionisme. Elle marque une profonde mutation de l’histoire de cette région du monde perturbée depuis plus d’un siècle par tant de troubles. La récente analyse du professeur d’histoire des religions et de la laïcité de l’ULB, Jean-Philippe Schreiber diffusée sur le réseau social Facebook le 8 mai 2025 qu’il a intitulé « l’histoire d’une effroyable dérive » est révélatrice du désarroi des démocrates européens face à la transformation de l’Etat israélien depuis quelques années et spécialement depuis le 7 octobre 2023.

 

 

 

L'historien des religions et de la laïcité, Jean-Philippe Schreiber

L'historien des religions et de la laïcité, Jean-Philippe Schreiber

 

 

« C’est l’histoire d’une effroyable dérive. La dérive d’un pays, ou plutôt d’un gouvernement, qui s’enfonce dans un délire expansionniste, s’enfonce dans la matérialisation de son projet suprémaciste, et s’enfonce dans son entreprise de déshumanisation d’une population tout entière. Cette dérive, je l’imagine et l’espère, ne sera pas acceptée par une large partie des citoyens de ce pays, malgré le traumatisme du 7 octobre ~ des citoyens trompés par le mythe selon lequel ils auraient l’armée la plus morale au monde, un mythe entretenu pour renforcer la cohésion sociale et nourrir le déni de la réalité comme l’impunité des crimes commis.

 

Ce pays, c’est évidemment Israël. Il n’est plus possible aujourd’hui de contester ce que nous étions nombreux à dénoncer depuis longtemps : d’abord, que la priorité du gouvernement de droite et d’extrême-droite de Benjamin Netanyahou n’est pas la libération des otages toujours détenus par le Hamas et qu’il a proprement sacrifiés à sa politique, mais bien la conquête du territoire de Gaza, l’expulsion programmée de sa population et l’arasage de ses infrastructures devenues inhabitables ; ensuite, que son intention est bien d’affamer la population de Gaza, de sans cesse la déplacer et de l’amener finalement à quitter un territoire qui sera détruit, littéralement détruit comme l’affirme le ministre israélien des finances, Bezalel Smotrich. En janvier dernier, deux historiens reconnus en Israël, professeurs à l’Université hébraïque de Jérusalem, Amos Goldberg et Daniel Blatman, titraient leur tribune dans « Haaretz » : « There’s No Auschwitz in Gaza, but it’s still Genocide ». Nous avons dû nous ranger progressivement à cette idée insensée que certains des dirigeants israéliens entretenaient en effet un objectif de nature génocidaire, ce dont témoignent ouvertement leurs déclarations.

 

La faillite morale que constate ces jours-ci la rabbine Delphine Horvilleur se décline en quelques mots, qui sanctionnent cette prise en otage de la démocratie israélienne au profit d’un projet messianique, fasciste et meurtrier : le nettoyage ethnique à Gaza, la famine comme arme de guerre, l’indifférence la plus totale à l’égard d’une population considérée comme ennemie et qui se voit proprement déshumanisée, ainsi que le mépris odieux des lois de la guerre. Cette faillite est tragique, et met en péril l’essence profonde de l’État juif.

 

Même l’écrivain David Grossman, figure éminente des lettres israéliennes, a peur pour la survie de son pays, miné par son actuel tropisme fasciste : « La violence est déjà si profondément ancrée dans la psyché israélienne, tant nationale que personnelle, que le pire pourrait encore éclater », a-t-il déclaré. 70 % des Israéliens, aujourd’hui, s’opposent à la poursuite de cette guerre, et des réservistes de plus en plus nombreux refusent de répondre à l’appel, alors qu’il est évident qu’il n’y a pas de solution militaire au conflit et qu’en dix-huit mois d’opérations le Hamas n’a toujours pas été défait. Il est temps, plus que temps que tout soit mis en œuvre pour que cesse l’effrayante éradication de Gaza ~ pour le bien des Palestiniens, évidemment, mais pour le bien d’Israël aussi. »

 

 

Terminons par la déclaration du Sénateur du Vermont, le démocrate indépendant, juif polonais d’origine, se réclamant du Socialisme et ancien candidat à la présidence des Etats-Unis, très populaire chez les jeunes et dans la classe ouvrière étatsunienne.

 

 

 

Le Sénateur démocrate du Vermont Bernie Sanders est le seul à dénoncer ouvertement les crimes de Netanyahu. Mais, est-il si seul ?

Le Sénateur démocrate du Vermont Bernie Sanders est le seul à dénoncer ouvertement les crimes de Netanyahu. Mais, est-il si seul ?

 

 

Non, M. Netanyahu, ce n'est ni antisémite ni pro-Hamas de signaler qu'en un peu plus de six mois votre gouvernement extrémiste a tué 34 000 Palestiniens et en a blessé 77 000, dont 70 % sont des femmes et des enfants.

 

Il n'est pas antisémite de signaler que vos attentats ont détruit 221k maisons à Gaza, laissant un million de personnes sans abri, soit près de la moitié de la population. Il n'est pas antisémite de constater que votre gouvernement a réduit à néant l'infrastructure civile de Gaza, y compris l'électricité, l'eau et les égouts.

 

Ce n'est pas antisémite de réaliser que ce gouvernement a détruit le système de santé de Gaza, rendant 26 hôpitaux inutilisables et tuant 400 travailleurs de santé. Il n'est pas antisémite de condamner la destruction des douze universités de Gaza et 56 écoles, avec des centaines de plus endommagées et 625 mille étudiants sans éducation.

 

Il n'est pas antisémite de s'accorder avec les organisations humanitaires pour affirmer que ce gouvernement, en violation de la loi américaine, a bloqué de façon déraisonnable l'aide humanitaire destinée à Gaza, créant des conditions dans lesquelles des centaines de milliers d'enfants souffrent de malnutrition et risquent de mourir de faim.

 

Monsieur Netanyahu, l'antisémitisme est une forme ignoble et dégoûtante d'intolérance qui a causé des dommages indicibles à des millions de personnes. Mais s'il vous plaît, n'insultez pas l'intelligence du peuple américain en essayant de nous distraire des politiques de guerre immorales et illégales de votre gouvernement extrémiste N'utilisez pas l'antisémitisme pour détourner l'attention des accusations auxquelles il fait face devant les tribunaux israéliens.

 

Ce n'est pas antisémite de le tenir responsable de ses actes.

 

Tout est dit, mais rien n’est terminé, car aujourd’hui, nul ne peut prévoir la fin de cette horreur qui démontre de manière épouvantable que le Sionisme est tragique.

 

 

 

Pierre Verhas

 

 

Prochain article :

 

La tragédie du Sionisme (II) : l’illusion de la solution à deux Etats

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3 mai 2025 6 03 /05 /mai /2025 19:22

 

 

Les premiers instants du second mandat de Donald Trump ont surpris la plupart des décideurs et observateurs hors des Etats-Unis. Ses décisions, ses propos, ses attitudes ne correspondent en rien aux méthodes habituelles. En plus de ses comportements déconcertants, le nouveau Président US agit sur la base de critères tout à fait inhabituels. Pour quelles raisons ? Ils sont la marque d’un Empire déclinant.

 

L’économiste français Thomas Piketty écrit dans « le Monde » du 12 avril 2025 : « Le problème est que la puissance états-unienne est déjà déclinante et qu’il faut imaginer le monde sans elle, explique l’économiste dans sa chronique. » Et imaginer cela est très difficile, car on est habitué depuis la fin de la Seconde guerre mondiale et particulièrement depuis la fin de l’URSS en 1991 que les USA sont encore sans conteste la première puissance. Pourtant…

 

Rappelons-nous les images des désastres de Saigon en 1975 et de Kaboul en 2021 : la fuite de la plus grande armée du monde défaite par deux armées de ce qu’on appelait à l’époque le Tiers-monde, sans oublier le désastre de l’Irak lancé par George W Bush en 2003.

 

 

Saigon 30 avril 1975, Kaboul : 15 août 2021. Les hélicos "banane" symboles de la débâcle de l'Empire US
Saigon 30 avril 1975, Kaboul : 15 août 2021. Les hélicos "banane" symboles de la débâcle de l'Empire US

Saigon 30 avril 1975, Kaboul : 15 août 2021. Les hélicos "banane" symboles de la débâcle de l'Empire US

 

 

Piketty observe : « Les Etats-Unis ne sont plus un pays fiable. Pour certains, le constat n’a rien de nouveau. La guerre d’Irak lancée en 2003 – avec plus de 100 000 morts, une déstabilisation régionale durable et le retour de l’influence russe – avait déjà montré au monde les méfaits de l’hubris militaire états-unien. Mais la crise actuelle est nouvelle, car elle met en cause le cœur même de la puissance économique, financière et politique du pays, qui apparaît comme déboussolé, gouverné par un chef instable et erratique, sans aucune force de rappel démocratique. »

 

L’économiste français analyse ainsi la brutalité de la politique de Trump dès son entrée à la Maison Blanche le 20 janvier 2025.

 

 

Donald Trump, l'imprévisible président US qui, semble-t-il, sait ce qu'il veut.

Donald Trump, l'imprévisible président US qui, semble-t-il, sait ce qu'il veut.

 

 

Si les trumpistes mènent une politique aussi brutale et désespérée, c’est parce qu’ils ne savent pas comment réagir face à l’affaiblissement économique du pays. Exprimé en parité de pouvoir d’achat, c’est-à-dire en volume réel de biens, de services et d’équipements produits chaque année, le PIB de la Chine a dépassé celui des Etats-Unis en 2016. Il est actuellement plus de 30 % plus élevé et atteindra le double du PIB états-unien d’ici à 2035. La réalité est les Etats-Unis sont en train de perdre le contrôle du monde. »

Le déficit commercial atteint depuis pas mal de temps des proportions qui pourraient devenir intenables. Selon les économistes étatsuniens Paul Simko et Richard Smith (« le Monde » 8 novembre 2023) « Avec un niveau de plus de 31 400 milliards de dollars [près de 30 000 milliards d’euros] fin 2022, la dette fédérale des Etats-Unis suscite l’inquiétude. Elle dépasse les PIB combinés de la Chine, du Japon, de l’Allemagne, de la France et du Royaume-Uni ! » Cependant, il n’y aurait pas péril en la demeure : les Etats-Unis ne sont pas au bord de l’insolvabilité. « 

Selon les données de la Réserve fédérale de décembre 2022, les 31 400 milliards de dollars de titres de dette sont détenus par le secteur privé américain (15 600), par les investisseurs étrangers (7 400), par le gouvernement fédéral (6 800) et par les Etats et les gouvernements locaux américains (1 600).

Un peu plus d’un cinquième de la dette fédérale américaine est donc détenue par le gouvernement fédéral. Mais cette dette est compensée par un actif détenu au même niveau fédéral. La Réserve fédérale détient notamment des titres de créance d’une valeur de 5 100 milliards de dollars, qu’elle utilise comme un outil monétaire, parmi d’autres, pour influencer les conditions macroéconomiques américaines et internationales. A plus petite échelle, le département du Trésor est mandaté par la loi pour détenir les fonds de la sécurité sociale sous forme de bons du Trésor américain.

 

Mais, selon le « Monde » du 12 avril 2023, le krach boursier de 2022 en cachait un autre, bien plus grave : celui de la dette. Lorsque les valeurs du Nasdaq perdaient un tiers de leur valeur et que l’indice S&P 500 reculait de 20 %, les opérateurs pointaient du doigt un sujet souvent passé inaperçu, car compliqué à comprendre : le krach obligataire. Il y eut un jeu sur les taux d’intérêt. La valeur des obligations qui avaient été émises pendant la période d’argent gratuit s’ajuste à la baisse, pour offrir de nouveau une rémunération correspondant à celle du marché. L’affaire s’est traduite par une baisse d’environ 15 % des obligations en 2022, ce qui est considérable pour des produits qui, dans l’imaginaire collectif, sont sûrs (des emprunts d’Etat à dix ans).

 

Et c’est en 2023 que l’on mesure l’ampleur des dégâts sur ce marché deux fois plus important que celui des actions. « Une décennie de taux bas et d’argent facile a faussé les allocations de capital [des acteurs dans l’économie, conduisant à financer sans discernement des projets non rentables] d’une manière qui accroît le risque de crise systémique », déplore, dans le Financial Times, Ian Harnett, cofondateur du cabinet londonien Absolute Strategy Research, dans un article intitulé « La tourmente financière n’est pas finie ».

 

Tout a commencé en mars, avec la faillite de la Silicon Valley Bank (SVB), la banque des start-ups. Elle avait placé les dépôts de ses clients en obligations d’Etat à long terme. La hausse des taux a fait baisser leur valeur, et la banque a dû liquider en catastrophe son portefeuille obligataire lorsque ses clients ont commencé à retirer leurs dépôts. Outre la panique bancaire, il y avait à ce phénomène deux causes durables : le besoin d’argent pour les start-ups, alors que le guichet du capital-risque est fermé, et la hausse de la rémunération des dépôts.

 

Et tout cela s’est déroulé durant la présidence de Joe Biden !

 

Cependant, il n’y a pas que l’aspect financier, même s’’il est essentiel. Il y a les volets géopolitique et historique. Le professeur algérien Djamel Labidi les analyse très clairement le grand bouleversement auquel nous assistons, sur le site bien connu des lecteurs d’Uranopole, « le Grand Soir ».

 

Labidi remonte tout au début de la conquête du continent américain par les Européens aux XVIe et XVIIe siècles. « Il est intéressant de constater comment l’histoire des idées suit l’Histoire économique et sociale et les bouleversements politiques. La théorie mercantiliste était née au XVIè siècle dans le contexte de la "découverte" de l’Amérique, celui du premier bond du commerce international, et l’afflux de métaux précieux or et argent qui en a résulté, notamment vers l’Espagne ce qui avait fait, alors, de celle-ci la première puissance mondiale. »

 

Remarquez au passage que Trump n’arrête pas aujourd’hui de parler de « terres rares ». Cela remplace les métaux précieux !

 

Djamel Labidi ajoute : « Les mercantilistes voyaient donc naturellement la richesse des nations dans l’accumulation de métaux précieux, l’or et l’argent, et donc dans un commerce international poursuivant cet objectif. Ils en déduisaient qu’une sage politique économique de l’Etat devait viser à un maximum d’exportations, et un minimum d’importations grâce à des barrières douanières, c’est-à-dire une politique protectionniste de l’économie. Ce protectionnisme aurait ainsi le double avantage de favoriser le développement de la production du pays, tout en augmentant les recettes de l’Etat, grâce aux taxes douanières. Les mercantilistes jugeaient donc que le monde était ainsi fait qu’une nation ne pouvait gagner que si l’autre perdait.

 

Aujourd’hui le président Trump pense et veut faire exactement de même. Il veut protéger l’économie des Etats-Unis par des taxes douanières. Il reproche aux autres pays, notamment les plus développés, qu’ils soient amis ou non, d’avoir "profité" des Etats-Unis, d’avoir beaucoup exporté vers eux , mais d’en avoir peu importé. La Chine comme l’Europe se trouve l’objet des griefs des Etats-Unis. Il veut supprimer le déficit la balance commerciale étasunienne, pour avoir un excédent commercial et liquider la dette extérieure abyssale de son pays de 32 000 milliards de dollars. On voit les États-Unis d’Amérique de Donald Trump revenir donc au mercantilisme aujourd’hui. »

 

Cependant, le mercantilisme ne peut être une solution, tout comme le libre-échange. Tout simplement parce que les circonstances ont changé. Et c’est là le danger des idéologies économiques, particulièrement néolibérales, qui préconisent des trains de mesures basées uniquement sur leurs dogmes et non sur les faits et l’évolution des choses. Thomas Piketty le démontre dans une tribune au « Monde » du 8 avril 2025.

 

 

 

L'économiste français Thomas Piketty est effaré par l'évolution de l'économie mondiale.

L'économiste français Thomas Piketty est effaré par l'évolution de l'économie mondiale.

 

 

« L’erreur consiste à ignorer que le commerce international consiste en des échanges. Pourquoi payer plus cher quelque chose qui peut être produit moins cher ailleurs, ce qui permet aux fabricants étrangers de nous acheter les biens sur lesquels nous sommes les meilleurs ? Les échanges permettent ainsi à tous les consommateurs de se procurer plus de produits. Ce n’est pas un jeu à somme nulle, tout le monde y gagne.

Evidemment, les producteurs locaux – les entreprises et leurs employés – sont lésés quand le commerce est libéralisé mais, avec du temps, ils se reconvertiront et bénéficieront eux aussi de leurs ventes à l’étranger. C’est la transition qui est douloureuse et c’est ce qui explique la persistante influence du protectionnisme, mais ça ne dure qu’un moment.

L’industrie textile a quasiment disparu dans les pays avancés, mais qui le regrette aujourd’hui ? Trump veut défendre son industrie automobile, mais les Européens et les Japonais font mieux et moins cher. Ils peuvent alors utiliser leurs revenus pour acheter aux Etats-Unis des produits de haute technologie qui sont leur spécialité indéniable. »

 

Cela explique l’engagement tout provisoire, semble-t-il, de l’ineffable Elon Musk dans son « équipe » ! Et aussi les succès électoraux de Donald Trump proviennent entre autres des Etats les plus atteints par le déclin de l’industrie. Thomas Piketty propose des remèdes, mais qui restent utopiques tant que la « mondialisation » à l’occidentale restera la ligne de conduite.

 

« Que faire face à cet effondrement ? D’abord s’adresser aux pays du Sud et leur proposer la mise en place d’un nouveau multilatéralisme social et écologique, en lieu et place du défunt multilatéralisme libéral. L’Europe doit enfin soutenir une réforme profonde de la gouvernance du Fonds monétaire international et de la Banque mondiale, de façon à sortir du système censitaire actuel et de donner toute leur place à des pays comme le Brésil, l’Inde ou l’Afrique du Sud. Si elle continue de s’allier aux Etats-Unis pour bloquer ce processus irrémédiable, alors les BRICS [Brésil, Russie, Inde, Chine et Afrique du Sud] bâtiront inévitablement une architecture internationale parallèle, sous la houlette de la Chine et de la Russie. » En clair, il y a urgence si on veut éviter un conflit majeur entre le « Sud global » et ce qui reste de l’occident trilatéral (Japon, Corée du Sud, Etats-Unis, Union européenne). Et ce n’est certes pas Donald Trump qui apportera la solution.

 

 

 

S'être adjoint le fantasque et dangereux milliardaire Elon Musk montre le manque de lucidité de Trump. Il semble contraint maintenant de s'en débarrasser étant donné les dégâts qu'il a provoqués !

S'être adjoint le fantasque et dangereux milliardaire Elon Musk montre le manque de lucidité de Trump. Il semble contraint maintenant de s'en débarrasser étant donné les dégâts qu'il a provoqués !

 

 

L’incohérence et la faiblesse de l’Europe

 

 

Quant à l’Europe, Piketty dénonce sa responsabilité et ses erreurs dans sa politique d’échanges commerciaux teintée de naïveté et de nostalgie de son passé colonial.

 

« L’Europe doit enfin reconnaître son rôle dans les déséquilibres commerciaux mondiaux. Il est aisé de stigmatiser les excédents objectivement excessifs de la Chine qui, comme les Occidentaux avant elle, abuse de son pouvoir pour sous-payer les matières premières et inonder le monde de biens manufacturiers. Ce qui en outre ne bénéficie guère à sa population, qui aurait bien besoin de salaires plus élevés et d’une sécurité sociale digne de ce nom.

Mais le fait est que l’Europe a également tendance à sous-consommer et sous-investir sur son territoire. Entre 2014 et 2024, la balance commerciale (biens et services) des Etats-Unis accuse un déficit annuel moyen d’environ 800 milliards de dollars [705 milliards d’euros]. Pendant ce temps, l’Europe réalise un excédent moyen de 350 milliards de dollars, presque autant que la Chine, la Japon, la Corée et Taïwan réunis (450 milliards). Il faudra bien plus que la relance militaro-budgétaire allemande ou la mini-taxe carbone aux frontières envisagées actuellement pour que l’Europe contribue enfin à promouvoir un autre modèle de développement, social, écologique et équitable. »

 

Dans une interview au quotidien belge « Le Soir » du 16 avril 2025, Piketty constate :

 

« L’Europe ne doit pas se laisser dicter son agenda par les caprices de Trump. Elle doit s’affirmer comme un pôle de stabilité dans la mondialisation. Cela passe par la définition d’un cadre commercial et politique crédible, notamment vis-à-vis du Sud global. Il faut rééquilibrer les institutions internationales – FMI, Banque mondiale, OMC – en donnant plus de poids à des pays comme le Brésil, l’Inde, l’Afrique du Sud. Si l’Europe ne propose pas un modèle de mondialisation plus social, plus équilibré, plus ouvert au Sud, elle sera marginalisée. »

 

Réarmer comme le suggère Trump n’est pas une solution. Et l’économiste français dénonce l’absence de stratégie économique européenne.

 

« Tous les pays qui ont investi pour pouvoir exporter se retrouvent malmenés. L’Europe doit sortir de sa posture attentiste et malthusienne. Elle doit investir davantage sur son propre territoire au lieu d’accumuler des excédents ­commerciaux qui sont en réalité le symptôme d’un sous-investissement chronique. On regarde souvent le déficit américain comme un problème américain. Une part ­importante de ce déficit ­correspond à l’excédent commercial chinois, bien sûr, mais aussi à celui de l’Europe. Et ce n’est pas uniquement l’Allemagne : l’excédent est massif à l’échelle du continent. Ce déséquilibre n’est pas le fruit d’un choix collectif et assumé. Il est le résultat d’une absence de stratégie économique européenne, d’un manque de coordination. Ce n’est pas débattu, pas démocratiquement assumé. Cela révèle surtout une défiance structurelle entre États européens. Chacun soupçonne l’autre de vouloir s’approprier ses ressources. ­Résultat : chacun garde son argent dans un coffre, et personne n’ose investir. Cela conduit à des décisions absurdes : on se précipite pour acheter de l’armement comme si répondre aux exigences de Trump était dans notre intérêt. »

 

 

La vision dramatiquement erronée des élites mondialisées

 

Au fond, nous payons l’orgueil et la vision dramatiquement erronée des élites mondialisées comme les appelle Djamal Labadi.

 

« Les élites mondialisées, débarrassées des soucis de revenus et de "pouvoir d’achat", évoluant dans le monde abstrait de la finance et des services, ont été alors plus préoccupées par les questions sociétales que sociales. La cristallisation des débats sur des thèmes telles que les questions sexuelles, la théorie du genre, le wokisme, avec les passions qu’ils introduisent depuis la nuit des temps dès qu’il s’agit de questions anthropologiques, et de leurs conséquences morales et civilisationnelles, expliquent le caractère extrême et passionnel des tensions actuelles. Ces tensions ne sont pas seulement économiques mais culturelles et morales. »

 

Et on le voit avec la tragédie humanitaire à Gaza.

 

« La dégradation extrême des valeurs proclamées occidentales a atteint son paroxysme à Gaza, à travers une inhumanité totale. Ne pourrait-elle pas s’expliquer, sans trop forcer la note, par cette évolution mondiale d’élites dés :ormais sans repères, sans empathie, évoluant dans une sorte de vide identitaire, qu’il soit anthropologique ou national. »

 

Le professeur à Science Po Nicolas Telzer, un atlantiste inconditionnel, déclare dans une interview au quotidien belge « l’Echo » du 3 mai 2025

 

« Ce processus de déclin des États-Unis est alarmant: désindustrialisation, perte d’influence universitaire, affaiblissement scientifique… Ces éléments s’enchaînent et fragilisent durablement la première puissance mondiale.

 

Absolument. Trump incarne une rupture brutale avec les valeurs qui ont historiquement fait la grandeur de l’Amérique : l’ouverture, l’accueil des immigrants, l’intégration des divers peuples, la défense de la liberté, la primauté de la vérité et la valorisation de la science. Aujourd’hui, la post-vérité règne. Le mensonge est banalisé, même au sommet de l’État. Cette remise en cause de la science, des faits et de la vérité a des répercussions mondiales. C’est une destruction de l’héritage politique et intellectuel des États-Unis. Ce déclin ne date pas d’hier : on peut en retracer les signes dès la non-intervention en Géorgie sous George W. Bush en 2008, ou encore lorsque Barack Obama a refusé d’appliquer ses propres "lignes rouges" après les attaques chimiques en Syrie en 2013. Biden aurait pu sauver, en intervenant, des dizaines de milliers de vies ukrainiennes. Il ne l'a pas voulu. Trump, lui, en accélère les conséquences. »

 

Ajoutons cependant le soutien inconditionnel des dirigeants étatsuniens démocrates – à l’exception d’Obama – comme républicains aux folies criminelles de l’extrême-droite israélienne. Tout cela confirme le dangereux déséquilibre de l’ordre capitaliste mondial.

 

C’est manifestement l’enjeu majeur de la décennie à venir.

 

 

Pierre Verhas

 

 

Prochain article :  Le déclin d’un empire (II) : Le piège de la « soft power »

 

 

 

 

 

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11 avril 2025 5 11 /04 /avril /2025 23:33

Cette seconde partie de la recension de Bernard Gensane de l’ouvrage de George Monbiot et Peter Hutchinson est plus spécifiquement consacrée à la question des libertés fondamentales menacées par le néolibéralisme. Madame Castelli, ancienne présidente du syndicat belge de la magistrature a un jour déclaré : « Le néolibéralisme est un fascisme ! » Cela a profondément choqué. Pourtant, force est de constater qu’elle n’était pas loin de la réalité !

 

On observe que les libertés s’étiolent, que la Justice n’est plus respectée, que les dirigeants politiques et économiques enfreignent impunément les règles les plus élémentaires. Ce n’est pas le « fascisme » que l’on brandit à tout bout de champ comme une menace majeure, c’est au contraire l’entreprise libertarienne qui œuvre à abolir les bases de la démocratie dite libérale.

 

 

En outre, l’intérêt général que sont sensés défendre les dirigeants politiques est remplacé par la défense d’une seule classe minoritaire mais ultrapuissante : celle des hypers riches qui dirigent aujourd’hui le monde occidental. Tout le monde aujourd’hui s’effraye des actes et du comportement de Donald Trump. Pourtant, on le savait depuis longtemps. Il avait déjà montré de quoi il est capable lors de son premier mandat. À une plus petite échelle, si on ose dire, le milliardaire français Bernard Arnault a lui aussi un comportement au-dessus des lois et surtout au mépris de toutes les autorités instituées sans que celles-ci ne réagissent.

 

 

On l’observe aussi en Grande Bretagne comme le montrent les auteurs de la « doctrine invisible » en expliquant le comportement de la Première ministre Lizz Truss qui a succédé à Boris Johnson, lui aussi peu soucieux de respecter les règles de base de la démocratie. Le drame est que l’opinion publique n’a pas l’air de désapprouver et encore moins de s’insurger tant l’idéologie sécuritaire s’est inscrite dans les esprits.

 

 

Lorsque Lizz Truss a été nommée Première ministre elle a mis en œuvre son programme réactionnaire. Ses propositions visaient à réduire les taxes pour les riches, à supprimer les mesures anti-obésité, le plafonnement des bonus des banquiers, les contrôles d'urbanisme qui empêchaient l'étalement urbain. Elle supprima ainsi 570 lois environnementales et elle décida de créer des zones d'investissement appelées “ ports francs ”. Elle a fait passer le projet de loi sur l'ordre public au Parlement dont le but était d'écraser toute protestation. Il s’agissait de la législation la plus répressive introduite au Royaume-Uni à l'ère moderne. Tout ceci donna du crédit à l'observation récurrente salon laquelle plus une société devient inégalitaire plus ses lois doivent être oppressives.

 

 

 

Lizz Truss éphémère Première ministre du Royaume Uni, mais que de dégâts !

Lizz Truss éphémère Première ministre du Royaume Uni, mais que de dégâts !

 

 

Truss, dont les parents étaient des travaillistes de gauche, a néanmoins échoué. Son édifice s'est écroulé en moins d'une journée car le secteur financier a reculé devant tant d’audace. La livre sterling s'est effondrée, forçant la Banque d'Angleterre à intervenir. Les coupes budgétaires de Truss combinées au taux d'intérêt et aux coûts d'emprunt plus élevés résultant de son budget kamikaze ont coûté près de 30 milliards de livres sterling au pays un mois après la présentation du budget. 44 jours après son entrée en fonction, Truss n'eut d'autre choix que de démissionner

 

Un peu partout on a vu des hommes politiques de la droite dure prendre le pouvoir. Trump aux États-Unis, Boris Johnson au Royaume-Uni, Bolsonaro au Brésil, Scott Morrison en Australie, Modi en Inde, Netanyahou en Israël, Duterte aux Philippines, Erdoğan en Turquie, Orban en Hongrie, Milei en Argentine, Wilders aux Pays-Bas.

 

 

Sans oublier Bart De Wever en Belgique et Giorgia Meloni en Italie. L’autoritarisme se répand comme une traînée de poudre, sans qu’aujourd’hui il se heurte à une réelle opposition. Et là est le danger : les démocrates traditionnels, les « centristes », n’ont pas de réponse efficace. La gauche divisée s’enfermant soit dans le radicalisme dit wokiste, soit dans le « libéralisme social » n’est plus crédible et ses électeurs traditionnels se tournent vers l’extrême-droite. Pire : l’opinion ne donne plus comme priorité la défense des libertés fondamentales et ne dédaigne pas un régime autoritaire.

 

 

 

Bart De Wever en compagnie de Giorgia Meloni et de Marion Maréchal (nous voilà!) avec le groupe ECR du Parlement européen qui apporte son soutien au candidat controversé au poste de Premier ministre de Roumanie. Quelle belle compagnie !

Bart De Wever en compagnie de Giorgia Meloni et de Marion Maréchal (nous voilà!) avec le groupe ECR du Parlement européen qui apporte son soutien au candidat controversé au poste de Premier ministre de Roumanie. Quelle belle compagnie !

 

 

Il faut avouer que la gauche, traditionnelle jadis combattante pour les libertés fondamentales, s’est enlisée dans ses contradictions : par exemple, au nom du droit à la différence, elle a renoncé à la laïcité, en même temps qu’elle prend ses distances avec les luttes sociales. Alors, c’est quoi la gauche ?

 

 

« La liberté et la démocratie ne sont plus compatibles ! »

 

 

Pourquoi les ultras riches qui utilisaient auparavant leur argent et les médias pour promouvoir des politiciens ternes et de confiance financent-ils à présent des caricatures d’hommes politiques hystériques ? Il s'agit en fait de déconstruire l'État administratif. Le chaos apparaît comme un multiplicateur de profits pour le capitalisme du désastre. Selon l'expression de Naomi Klein, chaque choc est utilisé pour s'emparer d'encore plus d'actifs dont dépendent nos vies à tous. Le cofondateur de Paypal, l’Américano-zélandais d’origine allemande Peter Thiel a un jour avoué : « je ne crois plus que la liberté et la démocratie soient compatibles. »

 

Ces politiciens nous hypnotisent, puis ils redirigent la colère qui devrait être réservé à la corruption politique en direction des immigrés, des femmes, des Juifs, des Musulmans, des Noirs ou des métisses.

 

Un sondage en Grande-Bretagne a révélé que 54% des personnes sont désormais d'accord avec l'affirmation selon laquelle la Grande-Bretagne a besoin d'un dirigeant fort prêt à enfreindre les règles tandis que 23% seulement sont de l’avis contraire. Un sondage similaire réalisé aux États-Unis a révélé qu'environ 40% des Étasuniens ont tendance à privilégier l'autorité, l'obéissance et l'uniformité par rapport à la liberté, l'indépendance et la diversité.

 

Le capitalisme se caractérise par une agression frénétique contre le vivant. On le voit très clairement avec l'exploitation des ressources naturelles. Les plus riches et les plus accessibles sont saisies en premier. La flotte de pêche mondiale par exemple capture d'abord les grands prédateurs, comme le thon rouge, puis, quand ces stocks de poissons sont épuisés, elles ciblent des espèces de plus en plus petites jusqu'à ce qu'il ne reste plus qu'à attraper les poissons appâts. le capital doit à présent faire travailler toujours plus dur les habitants et exploiter de manière toujours plus systématique les ressources de la planète pour en extraire des rendements décroissants.

 

Pour les néolibéraux, la consommation du monde vivant est quelque chose qui se rapproche d'un devoir sacré. Hayek l'a écrit dans La Constitution de la liberté : « les défenseurs de l'environnement croient que la fertilité naturelle du sol doit être préservée en toute circonstance et que ce qu'on appelle l'exploitation des sols doit être évitée en toutes circonstances. Il est facile de démontrer que, d'une manière générale, cette affirmation est discutable. En fait, l'exploitation des sols peut, dans certaines circonstances, être autant dans l'intérêt à long terme de la communauté que l'épuisement de toute ressource non renouvelable dans ces circonstances. Il sera souhaitable de laisser la fertilité décliner jusqu'à un niveau où les investissements seront encore rentables. Dans de tels cas, utiliser un don gratuit de la nature une fois pour toutes n'est pas plus répréhensible ou de l'ordre du gaspillage qu'une exploitation similaire de ressources non renouvelables. »

 

Il faut se méfier des micro-solutions. Des études menées auprès de consommateurs écolos et non écolos montrent que le moteur principal de l'impact environnemental d'une personne n'est pas son attitude. Ce n'est pas non plus son mode de consommation ni les choix particuliers qu'elle fait. C'est son argent. Si les gens ont de l'argent en trop, ils le dépensent. Quand vous tentez de vous persuader que vous êtes un méga consommateur écolo, en réalité vous êtes juste un méga consommateur. C'est pour cette raison que l'impact environnemental des très riches, aussi respectueux de l'environnement puissent-ils paraître est massivement plus grand que celui de tous les autres. Pour éviter un réchauffement supérieur à 1 degré 5, nos émissions moyennes ne devraient pas excéder 2 tonnes de dioxyde de carbone par personne et par an mais les 1% les plus riches de la population mondiale en produisent en moyenne plus de 70 tonnes annuellement. Ensemble ils libèrent 15% des émissions mondiales de carbone, 2 fois l'impact combiné de la moitié la plus pauvre de la population mondiale. D'après une estimation, Bill Gates émet près de 7500 tonnes de CO2 par an, essentiellement en voyageant dans ses jets privés et ses hélicoptères.

 

Chaque fois que le libre marché a trébuché, le gouvernement est intervenu sans hésitation en dépensant tout ce qu'il pouvait pour sauver le néolibéralisme de ses propres désastres. Parmi les exemples, citons le sauvetage de Chrysler en 1980, celui de l'industrie aérienne en 2001, la crise des caisses d'épargne et de crédit en 1989, la crise financière de 2008, durant la pandémie de COVID-19. L'argent que les États avaient pourtant juré ne pas avoir s’est soudains matérialisé comme par magie. Les gouvernements ont découvert qu'ils pouvaient gouverner, bien qu'avec des degrés de compétence variés. Les caractéristiques extraordinaires de la démocratie participative et délibérative c'est qu'elle a tendance à mieux fonctionner en pratique qu’en théorie. Un exemple classique est la pratique du budget participatif à Porto Alegre dans le sud du Brésil pendant ses années de pointe 1989-2004. Avant que le système ne soit restreint par un gouvernement local plus hostile, il a transformé la vie de la ville durant ces années. Les citoyens ont pu décider de la manière dont l'ensemble du budget d'investissement de la ville devait être dépensé. Le processus a été conçu par le gouvernement de la ville et ses habitants main dans la main. Il a pu évoluer au fur et à mesure que les citoyens proposaient des améliorations. Les discussions sur le budget étaient ouvertes à tous et un nombre remarquable de personnes a participé (50 000 par an).

 

 

 

 

 

La doctrine invisible - 2ème partie

 

 

PS : En tant que journaliste d'investigation, le Britannique George Monbiot a voyagé en Indonésie, au Brésil et en Afrique de l'Est. Ses activités lui ont valu d'être déclaré indésirable dans sept pays et d'être condamné à la prison à perpétuité par contumace en Indonésie. Dans ces endroits, il a également essuyé des coups de feu, des passages à tabac par la police militaire, des naufrages et des piqûres de frelons qui l'ont plongé dans un coma empoisonné. Il est revenu travailler en Grande-Bretagne, pour le Guardian en particulier, après avoir été déclaré cliniquement mort à l'hôpital général de Lodwar, dans le nord-ouest du Kenya, à cause d'une forme cérébrale du paludisme. 

 

Collaborateur du New York Times, Peter Hutchison est un écrivain, cinéaste, éducateur et militant étasunien. Il est titulaire d'un mastère spécialisé en psychologie du conseil et de l'orientation, ainsi qu'en dynamique des systèmes. Parmi les films qu'il a réalisés, le plus connu est Requiem for the American Dream : Featuring Noam Chomsky. Également remarqués Healing From Hate, un film sur les militants machistes mus par la haine, et Devil Put the Coal in the Ground, sur les ravages de l'extraction du charbon. Sur l'identité masculine, il a réalisé les films You Throw Like a Girl : the Blind Spot of MasculinityThe Man Card : White Male Identity Politics from Nixon to Trump. Il a par ailleurs produit les documentaires suivants : What Would Jesus Buy ?, Awake ZionEgypt, A Love SongSPLIT: A Divided AmericaSPLIT: A Deeper Divide, et The Town That Shot the Sheriff

 

Mathilde Ramadier, qui a traduit ce livre, est essayiste, autrice de bandes dessinées, scénariste.

 

 

 

Bernard Gensane

 

(Commentaires en italique gras : Pierre Verhas)

 

 

 

 

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8 avril 2025 2 08 /04 /avril /2025 10:35

 

 

Notre ami Bernard Gensane a publié sur son blog https://bernard-gensane.over-blog.com/  en deux parties une longue et remarquable recension d’un récent ouvrage étatsunien relatif au néolibéralisme écrit par George Monbiot et Peter Hutchinson « La doctrine invisible ; l’histoire secrète du néolibéralisme comment il en est arrivé à contrôler nos vies. » Traduit (fort bien) de l’anglais par Mathilde Ramadier. Paris, Les Éditions du Faubourg 2025.

 

Il s’agit d’une analyse approfondie du régime néolibéral depuis ses origines au Bas Moyen-âge jusqu’à nos jours dont les auteurs tirent des conclusions sur l’évolution de notre société.

 

Depuis 2020 avec la pandémie du COVID, février 2022 après l’offensive russe en Ukraine, octobre 2023 à Gaza et janvier 2025, l’élection de Donald Trump, il y a de profonds changements géopolitiques, économiques et sociaux. Une fois de plus, nous pouvons citer Antonio Gramsci : « Le vieux monde se meurt, le nouveau monde tarde à apparaître et dans ce clair-obscur surgissent les monstres. ».

 

 

Bernard Gensane commence par bien situer le débat, se référant à George Orwell dans son analyse de l’ouvrage de Friedrich Hayek, « La route de la servitude » que l’on peut assimiler au « Manifeste du parti communiste » du néolibéralisme.

 

 

 

Friedrich August Hayek, le "Karl Marx" du néolibéralisme

Friedrich August Hayek, le "Karl Marx" du néolibéralisme

 

 

En avril 1944, George Orwell rend compte de l’ouvrage de Friedrich Hayek The Road to Serfdom (La Route de la servitude). Il relève ceci : « La thèse du professeur Hayek est que le socialisme mène inévitablement au despotisme, et qu’en Allemagne les Nazis ont pu réussir parce que les socialistes avaient accompli une bonne partie du travail pour eux, particulièrement le travail intellectuel permettant d’amoindrir le désir de liberté. Le socialisme donne nécessairement le pouvoir à une caste centrale de bureaucrates qui, presque toujours, voudront le pouvoir pour le pouvoir. Selon Hayek, la Grande-Bretagne suit une voie identique à celle de l’Allemagne, avec une intelligentsia de gauche qui mène la danse et des conservateurs qui suivent hardiment. Le seul salut réside dans le retour à une économie non planifiée, la libre concurrence et l’accent mis sur la liberté plutôt que sur la sécurité. » A contrario, Orwell observe que « Le capitalisme mène aux files d’attente de chômeurs, à la ruée vers les marchés et à la guerre. Le collectivisme conduit aux camps de concentration, au culte des dirigeants et à la guerre. Ce problème est sans issue, à moins qu’une économie planifiée puisse être combinée avec la liberté de l’intellect, ce qui ne peut se faire que si le concept du bien et du mal est rétabli dans la politique. »

 

Depuis lors, on parle de « néolibéralisme », mais la définition n’est pas claire. Aussi, une analyse préalable est nécessaire.

 

Le néolibéralisme, tel qu’il est redéfini par les auteurs de ce fort ouvrage, est une idéologie dont la croyance centrale veut que la compétition définisse l'humanité tandis que le capitalisme est traité comme une loi de la nature, l’aboutissement “ naturel ” de l’évolution humaine, mais certainement pas un système fondé, au départ, sur le pillage des colonies. Elle nous dit que nous sommes cupides et égoïstes mais que cette cupidité et cet égoïsme ouvrent la voie au progrès social générant la richesse qui, finalement, nous enrichira tous. Enfin, cette idéologie nous présente comme des consommateurs plus que comme des citoyens. Les néolibéraux postulent qu’un État qui cherche à changer la situation sociale du pays par le biais de dépenses publiques et de programmes sociaux récompense l'échec. Par ailleurs, il alimente la dépendance et subventionne les perdants. Se façonne alors une société peu entreprenante dirigée par des bureaucrates qui bâillonnent l'innovation et découragent la prise de risque jusqu'à nous appauvrir tous.

 

Dans la perspective néolibérale, à quoi doit se limiter le rôle des gouvernements ? Il leur revient d'éliminer les obstacles à l'avènement de la hiérarchie “ naturelle ”. Pour ce faire, ils doivent réduire les impôts, supprimer la régulation – celle de la finance en particulier –, privatiser les services publics, limiter les manifestations, diminuer le pouvoir des syndicats, viser à l’interdiction du droit de grève et éradiquer la négociation collective. Bref : sortir le politique du champ de la société publique.

 

Le néolibéralisme est donc le contraire du libéralisme bourgeois traditionnel né après la Révolution française et à la fin des monarchies absolues. Le libéralisme bourgeois se basant sur les Lumières prônait le gouvernement « du peuple par le peuple », peuple limité aux bourgeois lettrés. Il se divisait en deux tendances, la classique prônant un pouvoir politique et la radicale souhaitant limiter l’Etat à sa plus simple expression, toutes deux œuvrant pour une économie libre de toute contrainte et ingérence étatique. Le néolibéralisme issu de la branche radicale prône à terme l’éradication pure et simple de l’Etat.

 

Ajoutons qu’en croyant que la compétition définisse l’humanité, le néolibéralisme est un antihumanisme. Il définit « l’homo oeconomicus » comme un individu consommateur guidé par la « rationalité » de ses seuls intérêts matériels, le citoyen étant considéré comme le valet d’un Etat par définition totalitaire.

 

Et pour bien comprendre, il est indispensable d’analyser l’histoire du néolibéralisme.

 

Les auteurs font remonter les origines du capitalisme à l'île de Madère, à 500 km de la côte occidentale de l'Afrique du Nord. Madère a d'abord été colonisé par les Portugais dans les années 1420. Quasiment pas habitée, les colons portugais l'ont traité en Terra nullius comme une page blanche. Ils ont rapidement commencé à la débarrasser de la ressource qui lui donna son nom en portugais, madeira signifiant bois. Quelques décennies plus tard, ils ont découvert une utilisation plus lucrative des terres et des arbres de Madère : la production du sucre.

 

Les colons ont importé de la main d’œuvre : d’abord des esclaves en provenance des îles Canaries, puis du continent africain. La production du sucre a connu son apogée en 1506, soit quelques décennies seulement après son démarrage. Elle a ensuite chuté précipitamment de 80% en l'espace de 20 ans. Un taux d'effondrement spectaculaire. Les Portugais sont restés très loin du record de la Grande-Bretagne qui, en 200 ans, a tiré de la seule Inde une richesse équivalente à 45 000 milliards de dollars actuels.

 

Si tant est qu’ils en aient eu, le néolibéralisme a balayé les velléités des dirigeants “ progressistes ” britanniques et étasuniens. Le président Clinton a ainsi signé des lois allant encore plus loin dans la dérégulation des industries financières et des télécommunications qui allaient priver les syndicats de leur pouvoir et vider l'État-providence de sa substance. Le président Obama à renfloué les banques, en fait sauvé le système bancaire, mais n'a imposé aucun cadre de sanctions qui aurait découragé les banquiers de persévérer dans l’« erreur ». Il a autorisé la réduction des normes environnementales et a permis la limitation de la souveraineté de l’État.

 

Cependant, le néolibéralisme s’accommode très bien du totalitarisme étatique pour pouvoir s’imposer. L’exemple du Chili est probant. Hayek n’a pas hésité à déclarer au sujet de cette dictature sanguinaire : « Je préfère un dictateur libéral à un gouvernement démocratique manquant de libéralisme. » En clair, il n’y a pas de démocratie avec libéralisme.

 

 

Le sanguinaire général Pinochet, le "dictateur libéral" selon Hayek

Le sanguinaire général Pinochet, le "dictateur libéral" selon Hayek

 

 

 

Pour Monbiot et Hutchison – et pour tous ceux qui sont assez âgés pour avoir vécu cela en direct – le néolibéralisme tel que nous le pratiquons aujourd’hui est né lorsque Friedrich Hayek a visité le Chili du général Pinochet en en 1977 et en 1981. Le philosophe Grégoire Chamayou de l’ENS de Lyon défend la thèse selon laquelle le Chili est l’une des expériences les plus aboutie de ce qu’il nomme le libéralisme autoritaire. L’économiste Hélène Périvier de l’OFCE utilise la venue de Hayek au Chili durant la dictature pour soutenir que le néo-libéralisme est en fait en rupture avec le libéralisme politique, l’idéal démocratique. Lors de son premier voyage, Hayek, prix de la Banque de Suède en sciences économiques, naturalisé britannique en 1938, rencontre le général Augusto Pinochet pour une première prise de contact avec ce qu’il estime à juste titre être un pays laboratoire. Lors du second séjour, il affirme au cours d’une interview pour le journal chilien El Mercurio (12 avril 1981) : « personnellement je préfère un dictateur libéral plutôt qu’un gouvernement démocratique manquant de libéralisme ». Comment mieux confirmer la thèse selon laquelle le libéralisme et plus particulièrement le néolibéralisme sont prêts à sacrifier la démocratie pour la défense des libertés ?

 

 

Comme l'a montré Naomi Klein dans son livre La Stratégie du choc, le néolibéralisme a souvent été imposé aux populations lors de grandes crises à des moments où elles étaient trop distraites pour résister, voire ne serait-ce que remarquer les nouvelles politiques que les gouvernants étaient en train de glisser sous le pas de la porte. Outre l’exemple du Chili en 1973, on remarque que le libéralisme s'est intensifié à la suite de l'invasion de l'Irak en 2002 en 2003 lorsque l'administration étasunienne a saisi et privatisé les actifs du pays. Le rapt a également été employé en 2005 après l'ouragan Katrina à la Nouvelle-Orléans. Foin des 1 800 personnes décédées, de policiers tirant au fusil d’assaut sur des civils désarmés et du million de déplacés. Milton Friedman a remarqué à l'époque que la plupart des écoles de la Nouvelle-Orléans étaient en ruine, tout comme les maisons des enfants qui les fréquentaient. Les enfants furent dispersés dans tout le pays, ce qui permit de réformer radicalement le système éducatif. Le capitalisme se développa dans toute son horreur : selon le photographe étasunien Stanley Greene, « Comme par hasard, dans les quartiers blancs, les supermarchés ont été ouverts aux gens, par solidarité. Dans les quartiers noirs, on a mis des gardes pour les empêcher d'entrer ! […] Le but n’était pas de faire revenir les gens, mais de faire de La Nouvelle-Orléans une ville blanche et lucrative. […] Des investisseurs recherchent partout les propriétaires des maisons détruites. Qu’ils rachetèrent pour 10 000 dollars. Katrina fut la plus grande opération de spoliation de tous les temps. »

 

 

Un autre aspect non cité ici est une des conséquences de la chute du Mur de Berlin le 9 novembre 1989. Elle déclencha une véritable offensive néolibérale sur l’Europe centrale et la Russie encore soviétique à l’époque. Naomi Klein dans son ouvrage fondamental cité infra, rapporte la réception de Gorbatchev à Londres au sommet du G7 en juillet 1991.

 

Le Secrétaire général du PC de l’URSS était devenu très populaire en Occident, c’est-à-dire le bloc transatlantique, pour avoir permis une transition pacifique entre la dictature « prolétarienne » et une démocratie digne de ce nom en Europe de l’Est comme en URSS.

 

 

 

Michaël Gorbatchev le dernier dirigeant de l'URSS qu'on a refusé d'écouter...

Michaël Gorbatchev le dernier dirigeant de l'URSS qu'on a refusé d'écouter...

 

 

 

Il avait émis l’idée de « Maison commune » entre la Russie et l’Europe, car il souhaitait un rapprochement avec l’Europe occidentale. Sur le plan intérieur, Gorbatchev souhaitait en finir avec le collectivisme corrompu du règne de Brejnev et prônait un socialisme à la scandinave.

 

Pensant qu’il serait bien accueilli par les Occidentaux à ce G7, le président russe fut traité quasi en ennemi. Naomi Klein dans son ouvrage de référence « La stratégie du choc » (Actes Sud, 2008) rapporte : « L’accueil qu’on lui réserva à la réunion du G7 de 1991 le prit entièrement par surprise. Le message quasi unanime des autres chefs d’Etat était le suivant : si vous n’administrez pas immédiatement la thérapie de choc radicale, nous allons couper la corde et vous laisser tomber. « A propos du rythme et des méthodes de la transition, leurs propositions étaient ahurissantes. » écrirait plus tard Gorbatchev. »

 

On connaît la suite. Gorbatchev fut renversé, après l’intermédiaire Eltsine, les oligarques prirent le pouvoir avec Poutine à leur tête. En dépit des promesses faites au même Gorbatchev, l’OTAN s’étendit jusqu’aux frontières de la Russie avec les conséquences que l’on connaît aujourd’hui.

 

Ainsi, le néolibéralisme est une nuisance sur le plan des libertés démocratiques, dans le domaine économique et social et aussi géopolitique.

 

Élevons le débat outre-Atlantique. Depuis 1989, les supers riches se sont enrichis d'environ 21 milliards de dollars. Á l'inverse, les 50% les plus pauvres se sont appauvris de 900 milliards de dollars. Les rentes (des revenus non gagnés comme, par exemple, la location d’une maison), ont grimpé en flèche.

 

 

Une des réformes fondamentales engagées par le néolibéralisme a consisté à privatiser les services publics. Au Mexique, une grande partie des services de téléphonie mobile et fixe du pays – des avoirs de 17 milliards de dollars – a été privatisée (18 ans après sa nationalisation en 1972), confiée à Carlos Slim (mexicain d’origine libanaise) qui est rapidement devenu, à l’époque, l'homme le plus riche du monde, dans le cadre du plus grand transfert d'actifs public à des propriétaires privés de l'histoire mondiale. En Russie, les industries les plus rentables ont été vendues à des bénéficiaires prédéterminés à des prix défiant toute concurrence. Six oligarques russes contrôlèrent la moitié de l'économie du pays au bout du processus. La participation de Roman Abramovitch dans la compagnie pétrolière russe Sibneft (créée d’un décret de plume par Boris Eltsine), lui a coûté, ainsi qu'à son partenaire, environ deux cents millions de dollars au milieu des années 1990. En 2005 il a revendu sa participation au gouvernement pour un montant déclaré de 13,1 milliards de dollars soit l'équivalent de 20,5 milliards de dollars aujourd'hui.

 

 

La financiarisation se manifeste dans des aspects toujours plus nombreux de nos vies. Par exemple dans de nombreuses régions du monde les étudiants ne reçoivent plus de bourses de l'État pour leurs frais de scolarité (dans les années 60, en Grande-Bretagne, la plupart des étudiants étaient boursiers). Au lieu de cela ils sont obligés de recourir à des prêts du secteur financier, accumulant ainsi d'importantes dettes.

 

 

Le néolibéralisme sait profiter des malheurs du monde. Depuis le début de la pandémie du COVID-19, les dix hommes les plus riches du monde ont doublé leur fortune tandis que 163 000 000 de personnes supplémentaires ont basculé sous le seuil de la pauvreté. Un quart des ménages français ont vu leur situation financière se dégrader. Le “ marché ” est un mot en trompe-l’œil qui signifie “ pouvoir de l’argent ”. Ceux qui ont le plus d’argent prennent les décisions les plus importantes. Le politique est prisonnier des rets de l’économie. Et celle-ci n’est pas tendre. La prédation n’est pas la moindre des caractéristiques du capitalisme depuis qu’il existe. Alors qu’on avait prédit la diminution des horaires de travail et des conditions au travail toujours meilleures, il faut travailler toujours plus et plus dur. Concomitamment, la tendance générale est un glissement mondial vers des politiques autoritaires. Les trois-quarts de la population mondiale vit désormais sous une forme de régime autoritaire.

 

 

Le néolibéralisme s'attaque à notre santé mentale et s'infiltre dans nos vies sociales. Au cours des 10 dernières années les décès par désespoir aux États-Unis (suicide, overdose, maladies liées à l'alcool) ont augmenté rapidement, en particulier chez les hommes et les femmes d'âge moyen. En 2010, 20 000 personnes aux États-Unis sont mortes d'une overdose de drogue (638 en France en 2022, 4560 en Angleterre et au Pays de Galles en 2019, 1340 en Écosse). Entre 2020 et 2021 l'espérance de vie a chuté de 2,7 années en France. La plus forte baisse sur 2 années consécutives depuis la Première Guerre mondiale (86 ans en Grande-Bretagne mais 53 ans à Blackpool).

 

 

Pourquoi le libéralisme est-il par essence meurtrier ? Le philosophe anglais Thomas Hobbes (XVIIème siècle) pensait que l’humanité était engagée (souhaitait qu’elle fût engagée ?) dans une guerre de tous contre tous. Son œuvre majeure, le Léviathan, eut une influence considérable sur la philosophie politique moderne, par sa conceptualisation de l'état de nature et du contrat social. Le Léviathan eut une influence considérable sur l'émergence du libéralisme et de la pensée économique libérale du XXe siècle. En bon élève de Hobbes, Hayek estimait que la concurrence à outrance avait, vocation à nous enrichir tous. La doctrine néolibérale a également contribué à créer ce que certains décrivent comme un vide spirituel quand les relations sont reformulées en des termes purement fonctionnels, quand le gain personnel recouvre les valeurs sociales. Le but de nos vies nous échappe et nous nous retrouvons dans un état d’aliénation que l’on peut prendre pour un problème de santé mentale mais qui est fondamentalement un problème social.

 

 

À la fin de son premier mandat Trump a annulé le décret 13770 qui interdisait aux personnes nommées par l'administration d'exercer une activité de lobbying auprès du gouvernement pendant 5 ans ou de travailler pour des gouvernements étrangers après avoir quitté leur poste. Les lobbyistes et les membres de think tanks peuvent désormais passer librement d'un poste à un autre au sein du gouvernement puis revenir à la sphère du privé.

 

En Grande-Bretagne le National Health Service, le système de santé, est l'un des services publics les plus précieux du pays, considéré comme l'un de ses plus importants progrès sociaux (mis sur pied après la Deuxième Guerre mondiale). C'est un service gratuit qui, à son apogée, garantissait que les soins prodigués aux pauvres étaient d’aussi bonne qualité que ceux des riches. Les récents gouvernements l'on petit à petit détruit par mini coupes. Près de 9 000 lits de soins généraux et de soins intensifs ont été supprimés au cours de la dernière décennie. Tandis que la moyenne de l'OCDE est de 5 lits pour 1000 personnes, la capacité du Royaume-Uni se situe à 2,4, soit moins de la moitié. 80% des cabinets dentaires au Royaume-Uni n'acceptent plus de nouveaux patients mineurs et près de 90 pour cent refusent les nouveaux patients adultes. Le résultat dans l'un des pays les plus riches de la planète est que beaucoup de gens s'arrachent eux-mêmes les dents, fabriquent leurs propres plombages, improvisent des prothèses dentaires et les collent à leurs gencives avec de la super glue et font une overdose d'anti-douleur.

 

(Fin de la première partie)

 

Bernard Gensane

 

(commentaires en italique : Pierre Verhas)

 

 

 

 

 

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3 mars 2025 1 03 /03 /mars /2025 20:36

 

 

Le monde est un gigantesque espace de jeu où s’affrontent trois joueurs, pratiquant chacun un jeu différent : l’Etatsunien, le Poker, le Russe, les échecs et le Chinois, le jeu de Go. Trois jeux de stratégie dont le premier fait appel au hasard.

 

 

Les statues en cire de Trump, Poutine et Xi Jin Ping au Musée Grévin, les trois leaders du monde

Les statues en cire de Trump, Poutine et Xi Jin Ping au Musée Grévin, les trois leaders du monde

 

 

Les Européens et les Ukrainiens sont cantonnés au rôle de spectateur ou d’enjeu dans cette partie aux accents cataclysmiques. Ils en sont d’ailleurs en partie responsables. En effet, ils affichent des attitudes matamoresques alors qu’ils n’en ont pas les moyens. Les dirigeants de l’Union Européenne (UE) étaient convaincus que l’OTAN via les USA aiderait les Ukrainiens à résister à l’offensive russe de février 2022. Ce qu’ils ont fait au début. En effet, sans l’appui logistique et militaire des Etatsuniens, l’Ukraine n’aurait pas tenu plus d’un mois. Cependant, cela a causé l’enlisement du conflit et on a senti des réticences de la part de Biden et du Sénat US à poursuivre une aide massive et coûteuse en armes et « techniciens » pour contenir l’armée russe qui, elle aussi, connaît des difficultés au point qu’elle a fait appel à des Nord-Coréens ! Du côté de Washington, Biden a beaucoup hésité même s’il apparaissait comme un soutien « inébranlable » à Zelenski. Les Européens, quant à eux, ont commis un « péché originel » : ils n’ont pas soutenu les accords de Minsk de 2014 qui ont été sabotés à l’initiative d’Angela Merkel qui était encore au pouvoir à ce moment-là. Ils se sont dès lors mis hors-jeu.

 

 

 

Angela Merkel aujourd'hui détachée des affaires porte une lourde responsabilité dans les tragiques événements actuels.

Angela Merkel aujourd'hui détachée des affaires porte une lourde responsabilité dans les tragiques événements actuels.

 

 

 

Ces accords entre la Russie et l’Ukraine étaient destinés à mettre fin aux affrontements sanglants dans le Donbass russophone entre des milices séparatistes soutenues par Poutine et l’armée et les milices ukrainiennes. L’enjeu principal pour Poutine était et reste de ne pas accepter l’adhésion de l’Ukraine à l’OTAN. Il y a un second enjeu qui est vital pour la Russie : l’accès aux mers du Sud via la Crimée et le port de Sébastopol.

 

Pour bien comprendre, il faut remonter le temps. Référons-nous à un article du blog « Uranopole » du 2 mars 2014 intitulé « L’Ukraine ou l’échec du projet européen ». (https://uranopole.over-blog.com/2014/03/l-ukraine-ou-l-%C3%A9chec-du-projet-europ%C3%A9en.html )

 

La situation géopolitique de l’Ukraine est complexe et porte le poids de l’histoire.

 

Depuis l’indépendance – c’est-à-dire le démantèlement de l’URSS en 1991 –, les choses ne se déroulent pas bien en Ukraine. L’ancien journaliste de la RTBF, Jean-Marie Chauvier, spécialiste de l’Europe orientale, constate dans une interview au journal de gauche Solidaire : « Depuis le démembrement de l’Union soviétique en 1991, l’Ukraine est passée de 51,4 à 45 millions d’habitants. Cette diminution s’explique par une baisse de la natalité, une augmentation de la mortalité due en partie au démantèlement des services de santé. L’émigration est très forte. 6,6 millions d’Ukrainiens vivent maintenant à l’étranger. Nombreux sont les gens de l’est de l’Ukraine qui sont partis travailler en Russie où les salaires sont sensiblement plus élevés, tandis que ceux de l’ouest se sont plutôt dirigés vers l’Europe occidentale, par exemple dans les serres de l’Andalousie ou dans le secteur de la construction au Portugal. L’émigration fait rentrer annuellement, en Ukraine, 3 milliards de dollars. »

 

Et ce n’est pas tout, Jean-Marie Chauvier ajoute : « Alors que le chômage est officiellement de 8 % en Ukraine, une partie importante de la population vit en dessous du seuil de pauvreté : 25 %, selon le gouvernement, jusqu’à 80 % selon d’autres estimations. L’extrême pauvreté, accompagnée de sous-alimentation, est estimée entre 2 à 3 % jusqu’à 16 %. Le salaire moyen est de 332 dollars par mois, un des plus bas d’Europe. Les régions les plus pauvres sont les régions rurales à l’ouest. Les allocations de chômage sont faibles et limitées dans le temps.

 

Les problèmes les plus pressants sont accentués par les risques liés à la signature d’un traité de libre-échange avec l’Union européenne et l’application des mesures préconisées par le FMI. Il y a ainsi la perspective de fermeture d’entreprises industrielles, surtout à l’Est, ou leur reprise-restructuration-démantèlement par les multinationales. En ce qui concerne les terres fertiles et l’agriculture, se pointe à l’horizon la ruine de la production locale qui est assurée actuellement par les petits paysans et les sociétés par action, héritières des kolkhozes et par l’arrivée en grand des multinationales de l’agro-alimentaire. L’achat massif des riches terres s’accélérera. Ainsi Landkom, un groupe britannique, a acheté 100 000 hectares et le hedge fund russe Renaissance a acheté 300 000 ha »

 

L’ultralibéralisme a fait des ravages dans ce pays comme ailleurs, avec les conséquences habituelles : chômage, précarité, émigration, pillage des ressources par des fonds d’investissement étrangers.

 

De Maidan au Bureau Ovale

 

 

Que s’est-il passé après ? Il y a eu Maidan que l’on peut assimiler à un coup d’Etat qui a fini par amener un gouvernement ultra-nationaliste et plus tard Zelensky au pouvoir à la place du « pro-russe » Ianoukovitch. Quelles sont les causes de cet événement ?

 

Nul n’ajoute que le fameux accord de libre-échange avec l’Union européenne rejeté par Ianoukovitch et qui est à l’origine des émeutes de Kiev a pour conséquence la fermeture des industries situées essentiellement dans l’Est russophone du pays dont les friches seraient mises entre les mains des multinationales. Si on y réfléchit bien, ce ne sont pas les Russes qui provoquent la division de l’Ukraine, mais l’Union européenne !

 

 

 

L'insurrection de Maidan n'a généré que conflits et divisions.

L'insurrection de Maidan n'a généré que conflits et divisions.

 

 

L’Ukraine est donc « à reprendre » : quelques industries, les oléoducs et les gazoducs essentiels pour la Russie, les terres agricoles et une main d’œuvre qualifiée à bon marché. Joyeuses perspectives ! »

 

D’ailleurs, que fait Trump aujourd’hui, sinon tenter de s’approprier les ressources minières de l’Ukraine ?

 

Pour comprendre la portée de ces bouleversements, il faut en revenir à l’histoire.

 

La Russie, la Biélorussie et l’Ukraine ont une même origine : l’Etat des Slaves orientaux qui a duré du IXe au XIe siècle dont la capitale était Kiev. Par les différences de langues et de religions qui sont apparues, cet Etat s’est démantelé. L’Ouest a été rattaché à la Lituanie, à la Pologne et plus tard à l’empire austro-hongrois.

 

Après la révolution d’Octobre 1917 et la guerre civile qui s’en est suivi, un premier Etat a été fondé qui portait le nom d’Ukraine et qui a été co-fondateur de l’URSS en 1922. La partie occidentale est restée à la Pologne et a été rattachée à l’Ukraine en 1945 à la suite des accords de Yalta. En 1954, l’Ukraine s’est élargie à la Crimée.

 

Sur le plan économique, l’Est de l’Ukraine est plus industrialisé et est russophone, tandis que l’Ouest est agricole et parle l’Ukrainien. Sur le plan religieux, l’Ukraine occidentale dépend de l’Eglise uniate (gréco-catholique) qui est traditionnellement germanophile. Quant à la capitale Kiev, sa population est très majoritairement russophone, ses élites aident l’opposition et sont proches des oligarques ultralibéraux de Moscou et des Occidentaux.

 

Chauvier ajoute : « L’Ukraine est donc partagée – historiquement, culturellement, politiquement – entre l’Est et l’Ouest, et il n’y a aucun sens à dresser l’une contre l’autre, sauf à miser sur l’éclatement voire la guerre civile, ce qui est sans doute le calcul de certains. A force de pousser à la cassure, comme le font les Occidentaux et leurs petits soldats sur place, le moment pourrait bien venir où l’UE et l’OTAN obtiendront « leur morceau » mais où la Russie prendra le sien ! Ce ne serait pas le premier pays qu’on aurait fait délibérément exploser. Nul ne doit ignorer non plus que le choix européen serait également militaire : l’OTAN suivra et aussitôt se posera la question de la base russe de Sébastopol en Crimée, majoritairement russe et stratégiquement cruciale pour la présence militaire en Mer Noire. On peut imaginer que Moscou ne laissera pas s’installer une base américaine à cet endroit ! »

 

Le nouveau pouvoir issu de l’insurrection de Kiev a tout de suite été reconnu par les chancelleries occidentales. L’ancien diplomate indien M K Bhadrakumar, aujourd’hui écrivain et journaliste, autorité en matière de géopolitique écrit dans Indian Punchline : « Le projet occidental est d’organiser au plus vite, c’est à dire en mai [2014], de nouvelles élections qui donnent une légitimité constitutionnelle à ses hommes de main pour qu’ils puissent signer l’Accord d’Adhésion à l’Union Européenne. Autrement dit, l’Occident a répondu au challenge de la Russie en exigeant d’elle qu’elle avale la pilule amère que constitue une Ukraine hostile à sa porte, une Ukraine qui tôt ou tard serait intégrée à l’OTAN, amenant l’alliance occidentale aux frontières russes pour la première fois dans l’histoire. » Mais, c’est compter sans la réaction russe. Après le renversement de Ianoukovitch, les choses ont changé. Les Russes qui en cette affaire, étaient restés aux abonnés absents réagissent. Poutine demande au Sénat l’autorisation pour une intervention militaire en Ukraine après un « appel » d’un dirigeant de Crimée. Tout était déjà programmé en 2014 !

 

Sans entrer dans les détails, on peut considérer que ces provocations successives et l’alignement systématique de l’UE sur le néo conservatisme étatsunien exercé particulièrement par Merkel sont une des causes de la guerre dite « opération militaire spéciale » ordonnée par Poutine le 24 février 2022.

 

Poutine a commis l’erreur de penser que ladite « opération » serait aisée. L’aide apportée par les Occidentaux à l’Ukraine l’empêcha d’atteindre ses objectifs : renverser Zelensky, annexer le Donbass et la Crimée. Si la Crimée fut par un référendum contestable « rendue » à la Russie, la guerre continue et est de plus en plus sanglante. Et elle se poursuivra tant que l’on inondera l’Ukraine d’armes létales.

 

Cependant, dans cette guerre qui s’enlise depuis bientôt trois ans, les cartes viennent de changer de main. Donald Trump, milliardaire, homme d’affaires sans scrupule, est aujourd’hui maître du jeu et veut en finir avec les deux conflits – Proche-Orient et Ukraine – qui entravent ses projets. Sans doute, l’invraisemblable incident au Bureau Ovale de la Maison Blanche sonne-t-il la fin de la sinistre « récréation » russo – ukrainienne.

 

 

 

Zelensky est tombé dans le piège tendu par Trump et Vance dans le Bureau Ovale de la Maison Blanche. Comment a-t-il pu accepter la présence de journalistes et de caméras lors d'un entretien au plus haut niveau ?

Zelensky est tombé dans le piège tendu par Trump et Vance dans le Bureau Ovale de la Maison Blanche. Comment a-t-il pu accepter la présence de journalistes et de caméras lors d'un entretien au plus haut niveau ?

 

 

Voyons maintenant la chronologie des derniers et récents événements. Cela permet d’éclairer les choses :

 

Le 12 février, trois semaines après son intronisation, Donald Trump a un entretien téléphonique avec Vladimir Poutine. Rien n’a filtré de cette conversation et les deux protagonistes sont jusqu’à présent restés muets. Sans doute, d’importantes décisions ont été prises à ce moment.

 

La conférence de Munich du 14 – 15 février sur la sécurité a montré que l’Europe est désormais hors-jeu. Le fameux discours du vice-président US Vance a sonné le glas de cette réunion et accéléré la rupture annoncée entre les USA et l’UE.

 

La plus grande menace qui plane sur le Vieux Continent, a-t-il dit, n’est « ni la Russie ni la Chine », mais « le renoncement de l’Europe à certaines de ses valeurs les plus fondamentales ». Et il a aussi dénoncé les « pressions » exercées par les gouvernements européens « sur les réseaux sociaux au nom de la prétendue désinformation »« Il ne faut pas avoir peur de son propre peuple, même quand il exprime une opinion qui n’est pas celle de ses dirigeants. » Une défense de l’extrême-droite européenne ! Et enfin, Vance exhorte les Européens a se doter des moyens nécessaires à assurer leur propre défense. Autrement dit, ils ne doivent plus compter sur les USA. Trump avait averti pendant sa campagne électorale !

 

 

 

Le vice-président US Vance a donné une inquiétante leçon aux Européens qu'ils n'ont  guère appréciée !

Le vice-président US Vance a donné une inquiétante leçon aux Européens qu'ils n'ont guère appréciée !

 

 

Aussi, les Européens sont d’accord pour augmenter les dépenses militaires malgré la cure d’austérité imposée par la Commission européenne et avec l’aval des gouvernements conservateurs voire fascisants de plusieurs Etats-membres de l’UE. Le « Monde » écrit : « Mme von der Leyen a annoncé un assouplissement des critères budgétaires encadrant l’euro afin de permettre aux Etats membres de s’endetter davantage pour financer cet effort de défense. « Nous, Européens, devons prendre la part du lion » des dépenses de l’OTAN, a renchéri M. Pistorius : « Moins de promesses, plus d’action. » Les Allemands sont bien bellicistes, ces temps-ci !

 

On peut toujours « rouler des mécaniques », la réalité est que l’Europe n’en a pas les moyens. On l’a d’ailleurs observé : après le « clash » Trump – Zelenski, ce dernier s’est empressé de clamer sur la chaîne TV Fox News, celle qui contribua à l’élection de Trump, son admiration pour l’Amérique et la remercier de l’aide à l’Ukraine. Quant à l’Europe, au sommet de Londres du 1er mars, le nouveau Premier britannique va proposer à Trump le plan de paix adopté à cette conférence.

 

Il semble que la guerre se déroule entre la Russie et l’Ukraine. Ce serait donc à Poutine que ce plan devrait être proposé… Mais, rassurons-nous, Trump saura très bien quoi en faire dans son propre intérêt.

 

La partie est loin d’être terminée et le locataire de la Maison Blanche a toujours les cartes en main. Les Européens n’ont qu’à observer, et encore, si on leur permet !

 

 

 

Pierre Verhas

 

 

Post-scriptum

 

Ajoutons cependant que dans ces bras de fer « géopolitiques » à l’Est de l’Europe et au Proche-Orient, il y a une victime collatérale : le droit international.

 

En attaquant l’Ukraine, Poutine viole la Charte des Nations Unies. En bombardant des populations civiles, Poutine viole les lois de la guerre et le droit humanitaire. En bombardant les hôpitaux, les écoles, toutes les infrastructures civiles, Netanyahu commet les mêmes infractions au point que la Cour Pénale Internationale a lancé un mandat d’arrêt contre lui pour soupçon de crime de génocide. Rappelons que Poutine est aussi sous le coup d’un mandat d’arrêt de la CPI.

 

C’est une nouvelle donne dans l’évolution des guerres. Elle est plus qu’inquiétante et il faut sans délai se mobiliser pour faire pression sur les institutions internationales et les dirigeants pour qu’ils fassent en sorte que les Etats impérialistes respectent ces règles fondamentales.

 

Cela devient une question de civilisation.

 

P.V.

 

 

 

 

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14 février 2025 5 14 /02 /février /2025 11:13

 

 

La proposition de Donald Trump de transformer Gaza en une Riviera pour milliardaires après en avoir expulsé sa population vers la Jordanie et vers l’Egypte a levé une vague d’indignation dans l’ensemble des capitales. Indignation justifiée : la déportation de populations est en infraction au Droit international et fondamentalement contraire à l’éthique. Pourtant, cette idée, aussi odieuse soit-elle, est ancienne et même récurrente.

 

 

L'idée de transformer la bande de Gaza en une "Riviera" sous le contrôle étatsunien a été exprimée lors de la visite de Netanyahu à Washington.

L'idée de transformer la bande de Gaza en une "Riviera" sous le contrôle étatsunien a été exprimée lors de la visite de Netanyahu à Washington.

 

 

Même l’Organisation de libération de la Palestine (OLP) avait envisagé d’abandonner provisoirement la terre de Palestine et de gouverner la Jordanie avant le tragique « septembre noir » de 1970-71 qui a vu les Palestiniens de l’OLP alors dirigée par Yasser Arafat chassés de Jordanie vers le Liban en 1973. Il était question alors qu’elle s’installe au pays du Cèdre, ce qui déclencha la guerre civile en 1976. Les Israéliens envahirent ce pays en 1982 et Arafat et ses troupes durent fuir vers la Tunisie en 1983. Ce sont les accords d’Oslo de 1993 qui marquèrent le retour de l’OLP à Gaza et en Cisjordanie. Le Hamas, issu des Frères musulmans, fut fondé en 1987 et bénéficia du soutien plus ou moins officieux des Israéliens qui voulaient éliminer l’OLP qu’ils considéraient comme leur pire ennemi, alors que le Hamas dans sa charte de 1988 proclamait l’élimination de ce qu’il appelle « l’entité sioniste ». Ces confusions et ces contradictions entre les parties de cet interminable conflit ne font qu’entretenir les tensions rendant toute solution impossible !

 

 

 

Yasser Arafat voulait absolument la constitution d'un Etat palestinien où qu'il soit pour négocier une paix avec Israël d'égal à égal.

Yasser Arafat voulait absolument la constitution d'un Etat palestinien où qu'il soit pour négocier une paix avec Israël d'égal à égal.

 

 

Auparavant, en 1983, le président Ronald Reagan envisagea déjà une déportation, non seulement des Gazaouis, mais de tous les Palestiniens, en Égypte et en Jordanie. Cela ne déclencha pourtant pas un tollé comme aujourd’hui. Il est vrai qu’à l’époque l’opinion publique était plus favorable à Israël sans doute à la suite de la vague d’attentats terroristes que l’on attribuait essentiellement aux Palestiniens.

 

 

 

Ronald Reagan était aussi favorable à la déportation des Palestiniens des "territoires" vers l'Egypte et la Jordanie.

Ronald Reagan était aussi favorable à la déportation des Palestiniens des "territoires" vers l'Egypte et la Jordanie.

 

 

Néanmoins, la question est désormais posée et elle sera au centre des pourparlers indirects du Hamas et de l’État d’Israël à Washington. L’idée de transformer Gaza en Riviera du Moyen-Orient n’est pas qu’une lubie de Jared Kushner, le gendre et conseiller de Donald Trump ; elle a été avancée la première fois en 1993 par Shimon Peres, alors ministre des Affaires étrangères. Il parlait de faire de Gaza le « Singapour du Moyen-Orient ». Israël Katz, alors ministre israélien des Affaires étrangères, avait également présenté, en janvier 2024, au Conseil européen, un projet tout aussi surprenant quoi que plus petit, de station balnéaire sur une île artificielle non loin de la côte gazaouie.

 

Et n’oublions pas qu’il semble qu’il y ait une immense réserve de gaz naturel au large de Gaza. Cet enjeu quelque peu passé sous silence est – on s’en doute – d’une importance capitale.

 

Le piège du Hamas

 

Trump va sans doute avoir bien plus de poids au Proche Orient que son prédécesseur Joe Biden qui a échoué sur toute la ligne. Dans une tribune parue le 9 février 2025 dans « le Monde », le professeur à Science Po, Jean-Pierre Filiu, écrit :

 

« Deux semaines seulement après le massacre perpétré par le Hamas, le 7 octobre 2023, je mettais en garde dans cette chronique contre l’aveuglement d’Israël qui, en s’acharnant contre la population de Gaza, ferait immanquablement le jeu de la milice islamiste. J’appelais l’Etat hébreu et ses alliés à « ne pas tomber dans le piège du Hamas à Gaza » et à « ne pas laisser le Hamas l’emporter [là-bas], même sur un champ de ruines ». Les représailles israéliennes prenaient déjà la forme d’une vague de bombardements d’une violence inouïe. »

 

Et M. Filiu rappelle que ce qu’il nomme « le piège du Hamas » qui s’est progressivement refermé sur l’armée israélienne : c’est la réoccupation de la bande de Gaza. « 2024, n’ont ajouté que des ruines aux ruines, sans pour autant compromettre la prééminence du Hamas Cette réoccupation, amorcée le 27 octobre 2023, se poursuit quinze mois plus tard, en dépit des redéploiements militaires de ces dernières semaines. Et chaque escalade israélienne, avec l’offensive du 6 mai 2024 sur Rafah, puis la campagne de dépopulation du nord de Gaza, lancée le 6 octobre. »

 

 

 

Toute une région détruite, 47 000 morts, plusieurs centaines de milliers de Gazaouis sans abri, sans soin, au bord de la famine.  Et en plus une menace de déportation !

Toute une région détruite, 47 000 morts, plusieurs centaines de milliers de Gazaouis sans abri, sans soin, au bord de la famine. Et en plus une menace de déportation !

 

 

En définitive, Tsahal a cédé à la faiblesse de sa toute-puissance, comme souvent dans des combats entre une armée « conventionnelle » et une guérilla. Le 7 octobre 2023 fut une défaite militaire pour Israël, en plus d’être un massacre de population civile. Le Hamas a réussi à occuper pendant deux à trois jours une partie du territoire israélien et, en plus, à neutraliser l’état-major de Sderot, la ville frontière avec la bande de Gaza. C’est une première depuis 1948 !

 

En plus, l’état-major israélien est obsédé par le chiffre. Il publia bon nombre de communiqués de victoire recensant le nombre de combattants du Hamas neutralisés, faisant ainsi croire que l’armée éradiquait la « menace terroriste » et justifiait ainsi le nombre de civils tués et d’infrastructures détruites. C’est par ce biais que l’on a assimilé la stratégie israélienne à un génocide. Bon nombre d’hôpitaux, d’écoles, de dispensaires, de quartiers résidentiels, de dépôts de vivres ont été bombardés sous prétexte qu’ils abritaient des « terroristes » du Hamas !

 

Le Professeur Filiu ajoute : « L’état-major israélien a en effet cédé à la fascination pour des bilans purement statiques, comme s’il suffisait de réduire le « stock » de combattants du Hamas pour éliminer la « menace terroriste ». Non seulement cette obsession des chiffres a pu justifier la mort de dizaines, voire de centaines de civils pour chaque « cible » visée, mais elle a ignoré la dynamique de recrutement du Hamas, laquelle est accentuée par le caractère plus ou moins aveugle des frappes israéliennes. »

 

Ainsi, on peut dire que Tsahal s’est enlisé dans cet affrontement atroce dont on ne voit pas l’issue. La crise des otages est loin d’être terminée, mais le cessez le feu semble se maintenir. Trump n’a d’ailleurs aucun intérêt à ce qu’il soit rompu. Et c’est cela le plus important, car il semble prendre le contrôle de la situation essentiellement pour des intérêts économiques et financiers colossaux. C’est cela qui intéresse au premier chef le nouveau locataire de la Maison Blanche.

 

Vraiment, à Gaza, rien de nouveau. Les Gazaouis risquent d’avoir le choix entre la valise et le cercueil. On a déjà entendu cela quelque part, il y a bien longtemps !

 

 

 

Pierre Verhas

 

 

 

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5 février 2025 3 05 /02 /février /2025 17:17

 

 

Quelques heures après l’annonce vendredi 31 janvier 2025 à 22 h 00 d’un accord de gouvernement par son futur Premier ministre Bart De Wever, le leader nationaliste flamand de la NV-A (Nouvelle alliance flamande) premier parti de Flandre et de Belgique, l'eurodéputée française Marion Maréchal (nous voilà !), petite-fille de feu Jean-Marie Le Pen, vice-présidente du parti des Conservateurs et Réformistes européens (ECR), a félicité samedi soir Bart De Wever pour son accession au poste de Premier ministre en Belgique. Elle voit en lui un renfort pour le groupe parlementaire ECR au sein du Conseil européen, dit-elle dans un message sur X, le réseau d’Elon Musk.

 

 

 

La célèbre photographie datant de 1996 montrant le jeune Bart De Wever avec Jean-Marie Le Pen. En 2025, la petite fille de Le Pen, Marion Maréchal félicite Bart De Wever pour son accession au poste de Premier ministre.
La célèbre photographie datant de 1996 montrant le jeune Bart De Wever avec Jean-Marie Le Pen. En 2025, la petite fille de Le Pen, Marion Maréchal félicite Bart De Wever pour son accession au poste de Premier ministre.

La célèbre photographie datant de 1996 montrant le jeune Bart De Wever avec Jean-Marie Le Pen. En 2025, la petite fille de Le Pen, Marion Maréchal félicite Bart De Wever pour son accession au poste de Premier ministre.

 

 

L’ECR regroupe différentes fractions d’extrême-droite en Europe dont Fratelli d’Italia de Giorgia Meloni, le parti du Premier ministre slovaque. La NV-A en fait partie bien qu’elle se prétende démocrate ! Donc, l’ECR sera représenté par trois Premiers ministres au Conseil européen. C’est une première ! L’ECR compte 78 eurodéputés. L’autre formation d’extrême-droite européenne est le groupe ID (Identité et Démocratie) qui comprend le Rassemblent national français, le FPÖ autrichien et aussi le Vlaams Belang, le parti rival de la NV-A, carrément néonazi. Il compte 49 eurodéputés.

 

Donc, la Belgique s’est dotée d’un gouvernement de droite dure qui disposera d’appuis extérieurs un rien gênants ! Cela n’est d’ailleurs pas nouveau : « Uranopole » avait déjà dénoncé la formation en 2014 du gouvernement surnommé « la Suédoise » dirigé par le libéral Charles Michel où figuraient deux ministres NV-A proches de l’extrême-droite (https://uranopole.over-blog.com/2014/10/l-extreme-droite-est-au-pouvoir-en-belgique.html ) Jan Jambon (Intérieur) et Theo Franken (migration). Comme par hasard, ils se retrouvent tous deux dans le gouvernement Bart De Wever, en des postes importants :  le premier aux Finances et le second à la Défense.

 

Qu’attendre de tout cela ? Comme toujours, le programme d’un gouvernement de droite est de donner la priorité au capital sur le travail, en détricotant la sécurité sociale, en affaiblissant les services publics et en démantelant la fonction publique. Et sur le plan régalien, un durcissement des conditions de migration, des sanctions plus sévères en matière de Justice et une répression accrue dans les domaines sociaux et culturels, ainsi qu’un renforcement du budget de la Défense d’ailleurs demandé par l’OTAN.

 

 

Le gouvernement de Bart De Wever composé de ministres NV-A, MR (libéraux francophones), chrétiens francophones et flamands et les socialistes flamands de Vooruit. Jan Jambon NV-A au premier rang à gauche, ancien du gouvernement Michel est ministre des Finances, Theo Francken, lui aussi ancien du gouvernement Michel; au deuxième rang derrière Bart De Wever, est ministre de la Défense. Une continuité !

Le gouvernement de Bart De Wever composé de ministres NV-A, MR (libéraux francophones), chrétiens francophones et flamands et les socialistes flamands de Vooruit. Jan Jambon NV-A au premier rang à gauche, ancien du gouvernement Michel est ministre des Finances, Theo Francken, lui aussi ancien du gouvernement Michel; au deuxième rang derrière Bart De Wever, est ministre de la Défense. Une continuité !

 

On constate en plus un affaiblissement des corps intermédiaires (syndicats et mutuelles), des régressions sociales majeures comme la limitation de la durée du chômage, le durcissement des conditions d’asile des migrants ; en matière de Justice, certaines peines alourdies, construction de nouvelles prisons ; le budget, comme dit plus haut, verra une augmentation de celui de la Défense et aussi des restrictions strictes en matière sociale et dans les investissements publics. En outre, il faut noter la touche nationaliste flamande : certaines mesures proposées sont défavorables particulièrement à Bruxelles comme la fusion des six zones de police et la réduction de Beliris qui consiste en une participation de l’Etat fédéral au développement de la capitale, notamment en matière de mobilité.

 

En matière de pension, ce sera l’encouragement à travailler plus longtemps. D’autre part, ce sera la fin des régimes spéciaux de pension pour les cheminots, les militaires, le personnel de soins de santé.

 

En droit du travail, on encourage les « flexi-jobs », le travail de nuit et du dimanche. C’est donc progressivement une régression qui se met en marche. Le patron de la FEB (l’équivalent belge du MEDEF) se réjouit et félicite Bart De Wever pour ses « réformes structurelles » ! Le ton est donné…

 

Le capital se sert donc de la partie la plus radicalement conservatrice du corps politique pour triompher du travail !

 

Cette description n’est que succincte. Nous nous efforcerons de compléter ce catalogue d’horreurs en les commentant dans les prochains jours et surtout en observant comment tout cela sera appliqué.

 

Cependant, on peut être certain d’une chose : ce programme fera l’objet d’oppositions dures de la part du monde du travail. Déjà, le 13 février, un grand rassemblement est prévu avec grève générale à l’appui quelques jours après.

 

Heureusement ! Mais que, pour une fois, en plus de hurler, la gauche adopte une stratégie d’opposition, voire de résistance, efficace et dans la mesure du possible coordonnée. Et pour cela, il faut sortir d’un confortable conformisme pour créer un véritable rapport de forces.

 

Et là, il faudra travailler dur !

 

 

 

Pierre Verhas

 

 

 

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